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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 00:02

De l'île de Philae, le 8 décembre 1828



     Nous voici, mon bien cher ami, depuis le 5 au soir, dans l'île sainte d'Osiris, à la frontière extrême de l'Égypte et au milieu des noirs Éthiopiens, comme eût dit un brave Romain de la garnison de Syène, faisant une partie de chasse aux environs des cataractes.

(...)

    A Syène, nous avons évacué nos maâsch, et fait transporter tout notre bagage dans l'île de Philae, à dos de chameau. Pour moi, le 5 au soir, j'enfourchai un âne et, soutenu par un hercule arabe, car j'avais une douleur de rhumatisme au pied gauche, je me suis rendu à Philae en traversant toutes les carrières de granit rose, hérissées d'inscriptions hiéroglyphiques des anciens Pharaons. Incapable de marcher, et après avoir traversé le Nil en barque pour aborder dans l'île sainte, quatre hommes, soutenus par six autres, car la pente est presque à pic, me prirent sur leurs épaules et me hissèrent jusques auprès du petit temple à jour, où l'on m'avait préparé une chambre dans de vieilles constructions romaines, assez semblable à une prison, mais fort saine et à couvert des mauvais vents.

 

     Le 6 au matin, soutenu par mes domestiques, Mohamed le Barabra et Soliman l'Arabe, j'allai visiter péniblement le grand temple. Au retour, je me couchai et je ne me suis pas encore relevé, vu que ma goutte de Paris a jugé à propos de se porter à la première cataracte et de me traquer au passage ; elle est fort benoîte du reste, et j'en serai quitte demain ou après.

(...)   

Philae  (Wikipedia - © Ivan Marcialis)

Philae (Wikipedia - © Ivan Marcialis)

Ouady-Halfa, 2ème cataracte, 1er janvier 1829

 

     Ma dernière lettre était de Philae. Je ne pouvais être longtemps malade dans l'île sainte d'Isis et d'Osiris : la goutte me quitta en peu de jours, et je pus commencer l'exploitation des monuments. Tout y est moderne, c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit temple d'Hathor et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanébo I ; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple, commencée par Philadelphe, continuée sous Evergète I et Epiphane, terminée par Evergète II et Philometor, est digne en tout de cette époque de décadence : les portions d'édifice construits et décorés sous les Romains sont du dernier mauvais goût, et, quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts d'inscriptions historiques du temps des pharaons.


 

 

Jean-François  CHAMPOLLION

Lettre à son frère

 

 dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Égypte

Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987

pp. 165-73 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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commentaires

FAN 26/11/2015 17:25

Cher Richard, merci pour ce post qui m'a conduit, évidemment à en savoir plus sur Champollion et sa grosse fatigue lors de ses crises de gouttes!!J'ai un ami médecin qui est dans la même chorale que moi et deux fois par an, lui aussi se plaint de cette maladie (les cordonniers les plus mal chaussés)!!J'ai appris aussi que Champollion issu d'une famille de lettrés, s'est fait seconder, voir aider souvent par son frère aîné plus érudit que lui!! je comprends mieux désormais sa manière de décrire "le petit peuple"!! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 27/11/2015 08:30

Que ce soit celle de Hermine Hartleben ou celle de Jean Lacouture, pour ne citer que deux exemples en français parmi tant d'autres contributions dans le monde de l'égyptologie, aucune biographie dédiée à Jean-François Champollion, que ce soit en librairie ou au sein d'interventions sur le Net, ne passe sous silence l'influence prépondérante qu'eut son frère, Jacques-Joseph Champollion-Figeac sur sa vie, ses écrits et la publication de certains d'entre eux après son décès.
Ce n'est véritablement un secret pour personne.

Ceci posé, je ne comprends pas bien le rapport que vous établissez, chère Fan, entre ce fait indiscutable et sa manière de "décrire le petit peuple", comme vous l'avancez ici.

Christiana 25/11/2015 11:33

Merci pour toutes ces précisions, c'est intéressant. Le cas de goutte très connu est évidemment Louis XIV et son médecin qui lui recommandait de boire du Bourgogne :-)
Pour la dernière phrase "tout y est moderne, c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine", j'avais compris et je me souvenais de l'article précédent sur Denderah mais elle m'a fait sourire.

