Scène de psychostasie - Livre pour sortir au jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Samedi 23 août 2008

     A quelques exceptions près, afficher sa nudité, chez les Egyptiens, reste jusqu’au Nouvel Empire l’apanage de celles et ceux que des vêtements auraient pu gêner dans l’exercice de leur profession : je pense aux pêcheurs ou à certains types d’artisans que l’on voit peints sur les parois de mastabas de l’Ancien Empire, par exemple. Je pense aussi, bien sûr, aux acrobates, aux danseuses ou à des paysannes porteuses d’offrandes ...

     Bien évidemment, et les cuillers à fard que je vous ai présentées dans mon article du 20 mai dernier le prouvent à l’envi : on plongeait nu dans le Nil et ses canaux.

     C’est à partir du Nouvel Empire, les codes moraux semblant évoluer dans une classe sociale privilégiée, qu’apparaissent de plus en plus des représentations d’une nudité à connotation délibérément érotique avec, en parallèle, une poésie amoureuse d’une beauté remarquable.

     C’est l’un de ces textes que je vous propose aujourd’hui, ami lecteur. Vous vous souvenez très probablement de cet amoureux transi qui, parce que sa belle se trouvait de l’autre côté du fleuve, n’hésita pas un instant à le traverser en allant jusqu’à considérer la présence d’un crocodile aussi inoffensive que celle d’une souris.

     Ce très beau poème avait été gravé sur la panse d’un vase retrouvé à Deir el-Medineh. Faisant apparemment partie d’un ensemble, il suivait celui que je vous donne à lire ci-après. Cette fois, après celles du jeune amoureux, ce sont les paroles de l’Aimée que nous allons découvrir dans cette "scène du bain".

     D’aucuns ne voulurent comprendre en elle qu’une simple, voire banale scène de genre. 

     En revanche, l’égyptologue belge Philippe Derchain, par une traduction renouvelée et pointue, ainsi que par une analyse comparative de certains détails sémantiques, récurrents dans la littérature égyptienne, a magistralement et définitivement prouvé qu’il n’en était rien et que, tout au contraire, derrière cette apparente banalité se cachait une exceptionnelle scène de séduction, mâtinée d’une pointe de rouerie bien féminine que, vous conviendrez avec moi messieurs mes lecteurs, nous serions bien sots de blâmer et vous mes lectrices, bien sottes de vous (et de nous) en priver.
  

Ô mon dieu ! Ô mon lotus !
J’aurai envie de descendre dans l’eau
Pour me laver devant toi
Et ferai en sorte que tu vois mes charmes
A travers ma robe de lin royal de première qualité
Imprégnée (d’onguent)
J’entre à l’eau avec toi
Et j’en ressors pour toi avec un poisson mordoré.
Il se sent en sécurité sur mes doigts
Et je le pose devant toi ...
Viens, occupe-toi (enfin) de moi.


(Traduction Philippe Derchain : 1975, 73-5)

 

     Sans bien évidemment m’avancer vers de l’inutile paraphrase, permettez-moi néanmoins, ami lecteur, de quelque peu préciser certains emplois lexicographiques qui vous permettront de mieux comprendre encore tout l’érotisme sous-jacent de cette oeuvre.


     Le premier vers, déjà : la jeune femme s’adresse à l’homme qu’elle aime comme à un être divin, mais en assortissant cette exergue d’une comparaison avec le lotus. Quand on sait que cette fleur constitue un symbole de renaissance, quand on sait qu’elle était mise en rapport avec le dieu soleil Rê, en sa jeunesse, on ne peut attribuer au hasard le fait que l’Aimée entame son invocation de la sorte : elle prête d’emblée à l’Aimé l’éclatante jeunesse du plus brillant de tous les dieux. En outre, il n’est pas inintéressant de savoir que, dans la mythologie égyptienne, le lotus était porteur d’une valeur érotique indéniable : ainsi était-il souvent comparé aux seins d’une femme.

 
     Les filles nageaient nues, je l’ai mentionné en tout début d’article. Or, ici, la belle garde son vêtement et insiste même sur la finesse du tissu. La croira-t-on à ce point prude ? Non, bien sûr : cette volonté est tout à fait significative. Nous savons tous, en effet, et certainement déjà en ces temps anciens, que la transparence d’un tissu qui colle à la peau quand une femme sort de l’eau est mille fois plus suggestive, mille fois plus sensuelle, mille fois plus érotique, que la nudité "toute nue".

  

     Enfin, j’ai déjà eu l’occasion d’indiquer, dans mon article du 3 juin dernier sur les poissons, la raison pour laquelle la "tilapia nilotica" représentait, aux yeux des Egyptiens, un symbole de régénération, un symbole de fécondité.

     Pouvez-vous un seul instant imaginer que, aussi habile soit cette jeune femme, un petit poisson va ainsi se laisser piéger et attendre bien sagement au bout de ses doigts qu’elle l’offre à l’homme qu’elle aime ?

     Certes, non ! C’est dès lors autre chose qu’il faut voir dans ce qui n’est qu’une métaphore : c’est elle, c’est l’Aimée qui, en fait, s’offre tout entière. C’est à une superbe invitation à la relation amoureuse qu’il a droit cet heureux jeune homme. On ne peut être plus précise dans l’allusif ...

  
     Voilà, sans trop, j’espère, avoir perturbé l’atmosphère dans laquelle ce petit chant d’amour nous avait plongés, ce que je voulais, ami lecteur, ajouter à sa compréhension première afin de simplement faire remarquer qu’il pose - si besoin en était encore de le prouver - la culture littéraire égyptienne antique à l’acmé de toutes celles qui, comme la Grèce, l’Inde, la Chine, voire même la nôtre quand elle n’est pas uniquement placée sous l’éclairage judéo-chrétien qui tant brime les corps et le plaisir, considèrent les rapports amoureux autrement que destinés à perpétuer l’espèce humaine.

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 19 août 2008

     Dès le début de l’histoire égyptienne, les artistes peintres ont tout inventé, que ce soit le relief peint, la peinture sur enduit mural (que trop souvent et erronément l’on appelle fresque, alors que, techniquement parlant, ce sont des peintures à la détrempe) ou, on le sait peut-être moins, la peinture sur toile. Des fragments de pièces de lin, datant de l’époque pré-dynastique (Nagada II) et représentant un bateau et des rameurs sont en effet conservés au Musée égyptien de Turin : ils furent exhumés sur le site de Gebelein, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Louxor, par Ernesto Schiaparelli au début du XXème siècle.

     J’ai déjà eu l’occasion de mentionner que le relief sculpté avait constitué, à l’Ancien Empire, l’art essentiellement dominant, laissant par là même à la peinture la fonction de simple coloriage. En revanche, au Nouvel Empire, en fait à la XVIIIème dynastie, la peinture commence réellement à se démarquer des codifications antérieures, atteignant alors sa plus libre et sa plus forte expression. Nous sommes à cette époque précise véritablement à l’acmé de cette formidable fécondité créatrice que, de tous temps, l’Egypte a connue.

     Des conditions économiques et sociales favorables ne sont évidemment pas étrangères à cet extraordinaire développement. Et je ne résiste pas à reproduire ci-après, in extenso, la très éloquente description qu’en donne feu l’égyptologue belge Roland Tefnin, spécialiste incontesté de la peinture thébaine qui, bien mieux que moi, vous fera comprendre l’environnement dans lequel évoluèrent les artistes de ce temps :
 
     Dans l’ambiance mondaine, citadine, prospère, festive, voluptueuse, féminine qui fut celle de la XVIIIème dynastie, au moins à partir du moment où l’élan des conquêtes se mua en jouissance, soit au tournant des règnes d’Aménophis II et de Thoutmosis IV, l’art pictural, art délicat, subtil, fragile, si apte à rendre la transparence frémissante d’un vêtement de lin fin, la vibration d’une perruque (...), le fondant d’un parfum dans la chevelure et sur les épaules d’une belle, les nuances bleues et blanches d’un calice de lotus, cet art de la pure picturalité fut apprécié comme jamais.

     J’ai déjà eu aussi l’occasion d’attirer votre attention, ami lecteur, sur le fait que, littéralement, dans la langue égyptienne, le peintre se disait : "scribe des contours", "traceur des contours"; formulation loin d’être anodine dans la mesure où cet artiste était bien plus en fait un graphiste qu’un véritable coloriste; ce qui prouve, une fois encore, l’étroite relation existant entre écriture et peinture.


     Avec le temps, il abandonna de plus en plus l’utilisation quelque peu rigide des couleurs de base - comme sur notre bas-relief aux poissons évoqué le 1er juillet dernier- pour se tourner vers un art plus élaboré, plus personnel parfois, débouchant même sur des notations quelque peu "surréalistes" : c’est ainsi que l’on vit apparaître des hérons bleus ou des chevaux roses !


     Mais quelle que soit l’époque, l’artiste égyptien n’eut qu’à se pencher pour ramasser dans la nature les matériaux, très simples en définitive, qui constituèrent sa palette.


     Ainsi le blanc, qu’il obtient soit à partir de calcaire broyé provenant de la Vallée du Nil (carbonate de calcium), soit à partir de plâtre issu de la cuisson du gypse (mélange de sulfate de calcium et de carbonate de calcium portés à une température d’environ 130°) provenant de la mer Rouge, du Fayoum ou du désert (sous forme alors de roses des sables).


     Le noir, soit à partir de carbone sous forme de charbon de bois ou de suie, soit d’oxyde de manganèse appelé pyrolusite.


     Si l’on considère que le blanc et le noir ne sont pas de vraies couleurs, quatre autres pigments de base se retrouvent dans les cupules des peintres antiques, quel que soit leur style :


     Le bleu, issu du silicate de cuivre et de calcium artificiellement obtenu par cuisson (mélange de malachite, de poudre calcaire et de sable) : c’est ce que, traditionnellement, les égyptologues appellent le "bleu égyptien".

     Le vert, provenant de la malachite trouvée dans le désert arabique ou dans les mines de cuivre du Sinaï.


     Le jaune, obtenu à partir d’oxyde de fer plus ou moins hydraté présent aux environs du Caire et dans les oasis du désert libyque; donnant l’ocre jaune qui, par convention, rendait la chair des femmes.


      Et le rouge, l’ocre rouge, provenant d’oxyde de fer anhydre abondant en Moyenne Egypte, du côté de Tell el-Amarna et dans les oasis; et qui, suivant la même codification, rendait la peau des hommes.

     Remarquons que par rapport aux teintes qui forment de nos jours la palette chromatique, seul le violet n’était pas représenté dans l’Egypte antique. Il faudra attendre l’époque gréco-romaine pour le voir apparaître sur les murs des tombes.


