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6 décembre 2016 2 06 /12 /décembre /2016 01:00

 

 

 

Neuvième (et dernière) Partie : 

 

 

DES VÉRITABLES RAISONS

DE LA DIVINISATION ET DE LA ROYAUTÉ

ACCORDÉES À ANTINOÜS  ?

 

 

 

 

     " De nature divine, donc, Antinoüs, vous l'aurez compris ! Mais royale ? "

 

     C'est par ce propos conduisant à une question que, la semaine dernière amis visiteurs, nous mettions fin à notre pénultième entretien.

    

 

     Vous souvenez-vous que, lors de la rencontre du 11 octobre, je vous avais succinctement présenté les différentes faces de l'obélisque Barberini, sur le mont Pincio, à Rome ? Et notamment les tableaux qui chapeautaient chacune des deux colonnes de hiéroglyphes dont trois d'entre eux donnaient à voir Antinoüs, lui l'ancien esclave étranger d'un empereur romain philhellène, présenté "à l'égyptienne", c'est-à-dire vêtu du traditionnel pagne réservé aux souverains et coiffé, comme eux, du némès orné de l'uraeus royal.

     En outre, - et le détail me semble d'importance ! -, à chaque fois, le jeune homme se tient debout devant un dieu assis ; privilège, je le souligne, accordé aux seuls monarques égyptiens.

 

     J'ajouterai enfin que, sur la face sud où le texte hiéroglyphique fait état de la nature divine d'Antinoüs, les mots qui le terminent proclament nettement que : "c'est la semence d'un dieu qui se manifeste réellement dans son corps", puis, après un passage mutilé, évoque : "le ventre intact de sa mère". 

 

     Indéniablement, Hadrien,

 

Hadrien - Louvre, Ma 3131 - © Thierry Ollivier

Hadrien - Louvre, Ma 3131 - © Thierry Ollivier

 

 

- puisque je vous rappelle qu'il dicta ou à tout le moins suggéra au hiérogrammate mandé pour composer les textes de l'obélisque le contenu de ce qui devait y être gravé -, voulut faire comprendre au monde que son favori divinisé après son décès était né d'un dieu qui avait fécondé, non pas une déesse, mais une femme vierge ou n'ayant pas encore enfanté ; "ventre intact", précise le texte.

 

     Certains d'entre vous auraient raison de penser que cette assertion leur rappelle quelque chose ... 

     En effet, dans les croyances égyptiennes dont Hadrien semblait imprégné, il fut admis, depuis la Vème dynastie déjà, à l'Ancien Empire donc, que le souverain était le fruit d'une relation charnelle entre Rê, le dieu soleil, qui s'était pour l'occasion substitué au roi en titre, et la reine ; ce que les égyptologues nomment habituellement théogamie.

 

     C'est la raison pour laquelle, - j'eus quelques fois l'opportunité de le signaler -, devant le second des deux cartouches qui encadrent le prénom et le nom de chaque dynaste, devant son nom de naissance en fait, vous lirez cette formulation récurrente, la dernière des cinq de la titulature royale complète : "Sa-Rê", "Fils de Rê " ; le hiéroglyphe du canard signifiant Fils de, et celui du soleil personnifiant ici le dieu .

 

  

 

 

 

     Le berceau prétendument royal d'Antinoüs ainsi dévoilé aux yeux de tous, vous l'aurez compris, contribua de manière essentielle à asseoir la nature divine du disparu, à l'origine de l'apothéose à laquelle nous avons vous et moi accordé notre attention la semaine dernière.

 

     "De manière essentielle", viens-je d'avancer.

     Et si elle était plutôt spéculative ?

 

     Et si d'autres raisons que les sempiternels sentiments unissant l'empereur à son favori prônés par les historiens antiques, explication quelque peu simpliste en définitive, probablement motivée par des considérations vaguement moralisatrices ou franchement réprobatrices, étaient à prendre en compte ?

 

     Et si Hadrien, en homme de pouvoir avisé, en  pacificateur convaincu avait compris tout le bénéfice politique qu'il pourrait retirer et du décès inopiné d'Antinoüs à l'entame de son voyage en terres d'Égypte commencé à Alexandrie, et des funérailles tout imprégnées de rituels typiquement autochtones, momification comprise, et de l'élévation du jeune homme au statut de dieu égyptien mais aussi de lui offrir des origines royales, pour impérialement peser sur le cours de l'Histoire ? La grande Histoire, celle qui, en 130 de notre ère et depuis le siècle précédent déjà, secouait Alexandrie, tout en ayant des répercussions sur le reste de l'Égypte, voire dans le bassin méditerranéen oriental tout entier.

 

     

 

     C'est en ce sens que s'engage la réflexion de feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier que, parmi d'autres sources, j'ai souvent sollicité pour cheminer avec vous dans ce "dossier-enquête".

 

     Résumons les grandes lignes de cet important épisode de l'histoire commune des Égyptiens, des Grecs et des Juifs en appelant à la barre Joseph Mélèze-Modrzejewski, Professeur émérite d'Histoire ancienne à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne et, entre autres titres, Professeur d'Histoire du judaïsme à l'Université libre de Bruxelles.

 

     C'est essentiellement après la conquête de l'Égypte et la création de la ville d'Alexandrie par le roi de Macédoine Alexandre le Grand, en 331, avant notre ère, - souvenez-vous, j'en avais expliqué la genèse lors de notre visite de l'exposition au Musée royal de Mariemont, en avril 2013 -, que dans ce maelström de peuples et de structures politiques et religieuses si différents, pour la première fois, Grecs et Juifs d'Égypte cohabitent harmonieusement au point que l'on peut parler d'une acculturation éminemment réussie pour ces derniers, auxquels les souverains Ptolémées, successeurs d'Alexandre, avaient assuré d'un entier respect de leur identité et de leurs coutumes, conduisant à ce qu'approximativement un tiers de la population de la ville, - 180.000 habitants sur 5 à 600.000 -, soit juive.

 

     Au point aussi que le judaïsme, comme l'explique le Professeur Mélèze-Modrzejewski, dans un article de 1996 référencé dans ma bibliographie infrapaginale, constituera une composante fondamentale de la civilisation hellénistique.

 

     Malheureusement, dès que l'Égypte devint province romaine, à partir de 30 avant notre ère, la situation se dégrada progressivement pour les Juifs : si l'année 66 de notre ère voit déjà le dramatique écrasement d'une rébellion menée à Alexandrie, de 115 à 117, après un soulèvement des Juifs de Cyrénaïque, dégénérant en guerre implacable ravageant jusqu'à l'Égypte entière, la répression fut totale : ce seront massacres de populations et destructions de bâtiments de culte, - comme la synagogue d'Alexandrie -, sans compter l'anéantissement pur et simple du judaïsme hellénisé sur le sol égyptien. 

 

    Et c'est dans ce climat pour le moins délétère qu'Hadrien débarque en 130 de notre ère au sein d'une ville cosmopolite administrée par Rome, je le rappelle, pansant à peine ses plaies, et que très peu de temps après décède Antinoüs. 

 

     L'empereur, souvenez-vous, sacrifiera donc immédiatement aux rites égyptiens locaux pour procéder aux funérailles de son protégé !

     Égyptophilie exacerbée dans le chef du monarque ? 

     Je ne pense pas, non !

 

      À l'instar du Professeur Grenier, j'y verrais plus certainement une volonté délibérée prise aux fins de contrer les avancées d'une secte en développement, aux prétentions universelles, dans laquelle une religion et son chef, lui aussi proclamé "homme-dieu", - un certain Jésus de Nazareth -, prétendument faiseur de miracles, essayaient de s'imposer dans les milieux judéo-chrétiens d'Alexandrie ; ce qui ne plut guère ni aux Grecs, ni aux Romains, ni aux Égyptiens de souche qui y vivaient.

 

     Comme évidemment ne plurent pas davantage aux Chrétiens eux-mêmes la nature et les pouvoirs jugés concurrents, partant rivaux, accordés à Antinoüs, suite à la prise de position impériale de l'élever tout à la fois au rang d'un roi et à celui d'un dieu, guérisseur et sauveur ; pouvoirs, en revanche, bien accueillis par Grecs, Romains et Égyptiens qui voyaient en eux le coup de pied décisif porté dans la fourmilière judéo-chrétienne viscéralement ennemie, non seulement d'Alexandrie mais également du pays tout entier

 

     Ceci posé, je me dois à la vérité d'ajouter que quand le christianisme finit par s'imposer, quand l'Empire romain devint donc définitivement chrétien, au IVème  siècle de notre ère, les édits de Théodose Ier, à l'extrême fin du siècle, proscrivirent les dieux égyptiens tels Osiris et Isis, par exemple. Officiellement bannis, évidemment stigmatisés qu'ils furent en tant que "païens", décision fut prise de détruire leurs lieux de culte : à Alexandrie notamment, ce fut le Sérapéum, à Canope, divers temples, alors qu'ailleurs en Égypte, de nombreux sanctuaires sacrés furent mués en églises : le polythéisme se devait de faire place au christianisme devenu par décision impériale seule religion d'État !

 

      Pour revenir à Hadrien, posons-nous la question de savoir si spéculatives furent la divinisation et la royauté prodiguées à Antinoüs, après son décès prématuré ; si elles relevèrent d'une habile stratégie politique dans le chef de l'empereur que le hasard et les circonstances permirent ...

 

     À l'heure de clore définitivement ce "dossier-enquête", je le crois profondément.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 59-73.

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80.

 

 

MALAISE  Michel, Un panorama des cultes isiaques, recension de l'ouvrage de BRICAULT Laurent, Les cultes isiaques dans le monde gréco-romain, dans Chronique d'Égypte (CdE) XCI, Fascicule 181, Bruxelles, A.E..R. E ., pp. 145-65.

 

 

MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI  JosephLa communauté juive, dans Alexandrie, lumière du monde antique, dans Dossiers d'Archéologie n° 201, Dijon, Ed. Faton, mars 1995, pp. 44-8.

 

 

MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI  JosephAlexandrie entre l'Égypte et la Grèce, dans GRANDET Pierre, L'Égypte ancienne, Paris, Seuil, Points Histoire H 231, 1996, pp. 189-99.

 

 

MÉLÈZE-MODRZEJEWSKI  JosephLes Juifs d'Égypte, de Ramsès II à Hadrien, Paris, P.U.F., Quadrige, 1997.

 

 

 

 

 

 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

Huitième Partie : 

 

 

DE L'APOTHÉOSE D'ANTINOÜS

 

 

 

 

 

     Expériences avec le temps : dix-huit jours, dix-huit mois, dix-huit années, dix-huit siècles. Survivance immobile des statues, qui, comme la tête de l'Antinoüs Mondragone, au Louvre, vivent encore à l'intérieur de ce temps mort.

 

 

 

     Combien de fois, en parcourant divers textes de - ou consacrés à -  Marguerite Yourcenar ces derniers mois, n'ai-je pas croisé cet Antinoüs-là, portant, pour le différencier de bien d'autres, l'appellation "Mondragone", du nom de la luxueuse villa que la famille Borghèse, à qui Napoléon Ier avait acheté l'oeuvre en 1807, possédait sur la colline du Pincio, à Rome ?  Et toujours, pour insister sur le fait que la romancière, dès sa prime adolescence, ne manqua jamais quand l'occasion s'en présentait, d'aller la voir et la revoir au Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Musée du Louvre, tant elle en appréciait et la finesse d'exécution et la froide beauté.

 

     C'est d'ailleurs à son propos qu'à la page 323 de ses Carnets de notes de Mémoires d'Hadrien, elle évoque la survivance immobile des statues, que j'ai choisi d'à nouveau mettre en exergue ce matin.

 

     Vous pensez bien, amis visiteurs, alors que nous arrivons doucement au terme du "dossier-enquête" de cet automne, que je me devais de vous offrir l'opportunité d'aussi l'admirer.

 

Antinoüs "Mondragone" - Louvre, Ma 1205 -  d'après © Hervé Lewandowski

Antinoüs "Mondragone" - Louvre, Ma 1205 - d'après © Hervé Lewandowski

 

     Pourquoi plus spécifiquement conférer une portée osirienne à l'apothéose d'Antinoüs ?, constitua une des questions que nous nous posâmes, vous et moi, souvenez-vous, au moment de prendre congé la semaine dernière après avoir simplement évoqué la divinisation, encouragée par Hadrien, de son favori accidentellement noyé dans le Nil, en 130 de notre ère.

 

     Pour y répondre, je préciserai dans un premier temps qu'en Égypte, toute personne qui décédait de manière accidentelle, - cela sous-entendant toute personne pour laquelle un dieu, Amon le plus généralement mais pas uniquement, avait décrété l'interruption immédiate de la durée de vie -, était à titre posthume proclamée "hesy", qu'il est convenu de traduire par : "Bienheureux", 

     C'est d'ailleurs ainsi qu'il vous a précédemment fallu comprendre les propos que nous avons lus au haut de la face est de l'obélisque Barberini :

 

     Le Bienheureux, l'Osiris Antinoüs, justifié ! (...) son coeur était intrépide comme [celui d'] un [homme] aux bras vigoureux [quand] il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort

 

     Souhaitant toutefois être complet, j'ajouterai qu'une négociation était parfois admise qui visait, par accord entre l'instance divine et l'éventuel futur mortel, à lui consentir un laps de temps supplémentaire ; sursis dont ne bénéficia manifestement pas Antinoüs, qui fut irrévocablement contraint de rallier le monde de dieux aux fins de vivre son éternité à leur côté.   

 

      Si, parmi les possibilités de mort accidentelle, la noyade dans le fleuve semble avoir été la plus fréquente, celui qui en avait été victime devenait une divinité, immédiatement assimilé qu'il était alors à Osiris. 

