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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 00:02

    Je vous propose ce matin, amis visiteurs, la suite de la lettre que je vous avais donnée à lire la semaine dernière dans laquelle Jean-François Champollion, s'adressant à son frère le 1er janvier 1829 depuis Ouady-Halfa, s'exprimait à propos de Philae.

 

 



Ouady-Halfa, 2ème cataracte, 1er janvier 1829

     (...) Enfin, le 26 [décembre 1828], à neuf heures du matin, je débarquai à Ibsamboul [Abou Simbel], où nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. 

 

 

Abou Simbel - Vue des deux temples ramessides (Wikipedia © Schaengel)

Abou Simbel - Vue des deux temples ramessides (Wikipedia © Schaengel)

 

     Il y a deux temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La plus petite de ces excavations est un temple d'Hathor, dédié par la reine Nofrétari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, l'autre ses filles, avec leurs noms et titres. 

 

 

Abou Simbel - Temple d'Hathor - (Wikipedia © Remih)

Abou Simbel - Temple d'Hathor - (Wikipedia © Remih)

 

     Ces colosses sont d'une excellente sculpture, et j'en veux mortellement à Gau (*) d'avoir donné à leur stature si svelte et d'un galbe si élégant la tournure de lourds magots et d'épaisses cuisinières, dans la vue qu'il a publiée du second temple d'Ibsamboul.

     Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait dessiner les plus intéressants.



     Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie : c'est une merveille qui serait une fort belle chose même à Thèbes. 

 

 

Abou Simbel - Temple de Ramsès II (Wikipedia © Remih)

Abou Simbel - Temple de Ramsès II (Wikipedia © Remih)

 

     Le travail que cette excavation a coûté effraie l'imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante et un pieds de hauteur. Tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le Grand ; leurs faces sont portraits, et ressemblent parfaitement aux figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs. C'est un ouvrage digne de toute admiration. 

     Telle est l'entrée ; l'intérieur en est tout à fait digne, mais c'est une rude entreprise que de le visiter. A notre arrivée, les sables et les Nubiens qui ont soin de les pousser, avaient fermé l'entrée.  Nous la fîmes déblayer afin d'assurer le mieux possible le petit passage qu'on avait pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la coulée de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de tout engloutir. 

     Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat ventre à la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins vingt-cinq pieds de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à cinquante-deux degrés : nous parcourûmes cette étonnante excavation, Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la main. 

     La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant encore Rhamsès le Grand. Sur les parois de cette vaste salle règne une file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du Pharaon en Afrique ; un bas-relief surtout, représentant son char de triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de grandeur naturelle, offre une composition de grande beauté et du plus grand effet.

     Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très bon travail. Ce groupe, représentant Amon-Ra, Rê, Ptah et Rhamsès le Grand assis au milieu d'eux, n'a été bien dessiné par personne. Le dessin de Gau est ridicule à côté de l'original.

     Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un bernous de laine, et mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la lumière ; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure pour laisser passer la grande transpiration.

 

    Je regagnai ensuite ma barque, où je suai encore pendant une heure ou deux. Cette visite expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux jointures ; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne : mais le résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes.

 

    Je compare la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut amplement nous en tenir lieu.

 

    Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin.

 

 


 

 

Jean-François CHAMPOLLION

Lettre à son frère

 

dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Égypte

Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987,

pp. 175-8


 

 

 

 

    
(*) François-Chrétien GAU (1790-1853) était une architecte allemand, naturalisé français qui sillonna l'Egypte et la Nubie en 1819 et leur consacra une série de dessins que l'on peut considérer comme la suite logique de la grande "Description de l'Egypte" rapportée par les savants et artistes qui avaient accompagné là le général Bonaparte, 20 ans plus tôt.

     Vous aurez compris que Champollion n'appréciait pas vraiment ceux de ses dessins qui représentaient les reliefs d'Abou Simbel.  

     Pour la "petite histoire", permettez-moi d'ajouter qu'à Paris, en tant qu'architecte, on doit à F.-C. Gau la basilique Sainte-Clotilde mais aussi, rue de la Roquette, la prison pour hommes, maintenant disparue et appelée "La Grande Roquette", construite en 1836 dans le dessein d'héberger les condamnés à mort ou au bagne.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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commentaires

Christiana 04/12/2015 17:35

"J'endossai deux gilets de flanelle, un bernous de laine, et mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la lumière"... Nous avons tendance à faire le contraire et porter un vêtement minimaliste en coton; je pense qu'il a sûrement raison et était conseillé par l'expérience des indigènes.

Richard LEJEUNE 05/12/2015 09:06

Probablement fut-il conseillé, oui Christiana, car ce n'eût pas été prudent de sortir d'une fournaise dans laquelle, comme il l'indique, il est resté confiné deux heures et demie dans une atmosphère avoisinant les 52 degrés sans prendre quelques précautions d'usage avant de se retrouver à l'air libre, même protégé par les jambes d'une des statues colossales de Ramsès II d'un vent du nord qui apparemment soufflait ce 26 décembre-là ...

FAN 03/12/2015 16:47

Cher Richard, j'ai quelque peu fait des recherches valables et je crois que le site le mieux adapté aux pharaons noirs, est www.kerma.ch ! Je pense que les découvertes archéologiques en 2003, par l'archéologue Charles Bonnet (7 statues de pharaons noirs). Aujourd'hui, à Kerma, c'est un royaume antique noir qu'il met au jour. (LE POINT Afrique) Bisous Fan

Richard LEJEUNE 03/12/2015 16:59

Excellente référence effectivement, chère Fan, que l'égyptologue suisse Charles Bonnet et ses travaux de recherche au niveau de Kerma ...

FAN 02/12/2015 17:39

Un site gigantesque que la curiosité de Champollion fut satisfaite!! Je suis toujours intriguée par les "pharaons noirs" de la Nubie!! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 03/12/2015 09:19

Les termes de cette lettre me le donnent à penser, Fan : ce n'est pas que de la satisfaction qu'il ressentit sur le site d'Abou Simbel mais l'immense plaisir esthétique que ces temples lui procuraient

Quant aux pharaons noirs, ne les avions-nous pas déjà tous deux évoqués ? Avez-vous depuis trouvé de la documentation les concernant ?

philae 02/12/2015 12:38

que de bons souvenirs !

Richard LEJEUNE 03/12/2015 09:15

Heureux que les propos de Champollion aient ainsi pu les raviver

Jean-Pierre 01/12/2015 15:14

Abou Simbel a été sauvé des eaux mais pas son site. Champollion serait probablement horrifié par sa transplantation...

Richard LEJEUNE 03/12/2015 09:15

Je ne sais pas, Jean-Pierre : il fut tellement dithyrambique à propos de la beauté de ces deux temples qu'il eût probablement été malheureux d'apprendre qu'ils pourraient disparaître sous les eaux, partant, heureux de constater que l'on ait pu ainsi les sauver en les remontant à l'identique dans cette colline artificielle
Prouesse technique d'envergure, s'il en est !

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