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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 13:43

     Une autre question m'intéresse bien davantage et le "salut de l'humanité" en dépend bien plus que d'une quelconque curiosité pour théologiens, c'est la question de l'alimentation.

 

 

Friedrich NIETZSCHE

Ecce homo

 

dans Oeuvres, Volume II

Paris, Robert Laffont, Coll. "Bouquins",

p. 1129 de mon édition de 1993

 

 

 

 

 " DE L'HOLOCAUSTE AU BARBECUE "

 

     Je l'ai tout de suite aimé ce titre d'un des articles de l'égyptologue belge Philippe Derchain, au point de l'emprunter ici pour chapeauter le mien. 

    Je l'ai tout de suite aimé pour son côté décalé, humoristique presque, annonçant une de ces interventions dont le sérieux de l'étude qu'il avait menée le disputait au sujet lui-même, festif en définitive, puisqu'il y rendait compte d'une des cérémonies du Nouvel An égyptien.

    Je l'ai tout de suite aimé pour cette association de termes évoquant un rituel : antique et religieux pour le premier, égyptien d'abord, grec ensuite avec les rites ouraniens et chtoniens ; éminemment contemporain pour le second, animant ces soirs d'été entre amis qu'accompagnent avec bonheur quelques bouteilles d'un Bourgogne Marsannay rosé, frais à souhait ...

    Je l'ai enfin tout de suite aimé parce qu'il constitue la caractéristique, presque la "marque de fabrique", de certaines interventions de ce savant égyptologue consacrées à des sujets scientifiquement pointus provoquant par là un intérêt encore accru.

 

     Que mettait-il tant en évidence dans son texte pour qu'à la barre aujourd'hui je convoque le Professeur Dechain?

 

    Vous vous souvenez, je présume, de la grande étagère vitrée accrochée sur la gauche de la paroi mitoyenne, côté Seine, de la vitrine 6 de la salle 5 du Département des Antiqutés égyptiennes du Musée du Louvre, devant laquelle nous nous sommes, l'année dernière, retrouvés vous et moi, amis visiteurs, des mois durant : nous y avions découvert une importante série de petits modèles de légumes et de fuits réalisés en différents matériaux, pour être inhumés avec des défunts égyptiens. Bizarrement seuls, à l'extrême gauche, avant les premières laitues, deux simulacres de morceaux de viande étaient exposés (E 17276 et E 17279).

 

SALLE 5 - VITRINE 6, CÔTÉ SEINE : 26. " DE L'HOLOCAUSTE AU BARBECUE "

 

     Préférant les réserver pour le jour où j'aborderais les produits de boucherie, je n'avais alors évidemment pas cru nécessaire d'en relever la présence. Ce sera chose faite ce matin avec surtout l'un d'entre eux qui illustrera parfaitement mon propos et, surtout, celui de Philippe Derchain.

 

    Il s'agit du petit modèle (E 17276) en albâtre - que les égyptologues sont maintenant convenus de plutôt nommer calcite - de 8, 5 cm de longueur et de 4,5 de largeur

SALLE 5 - VITRINE 6, CÔTÉ SEINE : 26. " DE L'HOLOCAUSTE AU BARBECUE "

(© Louvre - Ch. Décamps)

 

qui entra dans les collections du Musée en 1947, suite à une première donation accordée par le gouvernement égyptien du roi Farouk en partage des fouilles menées par le Français Raymond Weill de 1946 à 1948 sur le site de Kom ed-Dara, en Moyenne-Égypte.

 

     Là, dans une imposante nécropole, s'alignent notamment des tombeaux rectangulaires de briques crues - ici, le mastaba 1 - ayant vraisemblablement appartenus à des fonctionnaires subalternes de la VIème dynastie, voire du tout début de la Première Période Intermédiaire (P.P.I.), dans lesquels une descenderie, - ici, le puits A - , menait à une chambre sépulcrale voûtée dans laquelle ce simulacre fut repéré.

 

     

      Comme vous l'aurez remarqué, il présente un aspect quelque peu bombé et, important à noter, traversé de trois rides qui le creusent de chaque côté et qui, bien évidemment, ne peuvent qu'évoquer une viande cuite et retournée sur un gril.