 

     Dans un second temps, permettez-moi de brièvement rappeler ce qu'ici ou là, j'ai déjà expliqué : bien des documents d'époque nous distillent des fragments du mythe osirien, à commencer par les corpus funéraires que sont les Textes des Pyramides, évidemment les premiers sur ce sujet, mais aussi les Textes des Sarcophages et, dans la foulée, certains exemplaires du Livre pour sortir au jour, plus connu sous l'appellation erronée de Livre des Morts. La geste légendaire d'Osiris, nous la découvrons également grâce à plusieurs fragments de versions égyptiennes, entre autres celle du Papyrus Jumilhac.

 

    Cet imposant corpus à caractère religieux constitue un fonds commun de mentions, d'évocations, d'allusions parfois bien différentes de ce que relatera plus tard, au début du IIème siècle de notre ère, l'écrivain d'origine grecque Plutarque (46-125), dans son traité sur Isis et Osiris, - De Iside et Osiride -, en fournissant un texte suivi, synthétique et exégétique de première importance : il s'agit non seulement de la recension la plus complète que nous possédions de ce récit mythique mais, en outre, l'on se rend maintenant compte qu'à moult reprises, elle a été corroborée par de nouveaux documents mis au jour et traduits depuis par les égyptologues. 

 

     Résumons-là une fois encore : Osiris, roi-dieu de la quatrième génération dans la cosmogonie égyptienne succéda à son père Geb, dieu de la terre. Osiris était l'époux de sa soeur jumelle, Isis, et le frère de Seth, considéré comme un rival, comme l'incarnation du chaos, le parangon du désordre et qui n'eut de cesse de tenter d'éloigner Osiris du pouvoir.

     Lors d'une fête, usant d'un subterfuge, il promit d'offrir un coffre de toute beauté, - en réalité préalablement conçu aux mensurations d'Osiris -, à celui qui parviendrait à s'y coucher aisément.

     Vous imaginez la suite : à peine Osiris étendu à l'intérieur, son frère haineux en referma le couvercle et s'empressa de jeter ce cercueil improvisé dans le Nil.

 

     Mise au courant, Isis, la pleureuse de son frère comme la définissent les textes, partit à la recherche de son époux dont, après maintes péripéties, elle retrouva la trace à Byblos, en Phénicie. Ayant repris possession du coffre, elle le ramena en terre égyptienne aux fins d'inhumer le corps captif. Mais le fratricide veillait. Parvenant à subtiliser le cadavre, il le dilacéra cette fois en plusieurs morceaux qu'il jeta dans le fleuve, les dispersant ainsi à travers tout le pays.

 

     À partir d'ici, les versions diffèrent : quand le Papyrus Jumilhac recense 14 morceaux disséminés, quand Plutarque en répertorie 36, d'autres sources en détaillent 42, ce qui correspond exactement au nombre des nomes que comptaient la Haute et la Basse-Égypte réunies.

 

     Quoi qu'il en soit de cette symbolique mathématique, l'épouse éplorée, reprit à nouveau sa quête, sillonnant inlassablement l'ensemble du territoire. Elle réussit à récupérer tous les membres épars, en ce compris le sexe, avalé qu'il avait pourtant été par un oxyrhynque.

     Usant de pouvoirs éminemment magiques, Isis put dès lors rétablir le dieu dans sa corporalité, lui permettant de recouvrer la vie, - et même de procréer ! -, en dépit d'un coeur qui physiquement ne battait plus.

 

 

     L'existence, celle des hommes comme celle des éléments de la Nature, n'étant ici-bas qu'un passage aux yeux des Égyptiens de l'Antiquité, la disparition d'Antinoüs, - à l'instar de tout particulier décédé, sorti apaisé puisque verdict en sa faveur il y eut après sa comparution devant le Tribunal de l'Au-delà : c'est le sens à donner à "justifié", dans l'extrait du texte de l'obélisque Barberini, ci-dessus -, permit prématurément dans ce cas au jeune homme de devenir un nouvel Osiris, assimilé à ce dieu qui meurt et renaît ou, plutôt, qui accède à une seconde forme de vie, éternelle celle-là, reconquérant sa souveraineté après avoir vaincu la mort, après en avoir triomphé. 

 

     Et comme tout Égyptien également reconnu "bienheureux", anonyme ou dont le nom est passé à la postérité, - (notamment Imhotep ou Amenhotep fils de Hapou que j'ai cités la semaine dernière) -, Antinoüs fut reconnu en tant que divinité apte à guérir les maux du corps et de l'âme de ceux qui, ici-bas, sollicitaient ses pouvoirs apaisants en provenance de l'Au-delà ; l'ancêtre en quelque sorte, mutatis mutandis, de ces souverains thaumaturges que connurent le Moyen Âge et la Renaissance, en France et en Angleterre, et auxquels en 1924 l'historien français Marc Bloch consacra une étude magistrale.

 

 

     De nature divine aux yeux de tous, donc, Antinoüs, vous l'aurez compris !

     

    Mais royale ? Car là réside la seconde des deux questions, la dernière en réalité de notre "dossier-enquête", que nous nous posâmes vous et moi au moment de prendre congé la semaine dernière : quelles furent, dans le chef d'Hadrien, les motivations qui le poussèrent à offrir une origine royale à son protégé ?  

 

 

     C'est ce qu'il m'agréerait de vous expliquer lors de notre rendez-vous du 6 décembre prochain, amis visiteurs mais rassurez-vous : si d'Antinoüs, l'empereur romain fit un dieu et un roi, personnellement, je ne me référerai point à la légende de ce jour précis pour lui conférer le statut de saint aux cadeaux récompensant la sagesse des enfants !  

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

ASSMANN Jan, Mort et au-delà dans l'Égypte ancienne, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, pp. 47-52.

 

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55 ; ID. 64 et note 23.

 

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Carnets de notes de Mémoires d'HadrienParis, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, p. 323.

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

Septième Partie : 

 

 

PROPOS INTRODUCTIFS À 

L'APOTHÉOSE D'ANTINOÜS

 

 

     Après avoir lu ensemble, les 6, 13 et 20 septembre, trois larges extraits du remarquable roman Mémoires d'Hadrien, de Marguerite Yourcenar ayant l'Égypte pour toile de fond, nous avons tenté vous et moi, amis visiteurs, de cerner plus avant la personnalité de l'empereur romain qui éleva un jeune esclave bithynien du nom d'Antinoüs, au rang insigne de favori. 

 

     J'aime à rappeler que mon choix d'ouvrir et de mener à son terme un "dossier-enquête" sur différentes facettes de l'histoire commune de ces deux hommes, ne constitue en rien le fruit d'un hasard saugrenu, voire malsain ou marqué au coin d'un quelconque prosélytisme, - comme il me l'a été souligné en privé -, mais ressortit à ma volonté de vous permettre de mieux comprendre qui ils furent, et ce, en prenant prétexte de la présence d'un très beau buste prêté par le Musée du Louvre au Musée royal de Mariemont, à Morlanwelz, en province de Hainaut belge pour l'exposition à laquelle je vous avais, au printemps dernier, convié de m'accompagner : Dieux, génies et démons en Égypte ancienne ; importante manifestation qui a fermé ses portes avant-hier, dimanche 20 novembre. 

 

Antinoüs au némès - Louvre, (inventaire : Ma 433)

Antinoüs au némès - Louvre, (inventaire : Ma 433)

 

   

     Parce que je soupçonne notre enquête plus longue qu'initialement prévu, je voudrais, au terme des deux grandes premières questions traitées, résumer aujourd'hui à grands traits, non seulement pour ceux de mes visiteurs à qui un chapitre aurait échappé mais aussi pour ces quelques nouveaux lecteurs qui se sont manifestés sur mes pages Facebook, ce dont il a été question jusqu'ici.

 

     Sachez déjà d'emblée que je l'ai scindée en deux grandes sections : à la première, j'ai donné pour titre Les devenirs d'Antinoüs : De la fiction romanesque à la réalité archéologique

     Quatre parties la composait : les trois extraits de l'oeuvre littéraire que je viens de citer, - fiction romanesque, donc -, auxquels le 27 septembre, je tins à ajouter une ultime partie constituant une première réalité archéologique : donner à voir le buste du Louvre et ses détails typiquement égyptisants.

 

     Quant à la seconde section, le coeur même du "dossier-enquête", je l'intitulai : Les devenirs d'Antinoüs : De la réalité archéologique à une certaine vérité historique

     Jusqu'à présent, six parties s'y sont succédé : une première, le 4 octobre, vous proposa la chronologie des déplacements d'un document exceptionnellement intéressant, livre de pierre "racontant" l'histoire d'Antinoüs et d'Hadrien, l'obélisque Barberini, érigé sur le mont Pincio, à Rome.

     Une deuxième, le 11 octobre, attira plus spécifiquement votre attention sur la finalité des tableaux supérieurs et des textes hiéroglyphiques qui couvrent les quatre faces de ce monument ; cette "introduction" en deux temps permettant d'enfin tenter de répondre à une première question : où se trouve la tombe qu'Hadrien fit ériger pour Antinoüs ?

     La troisième partie, le 18 octobre, énuméra et analysa les différentes hypothèses des historiens et archéologues qui cherchèrent, et cherchent toujours -, l'emplacement de ce tombeau.

     Quant à la quatrième partie, le 25 octobre, elle me permit de suggérer la dernière opinion en date, suivant en cela une très pénétrante étude menée il n'y a guère par feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier.

     Les cinquième et sixième parties, les 8 et 15 novembre, eurent pour centre d'intérêt la deuxième question que nous nous sommes posée : dans quelles circonstances Antinoüs a-t-il trouvé la mort ? 

 

     Voilà donc amis visiteurs, sempiternel procédé pédagogique, je vous le concède, une synthèse du chemin que nous avons parcouru de conserve, avant d'entamer ce matin un troisième thème de réflexion : l'apothéose d'Antinoüs, comprenez : sa divinisation, imposée par Hadrien lui-même. 

 

    En effet, si au début de son règne, en matière religieuse, l'empereur promut tout naturellement les cultes romains traditionnels ; si, suite à son premier voyage en Orient, en philhellène avéré, il afficha ferveur certaine pour différents dieux grecs, ainsi que pour les mystères d'Éleusis, ce ne sera qu'après son séjour en terres égyptiennes, en 130 de notre ère donc que, peut-être plus qu'il n'eût convenu car au détriment des anciens cultes, il privilégia exclusivement les croyances et les rites égyptiens.

         Son engouement fut tel que, éminemment meurtri par la disparition de son favori, vous l'avez compris, il souhaitera, entre autres décisions, l'élever au rang d'un dieu et d'instamment encourager son culte dans tout l'empire ... pour ne pas dire : imposer !     

 

     Certes, le procédé n'était pas neuf : si j'en crois le Professeur Grenier, une étude sur le sujet recense quelque trois cents personnes, - philosophes, poètes, athlètes, guerriers notamment mais aussi courtisanes et autres gitons -, qui dans le monde gréco-romain antique furent ainsi divinisés  par un puissant, voire par une cité.

     Cicéron, fou de chagrin après la mort de sa fille, ne se mit-il pas un temps en tête lui aussi de la faire héroïser ?

 

     Avant cela, en Égypte même, Imhotep, l'architecte de la toute première pyramide, celle dite "à degrés" du roi Djoser, ne jouit-il pas également du statut de déité à partir du premier millénaire avant notre ère ? Je pourrais aussi épingler, parmi ces divinisés égyptiens, peu ou prou connus, Amenhotep, fils de Hapou, vizir d'Amenhotep III, Isi d'Edfou, Heqaïb, d'Éléphantine ou encore Kagemni, de Memphis ...

     Sans oublier ceux des animaux qui bénéficièrent tout autant de semblables honneurs, comme certains taureaux Apis, certains chats, etc.

      

     Pour l'heure, je présume qu'il ne vous aura point échappé, si vous avez attentivement observé le buste du Louvre (Ma 433), que le socle qui le supporte, indiquant "Osiris ex Antinoo", donne clairement à comprendre que le jeune homme fut assimilé à Osiris ou, pour être plus précis, devint un Osiris.

     J'y reviendrai ...

 

      Résumons-nous avant de prendre congé : Hadrien, empereur de Rome, d'origine andalouse, et fort imprégné d'hellénisme, fit diviniser un jeune esclave provenant de Bithynie, en Asie mineure, l'identifiant à un dieu égyptien et le pourvoyant d'un culte empreint de rites égyptiens, tout en espérant une reconnaissance universelle notoire et probablement éternelle dans la mémoire collective.

 

     Quelles furent les motivations de semblable démarche dans le chef du puissant monarque ? 

     Et pourquoi diantre plus spécifiquement conférer une portée osirienne à cette apothéose  ?

 

     C'est ce que je m'emploierai à vous expliquer, amis visiteurs, à partir du mardi 29 novembre prochain ...

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BEAUJEU  Jean,  La religion romaine à l'apogée de l'Empire : I. La politique religieuse des Antonins, Paris, Belles Lettres, Collection Guillaume Budé, 1955, pp. 96-102.

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55 ; ID. 64 et note 23.

 

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80.

 

 

 

 

 

 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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15 novembre 2016 2 15 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

Sixième  Partie : 

 

 

CIRCONSTANCES DU DÉCÈS D'ANTINOÜS :

 

D'UNE PRÉPOSITION À UNE PROPOSITION ...

