Scène de psychostasie - Livre pour sortir au
jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Scène de psychostasie - Livre pour sortir au
jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Conscient d'avoir éveillé la présence de maints points
d'interrogation dans les yeux des lecteurs les plus fidèles à EgyptoMusée en annonçant, samedi dernier, l'évocation de
certains de mes coups de coeur amoureux tout au long des deux mois qui viennent de s'écouler, je vous propose aujourd'hui donc un premier rendez-vous avec la Beauté, presque avec le Sublime.
Les plus assidus d'entre vous, ceux qui connaissent ma propension à exalter l'antique splendeur égyptienne - souvenez-vous de la reine Tiy : tout à la fois du
bas-relief acquis jadis aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles, et du dessin qu'en réalisa et m'offrit mon ami Jean-Claude -, ont peut-être supposé, malgré la restriction à ce sujet que j'avais toutefois
notifiée la semaine passée, que j'allais aujourd'hui évoquer l'un quelconque autre visage féminin qui aurait illuminé les rives du Nil.
Il n'en est rien !
C'est à Bruges, cette fois, au bord des célèbres canaux, bien plus près de chez moi donc que ne le sont et Le Caire et Alexandrie, que
je la rencontrai pour la première fois. Elle n'était pas seule, son fils l'accompagnait.
Idéal de beauté intemporelle, sérénité douce, mais étrange, d'un visage ovale tutoyant la perfection, Elle se tenait là, altière, assise à quelques pas de
moi dans une nef latérale de cette magnifique église Notre-Dame de Bruges ("Onze-Lieve-Vrouwekerke", comme on dit là-bas en néerlandais) où j'étais en réalité entré pour
contempler Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire dont le gisant, en airain doré et pierre de touche, constitue un des joyaux du lieu.
Impassible, le regard baissé vers le sol, Elle semblait tout simplement absorbée par je ne sais quelle pensée alors que de
ses bras, manifestement sans la moindre envie de le retenir - et d'ailleurs, prêtait-elle même attention à son geste ? -, s'échappait un enfant potelé, bouclé, calmement désireux d'affirmer sa
volonté d'effectuer quelques pas.
Dans un autre monde que le mien, ni Elle ni Lui ne remarquèrent ma présence, seuls qu'ils étaient chacun dans cet édifice peuplé de touristes.
Subjugué, ému jusqu'aux larmes devant tant de beauté, je n'avais de mots pour exprimer ce que je ressentais véritablement : ce visage qui paraissait
dépourvu de sentiment, ce coeur d'une mère qui aurait pu être la mienne, la vôtre, ami lecteur, tant Elle était divinement belle dans cette robe puissante dont la souplesse
pourtant des plis du drapé accentuait encore la force, suggérant à mes yeux embués la position exacte qu'avaient bras et jambes sous l'incroyable abondance du tissu, savaient-ils déjà, imparable
prémonition, que si Elle laissait partir son petit, si Elle admettait, sans plus le retenir d'avantage, qu'il s'avance ainsi vers moi, vers nous, il se condamnait irrémédiablement
?
Mais il était trop tard, et pour Elle, juguler le geste de l'enfant, et pour Lui, revenir sur sa décision : son pied gauche posé à même
le bas de la robe, du droit, il descendait inéluctablement du giron protecteur. Quelques instants plus tard, sûr de lui, de sa volonté, il est certain qu'il allait lâcher la main maternelle qu'il
tenait pourtant encore, qu'il allait arriver parmi nous, qu'il allait affronter son destin.
Toute cette réflexion, toute cette image qui demandent aujourd'hui le temps d'effleurer les touches de mon clavier, ne prirent, cet après-midi là, en cette église
Notre-Dame de Bruges, que le seul instant d'un regard appuyé ...
***
Certes, à tout seigneur tout honneur, il y a le Musée du Louvre avec deux de ses "Esclaves", immenses, pathéthiques, tragiques,
chefs-d'oeuvre initialement prévus pour le tombeau du pape Jules II, à Rome et qui, de Roberto Strozzi à Alexandre Lenoir, en passant par François Ier et le Cardinal de Richelieu, connurent bien
des maîtres avant de susciter notre inconditionnelle admiration, salle 4 du rez-de-chaussée de l'aile Denon.
Certes, il y a Londres et son "Tondo Taddei" à la Royal Academy.
Certes, il y a aussi son douloureux "Garçon accroupi", également prévu pour orner un prestigieux tombeau, celui des Médicis, à l'église San
Lorenzo de Florence et qui, après bien des vicissitudes, se retrouve désormais au Musée de l'Ermitage, à Saint-Petersboug.
Mais force est toutefois de reconnaître que bien peu d'oeuvres en ronde-bosse du génie de la Renaissance que fut Michelangelo Buonarotti ont franchi les Alpes pour
venir jusqu'à nous, en Europe du Nord. Et a fortiori du vivant même du Maître.
Il n'en est évidemment pas de même de ses croquis, dispersés çà et là : au British Museum de Londres, qui détient la collection la
plus riche, à l'Ashmolean Museum d'Oxford, à l'Albertina de Vienne, au Musée Teyler de Haarlem, aux Pays-Bas qui est en droit de s'ennorgueillir d'exhiber une partie de l'ancienne
collection de la reine Christine de Suède; et, bien sûr, au Louvre qui, comme d'autres, avait célébré en 1975 le demi-millénaire de Michel-Ange par une remarquable exposition de ses
dessins.
Modestement, bien plus modestement, la Belgique, pour le plus grand bonheur des philatélistes, marqua cette année 1975 par l'émission d'un timbre-poste représentant la
seule oeuvre sculptée que nous possédions de l'artiste : cette "Vierge à l'Enfant" dont je tombai immédiatement amoureux en juillet dernier, à Bruges.
Cette remarquable sculpture - j'insiste, au passage, sur le fait que je ne suis nullement croyant et que le vocabulaire quelque peu dithyrambique qui pourrait être ici le
mien n'est motivé que par ma seule émotion esthétique -, cette Madone de marbre blanc de Carrare lovée dans l'immense autel baroque de la niche de la nef latérale de l'église brugeoise, en plein
coeur historique de la ville, fut vraisemblablement réalisée entre 1501 et 1505.
Oeuvre de jeunesse donc, commandée à Michel-Ange par le cardinal Picolomini, un instant pape sous le nom de Pie III et destinée à l'autel de la cathédrale de Sienne, elle
fut en définitive acquise par de prospères marchands de tissus flamands, les frères Jean et Alexandre Mouscron, appelés "Moscheroni", dont la fortune permit de surenchérir sur ce que
la bourse du cardinal pouvait offrir. Leur but : orner le caveau familial dans l'église Notre-Dame à laquelle, en 1514, Jean Mouscron l'offrit.
Dérobée par la suite, elle fut une première fois emportée en France lors de l'occupation de notre territoire pendant la Révolution française et une seconde en Allemagne
par la Wehrmacht lors de sa retraite, en 1944.
Napoléon - Hitler ... Sans commentaire !
Mais fort heureusement, à chaque fois, l'oeuvre fut restituée à Bruges où, maintenant depuis la Libération de notre pays à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, elle ne
cesse - j'en suis intimement persuadé -, de susciter la plus vive émotion chez tous ceux qui viennent l'admirer.
Exécutée dans le plus pur style "Quattrocento florentin", cette Madone sublime véritablement la dévotion à la Vierge, ainsi que le drame de la Passion du Christ
mettant plus particulièrement l'accent sur ses souffrances humaines, qui demeuraient encore prépondérants à l'époque de Michel-Ange. C'est ce que traduisent tout à la fois et le visage de Marie,
pensive, quasiment absente, et l'attitude déterminée de l'Enfant divin qui s'en va marchant inéluctablement vers sa destinée.
Il fallait, dans un tel contexte religieux encore très fort, oser ce "couple". Le génial sculpteur le fit, qui représente Marie, jeune, magnifiquement gracieuse, d'une
beauté sans égale; et qui figure l'Enfant Jésus dans une attitude en totale opposition avec les oeuvres de ses prédécesseurs et contemporains traitant le même sujet : debout, presque sans
être soutenu, le bambin n'est absolument pas représenté assis sur les genoux de sa mère, il s'en dégage au contraire, s'en détache sans brusquerie aucune, comme si cela devait être l'évidence
même ...
Avez-vous été sensible, ami lecteur, dans cette oeuvre en marbre, je le rappelle, à cet effet de mouvement qu'a admirablement rendu Michel-Ange par la légère torsion
qu'il imprime à l'épaule relevée et au bras droit de l'Enfant, alors que toute la composition se lit plus comme un bas-relief dont on admirerait la frontalité, tout empreinte de majesté, que
comme une véritable oeuvre en ronde-bosse que, c'est habituellement le but, l'on pourrait contourner afin d'aller découvrir d'autres élégants détails, à l'arrière ?
Avez-vous aussi ressenti l'effet monumental obtenu par l'artiste en enfermant littéralement le petit corps descendant sur le sol dans celui de sa mère, assise, en
donnant à l'ensemble la forme globale d'un triangle (je n'oserais le terme "pyramide" ...) dont la pointe serait l'extrémité du parfait ovale de la tête de Marie, surmontée d'un capuchon,
et dont la base serait évidemment le socle sur lequel pose son pied ?
Réinterprétant de manière tout à fait personnelle le thème de la Vierge à l'Enfant tant rebattu au Moyen Âge, Michel-Ange réussit, avec cette Madone de Bruges à
incontestablement prouver l'extrême originalité de sa conception. Du grand art à l'état pur !
Je n'insisterai plus sur l'exceptionnel rendu des plis du tissu de marbre de la robe (ou du manteau, je ne sais) de Marie; mais je ne voudrais pas terminer cette
présentation sans attirer votre attention sur un détail qui, par parenthèses, me semble relativement fréquent chez Michel-Ange : il s'agit du très bizarre contraste existant entre l'imposant
degré de finition de l'oeuvre en elle-même et le bloc de marbre non épannelé, à droite, qui passerait presque inaperçu sous les ondulations des plis du vêtement; bloc brut s'il en est,
dont je vous propose une vue rapprochée ci-dessous, à peine entaillé de quelques coups de ciseaux, sur lequel pourtant reposent les pieds gauches de la Vierge à une extrémité et de l'Enfant Jésus
à l'autre.
Vous m'accorderez, ami lecteur, que les hasards de ma réflexion qui feraient se terminer cet article sur un gros plan de pieds, fussent-ils divins, en briseraient l'aura.
Aussi ai-je pensé qu'il était préférable que nous nous quittions sur un visage. Esthétiquement sublime. Qui tant m'émut.
Celui de Marie, tout simplement ...
De l'importance de la gent animale dans le contexte
environnemental, social et cultuel des anciens habitants des rives du Nil, c'est incontestablement ce à quoi je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, devant cette première vitrine de la salle 5
du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, particulièrement tenter de vous sensibiliser.
Il ne fait aucun doute, et vous ne pouvez l'ignorer si vous m'avez accompagné depuis l'automne 2008, soit dans la chapelle funéraire d'Akhethetep, soit dans celle d'Ounsou que toutes deux nous avons
visitées dans la précédente salle, que les scènes peintes ou gravées qui les décorent constituent pour les égyptologues, mais certes aussi pour le grand public, un corpus documentaire d'une
importance cardinale pour la bonne compréhension de nombre de domaines émaillant la vie quotidienne de l'Egyptien d'alors. Et ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ces deux monuments se
retrouvent l'un et l'autre dans cette salle 4 qui, souvenez-vous, est entièrement consacrée aux travaux des champs, partant, indirectement à sa nourriture.
