Scène de psychostasie - Livre pour sortir au
jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Scène de psychostasie - Livre pour sortir au
jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Staromestska radnice, l'Hôtel de Ville de Prague, sur la Place de la Vieille Ville devant lequel je vous avais, souvenez-vous, donné rendez-vous samedi dernier ami lecteur, fut érigé au XIVème siècle et connut, comme bien d'autres édifices pragois, quelques
avatars inhérents à la vindicte nazie de 1945.
La tour qui le flanque, si elle date seulement d'une trentaine d'années après la construction de l'édifice (1364), ne reçut la splendide horloge astronomique, objet
de tant d'admiration aujourd'hui (et qui, bien évidemment, n'est pas celle que vous apercevez tout au-dessus de la face est), qu'à l'extrême fin du XVème siècle.
Sur le site de Radio Prague (www.radio.cz/fr/article/12345), la journaliste Jaroslava Gregorova indique clairement que
cette horloge fut conçue (en 1490) par Maître Hanus, et ne fait aucunement allusion à l'atelier de Nicolas de Kadau qui, selon Wikipedia pourtant et tous les bloggeurs qui y ont puisé
la substantifique moelle à l'origine de leur article, en serait, en 1410, le premier concepteur.
Ce Hanus, donc, horloger de génie à l'origine ou non de ce chef-d'oeuvre, a le bien triste privilège de susciter deux légendes associées à son nom : si la première
insiste sur sa colère de n'avoir jamais été rémunéré par la municipalité, ire qui aurait débouché sur sa décision de saboter le mécanisme, la seconde, plus draconienne, plus mutilatrice
aussi, fait état du supplice qui lui fut infligé de manière que, devenu définitivement aveugle, il soit ainsi empêché à tout jamais de réaliser une pièce semblable pour une autre
ville.
Quoiqu'il en soit de ces fables, peu ou prou avérées, cette
petite merveille tomba bel et bien en panne après son inauguration. Quelque septante années de recherches furent alors nécessaires avant de trouver la personne idoine à même de la
remettre en parfait état de fonctionnement.
Cette horloge, qui fut également réparée en 1948 suite à l'incendie que lui infligèrent les Allemands lors de leur déroute à la fin de la guerre, avait été enchâssée
au sein d'un oriel gothique aménagé sur la face sud de la tour. Elle surmonte aujourd'hui un calendrier saisonnier circulaire, ajouté au XIXème siècle, constitué de douze cercles
accolés les uns aux autres dans lesquels ont été reproduits les différents travaux inhérents aux douze mois de l'année agricole. Au milieu de ce cadran figure l'élément héraldique central du
blason de Prague, qu'entourent, en regard des scènes de la vie paysanne, les douze signes zodiacaux.
Ces imposants cadrans sont tous deux assortis de quatre personnages allégoriques dont un ange brandissant bouclier et épée parmi ceux du dessous, immobiles,
alors que ceux qui encadrent l'horloge astronomique proprement dite sont à considérer comme des automates : en effet, un mécanisme subtil leur permet de s'animer à chaque fois que vont
sonner les heures, de 9 à 21 heures très exactement.
De gauche à droite, la Vanité est personnifiée par un homme qui, ostensiblement, s'admire dans un miroir qu'il passe d'un geste lent
devant son visage, et l'Avarice, à ses côtés, symbolisée sous les traits d'un commerçant juif au nez délibérémment crochu occupé à agiter sa bourse.
Leur faisant pendant, de l'autre côté de l'horloge, la Mort, squelette dégingandé, d'une main sonne le glas grâce à la clochette dorée qu'il agite frénétiquement,
tandis que de l'autre, il manie le sablier du Temps. Enfin, semblant systématiquement tourner le dos à la Mort, dernière allégorie de l'ensemble, la Convoitise emprunte la
silhouette d'un prince turc, jouant de la mandoline, et dodelinant du chef.
Ces statues, qui datent elles aussi de 1948, ont en fait remplacé les marionnettes initiales qui s'étaient non seulement abîmées au fil du temps, mais que l'incendie
nazi avait définitivement rendues inutilisables. Toutes véhiculent sans discernement des croyances et des symboles ancrés dans la mémoire populaire de la fin du Moyen
Âge.
Cette première animation en entraîne immédiatement une autre, juste au-dessus : c'est en effet le squelette qui donne le signal de
l'ouverture de deux petites fenêtres rectangulaires dans l'encadrement desquelles on peut apercevoir, malgré la distance qui nous en sépare, douze apôtres qui passent ainsi lentement de
l'une à l'autre, emmenés par Saint Pierre.
Et après que, le temps du défilé apostolique, les deux
fenêtres se sont refermées pour quelque cinquante-cinq minutes, un coq doré, ajouté tout en haut de l'oriel à la fin du XIXème siècle, émerge de la sienne et annonce la mort prochaine
...
Mais comment se présente cette célèbre horloge astronomique ?, - ou astrolabique comme certains préfèrent la définir, arguant que son cadran a la forme d'un
astrolabe, cet instrument originairement destiné à mesurer la hauteur des différents astres par rapport à l'horizon, connu des Grecs déjà, véritablement mis au point par les Arabes au
VIIème siècle de notre ère, et dont se servirent certains navigateurs du XVIème pour partir à la découverte des terres nouvelles.
Le fond même du cadran représente à la fois la Terre (cercle bleu central), surmontée, toujours en bleu, par la portion du Ciel visible au-dessus de
l'horizon.
En dessous, en noir, un autre cercle figure la partie non visible du Ciel. Et de part et d'autre, inscrits en latin, les moments intermédiaires : à gauche,
aurora et ortus (aurore et lever) et à droite, occasus et crepusculum (coucher et crépuscule). L'ensemble nous indique que l'on trouvera tout normalement
le soleil, la journée, dans la partie bleue du cadran et, la nuit, dans la partie noire; il précise également qu'il figurera dans la partie brune de gauche à son lever, et dans celle de
droite à son coucher.
Vous aurez remarqué que cet espace supérieur du fond du cadran est compartimenté : treize lignes le relient en effet au cercle bleu central, délimitant ainsi
douze segments numérotés en chiffres arabes noirs qui correspondent évidemment aux douze heures d'une journée.
Quant aux chiffres romains qui ornent la circonférence du fond fixe, ils permettent d'indiquer l'heure locale de Prague, qui correspond à l'heure normale d'Europe
centrale - CET = Central European Time, en anglais -, et qui est utilisée toute l'année par maints pays africains, et par l'Europe, Portugal et Îles Britanniques mis à part, pendant
seulement l'époque de l'heure d'hiver (qui, pour nous, commence la nuit prochaine).
Je présume que ces quelques indications vous auront permis de déduire que le XII de la partie supérieure du cadran équivaut à midi, et que donc celui du dessous marque
minuit.
Je me dois aussi d'ajouter, avant de terminer ma description de ce fond fixe, que les trois délimitations concentriques dorées qu'on y voit correspondent,
pour le cercle central contenant la silhouette de notre Terre, au Tropique du Capricorne, pour le cercle intermédiaire, à l'Equateur et, pour le plus grand, celui qui touche les
chiffres romains, au Tropique du Cancer.
Enfin, quelques éléments, mobiles quant à eux, viennent animer l'horloge astronomique : un cercle zodiacal, une grande bande rotative externe noire présentant des
nombres inscrits en écriture gothique permettant d'indiquer la quantité d'heures écoulées depuis le coucher du soleil, un petit astre solaire en réduction sous une main droite dorée
et, à l'autre extrémité, un modèle réduit de lune.
La conception même de ce joyau d'horlogerie, j'aime à le préciser, reflète elle aussi les "connaissances", - je devrais plutôt écrire les "croyances" -,
géocentriques qui étaient celles qui continuaient à prédominer au Moyen Âge arrivant en droite ligne de la Grèce antique : la cosmologie d'Aristote et l'astronomie de Ptolémée qui avaient
péremptoirement fait croire que la Terre constituait le centre même de l'Univers et que le Soleil et les planètes tournaient autour d'elle.
L'inanité de ces notions fut définitivement démontrée lors de cette extraordinaire mutation mentale qui intervint au XVIème siècle, aux conséquences
qui sous-tendent aujourd'hui encore notre mode de pensée, et que scientifiques et philosophes ont baptisée "Révolution copernicienne", suite aux théories héliocentriques
prônées alors par l'astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543) démontrant pour sa part que c'est le Soleil qui se trouve au centre de l'Univers, et que c'est notre Terre qui, en un
an, tourne autour de lui.
Cette assertion fut toutefois vigoureusement contestée et catégoriquement rejetée par l'Eglise catholique parce qu'elle bouleversait tout l'édifice qu'elle
avait mis des centaines d'années à édifier. Tout comme, je l'ai déjà précédemment évoqué ici, les avancées concernant le
déchiffrement de l'écriture hiéroglyphique égyptienne que nous devons au Figeacois Jean-François Champollion furent au début du XIXème siècle mêmement combattues par le Vatican
sous prétexte qu'elles faisaient considérablement reculer la chronologie chrétienne alors en vigueur : il était inconcevable qu'il y eût eu des hommes sur Terre avant la naissance du Christ
!!!!