 

    Diogène le Cynique n'est pas encore sorti de son amphore qui, dénigrant la chair cuite, ratiocinera en faveur d'un retour au cru, d'un retour à l'animalité, à la sanguinolence première de toute manducation humaine.

 

 

    Mais las du Sinopéen à la lanterne et revenons maintenant, vous aurez compris que cela s'impose, à l'étude que Philippe Derchain publia dans la revue allemande dont je vous propose la référence dans la bibliographie infrapaginale.

 

     Il y décrit, gravée sur les parois de l'escalier accédant au kiosque aménagé sur le toit du temple de Denderah, une procession de porte-enseignes et de différents prêtres menée par le roi et la reine censés présenter les divinités des lieux au soleil du Nouvel An.

 

    Des inscriptions surmontent ce cortège, qui mentionnent divers types de gibier suivis par des oies en nombre indéterminé incarnant les ennemis de l'Égypte, le tout grillant sur des autels.  

 

    Des oies en holocauste, peut-on lire dans un passage au-dessus de la procession qui monte sur le toit du temple ; leurs  grillades abondent sur tes autels, lit-on en un autre où la procession redescend du kiosque sommital. 

 

     

     Précisions extrêmement importantes qui permettent d'envisager un début de réponse à la question que nous nous étions posée mardi dernier, rappelez-vous : le peuple consommait-il de la viande ?

 

     En effet, il y a ici, dans un premier temps, sacrifice rituel, holocauste en l'honneur de certains dieux et, dans un second, barbecue, viandes grillées qui seront distribuées au peuple lors des festivités célébrant ce Nouvel An tant attendu, que j'ai déjà eu maintes fois l'opportunité d'évoquer puisqu'il est espérance de renouveau, de nouvelle nature, de nouvelles récoltes grâce à la crue du Nil bienfaiteur. 

 

     Malheureusement, ces festivités religieuses populaires, synonymes d'agapes de toutes sortes - le texte indique même à un autre endroit du temple : Tout le monde est saoul ! - , ne présentent pas une réelle récurrence : elles relèvent de circonstances exceptionnelles transformant un temps seulement le quotidien d'un petit peuple qui n'a pas les moyens financiers de s'offrir un repas avec de la viande de boeuf ou du gibier de choix pour accompagner ce qui constituait leur alimentation de base, pains, légumes et fruits. 

 

 

     Des sources irrécusables viennent sans conteste aucun corroborer mon propos : la documentation provenant des fouilles de villages datant de l'Ancien Empire, celle aussi, plus assurément connue, de la communauté des artisans de Deir el-Medineh, au Nouvel Empire et, celle enfin, faisant appel à des investigations scientifiques ultra-modernes, de l'analyse isotopique de certaines momies.  

 

     

     Pour entamer ces sujets, je vous propose, amis visiteurs, de nous retrouver le 7 avril prochain, ici même, devant la vitrine 6, côté Seine, de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

    

      A mardi ?

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

DERCHAIN Philippe

De l'holocauste au barbecue - Les avatars d'un sacrifice, dans Göttinger Miszellen 213, 2007, pp. 19-22.

 

 

VERCOUTTER Jean

Kom ed-Dara, Simulacre d'une pièce de viande, dans Desroches-Noblecourt Ch. et Vercoutter J., Un siècle de fouilles françaises en Égypte, 1880-1980, Catalogue de l'exposition au Musée du Louvre, Le Caire, I.F.A.O., p. 86.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

christiana 04/04/2015 10:08

Et voici que ressurgissent ces "petits morceaux de viande"? oubliés (il faut de l'imagination!) à présent que tu l'expliques, c'est évident! carne alla griglia!

Pourquoi se poser la question: le peuple consommait-il de la viande ? Il apparaît évident que de tous temps, chaque fois que les hommes ont eu la possibilité d'en avoir, ils ont consommé de la viande, n'en déplaise aux végétariens qui essayent parfois de dire que les hommes (préhistoriques ou antiques) ne consommaient que des végétaux... La nature de l'homme est bien carnivore.