Ce n'est évidemment pas un hasard non plus si l'espace qui la prolonge, la salle 5 donc, que je vous ai très succinctement présentée mardi dernier et dans laquelle, comme convenu, nous nous retrouvons aujourd'hui, met plus spécifiquement l'accent sur
les différents modes d'acquisition de cette nourriture.
Ceux d'entre vous qui, peu ou prou, se sont déjà rendus en Egypte ont évidemment noté que dans maints tombeaux de la Vallée des Rois, mais aussi - et surtout ? -, dans
les mastabas de l'Ancien Empire les plus visités à Saqqarah notamment, de nombreux registres de la décoration destinée à démontrer et le rang social et la richesse du défunt font état
d'importants défilés d'animaux de toutes sortes, troupeaux au chiffre exagérément démesuré, soit capturés lors de chasses dans le désert, et visiblement destinés à constituer un cheptel
propre à l'élevage, soit, plus prosaïquement, menés à l'abattoir en vue de leur dépeçage.
Un des intérêts de l'étude de la succession de ces scènes dans le décor pariétal de la tombe, et donc de leur position - après celles qui évoquent la
chasse -, réside dans le fait qu'elle nous apprend que c'est bien l'activité cynégétique qui fut à l'origine de l'émergence de l'élevage tout à l'aube de l'installation des premiers
"chasseurs-éleveurs" aux franges des déserts libyque et arabique, sur les rives du Nil; bien avant donc l'époque pharaonique proprement dite.
Un autre intérêt de cette étude - mais est-il vraiment besoin de l'indiquer ? - confirme l'importance qu'eut la constitution d'un cheptel autochtone pour la
survie des premières civilisations du Proche et du Moyen-Orient antiques.
Boeufs primitivement sauvages, antilopes gambadant dans le
désert, boucs, moutons, chèvres, ânes, porcs, oryx, gazelles et même des hyènes ramenées par les chasseurs de la fin de l’époque néolithique constituèrent le point de départ - que Noé n’eût
certes pas renié - de rassemblements d’animaux concentrés dans des "parcs" où les paysans égyptiens allaient apprendre à les domestiquer.
Par ce terme "parcs", il faut entendre en fait des prairies, des terrains clos délimités par des
cordes à plusieurs noeuds servant manifestement à entraver les bestiaux, que l’on retrouve d’ailleurs
dans le hiéroglyphe V 16 de la liste de Gardiner
(qui se prononçe "sa").
Cette corde à noeuds bordant les prairies était vraisemblablement attachée par les deux bouts à une pièce de bois percée de deux trous, enterrée à grande profondeur de
manière que les animaux, même les plus forts d’entre eux, ne soient pas en mesure d’arracher leur longe nouée dans les boucles.
Les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent ces scènes nous donnent à connaître un certain nombre d’autres termes qui définissaient les emplacements où vivaient les
animaux destinés à l’élevage : "mesout", habituellement traduit par "étables" (sans toutefois être absolument certain de la présence d’un toit), ainsi que "chetebou" et
"herout", établissement où l’on élevait des volailles : les égyptologues ont en effet déterminé, notamment grâce à la décoration du célèbre mastaba de Ti, qu’existaient à l’Ancien Empire
des domaines avicoles dans lesquels volailles et oiseaux aquatiques étaient rassemblés. Chasses dans le désert, donc, mais aussi, avec cette dernière précision, dans les marais. J'y reviendrai,
si vous me le permettez, ami lecteur, quand, de conserve, nous détaillerons la vitrine 2, ici derrière nous.
Avant de poursuivre cette introduction à ce que nous découvrirons prochainement dans la première des vitrines de cette salle, je voudrais rapidement ouvrir une
petite parenthèse philologique pour épingler le fait que, dans l’écriture hiéroglyphique de l'époque, ces trois termes (mesout, chetebou et herout) se terminent
par le déterminatif, répété trois fois - ce qui constitue, je le rappelle, la marque du pluriel en égyptien classique
-, du terrain clos (= O 1 dans la liste de
Gardiner).
En plus des bêtes capturées à la chasse auxquelles je viens de faire allusion, il ne faut évidemment pas négliger celles qui étaient versées à l’Egypte, à titre de
tribut, par les pays soumis et celles saisies en guise de butin, suite à une campagne pharaonique victorieuse en terre étrangère. Apport non négligeable s’il en est : la tête de massue du roi
Narmer (Ière dynastie, ± 3150 A.J.-C.) exposée à l’Ashmolean Museum d’Oxford ne mentionne-t-elle pas 400 000 bovins et 1 422 000 ovins, fruits d'une telle
incursion guerrière?
L'importance du bétail en Egypte antique était telle qu'indépendamment du fait que près d'un quart des hiéroglyphes qui émaillent l'écriture figuraient des animaux,
on retrouve çà et là, dans la littérature, diverses allusions qui en constituent d'éclatantes preuves. Ainsi, souvenez-vous, ami lecteur, de cet extrait de la "Déclaration
d'innocence", chapitre 125 A du "Livre pour sortir au jour" (plus communément, mais erronément appelé "Livre des Morts") qu'en février dernier je vous avais donné à lire : Je n’ai pas privé le petit bétail de ses herbages.
Je voudrais aussi, toujours pour attirer votre attention sur la place prépondérante, tant économique qu'idéologique, acquise par l'animal à l'antiquité égyptienne,
faire maintenant référence aux recensements annuels de tout ce cheptel; comptabilité qui servit de base, à tout le moins à l’Ancien Empire, aux premiers calendriers égyptiens notifiant
la datation des règnes des souverains.
Il existe en effet, ici même au Louvre, mais aussi au British Museum de Londres, au Musée du Caire et dans celui de Berlin plusieurs fragments de documents connus
dans le monde égyptologique sous le nom de Papyrus d’Abousir, du nom de cet endroit entre Guizeh et Saqqarah où furent retrouvés pyramides et temples de trois souverains de la Vème
dynastie (XXVème - XXIVème siècles A.J.-C). Et dans le temple funéraire de l’un d’eux, celui du roi Neferirkarê-Kakaï, des fouilleurs clandestins d’abord, puis les
archéologues de la Deutsche Orient-Gesellschaft sous la direction de Luwig Borchardt - (le même qui, sur le site d’Amarna, exhuma le célèbre buste de Nefertiti, aujourd’hui à Berlin et qui, vous
ne l'ignorez probablement pas, fait actuellement l'objet de nombreuses controverses) - mirent au jour, les uns en 1893, les autres en 1907, ces fragments qui, pour l’essentiel, constituent
un relevé des comptes de fournitures destinées au temple, des dépenses enregistrées, des offrandes de vivres à la statue du dieu, etc.; comptes par ailleurs tenus pendant quelque deux cents ans
par des scribes manifestement scrupuleux ! (Pour la petite histoire, ces documents représentent les plus anciens papyri actuellement connus.)
Et les rouleaux de beaucoup d’entre eux de commencer, c’est à cela que je voulais en arriver, par des formules calendaires telles que : "L’année de la seizième fois
de compter tout le gros et le petit bétail de Haute et de Basse-Egypte ..." ou "L’année du troisième compte (des troupeaux), quatrième mois de la saison akhet, jour vingt-cinq
..."
L’élevage, ainsi que la domestication constituèrent donc très vite un des apports majeurs de la nourriture indispensable à la vie quotidienne des Egyptiens de
l’Antiquité, mais aussi, ne l’oublions pas, nécessaire à leur vie dans l’au-delà. C’est la raison pour laquelle, j’y reviens, les peintures murales des chapelles funéraires font constamment
allusion à ce moyen de subsistance avec une précision qui, pour l'heure, nous étonne encore.
C'est ainsi que, si vous ne les aviez pas remarquées lors de votre visite, à l'automne dernier, je vous invite, avant de quitter le Louvre dès notre entretien
d'aujourd'hui terminé, à retourner dans la salle précédente, dans la chapelle d’Akhethetep, et de vous concentrer cette fois plus particulièrement sur le côté nord du mur est : deux scènes
gravées, très explicites, attireront inévitablement votre attention. L’une d'elles nous montre une vache en train de vêler : debout, arc-boutée sur ses pattes avant, elle courbe le dos et semble
meugler de douleur. Agenouillé derrière elle, un bouvier aide à la délivrer en tirant le veau par les pattes qui se présentent en premier. Très clairement, la légende place dans la bouche du
berger qui se tient à côté du bouvier, le conseil suivant : "Délivre hardiment le veau, qu’il n’étouffe pas !"
La précédant immédiatement, l’autre scène que je vous conseille d’aller revoir, tout aussi réaliste, figure une saillie. Et là aussi, sans équivoque aucune, les
hiéroglyphes gravés au-dessus du taureau
emploient le verbe saillir, qui se disait "nehep" et dont le déterminatif représentait un phallus émettant un liquide ( =
signe D 53 de la liste de Gardiner.)
Enfin, si nous accordons crédit à des passages de textes
présents dans certains tombeaux, il semblerait que beaucoup de tous ces animaux, boeufs compris, étaient gavés : ce qui serait ainsi le cas de ceux rassemblés dans les "mesout" que j'ai
précédemment évoqués.
Certes, ces quelques arguments ici avancés destinés à prouver l'immense importance qu'élevage et domestication détinrent aux yeux des Egyptiens anciens ne prétendent
nullement à l'exhaustivité. J'aurais pu aussi évoquer la momification de nombre d'animaux que les fouilles ont maintenant permis de mettre au jour. Sans oublier la sacralisation dont
certains firent l'objet : rappelez-vous la découverte des sarcophages de taureaux Apis faite par Auguste Mariette dans ce qu'il est à présent convenu d'appeler le Sérapeum de Memphis.
Mais est-il vraiment encore besoin de poursuivre une liste qui est loin d'être clôturée pour arguer du bien-fondé de mes propos ? Je préfère
simplement vous convier à nous retrouver mardi prochain, 15 septembre, ici même devant la vitrine 1, vers 10 H. si cela vous agrée, pour nous pencher plus avant sur le premier des différents
objets qui y sont exposés.
A mardi ?
(Gros de Beler : 2006,
156-66; Malaise : 1987, 28; Montet : 1925, 92-125; Posener-Krieger : 1976, 3 et 61; Ziegler
: 1993, 80-1)
Vous l'aurez forcément constaté, ami lecteur, l'été touche
pratiquement à sa fin, et avec lui, inévitablement, les vacances de certains d'entre nous. Il semble obligé, maintenant pour ceux-là, de reprendre qui le chemin de l'Ecole, qui celui du bureau,
qui celui de son blog.
C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, j'ai estimé opportun de vous donner en primeur quelques orientations nouvelles que j'aimerais insuffler au mien. Un peu à
l'instar de celle qui a été proposée en ce début de semaine par France Culture à ses auditeurs, mais à mon niveau bien plus modestement, je voudrais vous faire part de la "grille des
futurs programmes".
Rien ne change, toutefois, pour ce qui concerne le calendrier, maintenant parfaitement rôdé depuis plus d'un an : vous l'avez constaté, nous réserverons toujours au
mardi, jour officiel de fermeture hebdomadaire du Musée du Louvre, profitant ainsi de cette absence de touristes, notre visite de son Département des Antiquités égyptiennes. Et d'ailleurs,
une rencontre préparatoire a déjà eu lieu ce 1er septembre, salle 5, aux fins de découvrir de conserve ce
qu'elle recèle de manière générale et ce que, au fil des prochaines semaines, au fil des prochains mois, je vous détaillerai par le menu.