Ceci étant, que peuvent donc exactement lire sur cette horloge les plus "doués" d'entre nous ?
Bien évidemment, l'heure locale indiquée par la main jaune sur les chiffres romains. Mais aussi, l'heure, en douzièmes de jour, notifiée par la position du soleil sur les
courbes dorées : il était donc pratiquement 15 H. à Prague, quand j'ai pris cette photo; et nous étions dans la neuvième heure du jour depuis le lever du soleil.
En outre, la main toujours, mais posant sur les chiffres gothiques, détermine l'ancienne heure tchèque.
Parallèlement, et là je m'adresse aux vrais connaisseurs en la matière - dont je ne suis absolument pas -, cette horloge astronomique indique également la position
du soleil et celle de la lune dans le ciel, le signe zodiacal dans lequel l'on se trouve, ainsi que, grâce à la petite étoile, le temps sidéral.
Après lecture de toutes ces explications que j'espère avoir présentées de manière relativement simple et compréhensible, je pense ne point trop m'avancer, ami
lecteur, si j'en conclus que cette spectaculaire réalisation, incontournable rendez-vous de tous les touristes qui se pressent à Prague, se révèle prodigieuse d'ingéniosité, de
technicité avérée et poussée, pour l'époque de la création de tout ce mécanisme, à son plus haut degré de perfection.
Mardi dernier, ami lecteur, devant la quinzaine d'ostraca figurés de Deir el-Medineh disposés à l'avant-plan de cette première vitrine de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, après vous avoir succinctement expliqué et l'origine du terme lui-même et celle des pièces exposées dans différents musées européens, je vous avais donné rendez-vous ce matin pour, plus en détails maintenant, commencer à envisager la petite collection ici réunie, évoquant le thème de l'élevage.
D'emblée, je voudrais attirer votre attention sur le fait que si, comme moi, vous vous êtes précédemment déjà intéressés à cette vitrine, et si vous vous souvenez des ostraca qui y étaient présents, vous remarquerez que quelques-uns d'entre eux semblent avoir disparu sans laisser d'adresse - je veux dire sans que soit comblé l'espace demeuré vide par un petit carton spécifiant la raison pour laquelle ils ne sont plus à leur place : réfection ou prêt pour une exposition dans un autre Musée.
Rien de tel aujourd'hui : pas de notes explicatives à ces "disparitions".
Tout de go, je vous avouerai que, quand j'ai effectué cette visite préparatoire en juin dernier, j'ai quelque peu mené mon enquête et, en "fouillant" ici et là, ai trouvé réponse à mon interrogation : aux fins d'illustrer un autre thème ailleurs, ils ont été retirés de notre vitrine pour être emmenés à l'étage, dans l'antépénultième salle du département, la vingt-huitième, où probablement sur les instances de Christophe Barbotin, plus spécifiquement Conservateur de cet espace sud-est du premier étage, salles 24 à 30, pratiquement juste au-dessus de nous, ils sont maintenant présentés à l'intérieur d'un meuble vitré qui, rien d'étonnant, capte avec avidité la luminosité de la Cour Carré filtrant à travers la fenêtre devant laquelle il a été placé.
C'est donc là qu'après notre entretien d'aujourd'hui, vous pourrez vous rendre si, d'aventure, vous désirez découvrir d'autres fragments semblablement décorés.
Je profite de l'occasion, belle à mes yeux, d'à nouveau réitérer mes remerciements les plus appuyés à la conceptrice du blog Louvreboîte qui a bien voulu me faire parvenir quelques-uns des clichés en gros plan des ostraca de la vitrine 1 présentés dans cet article et les
deux prochains, me permettant par la même occasion d'éliminer ceux, parfaitement flous, que j'avais personnellement réalisés, mais aussi de confirmer avec netteté l'absence donc de certains
fragments de calcaire, par rapport à mes notes des années précédentes et, par rapport au site du Louvre qui, apparemment, n'a pas encore été mis à jour puisqu'il les cite toujours comme faisant
partie de cette salle 5.
Ceci étant souligné, partons à la découverte de ces éclats de calcaire décorés voici quelque 3300 ans.
Les exemplaires de la tablette de droite, à l'avant-plan, offrent des scènes où interviennent encore des bovidés, taureaux et veaux. Sans plus m'étendre maintenant sur leurs conditions d'existence, - j'espère que les précédentes interventions dans lesquelles j'ai évoqué cette famille d'animaux auront entièrement répondu à votre attente -, je vous propose simplement de passer en revue les dix morceaux de calcaire ici devant nous.
Vêtu d'un pagne s'arrêtant aux genoux, portant les cheveux longs, il tient de la main gauche le bâton recourbé typique de sa profession.
Entre ces deux exemplaires d'une même scène, une vache, cette fois, suivie d'un bouvier qui la tient par une longe, tous deux se dirigeant vers la droite, est dessinée à l'encre rouge sur un ostracon (E 14344) de 7, 4 cm de haut, de 10, 7 cm de long et d’une épaisseur de 1, 26 cm.
Mesurant 7, 14 cm de haut et 9, 69 de long pour une épaisseur de 1, 87 cm, ce fragment de calcaire fut exhumé de la couche ramesside des chapelles votives que Bernard Bruyère fouilla sur le site de Deir el-Medineh en 1929. Il sert de support pour un dessin noir d’un taureau demi-sauvage, à l’oeil furieux, à l’encolure puissante, aux cornes courtes et très larges à la base, se rabattant vers l’intérieur en croissant de lune et présentant, comme les zébus, une bosse dans la nuque.
(Andreu : 2002, 102-3; Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 148-9;
Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 257; Vandier d'Abbadie : 1937,14-33; 1946 : 1946, 22-31 et 1959,
planches XI à XVIII)
Si d'aventure vous avait échappé l'un ou l'autre des articles précédemment consacrés aux bovidés auxquels je faisais allusion en début de cet entretien, permettez-moi de simplement vous en rendre dates et liens : 19 mai, 8 septembre, 29 septembre et 6 octobre.
Après cette sorte de mise en appétit que furent et Ginger et les façades pragoises, premiers aspects, pour beaucoup
d'entre vous, amis lecteurs, de cette superbe ville, je voudrais aujourd'hui, en guise d'approche globale, vous convier à m'accompagner dans la découverte de ses différentes parties : en fait, de
ses cinq quartiers historiques qui, entre les collines de Vysehrad et de Hradcany sur lesquelles, en des temps différents, les monarques choisirent d'installer le siège même de leur
pouvoir, correspondent pratiquement aux anciennes cités établies de part et d'autre de la rivière Vltava (la "Moldau" des Allemands); et ce, en prémices à d'autres déambulations que, dès
samedi prochain, nous entreprendrons afin de vous permettre, tout en sillonnant successivement chacun d'eux, d'en découvrir leurs essentielles particularités.
A tout seigneur, tout honneur, la Vieille Ville - Staré Mesto (prononçons "Myésto") - au coeur même de la Prague actuelle, sur la rive droite de la Vltava. Élément cardinal, manifestement
fédérateur, de ce quartier : la place principale, appelée Place de la Vieille Ville avec notamment, sur fond de façades baroques, le monument élevé à Jan Hus à l'occasion du
500ème anniversaire de sa mort. Directeur de l'Université de Prague, ce théologien réformateur qui, osant bien avant Luther et Calvin dénoncer la corruption au sein
de l'Eglise catholique, fut évidemment déclaré hérétique, excommunié, condamné par le concile de Constance, arrêté et finalement brûlé vif en 1415,
mais aussi l'Hôtel de Ville et ses horloges, dont je vous présenterai samedi prochain la plus caractéristique, la plus spectaculaire.
Au nord de Staré Mesto, empruntons la luxueuse "Parizska", l'Avenue de
Paris où les bâtiments accueillant les vitrines de Cartier, par exemple, le disputent en magnificence à ceux hébergeant les sacs Vuitton
pour aboutir à Josefov, le fascinant ghetto juif avec ses nombreuses synagogues, et son cimetière pour le moins atypique.
A l'ouest de la Vieille Ville, sur la rive opposée donc, il nous suffira de traverser le Pont Charles - Karluv Most -, que bordent une trentaine de statues baroques et sur lequel bateleurs, marchands ambulants, artistes et touristes par
milliers se pressent chaque jour
pour accéder au "Petit Côté" - Mala Strana - par les tours du Pont Judith
et, empruntant directement Nerudova ulice, la Rue Neruda, aux maisons étroites si
particulières, comme la n° 41, dite "Au lion rouge",
monter sur la colline dominant la ville, à Hradcany, où se situent notamment l'imposant château, siège du pouvoir de Bohême depuis le IXème siècle de notre ère
et le prestigieux édifice gothique qu'est la cathédrale Saint-Guy.