     Afin d’accentuer la résistance de sa peinture (ou de son encre, d’ailleurs), l’artiste égyptien broyait ces substances afin d’avoir une poudre qu’il mélangeait avec l’eau, et à laquelle il ajoutait un fixatif, très souvent une gomme végétale qu’il est convenu d’appeler gomme arabique et qui provient directement des nombreux acacias de la région de Louxor. Cette pâte constituée, il la modelait de manière à se confectionner soit un petit pain conique, soit une pastille qu’il déposait dans les godets (les cupules, disent les égyptologues) de sa palette.

     Et c’est après avoir trempé dans l’eau une fine tige de jonc taillée en biseau, puis mâchonnée et "battue" de façon que ses fibres se séparant forment alors un vrai pinceau et après l’avoir ensuite frotté sur le colorant séché qu’il peut enfin appliquer sa couleur.

                    

     J’aurai évidemment l’opportunité d’y revenir quand, ensemble, nous visiterons la salle 6 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, mais voici déjà, pour illustrer mon propos, la représentation d’une palette de peintre, au nom du roi Séthi Ier, exposée dans la deuxième vitrine, et répertoriée sous le numéro d’inventaire N 2 274.




     Et pour bien insister une dernière fois sur l’étroite corrélation qui existait entre peinture et écriture, je vous propose ci-après le hiéroglyphe qui servait à exprimer le verbe écrire, ainsi que d’autres termes de la même famille : vous remarquerez aisément qu'il présente, évidemment schématisés, la palette de l’artiste, avec les godets destinés aux pastilles de colorant, le petit récipient pour l’eau et le pinceau de jonc.

     A ces artistes peintres dont, par parenthèses, pour la plupart d’entre eux, nous ignorons le nom, était dévolue la décoration des tombes de personnages illustres, pharaon et famille royale en tête, situées, à la XVIIIème dynastie, dans la montagne thébaine (Vallée des Rois et Vallée des Reines.)

     Le travail d’application de la peinture différait évidemment selon la constitution de la roche. Et de toute manière, préalablement à la décoration, il fallait préparer les murs. A Thèbes, par exemple, les tombes étant le plus souvent creusées dans de la roche calcaire, il était obligatoire d’épaissir les parois, trop friables ou trop irrégulières : dans le premier cas, des hommes les lissaient puis y appliquaient une couche de gypse; dans le second, ils les égalisaient en les enduisant d’une couche de limon du Nil (mélange de sable et d’argile composée d’un peu de carbonate de calcium naturel et de gypse) et de paille hachée, pour ensuite appliquer une couche de finition en gypse de plus ou moins deux millimètres.

     Ainsi préparé, ce fond apparaît en soi généralement blanc, opaque, mat. En fait, il s’agit d’une illusion d’optique dans la mesure où l’artiste le teintait légèrement soit de gris, soit de bleu, désireux qu'il était de mieux mettre en évidence les pagnes ou autres vêtements vraiment blancs, eux, qui allaient habiller les personnages représentés.

     Il faut savoir que la plupart des peintures des hypogées thébains sont restées visiblement incomplètes et que, même si toutes les parois sont décorées, l’artiste, volontairement, a laissé au moins un détail à l’état d’ébauche. Il est dès lors aisé pour les égyptologues, en tirant parti de cette décoration inachevée, de déterminer les étapes successives de son exécution.


     Laissons de côté les esquisses retrouvées sur ostraca, et envisageons tout de go la paroi murale proprement dite. Sur chaque portion, l’artiste traçait tout d’abord des lignes horizontales afin de séparer les registres. A l’intérieur de ces différentes zones, pour les scènes les plus importantes, il établissait un quadrillage. Tout ce réseau était obtenu en claquant sur la paroi une corde extrêmement tendue qu’il avait pris soin de tremper dans la peinture rouge.

     Il est à ce point de vue intéressant de constater une inversion des conventions par rapport à notre modernité : si nous écrivons en noir, c’est en rouge que nos fautes sont corrigées. En Egypte, c’était exactement le contraire : les esquisses se faisaient en rouge et, si besoin de correction il y avait, le maître les effectuaient en noir.
    
     La paroi ainsi délimitée, la décoration, peinture à la détrempe - je le rappelle - appliquée sur enduit sec, était alors réalisée en grands aplats de couleur, sachant que les détails viendraient s’ajouter par la suite.


     Parfois, certains d'entre eux, plus particuliers, furent protégés ou rendus volontairement brillants soit par une couche de cire d’abeille, soit par une de vernis transparent à base de résine naturelle ou de blanc d’oeuf. Malheureusement, après autant de siècles, les uns ont noirci quand d’autres sont devenus cassants, détachant la peinture de pans parfois entiers de paroi.

     Il serait donc plus que temps que les générations à venir, après avoir contemplé l’image égyptienne, après avoir constaté qu’elle se détruisait, puissent d’une manière ou d’une autre la sauver. Vous vous doutez bien, ami lecteur, que ce travail de sauvegarde a déjà commencé, mais que malheureusement faute de moyens le plus souvent, de main d’oeuvre véritablement spécialisée aussi parfois, il n’avance guère aussi vite que ne le requerraient l’importance des dégâts et le désir de tous les amateurs d’art que nous sommes ... 
 

(Dominicy : 1994, 51-7; Mekhitarian : 1978; Merchez-Van Essche : 1994, 57-65; Peck : 1980, 30- 42; Tefnin : 1997, 3-9)


     Je dédie ce modeste article quelque peu technique à tous mes amis et connaissances, belges ou étrangers, lecteurs de ce blog qui, peu ou prou, s’intéressent à la peinture, mais sont surtout artistes dans l’âme afin de répondre aux interrogations qui sont les leurs concernant les précurseurs que furent les Egyptiens dans cet art.

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : Egypte
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Samedi 16 août 2008

     Comme annoncé à la fin de mon article de ce mardi, consacré au décodage de la célèbre scène de pêche et de chasse dans les marais, je vous propose aujourd’hui, ami lecteur, deux documents ressortissant à la littérature cette fois, et ce, afin de vous persuader du sens (évidemment) caché que revêt la coiffure des dames dans le domaine de la sexualité.


     Le premier texte constitue un extrait d’un conte à portée psychologique, oeuvre majeure dans le corpus littéraire égyptien, mettant en scène une femme mariée amoureuse du jeune frère de son époux - rien que de très banal, parfois - qui, dépitée par le fait qu’il dédaigne ses avances, décide de bassement le calomnier aux yeux de son mari.


     Certains d’entre vous reconnaîtront peut-être dans cette trame, à des degrés divers, autant l’épisode de Joseph et de l’épouse de Putiphar dans la Bible (Genèse), que l’histoire de Bellérophon et d’Anteia chez Homère (Iliade), ou celle de la relation entre Hippolyte et sa belle-mère Phèdre, racontée par Euripide.


     En égyptologie, il est convenu de donner à ce texte le titre de Conte des deux frères.
L'histoire, dans la première partie tout au moins, se révèle finalement très simple : Anoupou (que les Grecs, plus tard, traduiront par Anubis) est ici un paysan propriétaire de sa terre. Il est marié. Et le couple héberge Bata, le jeune frère d’Anoupou. Bata, nourri et logé, aide vigoureusement son frère aîné dans les travaux des champs, mais il s’occupe également de conduire les bêtes au pâturage et à l’occasion de tisser des étoffes.


     Par ses désirs d’adultère inassouvis débouchant sur d’éhontés mensonges, l’épouse insatisfaite provoque l’inévitable discorde entre les deux hommes. A la fin de la première partie du conte, la vérité étant rétablie, elle sera tuée par son époux et jetée aux chiens.


     C’est sur un papyrus de 19 pages, rédigé en écriture hiératique, que l’on trouve la version la plus complète de ce Conte des deux frères. Il porte le nom de Papyrus Orbiney, en référence à Mrs. Elisabeth Orbiney, une Londonienne qui l’acquit, avec d’autres pièces, lors d’un voyage en Egypte. Puis décida de le mettre en vente. Le Musée du Louvre se déclarant incapable de l'acheter - dans la mesure où le prix demandé dépassait ses ressources de l’époque -, le précieux document devint en 1857 la propriété du British Museum où il entra sous le numéro d’inventaire BM 10 183.

(Pour une version hiéroglyphique de ce papyrus, accompagnée de la traduction française de la première partie du conte, je convie les amateurs à consulter le lien suivant : http://egycontes.free.fr/2freres.pdf).
  

     Sur la dernière page du papyrus, on peut lire : Rédigé par le grammate Ennena, chef des écritures. Ce qui permet de le dater de la fin de la XIXème dynastie, sous le règne de Mineptah-Siptah, père du futur pharaon Séthi II, alors encore simple prince héritier.


     Lisons à présent l’extrait que je vous propose visant à étayer la thèse défendue par l’égyptologue belge Philippe Derchain à laquelle je faisais allusion dans mon dernier article, à savoir la connotation érotique donnée par les Egyptiens à la chevelure et au port de la perruque.

 
     Or quelques jours plus tard, alors qu’ils étaient au champ et qu’ils manquaient de semences, l’aîné envoya son jeune frère en lui disant : " Va vite, et rapporte-nous des semences de la ferme". Il trouva la femme de son frère aîné en train de se faire coiffer et lui dit : "Lève-toi et donne-moi des semences. Je dois vite retourner au champ car mon frère m’attend. Ne traîne pas".

     Elle lui répondit : "Vas-y toi-même; ouvre le grenier et prends ce que tu veux. Ne sois pas cause que ma coiffure reste en plan".

     Le jeune homme entra donc dans son étable pour y prendre une grande jarre car il voulait emporter beaucoup de semences. Il l’emplit d’orge et de blé et sortit avec sa charge. Elle lui demanda : " Quel est le poids de ce que tu as sur les épaules ?" Il répondit : " Trois sacs de froment, deux d’orge, en tout cinq sacs."  (1) Voilà ce que j’ai sur les épaules". (...)

     Ce qui fit dire à la dame : " Que de force il y a en toi ! Chaque jour j’admire ta vigueur." Elle eut envie de le connaître comme on connaît un homme, se leva, le saisit et lui dit : " Viens, allons passer une heure au lit. Ce te sera profitable, car je te ferai de beaux vêtements."

     Alors le jeune homme devint comme un léopard qui entre en rage, à cause des vilains propos qu’elle lui avait tenus


     Dans la version qu’elle donne de la scène à son époux, la dame affirme :  


     "Lorsque ton frère est venu chercher des semences, il m’a trouvée seule et m’a dit : "Allons passer une heure au lit. Mets ta perruque."