Quant aux samedis, j'escompte, comme précédemment, continuer à vous donner à lire soit des morceaux caractéristiques de la littérature égyptienne, soit des
extraits de textes consacrés à la terre pharaonique, rédigés par des égyptologues faisant état de leurs rapports de fouilles, notamment, ou par des écrivains qui l'ont un jour arpentée. Rien de
nouveau sous le soleil, apparemment, fût-il de Rê !
Mais alors, m'objecterez-vous, pourquoi ce billet de rentrée qui semblait présager d'un tournant ?
Parce que je voulais reprendre contact avec vous, ami lecteur, tout d'abord sur le mode de l'intime : en effet, un peu comme certains adolescents qui, lundi, réintégreront
leurs salles de cours la tête et le coeur encore emplis des amours de vacances, j'aimerais, pendant quelques samedis, et avant de nous replonger dans la littérature annoncée, vous faire
partager certaines émotions que j'ai vécues lors de mes escapades à la fois de juillettiste et d'aoûtien; un peu comme, souvenez-vous l'année dernière, cette visite que nous avons faite du Musée de Figeac ...
Même si, à terme, j'escompte évoquer ici les travaux de prestigieux savants d'Europe centrale, il ne s'agira pas nécessairement cette fois, me concernant, uniquement
d'égyptologie ... mais chut ! Permettez-moi de ne point ce matin soulever le voile de ces miennes amours estivales (tout en vous promettant d'exceptionnelles rencontres) et de vous proposer
un premier rendez-vous le samedi 12 septembre en vue de rencontrer une beauté merveilleuse, sublime même ...
Enfin, ce billet d'introduction à une nouvelle année "bloguiale" en prise directe avec le calendrier scolaire a aussi pour but d'épingler une petite nouveauté
ressortissant, une fois n'est pas coutume, au domaine de la technique et des possibilités qu'offre Overblog : il s'agit, certains parmi les fidèles en ont d'ailleurs déjà pris conscience, de
l'opportunité que vous avez à présent de vous "abonner" en indiquant, dans la case "Newsletter", en entrée de la colonne de droite, votre adresse mail; de sorte que, miracle de
l'informatique, chacun d'entre vous sera immédiatement tenu au courant de la publication de mes futurs articles.
Et tout en parodiant une formule publicitaire que, humoristiquement, on attribuait voici quelques années à certaines Directions d'écoles belges :
"Inscrivez-vous, nous ferons le reste ! ", j'invite donc tous ceux qu'EgyptoMusée intéresse (oserais-je un "... qu'EgyptoMusée passionne" ?) à profiter de cette facilité pour
venir me rendre visite dès potron minet.
A bientôt ?
La salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du
Musée du Louvre qu'ensemble nous avons quittée voici trois mois déjà, vous vous en souvenez assurément ami lecteur, est
entièrement dévolue aux travaux des champs, tant d'un point de vue éminemment pratique, avec les différentes étapes et les outils utilisés pour les mener à bien, qu'administratif avec l'un ou
l'autre papyrus nous permettant de mieux appréhender la manière dont furent gérées toutes ces activités.
C'est donc en toute logique que les Conservateurs de la section égyptienne ont choisi de consacrer l'espace qui suit immédiatement, la salle 5 donc, à d'autres sources
d'obtention de nourriture que celles prodiguées par la seule agriculture, à savoir : l'élevage, la chasse et la pêche.
Dès aujourd'hui, avec ce petit tour d'horizon introductif que je vous propose, vous constaterez dans un premier temps que, pratiquement,
l'on peut indifféremment accéder à cette nouvelle salle soit par la gauche, le long du mur Nord, entièrement aveugle, puisqu'il est mitoyen avec les salles 3 et 6 qui donnent sur la Cour
Carrée,
soit par la droite, plus limineux grâce aux hautes fenêtres grillagées qui ponctuent de façon extrêmement régulière la façade de cette aile donnant
immédiatement sur le Quai François Mitterrand et le Pont des Arts qui mène droit à l'Institut de France.
Le plan esquissé ci-après, s'il est loin d'être le reflet d'une réalité mathématiquement calculée - j'en suis bien incapable ! -, présente à
tout le moins une vue d'ensemble suffisamment claire qui, à mes yeux, devrait permettre à ceux parmi vous pour lesquels cette salle n'est point familière de se retrouver dans mes propos
futurs.
Si de la salle 4, l'on se dirige vers la 5 par le côté gauche de la chapelle reconstituée d'Ounsou, longeant le mur Nord, ce sont les
deux vitrines portant bizarrement le même numéro 4 et abritant des blocs de calcaire provenant du mastaba d'un certain Métchétchi qui retiendront notre attention.
En revanche, si l'on préfère passer d'une salle à l'autre par le côté droit, nous rencontrerons immédiatement, devant la première fenêtre du
nouvel espace, la vitrine 1 dévolue à l'élevage.
Par parenthèses, si ce présentoir porte le numéro 1, c'est que dans l'esprit des concepteurs, il paraît logique que nous commencions les découvertes nouvelles
par ce côté-là plus particulièrement. Non ?
Sur notre gauche, barrant le centre de la salle, la longue vitrine n° 2 retrace les deux recherches classiques d'obtention de nourriture que
constituent la chasse et la pêche, représentées sur différents supports comme les bas-reliefs, les couvercles d'objets de toilette ou, à nouveau, l'un ou l'autre ostracon. ("A nouveau", dans la
mesure où nous aurons l'occasion de déjà en rencontrer un certain nombre dans la toute première vitrine ci-dessus). Sans oublier l'exposition de quelques instruments nécessaires aux
chasseurs et pêcheurs égyptiens ...
A partir du socle vitré qui lui fait face, ce seront les animaux familiers, domestiqués, que
nous évoquerons.
Et à la gauche de ces vitrines 2 et 3, nous aurons tout loisir de longuement nous attarder sur les deux très intéressantes vitrines n° 4 s'étendant côte à côte sur
le mur menant à la porte de sortie de la salle, tant est riche le décor du tombeau de ce Métchétchi, haut fonctionnaire à la cour du roi Ounas (VIème dynastie - Fin de
l'Ancien Empire).
Si d'aventure, nous tournons le dos à ce mur pour, d'un seul regard, embrasser l'ensemble de la salle, nous admirerons, tout au fond à
droite d'abord, au dos de la vitrine 2, dans un encadrement métallique, un imposant bloc de calcaire figurant le repas funéraire d'un certain Tepemankh, autre grand fonctionnaire aulique
d'approximativement la même époque.
Et si, des yeux seulement, nous quittons la vitrine 5, c'est pour considérer immédiatement devant nous, le bloc vitré noir arborant le numéro 9 avec,
disposés dans de petits récipients en verre, différents produits comestibles et, plus à gauche, la vitrine 6, de part et d'autre dévolue au pain et à la bière.
Enfin, de l'autre côté de la 6, une table vitrée placée devant la fenêtre donnant sur la Seine porte le numéro 7 et concerne plus
spécifiquement la viticulture; tout comme, d'ailleurs, la vitrine 8 et ses amphores, la dernière de la salle, et qui présente en outre la particularité de faire jonction et donc d'être visible
aussi bien de cette salle 5 que de la future salle 8.
M'est-il besoin d'ajouter, avant de vous donner rendez-vous mardi prochain pour entamer ensemble ce nouveau parcours, que toutes les
découvertes qu'ici nous allons effectuer nous permettront d'accroître et de préciser ce que déjà nous avions appris à propos des produits de consommation des Egyptiens de l'Antiquité
?
La semaine dernière, souvenez-vous, ami lecteur, je vous avais proposé l'introduction que Jean Capart avait rédigée pour la
passionnante publication, en 1946, - soit quelques mois avant son décès intervenu en juin de l'année suivante -, de ses impressions, de ses souvenirs des différentes campagnes qu'il dirigea à el
Kab.
Aujourd'hui, désirant clôturer cette série de billets initiée le 4 juillet, et qui s'est poursuivie
chaque samedi depuis, j'aimerais vous donner à lire un texte, émouvant, d'un de ses précieux collaborateurs, par ailleurs Secrétaire général de la Fondation égyptologique Reine Elisabeth : Arpag
Mekhitarian (1911-2004).
Qui mieux que lui, en effet, pouvait mettre un point final à cet ensemble de "morceaux choisis" parmi les nombreux ouvrages de Jean Capart, évidemment loin de toute
exhaustivité, que j'ai voulu vous donner à lire en guise de respectueux hommage de tous les amateurs passionnés par la discipline égyptologique qu'il créa et développa à Bruxelles et à
l'Université de Liège au tout début du XXème siècle ?
Pour apprécier pleinement les qualités humaines de Jean Capart, ses réactions devant les événements, ses convictions, ses habitudes, voire ses manies - pourquoi pas ?
- il fallait le contact quotidien d'une vie commune. Nous avons eu le privilège de l'accompagner en voyage plusieurs fois et notamment à sa première et à sa dernière campagne de fouilles à El
Kab; seul arabophone du groupe, nous étions appelé à tout instant à être son interprète et son porte-parole.
Bien qu'il se trouvât souvent sur des chantiers, notre Maître était, par vocation, davantage un homme de musée, un savant de cabinet qu'un fouilleur. C'est presque par
hasard, grâce à l'intervention d'un mécène américain, qu'il le devint. Pensez qu'il était sexagénaire quand il se lança, avec une allégresse juvénile, dans cette nouvelle aventure. Il a
fallu aussitôt tout improviser : équipe, outillage, logement, choix d'un contre-maître qui eût l'ascendant sur ses ouvriers, embauche de travailleurs dans une région formée de plusieurs villages
entre lesquels un habile dosage était nécessaire, enfin, chose essentielle, l'organisation même du chantier et une méthode d'investigation adaptée au site. C'est avec sa simplicité
habituelle, avec bonhomie qu'il entreprit la tâche; et la découverte, au premier coup de pioche, d'une magnifique statue de lion le confirma dans son optimisme. Il sut ainsi créer autour de lui
une atmosphère détendue et un climat de confiance dans la mission que chacun assumait. (...)
Ceux qui, aux fouilles, ont vécu dans l'intimité de Jean Capart, ont eu le privilège de connaître les aspects multiples de sa personnalité attachante. Ce savant avait
un coeur d'adolescent. Il aimait profondément El Kab, il aimait ces lieux où il avait passé les jours les plus heureux peut-être de sa verte vieillesse. Il fallait le voir sur la terrasse de la
maison de Somers Clarke, debout, les coudes appuyés à la haute balustrade, lorsqu'il contemplait les beautés argentées du Nil, la sévérité rocailleuse du désert contre lequel s'étendait,
comme un sourire, un mince filet de culture. (...)
En quittant El Kab, le 9 février 1946, a-t-il eu le pressentiment qu'il n'y reviendrait plus ? A cette minute pathétique du départ, il a donné une grandeur qui
restera dans la mémoire de ceux qui en ont été les témoins. Il prenait le train à la station d'El Kilh. De là, à El Mahamid, le chemin de fer traverse le site de nos fouilles. Debout à la
fenêtre de son compartiment, calme mais visiblement en proie à une profonde émotion, il regardait. Il contemplait une dernière fois les coupoles de notre palais, les grandes murailles qui
abritent les temples de Nekhabit, le lointain rocher aux vautours où perchent encore les représentants vivants de la déesse. On eût dit qu'il voulait emporter avec lui pour toujours la vision de
ces sanctuaires païens qu'il avait glorifiés par sa science et où il avait élevé, vers son Dieu, ses prières de chrétien.
En cela encore, il renouvelait le geste de ces Egyptiens de haut rang qui, sur les parois de leurs chapelles funéraires, se faisaient représenter en contemplation
devant les travaux qui sont exécutés à leur bénéfice pour l'éternité. Quel sentiment de gratitude, pour les joies de l'esprit et du coeur que les fouilles lui avaient procurées, le fit-il, la
vision d'El Kab passée, se retourner vers nous et dire simplement : Merci !