Enfin, revenant sur la rive droite, au sud de la Vieille Ville, nous découvrirons la Nouvelle Ville - Nové Mesto -, quartier extrêmement foisonnant puisque celui des affaires, des magasins et bien évidemment des hôtels, des restaurants, des cafés,
des boîtes de nuits les plus célèbres, etc.
Son centre névralgique : Václavské námesti, la Place Venceslas, du nom de ce prince de Bohême qui, au Xème siècle, fut assassiné par les partisans
anti-catholiques de son frère et devint, par là même, aux yeux des Tchèques, leur premier martyr.
Préparez dès à présent, ami lecteur, vos chaussures de marche les plus
confortables et retrouvons-nous samedi prochain, 24 octobre, pour ensemble commencer à découvrir Staromestské námestí, la Place de la Vieille Ville.
Nous essaierons de nous présenter quelques minutes avant 10 heures, par exemple, devant l'Hôtel de Ville : une grande et captivante surprise nous y attendra
!
La découverte que nous faisons depuis quelques semaines, vous et moi ami lecteur, de la vitrine 1 de la salle 5 du Département des
Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre m'a conduit, dans un premier temps, à brosser un tableau succinct de ce
qu'était et représentait l'élevage en terre pharaonique; ensuite, à successivement évoquer le porc, les 15 et 22 septembre, puis le veau, le 29 du même mois et
mardi dernier.
De veau, il pourrait à nouveau en être question aujourd'hui, avec cette petite coupelle en
faïence siliceuse (E 27249) que vous avez aperçue entre les fragments décorés de l'avant-plan.
Sur 4, 20 cm de hauteur, pour un diamètre de 13, 40 cm, un artiste du 8ème ou du 7ème siècle avant notre ère a réussi
le tour de force de la décorer en léger relief du motif d'une jeune femme portant une palanche chargée de poissons et menant un veau.
Mais ce qu'il m'agréerait plutôt d'envisager, de manière certes obligatoirement un peu théorique, avant de la détailler ces prochains mardis, c'est la
substantielle collection de fragments de calcaire à l'avant-plan de la vitrine, et que les savants nomment "ostraca".
Ces éclats de pierre, ces tessons de poterie représentent en fait ce que l'égyptologue français Georges Posener, dans le Dictionnaire de la Civilisation égyptienne, qu'il cosigna avec
deux autres collègues, appelait le "papyrus du pauvre".
En effet, il suffisait à n'importe quel Egyptien un peu artiste, un peu lettré, d'utiliser des morceaux de calcaire qu'il lui était loisible de ramasser chaque jour
à l'aplomb des rochers, dans le désert, ou des tessons de céramique dénichés ici et là dans les déblais de vaisselle d'un village.
Souvenez-vous, ami lecteur, de la série d'articles des 25 avril, 2 et 9 mai derniers concernant le village des artisans de Deir
le-Medineh, ces hommes qui avaient été requis pour construire, aménager et décorer les hypogées des souverains et de leurs épouses qui, depuis le début du Nouvel Empire, avaient choisi le site de
Thèbes Ouest (Vallée des Reines, Vallée des Rois, etc.) pour se faire inhumer.
J'avais, à l'époque, attiré votre attention, à partir des rapports des fouilles de Bernard Bruyère en personne et ce, pour l'Institut français d'Archéologie orientale du
Caire (I.F.A.O.), sur ces endroits - dont le "Grand Puits" - où furent mis au jour, dans la première moitié du XXème siècle, d'énormes quantités de ces documents de première importance
dans la mesure où ils permettent de mieux appréhender la vie quotidienne, les coutumes et les préoccupations des habitants.
Car si l'on en retrouva de toutes sortes - rappelez-vous ceux qui nous ont un temps proposé l'une ou l'autre poésie, l'un ou l'autre chant d'amour rédigés soit en écriture
hiéroglyphique, en hiératique ou en démotique, et que les égyptologues appelèrent "ostraca littéraires" -, des milliers d'autres, comme ceux que nous avons aujourd'hui devant nous,
constituaient le support, toujours anonyme, de scènes de genre : de l'esquisse préparatoire pour la décoration d'une paroi aux simples dessins rapidement réalisés aux seules fins de se divertir,
de tuer le temps, les égyptologues ont ainsi découvert des épures, des caricatures, des oeuvres parodiques, satiriques, - extrêmement rares dans l'art traditionnel -, avec des animaux
souvent - Esope et La Fontaine ne sont pas loin -, mais aussi des scènes d'intimité - naissance, allaitement, toilette -, dont certaines débordent d'humour et de gaieté; bref, des
représentations qui les ont autorisés à les nommer "ostraca figurés".
Mais, contrairement à une croyance habituellement répandue, Deir el-Medineh fut loin d'être la source unique d'une telle provende : de l'Ancien Empire, pendant toute l'histoire
égyptienne et jusqu'à l'époque arabe, semblables supports d'une créativité sans codification aucune répondant à une esthétique officielle, fruit donc d'une extraordinaire liberté et d'expression
et de style de ceux qui les décoraient, furent au centre même d'une certaine vie sociale des habitants de la Vallée du Nil.
Une simple déambulation dans les plus grands musées européens, de Londres à Turin, en passant par Berlin et Bruxelles, mais aussi bien évidemment par le Louvre, ici devant
nous, et aussi à l'étage supérieur, au fond à droite de la salle 28, dans le pupitre vitré disposé devant la deuxième fenêtre donnant sur la Cour Carrée, vous convaincra facilement, ami
lecteur, du bien-fondé de mon propos.
Une attention particulière vous permettra de vous rendre compte que les "dessinateurs" choisissaient, dans la mesure du possible, la face la plus lisse d'un fragment de
calcaire sur laquelle ils pouvaient ainsi esquisser leur sujet partant de traits légers exécutés à l'ocre rouge avant de le terminer, d'un trait ferme, à l'encre noire, les deux teintes de base
de la palette d'un scribe ...
Mais d'autres couleurs, issues cette fois de la palette du peintre, celui que les Egyptiens, jamais en manque d'image poétique, appelaient le "scribe des contours"
pouvaient être sollicitées pour mettre en évidence l'un quelconque détail de la scène.
Toutes ces teintes, d'origine naturelle, étaient présentes dans la montagne thébaine : l'ocre rouge, oxyde naturel de fer, et l'ocre jaune, oxyde de fer hydraté, s'y trouvaient
sous forme de pierre dans le Gebel; le blanc était un carbonate ou un sulfate de calcium; le noir provenait de bois calciné; le bleu était un silicate de cuivre calcique qui, mélangé à de l'ocre
jaune, donnait ensuite le vert. Vert que, par ailleurs, l'artiste obtenait également à partir de la malachite broyée. Quant au jaune, indépendamment de l'ocre, il pouvait aussi être le produit de
l'orpiment, sulfure naturel d'arsenic.
Mais quelle est exactement l'origine de ce terme ostracon, (ostraca, au pluriel) ?
Dans la Grèce antique, et plus particulièrement à Athènes, un "ostrakon" constituait le support matériel sur lequel était noté le nom du citoyen que l'on
désirait voir bannir dans la mesure où il semblait représenter une menace pour la Cité.
Groupés par tribus, les votants étaient invités à déposer dans une urne, une fois l'année, ce tesson inscrit : et celui dont le patronyme avait été le plus abondamment retenu était voué à dix années d'exil, pour autant toutefois qu'ils fussent au moins six mille à voter, dix années d'ostracisme comme on dit en français, bénéficiant néanmoins de la conservation de ses biens et de sa qualité de citoyen qu'il pourrait recouvrer dès son retour.
Sur le document ci-dessous - (je remercie au passage Jean-Louis, concepteur du blog Grèce antique d'avoir immédiatement accepté de me laisser disposer de son cliché) -, on peut lire le nom de Thémistocle, stratège athénien frappé d'ostracisme en 471 avant notre ère.
C'est donc ce terme ostracon, eu égard à l'acception qui était la sienne dans le vocabulaire grec, et non bien sûr par rapport à sa fonctionnalité dans la démocratie athénienne, que les Egyptologues reprirent pour désigner les éclats de calcaire et tessons de poterie sur lesquels les artistes des rives du Nil s'étaient abondamment épanchés.
Mardi prochain, le 20 octobre, je vous propose de commencer à envisager ceux qui sont exposés ici, à l'avant-plan de cette première vitrine de la salle 5.
(Andreu : 2002, 168-9;
Mossé : 1992, 358-9; Posener/ Sauneron/Yoyotte : 1959, 208; Vandier
d'Abbadie : 1946, passim)
Et la dernière, je "l'offre" plus spécialement à Nat, et à toutes celles et
ceux qui, comme elle, apprécient les
Nous nous étions complu mardi dernier, vous et moi ami lecteur, à admirer l'élégante naïveté de la statuette du tout jeune
moscophore (E 14721) exposée ici devant nous, dans la première des vitrines de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du
Musée du Louvre, celle consacrée à l'élevage et que nous détaillons depuis maintenant la mi-septembre.
