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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 23:01

 

 

     ... Alors Rê dit à Horus :

"Permets-moi de voir ton oeil après ce qui lui est arrivé !"

Quand il le vit,

il dit : "Regarde donc vers ce trait-là

(tandis que) ta main ouverte est sur l'oeil sain qui est là !"

Horus se mit à regarder vers ce trait-là.

Horus dit : "Vois, je vois tout blanc."

C'est ainsi qu'apparut l'oryx blanc.

Rê dit alors :

"Regarde donc à nouveau vers ce porc noir là !"

Alors Horus se mit à regarder vers ce porc (et) se mit à crier à cause de l'état de son oeil blessé

en disant :

"Vois, (mon) oeil est comme (il était) à ce premier coup qu'avait porté Seth  contre mon oeil".

Alors Horus perdit connaissance devant lui.

Rê dit alors (aux dieux) :

"Mettez-le donc sur son lit jusqu'à ce qu'il ait été guéri"

Alors Seth se transforma en porc contre lui

et

il causa une blessure dans son oeil.

Alors Rê dit : 

"Que le porc soit détesté par Horus !"

"Ah, s'il pouvait guérir"

dirent les dieux.

C'est ainsi qu'apparut le tabou du porc en ce qui concerne Horus, du fait des dieux, et ceux qui sont à sa suite,

et, quand il était jeune, sa bête de sacrifice était devenue le porc,

avant que son oeil ne fût malade. 

 

 

 

 

 

Textes des Sarcophages

 Formule 157

 

(Traduction Claude CARRIER)

 

 

 

 

 

 

 

     Il existe, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, quand vous pénétrez en salle 23 dédiée au Moyen Empire, ce qu'il est maintenant convenu d'appeler  une "Galerie d'étude", aménagée sur votre gauche, et qui constitue en réalité un petit espace délimité au sein du grand par de longs et hauts meubles vitrés dans lesquels les Conservateurs ont choisi d'entreposer un grand nombre de monuments.

 

     Si vous empruntez le couloir qui les sépare, vous remarquerez d'emblée la présence, dans la première vitrine, de deux sarcophages en bois disposés l'un au-dessus de l'autre.

 

 

 

D'UN PRÉTENDU "INTERDIT" DU PORC  ?  - 1. TEXTES ÉGYPTIENS (Première Partie)

 

     Il n'est aujourd'hui nullement dans mes intentions de m'attarder sur ces cercueils de notables, sinon pour vous faire remarquer qu'extérieurement comme intérieurement, ils sont recouverts de textes hiéroglyphiques peints que les égyptologues philologues de langue française qui les ont étudiés sont convenus d'appeler "Textes des Sarcophages", alors que les Anglais les définissent sous le vocable de "Coffin Texts".  

 

     Près de 1200 textes différents ont été recensés, que dans leurs éditions, les Allemands nomment Spruch, les Anglais Spell et nous, francophones, Formule.

    C'est à l'une d'entre elles que, dans un tout premier temps, il m'agréerait ce matin de consacrer notre rendez-vous. 

 

     Rappelez-vous, la semaine dernière, nous nous sommes quittés avec à l'esprit deux questions à résoudre :  

 

1. Qu'en est-il réellement en Égypte de cet "interdit" du porc dont, depuis les Grecs, l'on nous rebat séculairement les oreilles ?

 

2. Comment expliquer l'absence fort remarquée du porc au sein de l'art égyptien des premiers temps, alors qu'il est indéniable, - les fouilles archéologiques et archéozoologiques le prouvent -, qu'il fut abondamment consommé par les habitants de l'antique Kemet ? 

 

    Aux fins de répondre à la première d'entre elles, je voudrais, appliquant à ma manière l'apophtegme inscrit sur le Papyrus Sallier IV, 2-4, dans la traduction qu'en donne l'immense égyptologue français Pascal Vernus, référencée en note bibliographique infrapaginale : "C'est aux écrits que tu dois porter ton intérêt", appeler à la barre, amis visiteurs, ceux des textes égyptiens susceptibles de nous venir en aide.

