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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 01:00

 

     Aucun livre ne nous est parvenu de l'antiquité concernant la théorie ou la pratique de la musique chez les Égyptiens ; les inscriptions, les papyrus découverts jusqu'à ce jour se taisent sur ce sujet ; aucune mélodie authentique ne nous a été transmise ; la constitution tonale est inconnue, et l'on ne sait rien des formes de la poésie chantée. 

 

 

 

 

François-Joseph  FÉTIS

La musique dans l'Égypte ancienne

 

dans Histoire générale de la musique depuis les temps anciens jusqu'à nos jours

Paris, Librairie Firmin Didot Frères, Fils et Cie, 1869

Tome 1, p. 187

 

 

 

 

     Ainsi que je vous l'ai mardi dernier annoncé, amis visiteurs, c'est à propos de la musique égyptienne des temps anciens que je voudrais avec vous converser lors de nos premiers rendez-vous de 2017. 

 

     Au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, vous vous en souvenez peut-être, la salle 10 du rez-de-chaussée est dédiée aux loisirs en général.

     Grâce notamment à l'immense meuble vitré qui en occupe le centre, 

 

 

Salle 10 - Vitrine 1 (Juin 2009)

 

 

réunissant quelques-uns des instruments les plus caractéristiques que l'Égypte ait connus, toutes époques confondues, je souhaiterais aujourd'hui, dans un premier temps, deviser avec vous à bâtons rompus.

 

     "A bâtons rompus" ?

 

     N'y décelez malice aucune : il ne s'agit point ici d'évoquer la baguette qu'un fougueux Von Karajan des bords du Nil antique pourrait briser sur son lutrin mais plutôt me siérait-il ce matin, en guise de rencontre préalable, introductive, de vous convier à nous départir de certaines notions, de certaines généralités transmises au cours des siècles, avant d'aborder véritablement la semaine prochaine cette thématique que je reprends à nouveaux frais.

 

     Et précisément à propos de pupitre et de chef d'orchestre, j'aimerais d'emblée attirer votre attention sur un point qui me paraît d'importance, rappelé d'ailleurs par un célèbre musicographe belge du XIXème siècle dont j'ai tenu à citer tout à l'heure le propos en exergue : jamais nul document, - que ce soit sur papyrus, sur ostracon ou dans un relief peint ou gravé -, jamais nul système s'apparentant peu ou prou à une volonté de notation musicale n'a été jusqu'à présent exhumé par les archéologues.

 

      Pis : nonobstant le nombre imposant de scènes de banquets funéraires ou véritablement festifs mises au jour dans les mastabas de l'Ancien Empire, dans les hypogées du Nouvel Empire ou sur les murs de temples ; nonobstant quelques artefacts ressortissant au mobilier archéologique inhérent à la vie quotidienne, nulle part vous n'apercevrez la silhouette d'un musicien ou d'un chanteur se référant à une quelconque partition.

 

     Ce qui, en d'autres termes, signifie que les Égyptiens ne consignaient pas les compositions qu'ils interprétaient. De sorte que comparée à d'autres formes artistiques pratiquées au sein de cette civilisation, la musique, pour sa part, pourrait être considérée comme l'art de l'éphémère par excellence.

 

     Toutefois, et nous le constaterons au fil de nos futures discussions, les fouilles réalisées en Égypte par les diverses missions archéologiques qui s'y sont succédé au XIXème siècle, après l'Expédition de Bonaparte, ont permis l'exhumation de maints instruments de musique parmi les mieux conservés - tels, notamment, ceux de cette vitrine de la salle 10 -, qui combleront d'une certaine manière le vide laissé par la carence de documents écrits.   

 

    

     Mesurée à l'aune de la magnificence de l'écriture hiéroglyphique que ce peuple avait créée de toutes pièces, cette non-existence de la moindre transcription musicale intrigua fortement au siècle dernier le grand musicologue allemand Hans Hickmann (1908-1968). Concédant néanmoins, faute de preuves matérielles contradictoires, qu'aucun document idoine n'avait encore été exhumé, il voulut voir dans la gestuelle chironomique une première approche, une première ébauche de solfège.

 

     Il est vrai qu'il avait un précurseur en la matière, et non des moindres, - je le citai au début de notre conversation -, François-Joseph Fétis (1784-1871), qui avançait déjà au siècle précédent, dans le premier des cinq tomes de son Histoire générale de la Musique, que les gestes des chironomes égyptiens, - ces hommes qui transmettaient aux interprètes une information grâce aux mouvements de leurs mains -,  étaient à l'origine même de notre notation musicale moderne.

 

     En effet, vous pourrez parfois distinguer, peints ou gravés près de différents musiciens, d'autres personnages également assis posant un geste bien précis de la main. Pour Hickmann, ces derniers constituant les lointains ancêtres de nos chefs d'orchestre, guidaient ainsi le musicien ou le chanteur au niveau de la ligne mélodique : une même gestuelle équivalait au même son pour tous les instruments présents - qu'ils soient harpe, luth ou hautbois -, comme c'est le cas sur le dessin ci-dessous représentant une scène figurant à l'extrémité du quatrième registre de la partie ouest de la paroi sud de la chapelle du mastaba de Ti, à Saqqarah.

 

 

Chironomie-chez-Ty.gif

 

 

 

     Il appert qu'un geste différent pour chacune des mains de cet accompagnateur musical, comme vous le constatez dans la partie supérieure du mur nord de la chapelle du mastaba de Ptahhotep reprise sur cet autre dessin ci-après, initiait bien évidemment deux sons distincts : la main gauche indiquant la pose des doigts pour la fondamentale et la droite pour l'exécution de sa quinte.

 

 Chironomie-polyphonique-chez-Ptahhotep-copie-1.gif

 

 

     Ce qui permit à Hickmann de déduire que les Égyptiens connurent, certes à un niveau extrêmement rudimentaire, les prémices d'une musique polyphonique.

 

     Il fut tout aussi évident dans l'esprit du savant allemand qu'il était également question de gestes d'accompagnement mélodique quand, dans le célèbre Hymne au Nil dont je vous avais proposé la lecture en août 2008, on apprend qu'en l'honneur du fleuve, l'on peut chanter avec les mains

 

     En conclusion, il se pourrait que la chironomie représentait, sur les parois des chapelles funéraires, une sorte de "graphie musicale" avant la lettre ; ou plutôt, avant la note.

 

     Il semblerait en outre, - et là, c'est à nouveau Hans Hickmann qui l'exprime - qu'au moins deux signes hiéroglyphiques (ceux correspondant à notre i et à notre h), quand ils sont plusieurs fois répétés les uns à la suite des autres au-dessus d'instrumentistes sur le mur d'un monument funéraire détiendraient vraisemblablement une signification musicale : mais cela reste encore conjecture, faute de documents précis avérant l'hypothèse.  

 

     De sorte que, nonobstant les recherches et déductions des deux savants belge et germanique auxquels je viens de faire référence, il demeure que les musicologues et autres acousticiens estiment, en cela suivis par maints égyptologues, que pour avoir une certaine idée des sonorités musicales de cette époque antique, il ne nous reste plus, dans un premier temps, qu'à nous intéresser à ce que chantent ou jouent les ouvriers et les paysans égyptiens contemporains quand ils veulent se donner du coeur à l'ouvrage, pour autant que l'on établisse comme base de réflexion qu'ils perpétuent dans une certaine mesure (sans quelconque jeu de mots de ma part !), au travers des siècles, au travers des générations, quelques réminiscences des mélodies antiques ; et dans un second temps, à prendre en bonne considération les chants liturgiques de ces descendants des lointains Égyptiens que sont les chrétiens coptes qui, vraisemblablement, pérennisent eux aussi les mélopées sacrées anciennes.

 

     Car les preuves archéologiques, - peintures et reliefs -, tout autant que les récits des voyageurs grecs, ne manquent pas qui nous invitent à évaluer la musique de l'antique Égypte sous deux aspects bien distincts : l'un, profane et l'autre, sacré. Entendez, (toujours sans mauvais jeu de mots !), une musique secondant la quotidienneté, dans ses travaux autant que dans ses fêtes ; l'autre ressortissant à la vie cultuelle, au sein des temples notamment, où des hymnodes s'accompagnant de la harpe offraient leurs psalmodies au dieu à honorer.

 

     Vous aurez donc compris, amis visiteurs, que la musique en général, qu'elle soutienne chants ou danses, revêtit une très grande importance dans toutes les couches de la société égyptienne d'alors, chez les plus humbles travailleurs comme chez les privilégiés : c'est ainsi que le Palais se chargeait d'enseigner et de rémunérer un personnel spécialisé, vraisemblablement doué au départ. Ce sont en outre dans des ateliers royaux que des facteurs de haut niveau confectionnaient les différents instruments en usage.

 

 

     Dans un article datant de 1906 consacré à la poésie de Basse Époque - Poesie aus der Spätzeit -, l'égyptologue allemand Hermann Junker (1877-1962) attirait l'attention sur un hymne gravé sur l'un des murs du temple d'Hathor à Denderah qui nous donne à comprendre combien la musique fit également partie de la vie religieuse personnelle des souverains :

 


Es kommt der Pharao zu tanzen,
Er kommt, (dir) zu singen.
     Ô seine Herrin ! sieh, wie er tanzt ;
     Ô Braut des Horus ! sieh, wie er hüpft.

 

(...)

 

Ô Goldene! wie schön ist dieses Lied !
Wie das Lied des Horus selbst.

 

Traduction personnelle :

 

Le Pharaon vient pour danser,

Il vient pour chanter.

     Ô toi sa souveraine, vois comme il danse ;

     Ô Épouse d'Horus, vois comme il sautille.

 

(...)

 

Ô Dorée ! combien beau est son chant !

Tel le chant d'Horus lui-même.

 

   

     Et l'Hymne au Nil que je citai tout à l'heure, n'est pas en reste quand il nous permet de comprendre l'importance  de la harpe associée à Hapy, un des "génies" les plus honorés de tout un peuple dans la mesure où il permettait les débordements salvateurs tant attendus d'un fleuve ; débordements qui assuraient la pérennité de la société :

 

On commence à chanter à la harpe en ton honneur,
À chanter avec les mains. 
   

 

 

      C'est de harpe, précisément, qu'il sera donc question mardi prochain, 24 janvier, puisque je vous propose de nous retrouver pour autant qu'en ma compagnie vous souhaitiez ici même mieux connaître cet instrument tellement apprécié des anciens habitants des rives du Nil.

 

     A mardi ?

 

 

 

     (Merci à Thierry Benderitter pour l'excellence de son site OsirisNet, source inépuisable dans laquelle il me permet toujours de venir m'abreuver. Aujourd'hui, pour les deux dessins de chironomie afin d'étayer mes propos.)

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

CARREDDU  GiorgioL'art musical dans l'Égypte antique, CdE 66, Fascicule 131-2, Bruxelles, F.E.R.E., pp. 39-59.

 

 

FÉTIS  François JosephLa musique dans l'Égypte ancienne, dans Histoire générale de la musique depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, Paris, Librairie Firmin Didot Frères, Fils et Cie, 1869, Tome I, pp. 187-315. (Ouvrage téléchargeable)

 

 

HICKMANN  HansMusicologie pharaonique. Etudes sur l'évolution de l'art musical dans l'Égypte ancienne, Baden-Baden, Éditions Valentin Koerner, 1987, pp. 49-50 et 90. 

 

 

JUNKER  Hermann, 1906, Poesie aus der Spätzeit, Leipzig, ZÄS 43, 1906, pp. 102-3.