(1) Ce que les égyptologues traduisent par "sac" était à l'époque une mesure de capacité équivalant à plus ou moins 56 kilogrammes. Bata, si l'on en croit le texte, porterait donc ici une charge de quelque 280 kilogrammes sur ses épaules. Détail supplémentaire de force qui naturellement émoustille les sens de la dame disposée à être infidèle. 


     Pour mieux comprendre encore la connotation érotique qui se cache derrière le port de la perruque, je vous invite à découvrir, ami lecteur, un second texte. Il s’agit cette fois d’un chant d’amour extrait du Papyrus Harris 500 sur lequel, déjà, je vous avais donné quelques indications dans mon article du dimanche 29 juin dernier.

 

Mon coeur est une fois de plus envahi de ton amour
Alors que la moitié de la tempe seulement est tressée.
Je cours te retrouver.
Hélas, je suis dénouée.
Bah ! Je vais mettre une perruque et serai prête à tout moment.

 

     Il est indéniable aussi, à la lecture de ce très court poème que si la coiffure parfaite constitue un véritable moyen de séduction, la perruque, toujours prête en cas de besoin, est le signe de l’amplification des désirs et de la totale et immédiate disponibilité amoureuse.


     On comprend dans ce dernier texte que la belle, prise d’un violent désir amoureux, ne peut en aucun cas se présenter de la sorte, ses soins de coiffure non terminés, à son amant. Elle n’hésite donc pas, dans sa fougue, à se coiffer d’une perruque.


     Voilà bien la preuve, si besoin en était encore après mes deux articles, qu’une coiffure impeccable, voire une perruque soignée, font partie de la toilette d’une amante qui n’a qu’une idée en tête. Ce sont des signes évidents de connivence : ils constituent un code invitant à l’amour.
Ce sont donc, comme le port de certains vêtements et/ou de certains bijoux, des détails à connotation érotique de première importance.


(Derchain : 1975; Lefebvre : 1988, 144-6)


Petite mise au point technique :

     En vacances en France voici quelques semaines, il m'est apparu chez quelques amis que, si certains lisaient les poèmes égyptiens proposés dans la très cursive police de caractères que j'avais choisie, d'autres, en revanche, les découvraient dans une police constituée de majuscules d'imprimerie fort agrandies et, en définitive, fort peu agréables à l'oeil.
Aussi, ai-je décidé de ne plus utiliser de polices autres que celles mises à disposition par Overblog, que je choisis en italique et vert émeraude lorsqu'il s'agit de retranscrire des extraits de la littérature égyptienne.    



 

 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 12 août 2008

"Au commencement était l’image"

 
     J’ai déjà eu maintes fois l’occasion, ami lecteur, d’attirer votre attention sur l’interdépendance existant entre écriture hiéroglyphique et image égyptienne dans la mesure où ces signes figurent, graphiquement parlant, des objets ou des êtres concrets.

     Les Egyptiens de l’antiquité, il faut le savoir, étaient quasiment tous analphabètes; quant à nous, leur écriture serait à jamais lettre morte si Jean-François Champollion (1790-1832), génial déchiffreur français, ne nous avait initiés à ses arcanes.

     En revanche, l’image - coeur même de cette civilisation -, en nette opposition avec l’élitiste exclusivité que représente la langue écrite, pouvait à l'époque, et peut encore de nos jours être lue (je ne dis pas : nécessairement comprise) par tout un chacun.

     Selon l'égyptologue allemand Dietrich Wildung, l'image est l’écriture de tous ceux qui ne savent pas écrire ou lire : elle détient donc un caractère éminemment démocratique qu’une langue écrite est loin de posséder.

     Le langage des couleurs, des rythmes et des formes, comme celui de la musique, présente cette remarquable particularité d’atteindre tout être humain sans le truchement d’aucune médiation, professait il n'y a guère feu l’égyptologue belge Roland Tefnin.

     Il suffit pour nous en convaincre de visiter une tombe thébaine ou, plus simplement encore, de feuilleter un livre d’art consacré à la terre des pharaons : si d’aventure l’on ne connaît pas le sens des hiéroglyphes peints ou gravés, comme c’est le cas pour la majorité des gens, la seule vue de la peinture ou du relief, déjà, nous permet d’en saisir une approche suffisante pour comprendre, de manière minimale dans un premier temps, la représentation que nous avons sous les yeux.

     Regarder, lire une image égyptienne, c’est déjà appréhender et commencer à comprendre la civilisation. Car tout, ou presque, a été traité par les artistes des rives du Nil : les tombes, depuis l’Ancien Empire jusqu’à la Basse Epoque, proposent à foison des moments de la vie quotidienne, des travaux des champs aux fêtes et aux jeux, que les textes seuls, le plus souvent, n’évoquent qu’à peine. Toute l’histoire de la société est présente dans ces tombeaux (qu'ils dénommaient "maisons d’éternité") dans la mesure où l’Au-delà se devait d’être une reproduction, la plus fidèle possible, de l’Ici-bas.

     L’image égyptienne constitue donc une sorte d’écriture immédiate, compréhensible par la plupart, à tout le moins en un premier niveau de sens, car d'autres significations se dissimulent parfois derrière l'immédiatement apparent : il peut en effet exister un deuxième, voire un troisième axe de lecture, plus allégorique, plus ésotérique qu'il nous reste à découvrir, pour autant, bien évidemment, que l’on dispose un tant soit peu des codes de cette "grammaire" particulière à l’image.

     Et c’est ce que je voudrais vous démontrer aujourd'hui, ami lecteur, avec ce premier article de rentrée, en rapport direct, comme je vous l’avais annoncé avant mes vacances, avec les fragments de la scène de pêche au harpon - exposés dans la troisième vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - que nous avions admirés le1er juillet dernier.

      Pour mieux étayer ma démonstration, vous me permettrez de quelque peu "tricher" : en effet, je vous propose d'analyser la même scène, mais complète cette fois,  tout en sachant que, morceau classique de l'art pictural égyptien, nous pouvons la retrouver dans maints tombeaux : je vous en avais déjà d'ailleurs soumis une reproduction, en noir et blanc, dans l'article sus-mentionné, provenant du mastaba de Neferirtenef entré au tout début du XXème siècle au Département des Antiquités égyptiennes des Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles.        

     Aujourd'hui, j'ai choisi celle de la tombe de Nakht, scribe et prêtre d'Amon à la XVIIIème dynastie.


 

     C'est l'évidence même qu'ainsi présentée, cette scène de chasse et de pêche dans les marais n'est en rien représentative d'une quelconque réalité. Ce qui est tout à fait logique quand on sait que l'artiste égyptien reproduisait non pas ce qu'il voyait véritablement, mais bien plutôt l'image qu'il avait à l'esprit afin de mieux faire passer le message qu'il voulait transmettre. En ce sens d'ailleurs, il n'est pas incongru de considérer l’art égyptien comme parfaitement cérébral.

     Pour rendre le plus significativement possible tous les aspects, toutes les particularités de ce qu’il entendait montrer, l’artiste avait continuellement recours à des "subterfuges", des codes comme par exemple peindre le contenu au-dessus du contenant; ou encore associer, dans un même dessin architectural, le plan, l’élévation et la coupe; ou encore dessiner deux mains droites, ou gauches, etc.

     Cette combinaison de différents points de vue a parfois entraîné certains historiens de l’art, totalement ignorants de ces codifications, à estimer l’art égyptien bien naïf ou à juger de manière exagérément critique, voire dépréciative, les artistes de cette époque.

     Afin d'éclairer cette notion de codification, je prendrai comme premier exemple ce que, empruntant à la langue allemande, les égyptologues appellent le "Wasserberg", cette sorte d’excroissance verticale arrondie, au coeur même de la scène, symbolisant une vague dans laquelle seuls deux poissons différents sont harponnés ensemble par le défunt.

     Que faut-il ici comprendre ?
     Simplement que, partant du principe que la chasse ou la pêche constituaient des activités ressortissant au domaine du sacré, elles avaient un rôle à l’évidence apotropaïque, les proies figurant les ennemis de l’Egypte (Roland Tefnin ne qualifiait-il pas les poissons de métaphores vivantes des forces maléfiques ?); ennemis qu’il fallait donc anéantir, car synonymes de chaos. Le défunt ainsi représenté en pleine action cynégétique apportait son concours pour éliminer ces forces du mal.

     Mais il faut aussi avoir présent à l’esprit que ce type même d’activité fut, dès les premiers temps de l’Histoire, l’apanage des seuls souverains. Pharaon, unique intermédiaire entre les dieux et les hommes, accomplissait donc de la sorte un rituel d’importance : le combat symbolique contre tout ce qui pourrait perturber la Maât, cette notion abstraite si chère aux Egyptiens dans la mesure où elle leur permettait de maintenir l’ordre dans le pays.

     De sorte qu’un défunt qui se faisait ainsi représenter dans sa tombe se trouvait par là même assimilé à la personne royale. En outre, et plus prosaïquement, par la magie de l’image, il repoussait aussi définitivement les forces négatives susceptibles de s'aventurer et de dangereusement perturber sa vie dans l’Au-delà.

     Enfin, et dépassant la simple représentation d’un rituel ancestral lui permettant de personnellement triompher des dangers éventuels, cette scène revêt une connotation supplémentaire qui ressortit au domaine de l’érotisme, certes pas envisagé dans une optique plus ou moins vulgaire et grossière, mais plutôt au sens de régénération, de renaissance.

     Je m’explique. Même si dans la tombe de Nakht le harpon ne nous est pas visible, dans toutes les scènes de ce genre (chez Neferirtenef, par exemple), il nous est montré pénétrant en même temps dans deux poissons différents : un lates et une tilapia nilotica. Or, depuis mon article du mardi 3 juin dernier, vous n'ignorez plus, ami lecteur, que si le lates symbolisait le sacré, la tilapia, elle, était synonyme de vitalité renaissante dans la mesure où les Egyptiens avaient remarqué qu’elle abritait ses petits dans la bouche, juste après la ponte, et ne les recrachait qu’une fois éclos.

     Dès lors, le défunt propriétaire du tombeau dans lequel figure cette scène s’appropriait, toujours par la magie de l’image, les vertus inhérentes à ces deux poissons, à savoir essentiellement, cette indispensable renaissance post-mortem.

     J'ajouterai, et ce détail est loin d’être anodin dans la démonstration que je vous propose ici, que la langue égyptienne se servait du même verbe (setchet) pour signifier "transpercer à l’aide d’un harpon", mais aussi "s’accoupler", "engendrer", "éjaculer". Le même verbe aussi (kema) pour signifier "lancer le boomerang" (qui permettait d’atteindre les oiseaux en vol), mais aussi "créer".

