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14 février 2022 1 14 /02 /février /2022 12:00
Le porche de l'église de Balbec.

 

   " Au nom du ciel ... auquel nous ne croyons hélas ni l'un ni l'autre.

 

Marcel PROUST,

"Lettre à Madame Straus"

(6 novembre 1908),

dans Philip KOLB, "Correspondance",

Tome VIII, 1908,

Paris, Plon, 1981,

p. 278.

 

***

 

     Il n'aura certes échappé à personne parmi vous, amis lecteurs de l'agnostique Marcel Proust, que déjà dans divers textes précurseurs, (- voir références bibliographiques infrapaginales Fraisse -1-, et Proust -) et évidemment dans l'œuvre maîtresse "À la recherche du temps perdu", des descriptions d'édifices religieux font merveilleusement florès sous sa plume, tenant un rôle prédominant, à un point tel que ces monuments pourraient être considérés comme de véritables personnages, qu'ils soient réels, - comme certaines cathédrales françaises, je pense notamment à celles d'Amiens, de Rouen, de Lisieux, de Reims, de Chartres, de Bourges, de Beauvais, de Vézelay et de Paris, parmi d'autres, voire étrangères comme la basilique Santa Maria della Salute, à Venise et la chapelle des Scrovegni, à Padoue ; - ou imaginaires, comme les églises de Combray ou de Balbec.

     C'est sur cette dernière qu'il me siérait ce lundi matin de porter l'éclairage en vous offrant l'opportunité de (re)découvrir les sentiments du héros/narrateur à son égard : cela vous permettra d'envisager la distinction qu'il établit relative à un monument évoqué par Swann, dans son enfance et, à son adolescence, par le marquis de Norpois, - lors du célèbre dîner "bœuf froid aux carottes", dont  je vous ai ici récemment entretenu -, et ce qu'il éprouvera véritablement, plus tard, devenu jeune homme, quand il le découvrira in situ pour la toute première fois. Cela vous invitera également comprendre la manière dont il aurait dû en ressentir la réelle beauté, à la suite d'une conversation pédagogico-lyrique, avec le peintre Elstir.

     In fine, animé pour ce qui me concerne de cette soif de pénétrer et d'appréhender la genèse du cycle romanesque proustien, notre présent rendez-vous légitimera mon souhait d'évoquer la source, prestigieuse, il faut bien l'admettre, qui fut sienne aux fins de composer sa description du porche de cette église normande imaginée de toutes pièces ... 

 

***

 

     " Un jour qu'à Combray j'avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d'apprendre de lui si c'était le point le mieux  choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m'avait répondu : « Je crois bien que je connais Balbec ! L'église de Balbec, du XIIème et XIIIème siècles, encore à moitié romane, est peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand, et si singulière, on dirait de l'art persan. »

(...)

     " On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec - les apôtres moutonnants et camus, la Vierge du porche, et de joie ma respiration s'arrêtait dans ma poitrine quand je pensais que je pourrais les voir se modeler en relief sur le brouillard éternel et salé.

 

Marcel PROUST,

"Du côté de chez Swann",

dans "À la recherche du temps perdu",

Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade ², I, 1991,

p. 377-8. 

 

 

***

     " Et vous, Madame, avez-vous déjà songé à l’emploi des vacances ?
– J’irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne  sais.
– Ah ! Balbec est agréable, j’ai passé par là il y a quelques années. On commence à y construire des villas fort coquettes : je crois que l’endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait choisir Balbec ?
– Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa santé les fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais j’ai appris qu’on vient de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les conditions de confort requises par son état.
– Ah ! il faudra que je donne ce renseignement à certaine personne qui n’est pas femme à en faire fi.
– L’église de Balbec est admirable, n’est-ce pas, Monsieur, demandai-je, surmontant la tristesse d’avoir appris qu’un des attraits de Balbec résidait dans ses coquettes villas.
– Non, elle n’est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes, la Sainte-Chapelle de Paris.
– Mais l’église de Balbec est en partie romane ?
– En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même extrêmement froid et ne laisse en rien présager l’élégance, la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de la dentelle. L’église de Balbec mérite une visite si on est dans le pays, elle est assez curieuse ; 
"

 

Marcel  PROUST

"À l'ombre des jeunes filles en fleurs", 

dans " À la recherche du temps perdu",

Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade ², I, 1991,

pp. 455-6.

 

***

 

     " Et l'église - entrant dans mon attention avec le café, avec le passant à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j'allais retourner - faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un produit de cette fin d'après-midi, dans laquelle la coupole moelleuse et gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui baignait les cheminées des maisons, mûrissait la peau rose, dorée et fondante. Mais je ne voulus plus penser qu’à la signification éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j’avais vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de la Vierge, devant la baie profonde du porche, m’attendaient comme pour me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos voûté, ils semblaient s’avancer d’un air de bienvenue en chantant l’Alleluia d’un beau jour. Mais on s’apercevait que leur expression était immuable comme celle d’un mort et ne se modifiait que si on tournait autour d’eux. Je me disais : c'est ici, c'est l'église de Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu du monde qui possède l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici c'était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant c'est l'église elle-même, c'est la statue elle-même, ce sont elles ; elles, les uniques, c'est bien plus.
     C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme, un jour d'examen ou de duel, trouve le fait sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il a tirée, bien peu de chose quand il pense aux réserves de science et de courage qu'il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même mon esprit qui avait dressé la Vierge du porche hors des reproductions que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale, ayant une valeur universelle, s'étonnait de voir la statue qu'il avait mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne, enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand-rue, ne pouvant fuir les regards du café et du bureau d'omnibus, recevant sur son visage la moitié du rayon de soleil couchant - et bientôt, dans quelques heures, de la clarté du réverbère - dont le bureau du Comptoir d'escompte recevait l'autre moitié, gagnée, en même temps que cette succursale d'un établissement de crédit, par le relent des cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est elle, la Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existence générale et d'une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l'unique (ce qui, hélas ! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s'en défaire, montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler, la trace de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin, l'œuvre d'art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée, ainsi que l'église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.
"

 

Marcel  PROUST

"À l'ombre des jeunes filles en fleurs", 

dans " À la recherche du temps perdu",

Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade ², II, 1988,

pp. 19-21. 

 

***

 

         " Comme je lui avouais la déception que j’avais eue devant l’église de Balbec : « Comment, me dit-il, vous avez été déçu par ce porche ? mais c’est la plus belle Bible historiée que le peuple ait jamais pu lire. Cette Vierge et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c’est l’expression la plus tendre, la plus inspirée de ce long poème d’adoration et de louanges que le Moyen Âge déroulera à la gloire de la Madone. Si vous saviez, à côté de l’exactitude la plus minutieuse à traduire le texte saint, quelles trouvailles de délicatesse a eues le vieux sculpteur, que de profondes pensées, quelle délicieuse poésie ! "

(...)     

     " Cette vaste vision céleste dont il me parlait, ce gigantesque poème théologique que je comprenais avoir été écrit là, pourtant quand mes yeux pleins de désirs s’étaient ouverts devant la façade, ce n’est pas eux que j’avais vus. Je lui parlais de ces grandes statues de saints qui montées sur des échasses forment une sorte d’avenue. 

     « Elle part des fonds des âges pour aboutir à Jésus-Christ, me dit-il. Ce sont d’un côté ses ancêtres selon l’esprit, de l’autre, les Rois de Juda, ses ancêtres selon la chair. Tous les siècles sont là. Et si vous aviez mieux regardé ce qui vous a paru des échasses, vous auriez pu nommer ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds de Moïse, vous auriez reconnu le veau d’or, sous les pieds d’Abraham le bélier, sous ceux de Joseph le démon conseillant la femme de Putiphar. » 

     Je lui dis aussi que je m’étais attendu à trouver un monument presque persan et que ç’avait sans doute été là une des causes de mon mécompte. « Mais non, me répondit-il, il y a beaucoup de vrai. Certaines parties sont tout orientales ; un chapiteau reproduit si exactement un sujet persan que la persistance des traditions orientales ne suffit pas à l’expliquer. Le sculpteur a dû copier quelque coffret apporté par des navigateurs. » Et en effet il devait me montrer plus tard la photographie d’un chapiteau où je vis des dragons quasi chinois qui se dévoraient, mais à Balbec ce petit morceau de sculpture avait passé pour moi inaperçu dans l’ensemble du monument qui ne ressemblait pas à ce que m’avaient montré ces mots : « église presque persane ». "

 

Marcel  PROUST

"À l'ombre des jeunes filles en fleurs", 

dans " À la recherche du temps perdu",

Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade², II, 1988,

pp. 196-8.

 

***

 

     Selon le Professeur Fraisse, de l'Université de Strasbourg, "l'église de Balbec se réduit à un porche" (qui) "a nécessité, de la part de Proust, toute une documentation sur le portail Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris.

(Voir référence bibliographique infrapaginale, Fraisse – 2 -, p. 330 ; et référence iconographique pour le document accompagnant mon présent article.)

 

     Je me dois évidemment, avec Luc Fraisse, d'ici mentionner, en guise de sources consultées par Proust pour élaborer son œuvre, le "Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIème au XVIème siècle", d'Eugène Viollet-le-Duc, (1814-1879), datant de 1854 et, surtout, l'incontournable somme de l'historien de l'art français Émile Mâle, (1862-1954), - que déjà j'évoquai le 27 septembre 2021, souvenez-vous -, avec lequel Proust fut à plusieurs reprises en contacts épistolaires et du maître ouvrage dont il s'enthousiasma : "L'art religieux du XIIIème siècle en France. Étude sur l'iconographie du Moyen Âge et sur ses sources d'inspiration".     

 

     Nonobstant, et pour être honnête avec moi-même, il me faut également citer Pierre-Louis Rey, Professeur émérite à l'Université de Paris III / Sorbonne Nouvelle, - (voir référence bibliographique infrapaginale -) quand il indique que "pour la description du porche de l'église de Balbec", Proust "avait presque recopié mot pour mot certains passages" de l'ouvrage de Mâle.

     Et d'ajouter cet exemple qui vous permettra d'asseoir votre propre opinion en comparant notamment un passage des explications d'Elstir ci-dessus et l'extrait de l'ouvrage d'Émile Mâle que voici :

 

     " Il y a, à la façade de presque toutes nos grandes cathédrales du XIIIème siècle, une galerie où sont rangées des statues colossales et qu'on appelle la galerie des rois. Ces rois ne sont pas les rois de France comme on l'a cru si longtemps, mais les rois de Juda. (...)    

 

     C'est quelque peu la même disposition d'esprit qu'épouse Madame Yasué Kato, Docteur de l'Université Paris III, enseignant la littérature française à l’Université de Nagoya, au Japon quand elle avance, (- voir référence bibliographique infrapaginale -), p. 213, que "La description du porche de Balbec se base largement  sur les analyses que «L'art religieux du XIIIème siècle en France», d'Émile Mâle, "développe au sujet de plusieurs cathédrales." 