Par cet unique mot de reconnaissance, il faisait le bilan de sa vie : tous ses rêves avaient été comblés.
Arpag MEKHITARIAN
(Repris de Brasseur Capart : 1974, 195-200)
Tout en vous donnant rendez-vous mardi 1er septembre prochain pour reprendre, de conserve, notre visite des salles du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du
Louvre, c'est ce simple mot, ce même Merci que
je voudrais vous adresser, ami lecteur, pour m'avoir, peu ou prou, suivi dans cette évocation de quelques jalons de la vie professionnelle du grand égyptologue belge Jean Capart qu'il me
tenait à coeur de vous faire connaître tout au long des deux mois de "vacances" de ce blog.
Nous voici arrivés au terme de cette série d'écrits de
Jean Capart qu'il m'a paru intéressant de vous faire connaître, ami lecteur, en guise de respectueux hommage que je tenais, à mon modeste niveau, à rendre au père de l'égyptologie
belge.
Dans le document que j'ai choisi pour vous aujourd'hui, vous reconnaîtrez quelques figures que vous avez rencontrées, déjà, dans les différents "épisodes" qui se
sont succédé tout au long de ces deux mois de vacances scolaires belges.
En revanche, avec feu Arpag Mekhitarian évoqué ici, vous découvrirez un nouveau visage - auquel, peut-être un jour, consacrerai-je un article -, mais surtout, dérogeant à
la règle que je m'étais fixée de ne publier que des textes de Capart lui-même -, à qui je "prêterai" quelques pages de mon blog, samedi prochain, pour une ultime pensée vis-à-vis du
Maître.
Mais avant cela donc, un dernier extrait d'un ouvrage cette fois dans lequel il nous fait part de ses impressions et souvenirs à propos d'un site de fouilles
qui le rendit célèbre.
Lorsque la nouvelle se fut répandue que j'allais prochainement repartir pour l'Egypte afin d'y reprendre des fouilles interrompues pendant les années de guerre,
la question me fut posée : "Où allez-vous fouiller ? " Sur ma réponse que mes travaux, entamés en 1937 et poursuivis en 1938, avaient pour objet les temples d'el Kab, la
remarque inévitable était : "El Kab, où est-ce ? " De fait, en Afrique aussi bien qu'en Europe, el Kab est un endroit peu connu, d'autant plus que ce nom ne figure à
peu près sur aucune carte de l'Egypte moderne. Lorsque nous devons nous y rendre, nous pouvons descendre du train omnibus de Louqsor à Assouan, soit à la gare du petit village d'el Mahamid, soit
à la halte en plein désert qui figure sur les cartes du chemin de fer sous le nom de Kilomètre 765, dit el Kelh d'après deux bourgades dont la plus proche, située sur une île du fleuve, est
distante d'une couple de kilomètres de la dite halte.
La région comprise entre el Mahamid et el Kelh est caractérisée par une immense vallée en forme de delta, dont la base s'appuie sur le Nil et dont l'apex va se perdre
dans la montagne désertique, en direction de la mer Rouge.
Cette vallée est le domaine propre d'une divinité que les textes appellent la "Dame de la bouche de la Vallée", divinité que les égyptologues désignent sous le nom
de Nekhabit et que les conquérants grecs et romains de l'Egypte avaient assimilée à Eileithyia et à Junon-Lucine. C'est pourquoi, à l'époque où l'on avait grécisé les noms des grandes villes
d'Egypte, lorsque Edfou, ville d'Horus, s'appelait Apollinopolis, que des sanctuaires de vénération millénaire étaient attribués à Hermès (Hermopolis), à Pan (Panopolis), à Zeus (Diospolis),
à Hélios (Héliopolis), à Héraclès (Héracléopolis), el Kab s'appelait Eileithyiaspolis. Malgré tout, il reste dans l'appellation d'el Kab quelque écho du nom pharaonique de la déesse,
précédé de l'article arabe.
Lorsque j'avais indiqué où se trouve el Kab, à quelque sept cent cinquante kilomètres du Caire et que j'avais fait mention de la déesse, il me fallait répondre à une
autre question : "Qui est Nekhabit ? "
Je n'osais pas dire avec netteté ce qui eût été probablement la réponse la plus adéquate : "Nékhabit, c'est la plus grande déesse d'Egypte. -
Mais on n'en parle presque jamais. - Cependant elle est partout." On ne peut faire un pas dans les temples sans en trouver l'image qui se répète à l'infini. Le grand vautour
volant, les ailes étendues, au-dessus des rois, le vautour perché sur la plante héraldique de Haute-Egypte qui accompagne la titulature complète des pharaons, c'est Nekhabit. Au plafond des
salles hypostyles des temples et dans les couloirs des tombes royales, les grands oiseaux qui planent dans le ciel étoilé, tenant dans leurs serres des emblèmes de protection, c'est encore
Nekhabit, accompagnée de son doublet, la déesse Ouadjit, dont la forme fondamentale est celle d'un serpent souvent muni des ailes puissantes du vautour. Tout le monde connaît le disque ailé,
reproduit à l'infini sur les linteaux de porte des édifices sacrés. Deux serpents, qu'on appelle les uraeus, s'enroulent autour de l'astre et redressent leur tête dans une attitude de défense.
Ces deux serpents qui ornent les diadèmes royaux sont, de nouveau, Nekhabit et Ouadjit.
On le voit, Nekhabit est partout dans l'iconographie de l'Egypte pharaonique; elle était partout dans les rituels et, lorsque, aux cérémonies du couronnement, on
établissait le grand nom du nouveau souverain, on affirmait que celui-ci, nouvel Horus vivant, monté sur le trône divin, était, par le fait même, l'homme de Nekhabit et l'homme d'Ouadjit.
Mais, pour les modernes au moins, la gloire de Nekhabit a cédé, devant la réputation d'autres divinités qui furent celles des grandes capitales politiques ayant eu,
successivement, leurs périodes sinon leurs siècles d'hégémonie. A l'époque gréco-romaine, le culte d'Isis et d'Osiris put paraître dominer et presque effacer la plupart des autres, au moins
pour le monde méditerranéen qui allait répandre la religion isiaque à travers l'Europe.
Les sanctuaires de Nekhabit, dix fois détruits et rebâtis au cours de l'histoire, ont souffert des révolutions, des invasions, dans la proportion même de leur importance
nationale. Aux temps modernes, le dernier temple de Nekhabit a été presque entièrement détruit. Qu'irait-on voir à el Kab ? Une grande terrasse de pierre dans les fondations de laquelle
apparaissent des bribes d'inscriptions d'époques diverses, et d'où n'émergent plus que quelques lanbeaux de murailles et quelques tronçons de colonnes. Les oyats et les touffes de plantes
épineuses ont essayé de recouvrir de verdure ce spectacle de désolation, à l'avantage des chameaux et des moutons des populations voisines.
Quel contraste émouvant forme le souvenir glorieux d'un sanctuaire qui, pendant des milliers d'années, fut un foyer ardent de la religion dynastique, et ces monceaux de
décombres où, à première vue, même la science archéologique n'a presque plus rien à espérer.
A force de rencontrer la déesse dans l'iconographie religieuse de l'Egypte, à force d'en lire le nom hiéroglyphique dont les égyptologues n'ont pas encore justifié toutes
les anomalies, ma curiosité s'était aiguisée, et je voulais en savoir davantage sur cette personnalité divine.
Il fallut cependant bien des années avant que j'eusse l'occasion de visiter le domaine d'el Kab. En 1905, en route pour Assouan, j'avais réussi, de la plate-forme du
train, à prendre une photographie de l'angle nord-est de la grande enceinte en briques, de plus de cinq cents mètres de côté, qui fut bâtie à une époque encore incertaine, pour protéger les
temples. Pour combien de voyageurs d'Egypte, el Kab n'est-il que cela : une rapide vision de murs qui s'effondrent ?
Enfin, en 1930, j'ai pu faire la visite complète d'el Kab, au cours d'un voyage sur le Nil, organisé par la famille Goldman, de New-York. Pendant deux jours, le petit
vapeur Fostat qui nous transportait fut ancré en face d'une île sablonneuse, marquant les abords de la rive est. Cette visite m'avait montré, plus que la lecture des guides, que le site peu vanté
était d'une grande richesse et qu'il méritait une étude approfondie. Seules, jusqu'à présent, quelques tombes de princes d'el Kab, creusées au flanc de la montagne à l'est des grands murs,
avaient attiré, dès le temps de l'expédition de Bonaparte, l'attention des archéologues et, plus tard, des philologues, par leur répértoires de scènes figurées et par leurs inscriptions
historiques et religieuses.
L'impression de ma visite devait avoir une première conséquence notable. De retour au Caire, je fus appelé à donner mon avis au sujet d'un programme d'excursions, qui
s'élaborait au Palais d'Abdine, pour la visite officielle de roi Albert et de la reine Elisabeth de Belgique. Il ne pouvait être question de mener Sa Majesté la Reine - qui avait fait déjà
plusieurs séjours en Egypte et qui était la Haute Protectrice d'une Fondation Egyptologique - d'étape en étape aux sites visités par les bateaux d'excursions sur le Nil; il importait, au
contraire, de conduire la Reine à des sites d'accès malaisé et de compléter en quelque sorte le tableau de l'Egypte archéologique. La générosité du roi Fouad trouva le moyen d'abolir les
difficultés réelles et c'est en auto-chenille, par des routes établies pour la circonstance, que la reine Elisabeth visita tous les monuments d'el Kab : les temples, les tombeaux princiers,
la chapelle ptolémaïque dans la vallée, le rocher aux vautours et le temple-reposoir d'Aménophis III.
Lorsque je revins à el Kab pour y entamer les fouilles, au début de 1937, le vieux ghafir Mahmoud se souvenait qu'au milieu du chaos des temples dévastés, j'avais dit à
la Reine : " Madame, si un jour la Fondation Egyptologique en a le moyen, c'est ici que je voudrais travailler".
Il fallut, pour que ce voeu se traduisît en réalité, bien des circonstances; il fallut surtout la générosité d'amis américains dont l'imagination s'était enflammée devant
les perspectives que je leur avais décrites au sujet de l'exploration d'un tel site. Au cours de l'été 1936 ces amis se déclaraient prêts à mettre à ma disposition les ressources financières qui
garantiraient quatre campagnes de fouilles à el Kab. Le gouvernement belge n'hésita pas à patronner cette entreprise de la Fondation Egyptologique Reine Elisabeth; dès la deuxième campagne, il
inscrivit, au budget des Musées Royaux d'Art et d'Histoire, un crédit destiné à donner aux fouilles plus d'ampleur et de sécurité.
Les résultats des travaux de 1937 et de 1938 avaient été exposés dans deux rapports publiés dans les "Annales du Service des Antiquités de l'Egypte", quand la guerre vint
arrêter les préparatifs d'une troisième campagne qui aurait dû commencer à l'automne de 1939.
