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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 00:05

 

 

Dessin au pastel de Giuseppe ANGELELLI représentant Jean-François CHAMPOLLION en costume égyptien et avec barbe

Dessin au pastel de Giuseppe ANGELELLI représentant Jean-François CHAMPOLLION en costume égyptien et avec barbe

 

 

 

     Au risque de vous décevoir, amis visiteurs, ni en 2008 ni cette année, je n'ai prévu d'autres contributions personnelles sur ÉgyptoMusée qui vous rendraient compte des étapes du séjour de Jean-François Champollion en terre égyptienne.

 

     Le pays tant attendu, tant espéré, cette Égypte peuplant les rêves d'un gamin de 10 ans, les études d'un adolescent de 15, les premières publications d'un jeune homme de 20 avant les frénétiques recherches qui devaient déboucher sur la fabuleuse découverte du déchiffrement des écritures égyptiennes, à 32 ans ; cette rencontre avec les monuments antiques in situ qui assurément lui permettraient de vérifier, de corroborer - en avait-il vraiment besoin ? -, le bien-fondé de ses théories, je préfère vous la faire vivre avec des extraits écrits de sa main de ce voyage qu'il réalisa peu de temps avant sa mort prématurée : extraits qui relèvent soit de lettres adressées à ses proches, son frère essentiellement, enflammées le plus souvent, soit du journal de bord qu'il rédigea afin de consigner et le déroulement de son périple et les impressions qui furent siennes sur les sites qu'il visita. 

 

     Ce sera donc, à partir d'aujourd'hui, et au cours des prochaines semaines après les vacances de Toussaint que vous prendrez connaissance de cette ultime et passionnante période de sa courte vie grâce à ses propos qui, je pense, méritent qu'on s'y arrête tellement ils revêtent une importance cardinale à la fois par leur fond mais aussi par leur forme dans la mesure où y passe un souffle proche de ce romantisme historique qui tant me plaît chez Chateaubriand ...  

 

     Ne désirant nullement respecter un ordre chronologique, préférant avancer par coups de coeur personnels, je vous propose d'entamer cette série par sa découverte de Thèbes, dans une lettre qu'il adresse à son frère le 24 novembre 1828.

(Il avait débarqué en Egypte le 18 août précédent).

 




     (...) C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, me permit d'aborder enfin à Thèbes ! Ce nom était déjà bien grand dans ma pensée : il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde. Pendant quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille.

     Le premier jour, je visitai le palais de Kourna, les colosses du Memnonium et le prétendu tombeau d'Osymandyas, qui ne porte d'autres légendes que celles de Rhamsès le Grand et de deux de ses descendants. Le nom de ce palais est écrit sur toutes ses murailles; les Egyptiens l'appelaient Rhamesséion, comme ils nommaient Aménophion le Memnonium, et Mandouéion le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osymandias est un admirable colosse de Rhamsès le Grand.

     Le second jour fut tout entier passé à Médinet-Habou, étonnante réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'Antonin, d'Hadrien et des Ptolémées, un édifice de Nectanèbe, un autre de l'Éthiopien Taraca, un petit palais de Thoutmosis III (Moeris), enfin l'énorme et gigantesque palais de Rhamsès-Mériamoun, couvert de bas-reliefs historiques.

     Le troisième jour, j'allai visiter les vieux Rois thébains dans leurs tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne de Biban-el-Molouk. Là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur. C'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt pour l'histoire. J'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images de la reine sa mère et celle de sa femme, qu'on a religieusement respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un second, celui d'un roi thébain des plus anciennes époques, impudemment envahi par un roi de la XIXème dynastie , qui a fait recouvrir de stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour un de ses prédécesseurs. Il faut cependant rendre au flibustier la justice d'avoir fait creuser une seconde salle funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui de son ancêtre. 

     A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres appartiennent à des Rois des XVIIIèmeet XIXème ou XXème Dynasties : mais on n'y voit ni le tombeau de Sésostris ni celui de Meoris. Je ne te parle point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de ces grandes choses. Je mentionnerai seulement un petit temple de la déesse Hathor (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de Thoth près de Médinet-Habou, dédié par Ptolémée Évergète II et ses deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Ptolémée-Épiphane et Cléopâtre, Ptolémée-Philopator et Arsinoé, Ptolémée-Évergète et Bérénice, Ptolémée-Philadelphe et Arsinoé. Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches
 (...) Du reste, ce temple est d'un fort mauvais travail à cause de l'époque.

     Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord Louqsor, palais immense, précédé de deux obélisques de près de quatre-vingts pieds, d'un seul bloc de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de trente pieds de hauteur, car ils sont enfouis jusques à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand.
  (...)

     J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à Karnac. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j'étais entouré.  Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car de deux choses l'une, ou mes expressions ne rendraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, tranchons le mot - pour un fou.

     Il suffira d'ajouter, pour en finir, que nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens et qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Égyptiens ; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et nous en avons tout au plus cinq pieds huit pouces. L'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnac.
  

 

(...)

 



Jean-François CHAMPOLLION 

Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte 

 

Paris, Éditions Christian Bourgois, 1987

pp. 158-61

 

 

 

     Excellent congé de Toussaint à toutes et à tous et retrouvons-nous, voulez-vous, le mardi 10 novembre prochain, pour croiser à nouveau Jean-François Champollion sur l'antique terre des pharaons.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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commentaires

Carole 31/10/2015 17:34

Nous ne somme en effet que des Lilliputiens, mais nous l'oublions si souvent.

Richard LEJEUNE 07/11/2015 10:03

Et ce n'est malheureusement pas que dans le domaine de l'art que nous l'oublions si souvent, Carole !

Cendrine 30/10/2015 21:06

Le portrait est magnifique, le regard de Champollion puissant, inspiré. Il s'ancre entre la réalité et le monde des songes, ceux qui emportent les esprits aventureux vers des contrées qui s'explorent comme un trésor.
Ce voyage littéraire m'a profondément séduite, merci à vous Richard et merci à Champollion! Passez d'excellentes vacances, amicalement vôtre!
Cendrine

Richard LEJEUNE 07/11/2015 10:02

Et ce voyage littéraire n'en est qu'à ses débuts, chère Cendrine !
Maintenant que la semaine du congé belge de Toussaint se termine, je prévois d'autres "épisodes" dès mardi prochain.
En espérant qu'ils vous intéresseront autant que celui-ci ...

FAN 28/10/2015 18:45

Christian Jacq s'est pris de passion pour les pyramides après avoir étudié Champollion !!
Christian Jacq, né à Paris XVIIe le 28 avril 1947, est un écrivain de langue française vivant en Suisse. Outre sous son vrai nom, il a aussi écrit sous plusieurs pseudonymes : Christopher Carter, J. B. Livingstone et Célestin Valois.
Parallèlement à sa carrière d'universitaire en archéologie et égyptologie, Christian Jacq publie des romans historiques, dont le cadre se situe dans l'Égypte antique, mais aussi des romans policiers historiques et contemporains. Il a osé écrire quatre volumes sur Mozart Franc Maçon ! Bon congé de la Toussaint cher Richard Bisous Fan

Richard LEJEUNE 29/10/2015 15:17

Merci chère Fan.

Christiana 28/10/2015 12:56

D'accord pour les coups de cœur personnels, ça me convient parfaitement!
CHAMPOLLION en costume égyptien, ça a de la gueule! Omar Shariff n'a qu'à bien se tenir!
CHAMPOLLION avait-il toujours une barbe ou est-ce pour la pose?

Bon séjour parisien parmi les momies d'animaux.
A très bientôt.

Richard LEJEUNE 29/10/2015 15:16

Sur la majorité de ses représentations, il porte effectivement la barbe, Christiana, mais loin d'être aussi touffue que celle qu'il arbora lors de son séjour en Égypte. D'autres membres de cette expédition franco-toscane sont représentés tout aussi abondamment barbus ... Mode ou non entretien de la pilosité du visage ?

Richard LEJEUNE 28/10/2015 09:13

Il faut être vigilant, vous avez raison Jean-Pierre : mais je ne pense pas que l'armée égyptienne - qui, en février 2015, a déjà bombardé des positions de Daech en Libye - ait envie de se laisser ainsi dominer sans riposter ...

Jean-Pierre 27/10/2015 17:59

Il me parait urgent d'écraser les obscurantistes de Daech avant qu'ils ne poursuivent leur action imbécile de destruction des chefs-d'oeuvre de l'Antiquité Si l'on n'en fait pas plus pour les supprimer, ils finiront par envahir l'Egypte. La pire des catastrophe pour l'humanité !

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