Richard LEJEUNE 04/04/2015 11:02

Peut-être ai-je mal formulé ma question, Christiana, mais ce n'est pas en ce sens qu'il faut la comprendre : je sais, oui, que l'homme fut dès les premiers temps à la recherche de viande. Là réside l'essentiel des motivations du nomadisme.
Mais ce sur quoi, en réalité, je m'interroge - et ce sur quoi porteront mes articles des mardis à venir, c'est, pour l'Égypte antique :

1. Avait-il les moyens de s'en offrir ?
2. Avait-il le droit de manger n'importe quand n'importe quel animal ?

Permets-moi de ne pas en écrire plus, n'ayant point envie de "déflorer" mes interventions futures ...

SiM 03/04/2015 09:59

Merci pour cette longue réponse cher Richard,
Et aussi pour toutes ces précisions
Évidemment 6 heures pour visiter un tel monument, c'est trop court.
Je crois finalement qu'avant une visite de synthèse de l’ensemble il vaut mieux s'organiser des visites à thèmes pour mieux arriver graduellement à la connaissance.
Nous y retournerons donc dès que je pourrai à nouveau voyager.
Sans guide égyptologue sûr, nous préférons découvrir à notre rythme....
En Novembre dernier, nous nous sommes appuyés sur "Le Temple de Dendéra, guide archéologique" de Sylvie Cauville (édition de1990), que nous avions annoté par nos propres recherches.
Outre les chapelles autour du Naos et les cryptes, nous étions alors particulièrement intéressés par les chapelles osiriennes sur le toit. Comprendre leur enchainement a été une grande satisfaction.
Bonne fête de Pâques, avec toutes les réjouissances terrestres possibles et avec nos amitiés.
Simone

SiM 02/04/2015 15:49

Tu nourris notre esprit, cet été ta recette de barbecue nous ravira, bravo et merci...
En Novembre dernier, j'ai passé avec François 6H à Dendéra et je n'ai rien vu de cet holocauste et de ces grillades, ni pris aucune photo de toutes ces promesses.
J'en suis mortifiée.
Peut-être étais-je trop occupée à surveiller les marches pour ne pas trébucher.
Dès que possible nous y retournerons. Nous ne pouvons rater ces festins.

Richard LEJEUNE 03/04/2015 08:06

Merci d'évidemment lire, dans ma précédente réponse : "... qui permet d'accéder au toit"

Richard LEJEUNE 03/04/2015 08:03

Bonjour Simone.

C'est toujours un plaisir pour moi de te lire et d'avoir ainsi quelque peu de vos nouvelles, à François et à toi.

Je présume que, même si elle dure 6 heures, la visite de temples comme ceux de Denderah ou d'Edfou avec un guide ne fait pas nécessairement allusion à chaque détail des scènes pariétales gravées. Et, peut-être, le vôtre n'a-t-il pas été à même de vous traduire les inscriptions qui surmontaient ce cortège sur les murs de l'escalier tournant qui permet d'accéder au toi, et que les égyptologues nomment communément "escalier est".

Sans cette éventuelle traduction ou sans des explications qui auraient attiré votre attention sur les scènes proprement dites, l'exiguïté des lieux vous aura peut-être effectivement entraînés à prendre garde à ne pas tomber plutôt qu'à être attentifs à tous ces détails.

J'ai à l'instant évoqué Edfou parce que cette procession que mentionne Philippe Derchain à laquelle j'ai fait allusion dans mon article de ce mardi s'y trouve également représentée ; selon lui, elle dut servir de modèle à l'artiste qui eut Denderah en charge.

Tout cela pour indiquer qu'à votre prochain séjour en Égypte vous n'aurez que l'embarras du choix entre l'un ou l'autre temple ...
Car même s'il se rencontre quelques variantes dans les textes, le sens en est le même !

Ainsi, quand à Edfou, on lit : "... on ne sait pas le nombre des oies. Elles sont là en incarnation des ennemis et grillent sur les autels", à Denderah, on trouve : " ... on ne sait pas le nombre de leurs oies. C'est que ce sont des figurines des incarnations des ennemis. Leurs grillades abondent sur tes autels."