     Il est dès lors avéré que nous sommes en présence ici d’une renaissance métaphorique : pour renaître dans l’Au-delà, pour y poursuivre la vie qu'il avait connue (ou espérée) sur terre, le défunt avait besoin de surmonter les dangers, de les affronter pour mieux en triompher. Et pour ce faire, l'acte sexuel lui était nécessaire. Dès lors, comment mettre tout en oeuvre pour qu'il soit possible ?
  

     Par d’importantes, imposantes et incontestables contributions, l’égyptologue belge Philippe Derchain a abondamment et définitivement démontré, depuis plus d’un quart de siècle, le caractère manifestement érotique que recelait le port d’une perruque pour les dames, par exemple, mais aussi celui de certains types de vêtements; sans oublier le cône de parfum que l’on retrouve parfois au sommet de la perruque, le lotus serré dans la main ou certains bijoux portés à même la gorge ...

     Admirez une fois encore la délicate scène de la tombe de Nakht, ci-dessus : le défunt debout à gauche, superbement vêtu, s'apprête à lancer le boomerang; à droite, le même mais arborant une autre coiffure, harponne les deux poissons de la "montagne d'eau". Derrière lui, à chaque fois, son épouse, une fleur de lotus à la main; et entre ses jambes, l'agrippant au mollet, une de ses filles : cette représentation où tout ce petit monde, en grand atour, bijoux compris, se tient sur un frêle esquif n'a d'évidence absolument rien de réaliste.

     Pensez-vous vraiment, ami lecteur, que s’ils n’avaient pas indéniablement valeur érotique, tous ces détails vestimentaires seraient ainsi mis en lumière ? Pensez-vous vraiment que semblables tenues sont celles de chasseurs et de pêcheurs ? Pensez-vous vraiment que toute cette coquetterie déployée s’impose, convienne pour ce type d’activité dans les régions palustres ?

     Il semble indiscutable pour Philippe Derchain - dont je partage entièrement le point de vue - que tout ceci constitue une allusion relativement discrète à la vie amoureuse de Nakht.

      

     En conclusion, et c’est bien là toute la pertinence d’une herméneutique portant sur l’image égyptienne, c’est bien là l’intérêt de suivre les dernières recherches en date des égyptologues comme celles des philologues qui se sont succédé depuis un siècle pour les analyser, une scène comme celle que je vous ai proposée aujourd’hui, si récurrente dans l’art égyptien depuis l’Ancien Empire, recèle à l’évidence plusieurs niveaux sémantiques, du littéral au symbolique, qui, si on peut leur trouver une indéniable indépendance, convergent néanmoins tous, in fine, vers une seule et unique intention : après son trépas ici-bas, permettre la survie du défunt et sa renaissance dans l’Au-delà.


     Au terme de ce long article, qu’il me soit permis, en guise de synthèse, de simplement énumérer ces niveaux de sens que les égyptologues reconnaissent à la célébrissime scène de chasse et de pêche dans les marais, et ce, afin de boucler la boucle en corroborant mes propos initiaux concernant la lecture d’une image égyptienne :

* Sens mythique : réminiscence des combats victorieux des souverains des premières dynasties contre les ennemis du pays. Il serait alors ici question, mutatis mutandis, d’une victoire du défunt contre sa propre mort.

* Sens apotropaïque : protection du défunt face aux forces du mal dans son parcours personnel vers la renaissance souhaitée.

* Sens érotique, à destination eschatologique : nécessité de rapports sexuels préalables à cette renaissance.


(Angenot : 2005, 11-35; De Keyser : 1947, 42-9; Derchain : 1975; Laboury : 1997, 49-81; Wildung : 1997, 11-6)


     Pour une autre preuve, si besoin en était encore, de l'indubitable valeur érotique attribuée à la perruque en particulier, et à la coiffure en général dans le quotidien égyptien, je vous invite à venir lire, ici même, samedi prochain, un poème d'amour ainsi qu'un extrait d'un conte qui, tout naturellement, viendront confirmer dans le domaine littéraire ce qu'aujourd'hui nous avons constaté dans celui de la peinture.  

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Décodage de l'image égyptienne - Communauté : Egypte
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Dimanche 6 juillet 2008

     Les papyri Chester Beatty furent découverts dans une chapelle funéraire de Deir el-Medineh, en 1928. Achetés par un millionnaire américain, Alfred Chester Beatty, ils sont actuellement entreposés à la Chester Beatty Library à Dublin.

     Le premier d'entre eux, le Papyrus Chester Beatty I, est un rouleau de plus ou moins cinq mètres de long, constitué de 20 feuilles de 25 cm de largeur en moyenne pour 21 cm de hauteur. Je vous en avais déjà proposé un extrait, ami lecteur,
le 15 juin dernier : la toute première stance d’un premier ensemble de chants d’amour. Découvrons ce dimanche la septième et dernière :


Il y a sept jours hier que je n’ai pas vu l’Aimée.
La maladie s’est introduite en moi,
Au point que je me trouve dans un état où mon corps est lourd,
Et que je perds conscience de moi-même.
Si les médecins venaient à moi,
Leurs remèdes ne m’apaiseraient pas.
Les prêtres ritualistes, guère d’issue par leur entremise.
On ne peut identifier ma maladie.
Il n’y a que le fait de me dire " La voici !" qui me guérisse.
Il n’y a que son nom qui me soulage.
Il n’y a que les allées et venues de ses messages qui guérissent mon coeur.
Plus utile pour moi l’Aimée que quelque remède que ce soit.
Elle est plus efficace pour moi que le corpus médical.
Mon salut serait qu’elle entre du dehors.
Je la verrais, et alors je retrouverais la santé.
Ouvrirait-elle son oeil que mon corps se revigorerait.
Elle parlerait, et alors je reprendrais force.
Il me faudrait l’embrasser afin qu’elle écarte de moi le mal.
(Mais) cela fait sept jours qu’elle m’a laissé !

(Traduction Pascal Vernus : 1993, 68-9)


  
   Quant à moi, ami lecteur, c'est nettement plus que ces sept jours (qui tant perturbent l'Aimé de ce chant d'amour égyptien) que je vais vous laisser : voici venu le temps des vacances estivales que je vous souhaite les plus agréables qu'il soit possible; et, "si je le vaux bien", vous invite à me retrouver, comme promis déjà dans cet article, le mardi 12 août prochain.

Merci de votre fidélité.
Amitiés à tous ...

Richard 


   

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Jeudi 3 juillet 2008

     Les sagesses égyptiennes constituent, dans l’art littéraire des rives du Nil antique, le seul domaine pour lequel nous ayons mentions du nom de ceux qui les ont composées et de celui auquel elles étaient destinées. 

     Ce qui me paraît tout à fait logique dans la mesure où ces maximes, ces aphorismes étaient en fait des préceptes éducatifs, des "Enseignements" qu’un père sentant sa mort prochaine désirait transmettre à son fils aîné.
 

     En revanche, pour la poésie amoureuse proprement dite, et dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne disposons d’aucune indication de paternité.
 

     La seule chose avérée la concernant, hormis le fait que tout un chacun la crédite d’excellence, c’est son origine et temporelle et géographique.
 

     On peut en effet avancer, en fonction des documents actuellement exhumés lors des fouilles des ruines du village des "Ouvriers de la Tombe", à Deir el-Medineh, qu’elle fut rédigée aux XIXème et XXème dynasties, à l’époque ramesside, soit aux 13ème et 12ème siècles avant notre ère.
 

     D’aucuns, égyptologues, philologues, estiment que ce laps de temps, finalement assez court de la poésie amoureuse eu égard à la longévité - qui se mesure en millénaires - de la civilisation égyptienne, s’explique par le fait qu’il s’agit d’une époque de grande opulence, de grande prospérité due aux conquêtes extra muros de quelques souverains conquérants et bellicistes et que, dans une telle atmosphère, l’inspiration lyrique semblerait plus propice.
 

     Ce qui, il faut néanmoins le préciser, n’exclut nullement qu'il pourrait y avoir eu semblable poésie aux époques antérieures. Et confirmation de tel réquisit n’existera que par la mise au jour de nouveaux documents ...
 

     Mais, pour l’heure, il nous faut nous contenter de ceux retrouvés aux siècles derniers à Deir el-Medineh : quelques papyri et une abondance d’ostraca, ces tessons de poteries ou éclats de calcaire que l’on pouvait ramasser quasiment n’importe où et dont la surface, préférablement lisse, permettait que l’on y trace textes et dessins à l’aide, dans un premier temps, d’un morceau de jonc dont le bout, préalablement mâché, était trempé dans de l’encre; et, dans un deuxième temps, d’un calame au sens propre, c’est-à-dire un morceau de roseau taillé en biseau.
 

     Me permettez-vous, ami lecteur, d’ouvrir ici une petite parenthèse ? Simplement pour rappeler que c’est de ce terme "ostracon" (des ostraca, au pluriel) que dérive celui d’ostracisme désignant, dans l’Athènes antique, la décision prise par les membres de l’Assemblée de bannir un citoyen : c’était en effet sur un éclat de pierre, sur un ostracon, qu’ils indiquaient son nom.
 

     Revenons à la poésie amoureuse du temps des Ramsès. D’emblée, et afin de dissiper tout malentendu à ce sujet, je tiens à préciser que ces textes, qu’ils soient copiés sur un papyrus ou qu’ils figurent sur un ostracon, ne sont pas rédigés en écriture hiéroglyphique, mais dans une cursive que l’on nomme hiératique.
 

     Alors que les hiéroglyphes étaient traditionnellement réservés aux monuments ou aux objets et textes à destination religieuse, sacrée (hieros, en grec, signifiant d’ailleurs "sacré"), les écritures cursives, parce qu’évidemment plus rapides, furent utilisées pour les documents administratifs, juridiques, ainsi que dans la vie quotidienne.
 

     Dernière petite précision en la matière : à la différence des hiéroglyphes gravés ou peints, les écritures cursives se lisent toujours de droite à gauche.
 

     Les chants d’amour, donc, comme je l’ai signifié plus haut, restent pour nous complètement anonymes : aucune signature, aucune précision onomastique. Mais, en définitive, peut-être est-ce cela qui en fait leur intemporalité ...
 

     Ceci étant, quelques philologues, se basant sur la phraséologie récurrente de certains poèmes, voire sur le vocabulaire spécifique employé, veulent penser que beaucoup d’entre eux seraient le fruit de l’inspiration d’un seul et même auteur. Pure conjecture ...
 