     Vous me concéderez certes aisément, amis visiteurs, qu'il est irrécusable que pour rédiger ce remarquable passage de la leçon d' "éducation du regard", ( - pour reprendre une expression du Professeur Fraisse -2-, p. 104 -,) prodiguée par Elstir au héros/narrateur, - que je vous invite à relire dans son intégralité puisque ci-avant, je ne vous en ai proposé qu'un extrait -, Marcel Proust se soit fortement inspiré de cette inexhaustible mine de renseignements que constitua pour lui l'ouvrage d'Émile Mâle aux fins de décoder la luxuriante sémiologie qui sourd des édifices religieux médiévaux ; et qu'il lui emprunta quelques expressions fortes ; je pense notamment à ces deux remarquables "ancêtres suivant la chair" et "ancêtres suivant l'esprit" devenues sous sa plume : "ancêtres selon la chair" et "ancêtres selon l'esprit".

     C'est tout "revenant-bon" pour nous, lecteurs !

     Mais quant à laisser sous-entendre ou alléguer qu'il l'a plagié, voilà un chemin sur lequel je ne m'engagerai point de manière aussi formellement catégorique que ces deux derniers exégètes que je viens d’ici convoquer.

 

     En faisant allusion à ce "gigantesque poème théologique que je comprenais avoir été écrit" dans la pierre des cathédrales, comme vient de nous le confier ci-avant le narrateur, j'estime personnellement que Marcel Proust nous a lui-même offert avec cette si érudite et lyrique "leçon" d'Elstir, un gigantesque poème didactique !

 

     Dans une lettre à Émile Mâle datée de peu de jours avant le 6 août 1906, - Philip Kolb, Correspondance, Tome XVII, (1918), Paris, Plon, 1989, p. 541 -, n'avait-il pas écrit ? :

 

     "Je suis extrêmement ignorant des choses de l'architecture et ce sera plutôt en vous, au poète qu'à l'érudit, que je demanderai conseil."

 

 

***

 

 

RÉFÉRENCES  BIBLIOGRAPHIQUES

 

 

* FRAISSE Luc, - 1 -, "Proust au miroir de sa correspondance", Paris, Sedes, 1996, pp. 331-58.

 

 

* FRAISSE Luc, - 2 -, "L'œuvre cathédrale. Proust et l'architecture médiévale", Paris, Librairie José Corti, 1990, pp. 104 ; 208-72 ; et 328-42.  

 

   

* KATO Yasué, "Elstir et Émile Mâle. Le discours sur l'église de Balbec dans le Cahier 34", dans DUVAL Sophie & LACASSAGNE Miren, "Proust et les "Moyen Âge", Paris, Éditions Hermann, 2015, pp. 197-218.

 

 

* KATO Yasué, Transcription de "Marcel Proust - [L'église de Balbec] - Cahier 34", dans "Cahier de l'Herne 134 - Proust", Paris, Éditions de l'Herne, 2021, pp. 21-3.

 

 

* MÂLE Émile, "L'art religieux du XIIIème siècle en France. Étude sur l'iconographie du Moyen Âge et sur ses sources d'inspiration", Paris, Leroux, 1898.

(Dernière édition en date : Paris, Klincksieck, 2021).

 

 

* PROUST  Marcel, "En mémoire des églises assassinées", dans "Contre Sainte-Beuve, Pastiches et mélanges, Essais et articles", Paris, Gllimard, Bibliothèque de La Pléiade, pp. 61-149.  

 

 

* REY Pierre-Louis, "Notes et variantes", dans Marcel Proust, "À l'ombre des jeunes filles en fleurs", Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade², II, 1988, pp. 1438-40.

 

 

 

 

RÉFÉRENCE  ICONOGRAPHIQUE

Portail Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris :

(https://www.paristoric.com/index.php/facades/4057-notre-dame-le-portail-sainte-anne).

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18 octobre 2021 1 18 /10 /octobre /2021 05:45

 

     " Le rêve : connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre : percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l’inconcevable ; défaire notre « réel » sous l’effet d’autres découpages, d’autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l’énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l’intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l’amortir, jusqu’à ce qu’en nous tout l’Occident s’ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous fait à notre tour, pères et propriétaires d’une culture que précisément l’histoire transforme en « nature »."

 

 

Roland BARTHES,

"L'empire des signes",

Paris, Éditions du Seuil, Points Essais 536, 2014,

p. 15.

 

 

***

 

     Différents personnages auliques nommés Kaaper peuplent l'histoire de l'antique Égypte. Ce lundi matin, amis visiteurs, aussi bizarre que cela vous paraîtra de prime abord, je souhaiterais porter le regard sur un de ces notables dont plusieurs reliefs issus du pillage de sa chapelle funéraire ont été acquis par divers musées du monde : l'un d'eux, de quelque trois mètres de long, fait actuellement partie des Aegyptiaca qui assoient durablement la richesse et la renommée de la Fondation Martin Bodmer, à Cologny, commune du canton de Genève.

 

     J'ai la chance de virtuellement connaître une Genevoise passionnée d'égyptologie qui jadis m'offrit un certain nombre de photos de cette merveille qu'elle avait prises à mon intention

 

     (Grand merci à toi, immense lectrice qui te reconnaîtras et à laquelle je dédie très amicalement mon présent article.)

 

     Un de ses clichés personnels va me permettre d'attirer votre attention sur les premiers termes du texte si bellement gravé sur le linteau du mastaba du chambellan royal, haut magistrat et administrateur, Kaaper, provenant de la nécropole d'Abousir, que nous lirons, comme de tradition, en partant de la droite et en nous dirigeant vers la gauche, et qui reprend la sempiternelle et classique formule égyptienne d'offrandes funéraires :

 

     " Offrande que donne le roi et (que donne) Anubis "

      KAAPER 01. Offrande que donne le roi et Anubis

 


     Avec "Htp di nsw.t" - prononçons "hétep di nésout" -, "Offrande que donne le roi ", nous sommes donc bien en présence du début obligé de cette formule verbale : les deux premières figurations, le roseau des marais (1) et la galette de pain (2) symbolisent le roi de Haute-Égypte : ensemble, elles se traduisent littéralement par : "Celui qui appartient au roseau", dans la mesure où cette plante figure l’emblème du sud du pays.

 

     Le troisième signe, représentation d'un pain sur une natte, matérialise le concept de l'offrande.

Le quatrième, le triangle, correspond à une des formes conjuguées du verbe "donner".

 

     En toute logique, je devrais donc traduire cette suite par "Le roi (1-2) offrande (3donne (4) ".

 

     Mais la première place qu'occupent ici les hiéroglyphes personnifiant le monarque constitue ce que, dans le milieu égyptologique, nous sommes convenus de nommer soit une métathèse de respect, soit une antéposition honorifique, comprenez une inversion sémantique par rapport à la logique grammaticale de manière à mettre la personne royale en exergue, en position première.

 

     Quant à l'animal gravé avec une queue très longue auquel j'ai attribué le numéro 5, il concrétise le fait qu'aux premiers temps, - à tout le moins au début de la Vème dynastie, date de ce bas-relief, -, ces souhaits étaient subordonnés aux consentements conjoints du souverain, directeur séculier de la nécropole et d'un dieu, en l'occurrence ici Anubis, divinité protectrice de ce vaste cimetière royal, sous la forme du chacal couché.

 

     Ces quelques premiers mots, - " Offrande que donne le roi " -, dont la récurrence est avérée dans toutes les formules d'offrandes funéraires du "Double Pays", pourraient d'évidence, par définition, porter le titre d' incipit, à l'instar de ceux qui font florès dans notre littérature française contemporaine, chez Sartre, Camus ou tant d'autres ; et, bien évidemment, chez Marcel Proust.

 

     Car c'est précisément à propos de l'entame de son premier roman que je souhaiterais à présent vous entretenir. Maints parmi vous, pensant et citant la prestigieuse BnF, Bibliothèque nationale de France, à Paris, en tant qu'unique dépositaire de ces précieux trésors bornant le parcours de l'oeuvre proustienne, ignorent probablement qu'en Suisse, à la Fondation Bodmer, près de Genève où vous venez de découvrir le début de la formule d'offrandes funéraires ciselée sur l'architrave du tombeau de Kaaper, sont conservées les premières épreuves de "Du côté de chez Swann", - pas moins ! -, imprimées par Grasset aux frais de l'écrivain, en 1913 et, pour certaines, corrigées de sa main.

 

      Il faut savoir qu'après son décès en novembre 1922, tous les papiers de l'écrivain revinrent à son frère, le Docteur Robert Proust. À la mort de ce dernier en 1935, Martha, son épouse, s'en départit en vendant notamment certains d'entre eux à leur ami Jacques Guérin, important industriel de la parfumerie. Après la disparition de ce mécène parisien bien connu, - certains d'entre vous ont croisé son patronyme en lisant "Le manteau de Proust", le remarquable ouvrage-enquête de Madame Lorenza Foschini -, un jeu d'épreuves de "Du côté de chez Swann" retrouvé à son domicile fut mis aux enchères chez Christie's, à Londres, et s'emporta, le 7 juin 2000, à hauteur de 663.750 livres sterling, soit quelque 780.000 € actuels. Et ce fut le Musée de Cologny, qui porte le nom de son fondateur, le millionnaire zurichois Martin Bodmer (1889-1971), qui l'acquit grâce au Professeur français Charles Mela, enseignant alors à l'Université de Genève qui, soutenu par plusieurs mécènes, proposa par téléphone l'ultime enchère pour les "épreuves Grasset".

 

     Que nous faut-il exactement entendre par "épreuves Grasset", nommées aussi "placards Bodmer" et que Proust, de temps à autre, appelait simplement "planches" ?

 

    Lisons-le les évoquer dans une lettre à son éditeur Bernard Grasset, peu après la mi-mai 1913. (Kolb, "Correspondance", tome XII, pp. 176-8) :

 

     " Je me résigne à vous renvoyer ces désolantes épreuves qui me rendent confus. Ce qui me fait espérer qu'elles ne seront pas au-dessus de la bonne volonté et de l'ingéniosité de l'imprimeur, c'est ceci : chaque fois que dans mon premier texte il y avait des corrections à la main peu lisibles, il s'en est souvent très bien tiré. En revanche quand il n'y avait aucune correction, quand le texte imprimé à la machine était entièrement net, souvent dans les épreuves il y avait des mots sautés ou changés. Malgré tout, je suis bien honteux de renvoyer cela dans cet état. 

(...)

   Je vous recommande de faire remarquer chez vous que mes épreuves sont très fragiles ; j'ai collé des papiers qui pourraient facilement se déchirer ce qui créerait des complications sans fin. Il y a des planches où il semble qu'il n'y ait que la moitié de la planche. C'est que j'ai apporté ailleurs le passage qui se trouvait là. "

 

     

     Vous aurez évidemment compris, amis visiteurs, qu'il s'agit des jeux de la dactylographie du premier ouvrage du cycle romanesque proustien, "Du côté de chez Swann", publié par les éditions Grasset en novembre 1913. Cet ensemble se compose de feuilles de très grand format, chacune contenant, sur quatre colonnes synoptiques, huit pages imprimées du roman à devenir, parsemées de ratures, de raturages et encore de raturages, d'ajouts, d'ajoutages et toujours d'ajoutages et aussi, - j'allais écrire : immanquablement -, de paperoles collées, ainsi que vous pouvez aisément l'appréhender ci-joint sur ce cliché émanant du "Fonds Bodmer", dans "leur matérialité artisanale et leur dynamisme", pour reprendre la belle expression de Madame Nathalie Mauriac Dyer dans une note de lecture du "Bulletin d'Informations proustiennes" (BIP 44 - 2004, p. 176).  

