Après avoir rencontré, au fil des articles de ce blog, l'un ou l'autre cartouche contenant un des noms de Pharaon, il m’apparaît maintenant opportun de quelque peu m' y attarder et de tenter d'expliquer le plus clairement possible quelques notions d’onomastique concernant le souverain d’Egypte.
Au préalable, je tiens à mettre en évidence le fait que
dans l’Egypte antique, pour tout un chacun, porter un nom signifiait non seulement avoir une identité, mais aussi et peut-être surtout être reconnu comme existant, comme "étant" (au sens
heideggérien du terme, c'est-à-dire en tant que réalité vivante, par opposition à toute notion abstraite de l'être).
Ainsi, par exemple, lors des guerres menées hors territoire égyptien, la crainte suprême de tout soldat était de mourir inconnu, ignoré en terre étrangère. Point
d’Au-delà possible pour lui si son corps, même rapatrié sur le sol natal, n’était pas assorti de son identité précise.
Pour le souverain, héritier du démiurge, cette notion revêtait une importance évidemment capitale : l’anonymat étant vocation au néant, cela eût été dans son cas tout simplement inconcevable. Cela lui aurait surtout dénié l’exercice de la royauté terrestre et, partant, aurait perturbé le bon fonctionnement du pays tout entier.
Dès lors, au moment de son intronisation, Pharaon recevait trois noms qui définissaient, en plus de ceux des deux cartouches, sa personnalité en rapport avec les dieux et les déesses du pays; l'ensemble de ces cinq noms, chacun précédé d’un titre, constituant ce qu'en égyptologie on appelle la "Titulature royale".
Mais avant de l’expliquer, une petite mise au point me
semble nécessaire.
Le terme pharaon ne fut inventé et appliqué au souverain de manière métonymique par les Grecs qu'à partir du Ier siècle A.J.-C. : il provient de la
vocalisation des hiéroglyphes "per aâ ", grande maison, que l’on peut traduire par palais royal.
Par parenthèses, il est à remarquer que ce type de synecdoque a perduré dans la langue
française notamment, non plus comme procédé de style, mais dans un emploi tout à fait courant : ne dit-on pas encore de nos jours, en Belgique, par exemple : "Le Palais a annoncé la naissance de
..."; ou en France "L’Elysée préconise ..." ?
Revenons à présent, ami lecteur, aux cinq noms royaux dont disposait tout souverain
égyptien.
1. Le premier d'entre eux , le nom d'Horus,
plaçait le souverain sous la protection de l'oiseau sacré, patron de la ville
d'Hiérakonpolis d'où le premier roi, Narmer, était originaire; et ainsi l'identifiait à Horus
lui-même.
Dans la transcription hiéroglyphique, l'oiseau Horus est placé au-dessus d'une représentation du mur d'enceinte
protégeant le palais royal, à l'intérieur duquel figure le nom du pharaon.
2. Avec le deuxième, le nom de "Nb.ty", les "Deux maîtresses",
le monarque était sous la protection des déesses tutélaires des deux royaumes
primitifs : Nekhbet, le vautour blanc de Haute-Egypte et Ouadjit, le cobra de Basse-Egypte. En tant que telles, elles personnifiaient les couronnes blanche et rouge représentant
les deux parties du pays. Dès lors, Pharaon était considéré comme régnant sur l'Egypte unifiée.
3. Le troisième, le nom d'Horus d'or, (composé du signe du faucon, personnification de Rê,
et de celui du collier d'or réunis en un monogramme),
liait la personne royale à celle de l'Horus solaire et céleste.
4. Le quatrième nom, (souvent appelé prénom ou nom de règne ou de trône), celui de "Nesout-bity"
(= "Celui du Roseau et de l'Abeille", que nous traduisons par "Roi de Haute- et Basse-Egypte"), entouré d'un premier cartouche, assimile le roi à la faune et à la flore symboliques de chacune des deux parties de son royaume : le
roseau, pour la Basse-Egypte et l'abeille pour la Haute-Egypte. Et tout comme l'épiclèse constituant le deuxième nom ("Celui des Deux Maîtresses "), ce titre affirme donc la souveraineté
de Pharaon sur l'Egypte unifiée.
