Scène de psychostasie - Livre pour sortir au jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Samedi 4 juillet 2009


     Par mon dernier article "en direct", ce mardi 30 juin, je vous avais annoncé, ami lecteur, la publication, tous les samedis des deux prochains mois (de vacances) d'extraits de textes que nous devons à l'égyptologue belge Jean Capart (1877-1947).

     J'ai déjà, ici et , tellement fait allusion à sa personne que je n'aurai pas l'outrecuidance, dans cette suite de billets, d'à nouveau brosser un tableau de la prodigieuse carrière de ce grand savant. 

"Seuls vivent les morts dont on chante le nom", écrivit un jour le grand Léopold Sédar Senghor.

     C'est un peu ce "chant" qu'à mon modeste niveau je voudrais vous proposer ici en laissant s'exprimer Jean Capart. Tout simplement ...
  

     "Le plus loin que je remonte dans mes souvenirs, en cherchant ce qui a pu attirer mon attention sur l'Egypte, je trouve ceci vers 1885-86, mon oncle et ma tante, Gustave et Henriette Carbonnelle de Tournai, firent un voyage en Egypte dont ils rapportèrent une série de belles photographies et quelques petites antiquités. Je passais habituellement mes vacances chez mon oncle. J'admirai les photographies de monuments dont ma tante Henriette me décrivait les merveilles; je me rappelle très bien entr'autres choses, la description de la "Descente" de la grande pyramide.

   Mon oncle avait offert à mon père une petite plaque en faïence émaillée portant sur les deux faces quelques hiéroglyphes. Cet objet mystérieux pour moi, comme pour tous ceux qui m'entouraient, avait été monté en bague. Bien souvent j'ai pris, dans mes petites mains, la main gauche de mon père, pour regarder le petit canard comme j'appelais alors ce que je n'ai su que bien plus tard être une oie sacrée d'Amon .  - Aussi, ai-je pris un intérêt particulier au pauvre petit cours d'histoire d'Egypte que nous dictait le professeur de sixième latine à l'Institut Saint-Boniface, à Ixelles.

     Il m'est resté dans la mémoire une phrase : "Ahmosis, roi de terre, commença la lutte contre les Hyksos". Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai constaté que j'avais entendu "terre" au lieu de "Thèbes". En sixième latine, un jeune professeur, l'abbé Carrière, me prêta "Les Lectures historiques" de Maspero, dont je décalquai une partie des images à l'encre de Chine sur des plaques de verre pour les faire passer à une lanterne de projections. Présage précoce de ma destinée de conférencier égyptologique !

     Le frère Herman, au collège des Jésuites de Tournai, où mon oncle, le père Léon Capart était professeur, avait formé un musée de toutes sortes de choses. Il m'insuffla la passion des collections; j'en fis de toutes espèces. A 14 ans, à la petite académie du collège Saint-Boniface, je donne ma première conférence, sur l'antiquité, illustrée déjà d'images d'hiéroglyphes. L'année suivante, je présente à mes condisciples une sorte de petit roman égyptien. Au mois d'avril 1893, pendant mon année de rhétorique, je passe mes vacances de Pâques à la bibliothèque royale où j'entame bravement la copie de la grammaire de Champollion. J'avais voulu l'acheter, mais je m'étais enfui épouvanté lorsque l'employé de l'Office de Publicité m'avait déclaré que ce livre coûtait cent francs ! Cela dépassait totalement mes moyens. Je réussissais bien de temps à autre, à payer par mensualités quelques livres sur l'Egypte, achetés chez un bouquiniste de la rue de la Tulipe, à Ixelles, mais il fallait pour cela que j'aie des recettes extraordinaires, par exemple, lorsque je revendais tous mes livres de prix qui ne m'intéressaient guère, le lendemain de la distribution.

     Comme j'étais fier, le jour où j'ai rapporté, caché sous mon caban, le grand atlas de Denon : " Voyage dans la Haute et la Basse-Egypte", que l'on payait alors la forte somme de 15 francs.

(Brasseur-Capart : 1974, 22-3) 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en Belgique - Communauté : Egypte
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Mardi 30 juin 2009


     Comme je l'ai laissé sous-entendre mardi dernier, ami lecteur, je ne compte pas entamer avec vous la visite de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre avant les vacances scolaires, et être obligé, après un article ou deux, de l'interrompre pendant ma propre période de séjours à l'étranger.

     Aussi, vous me permettrez de vous proposer d'ores et déjà un certain nombre de rendez-vous : le plus important, bien évidemment, étant de nous retrouver ici au Louvre, le MARDI 2 SEPTEMBRE,  pour poursuivre notre découverte des salles du circuit thématique du rez-de-chaussée de l'aile Sully, côté Seine, en bordure du quai François Mitterrand.
 


     Toutefois, avant cette échéance qui peut paraître relativement lointaine à certains, - et là sera mon deuxième rendez-vous, bientôt suivi de quelques autres -, j'ai imaginé vous donner à lire,  CHAQUE SAMEDI du 4 juillet au 29 août inclus, un texte de Jean CAPART, cette immense figure de l'égyptologie belge que j'ai déjà eu l'heur de vous présenter ici et .

     Certes, j'aurai préalablement programmé ces quelques billets qui se succéderont ainsi durant cette mienne absence, aussi vous faudra-t-il patienter, pour recevoir réponse à vos commentaires et questions, que je sois définitivement rentré au pays ou, si l'occasion s'en présente, entre les différents séjours et escapades que nous comptons  effectuer, mon épouse et moi-même, pendant ces quelques semaines estivales.
 
     Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui, je voudrais, à tous mes lecteurs qui ne vont pas tarder à s'égailler ici et là, qui pour lézarder, qui pour musarder, souhaiter d'excellentes et profitables vacances. 

      A samedi prochain donc pour le "premier épisode du feuilleton de l'été", avec Jean Capart.

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : A propos de ce blog - Communauté : Egypte
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Samedi 27 juin 2009


     Désireux aujourd'hui de mettre un point provisoirement final à cette longue digression que j'ai dernièrement consacrée à la reine Tiy, je voudrais vous donner à lire un document concernant directement l'Egypte, mais ressortissant plus particulièrement à la civilisation mésopotamienne.

        Il vous souvient assurément, ami lecteur, j'ose à tout le moins l'espérer, que j'avais cru bon, samedi dernier, après vous avoir présenté un de ses portraits le mardi 9 juin, d'attirer votre attention sur l'aura qui fut la sienne aux yeux des pays étrangers, le Mitanni entre autres, cette région approximativement située aux abords de l'Euphrate, apparemment au nord de l'actuelle Syrie, mais sur la localisation de laquelle ceux des égyptologues qui concentrent plus particulièrement leurs recherches sur les notions de géographie antique ne parviennent pas encore à exactement accorder leur boussole.

     Et ce sera par l'intermédiaire d'une lettre que nous devons précisément au souverain de ce pays jadis extrêmement puissant, que les Egyptiens appelaient "Naharina", mais qui à l'époque où commence le règne d'Akhenaton connaît les prémices de son déclin, que je voudrais vous faire comprendre combien l'influence de la reine Tiy fut grande à la fois pour l'Egypte, mais aussi extra-territorialement parlant, et ce depuis la fin de vie de son époux, Amenhotep III, et tout autant pendant les premières années de son veuvage, à la cour de son fils.


     Il faut d'emblée savoir qu'une correspondance existait déjà entre l'Egypte et le Mitanni, initiée par Amenhotep III lui-même, depuis approximativement la trentième des trente-huit années que compta sa souveraineté sur l'Egypte, pour notamment quémander aux potentats étrangers l'une ou l'autre de leurs filles à épouser - (deux seront ainsi envoyées par le Mitanni : Giloughépa, fille de Chouttarna et Tadoukhépa, fille du roi Toushratta qui nous occupe aujourd'hui) -, mais aussi quelques femmes, les plus belles qu'il soit possible, pour agrémenter le harem royal.
Savoir aussi que cet échange épistolaire se poursuivit avec Amenhotep IV/Akhenaton.

     Rédigées essentiellement en akkadien, langue diplomatique officielle de ces temps anciens, les quelque trois cent quatre-vingts lettres mises au jour, en 1886-87, au centre même d'Akhetaton, dans un bâtiment de briques crues officiellement estampillées "Place des Lettres de Pharaon, Vie, Prospérité, Santé"; construction identifiée "Q 42.21" dans les documents des archéologues allemands de l' "Orientgesellschaft" qui la nomment plus communément "Maison des Archives", se présentent en fait comme des tablettes d'argile rectangulaires mesurant entre 8 et 15 centimètres de haut pour 6 à 8 de large.

     De cet important corpus, un peu plus de 200 tablettes ont été acquises par le Vorderasiatisches Museum de Berlin, un peu moins d'une centaine par le British Museum de Londres, une petite cinquantaine par le Musée du Caire et seulement 7 exemplaires par le Louvre;  le reste étant la propriété de collectionneurs privés. 

     Gravées de signes cunéiformes, elles constituent pour l'historien en général et l'égyptologue en particulier, un inestimable fonds permettant de mieux appréhender les relations qui s'étaient établies entre les deux Etats, et contribuent en outre à accroître notre perception de l'histoire politique et sociale du couloir syro-palestinien dont les chefs étaient incontestablement subordonnés à Pharaon.

     Mais qui dit correspondance, entend certes envoi, mais aussi réception de courrier. Et c'est ainsi que l'on peut voir à Londres, au British Museum, exposée dans le Department of the Middle East, la "lettre" ci-après que Toushratta, roi du Mitanni, fit écrire recto verso en signes cunéiformes sur une tablette d'argile de près de 2 centimètres d'épaisseur, d'une hauteur de 14, 6 et d'une largeur de 7 centimètres, et qu'il fit parvenir à la reine Tiy alors que, veuve déjà, elle résidait en Moyenne-Egypte, dans la capitale créée ex nihilo par son fils Amenophis IV/Akhenaton et sa belle-fille Nefertiti.



     Se déployant sur une trentaine de lignes, et malgré qu'existent des parties malheureusement brisées, notamment aux coins supérieur droit et inférieur gauche, le texte de la présente tablette (E 29794) adressée à Tiy, indépendamment qu'il mette l'accent sur les reproches que Toushratta désirait adresser à Akhenaton qu'il jugeait moins bien le traiter que ne l'avait fait avant lui Amenhotep III, nous indique toute l'importance que la reine conservait aux yeux du souverain mitannien.