  

    De ces épreuves de "Du côté de chez Swann", le "Fonds Marcel Proust" de la BnF, à Paris, peut aujourd'hui pour sa part s'enorgueillir d'en posséder deux jeux : l'un, jamais amendé, l'autre, corrigé par Proust, mais très incomplet ... puisque les 52 feuilles qui en furent jadis distraites font désormais partie des collections du Musée Bodmer de Cologny.

 

     Eu égard à la genèse de l'oeuvre proustienne, les placards de la ''Bibliotheca Bodmeriana'', vous le vérifierez aisément, sont d'un intérêt "capitalissime" : en effet, et pour la première fois, vous y lisez non seulement que le titre générique initialement choisi par Proust, à savoir "Les intermittences du coeur", s'y trouve biffé et supplanté par "À la recherche du temps perdu" ; mais aussi que le titre du premier volume, originellement "Le temps perdu" est aussi rayé et remplacé une première fois par "Charles Swann", puis une seconde pour définitivement devenir ce "Du côté de chez Swann" que désormais nous connaissons. Enfin, si vous observez le cliché avec plus d'acuité encore, vous constaterez sans peine que les trois premières lignes du roman sont elles aussi joyeusement raturées et qu'au niveau de la marge gauche, dans une sorte de phylactère s'invite le célèbre incipit "Longtemps, je me suis couché de bonne heure".

 

    Le cycle romanesque proustien peut alors réellement voir le jour : "Ça prend", ainsi que Roland Barthes titra son article du "Magazine littéraire" n° 144, en janvier 1979, pp. 26-7, judicieusement repris par Bernard Comment, à l'automne 2020, à la page 143 de son ouvrage "Roland Barthes - Marcel Proust - Mélanges". (Éditions du Seuil). 

 

 

    Et si, en guise de conclusion à notre présent rendez-vous, amis visiteurs, j'avançais que cette oeuvre remarquable de Marcel Proust qu'est "À la recherche du temps perdu" constitue, mutatis mutandis, une " Offrande que donne le roi " ... des écrivains français du XXème siècle à l'Humanité tout entière, jugeriez-vous mon propos obvie ou obtus ?

Bodmer, vous avez dit Bodmer ?
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28 décembre 2020 1 28 /12 /décembre /2020 06:33
VOEUX ....

     

     Avec le désir de vous présenter mes voeux, je ne pouvais évidemment pas vous quitter au terme de cette particulièrement pénible année 2020 sans évoquer conjointement mes deux sujets majeurs de dilection intellectuelle : l'Égyptologie et Marcel Proust.

     Nouveaux lecteurs ou fidèles de plus de 13 ans qui, grâce à  l'une de ces deux miennes passions, m'emboîtez chaque semaine le pas dans cette superbe aventure d' "Ouvreur de chemins" que constitua déjà ma vie d'Enseignant, j'espère que vous ne me tiendrez pas rigueur de vous avoir proposé la présente intervention "spéciale" en ce dernier lundi de 2020. 

 

***

 

     " À vrai dire je n'attachais aucun prix à cette possibilité d'entendre la Berma qui, quelques années auparavant, m'avait causé tant d'agitation. Et ce ne fut pas sans mélancolie que je constatai mon indifférence à ce que jadis j'avais préféré à la santé, au repos. Ce n'est pas que fût moins passionné qu'alors mon désir de pouvoir contempler de près les parcelles précieuses de réalité qu'entrevoyait mon imagination. Mais celle-ci ne les situait plus maintenant dans la diction d'une grande actrice ; depuis mes visites chez Elstir, c'est sur certaines tapisseries, sur certains tableaux modernes, que j'avais reporté la foi intérieure que j'avais eue jadis en ce jeu, en cet art tragique de la Berma ; ma foi, mon désir ne venant plus rendre à la diction et aux attitudes de la Berma un culte incessant, le « double » que je possédais d'eux, dans mon coeur, avait dépéri peu à peu comme ces autres « doubles » des trépassés de l'ancienne Égypte qu'il fallait constamment nourrir pour entretenir leur vie."

 

Marcel PROUST,

"Le côté de Guermantes",

dans "À la recherche du temps perdu",

Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade², II, 1988,

p. 336.

 

***

 

     Nonobstant le fait qu'il soit indéniable que ses études entreprises au Lycée Condorcet firent la part belle, je l'ai précédemment déjà souligné, à l'histoire et à la mythologie des civilisations antiques, grecque et romaine essentiellement, délaissant bizarrement celles de l'Égypte pharaonique, Marcel Proust, toujours avide pourtant de connaissances dans de nombreux domaines, évoqua avec une incontestable parcimonie le mode de vie et les moeurs des anciens habitants des rives du Nil : il est vrai qu'au sein de ses cours, - et le Professeur Luc Fraisse l'a magistralement démontré dans le premier chapitre de son puissant volume "L'éclectisme philosophique de Marcel Proust", (voir référence bibliographique infrapaginale n°1) -, ce ne furent ni ceux d'Histoire ni ceux de Littérature qui retinrent la prime attention du jeune homme mais bien ceux de philosophie. J'aurai très probablement un jour l'opportunité de m'étendre sur ce point "capitalissime" éclairant son oeuvre maîtresse. 

     Il n'en demeure pas moins vrai que sa correspondance, - je pense notamment à une lettre de décembre 1906 à Marie Nordlinger (référence bibliograhique n° 2) -, mais également un passage de son roman "À l'ombre des jeunes filles en fleurs", (référence bibliographique n° 3), dans lequel le héros masculin évoque "un livre de Maspero", le corroborent : Proust a, peu ou prou, pris connaissance de l'ouvrage "Au temps de Ramsès et d'Assourbanipal" du grand égyptologue français Gaston Maspero (1846-1916). 

     Seriez-vous surpris si je vous avouais que quelques (trop) rares fois dans son oeuvre, l'une ou l'autre allusion à l'Égypte me réjouit néanmoins pleinement ? Ce fut le cas la semaine dernière quand, relisant la relation qu'il fit d'une soirée que son héros s'apprêtait à vivre à l'Opéra de Paris, je "croisai" la notion très particulière, très pointue, très spécifique de "double" qui, dans la conception que se faisaient jadis les Égyptiens de la personne humaine, recouvre une importance majeure.    

     Ressortissant au domaine complexe de l'anthropologie propre au "Pays des Deux-Terres", - comprenez la Basse et la Haute-Égypte réunies -, ce que les premiers philologues égyptisants du XIXème siècle traduisirent, un peu vite, par le terme "double", constituait en fait l'une des sept composantes, réelles ou fictives à nos yeux, de la personnalité de  tout  être humain : le Corps, l'Ombre, le Coeur, le Nom, le Ka, le Ba et l'Akh.

     Remarquez que dans la liste que je viens d'évoquer, les égyptologues, aux fins d'être compris par tous et avant de déployer de plus précises explications que seules de nouvelles sources égyptiennes successivement traduites au fil des deux derniers siècles permirent d'encore affiner, préférèrent conserver les termes originels Ka, Ba et Akh, éminemment compliqués à traduire pour nos esprits cartésiens.  

     Traditionnellement figurée dans la langue classique du Moyen Empire égyptien, soit par un humain les bras levés, soit, comme sur la statue provenant du Musée du Caire ici présentée, par le signe hiéroglyphique des deux bras horizontalement accolés et verticalement tendus, la notion de "Ka", - car c'est bien de celle-là qu'il s'agira prioritairement ce matin -, fut, à la suite de Gaston Maspero, longtemps considérée par ses pairs  et ses épigones les plus sérieux comme un "double", une sorte de "sosie" concentrant en lui les réserves d'énergie vitale de tout être humain.

     Parce que son acception se révèle extrêmement complexe, l'on juge de nos jours préférable de ne plus rendre ce concept par le terme français "double", en définitive trop réducteur, et de plutôt conserver la dénomination égyptienne d'origine, "Ka", en l'assortissant, cela va de soi, pour ceux qui désirent en pénétrer plus avant la signification, d'une glose détaillée, à savoir celle aujourd'hui unanimement admise de l'égyptologue français Claude Traunecker, (référence bibliographique n° 4), à savoir : "Le "Ka" est la force vitale comprise non pas comme une puissance globale et théorique, mais comme LA vie de chacun." Et le Professeur mulhousien d'ajouter que ce "Ka" représente : " La force créatrice qui, nichée dans l'homme, construit et entretient son corps."

     Désignant en définitive la personnalité d'un individu, le "Ka", "sorte de capital de vie thésaurisé pendant son existence terrestre", constitua un reflet de la vitalité et de la santé morale de tout Égyptien de l'Antiquité qui, même après sa mort physique ici-bas, - dans les textes funéraires, "aller à son Ka" signifiait mourir -, perdurait dans les constellations sociales de cet "Au-delà" auquel il croyait et dans lequel son "Ka" le protégerait. Le "Ka" forme une paire, précise l'égyptologue allemand Jan Assmann, non avec le corps, mais avec le "moi" de l'homme.

 

***

Chers amis visiteurs,

     À toutes et à tous, je souhaite la plus favorable et agréable année 2021 qu'il sera possible ou permis de vivre.

     Et, si cela vous agrée de poursuivre en ma compagnie, sachez dès à présent que je vous donne rendez-vous lundi 4 janvier prochain pour de nouvelles aventures en terres proustiennes ...

 

***

 

Références bibliographiques : 

 

1.  FRAISSE Luc, L'éclectisme philosophique de Marcel Proust, Paris, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, 2013. 

 

2. PROUST  Marcel, Correspondance, Choix de lettres et présentation par Jérôme PICON, Paris, GF Flammarion 1251, 2015, Lettre à Marie Nordlinger, p. 139.

 

3. PROUST  Marcel, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, dans À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade², I, 1991, p. 469.

 

4. TRAUNECKER Claude, Les dieux de l'Égypte, Paris, P.U.F., Coll. "Que sais-je ?" n° 1194, 1993, pp. 26-7.

 

5. ASSMANN Jan, Mort et au-delà dans l'Égypte ancienne, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, pp. 106 et 157-8.  

 

 

Référence iconographique : le "Ka" du roi Aoutibrê Hor, au Musée du Caire :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Aoutibr%C3%AA_Hor

 

Chers amis visiteurs,

 

     À toutes et à tous, je souhaite la plus favorable et agréable année 2021 qu'il sera possible ou permis de vivre.

     Et, si cela vous agrée de poursuivre en ma compagnie, sachez dès à présent que je vous donne rendez-vous lundi 4 janvier prochain pour de nouvelles aventures en terres proustiennes ...

 

     Richard 

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29 décembre 2018 6 29 /12 /décembre /2018 01:00
Déjà 2019 point à notre horizon ...

 

     À quelques pas de notre entrée de plain-pied non au Louvre ainsi que nous en eûmes l'habitude vous et moi, amis visiteurs, au sein de ce blog plus de 10 années durant, mais dans une nouvelle année, j'aimerais vous présenter mes vœux les plus cordiaux pour que 2019 qui déjà point à notre horizon permette à chacun d'entre vous de pleinement rencontrer le plus ténu comme le plus pharaonique des souhaits peuplant son esprit.