 

     Et bien évidemment, vous l'aurez-compris, la formule 157 extraite des "Textes des Sarcophages" que je vous ai d'emblée proposée.

     Qu'est-elle exactement et que nous apprend-elle ?

 

     Il s'agit d'un récit qui s'inscrit dans un ensemble de formules en rapport avec les "baous", entendez les premiers rois divinisés qui ont notamment régné sur les cités archaïques de Nekhen et de Pé, cette dernière ayant été offerte à Horus. 

 

     Ce mythe, que sa nature permet de qualifier d'étiologique, fait état d'une conversation entre Rê et Horus : blessé à l'oeil, celui-ci se confie au démiurge. De leur échange, il appert que deux animaux sont à l'origine du forfait : un oryx blanc et un porc noir.

     Au-delà de l'opposition chromatique - oserais-je ajouter : qui saute aux yeux ? - s'appuyant sur un réel jeu de mots dans la langue égyptienne, vous me permettrez de ne plus m'attarder sur l'oryx, estimant que lors de nos rencontres du 28 février et des 3 et 6 mars 2012, je vous ai à son sujet expliqué ce qu'il fallait en savoir, j'aimerais, évidemment dans le droit fil de nos préoccupations actuelles, insister plus particulièrement sur le porc. 

 

    Dans cette histoire, il figure un des avatars choisis par Seth, le dieu néfaste, pour combattre ses ennemis. Raison pour laquelle c'est sur le cochon que Rê décide de jeter l'opprobre aux fins de notamment assurer la guérison de l'oeil divin.

 

     Car sain, cet organe - que les textes nomment  "oeil-oudjat" et dont vous apercevez des représentations sur les sarcophages du Louvre ci-dessus -, symbolise non seulement la pleine intégrité physique du dieu mais également la cohésion du monde, de l'Égypte, pour être plus précis. Vous aurez aisément compris qu'a contrario, y attenter signifie donc mettre le pays en grand danger, c'est-à-dire favoriser le retour d'Isefet, ce chaos toujours craint.

 

     Il vous faut aussi savoir que dans la pensée égyptienne, les deux yeux d'Horus étaient assimilés à ces astres cardinaux que sont le soleil et la lune. De sorte qu'y attenter signifie aussi déstabiliser le cycle cosmologique de l'éternel mouvement des astres, à l'origine, ne l'oubliez jamais, du retour de la crue, du retour des saisons, du retour du temps des semailles puis de celui des récoltes ; bref, d'une certaine manière de l'éternel retour de ce qui, chaque année, assure la vie du pays et de ses habitants. 

 

     Important, dès lors, de vouloir repousser ceux qui s'en prennent à quelque partie du dieu que ce soit ; important, au sein du présent mythe, de tenir le porc noir - Seth, encore et toujours ! -, à l'écart de manière qu'il soit fermement hors d'état de nuire.

 

     Cette formule 157 des Textes des Sarcophages, eut-elle, à l'instar de bien de ses consoeurs, un quelconque précédent dans le corpus funéraire égyptien ?

 

     En d'autres termes, que nous révèlent sur ce mythe les Textes des Pyramides, à la fin du IIIème millénaire avant notre ère ?

 

     Une simple insinuation, en fait : selon Youri Volokhine, qui nous en propose sa traduction personnelle, p. 110, il n'y aurait que dans la seule pyramide de Pépi que l'on a repéré une allusion au geste méprisable du porc séthien vis-à-vis de l'oeil d'Horus (Pyr. § 1268, a-b) :  

 

     ... Puisse Horus ne pas venir (= contre le roi défunt) avec une mauvaise intention ! Ne lui ouvre pas tes bras, mais dis-lui : " Ton nom est Aveugle-du-porc ". 

 

(Comprenez : "Aveugle à cause du porc").

 

    Indépendamment du fait que les égyptologues ne s'accordent pas vraiment sur le sens précis à donner à cet extrait, considérez-le en tant que première occurrence du porc dans un récit mythologique. 

 

     Poursuivons notre enquête : cette formule 157 des Textes des Sarcophages, eut-elle, à l'instar de bien de ses consoeurs, un quelconque prolongement dans le corpus funéraire égyptien ? 