 

 

 

 

 

     " Ne regardez pas le lion qui passe

     Regardez seulement quand il est passé "

 

 

 

     N'allez pas vous imaginer, amis visiteurs, que, tout récemment sorti des caves de Bourgogne, j'aie déjà fait un sort aux quelques bouteilles emportées en souvenir de mon séjour murisaltien

 

LES DEVENIRS D'ANTINOÜS : DE LA RÉALITÉ ARCHÉOLOGIQUE À UNE CERTAINE VÉRITÉ HISTORIQUE

 

au point de goualer devant vous cette aimable comptine ! D'ailleurs, vous auriez remarqué que, si tel avait été le cas, il eût été bizarre que je substituasse un lion à un renard.

 

     Non, si je me suis autorisé ce petit clin d'oeil, c'est en parfaite connaissance de cause ... égyptologique.

 

      Nul n'ignore plus, j'espère, que l'écriture hiéroglyphique des anciens Égyptiens se composait de dessins faisant essentiellement état de leur environnement quotidien et en particulier du monde animal, au sein duquel, ce fauve bénéficia d'une valeur symbolique très importante, associé directement qu'il fut à la royauté mais aussi au monde divin.

     À lui seul, dans la liste recensée des signes hiéroglyphiques, 45 occurrences en sont proposées, le figurant assis, debout, seul ou flanqué d'un quelconque accessoire.

 

     Pour établir une première distinction, l'habitude a été prise de dissocier le lion "couché" du lion "passant", ce dernier étant représenté sur ses quatre pattes, dans la position manifeste de la marche. 

 

     C'est ainsi précisément, vous l'avez constaté la semaine dernière avec une des phrases gravées dans la colonne de droite de la face est de l'obélisque Barberini, sur le mont Pincio, à Rome, qu'il nous apparaît.

 

Rome : obélisque du Pincio - Face est : inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© Association des Amis de Saint-Estève)

Rome : obélisque du Pincio - Face est : inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© Association des Amis de Saint-Estève)

 

     Ce qu'alors je me suis évidemment bien gardé de vous révéler, c'est que ce passage qui, translittéré se lit, je le rappelle, Ssp-n=f  wDw.t  nt  nTrw  m  tr  Aw=f , est précédé d'un autre que je vous propose maintenant de découvrir dans son intégralité et dans la traduction qu'en donna feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier en 2014 :  

 

     Le Bienheureux, l'Osiris Antinoüs, justifié ! Il était devenu un éphèbe au beau visage qui mettait les yeux en fête (...) son coeur était intrépide comme [celui d'] un [homme] aux bras vigoureux [quand] il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort

 

     Vous pourriez croire qu'à l'instar de ce qu'il est habituel de lire dans ce type de panégyrique controuvé, les allusions laudatives à la vigueur du jeune Bithynien soient convenues, révérant avec une exagération certaine et sa force et sa bravoure, si la littérature papyrologique ne nous avait laissé sur un événement précis quelques documents d'importance, rédigés en grec, traditionnellement nommés "Oxyrhynchus Papyrus" parce que les premiers furent découverts au début des années 1880 sur le site d'Oxyrynchos (Oxyrhynque), à quelque 160 kilomètres au sud du Caire actuel.

 

     Sur l''un d'eux, le P. Oxy. 1085, le poète Pancratès narre, sous une forme épique faisant tout à la fois la part belle à maints détails réalistes qu'à des propos confinant au merveilleux, la traque d'un lion sévissant dans la partie du désert libyque proche d'Alexandrie qu'effectuèrent en 130 Hadrien et Antinoüs ; Hadrien qui, avec ou sans son jeune ami, fut, si je me réfère à d'autres sources écrites antiques ou au célèbre tondo visible sur une des faces de l'Arc de Triomphe de Constantin, à Rome, grand amateur de ce sport cynégétique auquel, j'aime à le souligner, s'adonnèrent également avant lui nombre de souverains d'Égypte.

 

Tondo de l'Arc de Constantin (© http://latogeetleglaive.blogspot.be/2014/04/antinous-le-bel-amant-dhadrien.html)

Tondo de l'Arc de Constantin (© http://latogeetleglaive.blogspot.be/2014/04/antinous-le-bel-amant-dhadrien.html)

 

     Un autre document trouvé à Oxyrhynchos, le P. Oxy. 4352 cette fois, semble fournir la conclusion de cette chasse particulière dans la mesure où le vers 10 indique clairement que : Il s'était hâté vers le Nil  pour y laver le sang léonin.

 

     (J'ajouterai qu'à cette mémorable traque, dans son roman Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar consacra quelques belles pages ...) 

 

     Ce n'est évidemment pas un hasard, amis visiteurs, si je viens de rapidement évoquer l'exploit des deux hommes qui se partagent les textes hiéroglyphiques des quatre faces du monolithe du Pincio  : en effet, aux yeux de Jean-Claude Grenier, le dénouement de cette partie de chasse explique les raisons réelles du décès du jeune homme.

 

     Revenons, voulez-vous à la paléographie et à ce passage de l'obélisque romain mentionnant la mort d'Antinoüs, empreint d'un certain laconisme, je vous le concède mais qui, remarquez-le néanmoins, met l'accent sur la rapidité de la disparition. Détail cardinal, il se termine par la présence, pour le moins grammaticalement bizarre, du hiéroglyphe d'un lion passant, soit dans l'attitude de la marche.     

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

 

     Mais ce n'est pas tant sa position qui m'interpelle que la raison de sa présence ; puis, sa signification réelle.

 

     Sa présence, donc. Sachez qu'il a été choisi par le hiérogrammate afin d'exprimer notre préposition "pour" (... il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort), préposition plus habituellement notée en égyptien ancien par le hiéroglyphe du hibou.

 

     De sorte que le Professeur Grenier, conforté qu'il fut par Madame Annie Gasse, une de ses collègues égyptologues, vit là un probable jeu graphique, ainsi qu'il le définit lui-même, insinuant de manière tout à la fois subreptice et allusive, que le lion, - comprenez la chasse au lion à laquelle Antinoüs prit une grande part et, semble-t-il, posa le geste final et décisif ! -, fut la raison consubstantielle à sa noyade dans le Nil.

 

     En effet, du sang giclant de l'estocade ultime, le bel éphèbe éclaboussé, quoi de plus naturel, voulut se laver et plongea dans une eau qui, après les efforts consentis lors de ce combat pour le moins inégal, dut le glacer et très probablement provoquer l'hydrocution fatale.

 

     Tout simplement ; tout bêtement, oserais-je dire ! Rien qu'un accident ! 

     Hadrien ne l'avait-il pas affirmé, qu'en ce temps-là personne ne voulut croire ?

     Accident malencontreux, déplorable certes, mais accident tout à fait inopiné !      

 

 

     Voilà donc, selon les dernières études du Professeur Grenier qui, toutefois, ne rencontrent pas nécessairement l'unanimité dans le monde égyptologique, je tiens à le souligner au passage, la cause véritable, par-delà toutes les supputations précédemment avancées, du décès d'Antinoüs.

 

     Libre à vous, bien évidemment, amis visiteurs, de vous y rallier ou pas.

 

     Pour ce qui me concerne, exonérant définitivement l'empereur de toute malveillance criminelle vis-à-vis de son protégé, elle me convainc essentiellement pour deux raisons, la première ressortissant au domaine de la paléographie : le hiéroglyphe du lion passant qui fait office de préposition dans l'extrait du texte de l'obélisque constitue à mes yeux un indice évident, même si quelque peu cryptographique, de la proposition de l'accident pour expliquer la mort par noyade ; d'où le titre à l'assonance souhaitée que j'ai donné à ce chapitre et qui, peut-être, vous a ce matin paru sibyllin. 

 

     La seconde raison relève du contexte historique romain : permettez-moi, pour clôturer cette question du présent "dossier-enquête", de vous l'exposer en quelques mots.

 

    En 136 de notre ère, trois ans après son instauration, l'éminent Collège funéraire et cultuel de Lanuvium, association romaine dont les membres promeuvent, entre autres activités, le culte des personnes divinisées de la Maison impériale, inscrivit dans son règlement interne une clause qui proclamait l'interdiction drastique d'inhumer les morts volontaires. Or il vous faut savoir qu'un des patrons protecteurs de cette assemblée constituée en 133 n'était autre qu'Antinoüs, décédé trois ans plus tôt.

 

     Vous paraît-il concevable qu'en guise de divinité tutélaire, une telle institution se choisisse un homme, fût-il favori en titre du monarque régnant, qui se serait délibérément suicidé ?

 

     À moi, non !

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 14-5 et 47-55.

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80.

 

 

KOEMOTH Pierre P., Antinoüs en Égypte : une approche numismatique, Genève, BSEG 28 (2008-10), pp. 59-79.

 

 

VOISIN  Jean-Louis, Apicata, Antinoüs et quelques autres - Notes d'épigraphie sur la mort volontaire à Rome,  MEFRA (Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité), tome 99, n° 1, 1987, pp. 262-6

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Mémoires d'HadrienParis, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 203-6.

 

 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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8 novembre 2016 2 08 /11 /novembre /2016 01:00

 

 

 Cinquième  Partie : 

 

DES CIRCONSTANCES POSSIBLES DU DÉCÈS D'ANTINOÜS

 

 

 

 

    Je l'ai expliqué pour autant qu'Hadrien pouvait se l'expliquer, pour autant que je me l'explique moi-même. D'abord, Antinoüs a dû croire à la valeur de son sacrifice. Et il se peut aussi que dans sa situation de favori le suicide quasi rituel ait été une porte de sortie. Il échappait au vieillissement, à l'usure de la passion, à l'odieux des intrigues de cour ."

 

 

     C'est en ces termes que dans Les Yeux ouverts, ouvrage référencé dans ma bibliographie infrapaginale, Marguerite Yourcenar répond à la question de Matthieu Galey, avec lequel elle s'est entretenue à plusieurs reprises : Quelle est la part d'hypothèse dans la mort d'Antinoüs ? Quelle est votre explication de son suicide ?  

 

     Suicide ? Ai-je bien lu ?

     Suicidé, le jeune éphèbe d'une vingtaine d'années retrouvé mort dans le Nil ?

     Assurément, fiction romanesque que cela !

 

     Qu'indique donc la seule source véritablement contemporaine de l'événement, l'obélisque du Pincio, à Rome ?

 

     

Obélisque du Pincio - Face est : tableau supérieur et 1ère partie des deux colonnes gravées d'inscriptions - (© Photo : Raymond Monfort)

Obélisque du Pincio - Face est : tableau supérieur et 1ère partie des deux colonnes gravées d'inscriptions - (© Photo : Raymond Monfort)

 

     C'est en effet à  nouveau vers ce monument que, dans un premier temps, je vous propose de tourner nos regards, cette fois sur la face est, opposée à celle que nous avons quelque peu décryptée les semaines précédentes : vous ne pouvez certainement plus ignorer, amis visiteurs, que, depuis la rentrée de septembre, après ma relecture cet été du remarquable roman Mémoires d'Hadrien de l'immense romancière d'origine belge, je me suis, - et vous ai, je l'espère - offert le plaisir, au départ, entre autres divers documents, d'études menées et publiées par feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier depuis les années '80, d'ouvrir un "dossier-enquête" dont nous rédigeons progressivement les pages pour tenter d'élucider un certain nombre de questions au sein desquelles Hadrien, empereur romain du IIème siècle de notre ère et Antinoüs, son jeune favori bithynien, font incontestablement figure de héros cardinaux.

 

     Et précisément, le tableau supérieur du monolithe romain nous montre Antinoüs, toujours vêtu et coiffé à l'égyptienne, toujours debout d'un côté d'une table d'offrandes face à un dieu assis, Thot cette fois, à tête d'ibis, - (ibiocéphale) -, auquel il tend dans sa main droite ouverte une figuration du coeur-ib.

 

     Le dieu, couronné d'un disque solaire, maintient de la main gauche le même sceptre que celui que nous avons vu précédemment sur la face ouest et, de la droite, dépose sur le coeur-ib la représentation du souffle de vie, - les signes ankh et tchou combinés -, confirmant ainsi par l'image le petit texte hiéroglyphique incisé verticalement devant lui : Je fais pour toi que ton coeur vive tous les jours.

 

     Ceci posé, c'est de ce que le lapicide grava dans les deux colonnes de hiéroglyphes qui se déploient sur ce côté de l'obélisque que je voudrais maintenant vous entretenir, - et notamment d'une phrase particulière que je voudrais vous faire découvrir -, aux fins d'essayer de répondre à une deuxième question de notre "enquête" : après nous être interrogés à propos de l'emplacement du tombeau  d'Antinoüs, abordons un autre sujet controversé, toujours débattu par les historiens : celui des circonstances de son décès aussi soudain, aussi prématuré.

  

Obélisque du Pincio - Face est : portion avec l'extrait, dans la colonne de droite, évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association des Amis de Saint-Estève)

Obélisque du Pincio - Face est : portion avec l'extrait, dans la colonne de droite, évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association des Amis de Saint-Estève)

Obélisque du Pincio - Face est : gros plan de l'inscription hiéroglyphique évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association de Saint-Estève)

Obélisque du Pincio - Face est : gros plan de l'inscription hiéroglyphique évoquant la mort d'Antinoüs - (© Photo originale : Association de Saint-Estève)

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

Encadré en rouge : fac-similé de l'inscription évoquant la mort d'Antinoüs - (© d'après Grimm & alii)

 

 

     Pour mes lecteurs égyptophiles, philologues patentés, voici la translittération de cet  important extrait :  

 

Ssp-n=f  wDw.t  nt  nTrw  m  tr  Aw=f

     

     Dans son étude de 2008 citée dans la bibliographie ci-après, le Professeur Jean-Claude Grenier en donnait la traduction suivante : " ... (quand) il reçut l'ordre des dieux pour le moment de sa mort."  

