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5 octobre 2015 1 05 /10 /octobre /2015 23:05

 

     Il est rare qu'il se produise une grande découverte sans que quelqu'un puisse prétendre, avec plus ou moins de raisons, l'avoir déjà entrevue. La découverte du radium par M. et Mme Curie aurait, dit-on, comme origine lointaine une remarque de M. Becquerel sur les sels d'urane... Il n'y a pas même une liaison de l'espèce entre les tentatives de Young et la découverte de Champollion (...) On ne saurait assez répéter que Young n'a pas réussi, avant Champollion, à lire, non pas deux lignes d'une inscription hiéroglyphique, mais pas un seul membre de phrase. Il n'a fait que deviner, avec un pourcentage de réussite plus élevé qu'on ne le trouve dans les tentatives antérieures.

 

 

 

 

 

Jean CAPART

dans Bulletin de l'Académie royale de Belgique, n° 5

1922

pp. 135-52 

 

 

 

 

 

     C'est dans une certaine ambiance de surexcitation intellectuelle générale - "existe-t-il ou pas une chambre funéraire dans laquelle reposerait une des épouses d'Akhénaton à l'arrière de l'hypogée de Toutânkhamon ? Et dans cette éventualité, serait-ce Nefertiti, Kya ou Meritaton ? -, que j'entamai avec vous la semaine dernière, amis visiteurs, l'évocation du difficile parcours que connut le jeune Jean-François Champollion pour faire admettre le bien-fondé de ses découvertes en matière de déchiffrement des écritures égyptiennes.

 

 

FIGEAC, GRENOBLE, PARIS : SE BATTRE POUR DES IDÉES ...  (Seconde Partie)

 

     Poursuivant les rééditions d'articles de septembre 2008 à Jean-François Champollion consacrés, tout en amendant certains passages, je souhaiterais ce matin aborder la relation de quelques-unes parmi les vilenies dont il fut régulièrement la cible.  


       Même si, dans un tout premier temps, ce Thomas Young que mentionne ci-avant l'égyptologue belge Jean Capart y alla d'une élégante et gratifiante métaphore qu'il rédigea probablement dans l'euphorie d'un instant : " le bruit peut bien courir qu'il a trouvé en Angleterre la clef qui a ouvert la porte et on dit souvent que le premier pas est le plus difficile, mais même s'il a emprunté une clef anglaise, la serrure était si effroyablement rouillée qu'aucun bras ordinaire n'aurait été assez fort pour la faire tourner ", c'est bien à lui que l'on doit les premiers coups bas portés au déchiffreur. Le savant anglais rédigea en effet, sous couvert d'anonymat dans un premier temps, un compte rendu dans lequel il ne mâchait pas ses mots : probablement avaient-ils été trempés dans le venin de l'aspic qui, paraît-il, tua Cléopâtre.


     Très vite, il osa plus : dans un pamphlet publié la même année 1823, lui qui persistait à vouloir lire le nom de la reine Arsinoé quand Champollion avait bien démontré par son système qu'il s'agissait en réalité du terme "autocrator", titre impérial en relation avec celui de César, Thomas Young s'appropria purement et simplement l'intégralité des conclusions auxquelles son "rival" français était arrivé, ne lui laissant - portion congrue de grand seigneur ! - que le "mérite" de les avoir développées.

     Mais il y eut aussi, et ce me semble peut-être encore plus grave, de vicieuses flèches, extrêmement, acérées, malsaines, décochées non pas de cette Grande-Bretagne qui n'était jamais que de l'autre côté du "Channel", mais de France.

 

     Ainsi Jomard.

 

FIGEAC, GRENOBLE, PARIS : SE BATTRE POUR DES IDÉES ...  (Seconde Partie)

 

     Edme-François Jomard (1777-1862), celui-là même qui avait remarquablement mené à bien l'édition de la monumentale Description de l'Egypte, le Jomard membre prestigieux de la non moins prestigieuse Académie des Inscriptions et Belles-Lettres marqua son mépris devant les résultats obtenus par son compatriote car, à ses yeux, seuls pouvaient prétendre à la connaissance ceux de ces savants dont Bonaparte s'était adjoint la présence lors de sa Campagne d'Égypte ! 