     "Dis à Tiy, la maîtresse de l'Egypte : ainsi parle Tushratta, roi du Mitanni.

     Pour moi tout va bien. Pour toi que tout aille bien. Pour ta maison, ton fils, que tout aille bien. Pour Tadukhepa, ma fille, ta belle-fille, que tout aille bien. Pour tes pays, pour tes troupes et pour tout ce qui t'appartient, que tout aille bien.
(...)

     Je n'oublierai pas l'amitié avec Mimmureya, ton mari (1). Plus que jamais auparavant, en ce moment même, j'ai dix fois, beaucoup, beaucoup plus d'amitié pour Napkhourreya, ton fils (2).
Tu es celle qui connaît les paroles de Mimmureya, ton mari, mais tu n'as pas envoyé tout mon cadeau d'hommage que ton mari commanda qu'on envoie. J'avais demandé à ton mari des statues en or coulé massif, disant : "Que mon frère m'envoie pour mon cadeau d'hommage des statues en or coulé massif et de lapis-lazuli authentique. "

     Mais maintenant, Napkhourreya, ton fils, a plaqué des statues en bois. Puisque l'or c'est de la poussière dans le pays de ton fils, pourquoi ont-elles été la cause d'une telle peine pour ton fils qu'il ne me les a pas données ?
(...)

     Ceci est-ce de l'amitié ? J'avais dit : "Napkhourreya, mon frère, va me traiter dix fois mieux que son père ne l'avait fait." Mais maintenant, il ne m'a même pas donné ce que son père avait l'habitude de donner.  



(1) Il s'agit bien évidemment du pharaon Nebmaâtrê - Amenhotep III, époux de la reine Tiy.

(2)  Et ici de Nebkheperourê - Akhenaton, leur fils.



(Moran : 1987, 168-9; Tiradritti : 2008, 86-93; Ziegler : 2008, 349)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes - Communauté : Egypte
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Mardi 23 juin 2009


     Bien que dans l'article de mardi dernier, je vous aie donné rendez-vous aujourd'hui, ami lecteur, au devant de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai résolu, dérogeant ainsi à mes habitudes, en raison non seulement de demandes qui m'ont été adressées par quelques lecteurs parmi les plus fidèles, mais aussi de la période de vacances se profilant à l'horizon, et dont je vous entretiendrai le mardi 30 juin prochain, d'abandonner mon projet initial de visite.

     Samedi, souvenez-vous, je vous ai proposé la transcription et la traduction d'un des 56 scarabées dits du mariage du très jeune pharaon Amenophis III et de la non moins jeune Tiy.



     Je voudrais ci-après, aux fins de répondre à certaines questions donc, quelque peu analyser cette inscription, et m'attarder sur la titulature royale qui l'introduit.

     Il est de tradition, dans les articles d'égyptologie qui contiennent des textes hiéroglyphiques, originellement inscrits, sur un papyrus ou de la pierre, de droite à gauche ou de haut en bas, de les publier dans le sens même de notre propre écriture, c'est-à-dire de gauche vers la droite. Et même si, la semaine dernière, je n'ai pas respecté cette convention dans l'unique but que vous puissiez mieux comparer et le texte antique et sa transcription moderne, je vais ci-dessous, pour une question de facilité, me conformer à cette façon de procéder. 



     Le texte, comme je l'ai précisé, commence par les cinq noms du souverain. Certes, je vous avais déjà familiarisé voici un an, en mai 2008 exactement, avec cette importante notion qu'était la titulature royale égyptienne. Toutefois, et pour ceux qui n'étaient pas encore à l'époque lecteurs de mon blog, ou ceux qui auraient oublié les principes de cette énumération, vous m'autoriserez, avant de décliner celle d'Amenhotep III gravée sur le scarabée ÄOS 3878 du Musée de Vienne, de brièvement rappeler les différentes parties qui composent semblable nomenclature.
                           
      
               

     1.  Le premier des cinq noms royaux est constitué du nom d'Horus, qui plaçait le souverain sous la protection de l'oiseau sacré, patron de la ville d'Hiérakonpolis d'où le premier roi, Narmer, était originaire; et par la même occasion l'identifiait au dieu Horus. Le faucon pouvait être, comme ci-contre, placé au-dessus de la représentation d'un mur d'enceinte protégeant le palais royal, à l'intérieur duquel figure idéalement le nom du pharaon. C'est ce que les égyptologues appellent le "serekh".

 

     2. Avec le deuxième, le nom de "Nb.ty", les "Deux maîtresses", le monarque était sous la protection des déesses tutélaires des deux royaumes primitifs : Nekhbet, le vautour de Haute-Egypte et Ouadjit, le cobra de Basse-Egypte. En tant que telles, elles personnifient les couronnes blanche et rouge représentant les deux parties du pays. Dès lors, Pharaon était considéré comme régnant sur l'Egypte unifiée.

   
             

     3. Le troisième, le nom d'Horus d'or, composé du signe du faucon, figuration de Rê, et de celui du collier d'or réunis en un monogramme, liait la personne royale à celle de l'Horus solaire et céleste.

 

 

     4. Le quatrième nom, (souvent appelé prénom ou nom de règne ou de trône), celui de "Nesout-bity"   (= "Celui du Roseau et de l'Abeille", que nous traduisons par "Roi de Haute et Basse-Egypte"), entouré d'un premier cartouche, assimilait le roi à la faune et à la flore symboliques de chacune des deux parties de son Etat : le jonc, pour la Haute-Egypte et l'abeille pour la Basse-Egypte.



      Est-il vraiment besoin que je rappelle que les égyptologues nomment "cartouche" un ovale représentant une boucle de corde nouée à l'une de ses extrémités ressemblant à une petite barre rectiligne. Le terme "chenou" qui le désigne en égyptien ancien dérive en fait d'un verbe qui signifie "encercler". Il faut ainsi comprendre que les deux derniers noms du souverain inscrits dans ce graphisme permettent non seulement d'être clairement isolés, donc de mettre Pharaon en évidence, mais aussi de symboliquement le qualifier de "Maître de ce que le disque solaire entoure"; en clair : le maître de l'Egypte entière.
 

     5. Enfin, dans le deuxième cartouche, le dernier nom, son nom de naissance, celui de "Sa-Rê = Fils de Rê ", (le hiéroglyphe du canard  = "Fils de" et celui du soleil = "") mettait à nouveau le roi en relation intime avec le soleil, la grande puissance cosmique de l'univers.
     Des cinq noms du roi, c’est celui-ci qui est passé à la postérité, devenant ainsi le plus connu du public.

   

     Envisageons à présent, voulez-vous, la titulature royale d'Amenophis III en reprenant la transcription moderne ci-dessus :
    
1. Le nom d'Horus : Taureau puissant qui apparaît en Vérité  




     
     Les cinq hiéroglyphes situés après le faucon Horus qui donnent donc le premier nom de cette titulature sont ici précédés du signe de vie "ankh" que l'on peut traduire par "Que vive ..."


2. Le nom des "Deux Maîtresses" :
 


     Les deux premiers hiéroglyphes de gauche, représentant un vautour et un cobra, introduisent le deuxième nom du souverain que l'artiste a gravé sur ce scarabée : Celui qui établit les lois et apaise les Deux Terres; cette dernière dénomination, évoquant évidemment les deux parties du pays sur lesquelles règne Pharaon, à savoir respectivement la Haute et la Basse-Egypte.


3. En troisième position vient le nom d'Horus d'or que personnifie le faucon posé sur un collier d'or : Grand par la vaillance et qui frappe les Asiatiques; ce dernier terme générique définissant les ennemis traditionnels de l'Egypte.



 

     Les trois derniers petits cercles, tout comme d'ailleurs ceux au milieu du nom qui précède, correspondent à la marque du pluriel en égyptien, parfois aussi notée grâce à trois traits verticaux.

     Les deux derniers noms de toute titulature figurent à l'intérieur d'un cartouche. Le premier d'entre eux, le quatrième nom donc de l'ensemble de la nomenclature quand elle est complète, est introduit par la représentation d'un roseau, symbole de la partie Sud du pays (Haute-Egypte) et d'une abeille, personnifiant le Nord (Basse-Egypte).
 



     C'est dans ce premier cartouche qu'est indiqué le nom d'intronisation du souverain : de gauche à droite, le soleil "" que l'on note en première position dans la mesure où il s'agit d'un dieu, mais qui se lira en dernière; sous ce premier hiéroglyphe, la corbeille "neb", que l'on traduit par "maître" et enfin la représentation de la Vérite/Justice personnifiée par la déesse Maât, portant une plume sur la tête.

     L'ensemble se lit donc Nebmaâtrê et peut se traduire par "Maître de la Vérité/Justice de Rê".

     Enfin, en cinquième et dernière position, également dans un cartouche, se place traditionnellement le nom sous lequel l'Histoire, le plus souvent, a retenu le monarque. Il est précédé des hiéroglyphes du canard et du soleil (= Fils de Rê




     Nous avons, à l'intérieur de cet ultime ovale, de gauche à droite, les trois premiers signes  figurant le nom Amenhotep (Amon est satisfait) qui fut donc celui que l'enfant reçu à la naissance, suivi de deux hiéroglyphes signifiant "Souverain de Thèbes". Et pour terminer cette évocation, deux signes indiquant qu'il était "doté de vie".
     
     Immédiatement à la suite de cette inscription qu'un lapicide grava sur le plat du scarabée, sans transition aucune, apparaît le nom, lui aussi dans un cartouche, de la reine Tiy, précédé de son prestigieux titre de "Grande épouse royale" :





      L'expression se compose d'un premier hiéroglyphe, le jonc des marais, que nous avons déjà rencontré au niveau du quatrième nom et qui fait référence au roi de Haute-Egypte (noté à l'extrême fin de la première ligne de la transcription moderne reprise en début d'article), que l'on traduit ici par "royale"; du hiéroglyphe "hem" placé au-dessus du demi-pain correpondant au "T" et concrétisant la marque du féminin en égyptien classique, les deux signes ensemble se lisant "hemet" et signifiant "épouse" ; puis des dessins de la petite caille et de la bouche, se lisant "our", accompagnés, une fois encore, de la marque du féminin puisque tous ces termes se rapportent à Tiy. Ces trois derniers signes avant le cartouche se lisent "ouret" et signifient "grande".

     L'ensemble de ces six hiéroglyphes présente donc le titre accordé par Amenophis III à sa jeune femme : Grande épouse royale, tandis que dans le cartouche proprement dit se trouve inscrit le nom même de la reine Tiy (que d'aucuns écrivent parfois Tiyi ...). Le tout étant  suivi de ce que les égyptologues appellent la formule d'eulogie, sorte de souhait : "Qu'elle vive" ...