 

 

LORET  VictorNote sur les instruments de musique de l'Égypte ancienne, dans LAVIGNAC Albert, Encyclopédie de la Musique et Dictionnaire du conservatoirePremière partie, Histoire de la Musique, Paris, Delagrave, 1913, 1-34.

 

 

VAN DER PLAS  DirkL'Hymne à la crue du Nil, Leiden, Nederlands Instituut voor het Nabije Oosten, 1986, Tome I, p. 138.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions partielles
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10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 01:00
MUNCH, Le Cri  -  © https://fr.wikipedia.org/wiki/Edvard_Munch#/media/File:The_Scream.jpg

MUNCH, Le Cri - © https://fr.wikipedia.org/wiki/Edvard_Munch#/media/File:The_Scream.jpg

 

 

     Plusieurs attaques terroristes, encore, pour terminer 2016 qui en compta plus d'une centaine ; six ou sept déjà, pour entamer 2017. Et ne nous leurrons pas ; d'autres, par dizaines, émailleront derechef dans le monde de nombreux jours de l'année nouvelle ... 

 

     Que dire ? Comment, au niveau politique, enrayer ce fléau ? Que tenter, nous, hommes quelconques, pour ne pas hurler notre désespoir de plus en plus térébrant vis-à-vis de l'humanité ? 

 

     Inutile d'éployer grand le rideau du fanatisme religieux dans lequel, au cours de l'Histoire, l'être dit humain s'est toujours drapé pour impunément se débarrasser de ces "impies" refusant d'embrasser la même religion que lui : cette lourde étoffe mensongère se déchire, se délite et s'effondre, tant de mains l'ayant manipulé, et le manipulent toujours !

 

     Qu'ineptes me paraissent ces injonctions ressassées ad nauseam après chaque outrage à la vie depuis "Charlie Hebdo" : Priez pour Paris, priez pour Bruxelles, pour Orlando, pour Nice, pour, pour ...

     Priez qui, d'ailleurs ? Un de ces dieux aux noms desquels, depuis les temps premiers, des milliers d'hommes ont éliminé des millions d'hommes ? 

 

     Que me siéent infiniment mieux les réflexions de penseurs ou de philosophes qui, depuis Platon, par le concept d'Absolu, n'entendirent nullement une quelconque divinité mais, entre autres notions, celle de Beauté, d'Oeuvre d'art, à quelque domaine que celle-ci ressortit : littérature, musique, peinture ...

 

     Se souvenir des propos du philosophe allemand Schelling (1775-1854) identifiant l'art comme la seule et éternelle révélation qui existe

     Se souvenir aussi de Schiller (1759-1805) et de ses Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, manifeste dans lequel, notamment en vue d'éviter que se reproduisent les abominations et la barbarie de la Terreur, au temps de la Révolution française de 1789, il préconisait une éducation esthétique aux fins d'élever l'homme au rang d'être moral.

 

     Consentir aux aspirations du Beau, adhérer à une meilleure connaissance des Arts, - voire en pratiquer l'un ou l'autre -, plébisciter les artistes plutôt que les "prophètes" : voilà ce qui, enfin, attesterait de notre humanité !

 

     Parfaite utopie, penseront certains d'entre vous. Peut-être. Mais elle me parle : pourquoi ne pas essayer une éducation au Beau dès l'école ?

 

 

     À mon très modeste niveau, j'ai eu envie, en cette rentrée d'ÉgyptoMusée, d'évoquer à nouveau avec vous, amis visiteurs de mon blog et de mes pages Facebook, un art que l'antienne populaire, après Aristote et Platon, définit comme adoucissant les moeurs ; un art à propos duquel l'immense Nietzsche avançait avec justesse que sans lui, la vie serait une erreur ; et plus spécifiquement, - mais en douteriez-vous ? -, un art prisé en l'Égypte antique : la musique.

 

 

     À mardi 17 janvier prochain pour ensemble nous engager sur un des chemins menant à la Beauté ?

 

 

 

 

 

La musique souvent me prend comme une mer !

Vers ma pâle étoile,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,

Je mets à la voile. 

 

 


Charles  BAUDELAIRE

La Musique

 

Les Fleurs du Mal, LXIX

dans Oeuvres complètes,

Paris, Seuil,

p. 82 de mon édition de 1968

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

SCHELLING Friedrich Wilhelm Joseph von, Système de l’idéalisme transcendantal, Essais, Paris, Aubier, 1946, pp. 169-71.

 

SCHILLER, Friedrich von, Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, Paris, Aubier-Montaigne, 1943.

 

TODOROV Tzvetan"La beauté sauvera le monde", dans Études théologiques et religieuses, 3/2007 (Tome 82), pp. 321-335.

 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans A propos de ce blog
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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 01:00

 

 

 

     Si d'aventure il vous arrivait de feuilleter un Livre pour sortir au jour, comme le définissaient les Égyptiens eux-mêmes, - un Livre des Morts, communément et erronément appelé de nos jours -, vous rencontreriez certains titres qui, assurément, interpelleraient votre esprit rationnel.

 

     Ainsien tête du chapitre 44, liriez vous :

 

      Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts.

 

et mêmement, du 46 :

 

     Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

 

     Qu'estimeriez-vous devoir comprendre par semblables propos ?

 

     Voilà, pour le rappeler rapidement, ce qui termina notre conversation la semaine dernière, amis visiteurs,  et ce qu'aujourd'hui il me siérait de développer plus avant !

 

 

     Dans un premier temps, il vous faut prendre conscience qu'en réalité pas moins de trois mondes coexistaient au pays de l'antique Kemet : le monde des vivants, bien sûr, puis les très luxuriants et très convoités "Champs d'Ialou",

 

 

Champs-d-Ialou---TT-1--de-Sennedjem--Photo---OsirisNet-.jpg

 

 

également nommés Champs des Offrandes, sorte de monde élyséen au sens des Grecs ou de paradis, selon les chrétiens : là y jouissaient d'une vie éternelle ceux des Égyptiens qui, grâce à leur déclaration d'innocence, avaient échappé à la vindicte du monstre dévoreur guettant au pied de la balance divine qui pesait les âmes des défunts, dans la grande salle du Tribunal d'Osiris.

 

     De sorte que dans leur conception eschatologique, ce que l'on pourrait appeler la première mort, la mort physique ici-bas, n'était qu'un passage en vue d'accéder à la belle harmonie dans l'Au-delà, en vue de bénéficier de la magnificence de la "Campagne des Félicités".

 

      Grâce ci-dessus à la célèbre représentation de la paroi est du caveau de sa tombe à Deir el-Medineh (TT 1), vous pouvez vous rendre compte de la vision qu'en eut par exemple, pour son épouse et pour lui-même, le maçon privilégié de la communauté des ouvriers de la "Place de Vérité"- entendez la nécropole royale thébaine - , que fut Sennedjem, sous le règne de Séthi Ier, à la XIXème dynastie. 

 

     Cette scène, ou une de ses semblables, accompagnait souvent sous forme de vignette le chapitre 110 du recueil de formules funéraires que je citai à l'instant et dans lequel, nommément, ces lieux célestes étaient évoqués :

 

     (...) Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour ; entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, (...) y être glorieux, y labourer, y moissonner, y manger, y boire, y faire l'amour, faire tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre (...)

 

 

     Parallèlement à ces deux mondes, les Égyptiens en concevaient un troisième : celui de la deuxième mort, bien plus crainte, bien plus redoutée dans la mesure où elle n'autorisait pas la seconde vie tant souhaitée. Ce trépas "définitif" était haï, exécré parce qu'il représentait la destruction du ba de ceux qui n'avaient pas respecté l'ordre et la justice, de ceux qui n'avaient pas vécu selon les préceptes de la Maât. 

 

     Il faut savoir que l'annihilation du ba, principe immatériel faisant partie de l'identité d'un individu, était consubstantielle à celles de son ombre et de sa puissance magique et débouchait sur l'impossibilité de devenir un "akh", un mort transfiguré, glorifié, - glorieux, comme l'indique la traduction de Paul Barguet ci-dessus. C'est-à-dire l'impossibilité d'être admis parmi les dieux pour y jouir de la vie éternelle.

 

     C'est ce que précise une autre composition funéraire, le Livre des Cavernes. On peut en effet y lire cette intervention de Rê, à propos de ceux qui n'ont pas été reconnus par le Tribunal divin (IX, 4) :

 

     Je siège dans le Bel Occident pour présider contre eux le tribunal, de manière à détruire leur ba, à exterminer leur ombre, à détruire leur corps, à leur ôter toute gloire.

 

     Risquant dès lors d'être avalés par la "Dévoreuse", monstre hybride qui n'attendait que cette éventualité, les Égyptiens, vous le comprendrez aisément, se devaient de tout tenter pour maîtriser cette deuxième mort, de tout tenter pour la dominer, pour y échapper. 

 

     Et c'est dans cet esprit qu'il nous faut envisager l'obligation de s'entourer dans la tombe, aux fins de perpétuer le souvenir des biens terrestres, d'un viatique pour l'Au-delà, que ce soit de nourriture ou d'objets pénétrés de pouvoirs apotropaïques. Dans cet esprit encore, l'impérieuse nécessité d'avoir entièrement placé sa vie terrestre sous l'égide de la Maât. Dans cet esprit enfin, la stricte observance des différents rites, dont l'indispensable pratique de la momification proprement dite, non pas pour cacher la destruction du corps, - évidence physique s'il en est ! -, mais pour avoir prise sur elle.

 

     De sorte qu'il convient de reconnaître que c'est sur la croyance en un certain nombre de gestes magiques que reposait le concept de seconde vie d'un individu : par la magie, le taricheute rassemblait sous l'aspect de momie les éléments constituant un être que son décès aurait pu séparer, dissoudre, anéantir ; par la magie, ce défunt ayant recouvré sa pleine intégrité physique, pouvait alors être considéré comme un nouvel Osiris et, dès lors, bénéficier d'une bienheureuse résurrection post mortem ; par la magie, à la fois de l'image et du Verbe, il avait l'assurance de subsister dans l'éternité même si, d'aventure, ses descendants omettaient d'assumer leurs devoirs cultuels.

 

 

     Au terme de ces deux derniers rendez-vous que nous nous sommes fixés, amis visiteurs, la semaine dernière et ce matin, j'espère avoir démontré que les Égyptiens de l'Antiquité jamais ne cherchèrent à occulter la mort : non seulement, ils la conçurent comme une réalité irrécusable mais, en outre, ils en firent la condition apodictique, sine qua non, diraient les latinistes, de la Vie, première ou seconde, ici-bas ou ailleurs ...

 

     Et d'ajouter, offrant ainsi plus ample audience à une théorie de mon ami Dimitri Laboury, Professeur à l'Université de Liège, qu'ils eurent de la mort et de l'existence souhaitée dans l'Au-delà une approche relativement optimiste : si les "maisons d'éternité" que les privilégiés se firent ériger, si l'embaumement dont ils furent l'objet, si les offrandes, essentiellement alimentaires, dont magiquement ils disposaient leur permirent de croire à une totale protection pour leur futur, à une pérennité sans tache, à une seconde vie bienheureuse, n'est-ce pas parce que celle qu'ils avaient connue sur terre leur avait pleinement satisfait ?

 

     Quel plus bel hommage, quel plus bel hymne à la Vie, - dans ses deux acceptions temporelles : celle d'avant la mort physique et celle d'après -, les habitants des rives du Nil ne nous offrent-ils pas là, eux qui intégrèrent la mort parmi les événements de l'existence de manière à accréditer leur croyance en une régénération, une renaissance, un éternel retour  ?

 

     Qui, après ces deux derniers rendez-vous précédant les vacances d'hiver, peut encore considérer un seul instant ces femmes et ces hommes qui tant aimaient la vie au point d'en souhaiter deux, comme des êtres hantés par le spectre de la mort ?   