 

     Sans en épingler l'un plus spécifiquement qu'un autre, sans vouloir m'immiscer dans vos choix, il m'agréerait néanmoins que, parmi vos priorités, vous fissiez la part plus que belle à l'Art, à quelque domaine qu'il ressortisse. En d'autres mots, que vous portiez haut l'amour de la Beauté que de conserve nous plébiscitâmes pendant toutes ces années.

 

     Si, en ce musée parisien, ce fut essentiellement l'art d'une incomparable époque historique précise découvert semaine après semaine au sein de son Département des Antiquités égyptiennes qui constitua notre priorité, fort souvent, rappelez-vous, je m'offris le plaisir d'inviter à mes côtés, en guise d'exergue à nos rendez-vous, quelques auteurs de la littérature française, - un grand Art, elle aussi ! -, auxquels, toute ma vie, je vouai une indéfectible dilection. Et ce n'est assurément vous dévoiler aucun secret d'avancer qu'en position de favori j'élis encore et toujours l'immense Marcel Proust.

 

     Nul ne s'étonnera donc que, débuchant de mon antre littéraire, j'interrompe le silence qui a suivi le baisser de rideau du 4 septembre dernier aux fins d'appuyer avec un extrait de Proust les vœux de Nouvel An qu'il me seyait de vous adresser ce matin : me fussé-je privé pour la circonstance de vous revenir ce court instant en sa compagnie, je me le serais inévitablement reproché dans les prochains jours ... 

 

 

Excellente année 2019 à toutes et à tous.

 

Richard

 

 

     "L'admiration pour une pensée fait surgir à chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de juger une partie de son indépendance. (...) 

   Une telle opinion repose sur une erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, sont accrues. Aussi cette servitude volontaire est-elle le commencement de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour."

 

Marcel  PROUST

 John Ruskin

 

dans Pastiches et Mélanges,

Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2009,

pp. 139-40.

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4 septembre 2018 2 04 /09 /septembre /2018 00:00

 

   "Proust ne peut être l'objet que d'un colloque infini : colloque infini parce que plus qu'aucun autre auteur, il est celui dont il y aura infiniment à dire. Ce n'est pas un auteur éternel, mais c'est je crois, un auteur perpétuel, comme on dit d'un calendrier qu'il est perpétuel.

     (...) Ceci fait que je lis Proust, qui est l'un des très rares auteurs que je relise, comme une sorte de paysage illusoire, éclairé successivement par des lumières qui obéiraient à une sorte de rhéostat variable et feraient passer graduellement, et inlassablement aussi, le décor par différents volumes, par différents niveaux de perception, par différentes intelligibilités."

 

 

 

 

Roland  BARTHES

Table ronde

Colloque "Proust et la nouvelle critique" (1972)

 

dans Cahiers Marcel Proust, 7

Études proustiennes, II

Paris, Gallimard, 1975

p.87.

 

 

© dvarg

© dvarg

 

 

         L'ultime dossier à la navigation égyptienne consacré paru le 3 juillet dernier m'a opportunément permis de comprendre que pour moi aussi il devenait temps de prendre le large sur un bateau, ivre d'horizons littéraires en général, et proustiens en particulier ; ce qui, convenons-en, ne constitue nullement un secret d'État pour vous tous qui m'avez emboîté le pas essentiellement dans les salles égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris ou, plus ponctuellement, dans celles du Musée de Mariemont, en Hainaut belge.

 

     Entré maintenant de plain-pied dans l'adolescence de la vieillesse, j'ai, après mûre réflexion au cours de ces dernières semaines, - geste toutefois envisagé depuis un certain temps déjà -, pris la décision de fermer le rideau du théâtre des rendez-vous que nous eûmes vous et moi, amis visiteurs, depuis plus de 10 ans sur ÉgyptoMusée ; rideau rouge au cœur de ce bonheur de vous avoir tous rencontrés et d'avoir pu converser avec certains, ici sur mon blog et aussi sur mes pages FB.

 

     Pour tous ces moments d'exception auxquels il me sied d'associer ce don hors du commun qu'à l'intention d'ÉgyptoMuséee ont fait deux amis parisiens, - elle et il se reconnaîtront - , en se rendant au Louvre en vue d'y prendre des photos,

  

 

IMMENSE MERCI À VOUS TOUS.

 

 

     Si dorénavant je ne cesserai point de (re)lire Montaigne, Saint-Simon ou Chateaubriand, parmi d'autres, c'est encore plus à Marcel Proust que j'accorderai désormais le temps que la vie de famille, notamment de Papy, me laissera de libertés.

 

     Parce que tout au long de ce printemps, j'eus le grand bonheur de m'offrir à prix véritablement inespérés les quatorze volumes des "Cahiers Marcel Proust", deuxième série, publiés à partir de 1970, ainsi que, plus rares à dénicher, quelques-uns de la première série proposés dès 1927 par la Nouvelle Revue française (NRF) chez Gallimard dans lesquels des articles évoquant moult aspects de son oeuvre et donnant à comparer maints brouillons avec le texte définitivement présenté dans la prestigieuse collection de la "Pléiade" ; dans lesquels aussi ont été consignées les interventions d'éminents "proustologues" lors de colloques qui lui furent dédiés, notamment à  Liège en 1959, à Paris en 1972 ou à New York en 1984 ; dans lesquels enfin j'ai découvert des textes inédits,  ainsi que son époustouflante correspondance, le tout débusqué à la Bibliothèque nationale de France (BNF), à Paris, par feu l'érudit américain Philip Kolb dans les carnets et les cahiers, dits "d'addition", je dispose à présent à l'entrée de mon bureau, tout à côté de mes ouvrages d'histoire et d'égyptologie, quelques étagères uniquement de "proustologie" qui n'attendent que mon incommensurable soif, que mon bon plaisir de lecteur. 

 

     Que déjà je m'impatiente de découvrir de nouvelles pages de belle venue ! Que déjà je m'impatiente d'aborder ses esquisses, de m'adonner à une comparaison de différents états d'avancement de tel ou tel morceau d'anthologie de son grand oeuvre pour m'y abîmer avec dilection. 

     Que déjà je m'impatiente de retrouver du temps pour me gorger de ses feuillets, aux fins de, brouillons après brouillons, paperoles après paperoles jusqu'à presque son dernier souffle dans les marges ajoutées, jouir d'appréhender la genèse de cet incontestable monument qu'est "À la recherche du temps perdu".  

 

     Bref, vous l'aurez compris amis visiteurs, de l'égyptologie à la proustologie, il n'y a qu'un pas que le passionné que je suis a désormais décidé de franchir.

     

     J'espère que vous me comprendrez mais aussi que vous admettrez sans peine qu'après plus de 45 années véritablement offertes à l'enseignement, officiellement jadis dans ma vie professionnelle, officieusement depuis deux lustres dans celle de mon blog, je m'offre aujourd'hui l'envie de définitivement me retraiter pour embrasser à bras démesurément ouverts des études proustiennes ...

 

     À toutes et à tous, qui m'avez tant apporté, je souhaite le meilleur à venir ...

     

    Puissiez-vous comme moi agréer ces vers de Baudelaire, extraits d'un des quatre poèmes de ses "Fleurs du Mal" intitulés "Spleen", (76) :

 

 

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,

Quand sous les lourds flocons des neigeuses années,

L'ennui, fruit de la morne incuriosité, 

Prend les proportions de l'immortalité.        

 

***

 

     Richard LEJEUNE

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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 00:00

 

 

     "Prenez un jeune homme de fortune modeste, de goûts artistes, assis dans la salle à manger au moment banal et triste où on vient de finir de déjeuner et où la table n'est pas encore complètement desservie. L'imagination pleine de la gloire des musées, des cathédrales, de la mer, des montagnes, c'est avec malaise et avec ennui, avec une sensation proche de l’écœurement, un sentiment voisin du spleen, qu'il voit un dernier couteau traîner sur la nappe à demi relevée qui pend jusqu'à terre, à côté d'un reste de côtelette saignant et fade. Sur le buffet un peu de soleil, en touchant gaiement le verre d'eau que des lèvres désaltérées ont laissé presque plein, accentue cruellement, comme un rire ironique, la banalité traditionnelle de ce spectacle inesthétique.

(...)

     Il maudit cette laideur ambiante, et honteux d'être resté un quart d'heure à en éprouver, non pas la honte, mais le dégoût et comme la fascination, il se lève et, s'il ne peut pas prendre le train pour la Hollande ou l'Italie, va chercher au Louvre des visions de palais à la Véronèse, de princes à la Van Dyck, des ports à la Claude Lorrain, que, ce soir, viendra de nouveau ternir et exaspérer le retour dans leur cadre familier des scènes journalières."

 

 

Marcel  PROUST

Chardin et Rembrandt

 

dans Essais et articles - Débuts littéraires

Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009, pp. 372-3

 

 

 

     Jamais achevé, jamais envoyé donc, c'est pourtant à cet article que le jeune Marcel Proust, en 1895, - il a 24 ans -, fait allusion quand il adresse à Pierre Minguet, directeur de la Revue hebdomadaire, une lettre manuscrite figurant dans les archives de la Bibliothèque nationale, à Paris, commençant par ses mots : 

     "Je viens d'écrire une petite étude de philosophie de l'art, si le terme n'est pas trop prétentieux, où j'essaie de montrer comment les grands peintres nous initient à la connaissance et à l'amour du monde extérieur, comment ils sont ceux «par qui nos yeux sont déclos» et ouverts en effet sur le monde.

 

     1895, c'est l'année où, lors des soirées "Salon du jeudi" de Madame Alphonse Daudet, Proust fait la connaissance de ses deux fils, et plus spécifiquement, Lucien, de 7 ans son cadet. 

     La correspondance qu'il reçut du "Maître"et le récit de leur relation que Lucien, étudiant à l'Académie Julian, a publiés dans un ouvrage intitulé "Autour de soixante lettres de Marcel Proust", lu tout dernièrement, m'a permis de découvrir cet extrait :

 

     " Quelquefois, j'allais chercher Marcel Proust à la Bibliothèque de l'Institut ; (...) nous allions souvent au Musée du Louvre. Il était un grand critique d'art. Personne alors n'en savait rien. Tout ce qu'il découvrait dans un tableau, à la fois picturalement et intellectuellement, était merveilleux et transmissible ; ce n'était pas une impression personnelle, arbitraire, c'était l'inoubliable vérité du tableau (...) et, de même que dans son oeuvre, rien de pédant, rien d'abstrait non plus, mais l'opération mystérieuse qui change la valeur du mot le plus courant, et en fait une formule magique ..."

 

     Ah ! qu'il m'eût plu de pouvoir suivre discrètement semblable esthète dans les salles du Louvre ; qu'il m'eût plu de l'entendre disserter sur Chardin ou Rembrandt, ou sur les chefs d'oeuvre de trois Primitifs italiens, Fra Angelico, Ucello et Ghirlandajo, qu'il adorait ; et qu'il m'agréerait aujourd'hui de lire, dans un des articles ou mélanges rédigés dans sa jeunesse, bien avant la renommée qui fut sienne, ce qu'il eût pensé de ces extraordinaires et si fragiles modèles d'embarcations antiques, présentés tels que, depuis plusieurs semaines déjà, nous les découvrons vous et moi de conserve, amis visiteurs, en cette vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes ... comme, par exemple, celui vers lequel, ce matin, je vous convie à porter un regard attentif.