 

     Ce qui, je vous le rappelle au passage, constitue une phrase rédigée par Pétarbeschénis, le hiérogrammate érudit qui composa les textes de l'obélisque, vraisemblablement "dictée" par l'empereur en personne ou, à tout le moins, inspirée des conversations préparatoires qu'ils eurent ensemble.

 

     Si j'en crois Dion Cassius (LXIX, 11), Hadrien aurait écrit par ailleurs que le jeune homme s'était noyé accidentellement dans le Nil.

   

     Quoi qu'il en soit, cette version des faits que je qualifierai d'autorisée, fut celle que, peu ou prou, les Anciens commentèrent : accréditant la cause du décès, la noyade, ils doutèrent des circonstances "officielles" avancées, l'accident.

 

     Je vous explique.

 

     Les sources essentielles, j'eus déjà l'opportunité de les citer puisqu'elles furent compulsées par Marguerite Yourcenar pour rédiger Mémoires d'Hadrien, furent prioritairement l'historien romain de langue grecque Dion Cassius, (Bithynien lui aussi, né en 155 et mort en 235 de notre ère) qui, au Livre XIX de son Histoire romaine, relate la vie d'Hadrien ; et l'Histoire auguste, compendium dans lequel six historiographes, tels que Spartien, Lampride et Capitolin ont, à la fin du IVème siècle, rédigé en latin la biographie d'une petite trentaine de monarques, dont évidemment Hadrien. 

     

     Il est depuis longtemps avéré qu'il nous faut prendre avec grande circonspection les propos de ces auteurs qui ne vécurent pas à l'époque des personnages dont ils brossaient le portrait ou des événements qu'ils relataient. 

 

     C'est d'ailleurs, avant d'envisager à nouveaux frais l'histoire d'Antinoüs aux côtés d'Hadrien, ce qu'avance l'égyptologue français Jean-Claude Grenier dans un texte qu'il publia en 2014, peu de temps avant son décès, dans la remarquable "anthologie" - que je vous conseille vivement de dévorer, amis visiteurs -, dirigée par Madame Florence Quentin, également reprise dans ma bibliographie : "Voici les éléments qui se démarquent des poncifs et des ragots hérités des auteurs antiques et qui nourrissaient l'opinion courante des modernes."

 

     Qu'indiquèrent-ils en fait ces ragots et poncifs d'auteurs anciens que vilipende le Professeur Grenier ?

 

     Pour les uns, la noyade d'Antinoüs ne serait nullement un accident fortuit mais bel et bien un suicide ; thèse, vous l'aurez-compris si vous vous souvenez de l'exergue proposé à l'entame de notre présent rendez-vous, que retint Marguerite Yourcenar dans son roman. Pour d'autres, peut-être plus suspicieux encore, Hadrien lui-même, fortement imprégné qu'il était, on le sait, de ce que conjecturaient les haruspices, aurait habilement incité son jeune ami à offrir sa vie, à se sacrifier pour qu'il puisse, lui, en tant que maître du monde, bénéficier du plus long règne possible : c'est à tout le moins ce que prétend un historien romain du IVème siècle, Aurélius Victor, au chapitre XIV de son Liber de Caesaribus, recueil d'une quarantaine de biographies de souverains.

 

     En définitive : accident ou suicide ? 

     

     Et si véritablement suicide il y eut, fut-il prémédité, - Antinoüs étant parfaitement conscient que dans la conception des moeurs inhérente à l'éphébie grecque, il allait atteindre un âge où serait considérée avilissante une relation intime avec un homme mûr -, ou lui fut-il imposé au plus haut niveau de l'État ? 

     

 

     De ces diverses théories ou opinions, que pensèrent les historiens et égyptologues modernes ? 

 

     Ils en accréditèrent parfois l'esprit, tout en y ajoutant d'autres dimensions : pour l'un, ce sacrifice volontaire dans le Nil était destiné à garantir l'abondance de ses futures crues ; pour un autre, puisque noyade il y avait, apothéose, il y aurait, par simple assimilation avec le sort du dieu Osiris, dépecé puis jeté dans le fleuve par son frère Seth. 

     D'aucuns osèrent même la thèse du meurtre, voire de l'assassinat, s'ils soupçonnaient la préméditation ...

 

     Enfin, aux yeux de J.-C. Grenier, vous l'aurez compris, existaient, en rapport avec cet événement particulier, des éléments qui se démarquaient : entendez une explication plus prosaïque de cette disparition imprévue.

 

     C'est, amis visiteurs, pour autant bien sûr que vous acceptiez une nouvelle rencontre entre nous, ce que j'aimerais vous expliquer le mardi 15 novembre prochain.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

AMANDRY Michel/ KÜTER Alexia, Antinoüs, dans Marguerite Yourcenar et l'empereur Hadrien, Une réécriture de l'Antiquité, Catalogue de l'exposition au Forum antique de Bavay, Musée archéologique du Département du Nord, Gand, Éditions Snoeck, 2015, p. 82.

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 13-5 et 47-58.

 

 

 

GRENIER Jean-Claude, Quelques pages du livre des empereurs. L'affaire Antinoüs, dans QUENTIN Florence, Le Livre des Égyptes, Paris, Éditions Robert Laffont, Collection "Bouquins", 2014, pp. 275-80

 

 

 

GRIMM Alfred/KESSLER Dieter/MEYER HugoDer Obelisk des Antinoos. Eine kommentierte Edition, München, Wilhelm Finck Verlage, 1994, p. 40. (Version électronique)

 

 

 

VOISIN  Jean-Louis, Apicata, Antinoüs et quelques autres - Notes d'épigraphie  sur la mort volontaire à Rome,  MEFRA (Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité), tome 99, n° 1, 1987, pp. 262-6

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Carnets de notes de "Mémoires d'Hadrien", Paris, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 328.

 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu GaleyParis, Le Livre de Poche "Biblio" n° 5577,  Librairie Générale Française, 2015, p. 154.

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 00:00

 

 

Quatrième Partie :

 

 

QUID DE LA LOCALISATION DU TOMBEAU D'ANTINOÜS ?

 

  

 

 

     

     Mais où diantre Hadrien, ce maître du monde romain du IIème siècle de notre ère, d'origine andalouse et tout imprégné d'un hellénisme raffiné, lui, l'infatigable bâtisseur qui, pour sa propre personne mais aussi pour ceux qui lui succéderaient à la tête de l'Empire, fit construire l'imposant Château Saint-Ange en guise de mausolée, où donc, dans quel pays ce grand amateur de voyages a-t-il dissimulé le tombeau d'Antinoüs, son favori ?

 

     Parodiant irrévérencieusement deux vers de la scène 2 de l'acte II du Bérénice de l'immense Racine, Titus improvisé évoquant cette sépulture, je pourrais me demander : Dois-je croire qu'assis au trône des Césars, un si grand empereur le cèle à nos regards ?   (*)

 

     Voilà donc la première "énigme" que, dans le dossier actuellement traité par ÉgyptoMusée depuis septembre, amis visiteurs, nous essayons pour l'heure de résoudre.

 

     Souvenez-vous, je vous ai expliqué la semaine dernière que, sur foi de quelques  hiéroglyphes de la première phrase gravée en creux dans la colonne de droite de la face ouest de l'obélisque dit "Barberini", sur le mont Pincio, à Rome,

 

Obélisque du Pincio - Face ouest : première phrase de la colonne de droite - (© Raymond Monfort)

Obélisque du Pincio - Face ouest : première phrase de la colonne de droite - (© Raymond Monfort)

 

des égyptologues du vingtième siècle ont cru pouvoir interpréter un passage amputé à cause d'une cassure et de sa réfection, en affirmant les uns, que le jeune éphèbe bithynien reposait en Égypte, à Antinoé, la ville que son mentor avait créée à sa seule gloire, les autres, qu'il fut inhumé à Rome, certains optant pour le temple double de Vénus et de Roma Aeterna, précisément construit sous le règne d'Hadrien, certains pour la Villa Adriana, prestigieux domaine impérial sis à la périphérie de la ville.

 

     Puis, en 2008, à nouveaux frais, feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier reprit l'analyse philologique des inscriptions, en en suggérant une nouvelle lecture, une nouvelle interprétation, catégorique, irréfragable à ses yeux, prouvant que ce n'est point en Égypte mais bien dans Rome qu'il faut chercher la demeure d'éternité du jeune homme. 

 

     Nous en étions restés là quand je pris congé de vous, promettant d'apposer aujourd'hui le point final à cette enquête.

 

 

     Reprenons, voulez-vous, LA phrase qui pose problème : " ḥsy nty im nty ḥtp m i3t tn n(ty)t m-ḫnw sḫt tš n nb w3s [ ... ] H3rmˁ " que le Professeur Grenier traduisait par : " Le Bienheureux qui est dans l'Au-delà et qui repose en ce lieu consacré qui se trouve à l'intérieur des Jardins du Prince, dans Rome."

 

     Dans un premier temps, remarquons l'emploi, - évidemment pas anodin -, de l'adjectif démonstratif  "ce" ( tn, en égyptien )... et non de l'article indéfini "un".

     Que signifie cette nuance grammaticale ? 

 

     Rappelez-vous que précédemment j'ai expliqué que l'obélisque gravé pour commémorer le souvenir de l'élu avait été initialement dressé sur sa tombe. De sorte que le choix d'un démonstratif , - signifiant en définitive : "ce tombeau-ci" -, donne à penser que le lapicide composa son texte pour celui qui, hypothétiquement, eût été à même de lire l'inscription hiéroglyphique. En d'autres termes, la phrase indique un emplacement à celui qui la lisait, c'est-à-dire, dans ce cas précis, lui confirme qu'il se trouve bien devant la tombe et l'obélisque qui la surmonte. 

 

     Quand sur une autre face du monument, les inscriptions évoquent Antinoé, c'est non seulement pour rendre hommage à l'empereur qui la fit bâtir en souvenir de son protégé mais aussi pour spécifier qu'il s'agit bien d'une ville égyptienne : si la sépulture du jeune homme s'y était trouvée, il est certain qu'avec le sens de la précision qui le caractérise, Pétarbeschénis l'eût mentionné.

     Or il n'a pas cru nécessaire de le faire. Donc, elle ne peut être qu'à Rome, affirme J.-C. Grenier !

     Oui, mais où ?

 

     Dans un deuxième temps, penchons-nous sur une autre expression : le "sḫt tš", ("sekhet tchès") "du Prince", à l'intérieur duquel, indique le texte, se trouve la tombe. 

     Mais qu'est donc ce "sḫt tš ", ce domaine personnel du "Prince", - "Princeps", pour les latinistes qui me liraient ?

 

     Deux sont retenus. Le premier, immense complexe impérial, - je vous en avais touché un mot lors de cette rencontre - : la résidence tiburtine, plus communément nommée Villa Adriana, située à moins de trente kilomètres de la ville, dans la municipalité de Tivoli, constitue une incontournable référence qui, esthétiquement, marqua tant de grands littérateurs, tels Chateaubriand ou Stendhal et, plus proche de nous, Marguerite Yourcenar qui, à vingt ans, la visita avec son père, confiant à la fin de sa vie, dans Les Yeux ouverts- Entretiens avec Matthieu Galey, qu'elle fut le point de départ, l'étincelle, l'événement séminal, pourrais-je ajouter, dans la longue genèse, - plus d'un quart de siècle -, de son remarquable roman Mémoires d'Hadrien.  

 

     L'égyptologue belge Philippe Derchain, je vous l'ai signifié déjà, considérait donc que le sḫt tš, ce "domaine campagnard de celui qui détient le pouvoir à Rome", ainsi qu'il traduisait les hiéroglyphes gravés sur l'obélisque, ne pouvait qu'idéalement être le lieu d'inhumation d'Antinoüs.  

     

     Dès lors, tout semblait entériner les propos du Professeur Derchain : sa traduction paraissait plausible et, surtout, quelques fouilles archéologiques menées sur le site, précisément à un endroit où subsistaient des parties d'une décoration d'un temple de toute évidence égyptisant, auraient pu le laisser croire : n'y avait-on pas mis au jour une dalle de trois mètres de côté ... que, l'euphorie du moment aidant, on voulut absolument considérer comme l'emplacement idoine pour supporter un obélisque ?  

 

     Mais l'engouement passé, à tête reposée, il appert que, analysés, les vestiges mis au jour n'étant pas absolument funéraires, rien  ne permettait d'affirmer qu'ils constituaient les restes du temple-tombeau d'Antinoüs.

 

     En outre, l'acception de "campagnard" pour laquelle avait opté Philippe Derchain, n'apparaissait pas, aux yeux de Jean-Claude Grenier, être en adéquation avec un milieu urbain comme l'est la Villa Adriana.

 

     Mais que seraient alors ces "jardins" ? 

 

     Le Professeur Grenier affirma qu'il s'agissait de ce que les sources antiques désignaient sous l'appellation de "horti", (hortus = jardin, en latin), c'est-à-dire un endroit planté de végétaux ; un parc public ou un espace vert, dirions-nous plus fréquemment à notre époque.

 

     D'où, en vue d'appuyer sa propre traduction : "à l'intérieur des Jardins du Prince, dans Rome", son option de se tourner vers la seconde des prestigieuses résidences impériales de la ville : le site de ce qu'il est convenu de nommer, depuis qu'au 17ème siècle il devint propriété de la richissime famille des Barberini, la Vigna ("vignoble") Barberini, sur le mont Palatin où maints empereurs, dont Hadrien, possédèrent une prestigieuse résidence, un palais pour le dire d'un mot et ainsi rappeler que notre terme français provient précisément de palatium, - Palatin -, désignation de l'une des sept collines de Rome, puis qui, par métonymie, s'est appliqué à la demeure d'Auguste, le premier empereur, et enfin par la suite, à toutes les grandes demeures impériales. 