Non content de proférer de telles assertions, du plus haut ridicule, convenons-en, Jomard poussa l'ignominie jusqu'à persifler à propos des convictions politiques de Champollion. 

 

     Fort heureusement, et grâce à l'entregent d'un de ses protecteurs, le gentilhomme provençal Pierre-Louis Casimir de Blacas d'Aulps, que l'Histoire a retenu sous le nom de duc de Blacas, personnellement lié au roi Louis XVIII, le déchiffreur figeacois, notoirement républicain, bénéficia de l'élégante correction du souverain qui ne voulut point tenir compte de propos aussi mesquins, aussi abjects.


     Dans tous les milieux, toutefois, d'autres contempteurs veillaient, l'arme affûtée. Ainsi y eut-il les catholiques - les "éteignoirs" comme Champollion ne se privait pas de les nommer - avec, notamment Monseigneur de Frayssinous et un prélat, Raoul-Rochette, tout inquiets qu'ils étaient de ce que l'égyptologie naissante allait, si on l'accréditait, considérablement faire reculer la chronologie chrétienne admise par tous : il y aurait donc eu des hommes avant la naissance du Christ ? Balivernes, évidemment !

     Il fut dès lors patent que les assertions du petit provincial péchaient par manque de valeur scientifique !!! 

     Ainsi y eut-il aussi d'anciens condisciples aigris, qu'il avait côtoyés pendant ses études au Collège de France, en 1808-1809 : Saint-Martin, Letronne, Quatremère, devenus hellénisants pour la plupart, qui refusaient catégoriquement à l'Egypte de détrôner en un tournemain la jusqu'alors prépondérante suprématie de l'art grec.    

      En janvier 1830 encore, deux ans avant sa mort, Jean-François Champollion écrit à Ippolito Rosellini, égyptologue italien qui l'avait accompagné en terres pharaoniques lors de l'expédition franco-toscane :

     J'ai parcouru ici une partie des pamphlets dont la clique a bien voulu me régaler pendant mon absence; cela est dégoûtant et vous sentez qu'on ne répond à cela que par le mépris et en continuant son chemin sans faire cas de tous ces moustiques. Ma Grammaire paraîtra à la fin de cette année : c'est la préface indispensable de notre voyage. Elle ne convertira pas, au reste, ceux qui combattent mon système et déprécient mes travaux, parce que ces messieurs ne veulent point être convertis et sont tous de la mauvaise foi la plus inique. Mais tout cela est dans l'ordre. Je les connais, j'y crache dessus et je passe.  



     Toutefois, amis visiteurs, il me plaît d'ajouter que, lueur dans ce ciel français peuplé d'innombrables sycophantes qui s'ingéniaient à fondre sur lui tel un nuage de sauterelles sur les récoltes des rives du Nil, le 21 avril 1823, c'est avec une joie difficilement contenue qu'il s'était entendu dire, lors du discours d'ouverture de la première séance publique annuelle de la Société asiatique, à Paris, par le président d'honneur qui n'était autre que le duc Louis-Philippe d'Orléans en personne :

     La brillante découverte de l'alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l'a faite, mais pour la Nation. Elle doit s'enorgueillir qu'un Français ait commencé à pénétrer les mystères que les Anciens ne dévoilaient qu'à quelques adeptes bien éprouvés et à déchiffrer ces emblèmes dont tous les peuples modernes désespéraient de découvrir la signification.

     A la fin de cette mémorable séance, le nouveau ministre de la Guerre, le maréchal Suchet, s'avançant vers le savant lui lança, narquois et insidieusement accusateur : Les temps ont bien changé, mais j'espère que vous vous êtes réconcilié avec le nouvel état des choses.