     Il me reste maintenant à évoquer le sempiternel problème de la traduction en français d’oeuvres en langue étrangère. Certes, et plus spécifiquement avec la langue égyptienne antique qui est une langue morte et dont la vocalisation nous est complètement perdue, tout traducteur, et même s’il se veut le plus proche possible du texte original, s’il se veut le plus littéral possible, apportera inévitablement sa "patte" pour nous restituer, sans dénaturer, mais néanmoins dans un langage accessible à nos oreilles modernes, l’âme même du poème.
 

     Ainsi, quand l’Egyptien écrit : Il est fuyant en toute hâte, mon coeur, l’égyptologue préfère-t-il traduire par : Il est prompt à se dérober ...
 

     Dès lors, il est bien évident que les chants d’amour que je vous propose au fil des semaines, si le thème se révèle intemporel, reflètent et la langue et la sensibilité propres de celui ou celle qui les traduit.
 

     Je vous propose un premier exemple, simple. Dans le texte original, les termes sen et senet désignent respectivement le frère et la soeur. Certains égyptologues s’en tenant à la traduction littérale pourraient semer le doute dans les esprits concernant d’éventuelles pratiques incestueuses avec un vers tel que : Mon frère émeut mon coeur par sa voix, s’ils n’assortissaient pas leur traduction d’une note infrapaginale expliquant qu’il faut ici donner à frère et soeur le sens de amant et amante, aimé et aimée ...
 

     En revanche, d’autres traducteurs préfèrent directement employer le sens réel de ces termes. Ainsi, lire : Mon Aimé émeut mon coeur par sa voix ne posera aucun problème à personne.
 

     Les puristes rétorqueront qu’il suffit de connaître les conventions égyptiennes, et tout est résolu. Absolument d’accord, mais quand on sait que les deux termes peuvent tout aussi bien signifier, en fonction du contexte dans lequel ils se trouvent, non seulement frère et soeur, mais aussi oncle et tante, neveu et nièce, cousin et cousine, voire même être employés dans la correspondance diplomatique entre un pharaon et un souverain étranger, les choses deviennent un peu plus compliquées.
 

     Si nous n’avons aucune précision ni sur le ou les auteurs de ces poèmes, si nous sommes de même tout aussi démunis sur la personnalité des amants, nous pouvons néanmoins comprendre, à la lecture sous-jacente de ces textes, qu’ils font partie d’une classe sociale aisée, voire aristocratique, dans cette Egypte du Nouvel Empire : ils ont en effet une maison apparemment assez spacieuse, du personnel pour s’en occuper et un ou des chevaux, alors que le commun des mortels se contente d’un âne.
 

     Pour terminer, et en guise de deuxième exemple destiné à mettre en exergue les difficultés de la traduction, je vous propose maintenant, ami lecteur de redécouvrir un extrait de la première stance du Papyrus Chester Beatty I, celle-là même que je vous avais donné à lire le 15 juin dernier, mais cette fois traduite par trois égyptologues différents.
 

     A vous d’éventuellement faire un choix ...



1. Version de l’égyptologue belge Pierre Gilbert (1949)


Unique amante, sans seconde,
Plus belle que toutes les femmes.
Vois, elle est comme l’étoile qui se lève
Au commencement d’une belle année;
Lumineuse et parfaite, éclatante de teint,
Elle séduit par le regard de ses yeux
Et charme par les paroles de ses lèvres.




2. Version de l’égyptologue français Pascal Vernus (1992)


L’unique, la "soeur" sans égale,
Belle plus que toutes les autres,
La voir est comme (voir) l’étoile qui apparaît
Au début d’une bonne année.
Celle à la perfection lumineuse, à la complexion resplendissante,
Celle aux jolis yeux quand ils jettent un regard,
Suave est sa lèvre quand elle parle.




3. Et enfin, celle que vous connaissez déjà, due à l’égyptologue belge Philippe Derchain (1997)

Unique est l’Aimée, sans pareille
La belle inégalée,
Regarde-la, elle est comme Sothis
Quand elle reparaît au début de l’année heureuse,
Brillant merveilleusement, la peau blanche, le teint clair,
Les yeux charmants, ensorceleurs,
Que ses lèvres sont douces dès qu’elles parlent !



(Derchain : 1997, 79-80; Gilbert : 1949, 67-8; Vernus : 1993, 7-19 et 63)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Mardi 1 juillet 2008

     Le hasard, entre les articles publiés par Louvre-passion et moi-même, intervenant de manière inattendue, c'est sur un don des Amis du Louvre qu'aujourd'hui je braquerai un éclairage particulier. En effet, après vous avoir convié tout le mois de juin à vous pencher avec moi sur les objets exposés dans la grande vitrine centrale, c'est tout naturellement aujourd'hui - et M. de La Palisse aurait certes approuvé ce choix éminemment logique - que je vous invite, ami lecteur, à admirer, après la vitrine 2 donc, les fragments d'un bas-relief peint présentés dans la vitrine 3. (Mur de droite quand vous entrez dans cette salle 3 du parcours thématique du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.)      

                                                                   
                                         


     Ce bas-relief anépigraphe en calcaire sculpté et peint, d’une longueur maximale de 157 cm, d’une hauteur de 55 cm et d’une épaisseur moyenne de 3, 5 cm, dont nous n’avons malheureusement ici que la partie inférieure d’une scène de pêche au harpon, elle-même découpée en quatre fragments, partiellement brisés et recollés sur du plâtre, constitue, ainsi que je l'annoncais en introduction, un de ces dons au Musée dont est coutumière la Société des Amis du Louvre. Celui-ci eut lieu en 1969.

     Selon son vendeur, il proviendrait de Saqqarah, mais sans aucune autre précision; de sorte que nous ignorons tout du tombeau d'où il est originaire. Toutefois, et parce qu’il présente une soubassement uni, réalisé avec de l'ocre rouge surmontée d'une bande noire, et une frise verticale de rectangles de teintes différentes conservée, en partie à tout le moins, du côté droit, on peut sans hésitation aucune déduire qu’il se trouvait dans la section inférieure droite d'un décor sur la paroi du monument d'où il fut arraché.

     Bien maigres renseignements, je vous l'accorde, mais c'est ainsi. Actuellement à tout le moins, car il se peut qu'un jour donné apparaissent, sur le marché de l'art, d'autres fragments qui pourraient virtuellement être assemblés à ceux-ci et qui eux seraient assortis d'une "fiche technique" plus détaillée quant à leur origine. 
En archéologie, semblable opportunité est toujours envisageable ...

     D’après certains critères, notamment cette convention stylistique propre à l'Ancien Empire qui veut que l'artiste représente devant le pêcheur debout une vague qui émergerait verticalement de la surface normalement plane du marais, vague gonflée de différents poissons lui évitant ainsi de se pencher dangereusement,  ce bas-relief daterait de la fin de la Vème, voire du tout début de la VIème dynastie.

     Parce que de nombreuses représentations de pêche dans les marais ont été retrouvées sur les parois des tombes de l’Ancien Empire, nous pouvons parfaitement imaginer le décor dans son intégralité. Mais le dessin ci-dessous, réalisé à partir de la scène semblable que l'on peut admirer sur le mastaba de Neferirtenef ramené au tout début du XXème siècle par Jean Capart pour nos Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles, vous permettra, et bien plus aisément qu'une longue explication, de visualiser mes propos (ainsi que "la vague" évoquée ci-dessus).


                                                                       


     Le défunt, tourné vers la droite, les bras écartés, manie des deux mains un harpon aux crochets duquel des poissons sont suspendus : ceux-ci lui permettront évidemment de se nourrir dans l'au-delà. 

     L'artiste l'a représenté debout sur sa barque en bois à la proue papyriforme, et a associé à la scène sa famille proche : son épouse et, debout devant lui, son fils, tous deux figurés à échelle réduite (toujours selon certaines conventions de l'art égyptien). Le fils qui, par parenthèses, dispose lui aussi d'un harpon.

     Sur le fragment supérieur droit du bas-relief du Louvre, vous distinguerez seulement le pied gauche avancé du pêcheur, en ocre rouge, le bas du harpon, avec ses deux barbelures, tenu verticalement par son fils et l'avant de la barque se terminant, au niveau de la frise de droite, par l'ombelle stylisée d'un papyrus.

     Sans compter, bien évidemment, la partie inférieure de l'ensemble des poissons capturés que, peut-être, tant leur restitution s'avère d'une précision extrême, les plus connaisseurs d'entre-vous reconnaîtront : au-dessus de l'embarcation, en haut à gauche, un synodonte nageant sur le dos; à sa droite, la tilapia nilotica avec, en dessous, une anguille; et enfin, à gauche de l'anguille, un tetrodon peint verticalement et un mormyre, horizontalement. 
A l'extrême droite de la composition, sous la proue, un lates (ou perche du Nil). 

                 
     L'eau du marais est représentée en bleu, striée de zigzags noirs : il n'est pas inutile de préciser que, dans la langue égyptienne, c'est ce hiéroglyphe  qui signifie "eau". ( = N 35 dans la liste de Gardiner).

     Tout le bas de la scène, sous l'embarcation, est quant à lui, superbement conservé : il illustre parfaitement mes articles du 3, du 10 et du 17 juin en mettant en évidence tous ces animaux palustres, redoutables ou pacifiques, auxquels j'ai eu l'occasion de faire allusion :

* fragment d'extrême gauche



     Remarquez, sous l'étambot de la barque dont on aperçoit un morceau dans le coin supérieur droit, cette adorable petite grenouille, bizarrement bleue, négligemment posée sur une branche d'un potamogéton, plus prosaïquement appelé "épi d'eau", qui se balance au-dessus d'un mormyre, à gauche et d'un poisson-chat (silure), à droite.    



* fragment central
                                                                                                                                                                                                                                  Présence d'un mulet, au-dessus de la queue minutieusement et magnifiquement détaillée du crocodile.

     
* fragment de droite


Le crocodile en question et, gueule ouverte, un hippopotame ...
 
 
















     Au terme de cet article, je voudrais maintenant évoquer la technique de réalisation de cette scène de pêche car, même si ce n'est peut-être pas flagrant ici à vos yeux (d'où ma sempiternelle recommandation de vous rendre au Louvre), l'artiste, anonyme comme de coutume dans l'art égyptien, (à l'une ou l'autre exception près), a usé de deux méthodes absolument différentes, et ce, sur un même mur : au-dessus de la ligne d'eau sur laquelle repose la barque, il a légèrement creusé le fond de manière que tous les motifs se détachent en bas-relief ; en revanche, en dessous de cette ligne horizontale de démarcation, le crocodile mis à part, le seul en léger relief (il faut toujours une exception !), toute la surface de la pierre calcaire est plane et son décor entièrement peint. Dernier petit détail : les nageoires et les ouïes des poissons, les ligatures et les planches de la barque ont été incisés.