     Viennent ensuite, mais pas inclus dans un cartouche, puisqu'ils ne faisaient pas partie de la famille royale, les noms des parents de la reine; littéralement :

"Le nom de son père est Youiou"

et

"Le nom de sa mère Touiou".



     Et le texte hiéroglyphique du scarabée constituant une sorte de "carte de visite" du jeune couple de se terminer, comme je l'ai spécifié samedi dernier, par l'évocation des frontières de cette glorieuse Egypte de la XVIIIème dynastie sur laquelle Amenhotep III et Tiy allaient régner quelque 38 années avant qu'elle ne soit aux mains de leur fils, Amenophis IV/Akhenaton, de sa révolution religieuse et de ses conceptions totalement nouvelles en matière artistique.

     Mais ceci est déjà une autre histoire ...

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : Egypte
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Samedi 20 juin 2009


     J'avais pris prétexte, il y a peu, d'un dessin qu'avait réalisé puis m'avait offert mon ami Jean-Claude Vincent pour vous décrire, le mardi 9 juin dernier, le bas-relief de la reine Tiy exposé aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.

     C'est de cette reine, à nouveau, mais dans la rubrique "Littérature égyptienne" cette fois, que je voudrais vous entretenir aujourd'hui.

     En effet, si j'ai eu déjà l'occasion d'attirer votre attention, ami lecteur, sur le fait que cette jeune enfant nubile, à peine pubère, devenue la "Grande Epouse royale" d'un Amenhotep III presque aussi jeune qu'elle, n'était pas d'extraction noble, ce n'est assurément pas ce détail qui constitua l'originalité de son règne, mais bien plutôt que, dans toute l'histoire de l'Egypte, elle fut incontestablement la première dame à jouer un rôle véritable, notamment de conseillère politique, aux côtés de son époux, voire même de prendre en mains les rênes diplomatiques du pays quand la santé du souverain s'amenuisa rapidement. Rôle qui, j'aime à l'épingler, n'apparaît pas que dans les documents égyptiens - qu'il serait dès lors toujours loisible de qualifier de propagandistes -, mais qui fut révélé par des sources au plus haut niveau international de l'époque.
(Nous le découvrirons d'ailleurs dans un prochain article à paraître samedi 27 juin ...) 

     Les vestiges égyptiens, quant à eux, qu'ils ressortissent à la statuaire, aux reliefs funéraires ou liturgiques, ou aux inscriptions présentes sur de nombreuses stèles, associent constamment les noms de ces deux souverains. Et il n'est pas d'objets, aussi menus soient-ils qui, durant leur règne, n'évoquent le couple : je pense à certains bijoux, mais surtout à ces scarabées qui firent florès et que l'on retrouve dans les départements égyptiens des plus grands musées de la planète. 

     (Et bien évidemment, nous rencontrerons bientôt, ici au Louvre, bijoux et scarabées, que ce soit salle 7, dans la vitrine 11 plus spécifiquement consacrée au verre et à la faïence, ou salle 9 qui présente la parure, ou au niveau du circuit chronologique à l'étage, dans la salle 24 consacrée au Nouvel Empire).

     Aménophis III fut en fait le premier souverain égyptien à "inventer" et faire exécuter le plus grand nombre de scarabées - plus de 200 seraient actuellement répertoriés dans le monde - dont près de 60 % sont en stéatite émaillée verte ou bleue. Pouvant atteindre jusqu'à 11 centimètres de longueur, ils portent sur le plat un texte gravé en petits hiéroglyphes, assez long parfois (16 lignes), destiné à commémorer un événement marquant du règne : les exploits cynégétiques de Pharaon, par exemple, ou la création d'un grand lac artificiel.

     Toutefois, plus d'un quart de cette production initiée par Amenhotep III, 56 exactement connus à l'heure actuelle, furent émis la première année de son union avec Tiy et sont qualifiés, de manière erronée d'ailleurs, "Scarabées du mariage", par les égyptologues, alors qu'en réalité aucune allusion n'y est faite à cet événement.

     En revanche, comme vous allez le lire ci-dessous, ami lecteur, le texte, après avoir énuméré les cinq noms de la titulature complète du roi fait immédiatement après référence à sa jeune épouse et, nouveauté pour l'époque, à ses parents, pourtant non nobles.

     Vous allez bien évidemment me demander les raisons pour lesquelles Amenhotep III choisit la représentation d'un scarabée (Scarabeus sacer), avec les différentes parties du corps reproduites de manière réaliste, pour véhiculer ces faits historiques sur la pierre, et plus spécifiquement ici, cette sorte de "carte de visite" du jeune couple.

     Vous me permettrez d'être plus disert à leur sujet dès que nous rencontrerons le premier exemplaire dans la vitrine 11 de la salle 7 du Musée. Néanmoins, et pour ne pas vous laisser sur votre faim et avec des points d'interrogation dans les yeux, je soulignerai simplement, après en avoir d'ailleurs déjà fait quelque peu allusion dans mon article du 11 avril 2008 relatant l'exposition que le très controversé artiste belge Jan Fabre fit ici au Louvre, que le scarabée, dans le bestiaire égyptien, symbolisait Khépri, le jeune dieu solaire, suite à  l'analogie que l'on avait remarquée entre le soleil émergeant de l'horizon et le coléoptère coprophage qui présentait la particularité de constituer une boule de fumier qu'il faisait avancer, dans laquelle il avait inséré ses oeufs et qu'il enfouissait dans le sol; de sorte que le petit en émergeait, dès que formé, semblable au soleil levant.

     Et dans la langue égyptienne, le hiéroglyphe du scarabée, que nous prononçons "khéper" signifiait "advenir, venir à l'existence".

     Enfin, je rappellerai à tout visiteur de Karnak que c'est en l'honneur de Khépri, principe créateur qui se manifeste dans le soleil sortant des ténèbres de la nuit, qu'Aménophis III fit sculpter près du lac sacré un imposant scarabée en ronde-bosse posé sur un socle.


     J'ai choisi aujourd'hui, parmi les 56 exemplaires actuellement mis au jour, de ne pas vous proposer celui du Louvre, que nous découvrirons plus tard et dans un autre contexte, mais plutôt, parce que moins connu, celui en gneiss du Kunsthistorisches Museum de Vienne (ÄOS 3878)  qui fut présenté au Grimaldi Forum de Monaco en 2008, lors de l'exposition "Reines d'Egypte", organisée sous le Commissariat de Madame Christiane Ziegler, Conservateur général honoraire du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 



     Pour une épaisseur de 3, 4 cm, cette pièce mesure 8, 7 cm de hauteur et 6 de large.


     Le texte hiéroglyphique a été gravé sur un espace de 10 lignes qui se lisent de droite à gauche et, bien évidemment, de haut en bas.

     Retranscrit en trois lignes, cela donne :

    

     
    Et traduit : 

     Que vive l'Horus Taureau-puissant-qui-apparaît-en-vérité, Celui des Deux Maîtresses, Celui-qui-établit-les-lois-et-apaise-les-Deux-Terres, l'Horus d'or Grand-par-la-vaillance-et-qui-frappe-les-Asiatiques (1), le Roi de Haute et Basse-Egypte Nebmaâtrê, le fils de Rê Amenhotep-souverain-de-Thèbes, doué de vie (ainsi que) la "Grande Epouse royale" Tiy. Qu'elle vive !
Youia est le nom de son père et Touia le nom de sa mère.
C'est l'épouse d'un roi puissant dont la frontière Sud va jusqu'à Karoy
(2) et la (frontière) Nord jusqu'au Naharina (3) .
 

(1)  Asiatiques était l'acception utilisée pour définir l'ensemble des peuples vivant au nord-est de l'Egypte.
(2) Karoy serait actuellement  au Soudan, à proximité du Gebel Barkal, soit au niveau de la 4ème cataracte.
(3)  Naharina était le nom donné à l'antiquité au royaume du Mitanni (Haute-Mésopotamie)


(Delange : 1993, 34 et 53-8; Ziegler : 2008, 350-1 et 401)     

     

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 16 juin 2009


     Deux semaines se sont écoulées, ami lecteur, depuis qu'ensemble, nous avons quitté la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. Deux mardis pendant lesquels je vous ai convié en Belgique.

     Virtuellement, s'entend. Car dans la réalité, j'étais bien présent à Paris, au Louvre, sans vous, mais avec toutefois deux autres passionnés, Louvre-boîte (http://louvreboite.over-blog.fr/) et Louvre-passion (http://louvre-passion.over-blog.com/), de manière à peaufiner mes notes anciennes et y ajouter un grand nombre de nouvelles à propos des vitrines qui, la dernière fois où j'arpentai ces lieux magiques, étaient en cours de restructuration. Dans l'optique aussi, et sans mauvais jeu de mots, d'y réaliser un certain nombre de clichés des différentes salles que je vous ferai bientôt découvrir ...

     (Par parenthèses, nous serions les trois seuls, ici sur le Net, à traiter de ce grand musée !)


     Quand de mon propre et discret petit hôtel du quartier Saint-Denis - Les Halles qui, lui, l'est nettement moins, je ralliai cinq jours durant le musée, il me plut, entre autres itinéraires possibles, d'emprunter la rue Etienne Marcel, du nom de ce célèbre prévôt des marchands pendant la guerre de Cent ans, assassiné par les bourgeois de Paris le 31 juillet 1358 et auquel on doit aussi le début de la construction du mur d'enceinte de la capitale dont les soubassements sont si bien mis en valeur sous le Carrousel du Louvre.
 

    
                                                                                                                
       Artère commerçante rectiligne s'il en est, comme bien d'autres à Paris, cette rue qui lui a été dédiée dans le quartier où, précisément il perdit la vie, héberge non seulement la Poste centrale de la capitale, mais présente en outre la particularité de proposer nombre de boutiques de mode dont l'une, arborant fièrement le nom d'une célèbre marque anglaise, expose à chaque devanture, au lieu des mannequins habituels, des dizaines et des dizaines de vieilles machines à coudre Singer, tant convoitées par les amateurs ...  


     A l'intersection de la rue Etienne Marcel avec celle, tout aussi tracée au cordeau, qui porte le nom du Palais des rois de France, je tourne à gauche, en angle droit, longeant toujours les bâtiments postaux; et dans l'ombre encore fraîche et humide de ces matins de juin, me dirige, le coeur et le pas alertes, vers "mon" Musée, que je ne vais pas tarder à apercevoir, là-bas, baigné de soleil.