Excellent prochain séjour à tous deux sur les rives du Nil antique ...

Amitiés,
Richard

Carole 01/04/2015 22:03

Après le fumet, il ne reste plus guère au peuple que la fumée. Mais c'est universel, non ?

Richard LEJEUNE 02/04/2015 09:46

Oui, Carole, malheureusement ...

FAN 01/04/2015 15:33

Des agapes qui devaient être on ne peut plus sympathiques! Des oies à volonté parce qu' ennemies? en 2015, une belle oie présentée pour la fin d'année est une denrée de luxe et c'est en cela qu'elle devient notre "ennemie"! hihi Mais si délicieuse!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 01/04/2015 17:35

Selon le sempiternel principe égyptien que j'ai déjà eu l'opportunité d'expliquer, chère Fan, un animal peut tout à la fois être porteur d'une connotation tantôt positive, tantôt négative, suivant qu'il est le mâle ou la femelle, parfois, suivant, qu'il est apprécié dans un nome et pas dans le voisin, etc.
A Edfou, elles faisaient partie du rituel consistant à apaiser la déesse Sekhmet dans lequel elles sont l'incarnation de ses ennemis.

Etienne Rémy 01/04/2015 10:21

Oh tes magrets me font déjà saliver d'avance!!!
Et bien plus appétissant que ce simulacre égyptien lol!
Toi et moi, apprécions la bonne chair!

Amitiés!
Etienne :-)

Richard LEJEUNE 01/04/2015 15:22

De l'avis unanime, - de ceux qui les ont évidemment déjà dégustés ! -, mes magrets valent l'invitation ...

Quant à ce simulacre, même si notre esprit cartésien ne lui accorde pas vraiment d'importance, n'oublie pas que chez les Égyptiens, rien que son image ou sa présence aux côtés du défunt dans un tombeau, avait valeur de nourriture assurée pour l'éternité ...

Etienne Rémy 31/03/2015 19:10

Kalispera cher ami!
Merci pour ce bel article, j'avais lu aussi un article sur l'holocauste de la viande sur persée mais je ne sais plus de qui...
Amitiés,
Etienne :-)

Richard LEJEUNE 01/04/2015 09:34

Kalimera, cher Étienne ...

Direction îles grecques, cette année encore pour vous deux ?

François 31/03/2015 17:27

Joli magret, grillé à souhait, que tu nous proposes là, Richard, qui devait ravir les prêtres, pauvres victimes, obligés de finir les repas offerts aux dieux ! Les malheureux...

Propitiatoirement !
François

Etienne Rémy 01/04/2015 10:18

Kalimera Richard!

Bah pour cet été, rien n'est décidé vraiment encore.
Comme les finances sont moindres, ce sera soit des vacances au soleil en dernières minutes ou un/deux petits week-end de visite de villes sympa...
Mais la Crête on y a déjà été deux fois et à Rhodes une fois. On adore!!!
Reste la Grèce continentale et les multitudes d'îles sympa à découvrir!
On aimerait l'Andalousie...

Amitiés,
Etienne :-)

Richard LEJEUNE 01/04/2015 09:31

Ah ! La vie de prêtre ! Un sacerdoce, je vous dis, mon bon monsieur ...

"Grillé à souhait", je doute en peu en le voyant, celui-là, cher François.

Car pas du tout semblable aux miens :

Se procurer, dans une ferme spécialisée, quelques magrets de canards bien dodus.
Prévoir deux heures de préparation du barbecue aux fins que doucement brûlent et se décomposent des sarments et des ceps de vigne bien secs que vous garde un ami viticulteur bourguignon ...
Quand ce tas de branchage est devenu lit de cendres blanches, c'est au-dessus d'elles que vous posez la grille avec les magrets.
Ceux-ci ne cuisent donc évidemment pas à la flamme mais grâce à la chaleur et la fumée dégagées.

Je ne te dis pas le fumet alors particulier de la bête dans l'assiette ...

Et avec cela, une Marsannay rosé ! Une !

(Plusieurs, en vérité ...)

Vivement l'été ...

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