     Enfin, et en préambule à un prochain article qui paraîtra dans la rubrique "Décodage de l'image", le mardi 12 août prochain, j'aimerais attirer votre attention, ami lecteur, sur la fraîcheur époustouflante des couleurs, néanmoins typiques de la peinture égyptienne, conférant à ces fragments une délicatesse que personnellement j'estime, à tort ou à raison, absolument remarquable.  
                

(Ziegler : 1990 ², 298-301)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre
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Dimanche 29 juin 2008

     Dans les deux précédents exemples de poésie amoureuse que je vous ai offerts, ami lecteur, les 15 et 19 juin derniers, j’avais délibérément choisi des paroles d’hommes. Mais, et c’est fort heureux, nos "moitiés" s’enflamment elles aussi merveilleusement pour nous ...

     En voici un bel exemple inscrit sur le Papyrus Harris 500, datant du début de la XIXème dynastie soit, si je me réfère à la chronologie proposée en commençant ce blog, vers 1 300 A.J.-C.

     Pour la petite histoire, je préciserai simplement que ce papyrus fait partie de la collection que détenait l’amateur et marchand d’antiquités anglais Anthony Charles Harris (1790-1869) et que sa fille adoptive mit en vente en 1871. Ce fut le Bristish Museum qui en acquit l’ensemble, contenant ce que les égyptologues appellent le Papyrus Harris I (ou Grand Papyrus Harris); le Papyrus Harris II; le Papyrus Harris 500 qui contient deux contes et de la poésie; et le Papyrus Harris 501 sur lequel a été copié un texte magique.

     "Ecoutons" à présent la voix de l’Aimée ...

 

Je suis ta première amie.
Vois, je suis comme le jardin
que j’ai planté de fleurs
Et de toute herbe au doux parfum.
Délicieux est son bassin
Que tes mains ont creusé
A la fraîcheur du vent du nord.
Beau, l’endroit où je me promène
Lorsque ta main est sur ma main.
Mon corps est bien aise,
Mon coeur se réjouit
Que nous marchions ensemble.
C’est un philtre grisant que d’entendre ta voix.
Et je vis de l’entendre.
Si je te regarde,
Chaque regard est pour moi meilleur
que le manger et que le boire.


(Traduction Pierre Gilbert : 1949, 59)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Jeudi 26 juin 2008

     Pour poursuivre avec le dieu crocodile Sobek dont j'ai déjà abondamment évoqué la personnalité dans mon article du 17 juin dernier, et à propos duquel je vous ai déjà donné à lire, dans le cadre de cette série à la littérature égyptienne consacrée, un texte inscrit à l'intérieur d'un sarcophage du Moyen Empire, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, deux des nombreuses adresses qui lui ont été faites dans la partie qui lui était réservée à Kom Ombo.

     Il existe, en effet, dans ce que les égyptologues désignent comme le "Couloir de l'Inondation" situé dans la moitié sud de ce temple, la représentation d'une procession de délégations des villes du Fayoum, dans le nome arsinoïte, dont la principale, je vous le rappelle, fut appelée Crocodilopolis par les Grecs et connut, précisément à l'époque de ces rois Ptolémée une importance politique et une prospérité économique sans précédents.

     Les textes ptolémaïques de ce temple double (puisque nous avons vu que l'autre moitié, la partie nord, était dédiée au dieu Haroëris) célèbrent donc en parallèle à la fois le dieu Sobek du Fayoum et le "Seigneur d'Ombos" (Kom Ombo).

     Les prêtres de Sobek (Soukhos, en grec) qui conçurent la décoration firent représenter, sur la paroi est de ce corridor Ptolémée VI Philometor et son épouse ouvrant le cortège qui se dirige, à l'intérieur du temple, vers la salle dite des Offrandes.

     Les hiéroglyphes gravés restituent le discours royal, à l'attention du dieu crocodile :

Nous venons à toi, ô Père des dieux. [Ici, Sobek est identifié au dieu chtonien Geb]

Nos mains sont chargées de richesses.
Nous t’apportons l’inondation
Et les prairies humides avec leurs offrandes,
Les aliments et toutes choses bonnes qui sont entre leurs mains
Afin d’embellir ta maison
Et de surcharger ta table d’offrandes.

  
     Pour être complet, j'ajouterai qu'à l'époque romaine, reprenant la tradition, des empereurs tel Auguste, par exemple, apportèrent leur contribution en faisant graver par leurs hiérogrammates des hymnes à Sobek afin, eux aussi, de s'en concilier les bonnes grâces.

     Pour les différentes raisons précédemment évoquées, il nous est facile d'admettre que Sobek fut donc vénéré tout à la fois dans le Delta, dans le Fayoum et dans certains temples dont le plus spécifique est Kom Ombo.

     En revanche, plus malaisé à comprendre est quand même le fait que les Egyptiens, pourtant tellement traumatisés par cet animal, lui accordèrent le statut de divinité bénéfique, miséricordieuse, prête à écouter les prières ...

     C'est ce que vise à faire comprendre l'un des nombreux hymnes du temple ombite, gravé en trois colonnes, que je vous donne à lire ci-après. Nous y retrouvons un texte mettant l'accent sur le caractère solaire de Sobek-Rê comme l'était, souvenez-vous ami lecteur, la figurine de crocodile en bois de tamaris
 E 16 358 de la vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre (article sus-cité) :


C’est Sobek, le ka divin du Grand (dieu primordial).
Son pouvoir vénérable est Créateur -de -la -terre.
Il a créé le Noun en son temps,
dieu grand, des yeux de qui sont sortis les deux disques :
son oeil droit qui brille durant le jour,
et son oeil gauche durant la nuit;
dont les deux yeux Oudjat vénérables illuminent les ténèbres.
Le vent sort de sa bouche
et le vent du nord de son nez.
Le Nil coule comme sa sueur vivante
et féconde les champs.
Il agit avec son phallus
pour inonder le Double -Pays de ce qu’il a créé.
Il terrifie les impies par sa manifestation
en son nom de Sobek -Rê -qui -est -dans -son -lac.
Sa puissance est forte comme celle de Sa Majesté Rê
quand il extermine son ennemi par sa force.
Il est le prince divin de Maât,
qui a jugé le droit des deux dieux devant Geb;
l’aîné qui prend soin de ses enfants;
qui fait la sécheresse ...
le dieu puissant qui protège le faible.
(?)
Comme il est doux de le prier !
Lui qui écoute et vient vers qui l’appelle,
parfait en vision, riche en oreilles,
présent aux paroles de qui a besoin de lui;
fort, vainqueur, à qui personne ne ressemble.
Il est le plus prestigieux des dieux en sa force,
Sobek -Rê, Seigneur d’Ombos,
qui aime la clémence après la colère.

(Barucq/Daumas : 1980, 430-2; Gardiner : 1957, 43-56; Yoyotte : 1962, 79-138

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Mardi 24 juin 2008

     Nécessaire, peut-être, pour les amateurs, mais plus que certainement pour les Etudiants, un article technique tel que celui d'aujourd'hui, j'en suis conscient, ami lecteur, vous paraîtra assez indigeste, voire même franchement rébarbatif. (Il me fut néanmoins demandé par certains d'entre vous.)

     A vrai dire, il ne s'agit même pas d'un article mais plutôt d'une nomenclature, d'une liste, non exhaustive, des différentes revues d'égyptologie dans lesquelles j'ai abondamment puisé pour rédiger la grande majorité de mes billets. Car si, pour le grand public, des égyptologues renommés publient des études concernant leur sujet de prédilection, d'autres beaucoup moins connus - ou parfois les mêmes, d'ailleurs - ont commencé et continuent de soumettre le fruit de leurs recherches dans ces revues spécialisées que l'on cite, suivant la mode du temps, sous la forme d'acronymes, et que l'on ne trouve généralement que dans les bibliothèques universitaires.

     Parce que vous êtes attentif jusqu'à la dernière ligne de mes articles, vous aurez remarqué que, soucieux d'un principe élémentaire de déontologie, je vous renvoie toujours à la
bibliographie que j'ai publiée dès la mise en chantier de ce blog, le 18 mars dernier; biliographie qui, par parenthèses, s'accroît de semaine en semaine. 

     Dans cette liste d'ouvrages consultés, vous retrouvez bon nombre de ces revues pratiquement toutes nées au XXème siècle et mentionnées uniquement donc par leur sigle. C'est précisément la signification de ceux-ci que je vous propose aujourd'hui, classés simplement par ordre alphabétique. 

                           
                        ABRÉVIATIONS   DES  REVUES  D'ÉGYPTOLOGIE


AÄ = Ägyptologische Abhandlungen - Wiesbaden

ADAIK = Abhandlungen des Deutschen Archäologischen Instituts Kairo - Glückstadt/Hambourg/New York

ASAE = Annales du Service des Antiquités de l'Egypte - Le Caire

BdE = Bibliothèque d'Etudes de l'Institut Français d'Archéologie Orientale - Le Caire

BIE = Bulletin de l'Institut d'Egypte - Le Caire

BIFAO = Bulletin de l'Institut Français d'Archéologie Orientale - Le Caire

BSAE = British School of Archaeology in Egypt - Londres

BSFE = Bulletin de la Société Française d'Egyptologie - Paris

CAA = Corpus Antiquitatum Aegypticarum - Mayence

CASAE = Cahiers des Annales du Service des Antiquités de l'Egypte

CdE = Chronique d'Egypte - Bruxelles

CGC = Catalogue général du Musée du Caire - Le Caire  

CRAIBL = Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres - Paris

CRIPEL = Cahiers de recherche de l'Institut de papyrologie et égyptologie de Lille - Université de Lille

DFIFAO = Documents des Fouilles de l'Institut d'Archéologie Orientale - Le Caire

EA = Egyptian Archaeology. The Bulletin of the Egypt Exploration Society - Londres

EEF = Egypt Exploration Fund - Londres
 
EES = Egypt Exploration Society - Londres

ERA = Egyptian Research Account - Londres

ET = Etudes et Travaux. Travaux du Centre d'archéologie méditerranéenne de l'Académie de sciences polonaise - Varsovie

FIFAO = Fouilles de l'Institut Français d'Archéologie Orientale - Le Caire

IFAO = Institut Français d'Archéologie Orientale - Le Caire

HÄB = Hildesheimer Ägyptologische Beiträge - Hildesheim

JARCE = Journal of the American Research Center in Egypt - Boston

JEA = The Journal of Egyptian Archaeology - Londres

KMT = Kemet, A Modern Journal of Ancient Egypt - San Francisco

MÄS = Münchner Ägyptologische Studien - Munich/Berlin

MDAIK = Mitteilungen des Deutschen Archäologischen Instituts Kairo - Mayence

Memnonia = Bulletin édité par l'Association pour la sauvegarde du Ramesseum - Le Caire