 

    En outre, ce qui le confortait dans cette hypothèse, c'est que dans la phrase de l'obélisque, ce qu'il avait traduit par "ce lieu consacré", entendez : ce tombeau, -"m i3t tn"-, définit en égyptien ancien une sorte de tumulus, de butte recouverte de végétation au sein de laquelle les dieux défunts étaient enterrés ... ce qui, in fine, convenait parfaitement pour caractériser le Palatin, à peine haut de quelques dizaines de mètres, et ses Jardins d'Adonis.

 

     Mais au fil des ans, entre 1986 et 2008, poursuivant et affinant ses recherches, Jean-Claude Grenier comprit qu'il faisait fausse route en tablant sur le Palatin. Nonobstant, il demeura persuadé que sa traduction du texte de l'obélisque conservait son bien-fondé : il chercha donc d'autres "jardins", d'autres horti qui eussent aussi pu être, dans Rome, des propriétés d'Hadrien, partant, eussent été susceptibles d'abriter le caveau funéraire d'Antinoüs.

 

     Il pensa tout d'abord aux jardins ayant initialement appartenu à l'historien romain Salluste (Horti Sallustiani) avant de devenir propriété impériale, notamment d'Hadrien qui y effectua d'importants aménagements, dont l'édification d'un pavillon à connotations égyptiennes : cet ensemble résidentiel présentait à la fois des espaces de verdure et des bâtiments, aujourd'hui totalement en ruine depuis la sac de Rome par les Wisigoths, en 410 de notre ère. 

 

     Mais in fine, c'est sur les Horti Domitiae, les jardins de Domitia, - que des recherches entreprises à l'extrême fin du 20ème siècle identifièrent à Domiitia Paulina Lucilla, la propre mère d'Hadrien -, que portèrent les faveurs du Professeur Grenier pour une raison fort simple : après le décès de sa mère, l'empereur y fit ériger l'imposant monument funéraire que j'évoquai précisément au début de notre rendez-vous de ce matin : le Château Saint-Ange.

 

     

© https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7d/Roma_Hadrian_mausoleum.jpg?uselang=fr

© https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7d/Roma_Hadrian_mausoleum.jpg?uselang=fr

 

 

     Il est alors extrêmement tentant de penser, - mais dans l'état actuel des connaissances acquises, pas encore d'affirmer de manière péremptoire -, que l'empereur ayant hérité de ce domaine familial y ait aménagé la "maison d'éternité" de son jeune protégé, conjointement à son tombeau personnel et à ceux des membres de sa famille, en vue d'y abriter leurs urnes cinéraires. 

 

 

     Voici donc, amis visiteurs, le chemin au bout duquel m'ont mené mes lectures et recherches pour circonscrire la question de l'emplacement de la tombe d'Antinoüs. 

     Déçus seront probablement certains d'entre vous que, parmi toutes ces hypothèses, je ne puisse plus impérieusement désigner le lieu exact. 

 

     À ceux-là, je répondrai de deux manières.

     La première en citant la conclusion tout empreinte de sagesse et de modestie que déjà en 1986, alors qu'il n'avait pas encore peaufiné son enquête, le Professeur Grenier lui-même écrivait dans un article, référencé dans la bibliographie ci-dessous :

 

     "Cette proposition, - (à l'époque, c'était de croire que la tombe tant recherchée devait se trouver dans les jardins d'Adonis, sur le Palatin) -, est-elle recevable lorsqu'on la confronte au contexte historique en général ? Est-elle, de plus, compatible avec les données de l'histoire de la topographie de la Rome impériale ? 

     Répondre à ces questions sort du cadre des compétences de l'égyptologue et il est préférable de laisser ce soin à beaucoup plus qualifié que nous.

 

     La seconde manière, en reprenant ce que m'écrivit si bellement en commentaire la semaine dernière, Cendrine, une de mes fidèles lectrices :

 

      Ne repose-t-il pas dans le cœur de celui qui l'a tant aimé et peut-être caché pour la postérité ? "

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 8 et 37 à 45.

 

 

GRENIER Jean-Claude/COARELLI PhilippoLa tombe d'Antinoüs à Rome, dans Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, (MEFRA), Tome 98, n° 1,, 1986, pp. 217-53 (Version électronique)

 

 

GRIMM Alfred/KESSLER Dieter/MEYER HugoDer Obelisk des Antinoos. Eine kommentierte Edition, München, Wilhelm Finck Verlage, 1994. (Version électronique)

 

 

RACINE  Jean, Bérénice, dans Œuvres complètes de J. Racine et de Pierre et T. Corneille,  Paris, Gennequin Libraire, 1862, p. 84. 

 

 

YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu GaleyParis, Le Livre de Poche "Biblio" n° 5577,  Librairie Générale Française, 2015, p. 143. 

 

 

 

(*) Les deux vers originaux, placés par Racine dans la bouche de Titus évoquant pour leur part, la reine Bérénice, étaient bien évidemment :

 

 

" Dois-je croire qu'assise au trône des Césars

Une si belle reine offensât ses regards ? "

 

  

 

 

 

 ***

 

 

Excellent congé d'automne à vous tous, amis visiteurs d'ÉgyptoMusée, et à bientôt ...

 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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18 octobre 2016 2 18 /10 /octobre /2016 00:00

 

 

Troisième Partie :

 

RÉQUISITS QUANT À LA LOCALISATION

DU TOMBEAU D'ANTINOÜS   

 

 

 

     Assurément vous souvenez-vous, amis visiteurs, que l'étude dans laquelle, de conserve, nous avançons vous et moi cet automne prit naissance le 6 septembre dernier, alors que nous admirions, au Musée royal de Mariemont, un buste du Louvre figurant Antinoüs,

 

LES DEVENIRS D'ANTINOÜS : DE LA RÉALITÉ ARCHÉOLOGIQUE À UNE CERTAINE VÉRITÉ HISTORIQUE

 

pièce choisie par le Conservateur du Département Égypte/Proche-Orient, Arnaud Quertinmont, pour son exposition "Dieux, Génies, Démons en Égypte ancienne" qui, je vous le rappelle au passage, restera ouverte jusqu'au 20 novembre prochain. 

 

    À Mariemont justement, dans la "Réserve précieuse" qu'ensemble nous avions visitée le 13 mai 2013, au sein de la collection d'autographes acquis jadis par l'industriel et mécène hennuyer Raoul Warocqué, il s'en trouve douze de la main de Jean-François Champollion ; et parmi eux, celui-ci,

 

 

Autographe de Jean-François Champollion (1825) - © Photo : M. Lechien, Musée royal de Mariemont (Farde 1018b, 7., n° 3196. - 1825).

Autographe de Jean-François Champollion (1825) - © Photo : M. Lechien, Musée royal de Mariemont (Farde 1018b, 7., n° 3196. - 1825).

 

 

qui fait état d'une liste d'obélisques répertoriés à Rome par le Figeacois en 1825 dans laquelle, en sixième position, vous reconnaîtrez sans peine celui qui, pour l'heure, requiert notre attention. 

 

     Après vous avoir, la semaine dernière, brossé un rapide inventaire de ce que proposait chacune de ses quatre faces, je pense qu'est maintenant venu le temps de répondre, - ou plutôt, de tenter de répondre -, à certaines des questions que se sont posées différents égyptologues au cours du précédent siècle. 

 

    Et la première d'entre elles : où Antinoüs fut-il enseveli ?

 

    Pour trancher ce nœud gordien que constitue l'endroit où pour l'éternité repose le favori d'Hadrien depuis le IIème siècle de notre ère, je vous invite à m'accompagner vers la face ouest de l'obélisque romain pour commencer à en observer le tableau supérieur. 

 

   

 
Obélisque du Pincio - Face ouest : tableau supérieur et 1ère partie des deux colonnes gravées d'inscriptions - (© Photo : Raymond Monfort)

Obélisque du Pincio - Face ouest : tableau supérieur et 1ère partie des deux colonnes gravées d'inscriptions - (© Photo : Raymond Monfort)

 

     Malheureusement incomplet, il nous permet néanmoins de comprendre qu'à droite, Antinoüs, lui le Bithynien vêtu tel un souverain égyptien : jupe longue transparente descendant jusqu'aux chevilles, traditionnel collier-ousekh, barbe postiche et couronne composée de deux rémiges encadrant le disque solaire, le tout ordonné sur deux cornes de bélier supportant chacune un uræus, se tient debout devant un guéridon d'offrandes.

 

     Dans sa main gauche ballant le long du corps, il enserre le signe de vie-ankh, tandis que de la droite il semble soutenir trois signes hiéroglyphiques superposés représentant, de haut en bas, le cœur-ib, le pilier-djed et la salle des fêtes du jubilé heb-sed, symboles respectivement de la volonté, de la stabilité et de la puissance royale en principe renouvelée au terme officiel, pas toujours respecté à vrai dire, de trente années de règne. 

 

     En fait, ces trois éléments éminemment emblématiques appendent du sommet d'un sceptre matérialisé par une tige de palmier, tenu de la main droite, seul élément rescapé d'une divinité évidemment assise, si je me réfère aux scènes parallèles gravées sur la partie supérieure des différents autres côtés de l'obélisque.

 

     Très mutilée, vous le constaterez à nouveau grâce à ce lien, - (sur lequel, comme sur d'autres ici, je vous invite instamment à cliquer si vous désirez visualiser mon propos car je ne puis importer la photo de ce fac-similé directement dans mon article) -, la portion gauche du tableau donnait à voir un dieu siégeant, plus que très probablement Osiris chtonien, souverain des morts, prêt à accueillir le défunt Antinoüs admis à sa seconde vie, la vraie, sa vie éternelle, se présentant, ainsi que l'indique l'inscription à peine encore lisible dans la petite colonne au-dessus de son bras, devant le "Maître de la Vie".

 

 

     Abordons à présent ce à quoi je voudrais aujourd'hui plus particulièrement vous sensibiliser : l'assertion qui précise, - tout est relatif, vous l'allez comprendre  ! -, l'endroit choisi par l'empereur pour aménager la tombe du jeune homme ; question qui fit tant couler d'encre dans le milieu égyptologique du XXème siècle.

 

     Rappelez-vous : le 4 octobre, je terminai notre entretien en citant cette phrase qu'avait traduite feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier : 

 

     " Le Bienheureux qui est dans l'Au-delà et qui repose en ce lieu consacré qui se trouve à l'intérieur des Jardins du domaine du Prince [ ... ]  Rome. "

 

     Courts propos que je ne manquai pas de définir comme quelque peu sibyllins, alors que, de prime abord, aucun terme ne semblait prêter à incompréhension.

 

     Gravée sous la scène que je viens de vous décrire, la phrase se trouve à l'entame de la colonne de droite, la première à décrypter des deux sur la face ouest puisque, sauf exceptions, les hiéroglyphes se lisent traditionnellement de droite à gauche, - c'est-à-dire en nous dirigeant vers la tête des animaux ou des humains représentés -, et de haut en bas.

Obélisque du Pincio - Face ouest : première phrase de la colonne de droite - (© Raymond Monfort)

Obélisque du Pincio - Face ouest : première phrase de la colonne de droite - (© Raymond Monfort)

 

   Découvrons, avec ce nouveau lien, dans le grand cadre de droite uniquement, le fac-similé de l'intégralité du passage incriminé et dont la translittération, - pour mes lecteurs égyptophiles, philologues patentés -, s'écrit : " ḥsy nty im nty ḥtp m i3t tn n(ty)t m-ḫnw sḫt tš n nb w3s [ ... ] H3rmˁ ".

 

    Si pour certains, le lieu ici désigné était Antinoé, la ville égyptienne créée par Hadrien, l'empereur de Rome, pour d'autres, interprétant le même passage, c'était dans le temple double de Vénus et de Roma Aeterna (Rome éternelle), construit sous le règne d'Hadrien, qu'il vivait son éternité ; et pour feu Michel Malaise, mon Professeur à l'Université de Liège, Antinoüs ne pouvait qu'être enterré dans la Villa Adriana.

 

     Mais pourquoi diantre tant d'interprétations dissemblables ?

     

     D'abord parce que l'expression " sḫt tš "-, (prononcez "sekhet tchès") -, qui se traduit par "marche", "zone frontière" fut l'objet de diverses acceptions géographiques dans le chef de ces savants : ainsi quand certains conçoivent qu'il est fait allusion à l' Égypte parce qu'elle constitue une marche, une province frontalière de l'Empire romain, d'autres y voient plutôt le prestigieux domaine impérial parce que situé dans un périmètre proche de Rome,

 

     (Toujours grâce au même lien, vous retrouvez les deux termes " sḫt tš " exprimés par les 13 hiéroglyphes présents dans la deuxième moitié inférieure du grand encadrement : à droite, commençant par trois roseaux verticaux dessinés au-dessus d'une main et se terminant, toujours à droite, par un rectangle ; et, à gauche, au même niveau que les roseaux, par un triangle et sur le même plan que ce dernier, par une sorte de croix dans un cercle, figurant en réalité un carrefour, ce qui constituait le déterminatif des noms de lieux.)

 

     Quoi qu'il en fût de ces interprétations aussi éloignées sur le terrain que dans l'esprit, admettez que toutes deux eurent le mérite d'être cohérentes, défendables, plausibles : en effet, Hadrien étant un homme, quoi de plus naturel en somme qu'il souhaitât que pour l'éternité son favori reposât à ses côtés, quelque part dans sa prestigieuse villa de Tibur ; ou, plus impérialement peut-être, qu'il le voulût enseveli dans Antinoé, la ville qu'à sa mémoire il avait dédiée, créée sur le lieu même où, si jeune, il s'était noyé ?