Durant les années tragiques, notre pensée se reportait souvent avec mélancolie vers nos belles et fécondes journées d'el Kab. Nous savions que le site, la maison et le
matériel étaient sous la sauvegarde du Service des Antiquités et contrôlés avec vigilance par le dévoué secrétaire de la Fondation Egyptologique, M. Arpag Mekhitarian qui, en sa qualité de
citoyen égyptien, avait reçu l'ordre de quitter la Belgique au premier jour de l'invasion. Qu'allait-il advenir de nos belles expéditions ? Aurions-nous la chance de sortir personnellement
indemnes de la tourmente ? Les circonstances d'après-guerre permettraient-elles de songer à une prompte reprise de travaux de l'espèce ? En attendant, et sans nous décourager, mes
collaborateurs et moi nous avons estimé qu'il convenait, en tout cas, de préparer un bilan, même provisoire, du résultat de nos deux campagnes. C'est pourquoi nous avons fait imprimer, avant
la fin de 1940, deux livraisons des Fouilles d'el Kab, avec soixante-douze pages de texte et quarante planches. Cette publication donne, entre autres, les premiers résultats détaillés des travaux
d'architecture exécutés sur le site par notre architecte, Jean Stiénon. Malheureusement, nos deux fascicules n'ont guère franchi les limites de la Belgique, à l'exception cependant d'un
exemplaire que nous réussîmes à faire parvenir au Musée du Caire, pendant l'occupation de la Belgique.
Et maintenant que nous voici à nouveau installés dans la maison d'el Kab, à la suite des circonstances providentielles où les autorités égyptiennes et belges, et
surtout nos amis américains jouèrent les rôles essentiels, j'ai cru que l'occasion était bonne d'essayer de répondre aux questions de ceux qui aimeraient à savoir ce que el Kab a signifié, il y a
des milliers d'années, et ce qu'il signifie aujourd'hui.
(Capart : 1946 ², 9-15)
Il existe, un peu partout dans le monde, des lieux extrêmement attractifs pour tous les amateurs de lecture que l'on regroupe sous l'appellation "Villages du
Livre". Si, dans les années soixante, le premier d'entre eux vit le jour au Pays de Galles, c'est en Belgique, à Redu, que naquit en
1984 celui qui donna l'impulsion à une série qui allait se développer en Europe continentale.
J'eus notamment à plusieurs reprises, lors de séjours en France, l'occasion de déambuler dans ceux de Fontenoy-la-Joûte, en Lorraine et de Montolieu, dans l'Aude. Mais c'est évidemment à Redu, à ma porte,
que je me retrouve le plus souvent. Là, par le plus grand des hasards, je dénichai, en 1993, une fine
plaquette d'une quinzaine de pages due à la plume de Jean Capart (et d'ailleurs autographiée et signée de sa main en 1947, donc quelques mois avant son décès) : il y relatait l'histoire
de sa découverte d'un morceau manquant au célèbre Papyrus Amherst, fragment qui en réalité avait été ramené d'Egypte au milieu du XIXème siècle par celui qui allait être
notre deuxième souverain, le futur roi Léopold II.
Dans la série de textes dus à la plume de Jean Capart que j'ai pré-programmée pour ces deux mois de vacances scolaires belges, et que vous suivez depuis le 4 juillet dernier, je vous propose aujourd'hui quelques extraits de ce petit ouvrage jadis acquis chez un bouquiniste de
Redu.
Les plus fidèles de mes lecteurs se souviendront assurément avoir déjà découvert ce document lors de la publication d'un article que j'avais consacré en mai 2008 au
premier égyptologue belge; mais je ne résiste pas au plaisir d'à nouveau le proposer de manière qu'il soit inclus dans ce
modeste projet que constitue l'hommage qu'il m'a plu de lui rendre ici cet été.
"Le mardi 5 février de cette année [1935], j'arrivai de bonne heure au Cinquantenaire, sachant que j'allais y trouver quelques antiquités dont S.M. le Roi
avait bien voulu autoriser la remise à notre département égyptien. Il s'agissait de divers souvenirs rapportés de la vallée du Nil par le Duc de Brabant, le futur Léopold II, lors de ses voyages
en 1854 et 1862-63. Je me rappelais les avoir examinés sommairement dans une vitrine au Palais de Bruxelles, il y a quelques années déjà. Je savais qu'ils consistaient en statuettes de faïence,
en idoles de bronze (...) J'étais naturellement fort heureux de pouvoir
ainsi ajouter à nos séries archéologiques quelques spécimens dont plusieurs combleraient des lacunes, mais j'étais loin de m'attendre à ce que ce lot d'antiquités pût me réserver une découverte
sensationnelle.
Mon attention se porta tout de suite sur une figurine de bois (...) c'est une de ces statuettes funéraires, de facture peu soignée, avec une inscription peinte au nom de Khay, chef de travaux et scribe royal dans le temple du
roi. Généralement ces figurines creuses, posées debout sur un socle, servaient de réceptacle à un papyrus funéraire. Pour le spécimen qui nous occupe, le socle avait disparu et une étoffe,
manifestement ancienne, apparaissait au dehors. Quelle idée ! Y aurait-il quelque chose encore dans la cavité ? Je tire lentement le linge et je puis à peine en croire mes yeux de voir surgir un
rouleau de papyrus, d'une bonne vingtaine de centimètres en hauteur, qui paraît être dans un état de conservation remarquable. Deux menus fragments détachés permettent de reconnaître une large
écriture hiératique. Ma première impression fut qu'il s'agissait d'un papyrus funéraire et je remis à l'après-midi le soin de poursuivre mon investigation.
Le moment venu, je commençai par soulever de la pointe d'un canif le pli extérieur du rouleau. Mes lecteurs comprendront-ils le sentiment étrange qui m'envahit au moment
où je pus lire, à haute voix pour les assistants qui m'entouraient, la date de l'an XVI du pharaon Ramsès IX (1126 environ A.J.-C.) ?
Cette date de l'an XVI de Ramsès IX est fameuse dans les annales de l'égyptologie. C'est celle du célèbre papyrus Abbott, au British Museum depuis 1857.
(...) C'est par lui que nous avons connu, pour la première fois,
les péripéties de l'enquête ouverte contre les voleurs qui pillaient la nécropole de Thèbes.
Avions-nous retrouvé une pièce nouvelle à joindre au dossier dont le papyrus Abbott est le document central ?
Les préparatifs ne furent pas longs. Le rouleau fut placé sur d'épaisses feuilles de buvard saturées d'eau claire. On l'humecta et bientôt la première couche avait
absorbé suffisamment d'humidité pour le dérouler sans risque. Quelle joie de voir apparaître la belle écriture, ferme autant qu'élégante, d'un bon scribe thébain, soucieux de montrer son
savoir-faire dans une importante pièce officielle ! Au fur et à mesure que la page s'ouvre sur la table, on pose sur elle des lames de verre.
Déjà les premiers signes de la seconde page apparaissent. Je lis des mots ou plutôt j'essaie de deviner des phrases, impatient de préciser la teneur du texte. Soudain, je
reconnais les cartouches du roi Sekhemreshedtaoui, fils de Ra, Sebekemsaf. (...)
Je fis chercher dans la bibliothèque
le catalogue des papyrus de Lord Amherst. Il y avait, en effet, en Angleterre, un document qui, depuis la mort de Lord Amherst, a passé dans la bibliothèque Pierpont Morgan à New-York. Ce
document, connu sous le nom de Papyrus Amherst, a conservé partiellement le protocole de l'enquête sur le pillage de la pyramide de Sebekemsaf. Le passage le plus extraordinaire contenait les
aveux du principal coupable.
On jugera de notre surprise, de notre stupéfaction, lorque nous constatons, par un simple regard jeté sur une des planches du catalogue (...) que le bord
inférieur de notre nouveau papyrus se juxtaposait exactement au bord supérieur du papyrus Amherst et que, là où celui-ci ne laissait apercevoir que quelques fragments de signes, la pièce que nous
étions en train de dérouler donnait leurs compléments. (...)
On comprendra l'impatience que nous
éprouvions tous maintenant à compléter l'histoire dont on n'avait pu lire, jusqu'à présent, que quelques lambeaux. Le déroulement s'acheva sans accroc et nous donna quatre belles pages où, sauf
au début, il n'y avait pas la moindre lacune. Avant la fin de la semaine, le papyrus était encadré et photographié et dès le lundi suivant, j'en avais terminé la transcription, aidé par mon
ancien élève, M. Baudouin van de Walle. Les passages mutilés du début pouvaient être restitués facilement, car les personnages qui s'y trouvaient énumérés étaient tous connus déjà par le papyrus
Abbott.
(...) Le Duc de Brabant visita pour la première fois l'Egypte en 1854. Il est vraisemblable que c'est alors que le demi rouleau lui fut offert, tandis que
l'autre moitié fut achetée au Dr. Lee par Lord Amherst en 1868. Notre fragment a sans doute été placé dans la statuette de Khay par le marchand indigène en vue de le garantir contre les dangers
du transport. (...)
De temps en temps l'étude des antiquités nous met en contact presque direct avec les hommes qui vivaient il y a des milliers d'années. Je n'ai jamais éprouvé ce
sentiment d'une manière aussi vive qu'en lisant le papyrus qui, dorénavant et avec la permission de S.M. le Roi, sera connu dans la science sous le nom de Papyrus Léopold II."
(Capart : 1935)
Avec ce deuxième rendez-vous pré-programmé pour
le mois d'août, je voudrais vous proposer, ami lecteur, un article de l'égyptologue belge Jean Capart, dont nous découvrons certains écrits depuis le début de ces vacances scolaires, publié par le journal Le Soir du 14 mars 1927.
Nous revenons d'une visite au tombeau de Petosiris. Ne cherchez pas dans les guides d'Egypte, ni dans les programmes des agences de voyage; nulle part vous ne
trouverez mention de ce beau monument. Comme cela arrive souvent en Egypte, il a été découvert par hasard. Les agents du Services des Antiquités ayant appris que les Arabes allaient chercher dans
la montagne des pierres sculptées, purent intervenir à temps pour empêcher la destruction entière d'un des plus curieux tombeaux de la Vallée du Nil. Il est à craindre néanmoins, que le monument
reste longtemps encore inaccessible aux touristes et même aux archéologues.
Pour nous y rendre, nous partons d'Abou Kerkas. Sur les routes, nous sommes surpris de croiser des autobus indigènes dont le nombre de places paraît limité. Il
faut voir comme les gens s'y entassent, s'accrochent aux garde-boue, aux marche-pied, s'installent sur le toit. Après une heure et demie de course rapide en auto à travers les cultures
florissantes, nous arrivons au Bahr Youssef, le grand bras de dérivation du Nil vers le Fayoum. Là, nous sommes accueillis par les notables du petit village de Deroua qui ont tout préparé pour le
passage du canal et la course au désert.
Notre petite caravane est des plus pittoresque et fait sensation dans les ruelles sordides qu'elle traverse. Elle ne se compose pas seulement de notre groupe mais encore
de plusieurs personnages des environs qui tiennent à nous faire escorte, entre autres, un conseiller municipal d'Abou Kerkas qui a de belles cartes de visite libellées en français, bien
qu'il ignore complètement cette langue. Nous emmenons en outre les nombreux indigènes qui nous prépareront tout à l'heure un repas pantagruélique suivant toutes les traditions de
l'hospitalité arabe. Rien de plus amusant que le tableau formé par deux grands moricauds à califourchon sur un petit baudet, et dont le premier porte solennellement le réchaud à pétrole qui
servira de fourneau de cuisine.
Les champs sont bientôt traversés et nous abordons la région désertique. Où est le tombeau de Petosiris ? Un grand geste vague vers l'horizon nous désigne un point
de la montagne où se remarquent quelques rochers : c'est ce qu'on appelle Touna el Gebel. A cet endroit s'attache un souvenir tragique : un jeune archéologue français s'y est tué, il
y a quelques années, en tombant du haut de la falaise.
Ici, plus de route marquée. Nous cheminons à travers les dunes de sable, guidés par les gardes du Service des Antiquités, qui courent pieds nus devant les montures, le
fusil en bandoulière.