MIFAO = Mémoires (publiés par les membres de ) l'Institut français d'Archéologie orientale - Le Caire

MMMAF = Monuments des Membres de la Mission Archéologique Française - Le Caire

Mon. Piot = Fondation Eugène Piot - Monuments et mémoires publiés par l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres - Paris

OLA = Orientalia Lovaniensia Analecta - Louvain

OMRO = Oudheikundige Mededeelingen uit het Rijksmuseum van Oudheden te Leiden - Leyde

RdE = Revue d'Egyptologie - Le Caire/Paris

SAK = Studien zur Altägyptischen Kultur - Hambourg

SAOC = Studies in ancient Oriental Civilizations - Chicago

Serapis = The American Journal of Egyptology - Chicago

VO = Vivino Oriente - Rome

ZÄS = Zeitschrift für ägyptische Sprache und Altertumskunde - Berlin

      

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Bibliographie - Communauté : Egypte
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Samedi 21 juin 2008

     Dans le corpus particulier des textes funéraires égyptiens présentant des prières ou des chapitres magiques mis à la disposition des rois pour leur survie dans l’Au-delà, et connus sous le nom de "Textes des Pyramides" - (en fait, la majorité des pyramides célèbres sont anépigraphes et seules celles des dernières dynasties de l’Ancien Empire comportent ces inscriptions funéraires) - , apparaissent, au Moyen Empire, approximativement de la IXème à la XIIIème dynastie, soit entre environ 2100 et 1700 A. J.-C., des textes inscrits à même les cercueils de bois des hauts dignitaires du royaume : c’est ce que les égyptologues retiennent sous l’appellation de "Textes des Sarcophages" ou, en anglais, "Coffin Texts".
 
     Sans entrer dans d’autres détails sur lesquels je reviendrai abondamment quand, dans notre visite du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous arriverons, vous et moi, ami lecteur, à la fameuse salle 14, dite des sarcophages précisément où, tintinophiles avertis, nous apprécierons le clin d’oeil à Hergé qu’ont voulu les concepteurs de cette "mise en scène" reproduisant de manière tridimensionnelle une des images du célèbre Les Cigares du pharaon, je rappellerai simplement que pour l’Egyptien, le sarcophage matérialise la maison dans laquelle il vivra sa nouvelle vie après son trépas, entouré des objets mobiliers qui ont été siens ici-bas; et que cette "maison" est symboliquement à l’image du monde dans lequel il a évolué : le ciel (couvercle du cercueil), le sol (fond du cercueil) et les quatre horizons (les quatre planches latérales du cercueil).   

     C’est à l’intérieur que l’on trouve, inscrits presque entièrement à l’encre noire et presque uniquement en colonnes verticales les textes funéraires auxquels je faisais allusion ci-dessus.


     Près de 1 200 différents (les Allemands disent Spruch et les Anglais Spell; en français, on emploie souvent le terme Formule) ont été recensés.


     Je ne m’attarderai pas ici sur la forme proposant un vocabulaire extrêmement riche (par rapport aux anciens Textes des Pyramides), avec de très nombreuses nouveautés lexicographiques, ainsi qu’une grammaire de la langue totalement renouvelée, mais me concentrerai plus spécifiquement sur le fond.
 

     Ces formules religieuses - dont certaines parfois donnent bien du fil à retordre aux traducteurs dans la mesure où une traduction simplement littérale nous les rend obscures, incompréhensibles, impénétrables - visent à exprimer le triomphe de la vie sur la mort en assimilant le défunt au dieu Rê lui-même qui présente la particularité, après s’être couché à l’ouest chaque soir, après avoir triomphé de tous les dangers de l’Au-delà chaque nuit, de revivre et d’apparaître à nouveau à l’est chaque matin.
 

     La formule que j’ai choisie de vous présenter aujourd’hui, ami lecteur, après ce long mais à mes yeux nécessaire préambule vise à placer le défunt hors d’attaque de ce crocodile auquel j’ai abondamment fait allusion dans mon article de mardi dernier; l’une des plus adéquates façons d’échapper au danger qu’il représente consistant à se transformer, à revêtir l’aspect de la divinité Sobek elle-même :

 

Je suis un maître de vigueur, un fort qui s’est approprié le crocodile.
Je suis celui qui jette la crainte ... devant qui a peur l’Ennéade.
Je suis le maître du Nil ... la vie et la mort.
(...)
Je suis Sobek, le plus rebelle d’entre vous, dieux; vous ne vous êtes pas trouvés capables d’agir contre moi, Esprits-bienheureux et morts;
J’ai pris possession du ciel, j’ai pris possession de la terre.
Je suis un Maître de gloire ...
Je suis Sobek, maître de sédition, qui frappe ...
Je suis Sobek, maître des rives.
Je suis Sobek qui est au milieu de son sang.
Je suis celui qui féconde les pleureuses.
Je suis celui qui enlève par force.
Je suis le grand aquatique ...
Je suis un maître de vigueur ...


(Traduction Pierre Barguet : 1986, 459)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Jeudi 19 juin 2008

     A nouveau, et en relation directe avec mon article de ce mardi, je vous propose aujourd'hui un extrait d'une poésie amoureuse, cette fois inscrite sur la panse d'un vase retrouvé dans le village des ouvriers de Deir el-Medineh.


L’amour de ma belle est là-bas, en face.
[= sur l’autre rive]
Le fleuve est susceptible d’engloutir mon corps,
Car le Noun
(1)
est puissant à la saison de l’inondation;
Un crocodile se tient sur la berge;
Mais descendu dans l’eau, je veux traverser les flots,
En montrant un grand courage dans le canal.
Khenty
(2)
ne m’aura paru qu’une souris,
Et l’eau, qu’un sol pour mes pieds.
C’est son amour qui m’affermit.
Aussi me servira-t-il de charme-d’eau
(3)
Quand je verrai celle qu’aime mon coeur
Debout juste en face de moi.


(Traduction Pascal Vernus : 1993, 88-9)

 

(1) Selon la cosmologie égyptienne, le Noun était l’Océan primordial d’où le monde était sorti. Tout flot en émanant, le Nil et ses canaux étaient donc considérés comme un de ses avatars.

(2) Représentation des forces vitales et dangereuses se trouvant au sein des eaux, notamment personnifiée par le crocodile.

(3) Conjuration destinée à se protéger des crocodiles utilisée par les paysans qui accompagnaient leurs troupeaux dans les régions palustres.

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Mardi 17 juin 2008

     Je terminerai donc cette troisième évocation de la faune nilotique par ce que j’appellerai le plat de résistance, si vous me permettez, ami lecteur, cette bien anodine métaphore.

     En effet, avec les crocodiles et les hippopotames, nous entrons de plain-pied dans le monde des animaux considérés comme essentiellement maléfiques (tout en faisant une nette restriction pour l’hippopotame femelle), avec tout ce que cela peut comporter de connotations magiques et religieuses.

     Dans mon article de mardi dernier, j'ai déjà introduit les raisons pour lesquelles maintes figurines d'animaux furent retrouvées dans les tombes, puis dans les sanctuaires des premiers temps de l'histoire du pays. Je n'y reviens donc pas aujourd'hui, préférant mettre l'accent sur la façon dont sauriens et hippopotames furent considérés par les Egyptiens. 


     Le crocodile, par exemple. Dans la mesure où, tapi dans les profondeurs du Nil ou des canaux, symbolisant par là-même une insécurité de chaque instant, sa puissance en faisant un ovipare redoutable, il eut avec les habitants des rives du fleuve une "relation" véritablement particulière dans la mesure où, tout à la fois, il fut et chassé et l'objet d'un culte en maints endroits du pays sous le nom de Sobek (le Soukhos des Grecs).

     Les Egyptiens estimèrent apparemment qu'en le vénérant de la sorte, il était possible de l'amadouer, voire même de "renverser la situation" à leur avantage : c'est ainsi qu'il fut judicieusement utilisé en tant que protecteur des frontières, tablant sur le fait que d'éventuels envahisseurs étrangers n'oseraient jamais s'aventurer au-delà des eaux qu'il peuplait. 

     Parmi les endroits nombreux qui lui furent ainsi dédiés, j'épinglerai bien sûr la capitale antique du nome du Fayoum, la Crocodilopolis des Grecs, l’actuelle Medinet el-Fayoum. Là, il devint un dieu dynastique quasiment aussi puissant que Montou, à Thèbes ou Amon, à Karnak. 

     C'est dans cette région que furent notamment exhumés des petits cylindres-sceaux en stéatite émaillée dont le texte, disposé en une seule colonne verticale, cite le nom d’un roi qu’accompagne l’épithète : "Aimé de Sobek, seigneur de ...".

     (Si beaucoup de ces cylindres se retrouvent au Musée du Caire, au British Museum, à l’University College ou dans des collections particulières, le Louvre, à ma modeste connaissance, n’en posséderait aucun ... - En revanche, j’ai rencontré la mention de l’un d’entre eux au Musée du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, à Paris.) 

 

         La permanence du danger que cet animal aquatique représentait l’avait donc transformé en divinité populaire aux fins précisément de se garder de la menace. Et Hérodote de nous conter que dans plusieurs de ces villes égyptiennes antiques vouées à Sobek, un, voire même plusieurs crocodiles étaient entretenus en tant qu'animal sacré :

" ... chaque région choisit un crocodile et le nourrit; la bête a été apprivoisée, on lui met des pendants d’oreilles de pâte de verre et d’or, des bracelets aux pattes de devant, on lui offre une nourriture spéciale et des victimes et, de son vivant, on l’entoure de tous les soins possibles; mort, on l’embaume et on le dépose dans une sépulture sacrée."

         (Hérodote, L’Enquête, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1971, pp. 169-70)


     Il exista même des arbres qui, sans être divinisés, lui étaient plus spécifiquement dédiés : ils étaient traditionnellement plantés tout autour du bassin sacré du dieu dans ces nombreuses localités où un culte lui était rendu.


     Actuellement, le lieu voué à Sobek le plus connu des touristes est indubitablement le temple double de Kom Ombo, érigé à l’époque ptolémaïque : double parce que dédié à la fois aux dieux Haroëris (Horus l’ancien) et Sobek.

     A l’intérieur ont été mises au jour des structures destinées à la couvaison et à l’éclosion d’oeufs de crocodiles, ainsi qu’à l’élevage de jeunes sauriens. Le plus extraordinaire résidant encore dans le fait que lors de la fouille d’une fosse circulaire dans le sol sablonneux effectuée en 1999 ont été retrouvés, à 60 cm de profondeur, plus de trente de ces oeufs renfermant des foetus à différents stades d’évolution; certains étant même arrivés à terme !