 

     D'abord, viens-je d'avancer, emplacements différents pour le tombeau dans le chef des égyptologues à cause d'une interprétation plus ou moins libre d'une formule relativement vague.

     Ensuite, - considération non négligeable ! -, à cause de la malencontreuse cassure que vous avez peut-être remarquée sur la photographie précédente, juste au-dessus du lion couché, mutilant plusieurs hiéroglyphes et nécessitant de retailler les bords brisés aux fins de cimenter ensemble les deux fragments. Ce qui laissait ainsi aux égyptologues le libre choix de conjecturer ce que fut le texte originel à cet endroit.

   

     Autrement dit, fallait-il comprendre qu'Antinoüs reposait " ...  à l'intérieur des Jardins du domaine du Prince de Rome "... ou, comme le préconisait Jean-Claude Grenier, "... à l'intérieur des Jardins du domaine du Prince, dans Rome " ?

 

    Une virgule ou pas en français, des hiéroglyphes disparus ou d'autres partiellement amputés sur l'obélisque du mont Pincio : et voilà les philologues qui entrent en lice et cogitent !

 

     Par quoi cette interprétation différente de celle de ses prédécesseurs dans le chef du Professeur Grenier fut-elle motivée ?

 

    C'est ce que nous tenterons de comprendre la semaine prochaine, amis visiteurs, lors de notre dernier rendez-vous avant que débutent les vacances de Toussaint dans l'Enseignement belge ... 

     

    

 

     Il m'est plaisir de grandement remercier Arnaud Quertimont, Conservateur du Département Égypte/Proche-Orient du Musée royal de Mariemont pour m'avoir si aimablement permis d'importer ici le cliché du document autographié de Jean-François Champollion ; ensuite Raymond Monfort pour le cadeau inespéré qu'il a fait à ÉgyptoMusée en m'adressant quarante photographies qu'il a prises de l'obélisque, à Rome, sur le Monte Pincio, en septembre 2014 et enfin Vincent Euverte, Concepteur du "Projet Rosette" : grâce aux photos de Raymond, aux réflexions de Vincent et aux fructueux échanges de courriels entre nous trois, je pus corroborer ce qui constitua au départ une improbable intuition, à savoir que les désignations des orientations cardinales de chacune des faces de l'obélisque Barberini ne pouvaient nullement correspondre à celles qu'avait en son temps déterminées Jean-Claude Grenier.  

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

ERMAN  AdolfRömische Obelisken, dans Abhandlungen des Königlich Preussischen Akademie der Wissenschaften - Philosophisch-historische Klasse, n° 4, Berlin, 1917, pp. 10-7 et 28-47.

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 8 et 37 à 45.

 

GRENIER Jean-Claude/COARELLI PhilippoLa tombe d'Antinoüs à Rome, dans Mélanges de l'École française de Rome. Antiquité, (MEFRA), Tome 98, n° 1, pp. 217-53 (Version électronique)

 

GRIMM Alfred/KESSLER Dieter/MEYER HugoDer Obelisk des Antinoos. Eine kommentierte Edition, München, Wilhelm Finck Verlage, 1994. (Version électronique)

  

 

 

 

 

(Voir un fac-similé de la face est grâce à ce lien.)

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 00:00

 

 

Deuxième Partie :

 

INTRODUCTION AUX INSCRIPTIONS  HIÉROGLYPHIQUES

DE L'OBÉLISQUE BARBERINI  

 

 

 

     Souvenez-vous, amis visiteurs, j'avais, lors de notre rendez-vous de la semaine dernière, émis les traditionnelles réserves, dont était par ailleurs parfaitement consciente Marguerite Yourcenar quand elle écrivit ce chef-d'oeuvre unanimement reconnu qu'est Mémoires d'Hadrien, à propos des relations d'événements ou des portraits de personnages ayant réellement vécu, sous la plume d'historiens et d'historiographes rédigeant bien des années, voire des siècles, après l'époque incriminée, la partialité de certains d'entre eux, fussent-ils regardés comme des "classiques", n'étant plus à démontrer !

 

    Et j'avais fait suivre ma mise en garde par ce très court extrait d'un essai de la romancière dans  Les visages de l'Histoire dans l'"Histoire auguste" : l'obélisque du Pincio corrobore en caractères hiéroglyphiques la mention de Spartien de la mort d'Antinoüs ", en vous promettant de consacrer notre présente rencontre à ce monument d'importance actuellement érigé sur le Monte Pincio, à Rome, et plus spécifiquement, aux inscriptions hiéroglyphiques gravées sur chacune de ses faces.    

    Mea culpa : j'aurais d'ailleurs pu tout aussi bien citer la traduction des textes hiéroglyphiques de ce même obélisque parmi les sources qu'elle avait consultées, grâce à semblable propos consigné dans sa Note, p. 355, clôturant Mémoires d'Hadrien si, bizarrement, elle ne m'avait pas échappé.

 

     Fort heureusement, j'ai la chance d'avoir quelques visiteurs de mon blog ou de mes pages Facebook qui me lisent vraiment, c'est-à-dire jusqu'à l'extrême fin des articles, ce qui, je l'ai déjà constaté à cause de questions qui me sont parfois adressées, n'est pas le cas de tout le monde !

 

     Mais Alain Yvars, concepteur de l'excellent blog "Si l'art était conté", est de ces fidèles et scrupuleux lecteurs, qui m'a permis de remédier à ce manquement de ma part grâce au commentaire qu'il m'a laissé ; de sorte que je me suis empressé d'ajouter, dans l'article du 4 octobre dernier, juste après mes références infrapaginales, un errata accréditant la mise au point d'Alain, partant, comblant ma lacune. 

 

 

Rome : Obélisque du Monte Pincio (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

Rome : Obélisque du Monte Pincio (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

 

      Car le monument du Pincio, puisque c'est bien lui qui est au centre de nos propos, également étiqueté "obélisque Barberini" par certains égyptologues, constitue, il vous faut en être conscients amis visiteurs, l'unique archive épigraphique, l'unique source écrite qui soit en parfaite contemporanéité avec les événements de la vie d'Antinoüs relatés par les auteurs antiques.

 

     En outre, si j'en crois feu l'égyptologue belge Philippe Derchain, tous les textes gravés sur ce "dernier obélisque" auraient vraisemblablement été composés par un certain Pétarbeschénis, prêtre extrêmement érudit originaire de la ville d'Akhmîm, - la Panopolis de l'époque gréco-romaine -, dont la grande culture philologique lui permit, à partir d'un "brouillon" probablement libellé par l'empereur en personne, de rédiger, entre 130 et 135 de notre ère, sa traduction en égyptien classique ; langue du Moyen Empire, alors en ce  IIème siècle depuis un long temps tombée en obsolescence, pour ne pas dire franchement oubliée. 

    Et de surcroît, - ceci étant aussi à porter au crédit de l'indéniable talent de lettré de Pétarbeschénis -, en ne concédant aucune once à la facilité phraséologique qu'eussent par exemple été des propos de circonstance empreints de convention, de protocole, voire de clichés eulogiques, si souvent rencontrés par ailleurs.

 

 

     Surmontées d'un tableau dans lequel sont gravés en creux deux personnages de part et d'autre d'un guéridon d'offrandes, les quatre faces du monolithe de granite rose offrent deux colonnes de hiéroglyphes à lire obligatoirement de la droite vers la gauche.

 

     Nul texte incisé ne se poursuivant au-delà de la face du monument qui lui est circonscrite, tous les côtés constituent une entité paléographique propre : trois d'entre eux, -  les faces nord, sud et ouest -, scène supérieure et hiéroglyphes compris, évoquent Antinoüs, comme ici, debout devant le dieu Amon, assis, 

 

Tableau de la face sud de l'obélisque Barberini (Monte Pincio, à Rome) - (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

Tableau de la face sud de l'obélisque Barberini (Monte Pincio, à Rome) - (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

 

alors que le seul quatrième est dévolu à l'empereur : la scène montre Hadrien faisant offrande à Rê-Horakhty,

 

Rome, Obélisque du Monte Pincio : face est (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

Rome, Obélisque du Monte Pincio : face est (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

 

et dans les inscriptions des deux colonnes en dessous, il est le sujet du panégyrique censé être déclamé par Antinoüs.

 

 

     C'est en me référant à l'étude minutieuse qu'a réalisée en 2008 feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier, - étude référencée dans la bibliographie ci-dessous -, que je terminerai notre rencontre de ce matin, en vous présentant succinctement chacun des côtés du monolithe romain, en commençant par celui de l'ouest, et en poursuivant par ceux de l'est, du sud et enfin du  nord. 

     Ainsi, - et cela établit l'originalité de la réflexion entreprise par le Professeur Grenier, bousculant toutes les analyses qui l'ont précédée -, appréhenderons-nous les quatre exposés dans l'ordre idéalement souhaité par l'empereur lui-même dans son "brouillon" préparatoire ; lecture plus cohérente aux yeux de J.-C. Grenier que celle envisagée jadis par l'ensemble de ses prédécesseurs, l'égyptologue allemand Adolf Erman le premier qui le décrypta dans le sens est, ouest, nord puis sud.

 

     Pour J.-C. Grenier, c'est donc par le côté ouest qu'il faudra entamer notre lecture si nous souhaitons découvrir le texte en continu, dans son enchaînement logique. 

 

    Si, sur cette face, le tableau supérieur nous apparaît extrêmement abîmé, - Antinoüs debout se tient devant ce qui fut certainement un dieu assis -, fort heureusement les deux colonnes d'hiéroglyphes nous apportent de précieuses indications, notamment sur l'emplacement de son tombeau : question qui divise la communauté scientifique, j'y reviendrai avec force détails la semaine prochaine.

 

     La face est, quant à elle, après nous avoir montré Antinoüs en compagnie du dieu Thot, évoque la mort du jeune homme décrétée par les dieux, ainsi que les rites funéraires et le culte qui lui furent ultérieurement accordés. 

 

     Pour sa part, la face sud, la dernière à nous proposer une scène supérieure dans laquelle figure le bel éphèbe bithynien, - en présence du dieu Amon, cette fois -, révèle, dans ses inscriptions hiéroglyphiques, l'aspect ressortissant au domaine du "merveilleux" de ses origines puisqu'il est dit né d'un dieu et d'une humaine.

 

     Enfin, le côté nord se singularise en proposant le seul des quatre tableaux qui ne présente pas une figuration d'Antinoüs mais bien une de son protecteur, Hadrien, qui s'avance vers le dieu Rê-Horakhty à qui il fait offrande.

     Les textes en dessous, un peu en guise de conclusion de toute l'histoire relatée dans les six colonnes précédentes, font état du souhait adressé par le jeune homme reconnaissant, - honoré qu'il est par son admission au sein de l'illustre communauté des dieux -, de récompenser l'empereur pour les augustes bienfaits qu'il lui a prodigués, et de lui assurer un règne universel, à lui et à son épouse, l'impératrice Sabine. 

 

 

     Avant de prendre maintenant congé de vous, amis visiteurs, tout en vous assurant qu'à partir de notre prochaine rencontre, nous approfondirons quelques passages précis du corpus hiéroglyphique recouvrant ce monument "providentiel", il m'est plaisir d'adresser mes plus vifs remerciements à l'Association des Amis de l'Égypte ancienne, de Saint-Estève, pour m'avoir aussi aimablement autorisé à exporter de son site les trois documents photographiques de l'obélisque Barberini qui illustrent mes propos de ce matin.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

DERCHAIN PhilippeLe dernier obélisque, Bruxelles, Fondation égyptologique Reine Élisabeth, 1987.  , dans 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 1 à 5.

 

 

YOURCENAR MargueriteNote, dans Mémoires d'HadrienParis, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 355.

 

 

YOURCENAR  MargueriteLes Visages de l'Histoire dans l' "Histoire auguste", dans Essais et mémoires, 1. Sous bénéfice d'inventaire, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1991, pp. 14-15. 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 00:00

 

 

Première  Partie :

 

D'UN OBÉLISQUE EXCEPTIONNEL

 

 

 

     Dans sa très belle et émouvante conférence "Marguerite Yourcenar et l'Égypte", prononcée au Palais des Beaux-Arts de Lille où il était l'invité, le 23 mai 2015, de l'Association Papyrus présidée par Madame Martine Détrie-Perrier, l'égyptologue français Jean-Pierre Corteggiani révéla que la romancière qui avait publié Mémoires d'Hadrien en 1951 ne se rendit qu'une seule fois en terre égyptienne, en janvier 1982, soit 5 ans avant son décès, alors que dès son plus jeune âge, j'eus déjà l'opportunité de vous l'expliquer la semaine dernière, amis visiteurs, non seulement elle parcourut, notamment avec son père, différents musées européens,  non seulement elle visita, toujours en sa compagnie, la Villa Hadriana, à Tivoli, mais sans le vouloir délibérément, s'invitant en d'esthétisantes déambulations, Marguerite Yourcenar s'offrit l'inestimable trésor de s'imprégner très tôt de la culture et de l'art des Grecs et des Romains : comme elle le confie à Matthieu Galey, dans Les yeux ouverts, vivant aussi une partie de son adolescence dans le Midi, parmi de tant de ruines, elle découvre l'Antiquité sur le terrain.

 

     Toutefois, aussi bizarre que cela puisse vous paraître, aussi bizarre que cela m'est apparu, nulle part dans son oeuvre, que ce soit dans ses Carnets de notes de Mémoires d'Hadrien qui clôturent le roman lui-même ou au sein des Essais et mémoires réunis dans le second volume de ses écrits que lui consacre la Bibliothèque de La Pléiade, chez Gallimard, l'écrivain, - (désolé, j'entends résister farouchement à "écrivaine" tout autant qu'à "auteure") -, n'indique des références égyptologiques lui ayant permis de s'immiscer avec autant d'acuité dans l'esprit et les rites des anciens habitants des rives du Nil, notamment, vous l'avez lu avec moi tout au long du mois de septembre, quand il s'est agi pour elle de relater les funérailles d'Antinoüs.