J'avais aussi, souvenez-vous, attiré votre attention sur le fait que ce thème avait été repris par l'art grec, sans toutefois étayer plus
avant mon assertion. Ce que je fais aujourd'hui en vous proposant cet exemplaire de marbre de 96 centimètres de hauteur que d'aucuns, peut-être, ont déjà rencontré au tout nouveau Musée de
l'Acropole, à Athènes, inauguré en juin dernier.
Vous noterez, je pense, qu'étant d'évidence de facture grecque, cette oeuvre du VIème siècle avant notre ère, porte
toutefois nettement l'empreinte de la statuaire des rives du Nil, à savoir ce que les historiens de l'art appellent "la posture frontale à l'égyptienne", avec la jambe gauche en avant. Et
malgré cela, certains ouvrages spécialisés, ainsi qu'évidemment les manuels scolaires dont tout le monde peut se rendre compte qu'ils n'évoluent qu'extrêmement lentement, osent encore
prétendre à la prééminence de l'art grec !
Enfin, mardi dernier, j'avais terminé notre entretien de manière un peu
négative en mettant l'accent sur l'inévitable finalité de l'élevage du veau (ou de tout autre animal) : l'abattage et le dépeçage destinés à nourrir les dieux, à tout le moins leur statue
dans le saint des saints des temples, les défunts, ensuite la population ...
C'est donc ce sujet, délicat pour les "âmes sensibles", que je vais aujourd'hui plus particulièrement aborder avec
vous.
Parce que les documents font défaut, vous avais-je précisé quand dernièrement j’avais évoqué le
porc, je n’avais pas eu l’opportunité de trop m’attarder sur les rites sacrificiels égyptiens concernant cet animal. En revanche,
dans les mastabas de l’Ancien Empire, dans certains hypogées du Nouvel Empire, ainsi que dans les temples ptolémaïques extrêmement prolixes quand il s’agit d’expliquer des rituels des hautes
époques pharaoniques, nombreuses sont les scènes qui ont trait au sacrifice du veau (mais aussi, d’ailleurs, des gazelles, des antilopes, des oryx, des boeufs, bien sûr, et parfois de la
volaille).
En prémices, quand d'aventure il fallait qu'on en sacrifiât un, il devait préalablement être soumis à un examen rituel : reconnaître sa pureté, c'était en
effet s'assurer qu'il ne présentait pas les marques distinctives d'un futur possible taureau Apis, auquel cas il eût été interdit de le tuer.
Ces scènes de boucherie qui accompagnent le défunt dans son dernier voyage ici-bas se présentent quasiment toutes selon un même schéma, ce qui signifie qu’elles ne
rendent pas nécessairement compte d’une réalité de fait, mais plutôt qu’elles induisent une signification plutôt liturgique : l’animal, couché à même le sol, était dans un premier temps
ligoté de manière à lui couper une cuisse qui serait alors immédiatement proposée au défunt en guise d’offrande alimentaire de premier ordre. Puis, seulement après, venait l’égorgement et la
décapitation.
Oui, vous avez malheureusement bien lu, ami lecteur : l’ablation de la patte antérieure se faisait (selon toutefois certains égyptologues, bien vite contestés
par d’autres que le geste effraie), alors que le petit animal dont on avait pris soin de ligoter ensemble les trois autres membres était toujours vivant.
Ainsi, grâce au dessin ci-dessous réalisé par Marcelle Baud pour l'ouvrage "Les Pleureuses dans l'Egypte antique", publié en 1938 par l'égyptologue belge
Marcelle Werbrouck, collaboratrice de Jean Capart, peut-on nettement distinguer, dans une scène de la tombe mise au jour à Memphis d'un certain Ptahmès, scribe du Trésor de Ptah à l'époque
ramesside, un prêtre ritualiste en train de sectionner la patte antérieure droite d’un veau regimbant, alors que la vache derrière lui, mugit également, mais d'une autre douleur : maternelle
celle-là !
On retrouve une représentation assez semblable, sinon plus explicite, dans la longue vignette chapeautant le premier chapitre d'un "Livre pour sortir au
jour", traditionnellement et erronément encore appelé "Livre des Morts ", chapitre consacré aux funérailles et qui nous apprend qu’il s’agit, à ce moment précis des rites de
revivification, d’offrir au défunt censé devenir un nouvel Osiris, le sang chaud et viril d’un petit veau encore vivant auquel on prélève une des pattes antérieures.
Vous avez immédiatement remarqué que cette scène extraite du "Livre pour sortir au jour" (British Museum EA
10470) d'un certain Ani, scribe royal, se divise en deux registres : dans la partie supérieure, le veau vient d'être charcuté, et le sang gicle encore de la plaie récente; et c'est au
second que l'on voit un personnage vêtu d'un pagne se dirigeant avec le membre mutilé vers une des tables d'offrandes du
défunt.
Si j'avais pris la précaution de vous proposer l'intégralité des deux documents ci-dessus, vous auriez aussi tout de suite compris que, dans la décoration d’un tombeau,
ces scènes de boucherie interviennent si près de celles montrant l’arrivée du cortège funèbre, si près de celles des pleureuses, mais aussi de la cérémonie d’ouverture de la bouche destinée
à rendre les divers sens au défunt (parole, ouïe, odorat ...) qu’il n’y a plus de doute possible : le veau était bel et bien sacrifié de la sorte précisément lors de ce rite de l’ouverture de la
bouche.
Tous ces gestes, d’ailleurs : sa mutilation préalable, son égorgement, l’ouverture de la bouche du défunt, etc., constituaient chacune des étapes, s’articulant les unes
par rapport aux autres, de l’important rituel funéraire égyptien.
Et, par exemple, l’ablation de la cuisse du veau faisait très nettement référence aux démêlés mythiques d’Horus et de Seth : plus précisément au combat d’Horus cherchant
à restaurer le pouvoir de son père, avant d’en assurer lui-même la charge; pouvoir royal que voulait s’approprier Seth !
Je ne voudrais cependant pas terminer sur une note aussi cruelle, que contestent, je le précise à nouveau, certains égyptologues, sans vous rappeler que ces scènes ne
sont fort heureusement pas les seules qui font allusion au veau. Et qu’aux côtés des sempiternels moments de sevrage d’un petit animal qui tire la langue, en sont représentées d’autres dans
lesquelles on voit des troupeaux se déplacer pour passer un gué, par exemple, le plus souvent en barque réalisée avec des bottes de papyrus.
Trois possibilités s’offrent alors : soit l’animal marche en toute liberté, soit il est, comme sur notre statuette, porté sur les épaules d’un jeune berger, soit, mais
c’est plus rare, attaché à une longe qui lui passe par la mâchoire. Mais, il appert que dans tous les cas, c’est le veau qui prend la tête, c’est lui qui mène le troupeau de
bovidés.
On ignore malheureusement l’époque exacte à laquelle ces opérations de boucherie ont pris naissance : fin de la préhistoire ?, tout début de l’Ancien Empire ?
On ignore également quand elles sont véritablement devenues rituelles, quand elles ont été codifiées pour constituer ainsi de facto un des éléments du cultuel
égyptien.
En revanche, on sait qu’à travers les Hébreux d’abord, les Musulmans ensuite, le sacrifice du veau avec Aaron et ses fils d’un côté, obéissant aux injonctions de Moïse,
et Abraham de l’autre, fut envisagé, tout à la fois dans la Bible et le Coran, comme un signe expiatoire : transférer les péchés de l'Humanité sur un animal que l’on va occire aux fins de
purifier l’homme de ses propres fautes.
(Desroches-Noblecourt : 1953, 30; Guilhou : 1993, 277 sqq; Vandier : 1969, V, 133-8;
Werbrouck : 1938, 82, fig. 50)
Il m'est particulièrement agréable de maintenant
chaleureusement remercier les Professeurs d'égyptologie Madame Florence Doyen et Monsieur René Preys de la confiance dont ils m'honorent en m'accordant aimablement l'autorisation
de reproduire ici une planche du Papyrus d'Ani, étude que l'on peut par ailleurs lire sur le site belge d'Egyptologica :
(http://www.egyptologica.be/papyrus_ani/pa_index.htm)
Elle s'appelle Ginger.
Ah, j'oubliais presque un détail géographique non négligeable : après les quelques amours dans
le Nord que je vous ai confiées ces dernières semaines, ainsi que le petit détour par Figeac et Rachîd samedi dernier, je voudrais à partir d'aujourd'hui en évoquer d'autres, bien plus à l'Est.
Ginger, donc. Ou plutôt, pour être tout à fait précis, Ginger et Fred, car elle aussi comme Marie, à
Bruges, est accompagnée. Ginger et Fred, c'est le nom que les habitués préfèrent lui donner, en hommage évident au mythique couple de danseurs de Brodway.