         

     Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, germano-pratins jusque dans les fibres les plus intimes de leur être, fréquentèrent assidûment "Les Deux Magots".
    
     Sur ma droite, avant de déboucher rue de Rivoli, je devrai moi me contenter de seuls "Deux écus" ...

Crise oblige, les temps changent !




      Quelques mètres encore, et me voilà à l'angle tant attendu : IL se déploie devant moi, sa façade Est caressée d'une lumière avec laquelle seuls les trésors qu'il recèle peuvent rivaliser : celle de l'attente et la patience récompensées, permettant d'accéder à la Connaissance, à la Beauté à l'état pur ...


     Comme tout un chacun, de cette majestueuse façade, j'en admire la Colonnade voulue par Louis XIV, à l'ordonnancement parfait et pour la paternité de laquelle les spécialistes en Histoire de l'Art ne parviennent toujours pas à accorder leurs compas : s'agit-il de Claude Perrault, le frère de Charles dont les Contes bercèrent notre enfance, et qui, il faut le reconnaître, emporte beaucoup de leurs suffrages; ou de Louis Le Vau, de Charles Lebrun, voire de François d'Orbay ?

                                                                                                                                                      
 
    Quoiqu'il en soit, cette prestigieuse oeuvre d'architecture qui encadre un des côtés de la Cour Carrée, sur laquelle semble maternellement veiller l'église Saint-Germain l'Auxerrois, détient à mes yeux une seconde valeur : c'est en effet derrière ces hautes fenêtres du rez-de-chaussée et du premier étage, que se présente une partie, la plus importante, du Département des Antiquités égyptiennes.



                                
                                                                                                                                                                 

     Et il me plaît à penser qu'au-delà de bien des siècles, de leur salle respective, la 22 pour l'un, la 25 pour l'autre, presque au centre de chacune des deux moitiés de la Colonnade, Le Scribe accroupi et Aménophis IV / Akhenaton veillent tous deux sur chacune des rosaces gothiques du monument religieux qui leur fait face...


     La plus importante, notais-je ci-dessus, mais pas la seule.


 
    Car si je tourne à droite, en direction du quai François Mitterrand, en direction du Pont des Arts, c'est le côté Sud qui s'offre alors à mes regards, là où, derrière ces hautes fenêtres grillagées du rez-de-chaussée, se déploient quelques-unes des premières salles du circuit thématique.

 

     Et notamment, la salle 5 à l'entrée de laquelle je vous donne rendez-vous, ami lecteur, mardi prochain ...  

       

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 13 juin 2009



     Désireux de répondre à certaines interrogations de quelques fidèles, ici ou à mon adresse mail personnelle, concernant la rareté ou non de la littérature pessimiste que connut l'Egypte dès la fin de l'Ancien Empire et durant la Première Période intermédiaire et à laquelle, ces derniers samedis, j'ai consacré mes billets, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, vous donner à lire un extrait de ce que les égyptologues appellent soit Enseignement d'Amménémès Ier, soit Enseignement d'Amenhemhat Ier à son fils Sésostris Ier.

     En principe émanant de ce premier souverain de la XIIème dynastie, le texte en question, dont nous avons traces sur de nombreux ostraca, sur un rouleau de cuir (3029) malheureusement en piteux état conservé à Berlin et sur quelques papyri, notamment, à Londres, le Papyrus Sallier II (= British Museum 10182), aurait en fait été véritablement rédigé, après le décès de Pharaon, par un scribe du nom de Khéty, stipendié qu'il aurait été par Sésostris Ier désirant ainsi, par cette oeuvre apocryphe, officiellement  légitimer sa future politique.

     Si j'ai délibérémment choisi ce court passage du début de l'Enseignement afin de mettre un point final aux textes consacrés à la littérature pessimiste égyptienne, c'est simplement pour indiquer que ce genre particulier, certes pas courant dans le corpus global, survécut néanmoins au-delà de la seule époque de troubles que j'ai abondamment évoquée durant le mois qui vient de s'écouler; c'est aussi pour attirer votre attention sur le fait que la notion d'un être désabusé ne fut pas l'apanage d'un peuple qui perdit ses repères, mais toucha incontestablement aussi les grands du royaume : ici, en l'occurrence, Pharaon, qui n'eut d'autre intention avec les recommandations qu'il lui adresse que celle de mettre son fils en garde, de l'inviter à la prudence ...

     Si j'ai ainsi choisi ce passage précis dans cette sorte de testament politique, c'est aussi pour démontrer que la crise morale qui sévit un bon siècle plus tôt eut encore à cette époque une influence considérable sur la conception que l'on pouvait avoir de l'Homme, au point qu'un père, monarque en place, invite le fils destiné à lui succéder à une certaine circonspection. Paroles de mise en garde, vous en conviendrez après lecture, quelque peu désabusées. 

     Que ne renièrent nullement les Stoïciens bien des siècles plus tard ...    


     Commencement de l'enseignement qu'a fait le roi de Haute et Basse-Egypte Sehetepibrê, fils de Rê, Amenemhat, Juste de voix. Il dit un message de vérité à son fils, le maître de l'univers. Il dit : "Toi qui es apparu solennellement comme un dieu, écoute ce que je vais te dire, afin que tu sois le roi du Pays, que tu diriges les Rives et que tu accomplisses le Bien, en surabondance. (...)

     N'aie pas confiance en un frère, ne connais pas d'amis, ne te crée pas d'intimes, cela ne sert à rien. Si tu dors, que ce soit ton propre coeur qui prenne garde à toi, car un homme n'a pas d'amis au jour du malheur.

     J'ai donné au déshérité, j'ai élevé l'orphelin, j'ai fait en sorte que puisse parvenir celui qui n'avait rien au même titre que celui qui possédait. Mais c'est celui qui mangeait de mes aliments qui me faisait des reproches, celui à qui j'avais donné les deux mains qui faisait naître l'effroi à cause de cela; celui qui était vêtu de mon lin le plus fin me regardait de la même façon que ceux qui en étaient dépourvu;  ceux qui étaient oints de ma propre myrrhe crachaient sur ma sollicitude ..."



(Traduction : Claire Lalouette, 1984, 57-8)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 9 juin 2009




     Parce que mardi dernier, je vous ai présenté une première fois ce dessin qu'avait réalisé à mon intention, puis m'avait offert, mon ami Jean-Claude Vincent - j'espère d'ailleurs  qu'à cette occasion, comme je m'étais permis de vous le conseiller, vous avez consulté son tout récent blog ( http://jc.vincent.over-blog.com/) aux fins de mieux vous rendre compte que ma façon dithyrambique d'évoquer ses talents n'était en rien gratuite -, j'ai décidé aujourd'hui de mieux vous faire connaître l'original exposé aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire, à Bruxelles.




    Il s'agit d'un fragment de bas-relief en calcaire représentant la reine Tiy, de 42 centimètres de haut pour 39 de large, arraché au début du XXème siècle par de peu scrupuleux "fouilleurs" de la nécropole royale, à la tombe (TT 47) d'un haut fonctionnaire, Supérieur du harem royal, nommé Ouserhat. 

     Si cette oeuvre du XIVème siècle A.J.-C. qui, pour l'heure, attise la fierté du Conservateur du Département des Antiquités égyptiennes et provoque immanquablement l'admiration des visiteurs, fait partie des collections belges, nous le devons à l'extraordinaire talent de découvreur de Jean Capart.


     Souvenez-vous : j'ai eu déjà l'opportunité de brosser à grands traits, voici un peu plus d'un an, le portrait de cet homme hors du commun.

     Au début du XXème siècle, donc, le jeune égyptologue belge Jean Capart (1877-1947) est Conservateur de ce qui s'appelle encore à l'époque les Musées Royaux du Cinquantenaire. Quelques notables acquisitions, malgré pourtant le peu de crédits que lui allouaient le Gouvernement belge, la Caisse auxiliaire des Musées et la Société des Amis des Musées Royaux de l'Etat, illuminèrent les premières années de son mandat.


     Misant sur le fait qu'indubitablement il n'avait aucune chance de se mesurer aux grandes institutions muséales européennes et américaines sur le plan des achats, il préféra développer une politique tournée vers les pièces qui semblaient peu attractives, mais dont sa sagacité et surtout son immense connaissance de l'art égyptien avaient tout de suite décelé l'immense intérêt. Et précisément, ce bas-relief qu'il acquit pour une somme véritablement dérisoire, en 1905, à la vente publique à Paris de la collection d'antiquités d'un certain P. Philip parce que, non seulement il était censé, d'après le catalogue, représenter une dame de l'époque grecque, mais aussi, vous l'admettrez aisément en découvrant la photo ci-contre, parce qu'il était partiellement défiguré par des graffiti sur la joue gauche, tandis que d'autres, de la même eau, avaient été apposés essentiellement sur la partie droite du corps. 

     L'intuition de Capart en la matière fut un véritable coup de maître : après s'être longuement assuré que les gribouillages ne correspondaient à aucune écriture sérieuse, il décida, dans un premier temps, d'un minutieux nettoyage au terme duquel il comprit qu'il était en présence d'un admirable portrait de reine de la XVIIIème dynastie.

     Dans un second temps, deux ans plus tard, après une analyse plus que pointue, et grâce à sa prodigieuse mémoire - il avait en effet le souvenir d'avoir vu semblable représentation dans une revue d'égyptologie -, il l'identifia sans contestation possible à la reine Tiy dont le portrait intact avait été publié par Howard Carter en personne - le futur découvreur ("inventeur", dit-on aussi dans le vocabulaire de l'archéologie) de la tombe de Toutankhamon -, dans le quatrième volume des Annales du Service des Antiquités égyptiennes (A.S.A.E. 4), en 1903. L'égyptologue anglais  y rendait compte des parois d'un hypogée (TT 47) qu'il avait mis au jour, malheureusement déjà complètement ravagé, situé à El-Khokha, dans la Vallée des Nobles, en face de Louxor.

     Et manifestement, entre le moment où Carter vit et publia la découverte de ce tombeau dévasté et celui où Capart eut le fragment de calcaire entre les mains, de bien piètres fouilleurs avaient soustrait Tiy de la "maison d'éternité" de son contempteur, Ouserhat, et l'avaient "maquillée" d'abominable façon. 