 

     En revanche, pour ce qui concerne l'histoire du monde romain en général et celle d'Hadrien tout particulièrement, elle a tenu à mentionner, parmi ses nombreuses lectures préparatoires, les noms d'incontournables auteurs classiques tels que Pausanias, Aurélius Victor et surtout Dion Cassius et son Histoire romaine, ainsi que l'Histoire auguste, compendium dans lequel plusieurs historiographes, - Spartien, Lampride et Capitolin, entre autres, -, ont brossé le portrait d'une petite trentaine d'empereurs, à partir d'Hadrien justement, à l'apogée d'un monde qui ne se savait pas si près de finir, indique-t-elle dans un texte pénétrant intitulé Les visages de l'Histoire dans l' "Histoire auguste".

 

     Convenez avec moi, amis visiteurs, que des allégations d'historiens et d'historiographes rédigées parfois des siècles après les événements qu'ils rapportent peuvent être frappées au coin d'une malencontreuse suspicion, quand ce n'est pas à celui d'une certaine longanimité ou d'une franche inimitié.   

 

     Ces réserves émises, quelle ne fut pas ma surprise de toutefois découvrir, précisément dans ce texte de 1958, Les visages de l'Histoire dans l' "Histoire auguste", enfouie dans une énumération presque banale et surtout non développée, non exploitée par la romancière, cette courte remarque qui, me sembla-t-il, entrouvrait la porte sur une possible approche de la vérité historique :

 

... l'obélisque du Pincio corrobore en caractères hiéroglyphiques la mention de Spartien de la mort d'Antinoüs

 

     De cette assertion avancée par Marguerite Yourcenar et en quoi elle se révèle primordiale pour notre "dossier-enquête", je vous entretiendrai à partir de la semaine prochaine. Car pour l'heure permettez-moi de consacrer le temps de rencontre qu'il nous reste à évoquer le contexte historique de ce monument exceptionnel qu'est l'obélisque du Pincio, - appelé aussi obélisque Barberini ; puis, in fine, à rapidement faire le point sur ce que nous savons de ce type de monument et de la symbolique qu'il véhicule.     

 
Rome : Obélisque sur la colline du Pincio - © Joris - https://fr.wikipedia.org/wiki/Obélisque_du_Pincio#/media/File:Pincio_Obelisk

Rome : Obélisque sur la colline du Pincio - © Joris - https://fr.wikipedia.org/wiki/Obélisque_du_Pincio#/media/File:Pincio_Obelisk

 

 

     C'est au début du XVIème siècle, brisé en trois morceaux, qu'il fut exhumé des ruines du Circus Varianus, à Rome, sorte d'hippodrome oblong destiné à recevoir les jeux tant prisés par le peuple de l'époque, construit sous le règne du très jeune et très décrié empereur Varius, plus connu sous les noms de Élagabale ou Héliogabale, né entre 202 et 204 de l'ère commune et assassiné en 222. 

     

     Entier, l'obélisque s'érigeait vraisemblablement au centre de ce qu'il est convenu d'appeler la spina, c'est-à-dire un long mur bas qui, sur approximativement les trois quarts de leur longueur, divisait les arènes en deux moitiés distinctes.

     Cette spina, - qui devait son nom à l'assimilation entre sa position dans les cirques et celle de l'épine dorsale dans les corps -, servait à définir la longueur de la course et, en principe, à empêcher les chars qui, lors des compétitions pas toujours ludiques en faisaient sept fois le tour, de se heurter de face.

   

    En 1632, les trois fragments cassés furent acquis par le cardinal romain Francesco Barberini, - ce qui légitime l'appellation "obélisque Barberini" souvent attribuée par les égyptologues -, puis restaurés aux fins d'orner les jardins de son palais. Au siècle suivant, en 1773, la princesse Cornelia Constanza Barberini l'offrit au pape Clément XIV qui le fit transporter au Vatican, qu'il ne quitta que par la volonté du pape Pie VII, en 1822, qui souhaita le faire ériger dans le parc du Monte Pincio où, de nos jours encore, vous pouvez (définitivement ?) l'admirer.  

 

 Mais qu'est exactement un obélisque ? 

 

     En égyptien ancien, le substantif "obeliskos" que créèrent les Grecs pour le définir, et dont le terme français est tout naturellement issu, se disait "tekhen" : il désignait un monolithe en forme d'aiguille dressé sur un piédestal, ainsi que le définit Franck Monnier dans son excellent Vocabulaire d'architecture égyptienne

     Quadrangulaire à la base, ce long bloc de pierre s'affinait jusqu'à se couronner par ce qu'il est convenu d'appeler "pyramidion", souvent recouvert d'or, ou d'électrum, à l'instar des pointes sommant les pyramides du plateau de Guizeh.   

 

     Par sa verticalité, par l'étincellement de son faîte, l'obélisque réactualisait le "benben", désignation égyptienne dérivée du verbe "ouben" ("wbn" = "poindre"), de la butte primordiale, de la première terre ferme, du rocher sacré déjà présent avant l'époque des premiers dynastes au sein d'un culte solaire en vigueur à Iounou, l'Héliopolis des Grecs, la "Cité du soleil", soit une pierre dressée sur laquelle se posait le soleil à son lever, ainsi que le décrit Serge Sauneron dans la notice qu'il consacre à l'entrée "obélisque" dans le Dictionnaire de la Civilisation égyptienne, coécrit avec deux autres éminents égyptologues français, Georges Posener et Jean Yoyotte.

 

     Vous aurez compris que la fonction originelle du monument consistait, à recueillir, à capitaliser dès que poignait l'aube, la lueur vitale régénératrice pour l'Égypte en général et pour son souverain en particulier.

 

     Ce type de monolithe solaire, très ancien donc, - le plus vieil exemplaire connu taillé dans un unique bloc de pierre et inscrit d'un nom royal est celui, en quartzite, de Téti, premier souverain de la VIème dynastie -, est, par sa forme, caractéristique de l'architecture égyptienne : mais n'imaginez surtout pas, amis visiteurs, qu'il ne fut associé à un contexte funéraire, comme ici avec le tombeau d'Antinoüs, qu'aux seules époques ptolémaïque et romaine.

 

    Que nenni ! Déjà dès la fin de l'Ancien Empire, il s'en trouve dressés dans des cours précédant des chapelles mortuaires de particuliers ! Par la suite, au Nouvel Empire, si les plus remarquables, les plus célèbres aussi, par paires ou parfois isolés, font partie intégrante de l'environnement de certains temples, - rappelez-vous le domaine d'Amon, à Karnak -, il n'en demeure pas moins que différents tombeaux royaux de la région thébaine se dotèrent de cette aiguille lithique éminemment symbolique. 

 

     Quand, aux derniers siècles avant l'ère commune, l'Égypte fut dominée par les Grecs puis par les Romains, ses souverains étrangers devenus d'autorité "pharaons", embrassant nombre de particularités autochtones aux fins d'être le mieux possible "adoptés", en firent eux aussi tailler pour les emporter bien au-delà des rives du Nil. Et notamment à Rome

     Que ces monolithes y soient arrivés à l'Antiquité ou, bien plus tard, à partir de la Renaissance, - mais alors, sous l'impulsion de la papauté, ils perdent leur finalité première pour devenir symboles de la foi chrétienne -, Rome en compte actuellement 13, le plus grand étant celui de Thoutmès III et Thoutmès IV, Place Saint-Jean-de-Latran, avec ses 32,18 mètres de hauteur.      

 

 

     Originellement, je l'ai déjà souligné, avant d'être lui aussi emmené à Rome, l'obélisque de granite rose de quelque 9, 25 mètres de hauteur évoqué par Marguerite Yourcenar dans son essai cité tout à l'heure, trônant actuellement sur la colline du Pincio, (Monte Pincio), avait été taillé en Égypte sur les ordres de l'empereur Hadrien, en vue de commémorer la mémoire de son favori, Antinoüs : Le Bienheureux qui est dans l'Au-delà et qui repose en ce lieu consacré qui se trouve à l'intérieur des Jardins du Prince [ ... ] Rome, peut-on lire dans un extrait des inscriptions hiéroglyphiques qui, sur deux colonnes parallèles, en parcourent les quatre faces.

 

     Passage relativement sibyllin ... mais qu'évidemment, je vous commenterai sous peu. 

 

    À mardi, 11 octobre prochain ?

 

 

[ ... ]

 

NOTULE

 

     Parce qu'avec la phrase en italique ci-dessus, je viens pour la première fois de vous proposer un extrait de sa traduction des textes hiéroglyphiques de l'obélisque Barberini, je voudrais dès aujourd'hui indiquer avec grand respect combien mes articles à venir devront à la remarqubale étude, - citée en référence dans la bibliographie infrapaginale -, de l'égyptologue français Jean-Claude GRENIER, Professeur émérite à l'Université Paul-Valéry de Montpellier, décédé le 22 juillet dernier.

 

     En compagnie de J.-P. Corteggiani évoqué à l'entame de notre rencontre de ce matin, J.-C. Grenier avait accompagné Marguerite Yourcenar, en janvier 1982, sur ce qu'il subsiste du site d'Antinoé, la ville que l'empereur Hadrien avait créée ex nihilo après le décès d'Antinoüs.

 

Marguerite Yourcenar sur le Nil, conversant avec Jean-Claude Grenier (Janvier 1982) - © ADEC

Marguerite Yourcenar sur le Nil, conversant avec Jean-Claude Grenier (Janvier 1982) - © ADEC

 

 

     C'est avec beaucoup de gratitude que j'adresse mes plus vifs remerciements aux membres de l'ADEC, Association Dauphinoise d'Égyptologie-Champollion, pour m'avoir autorisé à exporter de son site le document photographique ci-dessus.

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, p. 1, note 1 ; et p. 8.

 

 

MONNIER FranckVocabulaire d'architecture égyptienne, Bruxelles, Éditions Safran, 2013, p. 213.

 

 

POSENER Georges/SAUNERON Serge/YOYOTTE JeanDictionnaire de la civilisation égyptienne, Paris, Hazan, 1959, p. 196.

 

 

QUIRKE StephenLe culte de Rê. L'adoration du soleil dans l'Égypte ancienne, (Traduction : Nathalie BAUM), Monaco, Éditions du Rocher, 2004, pp. 155 ; 182-92.

 

 

RICH AnthonyDictionnaire des antiquités romaines et grecques, Paris, Éditions Henri Veyrier, 1987, pp. 156-7 et 596.  

 
 

YOURCENAR  MargueriteLes Visages de l'Histoire dans l' "Histoire auguste", dans Essais et mémoires, 1. Sous bénéfice d'inventaire, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1991, pp. 6 et 14-15. 

 

 

YOURCENAR  Marguerite, Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu GaleyParis, Le Livre de Poche "Biblio" n° 5577,  Librairie Générale Française, 2015, p. 55. 

 

 

 

 

ERRATA

 

     Bravo et grand merci à Alain, pour sa lecture minutieuse : la note qu'il cite si judicieusement dans un commentaire qu'il a déposé sur mon blog m'avait totalement échappé et seule la phrase présente dans mon article ci-dessus, extraite d'un essai de Marguerite Yourcenar - Les visages de l'Histoire dans l' "Histoire auguste" -, avait retenu mon attention.


     Pour relater les funérailles d'Antinoüs, la romancière s'est donc effectivement appuyée sur une référence égyptologique de taille : la première traduction en date des textes de l'obélisque Barberini, actuellement sur le Monte Pincio, par l'égyptologue allemand Adolf Erman.
 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 00:00

 

 

Quatrième Partie :

 

"J'AI VU VENIR À MOI LE PEUPLE DES STATUES"

 

 

 

     Avec cet alexandrin que j'ai choisi en guise d'exergue à notre présent rendez-vous, extrait de Les Charités d'Alcippe, poème peu connu je pense, datant de 1929, et seulement publié dans un recueil éponyme un quart de siècle plus tard, en 1956, à Liège, aux éditions "La Flûte enchantée", puis heureusement sorti d'un certain oubli en 1984 par les éditions Gallimard, Marguerite Yourcenar exprimait déjà la passion qui fut sienne, sa vie durant, pour l'Antiquité gréco-romaine, pour l'art de sa statuaire, - tout autant, d'ailleurs, que pour celui de la Renaissance italienne -, qui, faut-il encore le préciser, amis visiteurs, habite ce chef-d'oeuvre de la littérature mondiale du XXème siècle qu'est Mémoires d'Hadrien

 

     En l'occurrence, si depuis le mardi 6 septembre vous m'avez suivi au sein des quelques pages que j'avais distinguées dans cette biographie fictive en guise de prémices à un "dossier-enquête", tant archéologique qu'égyptologique, que j'escompte mener à bien jusqu'au prochain congé de Toussaint, dont Antinoüs constitue l'humain canevas, vous devez avoir compris que l'empereur profondément esthète délégua, notamment aux ciseaux de ses sculpteurs, - approximativement une centaine de "portraits" sont actuellement répertoriés dont deux, seulement, nommément identifiés -, mais aussi aux talents de maints autres artistes mandés pour créer médaillons, intailles et pièces de monnaie, le pouvoir suprême d'infirmer le décès du jeune homme devenu déité dans son esprit et ainsi, de façon crâne, de proclamer à la face du monde, grâce à son effigie juvénile démultipliée à l'envi, l'ineffable bonheur de le vouloir toujours vivant, toujours présent.