 

     Va, afin que tu reviennes ! Dors, afin que tu t'éveilles ! Meurs, afin que tu vives !,

rencontre-t-on déjà dans diverses formules des Textes des Pyramides.

 

     Voilà qui résume parfaitement ce que l'égyptologue italien Sergio Donadoni nommait l'optimisme cosmique des Égyptiens ...  

 

 

***

 

 

     Je sais gré à Thierry Benderitter d'avoir accepté, dès le début de nos relations épistolaires, que je puise de son remarquable site OsirisNet l'un ou l'autre document iconographique, - dont celui qui aujourd'hui chapeaute notre conversation -, aux fins d'illustrer mes interventions ; et cela sans même le déranger pour lui en demander à chaque fois nouvelle autorisation.

     Merci Thierry pour la confiance dont tu m'as toujours honoré.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARGUET  PaulLe Livre des Morts des anciens Égyptiens, Paris, Éditions du Cerf, 1967, pp. 86-7 et pp. 143-5.

 

 

CANNUYER  Christian, Une rémanence de la "seconde mort" des anciens Égyptiens dans l'hagiographie copte ? in La langue dans tous ses états, dans Acta Orientalia Belgica XVIII, Michel Malaise in honorem, Liège, Société belge d'études orientales, 2005, pp. 263-4..

 

CARRIER  ClaudeTextes des Pyramides de l'Égypte ancienne, Tome I : Textes des Pyramides d'Ounas et de  Téti, Paris, Cybele, 2009, § 134 a, pp. 66-7.

 

 

DONADONI  Sergio, L'homme égyptien, Paris, Éditions du Seuil, 1992, p. 308. 

 

 

GUILHOU  NadineLa mort et le tabou linguistique et rituel en Égypte ancienne, dans MARCONOT J.-M. et AUFRERE S. H., L'interdit et le sacré dans les religions de la Bible et de l'Égypte, Montpellier III, Université Paul-Valéry, 1998, pp. 25-37.

 

 

LABOURY  DimitriL'Égypte et la mort. Rites et croyances funéraires dans l'Égypte antique, in Ombres d'Égypte. Le peuple de Pharaon, in Catalogue de l'exposition au Musée du Malgré-Tout, Treignes Éditions du Cedarc, 1999, pp. 53-9.

 

 

***

 

     À toutes et à tous, amis visiteurs, je souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année, d'excellentes vacances aussi pour certains et, à plus longue échéance, une profitable année 2017.

 

     Je vous propose d'éventuellement retrouver ÉgyptoMusée à partir du mardi 10 janvier prochain.

 

     Richard

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Mort et Au-delà ...
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13 décembre 2016 2 13 /12 /décembre /2016 01:00

 

Première Partie :

LA MORT APPRIVOISÉE

 

 

 

     En guise de fil conducteur, tout au long de cet automne, il fut peu ou prou question, amis visiteurs, du décès d'Antinoüs, le favori de l'empereur romain Hadrien, au IIème siècle de notre ère.  

 

     À présent qu'est clos le "dossier-enquête" que nous avions vous et moi ouvert à son sujet à la rentrée de septembre dernier, j'ai pensé intéressante l'idée de profiter des deux rendez-vous qui nous sont octroyés avant que débutent les vacances scolaires et se termine l'année 2016, pour, prenant appui sur deux articles que j'avais déjà proposé sur mon blog voici cinq ans, envisager à nouveaux frais le concept de mortalité chez les Égyptiens de l'Antiquité.

 

 

      Ah Ounas, tu ne peux donc partir mort (puisque) tu es parti vivant

 

peut-on lire dès l'apparition des premiers textes funéraires royaux, à la fin de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire donc, dans la pyramide d'Ounas, puis dans celles de ses successeurs immédiats, le nom du souverain étant évidemment interchangeable. 

(© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Unas_Pyramidentexte.jpg)

(© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Unas_Pyramidentexte.jpg)

 

     Ounas fut, je le rappelle incidemment, le premier des souverains de l'Égypte antique à souhaiter "tapisser" de textes les parois de la chambre sépulcrale de son imposante "demeure d'éternité" : composés de formules et d'incantations destinées à favoriser l'accession et la renaissance du roi dans l'Au-delà, ils constituent les plus anciens écrits funéraires de l'Humanité actuellement mis au jour.

 

     Lisez en filigrane que, dans leur plus grande majorité, les pyramides furent totalement anépigraphes et que seules celles des derniers dynastes de l’Ancien Empire, - six en tout -, et de certaines de leurs épouses, - six également -, présentèrent cet important corpus religieux qui, plus tard, au Moyen Empire, se perpétuera avec les Textes des Sarcophages puis, au Nouvel Empire, avec le Livre pour sortir au jour, - que certains égyptologues nomment encore erronément Livre des Morts.

 

     L'incipit que je viens de vous donner à lire, - §134 a, dans les relevés qu'ont  effectués et répertoriés les égyptologues - fut, chez Ounas et les souverains qui suivirent, gravé sur la paroi sud de la chambre funéraire : il entamait toujours les textes tournés vers le roi défunt qui, d'ouest en est, était censé les lire en quittant son sarcophage pour se diriger vers la sortie.

   

     Cette formule que feu l'égyptologue français Jean Leclant estimait décisive et qu'il proposait d'ailleurs de nommer "le Grand Départ" ; cette assertion qui pourrait, à nos esprits cartésiens, sembler éminemment paradoxale, je voudrais aujourd'hui la commenter, la développer de manière à tordre le cou à certaines idées préconçues ressassées ad nauseam et, à cette fin, vous affirmer haut et fort : NON !, les Égyptiens n'étaient pas morbides ! Ni macabres ! Ni par la mort obnubilés leur vie entière ; ni par elle tourmentés, hantés, obsédés !

 

     Mais à la différence de la majorité d'entre nous qui, la plupart du temps, nions même jusqu'à sa présence, nous ingéniant à l'ignorer, - alors que sur un plan purement philosophique notre finitude constitue sur cette terre la seule certitude dont nous puissions véritablement être assurés -, les habitants des rives du Nil antique ne s'en souciaient que pour mieux l'apprivoiser, pour mieux se préparer à cette seconde vie à laquelle ils croyaient, arguant du fait que leur présence ici-bas n'était que provisoire alors que là-bas, dans ces champs d'Ialou tellement prometteurs, elle serait éternelle.

 

     Certes, un peu comme nous qui, de litotes en circonlocutions, nous forçons à éviter une terminologie trop lourde de sens, les Égyptiens, plutôt que "mourir", préférèrent utiliser des verbes comme "s'éloigner", "quitter", "s'en aller" ou, plus fréquemment, "aborder", qu'il nous faut à la fois comprendre au sens littéral d'accéder, après avoir franchi le Nil, au bord opposé, sur la rive ouest où étaient le plus souvent aménagées les nécropoles ; et au sens figuré, voire populaire, de passer de l'autre côté ...

 

     En outre, usant d'une métalepse, ils appelaient les défunts les "vivants", considérant ainsi la mort comme une non-existence et distinguant ceux qui vivaient sur terre de ceux qui évoluaient là-bas, dans l'Au-delà, dans le Bel Occident, ainsi que plus poétiquement ils préféraient le nommer.

 

     Pratiquement, dans l'écriture hiéroglyphique, c'est par l'adjonction d'un "classificateur sémantique", vocable choisi par l'égyptologue belge, Professeur à l'Université de Liège, Jean Winand, pour désigner le déterminatif qui ne se prononce pas mais qui permet de comprendre de quelle catégorie lexicologique le terme fait partie, que s'indiqua la distinction : ainsi, le "vivant" qui est sur terre était identifié grâce au signe de l'homme accroupi  A3 (= A 3 dans la liste de Gardiner), tandis que le "vivant" qui était décédé se distinguait soit par le signe d'une momie couchée A54  (= A 54 de la même liste), soit par celui de l'homme assis sur un siège A50  (= A 50), tenant éventuellement le flagellum (A51   (= A 51), ces deux derniers personnages étant bien sûr momiformes.

 

      Les différentes esquives lexicographiques que nous pourrions d'ailleurs considérer comme une volonté d'occulter une réalité plus que désagréable, traduisaient en fait un concept ontologique essentiel : aux yeux des Égyptiens, l'être était foncièrement vivant mais évoluait dans deux espaces différents, l'ici-bas et l'au-delà.

Et entre les deux, la mort, qu'il faut comprendre comme une sorte de moment de transition.

 

     L'on rencontre, quand on feuillette le Livre pour sortir au jour des titres de chapitres tels que : Formule pour ne pas mourir une seconde fois dans le domaine des morts ou Formule pour ne pas périr, pour demeurer vivant dans le domaine des morts.

 

     Mourir deux fois ? Vivre parmi les morts ? Comment devons-nous appréhender semblables formulations pour le moins sibyllines ?

       

     C'est, de manière à clore notre discussion sur le sujet, ce que j'envisage de vous expliquer, amis visiteurs, lors de notre dernier rendez-vous de 2016, le mardi 20 décembre prochain.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARGUET  PaulLe Livre des Morts des anciens Égyptiens, Paris, Éditions du Cerf, 1967, pp. 86-7.

 

CARRIER  ClaudeTextes des Pyramides de l'Égypte ancienne, Tome I : Textes des Pyramides d'Ounas et de  Téti, Paris, Cybele, 2009, § 134 a, pp. 66-7.

 

GUILHOU  NadineLa mort et le tabou linguistique et rituel en Egypte ancienne, dans MARCONOT J.-M. et AUFRERE S. H., L'interdit et le sacré dans les religions de la Bible et de l'Égypte, Montpellier III, Université Paul-Valéry, 1998, pp. 25-37.

 

 

LABOURY  DimitriL'Égypte et la mort. Rites et croyances funéraires dans l'Égypte antique, in Ombres d'Égypte. Le peuple de Pharaon, Treignes, Catalogue de l'exposition au Musée du Malgré-Tout, Éditions du Cedarc, 1999, pp. 53-9.

 

 

LECLANT  JeanÉtat d'avancement (Été 1979) de la recherche concernant les nouveaux Textes des Pyramides de Téti, Pépi Ier et Mérenrê, in L'Égyptologie en 1979. Axes prioritaires de recherches, Tome II, Paris, Editions du Centre national de la Recherche scientifique, 1982, p. 34.

 

 

WINAND  JeanLes auteurs classiques et les écritures égyptiennes : quelques questions de terminologie, in La langue dans tous ses états, Acta Orientalia Belgica XVIII, Michel Malaise in honorem, Liège, Société belge d'études orientales, 2005, p. 103.


 

 

 

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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 01:00

 

 

 

Neuvième (et dernière) Partie : 

 

 

DES VÉRITABLES RAISONS

DE LA DIVINISATION ET DE LA ROYAUTÉ

ACCORDÉES À ANTINOÜS  ?

 

 

 

 

     " De nature divine, donc, Antinoüs, vous l'aurez compris ! Mais royale ? "

 

     C'est par ce propos conduisant à une question que, la semaine dernière amis visiteurs, nous mettions fin à notre pénultième entretien.

    

 

     Vous souvenez-vous que, lors de la rencontre du 11 octobre, je vous avais succinctement présenté les différentes faces de l'obélisque Barberini, sur le mont Pincio, à Rome ? Et notamment les tableaux qui chapeautaient chacune des deux colonnes de hiéroglyphes dont trois d'entre eux donnaient à voir Antinoüs, lui l'ancien esclave étranger d'un empereur romain philhellène, présenté "à l'égyptienne", c'est-à-dire vêtu du traditionnel pagne réservé aux souverains et coiffé, comme eux, du némès orné de l'uraeus royal.