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

 

     En effet, ne souhaitant pas plus m'attarder sur le très banal E 5539 datant comme beaucoup d'autres du Moyen Empire

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

 

que sur ces quelques avirons rassemblés sous le même numéro d'inventaire N 1536 et que seule, administrativement, une lettre ajoutée, - A, B ou C, -,  différencie les uns des autres, 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

j'ai plutôt choisi d'évoquer ce matin cette pièce exceptionnelle datant, tout comme N 2457, de l'extrême fin de l'Ancien Empire.

 

 

     Convenez-en, amis visiteurs, il y aura du monde aujourd'hui, assurément !

     Oh, certes pas autour de nous pour participer à l'ultime rendez-vous qu'ÉgyptoMusée vous a fixé avant de vous donner congé aux fins de pleinement profiter des vacances estivales loin de lui mais, comme vous le constatez, à bord ainsi que sur un socle en bois  

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)
DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

placé à côté de l'embarcation papyriforme E 32566 qui, je le souligne au passage, constitue en matière de navigation égyptienne, la dernière pièce que le Musée acquit, voici déjà 20 ans, lors d'une vente proposée par un collectionneur privé.

 

     Ces rameurs isolés sur ce socle, globalement semblables à leurs voisins immédiats, font partie du projet d'étude et de reconstitution envisagé par Madame Gersande Eschenbrenner-Diemer, dont vous ne pouvez plus ignorer à présent la pertinence du travail qui fut sien pour mettre en valeur les bateaux de cette vitrine. Ces hommes semblent donc former un équipage homogène dont l'embarcation d'origine n'a malheureusement pas été retrouvée, raison pour laquelle le socle sur lequel ils ont été ainsi rassemblés n'a d'autre raison d'être que de vous permettre, par comparaison évidente avec E 32566 tout à côté, d'en imaginer la perspective. 

 

     "Pièce exceptionnelle", avançai-je à l'instant à propos de cette barque funéraire en bois naturel recouverte de stuc jadis peint dont il ne subsiste que traces éparses, notamment par sa taille puisqu'elle mesure un mètre trente-cinq de longueur pour une largeur de seulement onze centimètres ; exceptionnelle également par son contenu humain : 29 "marins", le défunt et un autre homme, que j'évoquerai tout bientôt, ce n'est guère fréquent ni sur les maquettes traditionnelles ni au niveau des peintures ou des bas-reliefs découverts dans les mastabas de l'Ancien Empire ; exceptionnelle enfin par la rareté de pièces semblables au sein d'autres institutions muséales : dans la présentation qu'il en a faite, référencée dans ma bibliographie infrapaginale, l'égyptologue français Dominique Farout, précise, p. 29,  qu'à sa connaissance, il n'en existe que deux autres exemplaires, l'un au Musée du Caire (1,87 mètre et 37 personnages) et dans celui de Turin (33 figurines ; les dimensions du bateau n'étant toutefois pas indiquées). 

 

     Madame Eschenbrenner, dans l'étude qu'elle a menée à bien quelques années après la parution de l'article du Professeur Farout, - voir à nouveau la bibliographie ci-après -, s'est pour sa part étonnée de ce nombre imposant de personnages et, après les avoir minutieusement analysés, en conclut, p. 23, que :

 

     "Trop serrés les uns sur les autres, démultipliés en trop grand nombre vers la proue et la poupe, ils proviennent assurément de plusieurs modèles similaires".

     Car, répète-t-elle : "Il était en effet courant, dans le commerce de l'art, de rendre plus attractifs les modèles en croisant différents équipages.

 

     Quoi qu'il en soit, et le gros plan réalisé par Claude Field vous le confirmera immédiatement, ce bateau funéraire devait contenir plus de figurants encore : apercevez-vous çà et là des trous sur le pont et des petits tourillons n'attendant que la présence d'un nouveau bonhomme qui viendrait là se ficher pour l'éternité ? 

 

     

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

     Autorisez-moi quelques dernières considérations pour clôturer notre rendez-vous de ce matin à propos des personnes présentes sur cette embarcation funéraire relativement fruste mais, à tout le moins pour ce qui me concerne, extrêmement émouvante.

 

     Le défunt, d'abord, la taille ceinte d'un pagne blanc, assis à la poupe sur un siège cubique sans dossier, les mains posées sur les genoux, dut très probablement à l'origine être protégé par un dais dont il ne subsiste que quatre montants de bois peints en rouge et noir, le toit, à la différence de E 284 ou E 17111, ayant ici disparu.. 

  

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 7. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. E 32566)

 

 

     Comme lui, tous les occupants du bateau funéraire sont tournés vers la proue.

     Tous ?

     Vraiment ?

 

     Approchez-vous davantage, amis visiteurs : distinguez-vous, dépassés les quatre premiers assis devant le défunt, genoux remontés jusqu'à la taille et bras tendus à l'horizontale, un autre debout, intégralement nu, penché vers le bord du bateau vous exposant impudiquement son arrière-train ... ou son sexe, si l'envie vous prend de le vérifier de l'autre côté de la vitrine ?

 

     S'agirait-il d'un pêcheur ?, s'interroge Madame Eschenbrenner, forte d'une comparaison qu'elle établit avec l'un ou l'autre relief de mastabas d'Ancien Empire où, toutefois, un cache-sexe dissimule le bas-ventre, mais aussi grâce à la présence de petites chevilles de bois visibles au niveau de ses mains invitant à penser qu'il tenait éventuellement de quoi remonter aisément les poissons ainsi capturés. Dominique Farout, pour sa part, opterait plutôt pour voir en lui un sondeur.

 

     Les autres personnages assis, quinze à bâbord, quatorze à tribord, genoux écartés les uns par rapport aux autres et néanmoins repliés haut, verticalement, ne sont pas tous identiques : indépendamment du fait que certains ont subi les outrages du temps, - qui a perdu une main, qui le bras entier -, tous, quand ils le peuvent, adoptent pourtant la même gestuelle des bras étendus parallèlement et horizontalement ; tous, relativement filiformes, non seulement ne sont pas de même hauteur, non seulement ne sont pas dotés de la même petite tête alors qu'ils portent tous la même courte perruque couvrant leurs oreilles, mais en outre, tous se démarquent par rapport à la morphologie du corps de l'homme nu et de celui du défunt, tout en affichant les mêmes particularités au niveau de leur visage ...

 

     Personnellement, eu égard à la position si parallèle de leurs bras, je comprends difficilement que l'on en fasse des rameurs ... sauf à penser évidemment que quand il arriva jadis chez le collectionneur qui en 1998 le revendit au Louvre, l'objet se présenta en divers morceaux comme ce fut souvent le cas par le passé et que sa reconstitution, son remontage pêcha par défaut de connaissance du "restaurateur" qui alors s'en chargea ...

 

 

 

* * * 

 

 

     "Le monde n'a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu."

 

Marcel  PROUST

À  la recherche du temps perdu

Le côté de Guermantes,  II

 

Paris, Gallimard, Le Livre de Poche 1639-40, 1966,

p. 30.

 

 

 

* * *

 

     En espérant vous retrouver nombreux le mardi 4 septembre prochain, je vous souhaite à toutes et à tous, amis visiteurs, un excellent été.

 

     Richard

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

COMPAGNON  Antoine, Proust au Musée, p. 6 du texte librement téléchargeable sur le site du Collège de France.

 

 

DAUDET  Lucien, Autour de soixante lettres de Marcel Proust, Paris, Gallimard, 2012, p. 18. 

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande/PORTAL  Anne, Un nouveau regard sur des modèles de bateaux égyptiens au musée du Louvre, dans La Revue des Musées de France - Revue du Louvre, Paris, 2016, n° 1, pp. 18-29.

 

 

 

FAROUT  Dominique, Un nouveau modèle de barque égyptienne au Musée du Louvre, dans La Revue du Louvre, Paris, 2000, n° 5, pp. 29-32.

 

 

 

PROUST  Marcel, Chardin et Rembrandt, dans Essais et articles - Débuts littéraires, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2009, pp. 372-3.

 

 

 

ID.  À  la recherche du temps perdu, Le côté de Guermantes II, Paris, Gallimard, Le Livre de Poche 1639-40, 1966, p. 30.

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26 juin 2018 2 26 /06 /juin /2018 00:00

 

 

     " L'homme de génie ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire de l'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte, prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort, elles font retour à l'humanité et l'enseignent." 

 

 

 

 

Marcel  PROUST

John Ruskin

 

dans Gazette des Beaux-Arts, 1er avril 1900

 

repris de Pastiches et mélanges

Paris, Gallimard, La Pléiade, 1971,

p. 106.

 

 

 

 

 

     Après avoir tout récemment, grâce à Madame Gersande Eschenbrenner-Diemer, Docteur en Égyptologie et à l'amabilité qui fut sienne de me fournir nombre considérable de renseignements inhérents aux travaux de recherche qu'elle mena et qui débouchèrent en 2013 sur une bien judicieuse intervention menée, en collaboration avec Madame Élisabeth Delange, Conservateur en chef des Antiquités égyptiennes du Louvre et Madame Anne Portal, Conservateur-restaurateur du patrimoine, sur les modèles de bateaux alignés ici devant vous, amis visiteurs, sur la grande étagère centrale de la vitrine 2 de la salle 3, - mais aussi, sur ceux toujours actuellement conservés dans les réserves, et qui, sous peu j'espère, seront enfin présentés au grand jour, ne fût-ce que dans une banque de données accessible à tout un chacun - ; après avoir, donc, éclairci l'origine de quelques "transformations" qui nous avaient intrigués suite à la simple comparaison des photos prises par Claude Field le 31 janvier dernier et celles, partiellement différentes, apparaissant toujours sur le site internet officiel du Musée, je souhaiterais avec vous poursuivre la découverte des autres maquettes d'embarcations, en commençant par N 2457, chronologiquement la première de celles actuellement au Louvre puisqu'elle figurait au sein de la collection des 4000 œuvres dont Henry Salt (1780-1827), consul général britannique au Caire, cherchait à se départir et qu'après avoir reçu l'aval du roi Charles X, Jean-François Champollion, rappelez-vous, avait acquise.

     Elle était entrée au Musée en 1826.

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 6. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. N 2457)

 

 

      À la différence de la majorité des pièces de la série ici proposée que maintenant vous savez provenir du Moyen Empire, cet exemplaire en bois polychromé de 107, 3 centimètres de long, 21 de large et 25,2 de hauteur se révèle quelque peu antérieur puisqu'il date de la VIème dynastie, soit de la fin de l'Ancien Empire.

 

     Il s'agit d'un artefact dont l'origine géographique n'a pas été relevée, si pas véritablement unique, à tout le moins esseulé ou délaisé, à tel point que dans sa Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles-X, Champollion en personne, - lui qui pourtant avait étudié et invité son souverain à offrir cette deuxième collection Salt à la France, la première ayant été, je le rappelle incidemment, acquise par le British Museum de Londres, en 1818 -,  n'en fit même pas mention !