     Une trentaine de cités grecques battirent ainsi monnaie en l'honneur du favori, qu'elles soient courantes ou monnaies-médailles, uniquement en bronze, l'argent demeurant toutefois l'apanage des membres de la domus impériale !

 

     L'art en tant que parangon d'un incontournable travail de deuil, parangon de la toute puissante volonté d'un homme de rendre vie à ce que la Camarde lui a pourtant ravi.

 

     Ces oeuvres abondent, et vont de l'incomparable au médiocre, concède la romancière dans ses Carnets de notes où, entre autres notions, elle évoque la survivance immobile des statues : si certaines d'entre elles sont toujours in situ, à la Villa Hadriana ; si d'autres se sont égaillées depuis dans différents grands musées internationaux, - ce site internet en répertorie un certain nombre -, quelques-unes, devant lesquelles la petite Marguerite, dès son plus jeune âge, dut probablement s'extasier, se trouvent au Musée du Louvre, à Paris, ville où son père s'était installé avec elle juste avant qu'éclate la Première Guerre mondiale. En effet, veuf dix jours après la naissance de sa fille, il avait quitté l'avenue Louise, à Bruxelles où elle était née quelque neuf ans plus tôt, avait vécu et voyagé avec elle de Lille au Midi, puis, avait un temps choisi la capitale française où, grâce à son instutrice qui, deux fois la semaine, l'emmenait dans les salles de peintures et de sculptures du Louvre, elle découvrit l'Art et prit conscience de cette lueur vers laquelle j'allais sans le savoir, affirme-t-elle dans Quoi ? L'éternité.

     Là, elle allait naître à la Beauté.

 

     Même si j'ai appris, en lisant le catalogue de l'exposition de Bavay à laquelle j'ai fait allusion dans mon premier article de septembre, que ce fut au British Museum alors qu'elle n'avait que douze ans que la petite Marguerite, - qui n'était point encore "Yourcenar" -,  croisa pour la première fois l'empereur philhellène, le viril et presque brutal Hadrien de bronze vers la quaranitème année, repêché dans la Tamise au XIXème siècle, ainsi qu'elle le confie à Matthieu Galey, dans Les yeux ouverts ; même si je me suis avisé, grâce au même catalogue, que la première mention d'Antinoüs dans son oeuvre figurait dans un sonnet intitulé "L'Apparition", écrit à l'adolescence, j'aime à jouissivement imaginer que ce fut au Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Musée du Louvre où, adulte, elle reviendra souvent, qu'entre neuf et onze ans, elle fut précocement fascinée par les statues et les bustes du bel éphèbe qu'elle y rencontrait et, probablement par l'un d'eux, l'Antinoüs au némès ... qu'il vous est encore loisible d'admirer jusqu'au 20 novembre prochain puisque, comme je l'ai rappelé lors de notre précédent rendez-vous, il fait partie des oeuvres prêtées à Arnaud Quertinmont, Conservateur du Département Égypte/Proche-Orient au Musée royal de Mariemont. à Morlanwelz, en province de Hainaut belge, pour son exposition Dieux, Génies et Démons en Égypte ancienne.

 

     À défaut, tout au long de mes trois premiers articles de septembre, aurez-vous eu le loisir d'à votre aise le considérer grâce à une photo que j'avais réalisée en mai denier, et parfois librement "retravaillée". Aujourd'hui, vous retrouvez ce buste remarquablement magnifié, sous un angle quelque peu rapproché, grâce à l'objectif de mon ami Alain Guilleux, qu'une fois encore il me sied de chaleureusement remercier pour avoir accepté de me, - de nous -, l'offrir ici, de manière à parfaire l'image d'Antinoüs.

 

Antinoüs au némès - Louvre Ma 433 - (© Alain Guilleux - Photos Égypte)

Antinoüs au némès - Louvre Ma 433 - (© Alain Guilleux - Photos Égypte)

 

      À une petite trentaine de kilomètres de Rome, au 1, Largo Marguerite Yourcenar, - je n'invente évidemment pas cet hommage clin d'oeil de la municipalité italienne de Tivoli, l'ancienne Tibur, à l'immense romancière ! - vous pouvez encore de nos jours à cette adresse contemporaine visiter ce qu'il subsiste de la Villa Hadriana, imposante résidence estivale dont Hadrien, en connaisseur raffiné des cultures égyptienne, grecque et romaine, avait ordonné la construction au deuxième siècle de notre ère.

 

Maquette de la villa d'Hadrien réalisée par Italo Gismondi - Photo © Guilhem Dulous (Guilhem06), déposée sur Wikipedia Français en juin 2006.

Maquette de la villa d'Hadrien réalisée par Italo Gismondi - Photo © Guilhem Dulous (Guilhem06), déposée sur Wikipedia Français en juin 2006.

 

     C'est dans ce complexe impérial que fut exhumé par le peintre, marchand d'art et archéologue écossais Gavin Hamilton, en 1769, ce buste de marbre de 76 centimètres de hauteur ou, pour être plus précis : que furent retrouvés la majeure partie de la tête, le cou et un fragment de l'épaule et du sein gauches ; le tout ayant été complété par la suite, comme le signale Daniel Roger, Conservateur en chef du Patrimoine, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du Musée du Louvre qui signe la notice qu'il lui consacre à la page 248 du catalogue de l'actuelle exposition de Mariemont Dieux, Génies et Démons en Égypte ancienne

     Ou, pour le dire d'une autre manière, en me référant cette fois au site internet officiel du Louvre : nez, bouche, partie gauche du visage et buste sont modernes.

 

     Et d'ajouter, - n'ayant pas l'opportunité de me rendre à Paris, je me contenterai d'entériner, sans possibilité de vérification aucune -, que ce monument est visible au premier étage de l'aile Denon, dans la salle 5 de la Grande Galerie, soit en un espace consacré à la peinture toscane et celle de l'Italie du Nord aux XVème et XVIème siècles. 

    Ce qui signifie, sauf erreur d'interprétation de ma part, que le buste, comme nous serions en droit de l'y chercher, ne figurerait pas au sein de son propre département, juste en dessous, au rez-de-chaussée de cette même aile Denon, celui donc des Antiquités étrusques, grecques et romaines.

 

     Ah ! si l'un ou l'autre Parisien pouvait confirmer ou infirmer mon propos ...

 

     Quoi qu'il en soit de son emplacement exact, dans l'inventaire du musée, il porte le numéro MR 16, la note étant toutefois assortie d'une précision , - rien n'est simple, décidément ! -, attestant que le numéro usuel est Ma 433.

 

     Et tant qu'à fouiner dans cartels et notes muséales, permettez-moi de tutoyer l'exhaustivité en précisant que la pièce fit partie de l'ancienne "Collection Albani", du nom de ce cardinal mécène italien Alessandro Albani (1692-1779) qui en fit l'acquisition, avec d'autres figurations d'Antinoüs. Cette collection fut saisie par le Directoire en 1797 en accord avec le célèbre Traité de Tolentino, signé entre autres par le Général Bonaparte, qui astreignit la Papauté à notamment restituer Avignon et le Comtat Venaissin à la France et, de surcroît, à lui concéder un imposant corpus d'oeuvres d'art ... demeurées au Louvre.

 

 

    Indépendamment de l'appellation officielle donnée à l'oeuvre, - Antinoüs au némès -, vous aviez d'évidence remarqué, amis visiteurs, que le jeune homme, pourtant originaire de Bithynie, en Asie mineure je le rappelle, pourtant favori d'un empereur qui, bien que romain, fut profondément admiratif de la Grèce, porte ici deux attributs typiquement égyptiens : le némès et l'uraeus. Et qu'en outre, parmi les inscriptions gravées sur le socle, figure le nom du dieu égyptien Osiris.

 

     Quand, entre autres, vous vous rappellerez qu'à juste raison Marguerite Yourcenar explique qu'Antinoüs fut retrouvé mort noyé dans le Nil, alors qu'il séjournait en Égypte avec Hadrien et sa suite ; quand, entre autres, vous vous rappellerez qu'elle indique que l'empereur, en parfait évergète, fit créer une ville - Antinoé ou, en grec, Antinoopolis -, et qu'il y imposa un culte en l'honneur de son favori ; quand, entre autres, vous vous rappellerez que j'ai précisé que le second volet à venir de cette série d'articles vous emmènerait sur les chemins de l'archéologie et de l'épigraphie égyptiennes, que l'auguste souverain souhaitât pour son protégé que fussent réalisées des oeuvres à forte influence égyptienne ne vous étonnera nullement. Sur ce buste, comme sur d'autres, la présence d'un némès et de l'uraeus le surmontant ; sur ce buste encore, celle du nom d'Osiris gravé ; sur des statues, par exemple, celle d'un pagne à l'égyptienne, et j'en oublie certainement ... ; bref, tous ces détails géographiquement connotés ne devraient dès lors point vous surprendre.

 

LES DEVENIRS D'ANTINOÜS : DE LA FICTION ROMANESQUE À LA RÉALITÉ ARCHÉOLOGIQUE

 

      Parce que tout le monde l'a vu et revu sur les photos du "trésor" de Toutânkhamon ou sur celles de l'imposant sphinx du plateau de Guizeh, le némès constitue le couvre-chef le plus connu du grand public parmi ceux que portèrent les souverains d'Égypte : traditionnellement en lin, il se compose de plusieurs parties qu'il serait trop fastidieux de détailler dans ma présente intervention.

     Toutefois, à ceux d'entre vous qui en souhaiteraient une description plus que minutieuse, je ne puis que vivement conseiller la visite du site d'un ancien étudiant de l'Université Paul-Valéry à Montpellier, Sylvain Cabaret,

 

    Une remarque néanmoins : traditionnellement, en Égypte bien sûr mais aussi sur d'autres effigies d'Antinoüs commandées par l'empereur, comme celle-ci, au Louvre également, 

 

 

 

Antinoüs-Osiris (MND 2167 - n° usuel Ma 4890) - Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (© Pierre Philibert)

Antinoüs-Osiris (MND 2167 - n° usuel Ma 4890) - Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (© Pierre Philibert)

 

le némès enveloppait entièrement la tête. Il ne vous aura certes pas échappé que sur le buste d'Antinoüs exposé à Mariemont, il a été sculpté un peu plus en retrait, laissant abondamment apparaître, sur le front et encadrant le haut du visage, les primesautières ondulations du jeune homme, ses cheveux tumultueux, comme les décrivait Marguerite Yourcenar elle-même, révéla l'égyptologue français Jean-Pierre Corteggiani dans sa conférence Marguerite Yourcenar et l'Égypte, prononcée à l'Association Papyrus de Lille, le 23 mai 2015. 

     (Vidéo que vous pouvez découvrir grâce à ce lien.)  

 

    C'était un trait caractéristique de la statuaire grecque qui, plutôt que représenter une masse inerte de cheveux courts, les préféra plus longs et plus naturels en leur donnant du mouvement grâce à une succession de petites et grandes boucles en cascade. Mode capillaire qui, je le souligne au passage, influença par la suite celle de l'Empire romain, essentiellement d'Hadrien à Marc Aurèle.

 

    Avec l'Osiris-Antinoüs à Mariemont jusqu'au 20 novembre, nous sommes en présence d'une oeuvre mariant le plus harmonieusement qui soit art égyptien (némès) et art grec (mèches de cheveux apparentes) ; en présence de l'exemple même d'une parfaite symbiose entre deux cultures, d'un parfait syncrétisme.  

 

  

     Au nombre des parties constituantes de ce némès, je l'évoquai tout à l'heure, vous trouvez la figuration d'un cobra, serpent dressé dont la dangereuse arrogance était censée refouler les forces du mal, visant ainsi à préserver le souverain d'ennemis éventuels. C'est, dans le vocabulaire égyptologique, ce qu'il est convenu d'appeler l'uraeus.

 

     Ajouter que ce type de coiffe constituait l'apanage des seuls souverains égyptiens et qu'ils le partageaint avec certains dieux vous en dira long sur la conception que se fit Hadrien de son favori et sur l'image que, pour la postérité, il souhaita imposer au monde.

 

     Si toutefois il vous agrée de poursuivre cette étude en ma compagnie, amis visiteurs, nous en reparlerons lors d'un nouveau rendez-vous, le mardi 4 octobre prochain  ...

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

AMANDRY Michel/ KÜTER Alexia, Antinoüs, dans Marguerite Yourcenar et l'empereur Hadrien, Une réécriture de l'Antiquité, Catalogue de l'exposition au Forum antique de Bavay, musée archéologique du Département du Nord, Gand, Éditions Snoeck, 2015, pp. 80-93.

 

 

BERTHIER Philippe"Regarder les images jusqu'à les faire bouger", dans BLANCKEMAN Bruno (s/d), Les Diagonales du Temps. Marguerite Yourcenar à Cerisy, Presses universitaires de Rennes 2007, [2016], pp. 113-24.

 

 

HALLEY AchmyMémoires d'Hadrien, Genèse, réception et postérité d'un chef-d'oeuvre, dans Marguerite Yourcenar et l'empereur Hadrien, Une réécriture de l'Antiquité, Catalogue de l'exposition au Forum antique de Bavay, musée archéologique du Département du Nord, Gand, Éditions Snoeck, 2015, pp. 27-37.

 

 

YOURCENAR Marguerite, Carnets de notes de Mémoires d'HadrienParis, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 323 et 336.

 

 

YOURCENAR MargueriteQuoi ? L'éternité, Paris, Gallimard, 1990, Collection "Folio" n° 2161, p. 230.

 

 

YOURCENAR Marguerite, Les yeux ouverts. Entretiens avec Matthieu GaleyParis, Le Livre de Poche "Biblio" n° 5577,  Librairie Générale Française, 2015, p. 32.  

 

 

Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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