     Car, à l'origine, Tiy avait été représentée sous son profil gauche, portant une coiffure d'apparat sur une perruque tripartite, c'est-à-dire avec des retombées de chaque côté du visage, ainsi que sur la nuque.




     Bizarrement - et je veux établir par là une comparaison avec d'autres bas-reliefs de cette époque, mais aussi notamment avec le groupe fragmentaire en stéatite émaillée (E 25493) que nous rencontrerons un jour dans la vitrine 14 de la salle 24 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre -, l'artiste du bas-relief de Bruxelles n'a pas cru nécessaire de représenter les détails capillaires de la perruque royale : boucles, mèches ou tresses souvent extrêmement ouvragées.






     A Bruxelles encore, une sorte de bandeau-diadème ceint la tête de la reine, orné, sur le front, du double uraeus qui par la couronne qu'arbore chaque serpent dressé symbolise tout à la fois la Haute et la Basse-Egypte, et à l'arrière, du faucon aux ailes déployées en guise de protection, tenant entre ses serres l'anneau-chen, signe circulaire, sorte de boucle n'ayant ni commencement ni fin qui figure le concept d'éternité et symbolise la force et la durée universelle. Le tout étant coiffé d'une couronne d'où s'élevaient à l'origine deux plumes d'autruche.

     J'aimerais attirer votre attention, ami lecteur, sur le subtil jeu de courbes initié par le sculpteur, partant du sommet de la tête et aboutissant à l'inflexion donnée à la tige de la fleur de lotus, en passant par l'arc du sourcil gauche, sans oublier celui des épaules.

     Remarquez également cet infime détail, anodin mais qui donne à cette oeuvre admirable un cachet que seuls les grands artistes peuvent, malgré les conventions imposées, s'offrir : la petite mèche des vrais cheveux de la reine entièrement, ou presque, recouverts de la lourde perruque, à peine visible entre l'oreille et le sourcil gauches.

     J'évoquais à l'instant les conventions bien établies de l'art égyptien, qui notamment associent dans un but aspectif bien plus que descriptif, l'oeil de face dans un visage de profil, ou les épaules également de face et le sein - ah ! ce sein ... - lui aussi de profil : vous conviendrez avec moi, je pense, que ces "invraisemblances" physiques n'entachent en rien la finesse, la fraîcheur de la jeunesse et la beauté de ce visage et de ce corps.

     Une beauté à couper le souffle !

     Feu l'égyptologue belge Roland Tefnin épinglait quant à lui la douceur des joues, le dessin félin de l'oeil et  l'arc étonné des sourcils ...  

     Permettez-moi d'encore ajouter ceci, qui constitue une autre des conventions des artistes de l'époque : prêter aux membres de la famille royale, mais aussi à certains hauts fonctionnaires, des traits empruntés à ceux du souverain en titre. Ce phénomène de mimétisme  bien connu donne ici à Tiy, par certains détails du visage, des traits qui s'apparentent à ceux de son époux. 

     Si j'évoque ce point, c'est pour souligner que certains égyptologues, pourtant conscients que cette similitude de traits fait partie des classiques procédés artistiques, préfèrent penser, pour Tiy et Aménophis III en l'occurrence, qu'elle est le signe de l'entente amoureuse qui aurait soudé les deux époux. Et sur cette connivence sentimentale, précisément, d'autres savants restent plus que circonspects ...           


     Mais qui était ce couple ? Qui était cette reine dont un fonctionnaire aulique avait cru bon d'associer le splendide profil aux scènes gravées dans sa dernière demeure ?

     Vraisemblablement originaire d'Akhmîm, la "Panopolis" des Grecs, de sang non noble, Tiy était la fille d'une certaine Touya, Supérieure du harem du dieu Min et de Iouya, notable très influent de la ville puisqu'il était Prophète de la même divinité. C'est à la suite d'un arrangement pris par son père qu'elle épousa, très jeune, le tout aussi jeune Amenhotep III : il devait avoir à peu près 14 ans et régnait déjà depuis deux ans.

     Six enfants naquirent de cette union : quatre filles et deux garçons dont l'un mourra sans avoir eu l'opportunité de monter sur le trône, et dont l'autre détiendra une importance capitale dans l'histoire religieuse, sociale et artistique du pays : il s'agit bien évidemment, vous l'aurez reconnu, ami lecteur, du très controversé Amenhotep IV/Akhenaton.

     Les sources historiques nous apprennent que Tiy joua toute sa vie un rôle déterminant auprès du souverain. Et si la grande influence qu'elle eut sur les affaires du pays provient apparemment de son caractère fort, il ne faut pas négliger, parmi les composantes de cet état de chose, le fait qu'elle survécut à son époux, poursuivant un bon nombre d'années encore sous le règne d'Aménophis IV/Akhenaton ce qu'elle avait entrepris en tant que veuve.

     C'est à cette forte personnalité que l'on doit, pour la première fois dans l'histoire de l'Egypte, l'instauration du titre de "Grande Epouse royale" avec un renforcement avéré de l'influence, notamment assumant un rôle de conseillère parfaitement attesté par les pays étrangers; elle put ainsi personnifier Maât aux côtés de son époux, jouir d'un certain nombre de privilèges, être associée aux fêtes cultuelles et même immortalisée sous la forme d'un sphinx piétinant les ennemis !

     Certains égyptologues avancent aussi l'hypothèse que, régente du pays pendant les premières années du règne de son fils, elle serait d'une certaine manière à l'origine de l'atonisme qu'il ne tardera pas à violemment imposer à son peuple, à tout le moins à ceux des habitants de Thèbes qui l'ont suivi à Akhetaton, cette ville qu'il construisit ex nihilo en Moyenne-Egypte, que vous connaissez probablement mieux sous le vocable actuel de Tell el-Amarna.

     Apparemment décédée aux environs de l'an XIV du règne d'Akhenaton, après avoir été intimement associée à toutes les manifestations protocolaires durant le déclin physique de son époux (il n'avait qu'une cinquantaine d'années quand il mourut), c'est à Amarna qu'elle sera de prime abord inhumée avant que Toutankhamon, son petit-fils, décide de la ramener dans la capitale thébaine où une partie de son mobilier funéraire se retrouvera dans la célèbre et problématique tombe 55 de la Vallée des Rois, alors qu'avec ses vases canopes et certains de ses oushebtis, sa momie reposera dans celle d'Amenhotep III, son époux (TT 22); cet époux, pharaon pacifiste et par ailleurs grand constructeur, qui lui avait de son vivant consacré un temple à Sédeinga, entre les 2ème et 3ème cataractes, ouvrant ainsi la voie à la politique architecturale que développera Ramsès II une centaine d'années plus tard.


(De Meulenaere : 1975, 146-7; Gabolde : 1998, 145; Grimal : 1988, 265-9; Tefnin : 1971, 35-49; Vandersleyen : 1995, 386-8; Van de Walle/Limme/De Meulenaere : 1980, 17-20; Vernus/Yoyotte : 1988, 164)    

    

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en Belgique - Communauté : Egypte
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Samedi 6 juin 2009



     Poursuivant l'exploration littéraire de cette époque de troubles et d'exactions que connut l'Egypte à la fin de l'Ancien Empire et durant la Première Période intermédiaire, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, comme promis la semaine dernière, vous donner à lire une autre façon d'aborder le "Carpe diem" cher au poète latin Horace et qui, souvenez-vous, transparaissait déjà dans le chant du harpiste que je vous avais proposé le samedi 23 mai.

     Et le texte ci-après constitue aussi, en quelque sorte, la réponse du "Bâ" qui refuse cette mort qui serait délivrance aux yeux du "Désespéré" (dont nous avons lu quelques stances samedi dernier), préférant l'exhorter à oublier ...   

Si tu songes à la tombe, c'est amertume de coeur;
C'est ce qui fait venir les larmes, et qui accable l'homme.
C'est arracher un homme de sa maison, l'abandonner sur la montagne.
Tu ne sortiras plus au jour, pour voir le soleil.
Ceux qui ont bâti en granit rose et ouvré dans une pyramide
De belles salles en beau travail,
Une fois que de constructeurs ils sont devenus dieux,
Leurs tables d'offrandes sont vides.
Ils sont comme des misérables morts sur la berge,
Sans héritiers, à la merci du flot et de l'ardeur du soleil,
A qui parlent les poissons du bord de l'eau.
Ecoute-moi donc; vois, il est bon pour l'homme d'écouter.
Obéis au beau jour et oublie le souci.


(Traduction : Pierre Gilbert : 1949, 87)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 2 juin 2009



     Entamée à l'automne 2008 avec la chapelle funéraire du mastaba d'Akhethetep, notre visite de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre s'est donc terminée mardi dernier, ami lecteur, devant les deux "modèles" exposés dans la vitrine 11.

     C'est la raison pour laquelle, estimant qu'il est temps de marquer une petite pause, je prends la liberté, aujourd'hui et mardi prochain, de vous inviter en Belgique, chez moi d'abord, à Bruxelles ensuite ...


     Dans mon "antre", les plus attentifs parmi vous auront assurément remarqué, au-dessus du bureau, (à droite sur la photo) un encadrement mural. En vous approchant, vous en distinguerez sans peine la connotation égyptienne.




                                                                            ***

     J'étais très jeune encore quand je la rencontrai pour la toute première fois. Vous avouerais-je que l'ensemble des garçons de la classe furent fascinés par sa beauté ? Et je ne fus probablement pas le seul à en tomber éperdument amoureux.
Mais elle resta de pierre ...

     Je la revis maintes et maintes fois. Seul. Presque en tête à tête. Je ne disais mot; elle pas plus ... J'étais toujours aussi subjugué ! Cette reine de mon coeur, mystérieuse à souhait, m'invitait à essayer d'en apprendre plus sur elle ...

     Mais Internet n'existait pas encore. Et Facebook encore moins.

     Un jour, au gré d'une visite que je lui fis, je me rendis compte que des "portraits" d'elle étaient disponibles : en fait, c'était l'empreinte de ses traits d'une finesse à faire pâlir d'envie les actrices engagées pour promouvoir tous les parfums du monde, fussent-ils même le Chanel 5 de la pulpeuse Marylin, qui avait été immortalisée dans le plâtre.

     Sans hésiter une seule seconde, j'en acquis un exemplaire. Et, ma reine au bras, je rentrai à la maison, fier d'être le seul à l'emmener dans ma chambre d'adolescent.



     Et depuis, elle partage ma vie, et celle de ma petite famille, avec à chaque fois que je la contemple, un bonheur toujours réitéré.