Rappelons que l'on appelle "cartouche" un ovale représentant une boucle de corde nouée à l'une de ses extrémités ressemblant à une petite barre rectiligne. Le terme
"chenou" qui le désigne en égyptien ancien dérive en fait d'un verbe qui signifie "encercler". Il faut ainsi comprendre que les deux derniers noms du souverain inscrits dans ce
graphisme permettent non seulement d'être clairement isolés, donc de mettre Pharaon en évidence, mais aussi de symboliquement le qualifier de "Maître de ce que le disque solaire
entoure".
5. Enfin, dans le deuxième cartouche, le dernier nom, son nom de naissance, celui de "Sa-Rê = Fils de Rê ", (le hiéroglyphe du canard = "Fils
de" et celui du soleil = "Rê") met à nouveau le roi à partir de Chéphren, en relation intime avec le soleil, la grande puissance cosmique de l'univers. Des cinq noms du roi, c’est
celui-ci qui est passé à la postérité, devenant ainsi le plus connu du public.
L'idéologie de la titulature royale peut donc se réduire à deux concepts :
* Pharaon règne sur la Haute et la Basse-Egypte unifiées;
* Il s'intègre dans les deux cycles mythiques de la royauté divine : celui de Rê et celui
d'Horus.
Pour conclure, et donner un exemple précis, voici la traduction de la titulature complète de Ramsès II :
Horus "Taureau victorieux, aimé de Maât";
Les Deux Maîtresses "Celui qui protège l’Egypte et soumet les pays
étrangers";
Horus d’Or "Riche en années, grand de
victoires";
Celui du Roseau et de l’Abeille "Rê est puissant quant à
Maât, l’élu de Rê";
Fils de Rê "Ramsès aimé d’Amon".
Cette titulature, vous pouvez bien évidemment la retrouver, ami lecteur, sur bon nombre
de monuments égyptiens, de Karnak à Abou Simbel. Mais, sans aller si loin, vous avez failli la découvrir dans la Cour Carrée du Musée du Louvre. En effet, quand il s'est agi de
déterminer l'emplacement que l'on allait réserver à l'obélisque occidental de Louxor offert à la France de Charles X par Méhémet Ali, au XIXème siècle, maints palabres
constituant le corps même d'une virulente polémique menée tant dans la presse, que dans les ministères, dans les milieux savants et devant les Chambres par les tenants de l'une ou l'autre
proposition, aboutirent en définitive - et après une consultation populaire - à choisir le site de l'ex-place Louis XV, à savoir la Place de la Concorde actuelle pour y ériger l'imposant
monument.
Traversons donc le Jardin des Tuileries, et rendons-nous (avec prudence, eu égard à la circulation ...)sur cette place de la Concorde, à l'entrée des
Champs-Elysées
pour y lire, sur les quatre faces de l'obélisque, les cinq noms de Ramsès II qui se terminent par les deux
cartouches évoqués ci-dessus.
J'ai choisi, tout à fait arbitrairement, de vous proposer ici la face Nord du monument, côté église de la Madeleine.
Avant de terminer mon article par quelques notions d'épigraphie, je voudrais attirer
votre attention sur le fait que les points cardinaux que l'on attribue à chacune des faces de l'obélisque ne font en rien référence à la géographie parisienne, mais sont en rapport avec
les orientations primitives que connaissait le monument devant le temple de Louxor. En effet, les inscriptions gravées en creux sont indissociables de certaines actions royales; et le
parcours solaire du roi est ici décrit d'est en ouest, en passant bien sûr par les faces Nord, Est, Sud et Ouest, avec une suite on ne peut plus logique : doter le domaine d'Amon, vaincre les
pays étrangers, construire des monuments ... Rien que du "classique" !
En outre, la face Ouest, tournée vers la nécropole, regardait le temple funéraire de "millions d'années" qu'elle mentionne dans son inscription médiane. Aucune
improvisation, donc, dans le choix des points cardinaux pour désigner les faces de cet obélisque.