     Oubli ? Volonté délibérée dans le chef de l'inventeur des hiéroglyphes, par ailleurs premier Conservateur des Antiquités égyptiennes  ?

 

     Nonobstant, au British précisément, un modèle, BM EA 9510, accuse de manifestes analogies quant au style, aux dimensions et à la technique de fabrication avec "notre" N 2457. De sorte qu'il donne à penser que tous deux pourraient exciper d'une origine commune dans la mesure où la position caractéristique des jambes repliées des marins infère que les deux bateaux émaneraient d'un même atelier, probablement memphite, et auraient été réalisés au cours de la même VIème dynastie.     

 

     Quoi qu'il en soit, pour ma part, alors que voici 10 ans, il ne figurait nullement dans la vitrine, j'applaudis à la décision prise d'enfin l'exhumer des sous-sols et d'ici l'intégrer.

     Cela permit de s'aviser de l'apposition, au dos d'un des hommes d'équipage, d'une petite étiquette vieille d'environ deux siècles mentionnant simplement qu'il faisait partie de la collection Salt qui, je le souligne également au passage, ne constitua nullement l'unique apport de monuments, de quelque taille qu'ils fussent, au Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.

     Forte de cette mince mais assurément pas anodine indication, Madame Eschenbrenner conjectura que d'autres figurines s'autorisant de la même référence d'acquisition, "perdues", voire "oubliées" dans les riches entrailles du Musée, devaient inévitablement faire partie intégrante de la même embarcation.

 

     Celle-ci, relativement fruste, monoxyle, comprenez : taillée dans une seule pièce de bois, m'apparaissant "émouvante" malgré son aspect peu dégrossi, annonce la particularité de certaines du Moyen Empire, papyriformes, que vous avez admirées les semaines précédentes : il ne s'agit en définitive que pérenniser l'esthétique globale des barques égyptiennes des temps premiers.

 

     Alors que ses extrémités effilées furent originellement peintes en jaune et la figuration des ombelles qui les terminent tout à la fois recouvertes de noir, de rouge et de rose, la partie centrale de la coque, plus large, se différencie par sa blancheur. 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 6. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. N 2457)

 

 

     Approchons-nous, voulez-vous de trois des marins assis sur le pont, jambes repliées ; pont qui, probablement l'aurez-vous déjà remarqué, est à bâbord comme à tribord encadré de longerons protecteurs de faible hauteur.

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 6. MODÈLE D'EMBARCATION  (Inv. N 2457)

 

 

     Grâce à ce gros plan que nous offre ici Claude Field, vous avez l'opportunité, amis visiteurs, d'aisément comprendre un détail de fabrication de ces personnages taillés dans du bois de sycomore : les petits trous noirs que vous distinguez sur le haut du corps de chacun des deux de l'avant-plan, à la taille pour celui de gauche, à l'épaule pour son voisin, vous prouvent que leurs bras étaient enchevillés tout à la fois aux épaules et aux coudes.

     Et c'est également une petite cheville qui les maintenait assis sur le pont du bateau. En revanche, leur collègue debout à la proue, censé sonder, comme déjà j'eus l'opportunité de vous l'expliquer, la profondeur de l'eau du Nil, se trouve pour sa part fixé par un tenon saillant de son pied pour s'enfoncer dans une mortaise percée dans le bois du pont.  

 

     Si, gantés de blanc, vous aviez l'heur de prendre en mains cette embarcation millénaire retirée de sa vitrine, vous constateriez que d'autres évidements pratiqués à même ce pont vous permettraient d'en supputer l'équipage ... qui, d'origine, comprit le marin sondeur à la proue et le barreur à la poupe, mais aussi six rameurs : trois sont donc peut-être encore à dénicher dans les réserves ... ou irrémédiablement égarés pendant leur traversée, non pas du Nil, mais de la Méditerranée et peut-être aussi de la Seine, avant de franchir les guichets du Louvre ... 

 

     Quant au timonier, si esseulé à la poupe, si dépourvu, alors que la bise ne fut pas encore venue, qu'en dire de plus que ce que déjà, à propos de E 12027, je vous ai expliqué le 12 juin dernier ? 

 

 

     En revanche, c'est par une mise au point concernant la coque de l'embarcation sur laquelle nous nous sommes penchés ce matin que je mettrai fin à la présente entrevue et, par la même occasion, que j'introduirai succinctement notre futur entretien du mardi 3 juillet, vraisemblablement l'ultime avant mon traditionnel cadeau annuel : deux mois de vacances estivales sans la moindre incursion d'EgyptoMusée dans votre vie.

 

     Et pour l'heure donc, concevez, amis visiteurs, que se classent en deux catégories distinctes les bateaux se terminant par des ombelles de papyrus soit, comme N 2457 aujourd'hui ou E 11993 évoqué dernièrement, présentant une coque épaisse et massive, soit comme celui de la semaine prochaine, E 32566, doté d'une coque fine et extrêmement effilée ... 

 

     À mardi, pour que de conserve nous la découvrions ?       

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande/PORTAL  Anne, Un nouveau regard sur des modèles de bateaux égyptiens au musée du Louvre, dans La Revue des Musées de France - Revue du Louvre, Paris, 2016, n° 1, pp. 18-29.

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19 juin 2018 2 19 /06 /juin /2018 00:00

 

 

"Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, 

Par delà le soleil, par delà les éthers,

Par delà les confins des sphères étoilées,

 

Mon esprit, tu te meus avec agilité,

Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,

Tu sillonnes gaiement l'immensité profonde

Avec une indicible et mâle volupté.

 

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;

Va te purifier dans l'air supérieur,

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides."

 

(...)

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Élévation

 

 

Les Fleurs du Mal, 3

(Extrait)

 

dans Œuvres complètes

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,

p. 46

 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

      En ouvrant mes volets, vendredi dernier, j'augurai que la journée m'apporterait la lumière.

 

     Elle le fit ...

 

 

     Vous vous souvenez assurément, amis visiteurs, que cette thématique consacrée aux barques exposées dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre (D.A.E.) a de façon inattendue débouché sur un certain nombre de questions concernant d'incontestables changements intervenus au niveau de leur apparence quand il m'a pris l'idée de comparer les photographies que Claude Field, un de mes amis parisiens qui m'a fait l'immense cadeau de se rendre sur les lieux aux fins de me les offrir, - de nous les offrir à tous en réalité ! -, avec celles encore actuellement proposées sur le site officiel internet du Musée, exactement les mêmes qu'il y a dix ans quand déjà je traitai ce sujet, de manière bien plus minimaliste, il est vrai.

 

     Ce mien questionnement, je le soumis le 1er juin au D.A.E et reçut bien aimable réponse qui, je le rappelle au passage, figurait en fin d'article de la semaine dernière. Vous y appreniez que m'était également adressée une étude exceptionnelle dont je n'avais, au préalable, pas eu connaissance, sous les plumes de mesdames Gersande Eschenbrenner-Diemer, Docteur en Égyptologie et Anne Portal, Conservateur-restaurateur du patrimoine ; article paru dans la première livraison de 2016 de la "Revue du Louvre", qui précisément traitait des modèles de bateaux égyptiens en bois et de leur rénovation récente, à l'origine, vous l'aurez deviné, des manifestes modifications opérées sur certains de ceux ici devant vous alignés.

 

     En fouillant par la suite quelque peu le Net, je m'aperçus que G. Eschenbrenner-Diemer pouvait actuellement être considérée comme LA spécialiste en la matière dans la mesure où précisément son Doctorat porta sur ce sujet.

     Non négligeable, cette jeune dame disposait d'une adresse FB.

     Je la contactai donc à tout hasard et fus plus que très agréablement surpris qu'elle accepte d'apporter réponses aux questions que son article n'avait pas nécessairement toutes abordées.  

 

     Je ne la remercierai jamais assez de m'avoir ainsi accordé sa confiance - c'est rare à notre époque parsemée d'étoiles qui, plus souvent qu'elles ne le devraient, ne condescendent que très rarement à converser avec les vers de terre.

 

 

     Reprenons, voulez-vous, amis visiteurs, dans l'ordre où vous les avez découvertes, les embarcations concernées.

 

 

E 284

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

 

     À la page 28 de son étude publiée dans la "Revue du Louvre", Madame Eschenbrenner-Diemer écrit : "... il semble que les figurines aient été déplacées à plusieurs reprises."

 

     En effet, vous avez comme moi constaté que le marin debout qui, précédemment était tourné vers la structure ajourée abritant le défunt assis tenant en main une fleur de lotus, symbole de renaissance, a pivoté sur lui-même pour faire face aux hommes d'équipage.

     Parfaitement logique selon Madame Eschenbrenner, dans la mesure où il occupe enfin maintenant sa position originelle, ce que prouve, après l'examen minutieux qu'elle lui accorda, une cheville cassée à l'arrière de la tête permettant à l'homme d'ainsi être fixé au dais.

     Ses bras levés infèrent qu'il gréait un mât, malheureusement jamais arrivé au Louvre avec le reste de la collection Clot-Bey, en 1852.

 

     Le marin assis qui, précédemment se trouvait à la poupe, et qui a ensuite été relégué derrière les quatre autres, aurait dû en réalité y rester mais tourné vers le dais, dos au Nil donc, en tant que barreur. 

     Sur ce point, Madame Eschenbrenner escompte rediscuter avec le Conservateur de la salle.

 

     Quant à l'aviron se trouvant à la poupe en remplacement du timonier, il provient d'une autre barque funéraire car si E 284 date du début du Moyen Empire, la décoration du gouvernail ajouté le situerait plus vraisemblablement au milieu de ce même Moyen Empire.

     Scientifiquement parlant, il n'a donc pas à intégrer ce bateau funéraire. Quoi qu'il en soit, il est probable que, pour une simple question de bonne compréhension du public, le Conservateur a cru bon de combler le vide ...

  

     Et Madame Eschenbrenner de conclure, dans un de nos échanges : "Je vous remercie pour vos remarques. Les modèles en bois ont subi de nombreux remontages, démontages et cela dès leur découverte pour être revendus. J'ai tant de fois constaté la réutilisation d'un équipage pour qu'une coque vide prenne vie !

Mes travaux ont tenté de faire avancer cette question mais comme je le constate, tout n'est pas parfait !

 

 

 

 

E 11993/E 11994

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

     En réponse à une question qui, tout logiquement, nous intriguait, Claude Field et moi-même, - pour quelle raison attribuer deux numéros d'inventaire à un seul artefact ? -, Madame Eschenbrenner me précisa ce dont je me doutais un peu, à tout le moins sur le principe : 

 

     "Cher Monsieur, le numéro E 11993 correspond à la barque tandis que E 11994 correspond à la petite rame. J'aurais en effet dû le préciser, votre œil est particulièrement aiguisé.

 

 

 

E 17111

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 5. ÉCLAIRCISSEMENTS ...

 

 

     Enfin, avant de mettre un terme à notre rendez-vous de ce matin, il me reste à envisager avec vous la dernière embarcation qui me posa problème puisque a aujourd'hui disparu un élément pourtant toujours présent sur la photo qu'en propose le site Internet officiel du Louvre : un immense portique peint.

 

     Voici à son sujet ce que m'a divulgué Madame Eschenbrenner :

 

     "Concernant le bateau E 17111, l'immense portique dont vous parlez était un mauvais remontage constitué de plusieurs pièces appartenant à une voilure sans doute d'une autre embarcation.