Après une heure de chevauchée, nous apparaît brusquement le tombeau de Petosiris. On l'a dégagé d'une colline artificielle formée par le sable que le vent chasse et qui
s'amoncelle entre les constructions antiques. A quelques mètres en arrière, des coulées de sable viennent de mettre à nu l'angle d'un second monument du même genre.
Ce qui donne une valeur exceptionnelle au tombeau que nous sommes venus visiter, c'est qu'il constitue la sépulture de famille d'un grand prêtre du dieu Thot,
d'Hermopolis, une des capitales théologiques de l'Ancienne Egypte. Petosiris vivait à une époque particulièrement troublée, entre la deuxième domination perse et le commencement de l'ère des
Ptolémées.
Les inscriptions du tombeau retracent la carrière du grand prêtre, zélé restaurateur des temples et habile administrateur des biens de son dieu. Les scènes sculptées et
peintes qui couvrent tous les murs montrent Petosiris et les membres de sa famille se livrant à leurs occupations journalières. Elles reproduisent également les funérailles, les rites
compliqués qui les accompagnent et présente le catalogue des divinités des régions où parviennent les bienheureux. Plusieurs textes comptent parmi les plus précieux que nous possédions pour
l'étude des idées religieuses et morales des Egyptiens. Le style des reliefs est une surprise pour les connaisseurs de l'art pharaonique, car on y relève de nombreuses particularités qui ne
s'expliquent que par une influence de l'art grec.
Au retour, nous sommes passés par les ruines lamentables mais pittoresques de la ville d'Achmounein qui fut autrefois la grande et prospère Hermopolis. Nous y avons vu
les pierres croulantes et rongées par le salpêtre du temple de Thot, où Petosiris avait exercé le sacerdoce suprême.
(Capart : 1927, 111-6)
Pour ce cinquième billet de la série d'articles reprenant
des écrits de l'égyptologue belge Jean Capart, que j'ai voulu, en guise d'hommage à sa personnalité, vous donner à lire pendant mes absences estivales, série pré-programmée donc, et initiée,
souvenez-vous, le mois dernier, j'ai pensé aujourd'hui, ami lecteur, vous livrer quelques réflexions en introduction
à un chapitre qu'il a intitulé "Problèmes d'esthétique égyptienne" publié dans un ouvrage de 1931, qui constituait en fait la retranscription de conférences qu'il avait prononcées
aux Etats-Unis durant l'hiver 1924-1925.
Dès qu'on se met à l'étude attentive de l'art égyptien, on découvre un certain nombre de problèmes qui se posent impérieusement et dont la solution est indispensable
pour apprécier les oeuvres pharaoniques. En effet, il faut bien se garder de croire que la production des vieux artistes de la Vallée du Nil peut être considérée avec nos idées esthétiques
modernes.
Il nous est relativement facile de déterminer quelles sont les oeuvres qui nous plaisent le plus, celles qui répondent le plus aisément à notre sentiment du beau. De là,
à vouloir déterminer l'état d'âme de leurs créateurs et raisonner leurs productions comme on le ferait pour un artiste contemporain, il semble qu'il n'y ait qu'un pas. C'est une profonde erreur
et, dès qu'on l'a reconnue, on ne peut s'empêcher de sourire à la lecture de certains commentaires publiés sur les oeuvres capitales de l'art égyptien. (...)
Commençons par constater ceci : suivant toute apparence, nous ne possédons aucune oeuvre qui appartienne, à proprement parler, à la période de formation de l'art
égyptien. Plusieurs fois, au cours de l'histoire, nous pouvons suivre la décadence de cet art. A chaque période où l'empire égyptien a été secoué jusqu'en ses fondements par des invasions
étrangères, les traditions sont ébranlées. Dès que la restauration est assurée, les rois veulent rendre à l'art toute sa splendeur. Ils ne recréent pas un art nouveau; ils vont chercher leurs
modèles aux plus anciennes périodes de la civilisation pharaonique.
Je ne voudrais pas que vous puissiez croire, d'après cela, que l'art égyptien, à toutes ces grandes époques, soit resté immuable. Sur un fond commun de principes
invariables, reprenant toujours les mêmes thèmes, les artistes ont cependant réussi à donner à leurs oeuvres un accent qui permet de les classer généralement sans trop de difficultés. Mais ce
qu'il importe de bien comprendre c'est que, jusqu'à présent, on n'a guère découvert de monument qui appartienne à cette période de recherche, probablement très longue, pendant laquelle les
Egyptiens se livraient aux expériences nécessaires avant d'établir les principes fondamentaux auxquels toutes leurs créations artistiques, pendant des milliers d'années, allaient être
exceptionnellement fidèles.
Notre ignorance des origines de l'art va de pair avec notre ignorance des premiers temps de la royauté d'Egypte. Pour nous, le rideau se lève au moment
où Ménès réunit sous son sceptre les royaumes de Haute et Basse-Egypte, ce qui, aux yeux des Egyptiens lui méritera d'être mis au premier rang des innombrables pharaons qu'ils avaient
classés en trente dynasties.
(Capart : 1931, 51-4)
Pour la deuxième semaine consécutive, je vous propose aujourd'hui encore, ami lecteur, de nous retrouver dans le tombeau de Toutankhamon en
compagnie de Jean Capart, de la Reine Elisabeth de Belgique et de son fils, le prince de Brabant, futur Léopold III.
Samedi dernier, nous avions lu la première lettre qu'il écrivit relatant l'événement, le 18
février 1923. Penchons-nous à présent, sur celle de la fin du même mois ...
28 février 1923
Le 18 nous avons assisté à l'ouverture du caveau de
Tout-Ankh-Amon; huit jours après, le 25, nous y sommes retournés pour aller le voir une dernière fois avant qu'on le referme pour de nombreux mois. N'est-ce pas extraordinaire que cette
découverte soit si riche : les heureux fouilleurs ne savent comment faire pour inventorier leurs trésors et se voient contraints de les enterrer à nouveau pour les mettre à l'abri pendant qu'ils
traiteront les objets sortis déjà de l'antichambre ?
Nous sommes redescendus dans les salles creusées dans le roc et de nouveau lord Carnarvon et Carter nous ont permis de contempler le spectacle incomparable. Comment
apprécier la maîtrise que ces hommes ont sur leurs nerfs pour réfréner la curiosité si naturelle de déterminer le contenu de tous ces coffres encore scellés ? Il serait si facile de couper
délicatement les liens qui retiennent le bouton de fermeture et dès lors les battants des portes tourneraient sur leurs gonds, et on saurait ce que renferment ces petits tabernacles, dont un
seul, entrouvert, laisse voir deux statues de roi représenté debout sur un léopard.
La Reine, lors de sa première visite, a vu l'éventail du roi, placé dans une boîte dont le couvercle, heureusement, n'était pas scellé. Nous sommes descendus cette
fois avec Carter. Après quelques instants de contemplation, lord Carnarvon et M. Callender nous rejoignent et je me retire, car l'espace est si étroit qu'on redoute toujours de détériorer le
catafalque. Quelques brefs instants de travail suffisent pour enlever les poutres de bois disposées devant les portes de celui-ci. De l'antichambre où je suis remonté, je puis voir, grâce au jeu
de la lumière, qu'on a ouvert un des battants de la porte. Tout le monde à l'intérieur parle à voix basse, tant l'émotion est vive. C'est un nouveau mystère qui se dévoile ! Après quelques
instants, la Reine sort, et je puis à peine croire à mon bonheur quand on m'invite à redescendre, avec la comtesse de Caraman-Chimay, pour aller jeter un coup d'oeil à l'intérieur du premier
catafalque. Mes regards vont tout de suite au point central, là où se trouvent d'autres portes fermées et scellées et derrière lesquelles nous attendent des trésors nouveaux et de plus en plus
imprévus peut-être.
L'intérieur est également doré, avec des figures de divinités et des inscriptions. Tout l'espace laissé entre les deux édicules emboîtés l'un dans l'autre est
littéralement farci d'objets d'art de toute espèce, vases d'albâtre aux formes ingénieuses et différents de ceux déjà connus, vases dont le couvercle est surmonté de la figure d'un lionceau,
coffrets incrustés, sceptres, massues, insignes royaux, etc. Un grand châssis, dont les montants et les traverses déterminent des panneaux, est disposé entre les deux catafalques et servait à
soutenir une tenture constellée de rosaces dorées. La partie inférieure a cédé à la longue et les débris recouvrent les objets mobiliers, mais au-dessus la tenture pend encore et cache la
corniche du tabernacle intérieur. On voudrait percer ces obstacles et voir au-delà et sonder d'un coup tout l'inconnu de cette sépulture unique.
C'est fini ! Carter referme la porte immense qu'on n'a pu qu'entrebaîller, il repousse les verrous dans les anneaux métalliques qui les fixent et nous sortons. Tout le
monde est ému et parle peu. Ce que l'on pourrait dire en ce moment ne serait que des banalités. Dès lundi matin, les ouvriers vont se mettre à l'oeuvre pour refermer la tombe et déjà les
menuisiers préparent des pièces de bois qui serviront à ce travail. Le couloir en pente, l'escalier et la petite esplanade sur laquelle s'ouvre l'entrée vont être rebouchés, d'abord par une
clôture de madriers et de planches et ensuite par des blocs de rochers.
Ce matin, je suis allé à la vallée de Biban el Melouk et j'y ai surpris en activité un chantier de travail comme je n'en avais encore jamais vu en Egypte. Les enfants
chargés de leurs petits paniers se hâtaient, sous la surveillance des "reis" à déverser du sable et des débris de pierre sur l'emplacement de la tombe. Déjà le sol reprenait son aspect
d'autrefois. Un peu plus et l'on se croirait le jouet d'un rêve ..., tout ce que nous avons vu la semaine passée n'était que fantasmagorie, un mirage dont nous avons été le jouet. Il n'y a rien
eu dans la Vallée des Rois, sinon quelques recherches, faites le long des falaises rocheuses dans l'espoir trompeur et toujours déçu de retrouver intacte une tombe de pharaon. Comme si la chose
était encore possible, après les siècles de dévastation !
Il faut être original, comme peut l'être un lord anglais, pour jeter son argent à ce travail de Sisyphe : déplacer sans fin des déblais au milieu d'un nuage de poussière
grise.
(...)
La nouvelle de la découverte de Tout-Ankh-Amon m'avait tellement impressionné que j'avais décidé de venir en Egypte au mois d'octobre prochain, quelles que soient les
difficultés, financières ou autres, qui pourraient s'opposer à mon voyage. Il me paraissait impossible de continuer à étudier l'art égyptien et, plus encore, de vouloir l'enseigner, sans avoir vu
personnellement les merveilles que les journaux décrivaient sommairement.
Vous savez comment les circonstances ont précipité ce voyage en me donnant la joie inespérée d'être
présent le jour de l'ouverture officielle du caveau et d'y pénétrer parmi les premiers. Je n'hésite pas à le dire : la réalité a dépassé tout ce que j'avais espéré. Je croyais, par la lecture des
dépêches et l'examen des photographies, avoir pu me rendre compte assez exactement de la valeur des objets découverts. C'était une illusion, et je le déclare avec d'autant plus de plaisir que
généralement, dans la vie, nous faisons des expériences inverses. Nous avons espéré la perfection et nous ne rencontrons que la médiocrité; ici nous attendions le beau et nous trouvons la
perfection.