La première fois que je la vis, elle chaloupait, manifestement fière de son élégante prestance, haut perchée au bout d'interminables jambes que cachait à
peine une robe courte, très courte, que n'aurait certes pas reniée Paco Rabanne en personne : et déjà, d'un premier coup d'oeil, je remarquai que tout son corps paraissait harmonieusement se
mouvoir au son d'une musique qu'indubitablement elle seule entendait.
A l'angle de la rue Resslova et du quai Rasinovo longeant la Vltava, cette rivière qui traverse la ville avant de se perdre quelque quarante kilomètres plus
loin, dans l'Elbe, et que les Allemands appellent "Moldau" - vous m'accorderez, ami lecteur, que ce dernier patronyme se révèle bien plus aisé à prononcer que le nom tchèque -, Ginger
avait admirablement réussi, après toutefois quelques réticences de grincheux toujours prêts à stigmatiser l'inconnu, à définitivement imposer la sveltesse de sa présence aux Pragois médusés par
tant d'élégance.
Si, en plein jour, l'ondulation sensuelle de son corps me ravissait déjà, je dois à la vérité de vous confier que la nuit, quand d'aventure je la croisais avant de
rentrer à l'hôtel de la rue Naplavni, juste à côté, la flamboyance de Ginger, ou plutôt celle des vagues imprimées à sa silhouette que poursuivaient des projecteurs avidement focalisés vers
elle, et qui semblaient en narguer d'autres en silence : celles qui venaient discrètement gifler en contre-bas les massifs pilastres de pierre du pont Jirasek, cette flamboyance, donc,
me transportait immanquablement sur les scènes des comédies musicales américaines des années trente immortalisées par quelques vieux films d'époque.
***
Prague, je ne le soulignerai jamais assez, ami lecteur, constitue à mes yeux un fabuleux et presque incroyable musée à ciel ouvert dans lequel je vous invite à
m'accompagner dès ce matin ...
Incontestable joyau architectural magnifiquement serti de part et d'autre des méandres de la Vltava, cette ensorcelante capitale d'Europe centrale au richissime
passé historique, dans chacun de ses cinq quartiers, à chaque coin de ses rues s'entre-coupant les unes les autres, propose à l'envi, aux nombreux touristes qui, subjugués, la
découvrent pour la première fois, façades et monuments dont le style puise goulûment et avec bonheur dans tous les grands courants artistiques du dernier millénaire : de l'Art roman au
contemporain le plus expressif, en passant par le Gothique, le Baroque, l'Art nouveau et l'architecture cubiste, tout attire sans cesse le regard : même certains bâtiments que je juge
pourtant lourds et franchement inesthétiques, datant manifestement des années communistes, méritent que l'on s'y arrête, avec une visée critique certes, mais néanmoins intéressante sur le
plan de la réflexion idéologique.
Nonobstant, le centre historique de Prague, - les cinq quartiers, donc - figure maintenant, tout comme Bruges d'ailleurs, au Patrimoine culturel et naturel
mondial de l'Unesco.
C'est à la découverte de tout cet éclectisme architectural que je vous emmènerai très bientôt. Mais aujourd'hui, bousculant délibérément la chronologie historique, je
voudrais qu'un instant encore nous retrouvions Ginger. Ginger et Fred.
Oeuvre de l'architecte américano-canadien Frank Owen
Gehry à qui l'on doit également, entre autres, le Musée Guggenheim, à Bilbao et la Cinémathèque française, à Paris, ainsi que de son associé tchèque,
d'origine croate, Vlado Milunic, cette bien nommée "Dancing House" construite en 1995-96, est censée conceptuellement évoquer un dialogue chorégraphique entre un homme, Fred
Astaire (c'est le bâtiment blanc plus "conventionnel" à l'arrière) et une jeune femme qu'il enlace véritablement, Ginger Rogers (la partie en verre, tout en courbes harmonieuses et sensualité
trouble) qui donne l'extraordinaire impression de prendre du plaisir à danser dans ses bras.
Plus prosaïquement toutefois, Ginger et Fred, ce sont des bureaux à pratiquement tous les étages.
Une exception, d'envergure, au septième : Le Céleste, luxueux restaurant gastronomique français ouvert depuis peu et qui, apparemment, a très vite
acquis ses lettres de noblesse, offre une époustouflante vue sur la Vltava et le château qui domine la ville.
(Je dois à la stricte vérité déontologique de préciser ici que la (superbe) et dernière photo, manifestement prise de la terrasse du restaurant dominant la
Dancing House, n'est (malheureusement) pas de mon cru, mais se trouve à disposition sur un site publicitaire traitant d'immobilier, et bizarrement non-assortie de la mention de son
auteur.)
De ce château, mais aussi de bien d'autres richesses de Prague, n'en doutez point ami lecteur, vous me permettrez de rester aujourd'hui discret, préférant vous
donner rendez-vous samedi prochain 10 octobre, aux fins de vous inviter à partager les émotions que cette ville ne peut manquer de susciter.
J'ai déjà eu ici l'occasion d'indiquer, ami lecteur, quand de conserve nous nous sommes penchés sur la vitrine 11 de la salle 4 du Département
des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre que, dans les tombes du Moyen Empire, la coutume voulait que la famille du défunt déposât des modèles réduits de la vie quotidienne
ressortissant aux domaines de la navigation, de l'agriculture ou, comme dans cette vitrine 1 de la salle 5 que nous détaillons depuis maintenant le 8 septembre, de l'élevage avec, notamment, ces trois statuettes de boeufs (AF
9169) d'une dizaine de centimètres de hauteur, trouvées dans le cimetière de Deir el-Bercheh, en Haute-Egypte.
Généralement réalisés en bois, puis peints, ces modèles ont exactement la même fonction que les bas-reliefs et les peintures des chapelles des mastabas de
l'Ancien Empire, - souvenez-vous de celles d'Akhethetep et d'Ounsou, toujours dans la salle précédente - : assurer, par la "magie de l'image", l'éternité des actions représentées pour le
bénéfice du défunt qui, de la sorte, disposera toujours dans l'au-delà de tout ce que, sur terre, il possédait.
Pour ce qui concerne plus spécifiquement ces trois boeufs, vous me permettrez, je présume, de ne plus m'étendre aujourd'hui sur les caractéristiques des différents
bovins connus sur les rives du Nil, que j'avais abondamment détaillées dans un article publié le 19 mai 2009, et de plutôt
attirer votre attention sur un autre modèle, juste à côté : la statuette d'un jeune garçon nu portant un veau (E 14721).
Représentation en ronde-bosse des bergers qui apparaissaient précédemment dans les scènes funéraires des mastabas donc, ce moscophore - c'est le terme donné par les Grecs
à ce type de personnage qu'ils reprendront bien des siècles plus tard, dans leur propre thématique artistique -, d'une hauteur de 35, 5 cm pour 17, 80 cm de profondeur fut réalisé en bois de
tamaris et peint de cette teinte ocre rouge que les artistes égyptiens avaient choisie par convention pour représenter la peau masculine, l'ocre jaune étant, comme j'avais déjà eu l'opportunité
de le mentionner dans cet ancien article de la rubrique "Décodage de l'image" consacré à la peinture, plus
spécifiquement réservée aux femmes.
Pour seul "vêtement", le garçonnet auquel l'extrême jeunesse autorise la nudité, porte, comme d'ailleurs tous ceux qui à l'époque conduisaient des
troupeaux de bovidés, une perruque : celle-ci est noire, lui couvre la nuque et les oreilles, et se caractérise par une frange sur le front, qui s'arrête légèrement au-dessus des
sourcils.
Il tient ensemble, de ses deux mains réunies sur la poitrine, les quatre pattes du petit veau gracieusement lové autour de ses épaules. Parfois, la pose
diffère : l'animal est plutôt porté sur le dos, ses pattes antérieures seules passant de part et d'autre du cou du jeune moscophore. Parfois aussi, c'est une frêle gazelle, un
chevreau, un faon qui sont ainsi favorisés ...
Depuis que nous déambulons de salle en salle, il ne fait plus de doute pour personne que fut extrêmement importante la part prise par la gent animale dans l'Egypte
antique. Créatures divines à l'instar de tout être humain, - selon certains mythes cosmogoniques, ce serait le dieu potier Khnoum qui aurait façonné sur son tour à la fois et l'homme
et la bête -, les animaux ont toujours eu la faveur des Egyptiens, à quelques exceptions près. Il suffit d'ailleurs de rappeler une nouvelle fois la quantité relativement grande de
signes hiéroglyphiques (près de 25 % du corpus total) ressortissant au domaine du règne animal que détient leur écriture.