     En outre, - et le détail me semble d'importance ! -, à chaque fois, le jeune homme se tient debout devant un dieu assis ; privilège, je le souligne, accordé aux seuls monarques égyptiens.

 

     J'ajouterai enfin que, sur la face sud où le texte hiéroglyphique fait état de la nature divine d'Antinoüs, les mots qui le terminent proclament nettement que : "c'est la semence d'un dieu qui se manifeste réellement dans son corps", puis, après un passage mutilé, évoque : "le ventre intact de sa mère". 

 

     Indéniablement, Hadrien,

 

Hadrien - Louvre, Ma 3131 - © Thierry Ollivier

Hadrien - Louvre, Ma 3131 - © Thierry Ollivier

 

 

- puisque je vous rappelle qu'il dicta ou à tout le moins suggéra au hiérogrammate mandé pour composer les textes de l'obélisque le contenu de ce qui devait y être gravé -, voulut faire comprendre au monde que son favori divinisé après son décès était né d'un dieu qui avait fécondé, non pas une déesse, mais une femme vierge ou n'ayant pas encore enfanté ; "ventre intact", précise le texte.

 

     Certains d'entre vous auraient raison de penser que cette assertion leur rappelle quelque chose ... 

     En effet, dans les croyances égyptiennes dont Hadrien semblait imprégné, il fut admis, depuis la Vème dynastie déjà, à l'Ancien Empire donc, que le souverain était le fruit d'une relation charnelle entre Rê, le dieu soleil, qui s'était pour l'occasion substitué au roi en titre, et la reine ; ce que les égyptologues nomment habituellement théogamie.

 

     C'est la raison pour laquelle, - j'eus quelques fois l'opportunité de le signaler -, devant le second des deux cartouches qui encadrent le prénom et le nom de chaque dynaste, devant son nom de naissance en fait, vous lirez cette formulation récurrente, la dernière des cinq de la titulature royale complète : "Sa-Rê", "Fils de Rê " ; le hiéroglyphe du canard signifiant Fils de, et celui du soleil personnifiant ici le dieu .

 

  

 

 

 

     Le berceau prétendument royal d'Antinoüs ainsi dévoilé aux yeux de tous, vous l'aurez compris, contribua de manière essentielle à asseoir la nature divine du disparu, à l'origine de l'apothéose à laquelle nous avons vous et moi accordé notre attention la semaine dernière.

 

     "De manière essentielle", viens-je d'avancer.

     Et si elle était plutôt spéculative ?

 

     Et si d'autres raisons que les sempiternels sentiments unissant l'empereur à son favori prônés par les historiens antiques, explication quelque peu simpliste en définitive, probablement motivée par des considérations vaguement moralisatrices ou franchement réprobatrices, étaient à prendre en compte ?

 

     Et si Hadrien, en homme de pouvoir avisé, en  pacificateur convaincu avait compris tout le bénéfice politique qu'il pourrait retirer et du décès inopiné d'Antinoüs à l'entame de son voyage en terres d'Égypte commencé à Alexandrie, et des funérailles tout imprégnées de rituels typiquement autochtones, momification comprise, et de l'élévation du jeune homme au statut de dieu égyptien mais aussi de lui offrir des origines royales, pour impérialement peser sur le cours de l'Histoire ? La grande Histoire, celle qui, en 130 de notre ère et depuis le siècle précédent déjà, secouait Alexandrie, tout en ayant des répercussions sur le reste de l'Égypte, voire dans le bassin méditerranéen oriental tout entier.

 

     

 

     C'est en ce sens que s'engage la réflexion de feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier que, parmi d'autres sources, j'ai souvent sollicité pour cheminer avec vous dans ce "dossier-enquête".

 

     Résumons les grandes lignes de cet important épisode de l'histoire commune des Égyptiens, des Grecs et des Juifs en appelant à la barre Joseph Mélèze-Modrzejewski, Professeur émérite d'Histoire ancienne à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne et, entre autres titres, Professeur d'Histoire du judaïsme à l'Université libre de Bruxelles.

 

     C'est essentiellement après la conquête de l'Égypte et la création de la ville d'Alexandrie par le roi de Macédoine Alexandre le Grand, en 331, avant notre ère, - souvenez-vous, j'en avais expliqué la genèse lors de notre visite de l'exposition au Musée royal de Mariemont, en avril 2013 -, que dans ce maelström de peuples et de structures politiques et religieuses si différents, pour la première fois, Grecs et Juifs d'Égypte cohabitent harmonieusement au point que l'on peut parler d'une acculturation éminemment réussie pour ces derniers, auxquels les souverains Ptolémées, successeurs d'Alexandre, avaient assuré d'un entier respect de leur identité et de leurs coutumes, conduisant à ce qu'approximativement un tiers de la population de la ville, - 180.000 habitants sur 5 à 600.000 -, soit juive.

 

     Au point aussi que le judaïsme, comme l'explique le Professeur Mélèze-Modrzejewski, dans un article de 1996 référencé dans ma bibliographie infrapaginale, constituera une composante fondamentale de la civilisation hellénistique.

 

     Malheureusement, dès que l'Égypte devint province romaine, à partir de 30 avant notre ère, la situation se dégrada progressivement pour les Juifs : si l'année 66 de notre ère voit déjà le dramatique écrasement d'une rébellion menée à Alexandrie, de 115 à 117, après un soulèvement des Juifs de Cyrénaïque, dégénérant en guerre implacable ravageant jusqu'à l'Égypte entière, la répression fut totale : ce seront massacres de populations et destructions de bâtiments de culte, - comme la synagogue d'Alexandrie -, sans compter l'anéantissement pur et simple du judaïsme hellénisé sur le sol égyptien. 

 

    Et c'est dans ce climat pour le moins délétère qu'Hadrien débarque en 130 de notre ère au sein d'une ville cosmopolite administrée par Rome, je le rappelle, pansant à peine ses plaies, et que très peu de temps après décède Antinoüs. 

 

     L'empereur, souvenez-vous, sacrifiera donc immédiatement aux rites égyptiens locaux pour procéder aux funérailles de son protégé !

     Égyptophilie exacerbée dans le chef du monarque ? 

     Je ne pense pas, non !

 

      À l'instar du Professeur Grenier, j'y verrais plus certainement une volonté délibérée prise aux fins de contrer les avancées d'une secte en développement, aux prétentions universelles, dans laquelle une religion et son chef, lui aussi proclamé "homme-dieu", - un certain Jésus de Nazareth -, prétendument faiseur de miracles, essayaient de s'imposer dans les milieux judéo-chrétiens d'Alexandrie ; ce qui ne plut guère ni aux Grecs, ni aux Romains, ni aux Égyptiens de souche qui y vivaient.

 

     Comme évidemment ne plurent pas davantage aux Chrétiens eux-mêmes la nature et les pouvoirs jugés concurrents, partant rivaux, accordés à Antinoüs, suite à la prise de position impériale de l'élever tout à la fois au rang d'un roi et à celui d'un dieu, guérisseur et sauveur ; pouvoirs, en revanche, bien accueillis par Grecs, Romains et Égyptiens qui voyaient en eux le coup de pied décisif porté dans la fourmilière judéo-chrétienne viscéralement ennemie, non seulement d'Alexandrie mais également du pays tout entier

 

     Ceci posé, je me dois à la vérité d'ajouter que quand le christianisme finit par s'imposer, quand l'Empire romain devint donc définitivement chrétien, au IVème  siècle de notre ère, les édits de Théodose Ier, à l'extrême fin du siècle, proscrivirent les dieux égyptiens tels Osiris et Isis, par exemple. Officiellement bannis, évidemment stigmatisés qu'ils furent en tant que "païens", décision fut prise de détruire leurs lieux de culte : à Alexandrie notamment, ce fut le Sérapéum, à Canope, divers temples, alors qu'ailleurs en Égypte, de nombreux sanctuaires sacrés furent mués en églises : le polythéisme se devait de faire place au christianisme devenu par décision impériale seule religion d'État !

 

      Pour revenir à Hadrien, posons-nous la question de savoir si spéculatives furent la divinisation et la royauté prodiguées à Antinoüs, après son décès prématuré ; si elles relevèrent d'une habile stratégie politique dans le chef de l'empereur que le hasard et les circonstances permirent ...

 

     À l'heure de clore définitivement ce "dossier-enquête", je le crois profondément.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 59-73.

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80.

 

 

MALAISE  Michel, Un panorama des cultes isiaques, recension de l'ouvrage de BRICAULT Laurent, Les cultes isiaques dans le monde gréco-romain, dans Chronique d'Égypte (CdE) XCI, Fascicule 181, Bruxelles, A.E..R. E ., pp. 145-65.

 

 

MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI  JosephLa communauté juive, dans Alexandrie, lumière du monde antique, dans Dossiers d'Archéologie n° 201, Dijon, Ed. Faton, mars 1995, pp. 44-8.

 

 

MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI  JosephAlexandrie entre l'Égypte et la Grèce, dans GRANDET Pierre, L'Égypte ancienne, Paris, Seuil, Points Histoire H 231, 1996, pp. 189-99.

 

 

MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI  JosephLes Juifs d'Égypte, de Ramsès II à Hadrien, Paris, P.U.F., Quadrige, 1997.

 

 

 

 

 

 

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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

Huitième Partie : 

 

 

DE L'APOTHÉOSE D'ANTINOÜS

 

 

 

 

 

     Expériences avec le temps : dix-huit jours, dix-huit mois, dix-huit années, dix-huit siècles. Survivance immobile des statues, qui, comme la tête de l'Antinoüs Mondragone, au Louvre, vivent encore à l'intérieur de ce temps mort.

 

 

 

     Combien de fois, en parcourant divers textes de - ou consacrés à -  Marguerite Yourcenar ces derniers mois, n'ai-je pas croisé cet Antinoüs-là, portant, pour le différencier de bien d'autres, l'appellation "Mondragone", du nom de la luxueuse villa que la famille Borghèse, à qui Napoléon Ier avait acheté l'oeuvre en 1807, possédait sur la colline du Pincio, à Rome ?  Et toujours, pour insister sur le fait que la romancière, dès sa prime adolescence, ne manqua jamais quand l'occasion s'en présentait, d'aller la voir et la revoir au Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Musée du Louvre, tant elle en appréciait et la finesse d'exécution et la froide beauté.

 

     C'est d'ailleurs à son propos qu'à la page 323 de ses Carnets de notes de Mémoires d'Hadrien, elle évoque la survivance immobile des statues, que j'ai choisi d'à nouveau mettre en exergue ce matin.

 

     Vous pensez bien, amis visiteurs, alors que nous arrivons doucement au terme du "dossier-enquête" de cet automne, que je me devais de vous offrir l'opportunité d'aussi l'admirer.

 

Antinoüs "Mondragone" - Louvre, Ma 1205 -  d'après © Hervé Lewandowski

Antinoüs "Mondragone" - Louvre, Ma 1205 - d'après © Hervé Lewandowski

 

     Pourquoi plus spécifiquement conférer une portée osirienne à l'apothéose d'Antinoüs ?, constitua une des questions que nous nous posâmes, vous et moi, souvenez-vous, au moment de prendre congé la semaine dernière après avoir simplement évoqué la divinisation, encouragée par Hadrien, de son favori accidentellement noyé dans le Nil, en 130 de notre ère.