(Capart : 1943, 27-9)
Pour la "petite histoire", j'ajouterai simplement qu'au moment où Jean Capart rédige ces lignes, n'ont encore été "fouillées" que les deux premières salles du tombeau,
mis au jour, je le rappelle, en novembre 1922. S'ensuivirent des semaines, des mois, des années de travail délicat pour vider la tombe, inventorier son contenu et, souvent, restaurer
certaines pièces avant de les amener officiellement à la lumière du jour ...
Et ce ne sera qu'à l'automne 1925, soit trois ans après la magistrale découverte, que Carter et ses hommes soulèveront enfin, dans la chambre funéraire proprement
dite vidée de tous les catafalques qu'elle contenait initialement, l'immense et imposant couvercle en pierre du sarcophage. Ils allaient alors pouvoir admirer à l'intérieur, ébahis, les
différents cercueils anthropoïdes, dont le dernier des trois, contenant le corps du jeune souverain, était en or massif, la "chair des dieux".
Serez-vous vraiment étonné, ami lecteur, si je vous avoue tout de go qu'au moment de boucler les valises pour repartir sous d'autres
cieux, la semaine prochaine, c'est ce passionnant ouvrage de Jean Capart et de ses collaborateurs, dont je vous ai proposé la référence ci-dessus, que j'emporterai pour lire dans
l'avion ? Relire, en fait, et avec toujours autant de plaisir ...
A la veille de prendre mes vacances, je vous avais annoncé, ami lecteur, la
publication, pour tous les samedis de juillet et août, d'extraits de textes de l'égyptologue belge Jean Capart; articles évidemment que j'aurai préalablement programmés.
En relatant abondamment dans plusieurs de ses écrits la découverte du tombeau de Toutankhamon, en 1922, Jean Capart offre un intéressant choix de textes concernant sa
vision de l'événement. La semaine dernière, souvenez-vous, je vous avais donné à lire la raison pour laquelle il fit
partie des privilégiés, des rares savants qui, à l'époque, descendirent au sein de l'hypogée royal, voire même assistèrent à l'ouverture de la chambre funéraire, parce
qu'invité par le roi Fouad en personne à accompagner la reine Elisabeth de Belgique et son fils, le prince de Brabant, futur Léopold III.
A l'aide d'extraits de lettres qu'il a incluses dans le principal ouvrage consacré au jeune souverain égyptien, je vous propose aujourd'hui, avec celle du 18 février
1923, d'entamer cette visite en sa compagnie ...
Je rentre à l'instant de Biban el Melouk. Mes pensées sont si tumultueuses que j'ai peine à les ordonner et à exprimer ce que je ressens.
Je voudrais dire tout d'abord l'immensité de la dette que les nations civilisées devront reconnaître à l'égard de lord Carnarvon et Howard Carter; leurs deux noms restent
attachés à la plus grande découverte archéologique dont l'humanité ait gardé le souvenir. Je voudrais que tout le monde pût comprendre ce qu'il a fallu d'abnégation, de générosité pour
entreprendre et poursuivre les travaux systématiques de déblaiement qui seuls ont réalisé ce miracle de retrouver, intacte, une tombe royale si bien protégée que les pillards n'ont pu l'atteindre
malgré les trente-quatre siècles pendant lesquels la chasse aux trésors n'a pas été interrompue un seul jour. La cupidité et l'ignorance s'étaient coalisées pour empêcher que la postérité ne
connût réellement la gloire de la civilisation pharaonique.
Voilà un siècle que Champollion a découvert la clef qui devait permettre d'ouvrir le trésor et, depuis lors, les égyptologues avaient étudié, puis perfectionné la manière
de s'en servir ... mais on pouvait craindre que le trésor ne fût déjà vidé. Carnarvon et Carter viennent de l'ouvrir et il est intact. Que dire alors des attaques haineuses et malhonnêtes dont
ces deux hommes sont l'objet en ce moment ? (...)
Ces attaques sont abominables, d'autres sont simplement risibles. Certaines personnes sont prises de pitié pour le malheureux destin du pauvre roi Tout-Ankh-Amon, qui
se voit troublé dans son repos séculaire par la curiosité des archéologues. A les entendre, il faudrait au plus tôt rétablir les murs de protection derrière lesquels il avait échappé à tous
les chercheurs de trésors. Je suis prêt à admettre que si cette tombe n'apportait rien d'inconnu au monde, il serait inutile de l'explorer et d'étudier minutieusement tout son contenu. Mais on a
dit que le privilège de l'homme sur la brute était de conserver le souvenir de son passé. Or, en ce moment, la splendeur d'un passé, d'abord complètement aboli, puis ressuscité d'une manière
incertaine, apparaît à nos yeux éblouis. Il faudrait autre chose que des gémissements de neurasthéniques ou de toqués pour me convaincre que les égyptologues violent le secret de la mort, d'une
main sacrilège. De nombreux textes funéraires de l'ancienne Egypte témoignent du souci qu'avaient les défunts de voir la postérité "faire vivre leur nom"; on y affirme
que "celui-là vit dont on proclame le nom". Il y a quelques semaines, Tout-Ankh-Amon était totalement oublié, en dehors du petit cercle des spécialistes; aujourd'hui il est
connu du monde entier. (...)
Je ne décrirai pas la première chambre où les deux grandes statues semblaient garder le mur intact qui portait encore les sceaux royaux. Aujourd'hui le mur est
tombé, il n'en reste qu'un "témoin" à la partie de gauche. Tout l'espace ouvert est, en quelque sorte, bloqué par un immense panneau qui scintille. On ne voit au premier instant que de l'or et ce
merveilleux bleu égyptien qui s'y allie harmonieusement. C'est le catafalque royal qui remplit toute la chambre; j'ai compris plus clairement que jamais pourquoi, dans les textes égyptiens, la
salle qui renfermait le sarcophage s'appelait "la salle d'or" . Il y a, dit-on, cinq édicules emboîtés les uns dans les autres au milieu desquels repose, sans aucun doute,
la momie royale, enfermée dans un sarcophage. On se demande par quel tour de force on a pu monter ces gigantesques panneaux, sur lesquels des signes à l'encre donnent des indications destinées à
faciliter les assemblages. Mais, entre le mur, sur lequel on entrevoit des peintures assez sommairement faites, et le catafalque, il y a un espace où les personnes de corpulence moyenne peuvent
se glisser à peine.
Me voilà devant les portes closes, munies encore de leurs verrous antiques : elles étaient entr'ouvertes au moment où Carter entra; derrière elles il vit les portes
suivantes encore scellées. Quelques pas me conduisent à l'extrémité de la chambre où, entre le mur et le sarcophage, sont déposées les rames ayant peut-être servi à manoeuvrer le bateau qui fit
passer le Nil à la dépouille royale. En ce moment, mon guide, qui est Mace, du Metropolitan Museum de New York, me dit de me retourner. Je ne puis retenir un cri et maintenant encore, j'ai
la gorge serrée de l'émotion qui me saisit à la vue de ce que j'avais sous les yeux.
Une porte coupée assez bas dans le rocher donne accès à une chambre de dimensions moyennes, remplie de tous les objets qui y ont été déposés il y a trente-cinq siècles.
Personne n'est entré ici, aucun pillard n'y a fait un rapide butin, ni déplacé une seule pièce. C'est un de ces moments où l'on essaie de tout saisir d'un coup d'oeil, comme si on allait mourir
et que la seule minute présente fût la dernière qui vous fût accordée. J'ai tout vu et maintenant que je suis sorti du caveau, il me semble que je n'ai rien vu et que des heures entières
seraient indispensables pour comprendre ce qui a retenu mes regards pendant ces quelques secondes.
A peu près tout ce que nous avions en fait d'art industriel égyptien n'était que de la pacotille, de la camelote, bonne à satisfaire la vanité de gens qui voulaient
avoir dans leur tombeau un reflet de la splendeur royale. Seuls quelques meubles des beaux-parents d'Aménophis III approchent de ce que l'on trouve ici. Au centre est une caisse carrée aux
formes élégantes et qui est gardée, ou mieux protégée, par quatre délicieuses figures de déesses qui étendent leurs bras d'un mouvement gracieux. Il se peut que ce soit la boîte contenant
les vases où étaient conservés les viscères du roi. On le saura plus tard, lorqu'on pourra briser les sceaux encore intacts. Combien de coffres, de petits tabernacles sont pour nous pleins
de surprises; c'est le mystère qui ne pourra se dissiper que lentement. La responsabilité des fouilleurs à l'égard de la conservation des pièces est si lourde que les nerfs des curieux seront à
rude épreuve pendant des mois, sinon des années : on dira tout ce que contenait la tombe, mais ce sera comme "au compte-gouttes".
J'ai vu des boîtes si belles que je ne saurais les décrire, un char encore, de nombreux modèles de bateaux qui copient la flotte royale, et tant d'autres choses, pour
notre émerveillement et pour notre modestie. Nous croyons trop facilement que nous, les derniers-nés de la civilisation, nous pouvons regarder en arrière avec le dédain des parvenus pour leurs
ancêtres plus simples et plus modestes. Dans la tombe de Tout-Ankh-Amon on sent, mieux que nulle part ailleurs, que tout est recommencement, que les forces de décadence agissent souvent avec
autant de vigueur que les forces de progrès. En un temps où notre civilisation chancelle, tout notre respect est dû à ces géants qui avaient atteint et gardé si longtemps les hauts
sommets.
A suivre ...
(Capart : 1943, 19-22)
Le mardi 30 juin, je vous avais annoncé, ami lecteur, la publication, tous les samedis de juillet et août,
d'extraits de textes de l'égyptologue belge Jean Capart, que j'aurai préalablement programmés avant mes vacances.
La semaine dernière, vous aviez pris connaissance des "raisons" qui avaient amené le jeune adolescent à s'intéresser à l'égyptologie. Aujourd'hui, je vous propose
d'évoquer le point de départ de sa relation d'un événement qui, sans conteste, marqua dans ce domaine le début du XXème siècle : la découverte du tombeau de Toutankhamon.
A la fin de l'année 1922, les élèves de mon cours
d'archéologie égyptienne aux Musées royaux d'Art et d'Histoire se montraient naturellement curieux d'avoir quelques précisions sur ce qui se passait dans la Vallée des Rois. Ce que les journaux
nous rapportaient était en général mieux fait pour éveiller la curiosité que pour la satisfaire. Une de mes auditrices, la Comtesse d'Ursel, me pria d'exposer dans son salon, devant un groupe
d'amis, la signification du nouveau trésor d'Egypte. Cette causerie eut lieu les premiers jours de janvier 1923, et le directeur de la revue belge "Le Flambeau" réussit à
en faire paraître le texte avant la fin du mois.
J'appris plus tard que Sa Majesté la Reine Elisabeth, ayant lu cet article, manifesta immédiatement le désir de participer à l'émotion directe de cette découverte
sans égale.
Dès lors, il m'arriva quelque chose d'analogue à l'aventure de Cendrillon qui aurait tant voulu assister au bal du roi, où ses soeurs privilégiées avaient été conviées.
J'avais, sans m'en douter, trouver la fée-marraine qui devait me faire passer de Belgique en Egypte en quelques jours et qui me permettait de remettre le pied sur le quai de la gare de Louqsor au
beau matin du 16 février 1923, descendant du train même du Roi Fouad; ce qui valait bien le carrosse fait d'une citrouille.
(Capart : 1946)
Par mon dernier article "en direct", ce mardi 30
juin, je vous avais annoncé, ami lecteur, la publication, tous les samedis des deux prochains mois (de vacances) d'extraits de textes que nous devons à l'égyptologue
belge Jean Capart (1877-1947).
J'ai déjà, ici et là, tellement
fait allusion à sa personne que je n'aurai pas l'outrecuidance, dans cette suite de billets, d'à nouveau brosser un tableau de la prodigieuse carrière de ce grand savant.