L'art, qu'il soit gravure, dessin, peinture ou sculpture, et quelle que soit l'époque, ne fut évidemment pas en reste, qui nous donna tant à contempler la faune des rives
du Nil et des déserts, sauvage ou domestiquée. Quant à la littérature, elle participa évidemment à cette exaltation générale : ne lit-on pas, dans un texte célèbre connu sous le nom de
"Enseignement de Merikârê", cette bien amicale dénomination pour caractériser les êtres humains : "petit bétail du dieu" ?
Bref, toute cette sollicitude prend encore une connotation supplémentaire de tendresse quand il s'agit de très jeunes bêtes. Et la statuette de cet adolescent
portant le fragile animal nous le confirme parfaitement : à l'encontre des troupeaux de tous les autres membres du cheptel, les petits veaux n'étaient jamais reliés entre eux lors des
déplacements, mais emportés dans les bras des bergers.
La magnanimité bien compréhensible de semblable attitude cèle pourtant une réalité quotidienne tout autre : "veaux, vaches, cochons, couvée" ... étaient un
jour ou l'autre conduits à la boucherie, à l'abattoir dirions-nous actuellement, pour être inévitablement sacrifiés sur l'autel des besoins alimentaires ou celui, moins admissible
aux yeux de beaucoup d'entre nous, des rites religieux.
Et c'est précisément de cet aspect des choses, pas toujours agréable, que je voudrais vous entretenir, ami lecteur, ici même, mardi prochain 6
octobre.
(Malaise : 1977, 28)
Que voilà un titre bien bizarre ! Sibyllin, de surcroît. Et qui le devient d'avantage encore quand il est complété par une
parenthèse aux apocopes et allitérations pour le moins remarquées.
Soyons pragmatique, procédons par ordre.
Bouchard ... Bouchard ... Serait-ce un peintre, peut-être ? Pas vraiment sûr ... Je pense être abusé par la proximité onomastique avec un Boucher, ou un Bonnard, par
exemple, artistes de grand talent, s'il en est !
Kosuth ? Il me semble avoir dernièrement rencontré ce patronyme : ne s'agirait-il pas de cet artiste américain, pionnier de l'art conceptuel, auquel le Musée du
Louvre offre, à partir d'octobre prochain, ses murs ancestraux afin qu'il y exhibe ses propres textes en lettres blanches ou lumineuses ?
Il me faudra probablement patienter jusqu'à la publication d'un éventuel prochain article sur l'excellent blog de Louvre-passion, lui qui nous entretient régulièrement des expositions qui se déroulent en ce musée, pour en être vraiment certain ...
Et Pat l'expat ? Là, je sais ! J'ai remarqué ce nom depuis quelques jours dans les "Essentiels" répertoriés dans la colonne de droite du blog "EgyptoMusée" de Richard
Lejeune.
Lumière ! Et si les deux autres noms figuraient eux aussi quelque part dans ce blog ?
Mais oui, mais c'est bien sûr : pas besoin d'attendre les cinq dernières minutes pour trouver la solution de cette petite énigme ! Dans un article où, déjà, il
évoquait ses "amours estivales", ses coups de coeur en somme, mais de 2008 ceux-là, Richard avait, dans un premier temps, livré ses impressions de visite de la ville de Figeac, ainsi que du
Musée Champollion. Les écritures du Monde; puis, y faisant suite, un autre billet dans lequel, je me rappelle maintenant, il avait abondamment évoqué la Pierre de Rosette, les conditions de sa
découverte et les avancées gigantesques qu'entre autres monuments elle permit dans le déchiffrement de l'écriture hiéroglyphique égyptienne.
Et c'est là, précisément, qu'il mentionnait et Bouchard, et Kosuth.
Rappelez-vous, c'était le 9 septembre 2008 :
Indépendamment des reproductions de la Pierre de Rosette en miniature que l'on peut trouver dans certains magasins de la ville, voire même dans le hall du musée
proprement dit qui en propose notamment une destinée à devenir tapis pour la souris de mon ordinateur, Figeac peut s'enorgueillir de posséder deux exemplaires, totalement différents quant à leur
format, de ce célèbre monument.
Le plus conforme à la réalité figure bien évidemment en bonne place dans la première salle du musée, appelée bizarrement " Salle 0
", : il s'agit d'un moulage de la stèle de 762 kgs se trouvant au
British Museum de Londres. Elle mesure 114 cm de haut, 72 cm de large et 28 cm d'épaisseur.
Le plus spectaculaire se situe derrière l'espace muséal, en un endroit rebaptisé "Place des Ecritures" : il s'agit d'une immense dalle de granite
noir, reproduction géante, oeuvre de l'artiste américain Joseph Kosuth, commandée par la mairie de la ville pour commémorer le bicentenaire de la naissance de Jean-François
Champollion.
Comme sur la pièce originale, les trois écritures ont été représentées par l'artiste :
Les hiéroglyphes, écriture des textes religieux et officiels, dans la partie supérieure,
l'écriture cursive démotique, écriture des communications courantes, au centre,
et l'écriture grecque, en lettres uniquement majuscules, dans la partie inférieure.
C'est donc là que, pour la première fois, était évoqué le travail de Kosuth.
Quant à la Pierre de Rosette, Richard poursuivait, dans le même article :
Il s'agit
d'une stèle de basalte noir, initialement cintrée, initialement d'une hauteur se situant entre 150 et 183 cm., retrouvée à Rachîd, petit village du Delta occidental, mieux connu sous le nom
francisé de Rosette, à quelques kilomètres de la Méditerranée : si certaines sources ont parfois fait mention d'un cheval qui serait venu buter contre la pierre se trouvant à même le
sol, d'autres, bien plus crédibles, affirment qu'elle était insérée dans un vieux mur qui devait être démoli par les soldats français afin d'établir de nouvelles fondations pour agrandir le
fort Julien.
C'est au lieutenant du Génie Pierre François Xavier Bouchard, à cheval ou pas, que l'on doit cette précieuse découverte à la mi-juillet 1799.
Et voilà pour Bouchard. On avance, on avance ...
Il reste à comprendre Pat l'expat; et saisir la raison pour laquelle Richard a choisi d'interrompre la relation de ses amours estivales 2009 commencée, à
Bruges le 12 septembre dernier, et d'à nouveau nous entretenir de cette célèbre Pierre de Rosette.
Seul, à mon sens, un élément nouveau, et d'importance, pouvait évidemment motiver semblable choix. Et je pense comprendre : il doit s'agir de la découverte
qu'il a faite du blog de ce Parisien qui, hasard de ses mutations professionnelles, s'est retrouvé en mission au Caire voici un lustre et qui avait décidé à l'époque de tenir son
journal ici sur le Net (http://patrickfromparis.blogspirit.com/).
Outre qu'à sa lecture, on découvre un quotidien cairote et les réflexions qu'il suscite, l'intéressant de son blog réside aussi, - voire même surtout -, dans
l'excellence de la documentation iconographique qu'il recèle; et notamment, pour ce qui intéresse plus particulièrement EgyptoMusée, les clichés pris sur les sites archéologiques
égyptiens et soudanais qu'il a visités.
Car parmi ses déambulations à travers le pays, Patrick, c'est son prénom, s'est rendu à Rachîd, dans le Delta occidental où, souvenez-vous, Richard nous précisait
que fut découvert le monolithe de basalte noir qui nous occupe aujourd'hui.
Et c'est donc là qu'il y a photographié l'endroit exact où il fut mis au jour.
Comme c'était la toute première fois qu'il le voyait, Richard a cru opportun de bousculer son plan d'articles des samedis de cette rentrée
pour, aujourd'hui, partager ce cliché avec nous.
Inutile d'ajouter qu'il a grandement remercié Patrick, l'expatrié au Caire, pour l'avoir autorisé à puiser, quand bon lui semblerait, dans ses albums photographiques aux fins
d'agrémenter l'un quelconque futur article d'EgyptoMusée; et celui-ci en tout premier.
Quant à la suite de l'histoire de la Pierre de Rosette, et ce qu'elle représente en tant que pas essentiel dans le parcours de Champollion, si ce sujet vous
intéresse, faites tout simplement comme moi : fouillez dans les archives d'EgyptoMusée et à la date du 9 septembre 2008, vous trouverez réponse à tout ce que vous avez toujours voulu savoir à son
propos :
(http://egyptomusee.over-blog.com/article-22539834.html).
Mardi dernier
donc, derrière ces fenêtres grillagées du rez-de-chaussée de la Cour Carrée, dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous nous sommes retrouvés, vous et moi,
ami lecteur, devant la première vitrine pour plus spécifiquement concentrer notre attention sur la statuette du cochon en bois (E 27248) exposée à
l'arrière-plan.
J'en avais profité pour insister sur le paradoxe qui existe à mes yeux quant à la conception qu'avaient les Egyptiens à propos de cette famille porcine : rejeté dans
la mesure où il était voué à Seth, le dieu fratricide, le mâle pouvait dans le même temps être apprécié pour sa viande, son travail aux champs, ainsi que pour les vertus prophylactiques de
certaines parties de son corps.