Ceci étant précisé, concentrons-nous sur le texte proprement dit des colonnes latérales, que nous allons lire de haut en bas. Vous aurez préalablement remarqué, ami
lecteur, qu'elles sont exactement semblables, mis à part, bien sûr, le sens de lecture.
1. Deux cartouches se succèdent. En fonction de ce que je viens d'expliquer, vous pouvez donc tout
naturellement en déduire que vous êtes en présence des deux derniers noms de la titulature de Pharaon.
2. Qu'aperçoit-on avant chacun d'eux ? Le hiéroglyphe du roseau et celui de l'abeille pour le premier; celui du canard et du soleil pour le
second.
Si vous vous reportez aux explications ci-dessus, vous avez déjà compris que, précédant le premier cartouche, vous lisez le titre de Roi de Haute -, et Basse-Egypte, puisque chacun
des deux hiéroglyphes symbolise chacune des deux terres constituant, après la réunion par le premier souverain, l'ensemble du territoire sur lequel Ramsès régne en maître.
Et que, précédant le deuxième cartouche, vous avez le titre de Fils de Rê : il s'agit donc du nom attribué à la naissance.
3. Analysons l'intérieur du premier cartouche, de haut en bas et de gauche à droite :
* Le soleil, personnifiant Rê, bien évidemment (tous les cruciverbistes ne peuvent décemment l'ignorer !)
* La tête et le cou d'un animal : hiéroglyphe qui se lit ouser et signifie "être puissant".
* Un personnage assis, une plume sur la tête : il s'agit de la déesse Maât.
Remarque : Même s'il ne se lit pas en premier, le nom d'un dieu, notamment dans un cartouche, se place toujours en tête : c'est ce que l'on appelle l'antéposition honorifique.
L'ensemble, ici, se lit donc : Ouser-Maât Rê et signifie "Rê est puissant quant à Maât", autrement dit "Puissante est la Maât (
la Justice) de Rê" ...
Ensuite, trois autres hiéroglyphes :
* A nouveau le soleil, Rê;
* Une herminette entaillant un petit morceau de bois, hiéroglyphe se lisant setep et qui signifie "choisir";
* Enfin, un filet d'eau (= ligne horizontale ondulée) se lisant "n".
L'ensemble donne donc Setep-n-Rê (= l'Elu de Rê)
Vous avez à présent tout en mains, ami lecteur, pour déchiffrer le premier cartouche, le nom de trône de Pharaon : Ouser-Maât-Rê -
Setep-n-Rê.
4. Analysons à présent le second cartouche, celui précédé de Fils de Rê (canard + soleil) :
* Deux personnages assis se font face : à gauche, Rê, reconnaissable au disque solaire sur la tête et qui se lit ici Ra; à droite, le dieu Amon,
reconnaissable, quant à lui, aux deux rémiges sur la tête et qui se lit Imen.
* En dessous, le signe du canal rempli d'eau qui se lit mr, ou méri quand il s'agit, comme ici, de transcrire le verbe "aimer" .
* Trois hiéroglyphes pour terminer :
- à gauche : le tablier fait de trois peaux attachées ensemble, qui se lit mès et qui signifie "mettre au monde, donner naissance";
- au centre, l'étoffe pliée, qui se lit s;
- à droite, enfin, le jonc (ou le roseau), symbole de la Haute-Egypte, qui se lit ici sou.
Il ne vous reste plus qu'à assembler le tout : Ra-mes-s-sou - meri-Imn (ce qui signifie "Rê l'a fait naître, aimé
d'Amon); ce Ra-mes-s-sou qu'à la suite des Grecs, on traduit définitivement par Ramsès.
Pas plus compliqué que cela ...
(Budge : 1978; Faulkner : 1986; Gardiner : 1927; Grandet/Mathieu : 1990; Laboury : 1992,
21-7; Lalouette : 1985, 26; Lefebvre : 1955; Menu :1987)
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