 

     Pour y répondre, je préciserai dans un premier temps qu'en Égypte, toute personne qui décédait de manière accidentelle, - cela sous-entendant toute personne pour laquelle un dieu, Amon le plus généralement mais pas uniquement, avait décrété l'interruption immédiate de la durée de vie -, était à titre posthume proclamée "hesy", qu'il est convenu de traduire par : "Bienheureux", 

     C'est d'ailleurs ainsi qu'il vous a précédemment fallu comprendre les propos que nous avons lus au haut de la face est de l'obélisque Barberini :

 

     Le Bienheureux, l'Osiris Antinoüs, justifié ! (...) son coeur était intrépide comme [celui d'] un [homme] aux bras vigoureux [quand] il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort

 

     Souhaitant toutefois être complet, j'ajouterai qu'une négociation était parfois admise qui visait, par accord entre l'instance divine et l'éventuel futur mortel, à lui consentir un laps de temps supplémentaire ; sursis dont ne bénéficia manifestement pas Antinoüs, qui fut irrévocablement contraint de rallier le monde de dieux aux fins de vivre son éternité à leur côté.   

 

      Si, parmi les possibilités de mort accidentelle, la noyade dans le fleuve semble avoir été la plus fréquente, celui qui en avait été victime devenait une divinité, immédiatement assimilé qu'il était alors à Osiris. 

 

     Dans un second temps, permettez-moi de brièvement rappeler ce qu'ici ou là, j'ai déjà expliqué : bien des documents d'époque nous distillent des fragments du mythe osirien, à commencer par les corpus funéraires que sont les Textes des Pyramides, évidemment les premiers sur ce sujet, mais aussi les Textes des Sarcophages et, dans la foulée, certains exemplaires du Livre pour sortir au jour, plus connu sous l'appellation erronée de Livre des Morts. La geste légendaire d'Osiris, nous la découvrons également grâce à plusieurs fragments de versions égyptiennes, entre autres celle du Papyrus Jumilhac.

 

    Cet imposant corpus à caractère religieux constitue un fonds commun de mentions, d'évocations, d'allusions parfois bien différentes de ce que relatera plus tard, au début du IIème siècle de notre ère, l'écrivain d'origine grecque Plutarque (46-125), dans son traité sur Isis et Osiris, - De Iside et Osiride -, en fournissant un texte suivi, synthétique et exégétique de première importance : il s'agit non seulement de la recension la plus complète que nous possédions de ce récit mythique mais, en outre, l'on se rend maintenant compte qu'à moult reprises, elle a été corroborée par de nouveaux documents mis au jour et traduits depuis par les égyptologues. 

 

     Résumons-là une fois encore : Osiris, roi-dieu de la quatrième génération dans la cosmogonie égyptienne succéda à son père Geb, dieu de la terre. Osiris était l'époux de sa soeur jumelle, Isis, et le frère de Seth, considéré comme un rival, comme l'incarnation du chaos, le parangon du désordre et qui n'eut de cesse de tenter d'éloigner Osiris du pouvoir.

     Lors d'une fête, usant d'un subterfuge, il promit d'offrir un coffre de toute beauté, - en réalité préalablement conçu aux mensurations d'Osiris -, à celui qui parviendrait à s'y coucher aisément.

     Vous imaginez la suite : à peine Osiris étendu à l'intérieur, son frère haineux en referma le couvercle et s'empressa de jeter ce cercueil improvisé dans le Nil.

 

     Mise au courant, Isis, la pleureuse de son frère comme la définissent les textes, partit à la recherche de son époux dont, après maintes péripéties, elle retrouva la trace à Byblos, en Phénicie. Ayant repris possession du coffre, elle le ramena en terre égyptienne aux fins d'inhumer le corps captif. Mais le fratricide veillait. Parvenant à subtiliser le cadavre, il le dilacéra cette fois en plusieurs morceaux qu'il jeta dans le fleuve, les dispersant ainsi à travers tout le pays.

 

     À partir d'ici, les versions diffèrent : quand le Papyrus Jumilhac recense 14 morceaux disséminés, quand Plutarque en répertorie 36, d'autres sources en détaillent 42, ce qui correspond exactement au nombre des nomes que comptaient la Haute et la Basse-Égypte réunies.

 

     Quoi qu'il en soit de cette symbolique mathématique, l'épouse éplorée, reprit à nouveau sa quête, sillonnant inlassablement l'ensemble du territoire. Elle réussit à récupérer tous les membres épars, en ce compris le sexe, avalé qu'il avait pourtant été par un oxyrhynque.

     Usant de pouvoirs éminemment magiques, Isis put dès lors rétablir le dieu dans sa corporalité, lui permettant de recouvrer la vie, - et même de procréer ! -, en dépit d'un coeur qui physiquement ne battait plus.

 

 

     L'existence, celle des hommes comme celle des éléments de la Nature, n'étant ici-bas qu'un passage aux yeux des Égyptiens de l'Antiquité, la disparition d'Antinoüs, - à l'instar de tout particulier décédé, sorti apaisé puisque verdict en sa faveur il y eut après sa comparution devant le Tribunal de l'Au-delà : c'est le sens à donner à "justifié", dans l'extrait du texte de l'obélisque Barberini, ci-dessus -, permit prématurément dans ce cas au jeune homme de devenir un nouvel Osiris, assimilé à ce dieu qui meurt et renaît ou, plutôt, qui accède à une seconde forme de vie, éternelle celle-là, reconquérant sa souveraineté après avoir vaincu la mort, après en avoir triomphé. 

 

     Et comme tout Égyptien également reconnu "bienheureux", anonyme ou dont le nom est passé à la postérité, - (notamment Imhotep ou Amenhotep fils de Hapou que j'ai cités la semaine dernière) -, Antinoüs fut reconnu en tant que divinité apte à guérir les maux du corps et de l'âme de ceux qui, ici-bas, sollicitaient ses pouvoirs apaisants en provenance de l'Au-delà ; l'ancêtre en quelque sorte, mutatis mutandis, de ces souverains thaumaturges que connurent le Moyen Âge et la Renaissance, en France et en Angleterre, et auxquels en 1924 l'historien français Marc Bloch consacra une étude magistrale.

 

 

     De nature divine aux yeux de tous, donc, Antinoüs, vous l'aurez compris !

     

    Mais royale ? Car là réside la seconde des deux questions, la dernière en réalité de notre "dossier-enquête", que nous nous posâmes vous et moi au moment de prendre congé la semaine dernière : quelles furent, dans le chef d'Hadrien, les motivations qui le poussèrent à offrir une origine royale à son protégé ?  

 

 

     C'est ce qu'il m'agréerait de vous expliquer lors de notre rendez-vous du 6 décembre prochain, amis visiteurs mais rassurez-vous : si d'Antinoüs, l'empereur romain fit un dieu et un roi, personnellement, je ne me référerai point à la légende de ce jour précis pour lui conférer le statut de saint aux cadeaux récompensant la sagesse des enfants !  

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

ASSMANN Jan, Mort et au-delà dans l'Égypte ancienne, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, pp. 47-52.

 

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55 ; ID. 64 et note 23.

 

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Carnets de notes de Mémoires d'HadrienParis, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, p. 323.

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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

Septième Partie : 

 

 

PROPOS INTRODUCTIFS À 

L'APOTHÉOSE D'ANTINOÜS

 

 

     Après avoir lu ensemble, les 6, 13 et 20 septembre, trois larges extraits du remarquable roman Mémoires d'Hadrien, de Marguerite Yourcenar ayant l'Égypte pour toile de fond, nous avons tenté vous et moi, amis visiteurs, de cerner plus avant la personnalité de l'empereur romain qui éleva un jeune esclave bithynien du nom d'Antinoüs, au rang insigne de favori. 

 

     J'aime à rappeler que mon choix d'ouvrir et de mener à son terme un "dossier-enquête" sur différentes facettes de l'histoire commune de ces deux hommes, ne constitue en rien le fruit d'un hasard saugrenu, voire malsain ou marqué au coin d'un quelconque prosélytisme, - comme il me l'a été souligné en privé -, mais ressortit à ma volonté de vous permettre de mieux comprendre qui ils furent, et ce, en prenant prétexte de la présence d'un très beau buste prêté par le Musée du Louvre au Musée royal de Mariemont, à Morlanwelz, en province de Hainaut belge pour l'exposition à laquelle je vous avais, au printemps dernier, convié de m'accompagner : Dieux, génies et démons en Égypte ancienne ; importante manifestation qui a fermé ses portes avant-hier, dimanche 20 novembre. 

 

Antinoüs au némès - Louvre, (inventaire : Ma 433)

Antinoüs au némès - Louvre, (inventaire : Ma 433)

 

   

     Parce que je soupçonne notre enquête plus longue qu'initialement prévu, je voudrais, au terme des deux grandes premières questions traitées, résumer aujourd'hui à grands traits, non seulement pour ceux de mes visiteurs à qui un chapitre aurait échappé mais aussi pour ces quelques nouveaux lecteurs qui se sont manifestés sur mes pages Facebook, ce dont il a été question jusqu'ici.

 

     Sachez déjà d'emblée que je l'ai scindée en deux grandes sections : à la première, j'ai donné pour titre Les devenirs d'Antinoüs : De la fiction romanesque à la réalité archéologique

     Quatre parties la composait : les trois extraits de l'oeuvre littéraire que je viens de citer, - fiction romanesque, donc -, auxquels le 27 septembre, je tins à ajouter une ultime partie constituant une première réalité archéologique : donner à voir le buste du Louvre et ses détails typiquement égyptisants.

 

     Quant à la seconde section, le coeur même du "dossier-enquête", je l'intitulai : Les devenirs d'Antinoüs : De la réalité archéologique à une certaine vérité historique

     Jusqu'à présent, six parties s'y sont succédé : une première, le 4 octobre, vous proposa la chronologie des déplacements d'un document exceptionnellement intéressant, livre de pierre "racontant" l'histoire d'Antinoüs et d'Hadrien, l'obélisque Barberini, érigé sur le mont Pincio, à Rome.

     Une deuxième, le 11 octobre, attira plus spécifiquement votre attention sur la finalité des tableaux supérieurs et des textes hiéroglyphiques qui couvrent les quatre faces de ce monument ; cette "introduction" en deux temps permettant d'enfin tenter de répondre à une première question : où se trouve la tombe qu'Hadrien fit ériger pour Antinoüs ?

     La troisième partie, le 18 octobre, énuméra et analysa les différentes hypothèses des historiens et archéologues qui cherchèrent, et cherchent toujours -, l'emplacement de ce tombeau.

     Quant à la quatrième partie, le 25 octobre, elle me permit de suggérer la dernière opinion en date, suivant en cela une très pénétrante étude menée il n'y a guère par feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier.

     Les cinquième et sixième parties, les 8 et 15 novembre, eurent pour centre d'intérêt la deuxième question que nous nous sommes posée : dans quelles circonstances Antinoüs a-t-il trouvé la mort ? 

 

     Voilà donc amis visiteurs, sempiternel procédé pédagogique, je vous le concède, une synthèse du chemin que nous avons parcouru de conserve, avant d'entamer ce matin un troisième thème de réflexion : l'apothéose d'Antinoüs, comprenez : sa divinisation, imposée par Hadrien lui-même. 

 

    En effet, si au début de son règne, en matière religieuse, l'empereur promut tout naturellement les cultes romains traditionnels ; si, suite à son premier voyage en Orient, en philhellène avéré, il afficha ferveur certaine pour différents dieux grecs, ainsi que pour les mystères d'Éleusis, ce ne sera qu'après son séjour en terres égyptiennes, en 130 de notre ère donc que, peut-être plus qu'il n'eût convenu car au détriment des anciens cultes, il privilégia exclusivement les croyances et les rites égyptiens.

         Son engouement fut tel que, éminemment meurtri par la disparition de son favori, vous l'avez compris, il souhaitera, entre autres décisions, l'élever au rang d'un dieu et d'instamment encourager son culte dans tout l'empire ... pour ne pas dire : imposer !     