Au fait, vous avais-je précisé - oui, j'espère ! -, que Seth, en tant que l'un des dieux de l'ennéade héliopolitaine, était le propre frère d'Osiris ? Que Nephthys
était son épouse, tout comme Isis, sa soeur, celle d'Osiris ? Qu'Isis, précisément, parvint à rendre vie au corps d'Osiris dépecé ? Qu'elle en fut alors enceinte ? Et que donc
Horus, leur enfant, contre lequel Seth s'était battu, lui extirpant un oeil, était son propre neveu ?
Toutes ces relations familiales, tous ces mythes cosmogoniques paraissent, ainsi rapidement énoncés, quelque peu compliqués. Mais permettez-moi aujourd'hui de n'en point
ajouter davantage et d'en réserver l'explication quand nous aborderons la salle 18, consacrée aux dieux, au pied de l'escalier qui un jour nous conduira au premier étage. Et revenons plutôt, non
pas à nos moutons, mais à nos cochons ...
Comme j'avais déjà eu l'occasion de le souligner voici deux semaines, c'est évidemment parmi d'autres
espèces animales que, depuis la fin de la préhistoire, à l'époque néolithique plus précisément, que la famille porcine fut domestiquée sur les rives du Nil; et très probablement à partir de
l'espèce sanglier sauvage que les spécialistes identifient par les termes latins "sus scrofa ferus".
Dès cette époque, il semble certain que l'animal fait partie intégrante des repas : ainsi les égyptologues ont-ils mis au jour, sur les sites néolithiques du Fayoum et
Mérimdé, pour ne citer que ces deux-là, des ossements de porcs parmi d'autres déchets culinaires, qui tendraient à prouver qu'ils avaient bien été consommés par les
autochtones.
Plus tard, bien plus tard, à la XVIIIème dynastie, de semblables reliefs de repas seront retrouvés dans le village des artisans de Deir el-Medineh : éléments archéologiques qui corroborent des documents administratifs rédigés sur ostraca mentionnant
des livraisons de porcs pour la communauté de ceux qui oeuvraient à l'aménagement et à la décoration des hypogées des souverains à partir de la XVIIIème
dynastie.
Les temples funéraires, les domaines royaux étaient semblablement concernés, qui disposaient de troupeaux de porcs pour la consommation quotidienne des administrateurs et
du personnel ouvrier qui y étaient attachés; les mêmes troupeaux, probablement, que l'on voit représentés dans la tombe d'un certain Khéty, à Beni Hassan (Moyen Empire, XIème
dynastie) - c'est, par parenthèses, la première fois que des cochons apparaissent dans une tombe égyptienne -, mais aussi dans les tombes de Djehoutihotep à el-Bercheh, de Renni à el-Kab,
de Inéni et de Nebamon à Thèbes : ainsi connaît-on un texte gravé sur un monument d'Amenhotep, dit Houy, chef des administrateurs des domaines d'Aménophis III faisant état d'un don de 1000 porcs
et de 1000 jeunes truies qu'il aurait effectué pour l'entretien du temple funéraire du souverain.
L'étude des reliefs de repas mis au jour ici ou là offre en outre aux égyptologues la possibilité d'esquisser une carte sociale des différents quartiers d'une ville. En
effet, et pour ne prendre que le seul exemple de Memphis, les fouilleurs ont déterminé que dans tel secteur de la ville, ce sont essentiellement des ossements de porcins qui ont été abondamment
retrouvés, alors que dans un autre, ce furent plutôt des restes de bovidés que l'on mit au jour. Et donc sachant que le porc était essentiellement consommé par les plus humbles, et le
boeuf, par les plus favorisés, se dessine avec de plus en plus de précision, grâce à cette science en pleine expansion qu'est l'archéozoologie, un plan de localisation des différentes classes
sociales en fonction, simplement, des habitudes alimentaires.
Le porc, donc, comme source de protéines, je viens de l'évoquer, fut aussi un animal prisé pour le travail aux champs : en effet, souvenez-vous, ami lecteur, quand en
décembre dernier, nous nous étions arrêtés devant les fragments peints de la chapelle d'Ounsou, dans la salle 4,
derrière nous, j'avais eu déjà l'occasion d'indiquer que l'animal, comme le mouton d'ailleurs, pouvait être requis pour enfoncer les semences dans les sols encore humides après le retrait des
eaux du Nil.
En outre, et ce n'est peut-être pas le moins paradoxal pour une bête tout à la fois honnie et amie, il fut partie prenante, à l'instar de beaucoup d'autres mammifères,
pour constituer l'un des ingrédients de la pharmacopée égyptienne antique qui, à nos yeux peut paraître empreinte de sous-entendus magico-religieux mais qui, à ceux des Egyptiens, était destinée
à, sinon définitivement guérir les malades, au moins atténuer les maux dont ils souffraient.
Un certain nombre de papyri, désormais connus sous les appellations Papyrus Ebers, Hearst, Papyrus de Londres, de Berlin ..., ont en fait été retrouvés citant quantité de
remèdes, d'onguents, de décoctions ou de pansements dans lesquels entrait l'une quelconque partie du porc.
Ainsi, sa canine, broyée finement et placée à l'intérieur de quatre gâteaux que l'on mangeait quatre jours consécutivement, était censée éliminer la toux. Le produit
obtenu par le mélange d'une dent de porc écrasée avec des excréments de chien et de chat devait, appliqué sur un pansement, détruire des substances rongeant un endroit du corps. Le fiel du
cochon, animal voué à ce Seth qui, je l'ai rappelé tout à l'heure, s'était jadis emparé de l'oeil d'Horus, servit à guérir certaines maladies des yeux : une première moitié de ce fiel, mélangée à
du miel, était destinée à farder le soir l'oeil du patient, et l'autre moitié, séchée et finement broyée, à être appliquée chaque matin.
Se servir de l'oeil de porc, animal séthien, pour soigner des infections oculaires pourrait nous paraître quelque peu bizarre. En fait, cela relève de la notion de
"réparation", étape essentielle, dans la conception égyptienne du mal, qui est à la base d'une amélioration : il y a récupération du mal dans un but apotropaïque. Ici, l'oeil du porc
est utilisé pour "réparer" l'ablation qu'il a subie dans le mythe d'Horus, le Bien, et de Seth, le Mal.
Mais revenons à nos remèdes : pour tenter de chasser la mort, toujours susceptible de s'emparer d'un malade, il était fréquent d'enduire le corps avec un mélange de
graisse de porc et d'urine de jeune fille. De la graisse de truie avec un lézard fendu sur le côté et cuit servait d'onguent favorisant une guérison ou, à tout le moins, empêchant toute récidive
possible.
La cervelle de l'animal, mêlée à des dattes fraîches et de l'eau, tentait de guérir une femme rongée par des abcès à l'utérus : la substance reposait
obligatoirement une nuit, à la rosée, puis était versée dans le vagin de la malade. Quant aux excréments du porc, ils pouvaient, entre autres applications, remédier à l'éjaculation
précoce.
Je pourrais, vous vous en doutez, ami lecteur, poursuivre à l'envi cette énumération si je n'avais décidé de clore cette présentation par un aspect relativement peu connu
de l'utilisation de l'animal, ressortissant au domaine cultuel : il s'agit du sacrifice d'un porc mâle et adulte, un verrat en fait, lors de fêtes se déroulant chaque année à la pleine lune du
mois de Pachôn (de la mi-juin à la mi-juillet).
Si l'on trouve encore référence de cette fête sacrificielle gravée sur les murs du temple d'Edfou, à l'époque gréco-romaine donc, il est évident que l'événement
originel remonte à bien des siècles antérieurs. Plutarque, le mentionnant, n'hésite d'ailleurs pas à le mettre en relation avec le mythe d'Osiris découpé par Seth. Une sorte de rituel immuable
présidait à ce sacrifice : l'animal était égorgé par un boucher sacrificateur, probablement un prêtre, à l'aide d'un couteau courbe.
A la différence des textes qui fourmillent de précisions quand il s'agit de relater les sacrifices de bovins, par exemple, les égyptologues disposent de bien
peu d'informations pour ce qui concerne celui des cochons : nous ne savons pas où ils étaient officiellement abattus, ni quel était le processus employé, ni son déroulement. La seule connaissance
que nous en ayons se réfère à ce qui a précédé le geste solennel : l'animal était soumis à une sorte d'examen rituel préalable, de sorte que ceux estimés aptes à être sacrifiés étaient
reconnaissables entre tous grâce à la guirlande de fleurs qui ceignait soit leur ventre, soit leur tête.
(Après notre entretien, vous pourrez, si vous le désirez ami lecteur, monter admirer certaines
terres cuites de l'Egypte ptolémaïque représentant semblables porcs "garnis", conservées ici, au Louvre, au Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines, juste au-dessus de nous,
dans la même aile Sully, au premier étage donc, immédiatement après la trentième et dernière salle
égyptienne.)