     A l’Antiquité, ces petits crocodiles étaient sacrifiés dès leur naissance, puis momifiés et vendus aux dévots de la divinité venus visiter le temple et la nécropole jointe.

(Me ferez-vous l’amitié, ami lecteur, de n’en point toucher un mot à Mme Brigitte Bardot ?)

     Dans la seule optique d'épuiser mon sujet, je me devrais maintenant d'évoquer ces stèles magico-religieuses dites d' "Horus-sur-les-crocodiles", que l'on trouve dans maints musées européens et dont le Louvre propose, salle 18, un exemplaire grâce à la statue guérisseuse de Padimahès, prêtre de Bastet, qui précisément en présente une. Vous accepterez cependant, ami lecteur, que je vous abandonne aujourd'hui à votre interrogation à ce sujet et que j'y revienne au moment où nous serons ensemble arrivés dans cette pénultième salle de notre parcours thématique.   

     Enfin, dernier avatar : j'ai lu, dans les nouvelles égyptologiques publiées en avril dernier sur l'excellent site d'OsirisNet, qu'en face du temple de Kom Ombo devrait bientôt s'ouvrir le tout premier musée égyptien consacré au crocodile : y seraient exposés une quarantaine de spécimens de tailles différentes. 
A suivre, donc ...  


     De ce redoutable saurien, émissaire de l’eau primordiale, sept exemplaires de diverses matières sont en cette vitrine proposés à notre regard : un en pierre, E 8 394; un en calcaire, N 4 853; un en grauwacke, sans numéro d’inventaire; un en bronze, E 22 888, par ailleurs un don de la famille Curtis :

    Vous remarquerez, ami lecteur, le soin apporté par l'artiste aux différents détails de la peau de l'animal : les rugosités sont indiquées sur le dos, outre les saillies, par des ovales; sur le flanc par des stries obliques; sur le cou par des lignes croisées; sous le ventre, par des losanges et sur la queue, par de larges rectangles. 




     Suivent une figurine en faïence siliceuse, AF 2 127;
une en calcaire, sans numéro d’inventaire elle aussi et enfin, une en bois de tamaris, E 16 358 :


     Ce dernier exemplaire est intéressant dans la mesure où la frise encadrée qui court sur le socle en calcaire peint nous apprend que ce dieu saurien fut parfois associé au soleil, sous la forme de Sobek-Rê : en effet, les hiéroglyphes qui y ont été gravés précisent : "Sobek-Rê, le dieu parfait à la grande puissance pour l’Ennéade des dieux, seigneur du ciel." .

     La présente figurine provient d'une des maisons du village de Deir el-Médineh : elle mesure 18, 2 cm de long, 6, 7 cm de haut et 6 cm de large.
Elle fut concédée au Musée du Louvre suite au partage de fouilles de 1939.

   
     Les derniers objets à être proposés dans cette vitrine font référence à l’hippopotame.

     En faïence siliceuse, cette terre émaillée bleue, fabrication égyptienne type du Moyen Empire, les trois premières exemplaires portent les numéros d’inventaire : E 4 495, E 22 623 (à nouveau un don de la famille Curtis) et E 5 886 (Collection Rousset bey) :




     A remarquer sur celui-ci, la présence de plantes aquatiques, ainsi qu’un oiseau évoquant les marais du Nil. Ces dessins avaient en fait valeur apotropaïque dans la mesure où ils étaient destinés à maintenir l’hippopotame calme dans son élément et à ainsi l’empêcher soit de faire chavirer les embarcations, soit de venir détruire les récoltes des paysans. Un texte célèbre, La Satire des métiers, sur lequel j'aurai l'occasion de revenir dans la toute nouvelle rubrique "Littérature égyptienne", créée samedi dernier, évoque précisément ce problème :

     "Ne te souvient-il donc pas de la situation du cultivateur quand il affronte l'enregistrement de la taxe sur la récolte, lorsque les vers ont enlevé la moitié (du grain) et que l'hippopotame a mangé l'autre ?
"

     (Van De Walle : 1947, 50-72)


     Le quatrième exemplaire d’hippopotame proposé dans notre vitrine, en pierre, est répertorié N 3 774.
 

    
     Quant à l’amulette, elle porte les numéros E 22 724/E 22 725 : 





    


     Retrouvées donc dans les tombes du Moyen Empire, ces petites figurines représentent parfaitement bien l’animal dans toute sa lourdeur. Me croirez-vous, ami lecteur, si je vous apprends que dans la langue égyptienne antique, le hiéroglyphe de l’hippopotame servait à déterminer le mot "lourd" ?

     En outre, elles évoquent en ronde bosse un thème que les mastabas de l’Ancien Empire avaient jadis traduit par des dessins, celui des harponneurs spécialisés qui préparaient pour le noble défunt le rite immémorial et magique de la mise à mort de l’hippopotame; rite que, par parenthèses, le roi exécutait en personne aux premiers temps de l’Histoire du pays.

     Ennemi de l’homme, donc, l’hippopotame mâle, toujours représenté sur ses quatre pattes fut très vite voué à Seth, le méchant. Et il n’est pas inutile d’ajouter qu’à Edfou, ville du dieu Horus, des harponneurs sacrés étaient officiellement entretenus.

     En revanche, la femelle de l’hippopotame, ostensiblement fière de ses flancs larges et graisseux, toujours dressée sur ses pattes postérieures, parfois appuyée sur le noeud magique, symbolisait la fécondité. Et dès lors indispensable à la conservation de notre espèce, elle était adorée sous les noms de "La Blanche", couleur bénéfique s’il en est; "Le Harem" (Opet); "La Grande" (Taouret, la Thouéris des Grecs) et assistait traditionnellement la mère lors de la venue au monde des dieux, des rois ou des simples mortels.


     A la lecture de ces quelques notes, vous aurez évidemment compris, ami lecteur, le réel danger que constituaient ces deux redoutables animaux aquatiques aux yeux des Egyptiens : c’est ainsi que, par exemple, le célèbre papyrus médical Hearst (acquis tout récemment par l’Etat français pour le Musée du Louvre et pour lequel, voici un an, Louvre-passion rédigea un excellent compte rendu), propose quelques recettes afin d’en soigner les morsures.

     Le crocodile et l’hippopotame concentrant, d’un point de vue mythologique, l’association des forces issues des eaux primordiales, ils étaient tous deux considérés comme des agents de mort.

     Mais si la notion de trépas du fait de l’un d’eux constitue partie intégrante d’ancestrales traditions mythologiques ou historiques, il n’en demeure pas moins qu’elle présente une connotation très différente s’il s’agit du crocodile ou de l’hippopotame. Car si le premier est agent d’anéantissement (la mort est redoutée parce qu’elle entraîne la destruction du corps dévoré par l’animal et, dès lors, empêche la pratique des rites funéraires classiques qui permettent la vie dans l’Au-delà), le second, en revanche, est agent de résurrection dans la mesure où il est considéré comme une créature liminale, occupant la frontière entre Ciel et Terre. En outre, n’oubliez pas, ami lecteur, le symbole de fécondité lié à l’hippopotame femelle sur lequel j’ai ci-avant attiré votre attention. Et j’ajouterai, élément de croyance supplémentaire, que la gueule de l'hippopotame jeune était regardée comme un parangon de pureté.

     Il ressort de cela qu’aux yeux des Egyptiens, mourir à cause d’un hippopotame ne signifiait pas anéantissement inéluctable, mais transition, donc porteuse d’espérance, entre l’ici-bas et l’au-delà. En revanche, mourir à cause d’un crocodile vouait à l’annihilation irréversible, sans détenir la chance la plus infime d’atteindre une quelconque possibilité de survie.

     Et j’ajouterai, pour terminer, que c’était ce type de mort qui constituait l’un des châtiments dont étaient menacés les profanateurs de tombes :

"Quant à celui qui fera quelque chose contre ceci [= le monument auquel appartient l’inscription], que le crocodile soit contre lui, dans l’eau."


(Andreu : 2002, 270; Bresciani/Giammarusi : 2001, 132-40; Kuentz : 1929, 113-72; Posener/Sauneron/Yoyotte; Vernus : 1991, 331-40; Yoyotte : 1957, 81-95)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre
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Lundi 16 juin 2008

     Aujourd'hui, je vous propose un court extrait de l'Enseignement de Hordjedef (fils de Chéops), à l’usage de son fils :


Cherche-toi une parcelle de terres arables,
Qui soit inondée, et délimitée par écrit
Pour cultiver
Pour pêcher, pour pratiquer la tenderie,
Par crainte que ne se produise une année d’indigence.
Ce que tu auras mangé est ce que tu produiras par tes bras.

(Traduction  Pascal  Vernus : 2001, 49)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Dimanche 15 juin 2008

     Après le petit aphorisme qui terminait l'article d'hier visant à expliciter les raisons qui avaient motivé ma décision de donner jour à cette nouvelle catégorie - intitulée Littérature égyptienne -, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, la première stance d'un chant d'amour que l'on trouve, notamment, sur le Papyrus Chester Beatty.

     Puisse cette petite merveille, datant de plus de 3 200 ans, illuminer votre dimanche ...

Unique est l’Aimée, sans pareille
La belle inégalée,
Regarde-la, elle est comme Sothis
Quand elle reparaît au début de l’année heureuse,
Brillant merveilleusement, la peau blanche, le teint clair,
Les yeux charmants, ensorceleurs,
Que ses lèvres sont douces dès qu’elles parlent !

On ne saurait trop en dire d’elle :
Le cou long, le sein resplendissant
Ses cheveux sont de vrai lapis-lazuli,
Ses bras surpassent l’or,
Ses doigts sont des boutons de lotus,
La croupe opulente, la taille fine,
Ses cuisses portent ce qu’elle a de meilleur.

Sa démarche est noble à travers la campagne,
Rien qu’en passant, elle dérobe mon coeur.
Elle fait tendre le cou de tous les hommes, qui se retournent pour l’admirer.
Quel bonheur pour qui la tient dans les bras !
Il est le premier des amants.
Contemple-la, tandis qu’elle sort,
Telle cette déesse, l’Unique.
(*)


(Traduction de Philippe Derchain : 1997, 79-80)


(*) L'Unique est, dans la poésie égyptienne, une des dénominations de Hathor, déesse de l'Amour.

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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PRÉSENTATION

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • egyptomusee
  • : 18/03/2008
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes. Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique. Mais aussi la littérature égyptienne antique. Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
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de Jean-Claude VINCENT

 

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