     En un éclair, comprenant parfaitement la perfide allusion à ses choix politiques, Champollion dut entrevoir tout ce qu'ils étaient redevables, sa science et lui, à Napoléon. Mais dans un premier temps, la fuscine fut maniée par le vicomte François-René de Chateaubriand, un des deux vice-présidents de cette Société asiatique qui, s'adressant à Suchet, le perça d'un magistral : Celui qui voit le soleil se lever devant lui ne peut guère pleurer la nuit qui disparaît !

     Et le Figeacois d'enchaîner : Pourtant, Excellence, en ma qualité de vieil Egyptien, j'ai toujours la moitié de mon moi dans le passé  (...) Je veux dire que mon coeur, tant qu'il battra dans ma poitrine, à côté du soleil que je salue avec gratitude, verra toujours briller les étoiles de la nuit qui m'ont éclairé, chacune avec sa lumière bien à elle.


     Manifestement, de semblables hommages auraient dû quelque peu le dédommager de tant d'attaques, de tant de calomnies passées. Mais jusqu'à son décès en mars 1832 - et nous savons même, maintenant, que plusieurs de ses détracteurs ne déposèrent véritablement les armes que tout récemment -, Champollion eut à essuyer nombre de déconvenues, de coups fourrés, de refus de reconnaissance du travail qu'il avait acccompli.

     Des Anglais, bien sûr, Young en tête, je l'ai tout à l'heure mentionné. Quoi qu'il en soit, très vite, il faut le reconnaître, en septembre 1823 pour être précis, ce dernier annonce publiquement qu'il abandonne et ses invectives et ses recherches, estimant que Champollion en fait tant que désormais rien d'important ne peut plus lui échapper. Je considère donc mes études égyptiennes  comme terminées, conclut-il. 


     Malheureusement pour le philologue français, d'autres sujets de la perfide Albion dont Young s'était bien malgré lui fait le fourrier, ne baisseront pas la garde : savez-vous par exemple, amis visiteurs, qu'il y a encore un quart de siècle, j'ai lu, sur certains panneaux explicatifs du British Museum, que Thomas Young était toujours considéré comme le premier déchiffreur des hiéroglyphes ? 

     Pourtant, le grand John Gardner Wilkinson, unanimement considéré comme le père de l'égyptologie britannique avait écrit, au lendemain du décès du Figeacois, déjà :

     Personne ne peut apprécier mieux que moi l'inestimable talent de ce savant. Personne aussi ne saurait mesurer l'étendue de cette perte mieux que celui qui a été occupé si longtemps des mêmes études. Voici la fin des lumières que son savoir a pu jeter sur les hiéroglyphes. La torche est tombée à terre et personne n'est capable de la ramasser. Je crains beaucoup que sa mort ne soit le résultat des attaques peu généreuses qu'ont faites tant de personnes dernièrement en Italie, en Angleterre, en Allemagne et même en France, contre son système et sa réputation, mais j'espère que le monde sera assez juste pour lui accorder ce qui lui appartient. En effet, on ne saurait nier que l'étude des antiquités et de la langue égyptiennes ne doit ce qu'elle est qu'aux travaux de M. Champollion. 


     Justice lui est toutefois complètement rendue maintenant qu'une jeune génération d'égyptologues anglais a remis les pendules à l'heure. Big Ben sonne enfin correctement : Jean-François Champollion le Jeune est reconnu, de part et d'autre de la Manche, comme étant bien le "Père du Déchiffrement des Hiéroglyphes", comme étant bien celui qui rendit définitivement à l'Egypte la place qu'elle méritait dans les annales des civilisations antiques.

         En opposition à toute cette ambiance délétère qui dura tant et tant, il y eut fort heureusement chez les savants du monde entier, les vrais savants, une sincère et infrangible reconnaissance de ses mérites, de sa pugnacité, de son génie en fait ; une reconnaissance de sa prodigieuse découverte du déchiffrement de ces énigmatiques hiéroglyphes qui semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert, selon la belle formule de Chateaubriand dans l'hommage qu'il rend à Champollion dans l'ultime chapitre du livre quarante-quatrième qui clôt ses Mémoires d'Outre-Tombe (Lausanne, Éditions Rencontre, p. 629 de mon exemplaire de 1968) ; découverte qui allait ouvrir à l'Humanité tout entière, après quelque quinze siècles d'obscurité, la voie vers la lumière, la voie vers une incontestablement meilleure compréhension de l'histoire de cette civilisation qui, pendant trois millénaires, avait vécu et s'était grandiosement développée le long des rives du Nil et au-delà ...
 