 

     Certes, le procédé n'était pas neuf : si j'en crois le Professeur Grenier, une étude sur le sujet recense quelque trois cents personnes, - philosophes, poètes, athlètes, guerriers notamment mais aussi courtisanes et autres gitons -, qui dans le monde gréco-romain antique furent ainsi divinisés  par un puissant, voire par une cité.

     Cicéron, fou de chagrin après la mort de sa fille, ne se mit-il pas un temps en tête lui aussi de la faire héroïser ?

 

     Avant cela, en Égypte même, Imhotep, l'architecte de la toute première pyramide, celle dite "à degrés" du roi Djoser, ne jouit-il pas également du statut de déité à partir du premier millénaire avant notre ère ? Je pourrais aussi épingler, parmi ces divinisés égyptiens, peu ou prou connus, Amenhotep, fils de Hapou, vizir d'Amenhotep III, Isi d'Edfou, Heqaïb, d'Éléphantine ou encore Kagemni, de Memphis ...

     Sans oublier ceux des animaux qui bénéficièrent tout autant de semblables honneurs, comme certains taureaux Apis, certains chats, etc.

      

     Pour l'heure, je présume qu'il ne vous aura point échappé, si vous avez attentivement observé le buste du Louvre (Ma 433), que le socle qui le supporte, indiquant "Osiris ex Antinoo", donne clairement à comprendre que le jeune homme fut assimilé à Osiris ou, pour être plus précis, devint un Osiris.

     J'y reviendrai ...

 

      Résumons-nous avant de prendre congé : Hadrien, empereur de Rome, d'origine andalouse, et fort imprégné d'hellénisme, fit diviniser un jeune esclave provenant de Bithynie, en Asie mineure, l'identifiant à un dieu égyptien et le pourvoyant d'un culte empreint de rites égyptiens, tout en espérant une reconnaissance universelle notoire et probablement éternelle dans la mémoire collective.

 

     Quelles furent les motivations de semblable démarche dans le chef du puissant monarque ? 

     Et pourquoi diantre plus spécifiquement conférer une portée osirienne à cette apothéose  ?

 

     C'est ce que je m'emploierai à vous expliquer, amis visiteurs, à partir du mardi 29 novembre prochain ...

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BEAUJEU  Jean,  La religion romaine à l'apogée de l'Empire : I. La politique religieuse des Antonins, Paris, Belles Lettres, Collection Guillaume Budé, 1955, pp. 96-102.

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55 ; ID. 64 et note 23.

 

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80.

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2016 2 15 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

Sixième  Partie : 

 

 

CIRCONSTANCES DU DÉCÈS D'ANTINOÜS :

 

D'UNE PRÉPOSITION À UNE PROPOSITION ...

 

 

 

 

 

     " Ne regardez pas le lion qui passe

     Regardez seulement quand il est passé "

 

 

 

     N'allez pas vous imaginer, amis visiteurs, que, tout récemment sorti des caves de Bourgogne, j'aie déjà fait un sort aux quelques bouteilles emportées en souvenir de mon séjour murisaltien

 

LES DEVENIRS D'ANTINOÜS : DE LA RÉALITÉ ARCHÉOLOGIQUE À UNE CERTAINE VÉRITÉ HISTORIQUE

 

au point de goualer devant vous cette aimable comptine ! D'ailleurs, vous auriez remarqué que, si tel avait été le cas, il eût été bizarre que je substituasse un lion à un renard.

 

     Non, si je me suis autorisé ce petit clin d'oeil, c'est en parfaite connaissance de cause ... égyptologique.

 

      Nul n'ignore plus, j'espère, que l'écriture hiéroglyphique des anciens Égyptiens se composait de dessins faisant essentiellement état de leur environnement quotidien et en particulier du monde animal, au sein duquel, ce fauve bénéficia d'une valeur symbolique très importante, associé directement qu'il fut à la royauté mais aussi au monde divin.

     À lui seul, dans la liste recensée des signes hiéroglyphiques, 45 occurrences en sont proposées, le figurant assis, debout, seul ou flanqué d'un quelconque accessoire.

 

     Pour établir une première distinction, l'habitude a été prise de dissocier le lion "couché" du lion "passant", ce dernier étant représenté sur ses quatre pattes, dans la position manifeste de la marche. 

 

     C'est ainsi précisément, vous l'avez constaté la semaine dernière avec une des phrases gravées dans la colonne de droite de la face est de l'obélisque Barberini, sur le mont Pincio, à Rome, qu'il nous apparaît.

 

Rome : obélisque du Pincio - Face est : inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© Association des Amis de Saint-Estève)

Rome : obélisque du Pincio - Face est : inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© Association des Amis de Saint-Estève)

 

     Ce qu'alors je me suis évidemment bien gardé de vous révéler, c'est que ce passage qui, translittéré se lit, je le rappelle, Ssp-n=f  wDw.t  nt  nTrw  m  tr  Aw=f , est précédé d'un autre que je vous propose maintenant de découvrir dans son intégralité et dans la traduction qu'en donna feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier en 2014 :  

 

     Le Bienheureux, l'Osiris Antinoüs, justifié ! Il était devenu un éphèbe au beau visage qui mettait les yeux en fête (...) son coeur était intrépide comme [celui d'] un [homme] aux bras vigoureux [quand] il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort

 

     Vous pourriez croire qu'à l'instar de ce qu'il est habituel de lire dans ce type de panégyrique controuvé, les allusions laudatives à la vigueur du jeune Bithynien soient convenues, révérant avec une exagération certaine et sa force et sa bravoure, si la littérature papyrologique ne nous avait laissé sur un événement précis quelques documents d'importance, rédigés en grec, traditionnellement nommés "Oxyrhynchus Papyrus" parce que les premiers furent découverts au début des années 1880 sur le site d'Oxyrynchos (Oxyrhynque), à quelque 160 kilomètres au sud du Caire actuel.

 

     Sur l''un d'eux, le P. Oxy. 1085, le poète Pancratès narre, sous une forme épique faisant tout à la fois la part belle à maints détails réalistes qu'à des propos confinant au merveilleux, la traque d'un lion sévissant dans la partie du désert libyque proche d'Alexandrie qu'effectuèrent en 130 Hadrien et Antinoüs ; Hadrien qui, avec ou sans son jeune ami, fut, si je me réfère à d'autres sources écrites antiques ou au célèbre tondo visible sur une des faces de l'Arc de Triomphe de Constantin, à Rome, grand amateur de ce sport cynégétique auquel, j'aime à le souligner, s'adonnèrent également avant lui nombre de souverains d'Égypte.

 

Tondo de l'Arc de Constantin (© http://latogeetleglaive.blogspot.be/2014/04/antinous-le-bel-amant-dhadrien.html)

Tondo de l'Arc de Constantin (© http://latogeetleglaive.blogspot.be/2014/04/antinous-le-bel-amant-dhadrien.html)

 

     Un autre document trouvé à Oxyrhynchos, le P. Oxy. 4352 cette fois, semble fournir la conclusion de cette chasse particulière dans la mesure où le vers 10 indique clairement que : Il s'était hâté vers le Nil  pour y laver le sang léonin.

 

     (J'ajouterai qu'à cette mémorable traque, dans son roman Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar consacra quelques belles pages ...) 

 

     Ce n'est évidemment pas un hasard, amis visiteurs, si je viens de rapidement évoquer l'exploit des deux hommes qui se partagent les textes hiéroglyphiques des quatre faces du monolithe du Pincio  : en effet, aux yeux de Jean-Claude Grenier, le dénouement de cette partie de chasse explique les raisons réelles du décès du jeune homme.

 

     Revenons, voulez-vous à la paléographie et à ce passage de l'obélisque romain mentionnant la mort d'Antinoüs, empreint d'un certain laconisme, je vous le concède mais qui, remarquez-le néanmoins, met l'accent sur la rapidité de la disparition. Détail cardinal, il se termine par la présence, pour le moins grammaticalement bizarre, du hiéroglyphe d'un lion passant, soit dans l'attitude de la marche.     

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

 

     Mais ce n'est pas tant sa position qui m'interpelle que la raison de sa présence ; puis, sa signification réelle.

 

     Sa présence, donc. Sachez qu'il a été choisi par le hiérogrammate afin d'exprimer notre préposition "pour" (... il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort), préposition plus habituellement notée en égyptien ancien par le hiéroglyphe du hibou.

 

     De sorte que le Professeur Grenier, conforté qu'il fut par Madame Annie Gasse, une de ses collègues égyptologues, vit là un probable jeu graphique, ainsi qu'il le définit lui-même, insinuant de manière tout à la fois subreptice et allusive, que le lion, - comprenez la chasse au lion à laquelle Antinoüs prit une grande part et, semble-t-il, posa le geste final et décisif ! -, fut la raison consubstantielle à sa noyade dans le Nil.

 

     En effet, du sang giclant de l'estocade ultime, le bel éphèbe éclaboussé, quoi de plus naturel, voulut se laver et plongea dans une eau qui, après les efforts consentis lors de ce combat pour le moins inégal, dut le glacer et très probablement provoquer l'hydrocution fatale.

 

     Tout simplement ; tout bêtement, oserais-je dire ! Rien qu'un accident ! 

     Hadrien ne l'avait-il pas affirmé, qu'en ce temps-là personne ne voulut croire ?

     Accident malencontreux, déplorable certes, mais accident tout à fait inopiné !      

 

 

     Voilà donc, selon les dernières études du Professeur Grenier qui, toutefois, ne rencontrent pas nécessairement l'unanimité dans le monde égyptologique, je tiens à le souligner au passage, la cause véritable, par-delà toutes les supputations précédemment avancées, du décès d'Antinoüs.

 

     Libre à vous, bien évidemment, amis visiteurs, de vous y rallier ou pas.

 

     Pour ce qui me concerne, exonérant définitivement l'empereur de toute malveillance criminelle vis-à-vis de son protégé, elle me convainc essentiellement pour deux raisons, la première ressortissant au domaine de la paléographie : le hiéroglyphe du lion passant qui fait office de préposition dans l'extrait du texte de l'obélisque constitue à mes yeux un indice évident, même si quelque peu cryptographique, de la proposition de l'accident pour expliquer la mort par noyade ; d'où le titre à l'assonance souhaitée que j'ai donné à ce chapitre et qui, peut-être, vous a ce matin paru sibyllin. 

 

     La seconde raison relève du contexte historique romain : permettez-moi, pour clôturer cette question du présent "dossier-enquête", de vous l'exposer en quelques mots.

 

    En 136 de notre ère, trois ans après son instauration, l'éminent Collège funéraire et cultuel de Lanuvium, association romaine dont les membres promeuvent, entre autres activités, le culte des personnes divinisées de la Maison impériale, inscrivit dans son règlement interne une clause qui proclamait l'interdiction drastique d'inhumer les morts volontaires. Or il vous faut savoir qu'un des patrons protecteurs de cette assemblée constituée en 133 n'était autre qu'Antinoüs, décédé trois ans plus tôt.

 

     Vous paraît-il concevable qu'en guise de divinité tutélaire, une telle institution se choisisse un homme, fût-il favori en titre du monarque régnant, qui se serait délibérément suicidé ?

 

     À moi, non !

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55.

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80.

 

 

KOEMOTH Pierre P., Antinoüs en Égypte : une approche numismatique, Genève, BSEG 28 (2008-10), pp. 59-79.

 

 

VOISIN  Jean-Louis, Apicata, Antinoüs et quelques autres - Notes d'épigraphie sur la mort volontaire à Rome,  MEFRA (Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité), tome 99, n° 1, 1987, pp. 262-6

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Mémoires d'HadrienParis, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 203-6.