 

    Indéniablement ! Il suffit de vous souvenir de cet autre texte, présent dans ce qu'il est erronément convenu d'appeler le Livre des Morts et que les Égyptiens, bien plus "poétiques" que nous, nommaient le Livre pour sortir au jour, datant du Nouvel Empire cette fois et que je vous avais déjà donné à lire dans un article du 14 septembre 2009

 

... "Fais-moi voir ce qui est arrivé à ton oeil aujourd’hui !" Il le vit, et alors Rê dit à Horus : "Jette donc un regard sur ce porc noir !" Alors il le regarda et la blessure de son oeil devint très vive. Alors Horus dit à Rê : "Voilà que mon oeil est comme il fut lors de ce coup que Seth avait porté à mon oeil", et il perdit connaissance. Alors Rê dit à ces dieux qui le portaient sur son lit : "Qu’il reprenne ses sens !"


Il était arrivé en effet que Seth s’était transformé en porc noir, et il avait alors porté le coup brûlant qui était dans son oeil.


Alors Rê dit à ces dieux : "Abominez le porc à cause d’Horus ! Puisse-t-il donc reprendre ses sens !" Et c’est ainsi que le porc fut en abomination, à cause d’Horus, de la part des dieux de sa suite ; de plus, alors qu'Horus était (encore) dans son enfance, ses bêtes de sacrifices étaient ses taureaux, ses caprinés, ses porcs. ..."

 

     Mis à part que plus aucune mention ne soit faite de l'oryx blanc que nous avons croisé dans la Formule 157 des Textes des Sarcophages avec laquelle nous avons commencé ce matin notre introspection de la littérature funéraire égyptienne, toutes époques confondues, cet extrait traduit par l'égyptologue français Paul Barguet, p. 149 de l'ouvrage référencé ci-après en note infrapaginale, comme d'ailleurs tous ceux dont vous venez de prendre connaissance, n'indique strictement rien quant à la consommation de viande porcine.

 

    Abomination, aversion, rejet du porc, je vous le concède, mais ressortissant au seul domaine de la théologie. Accordez-moi que rien, qu'aucune notation pour ce qui concerne l'alimentation humaine n'y figure ! 

 

     Enfin, presque ... je n'ai en effet pas encore mentionné la Formule 158 des Textes des Sarcophages ou, plutôt, sa dernière ligne (toujours dans la traduction de Claude Carrier) :

 

     ... À ne pas dire en mangeant du porc.

 

     Je vous explique rapidement. Si, comme je l'ai précisé d'emblée tout à l'heure, la 157ème évoquait les rois divinisés de la ville archaïque de Pé, la 158ème maintenant se penche sur ceux de Nekhen. Et ici comme là, le texte de ces formules est censé être lu ou récité par un prêtre lors de rituels bien spécifiques ... sauf s'il mange du porc !

 

     En d'autres termes, seuls, dans la société égyptienne, les prêtres ritualistes faisaient l'objet d'une interdiction de consommation de viande porcine ... lors de leurs offices. 

     Ce qui, convenez-en, réduit à un extrêmement petit nombre ceux sur lesquels pèserait  l'interdiction d'ingérer du cochon !

 

     De sorte que je me dois donc, amis visiteurs, de poursuivre mon enquête sur ce prétendu interdit du porc que connaissent encore actuellement certains peuples ...

 

     Dès lors, il me sied dès à présent de vous donner rendez-vous le mardi 28 avril prochain pour qu'ensemble nous analysions les résultats de mes recherches à venir.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

BARBOTIN Christophe

Les statues égyptiennes du Nouvel Empire. Statues royales et divines, Paris, Éditions du Musée du Louvre/Éditions Khéops, 2007, Volume II, pp. 197-8.

 

 

 

BARGUET  Paul

 

Le Livre des Morts des anciens Égyptiens, Paris, Éditions du Cerf, 1967, Chapitre 112, pp. 148-50.

 

CARRIER  Claude

 

Textes des Sarcophages du Moyen Empire égyptien, Monaco, Éditions du Rocher, 2004,

Tome I, Formule 157, pp. 384-7 ; Formule 158, pp. 388-91.