 

 

Un homme est disparu, 

Son corps n'est plus que poussière,

(Et) tous ses proches des "partis-en-terre". 

Ce sont les écrits qui font qu'il est mentionné

Dans la bouche de celui qui profère un propos. 

 

 


Enseignement du Papyrus Chester Beatty IV

British Museum ESA 10684 

verso, colonne 2 

 

Traduit par Pascal VERNUS

dans Sagesses de l'Égypte pharaonique

 

Paris, Imprimerie nationale Éditions, 2001

p. 273.

 

 

 

(Andrews : 1993; Champollion : 1986, 476; et 1989; Goyon : 1989, 63-79; Hartleben : 1983, 193-268; Lacouture : 1988, 306-21; Vaillant : 1994, 71-5)


     Edme-François Jomard (1777-1862), celui-là même qui avait remarquablement mené à bien l'édition de la monumentale Description de l'Egypte, le Jomard membre prestigieux de la non moins prestigieuse Académie des Inscriptions et Belles-Lettres marqua non seulement son mépris devant les résultats obtenus par Champollion, car à ses yeux, seuls pouvaient prétendre à la connaissance ceux qui avaient fait partie de l'expédition de Bonaparte, mais poussa même l'ignominie jusqu'à la dénonciation politique. Fort heureusement, et grâce à l'entremise d'un de ses protecteurs, le gentilhomme provençal Pierre-Louis Casimir de Blacas d'Aulps, que l'Histoire retiendra sous le nom de duc de Blacas, personnellement lié à Louis XVIIIl, le déchiffreur bénéficia de l'élégante correction du souverain de ne point accréditer d'aussi éhontés mensonges.


     Mais dans tous les milieux, les contempteurs veillaient, l'arme affutée. Ainsi y eut-il les catholiques - les "éteignoirs" comme il aimait à les nommer - avec, notamment Monseigneur de Frayssinous et un prélat, Raoul-Rochette, tout inquiets qu'ils étaient de ce que l'égyptologie naissante allait considérablement faire reculer la chronologie chrétienne admise par tous : il y aurait donc eu des hommes avant la naissance du Christ ? Balivernes ! Il fut dès lors patent que les assertions du petit provincial péchaient par manque de valeur scientifique. 

     Ainsi y eut-il aussi d'anciens condisciples aigris, qu'il avait côtoyés pendant ses études au Collège de France, en 1808 - 1809 : Saint-Martin, Letronne, Quatremère ..., hellénisants pour la plupart qui refusaient catégoriquement à l'Egypte de détrôner en un tournemain la jusqu'alors prépondérante suprématie grecque.    

      En janvier 1830 encore, un peu moins de trois ans avant sa mort, Champollion  écrit à Ippolito Rosellini (1800-1843) qui l'avait accompagné en Egypte, lors de l'expédition franco-toscane les deux années précédentes :

     J'ai parcouru ici une partie des pamphlets dont la clique a bien voulu me régaler pendant mon absence; cela est dégoûtant et vous sentez qu'on ne répond à cela que par le mépris et en continuant son chemin sans faire cas de tous ces moustiques. Ma Grammaire paraîtra à la fin de cette année : c'est la préface indispensable de notre voyage. Elle ne convertira pas, au reste, ceux qui combattent mon système et déprécient mes travaux, parce que ces messieurs ne veulent point être convertis et sont tous de la mauvaise foi la plus inique. Mais tout cela est dans l'ordre. Je les connais, j'y crache dessus et je passe.  