 

 

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8 novembre 2016 2 08 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

 Cinquième  Partie : 

 

DES CIRCONSTANCES POSSIBLES DU DÉCÈS D'ANTINOÜS

 

 

 

 

    Je l'ai expliqué pour autant qu'Hadrien pouvait se l'expliquer, pour autant que je me l'explique moi-même. D'abord, Antinoüs a dû croire à la valeur de son sacrifice. Et il se peut aussi que dans sa situation de favori le suicide quasi rituel ait été une porte de sortie. Il échappait au vieillissement, à l'usure de la passion, à l'odieux des intrigues de cour ."

 

 

     C'est en ces termes que dans Les Yeux ouverts, ouvrage référencé dans ma bibliographie infrapaginale, Marguerite Yourcenar répond à la question de Matthieu Galey, avec lequel elle s'est entretenue à plusieurs reprises : Quelle est la part d'hypothèse dans la mort d'Antinoüs ? Quelle est votre explication de son suicide ?  

 

     Suicide ? Ai-je bien lu ?

     Suicidé, le jeune éphèbe d'une vingtaine d'années retrouvé mort dans le Nil ?

     Assurément, fiction romanesque que cela !

 

     Qu'indique donc la seule source véritablement contemporaine de l'événement, l'obélisque du Pincio, à Rome ?

 

     

Obélisque du Pincio - Face est : tableau supérieur et 1ère partie des deux colonnes gravées d'inscriptions - (© Photo : Raymond Monfort)

Obélisque du Pincio - Face est : tableau supérieur et 1ère partie des deux colonnes gravées d'inscriptions - (© Photo : Raymond Monfort)

 

     C'est en effet à  nouveau vers ce monument que, dans un premier temps, je vous propose de tourner nos regards, cette fois sur la face est, opposée à celle que nous avons quelque peu décryptée les semaines précédentes : vous ne pouvez certainement plus ignorer, amis visiteurs, que, depuis la rentrée de septembre, après ma relecture cet été du remarquable roman Mémoires d'Hadrien de l'immense romancière d'origine belge, je me suis, - et vous ai, je l'espère - offert le plaisir, au départ, entre autres divers documents, d'études menées et publiées par feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier depuis les années '80, d'ouvrir un "dossier-enquête" dont nous rédigeons progressivement les pages pour tenter d'élucider un certain nombre de questions au sein desquelles Hadrien, empereur romain du IIème siècle de notre ère et Antinoüs, son jeune favori bithynien, font incontestablement figure de héros cardinaux.

 

     Et précisément, le tableau supérieur du monolithe romain nous montre Antinoüs, toujours vêtu et coiffé à l'égyptienne, toujours debout d'un côté d'une table d'offrandes face à un dieu assis, Thot cette fois, à tête d'ibis, - (ibiocéphale) -, auquel il tend dans sa main droite ouverte une figuration du coeur-ib.

 

     Le dieu, couronné d'un disque solaire, maintient de la main gauche le même sceptre que celui que nous avons vu précédemment sur la face ouest et, de la droite, dépose sur le coeur-ib la représentation du souffle de vie, - les signes ankh et tchou combinés -, confirmant ainsi par l'image le petit texte hiéroglyphique incisé verticalement devant lui : Je fais pour toi que ton coeur vive tous les jours.

 

     Ceci posé, c'est de ce que le lapicide grava dans les deux colonnes de hiéroglyphes qui se déploient sur ce côté de l'obélisque que je voudrais maintenant vous entretenir, - et notamment d'une phrase particulière que je voudrais vous faire découvrir -, aux fins d'essayer de répondre à une deuxième question de notre "enquête" : après nous être interrogés à propos de l'emplacement du tombeau  d'Antinoüs, abordons un autre sujet controversé, toujours débattu par les historiens : celui des circonstances de son décès aussi soudain, aussi prématuré.

  

Obélisque du Pincio - Face est : portion avec l'extrait, dans la colonne de droite, évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association des Amis de Saint-Estève)

Obélisque du Pincio - Face est : portion avec l'extrait, dans la colonne de droite, évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association des Amis de Saint-Estève)

Obélisque du Pincio - Face est : gros plan de l'inscription hiéroglyphique évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association de Saint-Estève)

Obélisque du Pincio - Face est : gros plan de l'inscription hiéroglyphique évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association de Saint-Estève)

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

 

 

     Pour mes lecteurs égyptophiles, philologues patentés, voici la translittération de cet  important extrait :  

 

Ssp-n=f  wDw.t  nt  nTrw  m  tr  Aw=f

     

     Dans son étude de 2008 citée dans la bibliographie ci-après, le Professeur Jean-Claude Grenier en donnait la traduction suivante : " ... (quand) il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort."  

 

     Ce qui, je vous le rappelle au passage, constitue une phrase rédigée par Pétarbeschénis, le hiérogrammate érudit qui composa les textes de l'obélisque, vraisemblablement "dictée" par l'empereur en personne ou, à tout le moins, inspirée des conversations préparatoires qu'ils eurent ensemble.

 

     Si j'en crois Dion Cassius (LXIX, 11), Hadrien aurait écrit par ailleurs que le jeune homme s'était noyé accidentellement dans le Nil.

   

     Quoi qu'il en soit, cette version des faits que je qualifierai d'autorisée, fut celle que, peu ou prou, les Anciens commentèrent : accréditant la cause du décès, la noyade, ils doutèrent des circonstances "officielles" avancées, l'accident.

 

     Je vous explique.

 

     Les sources essentielles, j'eus déjà l'opportunité de les citer puisqu'elles furent compulsées par Marguerite Yourcenar pour rédiger Mémoires d'Hadrien, furent prioritairement l'historien romain de langue grecque Dion Cassius, (Bithynien lui aussi, né en 155 et mort en 235 de notre ère) qui, au Livre XIX de son Histoire romaine, relate la vie d'Hadrien ; et l'Histoire auguste, compendium dans lequel six historiographes, tels que Spartien, Lampride et Capitolin ont, à la fin du IVème siècle, rédigé en latin la biographie d'une petite trentaine de monarques, dont évidemment Hadrien. 

     

     Il est depuis longtemps avéré qu'il nous faut prendre avec grande circonspection les propos de ces auteurs qui ne vécurent pas à l'époque des personnages dont ils brossaient le portrait ou des événements qu'ils relataient. 

 

     C'est d'ailleurs, avant d'envisager à nouveaux frais l'histoire d'Antinoüs aux côtés d'Hadrien, ce qu'avance l'égyptologue français Jean-Claude Grenier dans un texte qu'il publia en 2014, peu de temps avant son décès, dans la remarquable "anthologie" - que je vous conseille vivement de dévorer, amis visiteurs -, dirigée par Madame Florence Quentin, également reprise dans ma bibliographie : "Voici les éléments qui se démarquent des poncifs et des ragots hérités des auteurs antiques et qui nourrissaient l'opinion courante des modernes."

 

     Qu'indiquèrent-ils en fait ces ragots et poncifs d'auteurs anciens que vilipende le Professeur Grenier ?

 

     Pour les uns, la noyade d'Antinoüs ne serait nullement un accident fortuit mais bel et bien un suicide ; thèse, vous l'aurez-compris si vous vous souvenez de l'exergue proposé à l'entame de notre présent rendez-vous, que retint Marguerite Yourcenar dans son roman. Pour d'autres, peut-être plus suspicieux encore, Hadrien lui-même, fortement imprégné qu'il était, on le sait, de ce que conjecturaient les haruspices, aurait habilement incité son jeune ami à offrir sa vie, à se sacrifier pour qu'il puisse, lui, en tant que maître du monde, bénéficier du plus long règne possible : c'est à tout le moins ce que prétend un historien romain du IVème siècle, Aurélius Victor, au chapitre XIV de son Liber de Caesaribus, recueil d'une quarantaine de biographies de souverains.

 

     En définitive : accident ou suicide ? 

     

     Et si véritablement suicide il y eut, fut-il prémédité, - Antinoüs étant parfaitement conscient que dans la conception des moeurs inhérente à l'éphébie grecque, il allait atteindre un âge où serait considérée avilissante une relation intime avec un homme mûr -, ou lui fut-il imposé au plus haut niveau de l'État ? 

     

 

     De ces diverses théories ou opinions, que pensèrent les historiens et égyptologues modernes ? 

 

     Ils en accréditèrent parfois l'esprit, tout en y ajoutant d'autres dimensions : pour l'un, ce sacrifice volontaire dans le Nil était destiné à garantir l'abondance de ses futures crues ; pour un autre, puisque noyade il y avait, apothéose, il y aurait, par simple assimilation avec le sort du dieu Osiris, dépecé puis jeté dans le fleuve par son frère Seth. 

     D'aucuns osèrent même la thèse du meurtre, voire de l'assassinat, s'ils soupçonnaient la préméditation ...

 

     Enfin, aux yeux de J.-C. Grenier, vous l'aurez compris, existaient, en rapport avec cet événement particulier, des éléments qui se démarquaient : entendez une explication plus prosaïque de cette disparition imprévue.

 

     C'est, amis visiteurs, pour autant bien sûr que vous acceptiez une nouvelle rencontre entre nous, ce que j'aimerais vous expliquer le mardi 15 novembre prochain.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

AMANDRY Michel/ KÜTER Alexia, Antinoüs, dans Marguerite Yourcenar et l'empereur Hadrien, Une réécriture de l'Antiquité, Catalogue de l'exposition au Forum antique de Bavay, Musée archéologique du Département du Nord, Gand, Éditions Snoeck, 2015, p. 82.

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 13-5 et 47-58.

 

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80

 

 

 

GRIMM Alfred/KESSLER Dieter/MEYER HugoDer Obelisk des Antinoos. Eine kommentierte Edition, München, Wilhelm Finck Verlage, 1994, p. 40. (Version électronique)

 

 

 

VOISIN  Jean-Louis, Apicata, Antinoüs et quelques autres - Notes d'épigraphie  sur la mort volontaire à Rome,  MEFRA (Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité), tome 99, n° 1, 1987, pp. 262-6

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", Paris, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 328.

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu GaleyParis, Le Livre de Poche "Biblio" n° 5577,  Librairie Générale Française, 2015, p. 154.

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 00:00

 

 

Quatrième Partie :

 

 

QUID DE LA LOCALISATION DU TOMBEAU D'ANTINOÜS ?

 

  

 

 

     

     Mais où diantre Hadrien, ce maître du monde romain du IIème siècle de notre ère, d'origine andalouse et tout imprégné d'un hellénisme raffiné, lui, l'infatigable bâtisseur qui, pour sa propre personne mais aussi pour ceux qui lui succéderaient à la tête de l'Empire, fit construire l'imposant Château Saint-Ange en guise de mausolée, où donc, dans quel pays ce grand amateur de voyages a-t-il dissimulé le tombeau d'Antinoüs, son favori ?

 

     Parodiant irrévérencieusement deux vers de la scène 2 de l'acte II du Bérénice de l'immense Racine, Titus improvisé évoquant cette sépulture, je pourrais me demander : Dois-je croire qu'assis au trône des Césars, un si grand empereur le cèle à nos regards ?   (*)

 

     Voilà donc la première "énigme" que, dans le dossier actuellement traité par ÉgyptoMusée depuis septembre, amis visiteurs, nous essayons pour l'heure de résoudre.