     Tous les bateaux ont été examinés, les éléments mal remontés remis en place ou retirés si ceux-ci provenaient d'autres objets.

     Ils sont à présent conformes à la réalité archéologique et bien datés."

(C'est moi qui souligne.)

     

 

 

 

     Avant  de prendre congé de vous jusqu'à mardi prochain, 26 juin, amis visiteurs, il me siérait dans un premier temps, en votre nom et au mien de grandement féliciter Madame Gersande Eschenbrenner-Diemer pour l'excellence du travail qu'elle a effectué sur les embarcations présentées dans la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes de Musée du Louvre ; puis, dans un second temps, de la remercier d'avoir eu l'extraordinaire gentillesse de répondre à mes questions.

 

     Madame, grâce à votre article publié dans la "Revue du Louvre", grâce à ceux dont je disposais déjà personnellement et dont je fournis la référence dans ma bibliographie infrapaginale, grâce aussi à nos échanges scripturaux à plusieurs reprises dans la semaine écoulée, soyez consciente que ma présente intervention vous doit tout !

 

     MERCI à vous d'avoir, avec autant d'aménité, consenti à m'instruire toutes les fois que je vous sollicitai.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande/PORTAL  Anne, Un nouveau regard sur des modèles de bateaux égyptiens au musée du Louvre, dans La Revue des Musées de France - Revue du Louvre, Paris, 2016, n° 1, pp. 18-29.

 

 

ESCHENBRENNER-DIEMER  Gersande, Modèle de barque funéraire, dans Catalogue de l’exposition Sésostris III, Pharaon de légende, Lille,  Éditions Snoeck, 2014, p. 217.

 

EAD., Les modèles en bois du Moyen Empire dans les collections d’Émile Guimet, dans Catalogue de l'exposition Un jour j’achetai une momie. Émile Guimet et l’Égypte antique, Lyon, Éditions Hazan/Musée des Beaux-Arts de Lyon, 2012, pp. 88-89.

 

 

 

 

 

 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 00:00

 

 

" 1 juin à 12:03

 

Cher Monsieur,

 

Nous accusons réception de votre demande, et nous vous répondrons dès que possible.

 

Bien à vous

 

Musée du Louvre "

 

 

 

 

***

 

     Est-il besoin d'ajouter, amis visiteurs, qu'à réception de ce courriel qui m'est parvenu dans la demi-heure par rapport à celui que j'avais envoyé à propos des trois questions qui clôturaient mon article du 29 mai, j'ai cru un instant que la promesse écrite serait tenue ?

 

 

     Parmi maints sites explorés sur le territoire égyptien depuis deux siècles, celui d'Assiout, chef-lieu du 13ème nome de Haute-Égypte et dont la nécropole date du Moyen Empire sera ce matin mis à l'honneur.

 

     C'est là, du temps déjà de la Campagne d'Égypte à l'extrême fin du XVIIIème siècle, que Jean-Baptiste Prosper Jollois et Édouard de Villiers du Terrage, deux ingénieurs français des Ponts et Chaussées, membres de la "Commission des Sciences et des Arts" instituée en mars 1798 grâce à celui qui n'était encore que le "petit" général Bonaparte, furent par lui mandés pour effectuer le relevé des plans des hypogées des gouverneurs de la province durant la XIIème dynastie.

 

     Ce ne fut toutefois qu'au tout début du siècle dernier que, sous le patronage d'Émile Chassinat et de Charles Palanque, furent engagées, au nom de l'Institut français d'archéologie orientale (I.F.A.O.), des fouilles dans une série de tombes rupestres situées quelque peu en dessous et ayant appartenu à des notables de la dynastie précédente, la XIème.

 

     En cliquant ici sur le terme rapport, vous pourrez prendre connaissance du mémoire publié en 1911 par É. Chassinat dont, voici peu de jours, j'ai considéré la lecture absolument passionnante et les quarante planches reléguées en fin de volume d'un intérêt égyptologique certain, même si, - et cela est inhérent à l'époque -, trois seulement ne sont pas monochromes.

 

     J'y ai ainsi appris que sur les vingt-six tombes mises au jour entre le 27 février 1903 et la fin du mois de mai qui suivit, il fut avéré que vingt-et-une d'entre elles eurent l'heur de ne jamais subir les outrages de pillards.

 

     De l'une d'elles, déterminée quatorzième par Chassinat et attribuée à un certain Oupouaoutmhat, fut exhumée une maquette d'embarcation, inventoriée E 11993/E 11994 par le Louvre, la première sur les deux qui, dans la vitrine 2 de la salle 3, sont adornées d'un œil-oudjat peint à l'avant.

 

     C'est sur ces deux barques funéraires particulières qu'il me siérait ce matin, amis visiteurs, de monopoliser vos regards.   

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

 

     Vous aurez déjà remarqué que ce modèle en bois peint d'une longueur de 89 centimètres et d'une hauteur de 28,50 porte bizarrement deux numéros d'inventaire. Nulle part, je n'en trouvai la raison officielle.

     Toutefois, le catalogue de l'exposition initiée par l'égyptologue français Jean Vercoutter célébrant le centenaire de l'I.F.A.O., dont il était alors le Directeur, et qui s'était tenue de mai à octobre 1981, au Palais de Tokyo, à Paris, indique pudiquement, p. 118, qu'avant leur dépôt au Musée du Louvre, beaucoup de composants des bateaux provenant d'Assiout furent "quelque peu mélangés", ajoutant qu'on alla parfois même jusqu'à emprunter à un autre, l'une quelconque pièce manquant à celui choisi pour figurer "sous les feux de la rampe" ; aux fins, je présume, d'ainsi pouvoir recomposer un artefact plus ou moins conforme aux peintures murales de certaines tombes connues.

 

     De sorte que, dans la foulée,  je suppute, - tout à fait gratuitement, j'insiste ! -, qu'ici, les deux numéros d'inventaire associés (E 11993 et E 11994) font référence à des éléments disparates ayant  peut-être appartenu à deux bateaux distincts provenant d'autres tombeaux de la nécropole d'Assiout ...

     

     Quoi qu'il en soit, au Louvre aussi, vous ne pouvez plus l'ignorer si vous m'avez suivi ces derniers temps, d'incontestables manipulations sont intervenues depuis une dizaine d'années au moins : ainsi, opposez la photo de cette barque E 11993/E 11994 ci-dessus qu'a prise Claude Field, un de mes amis parisiens, le 31 janvier dernier à celle réalisée jadis par Christian Décamps ci-après, par ailleurs toujours sempiternellement exposée sur le site Internet officiel du Musée.

     Derechef, une constatation s'impose : des rames ont été placées dans les mains de certains personnages.

 

     Par respect de la déontologie, permettez-moi d'ajouter qu'Émile Chassinat précise à la  note 3 de la page 51 de son rapport qu'à l'instar de tous les bateaux exhumés des tombes d'Assiout : les rames n'étaient pas aux mains des rameurs. Elles reposaient en tas sur le pont de la barque.

 

Barque E 11993/E 11994 (Louvre : © Ch. Décamps)

Barque E 11993/E 11994 (Louvre : © Ch. Décamps)

  

     Foin de l'itération de ces "détails" !

     Et poursuivons, voulez-vous, notre examen de cette belle pièce si simple, tant au niveau des couleurs, dominées par différentes ocres, que de l'équipage composé de dix personnages : quatre groupes de deux hommes, torse nu et pagne blanc, les uns installés à bâbord, les autres à tribord, avec pour tâche de pourvoir aux manœuvres.

     

     Comme dans la barque E 284, également dans cette vitrine, un homme se tient debout à la proue mais cette fois, la gaffe avec laquelle il  était censé sonder la profondeur du Nil a disparu. 

     Quant au dixième membre d'équipage, il est appuyé à l'arrière contre deux piquets face à ses "hommes", assis comme eux en tailleur.

     Grâce au modèle vers lequel nous allons maintenant nous tourner, grâce à des détails plus précis, je vous propose de mieux appréhender la scène.                                                  

        

 

     Fort semblable, toutefois d'une facture supérieure, c'est du caveau d'une autre sépulture d'Assiout, la numéro 7, ayant appartenu à un Commandant des Navires, le Chancelier Nakhti et qui se révéla particulièrement riche en pièces superbes, - je pense à la statue de ce notable, exposée un peu plus avant, toujours au rez-de-chaussée, dans la vitrine 3 de la salle 17, ou 320 selon la nouvelle numérotation ; je pense également à ses remarquables cercueils gigognes de bois sculpté et peint, intérieur comme extérieur que vous pourrez apprécier si, après notre entretien, vous décidez de vous rendre en cette salle 17 -, que provient un second modèle d'embarcation, E 12027, également ornée d'un un œil-oudjat de chaque côté de la proue que, pour l'heure, je vous invite à admirer ... et dont les formes au loin frissonnent dans l'azur, comme à son propos aurait pu l'écrire Baudelaire (131), d'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur (23), un de ces grands ciels qui font rêver d'éternité (86).  

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

 

     D'une longueur de 81 centimètres pour 38,50 de hauteur, cette maquette en bois stuqué découverte au fond du puits 1 de la tombe 7, à 5,60 mètres de profondeur, a partiellement conservé d'autres couleurs d'origine que la précédente, notamment un vert assez foncé pour la coque, - choix que vous comprendrez aisément dans la mesure où, comme pour les barques solaires de Rê que j'ai déjà évoquées, la forme que l'artiste donna à ses deux extrémités évoque incontestablement l'ombelle d'une plante de papyrus.

     Partiellement, viens-je de souligner car vous aurez inévitablement remarqué que la peinture s'est à maints endroits écaillée. 

 

     Vous retrouvez également l'ocre brun-rouge de la carnation des corps pour lesquels, m'autorisant à nouveau un vers baudelairien, je dirais que les soleils marins teignaient de mille feux (12) ; le blanc pour leur pagne court et les rubans enserrant sur le front leur perruque noire ; du sombre également, noir ou bleu, pour la représentation de l’œil-oudjat se détachant sur fond blanc.

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

     Que les égyptophiles avertis qui d'aventure me liraient m'autorisent un aparté aux fins de rapidement expliquer ce qu'il faut par là comprendre.

 

     Cette image particulière, au demeurant bien connue, combine en réalité l’œil humain et le larmier de celui d'un faucon pour exprimer symboliquement le concept d'intégrité physique, - celle que tout défunt entend recouvrer dans sa seconde vie -, oudja signifiant, en égyptien ancien, être sain, être vigoureux.

 

     Ce symbole en appelle au mythe d'Horus dont l’œil sain (oudjat) fut déchiqueté par le jugé vilain dieu Seth puis, par miracle, reconstitué grâce au jugé sage dieu Thot.

 

     Il vous faut aussi savoir que dans la pensée égyptienne, les deux yeux d'Horus étaient assimilés à ces astres cardinaux que sont le soleil et la lune. De sorte qu'y attenter signifie aussi déstabiliser le cycle cosmologique de l'éternel mouvement des astres, à l'origine, ne l'oubliez jamais, du retour de la crue, du retour des saisons, du retour du temps des semailles puis de celui des récoltes ; bref, d'une certaine manière, de l'éternel retour de ce qui, chaque année, assure la vie du pays et de ses habitants. 