 

 

VERNUS  Pascal

Sagesses de l'Égypte pharaonique, Paris, Editions Imprimerie nationale, 2001, p. 182.  

 

 

VOLOKHINE Youri

Le porc en Égypte ancienne. Mythes et histoire à l'origine des interdits alimentaires, Liège, Presses universitaires de Liège, 2014.

 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Etienne Rémy 21/04/2015 21:17

Bonsoir cher ami égyptophile!
Super article comme je les aime!
En grande forme Richard et surtout que tu nous gratifie de tes articles et ce même en congés!
Bien à toi et à mardi bien évidemment! :-)

Richard LEJEUNE 23/04/2015 10:42

Heureux que cela t'intéresse, cher Etienne !

Quant aux congés scolaires belges, ils se terminaient ce 19 avril ...

FAN 21/04/2015 17:41

Un certain nombre de papyri, désormais connus sous les appellations Papyrus Ebers, Hearst, Papyrus de Londres, de Berlin …, ont en fait été retrouvés citant quantité de remèdes, d’onguents, de décoctions ou de pansements dans lesquels entrait l’une ou l’autre partie du porc.

Le fiel du cochon servit à guérir certaines maladies des yeux ( Horus ) : une première moitié de ce fiel, mélangée à du miel, était destinée à farder le soir l’oeil du patient, et l’autre moitié, séchée et finement broyée, à être appliquée chaque matin.

Se servir de l’oeil de porc, animal séthien, pour soigner des infections oculaires pourrait nous paraître quelque peu contradictoire.

Mais en fait, cela relève de la notion de « réparation », étape essentielle, dans la conception égyptienne du mal, qui est à la base d’une amélioration : il y a récupération du mal dans un but apotropaïque.

Ici, l’oeil du porc est utilisé pour « réparer » l’ablation qu’il a subie dans le mythe d’Horus, le Bien, et de Seth, le Mal.

Le sacrifice d’un porc mâle et adulte, avait lieu lors de chaque année à la pleine lune du mois de Pachôn ou Pakhons ( ce mois correspond à mars-avril du 16 mars au 14 avril ).

Sur le Zodiaque egyptien figure un Sanglier ou Cochon Sauvage incarnant Seth :

Cher Richard, en lisant ces remèdes pour soigner l'oeil d'Horus (copier/coller) je me dois de penser que déjà, certains prêtres ont décidé que la viande de porc ne serait plus dans l'alimentation à cause d'Horus et Seth!! mais Mahomet n'était pas encore passé par là et Moïse et les 10 plaies d'Egypte n'étaient pas nées!! J'attends la suite de vos recherches subtiles!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 21/04/2015 19:07

Mais les prêtres n'ont rien décidé du tout, chère Fan !
Et les Égyptiens ont continué à consommer du porc !

Sans vouloir vous obliger, je pense qu'avant d'attendre la suite, vous devriez relire attentivement mes articles actuels en laissant de côté cet ancien de 2009 qui, dimanche, n'a servi qu'à dénoncer sur FB le plagiat dont je fus "victime" de la part de ce monsieur Alexandre NIsis ...

christiana 21/04/2015 11:03

Alors... La faute à Horus...ou pas...

C'est vrai, comme Alain, je suis impatiente de dénouer -peut-être?- cette énigme de la genèse de l'interdiction du porc. Toucher du doigt le début d'une proscription qui n'a fait que croître au fil du temps.

Richard LEJEUNE 21/04/2015 19:09

Christiana, je suis persuadé que ta patience portera ses fruits ...

Alain 21/04/2015 09:30

C’est passionnant cette histoire concernant la non consommation du porc, à l’origine uniquement par les prêtres dans le monde égyptien. Nous attendrons ta prochaine intervention qui résoudra peut-être cette énigme ancienne relative à ce sympathique animal.

Richard LEJEUNE 21/04/2015 19:11

Il est indéniable, Alain, que ma démonstration terminée, la question sera résolue ...
Le tout consiste à savoir quand je l'aurai terminée, cette enquête ...

Merci pour ta patience, mais aussi de trouver cela "passionnant" ...

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