FAN 27/11/2015 10:43

Cher Richard, c'est juste que par son éducation forgé par son frère et des enseignants de "haute érudition" et avec sa faculté de vite et bien assimiler ce qu'il apprenait, il a pris la "grosse tête" comme l'on dit désormais et je le ressens dans ses écrits! C'est mon avis et je le partage! Il n'empêche pas que je l'ai toujours admiré pour son parcours et sa réussite! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 25/11/2015 11:46

Tu as maintenant compris, Christiana, la raison pour laquelle je me soigne le plus souvent au Bourgogne, mais en ne me contentant pas d'un simple goutte à goutte !!!

Christiana 24/11/2015 17:39

Quelle jolie photo qui inspire le calme et la sérénité... On a bien envie de s'y promener en ces temps agités!
Est-ce qu'il confond une douleur de rhumatisme au pied gauche avec la goutte? Ce n'est pourtant pas la même maladie. Est-ce que la médecine de l'époque ne faisait pas la différence? La goutte vient souvent d'une alimentation trop riche en purines; C'était une maladie inconnue des pauvres.
"Tout y est moderne, c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine" c'est amusant!

Richard LEJEUNE 24/11/2015 21:39

Comme je te l'ai promis dans ma réponse de 18,20 H., Christiana, j'ai interrogé mon ami le docteur Richard-Alain Jean. Et, très rapidement, voici ce qu'il m'a répondu. Je t'en souhaite une excellente lecture.

Amitiés, Richard



Envois successifs de R.-A. JEAN :



Richard-Alain Jean 24 novembre 19:39

La goutte et les rhumatismes appartenaient bien au même groupe nosologique. L’enseignement est resté assez trouble à ce sujet. En effet, même après Baillou (1538-1616), la pathologie douloureuse articulaire (rhumatisme) se détache mal par exemple de la podagre (goutte du pied). La différentiation, avec la découverte de l’acide urique dans l’urine (Scheele, 1776), va progresser avec l’étude chimique de cette maladie, mais elle ne trouvera sa conclusion qu’avec Garrod en 1848 (avec les dépôts uratiques prouvés par le procédé du fil). Pourtant le RAA (Rhumatisme Articulaire Aigue) commence à s’individualisé au XVIIIe (avec Rivière, 1653 ; Sydenham, 1685 ; Boerhaave, 1722 … et surtout Cullen en 1776 qui met en évidence les différences cliniques entre la goutte et « les rhumatismes chroniques » et « le rhumatisme musculaire »). Puis il sera vraiment bien distingué par Bouillaud en 1835. Pour les rhumatisme chroniques, malgré plusieurs opinions (s’étendant de Sydenham en 1685, à Cullen en 1776) il faut attendre les unanimités de Broca et Virchow (1850) pour leurs clivages scientifiques. Les dates efficaces sont donc postérieures à cet écrit de Champollion à Philae (1828).

Richard-Alain Jean



Richard-Alain Jean 24 novembre 20:20

Ceci dit, l’illustre personnage savait bien, lui, reconnaître sa maladie, car l’accès goutteux débute brusquement, souvent la nuit et il touche électivement la métatarsophalangienne du gros orteil. Il pouvait constater les signes physiques : œdème local, rougeur vive, mauve pivoine de la peau, peau lisse, sèche, pelure d'oignon, vasodilatation des veines de voisinage. Les signes généraux habituels correspondent à une fièvre à 38° ou plus, de l’insomnie, à un malaise général. Habituellement au début le sujet fait 1 à 2 accès par an puis, en l’absence de traitement, les crises se rapprochent et sont prévisibles de même que leurs durées comme le fait remarquer le savant.

Richard-Alain Jean



Richard-Alain Jean 24 novembre 20:23

Voilà ce que je peux te dire pour ce soir.

Richard-Alain Jean



Richard-Alain Jean 24 novembre 20:23

Bien amicalement.

Richard LEJEUNE 24/11/2015 18:20

Là, c'est la colle, Christiana !

Je n'ai aucune idée des connaissances précises de la médecine en ce début de 19ème siècle !

Mais il est un fait que Champollion emploie parfois l'un, parfois l'autre terme ...

Je vais me renseigner auprès du docteur Richard-Alain Jean ... que tu as déjà croisé sur mon blog.

Oui, la dernière phrase de Champollion pourrait en effet prêter à sourire mais tu as évidemment compris qu'il évaluait les reliefs de ces temples gréco-romains - et ce fut le cas pendant tout son séjour : rappelle-toi, tu as déjà lu semblable "rejet" la semaine dernière avec son appréciation de Denderah ! -, à l'aune de l'art égyptien de l'époque pharaonique. Et je préciserais même : de l'éblouissante 18ème dynastie,

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