 

     Souvenez-vous, je vous ai expliqué la semaine dernière que, sur foi de quelques  hiéroglyphes de la première phrase gravée en creux dans la colonne de droite de la face ouest de l'obélisque dit "Barberini", sur le mont Pincio, à Rome,

 

Obélisque du Pincio - Face ouest : première phrase de la colonne de droite - (© Raymond Monfort)

Obélisque du Pincio - Face ouest : première phrase de la colonne de droite - (© Raymond Monfort)

 

des égyptologues du vingtième siècle ont cru pouvoir interpréter un passage amputé à cause d'une cassure et de sa réfection, en affirmant les uns, que le jeune éphèbe bithynien reposait en Égypte, à Antinoé, la ville que son mentor avait créée à sa seule gloire, les autres, qu'il fut inhumé à Rome, certains optant pour le temple double de Vénus et de Roma Aeterna, précisément construit sous le règne d'Hadrien, certains pour la Villa Adriana, prestigieux domaine impérial sis à la périphérie de la ville.

 

     Puis, en 2008, à nouveaux frais, feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier reprit l'analyse philologique des inscriptions, en en suggérant une nouvelle lecture, une nouvelle interprétation, catégorique, irréfragable à ses yeux, prouvant que ce n'est point en Égypte mais bien dans Rome qu'il faut chercher la demeure d'éternité du jeune homme. 

 

     Nous en étions restés là quand je pris congé de vous, promettant d'apposer aujourd'hui le point final à cette enquête.

 

 

     Reprenons, voulez-vous, LA phrase qui pose problème : " ḥsy nty im nty ḥtp m i3t tn n(ty)t m-ḫnw sḫt tš n nb w3s [ ... ] H3rmˁ " que le Professeur Grenier traduisait par : " Le Bienheureux qui est dans l'Au-delà et qui repose en ce lieu consacré qui se trouve à l'intérieur des Jardins du Prince, dans Rome."

 

     Dans un premier temps, remarquons l'emploi, - évidemment pas anodin -, de l'adjectif démonstratif  "ce" ( tn, en égyptien )... et non de l'article indéfini "un".

     Que signifie cette nuance grammaticale ? 

 

     Rappelez-vous que précédemment j'ai expliqué que l'obélisque gravé pour commémorer le souvenir de l'élu avait été initialement dressé sur sa tombe. De sorte que le choix d'un démonstratif , - signifiant en définitive : "ce tombeau-ci" -, donne à penser que le lapicide composa son texte pour celui qui, hypothétiquement, eût été à même de lire l'inscription hiéroglyphique. En d'autres termes, la phrase indique un emplacement à celui qui la lisait, c'est-à-dire, dans ce cas précis, lui confirme qu'il se trouve bien devant la tombe et l'obélisque qui la surmonte. 

 

     Quand sur une autre face du monument, les inscriptions évoquent Antinoé, c'est non seulement pour rendre hommage à l'empereur qui la fit bâtir en souvenir de son protégé mais aussi pour spécifier qu'il s'agit bien d'une ville égyptienne : si la sépulture du jeune homme s'y était trouvée, il est certain qu'avec le sens de la précision qui le caractérise, Pétarbeschénis l'eût mentionné.

     Or il n'a pas cru nécessaire de le faire. Donc, elle ne peut être qu'à Rome, affirme J.-C. Grenier !

     Oui, mais où ?

 

     Dans un deuxième temps, penchons-nous sur une autre expression : le "sḫt tš", ("sekhet tchès") "du Prince", à l'intérieur duquel, indique le texte, se trouve la tombe. 

     Mais qu'est donc ce "sḫt tš ", ce domaine personnel du "Prince", - "Princeps", pour les latinistes qui me liraient ?

 

     Deux sont retenus. Le premier, immense complexe impérial, - je vous en avais touché un mot lors de cette rencontre - : la résidence tiburtine, plus communément nommée Villa Adriana, située à moins de trente kilomètres de la ville, dans la municipalité de Tivoli, constitue une incontournable référence qui, esthétiquement, marqua tant de grands littérateurs, tels Chateaubriand ou Stendhal et, plus proche de nous, Marguerite Yourcenar qui, à vingt ans, la visita avec son père, confiant à la fin de sa vie, dans Les Yeux ouverts- Entretiens avec Matthieu Galey, qu'elle fut le point de départ, l'étincelle, l'événement séminal, pourrais-je ajouter, dans la longue genèse, - plus d'un quart de siècle -, de son remarquable roman Mémoires d'Hadrien.  

 

     L'égyptologue belge Philippe Derchain, je vous l'ai signifié déjà, considérait donc que le sḫt tš, ce "domaine campagnard de celui qui détient le pouvoir à Rome", ainsi qu'il traduisait les hiéroglyphes gravés sur l'obélisque, ne pouvait qu'idéalement être le lieu d'inhumation d'Antinoüs.  

     

     Dès lors, tout semblait entériner les propos du Professeur Derchain : sa traduction paraissait plausible et, surtout, quelques fouilles archéologiques menées sur le site, précisément à un endroit où subsistaient des parties d'une décoration d'un temple de toute évidence égyptisant, auraient pu le laisser croire : n'y avait-on pas mis au jour une dalle de trois mètres de côté ... que, l'euphorie du moment aidant, on voulut absolument considérer comme l'emplacement idoine pour supporter un obélisque ?  

 

     Mais l'engouement passé, à tête reposée, il appert que, analysés, les vestiges mis au jour n'étant pas absolument funéraires, rien  ne permettait d'affirmer qu'ils constituaient les restes du temple-tombeau d'Antinoüs.

 

     En outre, l'acception de "campagnard" pour laquelle avait opté Philippe Derchain, n'apparaissait pas, aux yeux de Jean-Claude Grenier, être en adéquation avec un milieu urbain comme l'est la Villa Adriana.

 

     Mais que seraient alors ces "jardins" ? 

 

     Le Professeur Grenier affirma qu'il s'agissait de ce que les sources antiques désignaient sous l'appellation de "horti", (hortus = jardin, en latin), c'est-à-dire un endroit planté de végétaux ; un parc public ou un espace vert, dirions-nous plus fréquemment à notre époque.

 

     D'où, en vue d'appuyer sa propre traduction : "à l'intérieur des Jardins du Prince, dans Rome", son option de se tourner vers la seconde des prestigieuses résidences impériales de la ville : le site de ce qu'il est convenu de nommer, depuis qu'au 17ème siècle il devint propriété de la richissime famille des Barberini, la Vigna ("vignoble") Barberini, sur le mont Palatin où maints empereurs, dont Hadrien, possédèrent une prestigieuse résidence, un palais pour le dire d'un mot et ainsi rappeler que notre terme français provient précisément de palatium, - Palatin -, désignation de l'une des sept collines de Rome, puis qui, par métonymie, s'est appliqué à la demeure d'Auguste, le premier empereur, et enfin par la suite, à toutes les grandes demeures impériales. 

 

    En outre, ce qui le confortait dans cette hypothèse, c'est que dans la phrase de l'obélisque, ce qu'il avait traduit par "ce lieu consacré", entendez : ce tombeau, -"m i3t tn"-, définit en égyptien ancien une sorte de tumulus, de butte recouverte de végétation au sein de laquelle les dieux défunts étaient enterrés ... ce qui, in fine, convenait parfaitement pour caractériser le Palatin, à peine haut de quelques dizaines de mètres, et ses Jardins d'Adonis.

 

     Mais au fil des ans, entre 1986 et 2008, poursuivant et affinant ses recherches, Jean-Claude Grenier comprit qu'il faisait fausse route en tablant sur le Palatin. Nonobstant, il demeura persuadé que sa traduction du texte de l'obélisque conservait son bien-fondé : il chercha donc d'autres "jardins", d'autres horti qui eussent aussi pu être, dans Rome, des propriétés d'Hadrien, partant, eussent été susceptibles d'abriter le caveau funéraire d'Antinoüs.

 

     Il pensa tout d'abord aux jardins ayant initialement appartenu à l'historien romain Salluste (Horti Sallustiani) avant de devenir propriété impériale, notamment d'Hadrien qui y effectua d'importants aménagements, dont l'édification d'un pavillon à connotations égyptiennes : cet ensemble résidentiel présentait à la fois des espaces de verdure et des bâtiments, aujourd'hui totalement en ruine depuis la sac de Rome par les Wisigoths, en 410 de notre ère. 

 

     Mais in fine, c'est sur les Horti Domitiae, les jardins de Domitia, - que des recherches entreprises à l'extrême fin du 20ème siècle identifièrent à Domiitia Paulina Lucilla, la propre mère d'Hadrien -, que portèrent les faveurs du Professeur Grenier pour une raison fort simple : après le décès de sa mère, l'empereur y fit ériger l'imposant monument funéraire que j'évoquai précisément au début de notre rendez-vous de ce matin : le Château Saint-Ange.

 

     

© https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7d/Roma_Hadrian_mausoleum.jpg?uselang=fr

© https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7d/Roma_Hadrian_mausoleum.jpg?uselang=fr

 

 

     Il est alors extrêmement tentant de penser, - mais dans l'état actuel des connaissances acquises, pas encore d'affirmer de manière péremptoire -, que l'empereur ayant hérité de ce domaine familial y ait aménagé la "maison d'éternité" de son jeune protégé, conjointement à son tombeau personnel et à ceux des membres de sa famille, en vue d'y abriter leurs urnes cinéraires. 

 

 

     Voici donc, amis visiteurs, le chemin au bout duquel m'ont mené mes lectures et recherches pour circonscrire la question de l'emplacement de la tombe d'Antinoüs. 

     Déçus seront probablement certains d'entre vous que, parmi toutes ces hypothèses, je ne puisse plus impérieusement désigner le lieu exact. 

 

     À ceux-là, je répondrai de deux manières.

     La première en citant la conclusion tout empreinte de sagesse et de modestie que déjà en 1986, alors qu'il n'avait pas encore peaufiné son enquête, le Professeur Grenier lui-même écrivait dans un article, référencé dans la bibliographie ci-dessous :

 

     "Cette proposition, - (à l'époque, c'était de croire que la tombe tant recherchée devait se trouver dans les jardins d'Adonis, sur le Palatin) -, est-elle recevable lorsqu'on la confronte au contexte historique en général ? Est-elle, de plus, compatible avec les données de l'histoire de la topographie de la Rome impériale ? 

     Répondre à ces questions sort du cadre des compétences de l'égyptologue et il est préférable de laisser ce soin à beaucoup plus qualifié que nous.

 

     La seconde manière, en reprenant ce que m'écrivit si bellement en commentaire la semaine dernière, Cendrine, une de mes fidèles lectrices :

 

      Ne repose-t-il pas dans le cœur de celui qui l'a tant aimé et peut-être caché pour la postérité ? "

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 8 et 37 à 45.

 

 

GRENIER Jean-Claude/COARELLI PhilippoLa tombe d'Antinoüs à Rome, dans Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, (MEFRA), Tome 98, n° 1,, 1986, pp. 217-53 (Version électronique)

 

 

GRIMM Alfred/KESSLER Dieter/MEYER HugoDer Obelisk des Antinoos. Eine kommentierte Edition, München, Wilhelm Finck Verlage, 1994. (Version électronique)

 

 

RACINE  Jean, Bérénice, dans Œuvres complètes de J. Racine et de Pierre et T. Corneille,  Paris, Gennequin Libraire, 1862, p. 84. 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu GaleyParis, Le Livre de Poche "Biblio" n° 5577,  Librairie Générale Française, 2015, p. 143. 

 

 

 

(*) Les deux vers originaux, placés par Racine dans la bouche de Titus évoquant pour leur part, la reine Bérénice, étaient bien évidemment :

 

 

" Dois-je croire qu'assise au trône des Césars

Une si belle reine offensât ses regards ? "

 

  

 

 

 

 ***

 

 

Excellent congé d'automne à vous tous, amis visiteurs d'ÉgyptoMusée, et à bientôt ...

 

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