     Toutefois, il me plaît aussi d'ajouter que, lueur dans ce ciel français peuplé d'innombrables sycophantes qui avaient pris l'habitude de fondre sur lui tel un nuage de sauterelles sur les récoltes des rives du Nil, le 21 avril 1823, c'est avec une joie difficilement contenue qu'il s'était entendu dire, lors du discours d'ouverture de la première séance publique annuelle de la Société asiatique, à Paris, par le président d'honneur qui n'était autre que le duc Louis-Philippe d'Orléans en personne :

     La brillante découverte de l'alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l'a faite, mais pour la Nation. Elle doit s'enorgueillir qu'un Français ait commencé à pénétrer les mystères que les Anciens ne dévoilaient qu'à quelques adeptes bien éprouvés et à déchiffrer ces emblèmes dont tous les peuples modernes désespéraient de découvrir la signification.

     A la fin de cette mémorable séance, le nouveau ministre de la Guerre, le maréchal Suchet, s'avançant vers Champollion lui lança, narquois et quelque peu accusateur : Les temps ont bien changé, mais j'espère que vous vous êtes réconcilié avec le nouvel état des choses.

     En un éclair, comprenant parfaitement la perfide allusion, Champollion dut entrevoir tout ce qu'ils étaient redevables, sa science et lui, à Napoléon. Mais dans un premier temps, la fuscine fut maniée par le vicomte de Chateaubriand, ancien Ambassdeur à Londres, qui, s'adressant à Suchet, le perça d'un magistral : Celui qui voit le soleil se lever devant lui ne peut guère pleurer la nuit qui disparaît !

     Et le Figeacois d'enchaîner : Pourtant, Excellence, en ma qualité de vieil Egyptien, j'ai toujours la moitié de mon moi dans le passé  (...) Je veux dire que mon coeur, tant qu'il battra dans ma poitrine, à côté du soleil que je salue avec gratitude, verra toujours briller les étoiles de la nuit qui m'ont éclairé, chacune avec sa lumière bien à elle.


     Manifestement, de semblables hommages auraient dû quelque peu le dédommager de tant d'attaques, de tant de calomnies passées. Mais jusqu'à son décès fin 1832 - et nous savons même, maintenant, que plusieurs de ses détracteurs ne déposèrent véritablement les armes que tout récemment -, Champollion eut à essuyer nombre de déconvenues, de refus de reconnaissance.

     Des Anglais, bien sûr, Young en tête, j'ai déjà eu l'occasion de le mentionner. Mais très vite, il faut bien le reconnaître, en septembre 1823 pour être précis, ce dernier annonce publiquement qu'il abandonne et ses invectives et ses recherches, estimant queChampollion en fait tant que désormais rien d'important ne peut plus lui échapper. Je considère donc mes études égyptiennes  comme terminées, conclut-il. 

     Malheureusement pour le philologue français, d'autres sujets de la perfide Albion dont Thomas Young s'était, bien malgré lui, fait le fourrier, ne baisseront pas la garde : savez-vous par exemple, ami lecteur, qu'il y a encore une vingtaine d'années, j'ai lu, sur certains panneaux explicatifs du British Museum, que Young était toujours considéré comme le premier déchiffreur ? 

     Et pourtant, le grand John Gardner Wilkinson, unanimement considéré comme le père de l'égyptologie britannique avait écrit, au lendemain du décès de Champollion, déjà :

     Personne ne peut apprécier mieux que moi l'inestimable talent de ce savant. Personne aussi ne saurait mesurer l'étendue de cette perte mieux que celui qui a été occupé si longtemps des mêmes études. Voici la fin des lumières que son savoir a pu jeter sur les hiéroglyphes. La torche est tombée à terre et personne n'est capable de la ramasser. Je crains beaucoup que sa mort ne soit le résultat des attaques peu généreuses qu'ont faites tant de personnes dernièrement en Italie, en Angleterre, en Allemagne et même en France, contre son système et sa réputation, mais j'espère que le monde sera assez juste pour lui accorder ce qui lui appartient. En effet, on ne saurait nier que l'étude des antiquités et de la langue égyptiennes ne doit ce qu'elle est qu'aux travaux de M. Champollion. 