 

     J'ajouterai pour terminer que cette représentation vise, - pour un œil, ce me paraît normal ! :) -, à symboliser non seulement la pleine intégrité physique humaine mais également la cohésion du monde, de l'Égypte, pour être plus précis. Vous aurez aisément compris qu'a contrario, lui porter préjudice signifie donc mettre le pays en grand danger, c'est-à-dire à favoriser le retour d'Isefet, ce chaos toujours craint.

 

       C'est la raison pour laquelle vous croiserez fréquemment ce symbole de l’œil-oudjat sur des stèles funéraires, sur des amulettes et, comme dans cette vitrine, sur des modèles d'embarcations.

 

     Ce très bel exemplaire, même s'il se présente à vous avec un équipage parfaitement identique à celui que vous avez vu au début de notre rencontre, offre, grâce à quelques éléments reconstitués ou exportés d'autres barques funéraires, l'avantage "didactique" de vous permettre de mieux comprendre, de mieux virtuellement imaginer ce type de bâtiment d'antan : en effet, plusieurs agrès, - mât, espars ou vergues -, au-dessus de la tête des marins, suggèrent l'antique présence de voiles.

 

     Il m'agréerait de clore notre présent entretien en attirant votre attention sur un détail qui pourrait vous paraître anodin, voire que vous pourriez mal interpréter, et donc qui mérite quelques mots d'explication de ma part.

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 4. MODÈLES RÉDUITS D'EMBARCATIONS  (E 11993/E 11994  et  E 12027)

 

     Grace à ce gros plan que je me suis autorisé à partir d'une photo de C. Field, - j'espère qu'il ne m'en tiendra nulle rigueur ! -, vous apercevez une baguette en bois dans la main du personnage qui, à la poupe, fait face aux huit marins ; appelons-le "timonier" ou "barreur".

     Ne vous méprenez pas : vous n'êtes absolument pas en présence d'une éventuelle cravache avec laquelle il n'eût d'ailleurs vraisemblablement atteint que les épaules des deux premiers hommes ; ni d'un élément lui permettant, tel un chef d'orchestre avant la note, d'induire une quelconque cadence à ses rameurs ... car alors, comment expliqueriez-vous son début de courbure en sa partie supérieure  ?

 

    Non ! En réalité, il s'agit d'une tige de bois qui lui permettait de manier les deux gouvernails que vous apercevez fixés aux deux mâtereaux contre lesquels il est plus ou moins assis et dont vous distinguez, dans la partie supérieure, le trou dans lequel se fichaient les baguettes courbes, aujourd'hui malheureusement incomplète pour l'une et totalement disparue pour l'autre ...

 

 

 

 

 

    

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BAUDELAIRE  CharlesLa Vie antérieure, extrait de Les Fleurs du Mal, (12), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 51.

 

ID., La chevelure, extrait de Les Fleurs du Mal, (23), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 56.

 

ID., Paysages, extrait de Les Fleurs du Mal, (86), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 95.

 

ID., Lesbos, extrait de Les Fleurs du Mal, (131), dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968, p. 112.

 

CHASSINAT  Émile/PALANQUE  Charles, Une campagne de fouilles dans la nécropole d'Assiout, dans Mémoires publiés par les membres de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire, Tome 24, Le Caire, Imprimerie de l'I.F.A.O., 1911. 

 

VERCOUTTER  JeanAssiout - Moyen Empire, dans Un siècle de fouilles françaises en Égypte 1880-1980, Le Caire, IFAO, 1981, pp. 101-3 et 118-9.

 

 

 

ADDENDA

 

     Pour clore le présent article, amis visiteurs, j'ai le plaisir de vous donner à lire ce nouveau courriel reçu ce matin même du D.A.E. du Musée du Louvre.

 

" 12 juin à 10:10

Cher Monsieur,

 

De nombreuses recherches sont actuellement faites sur les objets anciennement entrés dans nos collections, et les études récentes sur les cultures matérielles apportent des précisions à notre connaissance en particulier sur les modèles du Moyen Empire. Je vais vous envoyer par we transfer une copie de l’article rédigé pour expliquer les changements opérés sur les barques.

En ce qui concerne la photo ancienne toujours sur le site internet, vous avez raison c’est un oubli, et je vais demander son changement.

Nous vous remercions de votre intérêt pour la collection du musée du Louvre et pour votre sagacité.

 

Bien à vous

 

Musée du Louvre "

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5 juin 2018 2 05 /06 /juin /2018 00:00

 

 

     Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour : entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, séjourner dans la double Campagne des Félicités, la grande ville maîtresse de la brise ; y être puissant, y être glorieux ; y labourer ; y moissonner ; y manger, y boire, y faire l'amour, faite tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre, de la part de N. (= nom d'un défunt à ajouter sur le papyrus).

 

 

 

Chapitre 110

(Extrait)

 

dans Paul  BARGUET

Le Livre des Morts des Anciens Égyptiens

 

Paris, Éditions du Cerf, 1979,

pp. 143-5. 

 

 

 

 

 

Mon cœur comme un oiseau, voltigeait tout joyeux

Et planait librement à l'entour des cordages ;

Le navire roulait sous un ciel sans nuages,

Comme un ange enivré d'un soleil radieux.

(...)

- Le ciel était charmant, la mer était unie ;

Pour moi tout était noir et sanglant désormais,

Hélas ! et j'avais, comme en un suaire épais,

Le cœur enseveli dans cette allégorie.

  

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Un voyage à Cythère

 

 

Les Fleurs du Mal, 116

(Extrait)

 

dans Œuvres complètes

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,

p. 117

 

 

 

 

 

 

Crépuscule grimant les arbres et les faces,

Avec son manteau bleu, sous son masque incertain ;

Poussière de baisers autour des bouches lasses ...

Le vague devient tendre , et le tout près, lointain.

 

La mascarade, autre lointain mélancolique,

Fait le geste d'aimer plus faux, triste et charmant.

Caprice de poète - ou prudence d'amant,

L'amour ayant besoin d'être orné savamment -

Voici barques, goûters, silences et musique.

 

 

 

Marcel  PROUST

 Antoine Watteau

 

dans Cahiers Marcel Proust 10

Poèmes

 

Paris, NRF Gallimard, 1982

p. 32

 

 

 

 

     J'aime oser penser parfois, - avec beaucoup d'extravagance, je vous l'accorde, amis visiteurs, et donc assumant ce qu'il peut sourdre d'incongru dans cette mienne comparaison ; mais rêver tout haut n'est-il point sorte de thérapie ? -, que ces Campagnes de Félicités ainsi que, parmi d'autres appellations, les nommaient les Égyptiens de l'Antiquité, et tels que les décrit ce passage du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour dont je vous ai il n'y a guère entretenus et qu'avec d'autres extraits de poèmes de deux immenses littérateurs, j'ai aimé vous faire (re)lire ce matin, en guise de triple exergue, ont peut-être servi d'exemple idyllique à cette création mythologique des passions amoureuses dont Cythère, île grecque honorant Aphrodite, fut l'immarcescible écrin.

 

     Certes, je n'ignore nullement que ces champs élyséens antiques participent de bien d'autres connotations que la relation sexuelle que mentionne ci-dessus le défunt mais, précisément parce qu'il y fait allusion parmi d'autres activités qu'il espère connaître dans son au-delà, je m'autorise à considérer celle-là plus spécifiquement comme décisive dans ses envies post mortem ... probablement parce que, si j'avais été un Égyptien de cette époque, et si j'avais eu foi en cette promesse de seconde vie, j'en eusse particulièrement fort apprécié l'augure. Et l'aurais quotidiennement souhaité.  

 

 

     Dans le droit fil du modèle d'embarcation que la semaine dernière j'eus l'heur de vous présenter et à propos duquel, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dont un ami eut l'amabilité de me fournir l'adresse de contact, j'éprouvai le besoin de m'adresser aux fins de soumettre les trois questions qui clôturaient provisoirement mon article, - "provisoirement" car, aujourd'hui, vous l'allez comprendre, interrogation semblable à nouveau se profile à votre horizon -, il me siérait ce matin de considérer avec vous, sur la même grande étagère centrale de l'imposante vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, une autre maquette, un autre modèle d'embarcation destinée elle aussi à mener un trépassé vers sa demeure d'éternité.     

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

 

 

     Datant de la même époque, à savoir : le Moyen Empire, la barque funéraire E 17111, provenant de Deir el Bercheh, mesure 77, 5 centimètres de long, 19 de large et, initialement, 49 de hauteur.

 

     Initialement, viens-je de préciser, parce qu'il y a dix ans, - et toujours actuellement sur la photo de Christian Décamps qu'en propose le site internet officiel du Musée -,

 

 

© Louvre : Christian Décamps

© Louvre : Christian Décamps

 

elle était surmontée d'un immense encadrement de bois peint, disparu depuis, ainsi que vous l'a prouvé tout à l'heure, le cliché du 31 janvier 2018, réalisé par Claude Field, un de mes amis parisiens.

     Semblablement aux interrogations de mardi dernier, je me demande à nouveau la raison de cette disparition. 

 

     Contrairement à E 284, le modèle qui nous occupe aujourd'hui, coque blanche rehaussée d'ocre brun-rouge sur tout son pourtour supérieur, vous donne cette fois à constater la présence non plus d'un défunt assis mais d'une momie allongée sur sa couche funèbre, également ornée de motifs décoratifs rectangulaires alternant teintes claires et foncées et séparés par des traits noirs, tout comme d'ailleurs les montants de ce dais érigé au centre d'un pont entièrement décoré d'un large quadrillage déterminé avec la même ocre brun-rouge que le haut de la coque. 

     Pigment, j'aime à le souligner, traditionnellement choisi par les artistes égyptiens pour figurer la carnation des corps masculins par opposition à l'ocre claire, beaucoup plus pâle, adoptée pour les corps féminins. 
 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

     Aux extrémités antérieures de ce baldaquin se tiennent deux faucons Horus, symboles de protection.

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

 

      Autour de la momie, quatorze petits personnages, les uns assis, d'autres debout, certains torse nu, d'autres non, tous coiffés d'une noire perruque courte, vêtus les uns d'un pagne blanc jusqu'aux genoux, d'autres d'un long atteignant les chevilles les uns sous le dais, d'autres sur le pont, tous accompagnent manifestement le défunt dans son ultime voyage sur terre avant de rallier l'au-delà : traverser le Nil, naviguer depuis la rive des vivants, à l’est, là où le soleil se lève, jusqu'à celle des morts, à l’ouest, là où l'astre se couche.

 

     Pour terminer notre entretien, permettez-moi d'ajouter, amis visiteurs, qu'il ne s'agit point là d'une simple ou gratuite symbolique : cette traversée d'est en ouest constitue en fait l'application d'une particularité concrète issue de la topographie du pays : ceux parmi vous, - et je les sais nombreux -, qui se sont déjà rendus en Égypte, ont  très vite pris conscience qu'essentiellement sur la rive droite du Nil se concentrent les habitations, tandis que la rive gauche, - la West Bank, comme on le lit si souvent -, abrite, de Saqqarah à la région thébaine, quasiment toutes les nécropoles du pays.

 

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