     Jusqu'au jour où je la présentai à mon meilleur ami ...
     Ce fut, pour lui aussi, le véritable coup de foudre. 
     Sans rien me dire, il en fit un portrait d'après photo, à la mine de plomb.

     La Reine Tiy, - car c'est d'elle qu'il s'agit -, pénétra une seconde fois dans mon espace de vie, sous une forme nouvelle, quand Jean-Claude, par pure amitié, me fit cadeau de ce dessin qu'il avait réalisé à mon intention.



     Son extraordinaire talent,  dont seuls les proches, pendant toutes ces années, étaient persuadés, éclate (enfin) au grand jour depuis qu'il a créé son propre blog et qu'il y présente et ses oeuvres et sa technique, avant, consécration naissante, qu'il le fasse bientôt dans une salle de la commune de Theux où il a été invité à exposer quelques-uns de ses dessins.

     Tout cela, et bien d'autres choses encore, il m'agréait de vous le faire découvrir aujourd'hui, ami lecteur, et de tout simplement vous inviter à visiter son blog en général (http://jc.vincent.over-blog.com/ ), et l'article que récemment il a consacré à la Reine Tiy, en particulier (http://jc.vincent.over-blog.com/article-31202395.html ).

     Comme il le suggérait alors, comme il l'espérait peut-être aussi, j'envisage de vous présenter bien plus en détails, mardi prochain, cet extraordinaire bas-relief calcaire qui, à juste titre, constitue LA fierté de la collection des Antiquités égyptiennes des Musées Royaux d'Art et d'Histoire (M.R.A.H.) de Bruxelles.

     Mais pour l'heure, je voudrais, dans cette rubrique "RichArt", que toute votre attention soit uniquement attirée par la richesse des talents de Jean-Claude Vincent, mon ami.

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : RichArt - Communauté : Egypte
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Samedi 30 mai 2009



     Poursuivant avec vous, ami lecteur, ce que maintenant j'ai entamé depuis deux samedis consécutifs, à savoir : la découverte d'un important pan de la littérature égyptienne, pessimiste, inhérente à l'effondrement de l'Ancien Empire sur lequel je ne vous ferai évidemment pas l'injure d'encore vous rappeler les tenants et les aboutissants, je voudrais aujourd'hui, après les Lamentations d'Ipou-Our du 16 mai et un des Chants du harpiste aveugle, du 23, vous donner à lire une ode que, traditionnellement, les égyptologues appellent le Dialogue du Désespéré avec son Bâ (ou "avec son âme" - "mit seiner Seele", comme le traduisent les philologues allemands) et qui, à mes yeux à tout le moins, constitue toujours, et ce, malgré les 4000 ans qui nous en séparent, un remarquable éloge de la mort qui, seule, peut nous délivrer.

     L' "alternative", oserais-je écrire, à cette mort inéluctable pour tous, et tant souhaitée par l'Egyptien de cette époque de troubles et d'exactions, étant encore assurément l'envie de connaître la jouissance immédiate qui peut se traduire par le "Carpe diem" cher à Horace et qui transparaissait déjà dans ce très beau chant du harpiste de samedi dernier, et dont vous retrouverez également l'écho dans le poème que je vous présenterai le 6 juin prochain ...

     Mais pour l'heure, découvrons ensemble, voulez-vous, les stances de ce poignant "Dialogue du Désespéré ..."
 


La mort est aujourd'hui devant moi
comme la guérison devant un malade,
comme la première sortie après une maladie.


La mort est aujourd'hui devant moi
comme le parfum de la myrrhe,
comme lorsqu'on est sous la voile, par grand vent.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme le parfum du lotus
comme lorsqu'on se tient sur la rive de l'ivresse.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme un chemin connu
comme lorsqu'un homme revient de guerre vers sa maison.

La mort est aujourd'hui devant moi
comme un ciel qui se dévoile
comme lorsqu'un homme découvre ce qu'il ignorait ...


(Traduction : Claire Lalouette : 1981, 33)    

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 26 mai 2009


     Nous voici donc arrivés, vous et moi ami lecteur, au terme de notre déambulation dans cette très importante salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 
    
    
      Depuis le mardi 5 mai déjà, nous devisons devant la dernière des vitrines en évoquant une de ces particularités de l'art égyptien de la Première Période intermédiare (P.P.I.) et du Moyen Empire que l'on appelle communément les "modèles".

     J'ai aussi eu l'opportunité de vous indiquer que ces maquettes en bois peint avaient été mises au jour dans quelques-uns des tombeaux de cette période, auprès des sarcophages qui y reposaient, en principe, pour l'éternité. 

     Sachant que les tombes rupestres de certaines nécropoles provinciales, notamment celles des notables d'Assiout, en Moyenne-Egypte, où furent retrouvés maints exemplaires de ces "modèles", ne permettaient pas, à cause de leur consistance, d'aisément en décorer les parois, il nous faut donc bien admettre que cet art miniaturisé vit le jour là pour des raisons éminemment pratiques : remplacer, en ronde-bosse cette fois, les scènes jadis réalisées à même les parois des chapelles funéraires.

     Rappelez-vous : j'avais attiré votre attention, notamment en vous soumettant, ces derniers samedis, des extraits de la littérature obligatoirement pessimiste de ce temps, sur l'affaiblissement du pouvoir central memphite, et ce, dès la fin de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire donc, débouchant, parallèlement d'ailleurs à des catastrophes climatiques que connurent les régions du Moyen et du Proche-Orient, sur une grave crise politique, économique et sociale.

     Crise dont l'art se fit l'écho : ainsi, Memphis perdit-elle sa prédominance au profit d'ateliers provinciaux qui ne cessèrent, eux, d'en acquérir.

     Certes, en règle générale, les conventions établies à l'Ancien Empire subsistèrent, mais les oeuvres qui apparurent alors se voulurent plus spontanées, plus proches d'une réalité quotidienne. Spontanéité, nous l'avons constaté de visu avec la scène de labour E 27069 qui se trouve ici sous nos yeux, dans la première partie de cette vitrine 11 et que j'avais détaillée le 12 mai dernier, qui n'est d'ailleurs pas dénuée de quelques sympathiques maladresses.

     En outre, les thèmes que ces maquettes développèrent, mais aussi le matériau employé - essentiellement le bois importé du Liban -, furent incontestablement plus en adéquation avec la sensibilité populaire de l'époque que, précédemment, les oeuvres en pierre par exemple.

     C'est précisément ce que traduit l'égyptologue français Jean Yoyotte quand, dans le Dictionnaire de la Civilisation égyptienne, il écrit  que : "Jamais peut-être un art conçu pour les nobles n'a fait revivre aussi bien le peuple éternel d'Egypte, laborieux et joyeux sous son soleil."

     Joyeux ?  Je lui laisse la paternité de cette optimiste appréciation ... 


     Abordons à présent, si vous le voulez bien ami lecteur, la seconde maquette de cette ultime vitrine.
                 

     Il ne s'agit plus cette fois d'une scène de genre avec personnages en activité, mais d'un simple modèle de grenier (E 283), en bois peint, datant de plus ou moins 2000 A.J.-C., et mesurant 22, 5 cm de hauteur, 45 de long et 32 de large.


     En vous approchant et en vous penchant quelque peu vers le fond de la cour de ce petit bâtiment aux angles bizarrement cornus, vous constaterez que le silo proprement dit est divisé en quatre compartiments au toit, accessible par un escalier de quelques marches, percé d'un trou : dans la réalité quotidienne, c'est par ces ouvertures circulaires que la récolte était versée dans le grenier.


     

     Et en fonction des nécessités durant l'année, il était possible de récupérer les grains dans la cour, par les fenêtres percées dans la paroi frontale. Vous remarquerez par parenthèses que celle d'extrême gauche a simplement été peinte; donc suggérée ...
 


     Dernier détail : la porte d'entrée du bâtiment donnant sur la cour, cernée d'un trait rouge sur tout son pourtour, est mobile et pivote sur de petits gonds.



     J'invite maintenant ceux qui le souhaitent à se rendre un peu plus loin, toujours au rez-de-chaussée de ce même Département des Antiquités égyptiennes, salle 16 plus précisément - (que nous visiterons ensemble et plus en détails ultérieurement), - pour découvrir, dans la vitrine 3, une autre maquette de grenier (E 11938) que possède le Musée du Louvre.

     Ce grenier en réduction appartint à un notable d'Assiout de la XIIème dynastie, le chancelier Nakhti, qui vécut à la fin du XXème siècle A.J.-C.



      Relativement semblable à celui que nous avons dans la vitrine 11 de cette salle 4, pour ce qui concerne sa conception, ce "modèle" présente néanmoins, vous le constaterez aisément, l'intéressante particularité de mettre en scène des hommes au travail : ceux qui, dans la cour, manipulent les grains, et celui, agent du pouvoir administratif, scribe-comptable assurément, qui sur le toit du silo enregistre scrupuleusement l'opération.

     Le paiement de la redevance en nature - et oui, déjà ! -, n'est certes plus très éloigné ... 
 



(Grimal : 1988, 189-93; Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 174)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 23 mai 2009

    
     Vous vous souvenez assurément, ami lecteur, que je vous ai proposé, samedi dernier, quelques extraits des Lamentations d'Ipou-Our provenant de ce que les égyptologues nomment, par convention, la Première Période intermédiaire (P.P.I.). Par convention, car il faut bien trouver des appellations claires permettant de définir les choses; alors que, sémantiquement parlant, cette dénomination se révèle un peu caduque dans la mesure où n'importe quelle époque constitue en réalité un lien intermédiaire entre celle qui la précède et inévitablement celle qui la suit, entre deux moments bien définis de l'histoire globale d'une civilisation.

     Mon propos, toutefois, ne consiste évidemment pas aujourd'hui, à ergoter sur ce point de vocabulaire, mais plutôt à vous donner à lire un texte qui, chronologiquement, se décline dans le droit fil du précédent.

     Rappelez-vous : la description des classes les plus défavorisées du pays que nous fournissait Ipou-Our et sa nostalgie avérée par rapport à ce qu'il avait précédemment connu, et vécu, constituent une photographie avant la lettre des exactions inhérentes à un pouvoir s'affaiblissant de plus en plus, et nécessitant, en réaction, l'intronisation d'un souverain responsable, d'un pharaon reprenant vigoureusement les rênes en mains. Sans oublier, je l'ai souligné, que cette faiblesse réelle fut en outre consubstantielle à d'incessantes perturbations climatiques débouchant inexorablement sur une problématique liée à la famine, donc à la survie même de toute société.