     Justice lui est toutefois complètement rendue maintenant qu'une jeune génération d'égyptologues anglais a remis les pendules à l'heure. Big Ben sonne enfin correctement : Jean-François Champollion le Jeune est reconnu, de part et d'autre de la Manche, comme étant bien le "Père du Déchiffrement des Hiéroglyphes", comme étant bien celui qui rendit définitivement à l'Egypte la place qu'elle méritait dans les annales des civilisations antiques.

         En opposition à toute cette ambiance délétère, il y eut fort heureusement chez les savants du monde entier, les vrais savants, une sincère et infrangible reconnaissance de ses mérites, de sa pugnacité, de son génie en fait; une reconnaissance de sa prodigieuse découverte du déchiffrement de ces énigmatiques hiéroglyphes qui semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert, selon la formule de Chateaubriand à l'extrême fin de ses Mémoires d'Outre-Tombe; découverte qui allait ouvrir à l'Humanité tout entière, après quelque quinze siècles d'obscurité, la voie vers la lumière, la voie vers une incontestablement meilleure compréhension de la civilisation qui, pendant trois millénaires, avait vécu et s'était grandiosement développée sur les rives du Nil.


     Un homme disparaît, son cadavre est dans le sol.
     Tous ses contemporains ont quitté la terre.
     Mais l'écrit placera son souvenir dans la bouche 
     De celui qui le transmettra à une autre bouche. 


(Texte du Nouvel Empire relevé sur le Papyrus Chester Beatty IV)

 

(Andrews : 1993; Champollion : 1986, 476; et 1989; Goyon : 1989, 63-79; Hartleben : 1983, 193-268; Lacouture : 1988, 308-21; Vaillant : 1994, 71-5)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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commentaires

Cendrine 13/10/2015 20:03

Le monde des intellectuels est aussi constitué de fâcheux et de faquins, d'envieux compulsifs et de jaloux maladifs. C'est le propre de certains, égratigner, blesser, discourir avec aigreur, cracher son venin pour se placer... Heureusement, l'héritage intellectuel et artistique de Champollion a pu révéler son éclat. Je lis vos textes avec plaisir, merci à vous et bonne soirée. Bises amicales. Cendrine

Richard LEJEUNE 14/10/2015 08:45

Tous les milieux humains en sont affectés, malheureusement. Et ces accès de jalousie imbécile ne sont pas prêts de disparaître dans la civilisation qui est nôtre.
Civilisation ? J'ai dit "civilisation" ?

FAN 11/10/2015 18:52

Cet été, j'ai enfin lu "sous le regard des dieux" de Christiane Noblecourt et j'ai appris quelque peu comment on travaille pour le LOUVRE!! Dès que je peux, je récidive avec elle pour d'autres aventures pharaoniques!! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 11/10/2015 20:28

Vous avez certes raison, chère Fan, mais ne vous contentez pas de Ch. Desroches Noblecourt : poursuivez vos rencontres et découvrez d'autres grands égyptologues quand ils évoquent leur parcours.
Je n'ai qu'un mot : PASSIONNANT !!

Jean-Pierre 08/10/2015 17:33

Si l'on est en dehors du monde scientifique, on croit volontiers qu'il n'est constitué que de gens à la droiture irréprochable, ce n'est malheureusement pas le cas. Tous les milieux, toutes les professions, même les plus prestigieuses, abritent des individus peu recommandables !

Richard LEJEUNE 09/10/2015 07:20

Eh oui, Jean-Pierre, la nature humaine est ainsi faite que le "bouge-toi de là que je m'y mette" sévit depuis la nuit des temps ...

Christiana 07/10/2015 16:54

Ainsi la lumière fut et la vérité triompha!

Richard LEJEUNE 08/10/2015 09:30

Certes, Christiana, mais il fallut approximativement un siècle et demi pour que, de part et d'autre de la Manche, tout le monde en convienne ...

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