"Seuls vivent les morts dont on chante le nom", écrivit un jour le grand Léopold Sédar Senghor.
C'est un peu ce "chant" qu'à mon modeste niveau je voudrais vous proposer ici, pendant deux mois, en laissant s'exprimer Jean Capart. Tout simplement ...
"Le plus loin que je remonte dans mes souvenirs, en cherchant ce qui a pu attirer mon attention sur l'Egypte, je trouve ceci vers 1885-86, mon oncle et ma tante,
Gustave et Henriette Carbonnelle de Tournai, firent un voyage en Egypte dont ils rapportèrent une série de belles photographies et quelques petites antiquités. Je passais habituellement mes
vacances chez mon oncle. J'admirai les photographies de monuments dont ma tante Henriette me décrivait les merveilles; je me rappelle très bien entr'autres choses, la description de la "Descente"
de la grande pyramide.
Mon oncle avait offert à mon père une petite plaque en faïence émaillée portant sur les deux faces quelques hiéroglyphes. Cet objet mystérieux pour moi, comme pour tous ceux qui
m'entouraient, avait été monté en bague. Bien souvent j'ai pris, dans mes petites mains, la main gauche de mon père, pour regarder le petit canard comme j'appelais alors ce que je n'ai su que
bien plus tard être une oie sacrée d'Amon . - Aussi, ai-je pris un intérêt particulier au pauvre petit cours d'histoire d'Egypte que nous dictait le professeur de sixième latine à
l'Institut Saint-Boniface, à Ixelles.
Il m'est resté dans la mémoire une phrase : "Ahmosis, roi de terre, commença la lutte contre les Hyksos". Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai constaté que
j'avais entendu "terre" au lieu de "Thèbes". En sixième latine, un jeune professeur, l'abbé Carrière, me prêta "Les Lectures historiques" de Maspero, dont je décalquai une partie des images à
l'encre de Chine sur des plaques de verre pour les faire passer à une lanterne de projections. Présage précoce de ma destinée de conférencier égyptologique !
Le frère Herman, au collège des Jésuites de Tournai, où mon oncle, le père Léon Capart était professeur, avait formé un musée de toutes sortes de choses. Il m'insuffla la
passion des collections; j'en fis de toutes espèces. A 14 ans, à la petite académie du collège Saint-Boniface, je donne ma première conférence, sur l'antiquité, illustrée déjà d'images
d'hiéroglyphes. L'année suivante, je présente à mes condisciples une sorte de petit roman égyptien. Au mois d'avril 1893, pendant mon année de rhétorique, je passe mes vacances de Pâques à la
bibliothèque royale où j'entame bravement la copie de la grammaire de Champollion. J'avais voulu l'acheter, mais je m'étais enfui épouvanté lorsque l'employé de l'Office de Publicité m'avait
déclaré que ce livre coûtait cent francs ! Cela dépassait totalement mes moyens. Je réussissais bien de temps à autre, à payer par mensualités quelques livres sur l'Egypte, achetés chez un
bouquiniste de la rue de la Tulipe, à Ixelles, mais il fallait pour cela que j'aie des recettes extraordinaires, par exemple, lorsque je revendais tous mes livres de prix qui ne m'intéressaient
guère, le lendemain de la distribution.
Comme j'étais fier, le jour où j'ai rapporté, caché sous mon caban, le grand atlas de Denon : " Voyage dans la Haute et la Basse-Egypte", que l'on payait alors la forte
somme de 15 francs.
(Brasseur-Capart : 1974, 22-3)
Comme je l'ai laissé
sous-entendre mardi dernier, ami lecteur, je ne compte pas entamer avec vous la visite de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre avant les vacances scolaires, et
être obligé, après un article ou deux, de l'interrompre pendant ma propre période de séjours à l'étranger.
Aussi, vous me permettrez de vous proposer d'ores et déjà un certain nombre de rendez-vous : le plus important, bien évidemment, étant de nous retrouver ici au
Louvre, le MARDI 1er SEPTEMBRE, pour poursuivre notre découverte des salles du circuit
thématique du rez-de-chaussée de l'aile Sully, côté Seine, en bordure du quai François Mitterrand.
Toutefois, avant cette échéance qui peut paraître relativement lointaine à certains, - et là sera mon deuxième rendez-vous, bientôt suivi de quelques autres -, j'ai
imaginé vous donner à lire, CHAQUE SAMEDI du 4 juillet au 29 août inclus, un texte de Jean CAPART, cette immense
figure de l'égyptologie belge que j'ai déjà eu l'heur de vous présenter ici et là.
Certes, j'aurai préalablement programmé ces quelques billets qui se succéderont ainsi durant cette mienne absence, aussi vous faudra-t-il patienter, pour
recevoir réponse à vos commentaires et questions, que je sois définitivement rentré au pays ou, si l'occasion s'en présente, entre les différents séjours et escapades que nous
comptons effectuer, mon épouse et moi-même, pendant ces quelques semaines estivales.
Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui, je voudrais, à tous mes lecteurs qui ne vont pas tarder à s'égailler ici et là, qui pour lézarder, qui pour musarder,
souhaiter d'excellentes et profitables vacances.
A samedi prochain donc pour le "premier épisode du feuilleton de l'été", avec Jean Capart.
Désireux aujourd'hui
de mettre un point provisoirement final à cette longue digression que j'ai dernièrement consacrée à la reine Tiy, je voudrais vous donner à lire un document concernant directement
l'Egypte, mais ressortissant plus particulièrement à la civilisation mésopotamienne.
Il vous souvient assurément, ami lecteur, j'ose à tout le moins l'espérer, que j'avais cru bon, samedi dernier, après vous avoir présenté un de ses portraits le mardi 9 juin, d'attirer votre attention sur l'aura qui fut la sienne aux yeux des pays étrangers, le Mitanni entre autres, cette
région approximativement située aux abords de l'Euphrate, apparemment au nord de l'actuelle Syrie, mais sur la localisation de laquelle ceux des égyptologues qui concentrent plus particulièrement
leurs recherches sur les notions de géographie antique ne parviennent pas encore à exactement accorder leur boussole.
Et ce sera par l'intermédiaire d'une lettre que nous devons précisément au souverain de ce pays jadis extrêmement puissant, que les Egyptiens appelaient
"Naharina", mais qui à l'époque où commence le règne d'Akhenaton connaît les prémices de son déclin, que je voudrais vous faire comprendre combien l'influence de la reine Tiy
fut grande à la fois pour l'Egypte, mais aussi extra-territorialement parlant, et ce depuis la fin de vie de son époux, Amenhotep III, et tout autant pendant les premières années de son
veuvage, à la cour de son fils.
Il faut d'emblée savoir qu'une correspondance existait déjà entre l'Egypte et le Mitanni, initiée par Amenhotep III lui-même, depuis approximativement la trentième
des trente-huit années que compta sa souveraineté sur l'Egypte, pour notamment quémander aux potentats étrangers l'une ou l'autre de leurs filles à épouser - (deux seront ainsi envoyées par
le Mitanni : Giloughépa, fille de Chouttarna et Tadoukhépa, fille du roi Toushratta qui nous occupe aujourd'hui) -, mais aussi quelques femmes, les plus belles qu'il soit
possible, pour agrémenter le harem royal.
Savoir aussi que cet échange épistolaire se poursuivit avec Amenhotep IV/Akhenaton.
Rédigées essentiellement en akkadien, langue diplomatique officielle de ces temps anciens, les quelque trois cent quatre-vingts lettres mises au jour, en
1886-87, au centre même d'Akhetaton, dans un bâtiment de briques crues officiellement estampillées "Place des Lettres de Pharaon, Vie, Prospérité, Santé";
construction identifiée "Q 42.21" dans les documents des archéologues allemands de l' "Orientgesellschaft" qui la nomment plus communément "Maison des Archives", se présentent
en fait comme des tablettes d'argile rectangulaires mesurant entre 8 et 15 centimètres de haut pour 6 à 8 de large.
De cet important corpus, un peu plus de 200 tablettes ont été acquises par le Vorderasiatisches Museum de Berlin, un peu moins d'une centaine par le British Museum de
Londres, une petite cinquantaine par le Musée du Caire et seulement 7 exemplaires par le Louvre; le reste étant la propriété de collectionneurs privés.
Gravées de signes cunéiformes, elles constituent pour l'historien en général et l'égyptologue en particulier, un inestimable fonds permettant de mieux
appréhender les relations qui s'étaient établies entre les deux Etats, et contribuent en outre à accroître notre perception de l'histoire politique et sociale du couloir
syro-palestinien dont les chefs étaient incontestablement subordonnés à Pharaon.
Mais qui dit correspondance, entend certes envoi, mais aussi réception de courrier. Et c'est ainsi que l'on peut voir à Londres, au British Museum, exposée dans le
Department of the Middle East, la "lettre" ci-après que Toushratta, roi du Mitanni, fit écrire recto verso en signes cunéiformes sur une tablette d'argile de près de 2 centimètres
d'épaisseur, d'une hauteur de 14, 6 et d'une largeur de 7 centimètres, et qu'il fit parvenir à la reine Tiy alors que, veuve déjà, elle résidait en Moyenne-Egypte, dans la capitale créée ex
nihilo par son fils Amenophis IV/Akhenaton et sa belle-fille Nefertiti.
Se déployant sur une trentaine de lignes, et malgré qu'existent des parties malheureusement brisées, notamment aux coins supérieur droit et inférieur gauche, le texte de
la présente tablette (E 29794) adressée à Tiy, indépendamment qu'il mette l'accent sur les reproches que Toushratta désirait adresser à Akhenaton
qu'il jugeait moins bien le traiter que ne l'avait fait avant lui Amenhotep III, nous indique toute l'importance que la reine conservait aux yeux du souverain mitannien.
"Dis à Tiy, la maîtresse de l'Egypte : ainsi parle Tushratta, roi du Mitanni.
Pour moi tout va bien. Pour toi que tout aille bien. Pour ta maison, ton fils, que tout aille bien. Pour Tadukhepa, ma fille, ta belle-fille, que tout aille bien. Pour
tes pays, pour tes troupes et pour tout ce qui t'appartient, que tout aille bien. (...)
Je n'oublierai pas l'amitié avec Mimmureya, ton mari (1). Plus que jamais auparavant, en ce moment même, j'ai dix fois, beaucoup, beaucoup plus d'amitié pour Napkhourreya, ton fils (2).
Tu es celle qui connaît les paroles de Mimmureya, ton mari, mais tu n'as pas envoyé tout mon cadeau d'hommage que ton mari commanda qu'on envoie. J'avais demandé à ton mari des statues en or
coulé massif, disant : "Que mon frère m'envoie pour mon cadeau d'hommage des statues en or coulé massif et de lapis-lazuli authentique. "
Mais maintenant, Napkhourreya, ton fils, a plaqué des statues en bois. Puisque l'or c'est de la poussière dans le pays de ton fils, pourquoi ont-elles été la cause d'une
telle peine pour ton fils qu'il ne me les a pas données ? (...)
Ceci est-ce de l'amitié ? J'avais dit : "Napkhourreya, mon frère, va me traiter dix fois mieux que son père ne l'avait fait." Mais
maintenant, il ne m'a même pas donné ce que son père avait l'habitude de donner.
(1) Il s'agit bien évidemment du pharaon Nebmaâtrê - Amenhotep III, époux
de la reine Tiy.
(2) Et ici de Nebkheperourê - Akhenaton, leur fils.
(Moran : 1987, 168-9; Tiradritti : 2008, 86-93; Ziegler : 2008,
349)
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