     Cet état de fait, ces problèmes multiples ne se résolvant pas en l'espace de seulement quelques années, à peine en celui d'une, voire deux générations, il était inévitable que la littérature s'en emparât et produisît un inestimable spicilège qui, des Lamentations d'Ipou-Our à l'exemplaire du Chant du harpiste que je vous propose aujourd'hui, en passant par cette sorte de protestation d'innocence que nous révèle l' Enseignement pour Merikarê, pourtant rédigé quasiment un siècle après Ipou-Our, ou par ce splendide et si désabusé Dialogue du Désespéré avec son Ba  (= son âme, pour faire vite), qui voit en la mort la délivrance suprême, ou encore ce Conte de l'Oasien, paysan comptant sur la vente de ses produits pour être à même de vivre décemment, prouve, non pas le frein intellectuel auquel on aurait pu s'attendre, mais, tout au contraire, un développement sans précédent de la réflexion, qu'elle soit prosaïquement sociale ou plus spécifiquement cosmologique.

     Privé de ses repères, en proie à la domination mâtinée de violence de ceux qui se voulaient les plus forts, l'homme égyptien a traduit ses angoisses, ses craintes mais aussi ses espoirs en produisant des oeuvres littéraires qui, pratiquement 4000 ans après, nous interpellent encore avec force, tant est prégnant le pessimisme qui les anime.

     Mais la stabilité du pays revenue, immédiatement après l'état lamentable de la société que relataient les Lamentations, apparurent, pour la première fois sur les parois de la chapelle funéraire de la tombe d'un roi Antef, au milieu du XXIème siècle A.J.-C., ces chants des harpistes aveugles qui invitent à oublier le passé et, surtout, près de deux millénaires avant les Grecs et les Romains, à profiter du moment présent et des plaisirs naturels de la vie. 
Eloge de la Vie. Tout simplement. 

     Mais eux, ces Epicure, Horace et son "Carpe diem" ou Lucrèce, qui viendront maints siècles après les harpistes égyptiens, et qui, en définitive, n'exprimeront pas autre chose, ils auront droit à l'appellation de Philosophes. Et à une place privilégiée dans tous les manuels de philosophie du monde entier ...

     Ceci étant un autre débat, je vous suggère sans plus tarder de découvrir ce remarquable texte dans la traduction qu'en fit l'égyptologue belge Pierre Gilbert, voici une soixantaine d'années.  
      
 

Des corps sont en marche; d’autres entrent dans l’immortalité
Depuis le temps des anciens;
Les dieux qui vécurent autrefois reposent dans leur pyramide,
ainsi que les nobles, glorifiés, ensevelis dans leur pyramide.
Ils se sont bâti des chapelles dont l’emplacement n’est plus.
Qu’en a-t-on fait ?
J’ai entendu les paroles d’Imhotep et de Hordjedef,
Dont on rapporte partout les dires.
Où est leur tombeau ?
Leurs murs sont détruits, leur tombeau comme s’il n’avait pas été.
Nul ne vient de là-bas nous dire comment ils sont,
Nous dire de quoi ils ont besoin
Ou apaiser nos coeurs,
Jusqu’à ce que nous allions là où ils sont allés.
Réjouis ton coeur, pour que ton coeur oublie que tu seras un jour béatifié.
Suis ton coeur tant que tu vis,
Mets de la myrrhe sur ta tête,
Habille-toi de lin fin,
Oins-toi de ces vraies merveilles qui sont le partage d’un dieu;
Multiplie tes plaisirs, ne laisse pas s’atténuer ton coeur;
Suis ton coeur et les plaisirs que tu souhaites.
Fais ce que tu veux sur terre.
Ne contrains pas ton coeur.
Il viendra pour toi, ce jour des lamentations !
Le dieu au coeur tranquille n’entend pas les lamentations,
[= Osiris, dieu des morts]
Les cris ne délivrent pas un homme de l’autre monde.
 

(Refrain ?)


Fais un jour heureux, sans te lasser,
Vois, il n’y a personne qui emporte avec lui ses biens,
Vois, nul n’est revenu après s’en être allé.


 

(Traduction : Pierre Gilbert : 1948, 89-90)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 19 mai 2009



      En terminant mon intervention mardi dernier, ici, devant la vitrine 11 qui bientôt clôturera notre visite de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai attiré votre attention, ami lecteur, sur le fait que, volontairement, j'avais employé le terme vague de "bovidés" pour désigner sur la scène de labour, sujet du "modèle" E 27069les deux bêtes de trait.

     Et de vous donner alors rendez-vous ce 19 mai pour plus spécifiquement réserver mon exposé à cette famille d'animaux de l'Egypte ancienne afin de mieux cerner leur origine, les races qui en font partie, les multiples rôles qui furent les leurs dans la société de l'époque et la façon dont les artistes les ont représentés pour tenter de nous faire comprendre comment les distinguer les uns des autres.


     Il semblerait, à la lumière des dernières études qui ont été menées à leur sujet, que les premiers bovins domestiqués, issus en fait de l'aurochs sauvage "Bos primigenius", l'auraient été dans les régions du Fayoum et du désert libyque, aux environs de 4800 A.J.-C.; et que cette domestication serait la simple et obligatoire conséquence de la désertification que connut  le Sahara au Vème millénaire avant notre ère et qui conduisit les populations autochtones, mais aussi leurs animaux familiers,  à chercher à atteindre des lieux moins arides, en l'occurrence la riche vallée du Nil. L'élevage et l'agriculture proprement dits pouvaient alors commencer à petits pas : sans bien évidemment en être conscients, ces hommes quittaient ce que les historiens ont pris l'habitude d'appeler Préhistoire et entraient, par la grande porte s'ouvrant sur une prodigieuse civilisation de l'écrit, dans l'Histoire elle-même.

     Indéniablement, l'élevage des bovins tint une place cardinale dans tous les aspects de la vie quotidienne des Egyptiens, tant civile, avec leur utilisation à différents travaux ou pour nourrir certaines catégories de la population, que religieuse, aux fins de les honorer, leur attribuant dans cette spécificité bien précise, une valeur éminemment symbolique. Pour preuves de ce que j'avance, les nombreuses représentations  dont ces animaux font l'objet dans toutes les scènes peintes ou gravées des tombeaux, ainsi qu'en ronde-bosse, comme ici devant nous, vitrine 11.

     C'est d'ailleurs grâce à l'étude de ces peintures égyptiennes que les spécialistes en la matière peuvent actuellement déterminer qu'existèrent quatre races principales.
    
 

    La plus répandue, celle que la langue appelle "negaou" (la désinence "ou" étant la marque du pluriel), se caractérisait par des animaux à longues cornes en forme de lyre, comme ici, dans la tombe de Menna.





      Hauts sur pattes, ils présentaient une encolure courte et un large museau. Certains d'entre eux, particulièrement engraissés, portaient le nom de "iouaou".

      

     




     Avec la présence des envahisseurs Hyksos venus d'Asie, apparut une race de bovins plus petits que les précédents et dotés de cornes courtes : ce sont les "oundou".












    



     Nettement moins nombreux, mais beaucoup plus appréciés notamment pour les produits laitiers qu'ils procuraient, furent les bovins dépourvus de cornes, comme ici, dans le mastaba de Ti.


    
 

     Enfin, dernière catégorie de cette succincte différenciation entre races, les bovins nantis d'une bosse cervico-thoracique du type "zébu" qui, en définitive, furent peu présents dans l'art égyptien.


     Art égyptien qui, bien évidemment, établira tant que faire se peut, une autre distinction, sexuelle cette fois : indépendamment de la simple et apparente visualisation des organes particuliers aux uns et aux autres, les artistes insisteront sur le dimorphisme sexuel en représentant les vaches de taille visiblement inférieure à celle des taureaux et des boeufs.

     Le boeuf ! Autre débat qui divise la communauté égyptologique, et controversé s'il en est : existait-il ou non des boeufs en Egypte antique ?

     Oui, et incontestablement pour ceux des scientifiques qui arguent du fait qu'un extrait du célèbre Papyrus Anastasi établit une sorte de liste de ce qu'il faut rassembler pour l'arrivée imminente de Pharaon, à savoir : "des boeufs, de belles bêtes châtrées, à courtes cornes, provenant de l'Ouest et des veaux engraissés venant du Sud". 

     Sémantiquement, en effet, existe en égyptien classique un terme "seab" dont le déterminatif est constitué du dessin d'un bovidé, et qui signifie "châtrer".

     Oui, pour ceux aussi qui, avec force détails, nous décrivent les cortèges de boeufs destinés au sacrifice rituel associé à l'importante Fête d'Opet, à Thèbes.

     Oui également dans le chef des égyptologues qui veulent voir, dans les représentations de bovidés "iouaou" sur le mur ouest de la grande cour de Ramsès II, à Louxor, par exemple, ou dans le temple du même Ramsès II, à Abydos, ou encore dans un des sanctuaires d'Amenhotep IV/Akhenaton, le "Roud Menou", érigé en dehors de l'enceinte du temple d'Amon, à Karnak, des boeufs excessivement engraissés, aux mensurations imposantes, impressionnantes même quand on lit, dans les quelques hiéroglyphes qui, parfois les accompagnent, qu'ils peuvent atteindre jusqu'à 4 mètres de longueur, des sabots postérieurs jusqu'à la pointe extrême des cornes, et peser quelque deux tonnes !
     (Sur les parois du "Roud Menou", par exemple, quatre bovins paraissent si énormes qu'ils ont été installés sur un chariot tiré, pour chacun d'eux, par une escouade d'une dizaine de personnes ...)  

     Toutefois, quelques hirondelles n'annonçant pas nécessairement  le printemps, ces "preuves" avancées, parmi quelques autres, rares force est néanmoins de le constater, ne sont pas suffisamment probantes pour rallier à cette cause les autres savants qui, eux, affirment qu'il n'y a strictement rien déterminant avec certitude que ce sont bien des boeufs qu'il faut voir là; et que, dès lors, ce ne seraient simplement que des taureaux.

     Ce sont d'ailleurs les mêmes qui refusent d'admettre une thèse pourtant souvent prônée, mais non véritablement étayée de manière tangible, que les différenciations voulues par les artistes et auxquelles je faisais tout à l'heure allusion au niveau des cornes des bovidés seraient une façon de notifier ou non la castration d'un mâle : les cornes lyriformes pour les boeufs et les courtes pour les taureaux.