Le cheminement des morceaux depecés lors de ces cérémonies sacrificielles, lors de ces fêtes, populaires ne l'oublions pas, suivait un schéma bien établi duquel la
hiérarchie n'était pas absente : après l'offrande de ce qui devait obligatoirement et en premier lieu être dévolu aux temples et au(x) dieu(x) auxquels ils étaient voués, l'Etat pharaonique
permettait la vente d'un certain quota; puis, enfin, ce qui subsistait, tous ces prélèvements effectués, était sur le champ consommé par la population, dans un contexte festif et néanmoins
religieux.
A l'instar de l'hippopotame pour lequel les Egyptiens estimaient le mâle dangereux et la femelle bénéfique, chez les porcins, la truie, pour autant qu'elle fût blanche,
était vouée à Isis.
Parfois, comme avec la petite statuette de faïence siliceuse (E
14357) exposée dans la première vitrine de la salle 18, au pied de l'escalier menant au circuit chronologique du premier étage, la truie, par assimilation, figurait Nout, déesse
de la voûte céleste, mère des astres qui, chaque soir, avalait le soleil pour, le matin, s'empresser de l'expulser d'entre ses cuisses. Elle ingurgitait pareillement, le matin cette fois, les
étoiles et les remettait au monde à la tombée du jour, les rendant ainsi à nouveau visibles par tous. C'est donc cette particularité de manger sa progéniture qui explique la figurine
ci-dessus : une truie allaitant ses porcelets, certes, mais aussi capable, et cela, les Egyptiens l'avaient indéniablement remarqué, de dévorer ses petits.
Vous aurez évidemment compris, ami lecteur, en prenant note de ce dernier mythe et de la différence sexuelle que les Egyptiens établissaient dans la famille porcine,
qu'il était hors de question pour eux, de sacrifier une truie, fût-ce même pour une fête religieuse, dans la mesure où elle était révérée comme symbole de fécondité; et cela, déjà aux temps
préhistoriques.
Je terminerai simplement en ajoutant, sorte de conclusion à mes deux interventions de mardi dernier et d'aujourd'hui, que s'il y eut interdiction de manger du
porc, nous devons être conscients que, tout comme d'ailleurs le poisson que j'avais évoqué en juin 2008, elle ne fut pas
totale, n'exista pas à toutes les époques ni dans tous les nomes du pays.
Ce qui accroît d'autant, comme si besoin en était encore, l'ambiguïté qui, aux yeux des Egyptiens, planait sur cet animal
...
(Bardinet : 1995, passim; Bonneau : 1991,
330-40; Moreno Garcia : 1999, 251-4; Nachtergael : 1995, 207; Sarr : 2008, passim; Yoyotte : 1959, 228)
Comme convenu mardi dernier, nous voici donc réunis, vous
et moi ami lecteur, cette matinée près de la première des vitrines de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre à une heure telle que nous pouvons agréablement
profiter, pour mieux en apprécier tous les objets, de la douce luminosité automnale qui filtre par la fenêtre s’ouvrant - c’est une vue de l’esprit ! - sur le Quai François Mitterrand et la
Seine, juste devant nous, plutôt qu’être aveuglés par le soleil direct qui, indiscrètement, pénétrera ici cet après-midi.
Et je ne doute pas que d’un coup
d’oeil, un seul, vous avez immédiatement remarqué qu'à l'avant-plan de ce meuble s'étale une petite collection d’ostraca peints - "figurés", dit-on plutôt dans le vocabulaire égyptologique -, que
vous me permettrez de ne point détailler aujourd’hui, préférant concentrer d’abord votre attention sur une oeuvre placée tout à l’arrière et qui, par son volume, attire immédiatement et
inévitablement le regard.
Il s’agit bien évidemment de cette statuette en bois (E 27248), d’une hauteur de 23, 5 cm pour une longueur de 35, 5 cm, et
datant probablement de la XVIIIème dynastie, la note sur le cartel étant assortie d’un point d’interrogation. D’une facture relativement fruste, elle représente, posée sur un socle
d’un bois d’une autre essence, un porc mâle, la tête dirigée vers le sol dans l’attitude caractéristique d’un animal en quête de sa propre pitance.
D’un premier coup d’oeil aussi, vous conviendrez avec moi que, mises à part l’extrémité du groin et la forme des oreilles, l’animal, beaucoup plus maigre, beaucoup plus
haut sur pattes, offre bien peu de ressemblances avec le grassouillet congénère que nous lui connaissons de nos jours.
Parmi les mythes qui peuplent toute civilisation antique, ceux qui, en Egypte plus particulièrement, font référence tant à Osiris qu’à Horus font souvent aussi, peu
ou prou, intervenir le dieu Seth. Et que ce dernier porte la plupart du temps préjudice à l’un ou l’autre membre de sa propre famille ne fait plus aucun doute, si l’on se réfère aux textes dans
lesquels ils interviennent les uns et les autres : ainsi, et pour faire simple, d’Osiris, Seth sera le meurtrier dans la mesure où il dépècera son corps, et d’Horus, le mutilateur en s’emparant
d’un de ses yeux.
Quoiqu’il en soit, considéré comme une divinité néfaste, Seth, auquel un automatisme récurrent associe la couleur rouge, celle du sang - certains papyri médicaux traitant
de l’hématurie parasitaire considèrent d’ailleurs le dieu comme étant à l’origine de cette pathologie qu’ils décrivent en insistant sur la présence de sang dans les urines, rouges, du malade -,
fut également allié au porc, cet animal finalement très ambigu : tantôt il constitue un des éléments primordiaux de l’alimentation de certains Egyptiens, sert à divers niveaux de leur
pharmacopée, est utilisé pour différents travaux des champs, tantôt il est considéré comme totalement impur et banni, notamment, de l’environnement sacerdotal, quand ce ne sont pas les porchers
eux-mêmes que l’on met au ban de la société !
La version la plus ancienne des mythes qui évoquent Seth se trouve déjà dans les Textes des Pyramides qui, je le souligne rapidement au passage, n’apparaissent pour la
première fois que dans celle du roi Ounas, à la fin de la Vème dynastie.
Le combat entre Seth et Horus est également relaté au chapitre 112 du "Livre pour sortir au jour" que d’aucuns continuent toujours à erronément appeler
"Livre des Morts", quand Rê demande :
"... "Fais-moi voir ce qui est arrivé à ton oeil aujourd’hui !" Il le vit, et alors Rê dit à Horus : "Jette donc un regard sur ce porc noir !" Alors il le regarda et la blessure de son oeil devint très vive. Alors Horus dit à Rê : "Voilà que mon oeil est comme il fut lors de ce coup que Seth avait porté à mon oeil", et il perdit connaissance. Alors Rê dit à ces dieux qui le portaient sur son lit : "Qu’il reprenne ses sens !"
Il était arrivé en effet que Seth s’était transformé en porc noir, et il avait alors porté le coup brûlant qui était dans son oeil.
Alors Rê dit à ces dieux : "Abominez le porc à cause d’Horus ! Puisse-t-il donc reprendre ses sens !" Et c’est ainsi que le porc fut en
abomination, à cause d’Horus, de la part des dieux de sa suite ..."
Il est ainsi plus que probable qu’il faille précisément aller chercher dans ces mythes étiologiques l’origine
de l’interdiction de consommer de la viande de porc faite aux prêtres égyptiens, ainsi que l’entrée des temples et nécropoles aux porchers eux-mêmes, si l’on en croit Hérodote (II, 47)
:
"Le porc passe chez les Egyptiens pour une bête impure. Qui en frôle un au passage va aussitôt se plonger dans
le fleuve tout habillé; de plus, les porchers quoique Egyptiens de naissance, sont seuls en Egypte à ne pouvoir entrer dans aucun temple; personne ne consent à donner sa fille en mariage à un
porcher, ni à prendre femme chez eux : ils se marient entre eux."
Et pourtant dès la constitution de l’écriture hiéroglyphique égyptienne, le signe du porc (E 12 dans la liste de Gardiner ) fit d’emblée partie d’un corpus qui n’évoluera guère
jusqu’à l’époque ptolémaïque. Et ce hiéroglyphe servit notamment de déterminatif à une série de termes définissant tout à la fois le cochon, le porc en tant qu’animal domestique ou non, la
truie, qu’elle soit ou non blanche (j’y reviendrai la semaine prochaine), le cochon noir que nous venons de découvrir assimilé à Seth, le verrat, etc.
C’est sur un pan de cette étonnante ambiguïté qui frappe la famille porcine, tantôt honnie, tantôt amie, qu’en prémices à notre rencontre ici même mardi prochain pour
plus particulièrement évoquer l’animal domestiqué, je voulais, ami lecteur, aujourd’hui attirer plus spécifiquement votre attention.
A mardi, même vitrine, même heure ?
(Bardinet : 1995, 59 ; Barguet : 1967, 149; Hérodote : 1964, 161; Sarr : 2008, passim)
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