     Permettez-moi maintenant de revenir à mon propos initial : la différenciation sexuelle. Si l'on juge uniquement au sexe visiblement décelable dans les scènes peintes, il appert, statistiquement parlant, que furent bien plus souvent représentés des bovidés mâles que des femelles. Les philologues, en outre, qui se sont abondamment penchés sur les textes explicitant ces peintures ont définitivement établi que des termes tels que "nega", "ioua"  ou "ih" définissaient des éléments mâles, tandis que "iouat" ou "hemet" se rapportaient plus spécifiquement aux femelles.  (Le T, par parenthèses, constituant la désinence du féminin dans la langue classique égyptienne).

     Ceci étant, qu'ils soient mâles ou femelles, taureaux, castrés ou non, les bovins constituèrent une partie non négligeable de l'iconographie égyptienne : abondantes en effet sont les scènes, surtout dans les mastabas de l'Ancien Empire à Saqqarah - je pense plus particulièrement, comme souvent d'ailleurs, à ceux de Ti, de Ptahhotep et de Mererouka ... -, qui nous donnent à voir des défilés de bovidés devant un propriétaire défunt, des combats taurins pour une femelle, des scènes de boucherie, voire même de traite de vache ou de vêlement ...; sans oublier le côté pratique que les Egyptiens tiraient de leur présence et que les artistes ont aussi abondamment représentés sur les parois des chapelles de ces complexes funéraires. 

    Et c'est précisément par l'évocation des nombreux rôles qui leur furent dévolus dans la civilisation égyptienne que je voudrais poursuivre le présent article.

     En toute première position, j'épinglerai les travaux agricoles : le labour, essentiellement, mais aussi le dépiquage des céréales, c'est-à-dire la séparation des grains de la balle protectrice, tâche initialement effectuée par les ânes.

     Ils servirent en outre d'animaux de trait, notamment pour le halage des sarcophages.

     Bien évidemment, ils pourvurent à la nourriture de l'homme : la viande, certes, mais aussi le lait et les produits dérivés; tout en étant attentif au fait que, si l'on se fie à la taille des récipients utilisés pour recueillir le lait de la traite, il semblerait que les vaches, à cette époque, en produisaient peu : seulement de 1 à 2 litres, selon les estimations.

     J'ajouterai que ces aliments étaient souvent  préalablement offerts aux dieux, à leurs statues dans les temples en fait, puis, comme j'ai déjà eu l'occasion d'y faire allusion, redistribués en fin de journée aux nombreux prêtres affectés au culte de ces institutions religieuses.

     Tous ces animaux procuraient en outre aux artisans la matière première, le cuir essentiellement, pour confectionner sandales, fourreaux d'armes blanches, lanières, voire même tentures murales afin de se protéger de l'accablante chaleur quotidienne. En outre, étaient également récupérés sabots, os et cornes pour fabriquer qui de la colle, qui des bijoux ou des amulettes ...

     Il me plairait à présent de terminer cet exposé par l'évocation d'une fonction qui, si à nos yeux d'hommes du XXIème siècle trop souvent intolérants, a parfois tendance à paraître risible, n'en constitue pas moins un élément primordial dans la mentalité antique : il s'agit de l'importance religieuse, partant symbolique, accordée à certains de ces bovidés.

     Ainsi la vache est-elle tout à la fois symbole de fécondité, dispensatrice du lait vivifiant dont s'abreuvent les dieux, et personnification terrestre de la déesse Hathor, tout en se retrouvant en plus parfois associée à d'autres divinités comme Isis,et Nout, déesse du ciel.

     Quant au taureau, il est symbole de virilité et de fertilité, mais aussi de force et de combativité : souvenez-vous, ami lecteur, de la titulature de Ramsès II que j'avais traduite dans un article de l'année dernière, et plus particulièrement du premier de ses cinq noms, celui d'Horus : "Taureau victorieux ..." 

     Mais indépendamment de la personne royale, le taureau fut aussi l'objet d'une attention soutenue, dès la IIème dynastie : trois cultes taurins virent ainsi le jour en Egypte antique : celui de Boukhis, celui de Mnevis et, le plus important, le plus connu aussi depuis que l'égyptologue français Auguste Mariette mit au jour, au milieu du XIXème siècle ces sépultures animales qu'il est depuis convenu d'appeler le Serapeum de Memphis : celui des taureaux Apis.


     Sur tous ces points, sur toutes ces notions quelque peu énumérées à la manière d'une liste qui serait loin de se donner visage d'exhaustivité, j'aurai, vous vous en doutez, maintes et maintes fois encore l'occasion d'à nouveau m'étendre au fur et à mesure de notre parcours dans ce Département des Antiquités égyptiennes dans lequel nous déambulons, vous et moi depuis plus d'un an. Mais, dans un premier temps, et en guise de succincte approche, il m'importait aujourd'hui de les aborder dans une optique essentiellement programmatique afin que, déjà, vous en ayez une vue générale qui ne demandera, si vous acceptez qu'ensemble nous poursuivions ici nos découvertes, qu'à être précisée dans les prochaines semaines, dans les prochains mois ...


(Cabrol : 1999, 15-27;  Roman : 2004, 35-45; Vandier : 1969, 8-185; Vandier : 1978, 1-38

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 16 mai 2009



     Le 5 mai dernier, dans un articulet que je voulais introductif, historiquement parlant, aux deux modèles exposés dans la vitrine 11, la dernière que nous rencontrerons dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais promis, ami lecteur, de vous donner à lire un texte datant de ce que les égyptologues nomment la Première Période intermédiaire (P.P.I.), soit  un relativement court moment entre l'Ancien Empire pharaonique et le Moyen, puisqu'il s'étend sur seulement une petite centaine d'années, approximativement de 2134 à 2040 avant notre ère.

     Ce texte à portée quelque peu philosophique, empreint d'une relative nostalgie, est censé refléter l'état plus que chaotique de l'Egypte à l'extrême fin de l'Ancien Empire en nous peignant un homme égyptien perturbé par l'angoisse, habité par le doute parce que  privé des repères sociaux et religieux qui tant le rassuraient auparavant. 




     Indépendamment du fait que les deux derniers siècles du IIIème millénaire ont profondément marqué le Proche et le Moyen Orient par des bouleversements à la fois climatiques mais aussi humains pratiquement contemporains les uns des autres, l'Egypte quant à elle, en proie à des désordres intérieurs, à une importante récession économique - rien de nouveau sous le soleil, fût-il de Rê ! -, à la famine même, rendit compte de cet état de fait dans le domaine artistique avec, notamment au Louvre, ce bas-relief de calcaire (E 17381) que l'on rencontre au premier étage, dans la vitrine 19 de la salle 22, et dont le cartel précise qu'il s'agit de Bédouins mourant de faim dans le désert, aux confins du pays, sous le règne du pharaon Ounas (Vème dynastie - XXIVème S. A.J.-C.)
 


     Et le consigna également, dans le domaine littéraire avec, entre autres textes, ces Lamentations (on trouve aussi parfois dans certains ouvrages : Admonitions) d'un certain Ipou-Our (ou Ipouer), scribe qui s'est ainsi épanché en plusieurs "poèmes" sur cette  crise qui sévissait à l'époque en Egypte.

     Le document de référence aux traductions contemporaines, que les égyptologues appellent "Papyrus d'Ipou-Our", fut en fait découvert en relativement mauvais état à Memphis, au début du XIXème siècle. En 1828, le Musée de Leyde, aux Pays-Bas, en fit l'acquisition et l'étiqueta "Leiden 344".

     Ce n'est que quelque quatre-vingts ans plus tard, en 1909 exactement, que le spécialiste incontesté pour l'époque de l'écriture hiératique, Sir Alan Gardiner, traduisit le texte entier rédigé en cette cursive à la XIXème dynastie.

  


     Beaucoup de scientifiques, de spécialistes, mais aussi, malheureusement, de "passionnés" moins sérieux veulent voir d'évidentes similitudes entre le texte biblique de l'Exode et certaines catastrophes auxquelles Ipou-Our fait allusion (que le monde égyptologique appelle communément "Les 10 Plaies d'Egypte") et le papyrus de Leyde, allant, pour certains, jusqu'à vouloir entrer dans de fumeuses - à mes yeux, à tout le moins -, théories ésotériques, voire même évoquer des mondes parallèles (on trouve tout, sur le Net ...)

     Vous accepterez, ami lecteur, que je n'entre pas ici dans ce débat et que, sans plus attendre, je vous propose quelques extraits significatifs de ce texte égyptien antique, laissant aux exégètes de la Bible, s'il y en a l'un ou l'autre parmi vous, le soin de trancher. 
 

 

     Voyez donc, les hommes démunis sont devenus propriétaires de richesses et celui qui ne pouvait faire pour lui-même une paire de sandales possède des monceaux.

     Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux sont dans la joie, et chaque ville dit : " Laissez-nous chasser les puissants de chez nous."

     Voyez donc, l’or et le lapis-lazuli, l’argent et la turquoise, la cornaline et le bronze, la pierre de Nubie entourent le cou des servantes, tandis que les nobles dames errent à travers le pays et que les maîtresses de maison d’autrefois disent : "Ah ! Puissions-nous avoir quelque chose à manger !"
 
     Voyez donc, Elephantine, Thinis, etc. de Haute-Egypte ne paient plus d’impôts, à cause de la révolte. On manque de fruits, de charbon de bois.

     Autrefois, le cœur du roi était heureux quand les porteurs d’offrandes s’avançaient vers lui, et quand venaient les pays étrangers : c’était notre empire, c’était notre prospérité. Qu’allons nous faire à ce propos ? Tout est tombé en ruine.

     Voyez donc, celui qui ne possédait rien est maintenant celui qui possède.

     Voyez donc, les Grands ont faim et souffrent, mais les serviteurs sont servis.

     Voyez donc, les bureaux administratifs sont ouverts, les rôles ont été enlevés, de sorte que celui qui était un serf peut devenir le maître des serfs.

     Voyez en vérité une chose a été faite qui n’était pas arrivée auparavant : nous sommes tombés assez bas pour que des misérables enlèvent le roi.

     Voyez en vérité, nous sommes tombés assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.

     Voyez, les juges d’Egypte sont chassés à travers le pays, chassés des Maisons de la royauté.

     Voyez, aucune fonction n’est désormais à sa place, tel un troupeau qui s’égare sans berger.




(Grimal : 2005, 7; Lalouette : 1984, 215 sqq.)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • : 18/03/2008
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.

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