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15 décembre 2015 2 15 /12 /décembre /2015 00:01

 

     (...) Ces mêmes principes s'appliquent à l'art : expression d'idées et de sentiments, il doit s'accorder avec le milieu ambiant. Un art n'est mauvais que s'il est mécanique, s'il abandonne la recherche de toute expression et se réduit à la simple copie d'un style ou de motifs étrangers aux conditions du moment et du milieu. Il ne faut donc mépriser que les époques qui se bornent à imiter ce que d'autres ont produit.

 

 

     Il y a peu, sur son excellente page Facebook, Marc Chartier remettait à l'honneur un extrait de l'ouvrage "Arts et métiers de l'Égypte ancienne", de l'égyptologue W.F. Flinders Petrie, "père-fondateur" de l'égyptologie britannique, dans la traduction qu'en avait publiée son homologue Jean Capart, alors Professeur à l'Université de Liège, "père-fondateur" de l'égyptologie belge, auquel j'eus le plaisir, ici sur ÉgyptoMusée, souvenez-vous amis visiteurs, de très souvent faire référence.

     C'est dans le premier chapitre de ce livre que j'ai relevé aux pages 9 et 10 de mon édition de 1925 parue chez Vromant & Co, à Bruxelles, cette notion d'importance que j'ai choisie ce matin en guise d'exergue.

     Vous allez très vite en comprendre la raison.

 

     Aux fins d'apposer un point final à la série de lettres adressées d'Égypte par Jean-François Champollion le Jeune à son frère ou à d'autres personnes de son entourage, ou d'extraits du journal qu'il tint durant le séjour qu'il y fit entre 1828 et 1830, dont je viens ces dernières semaines de vous proposer la lecture, je voudrais aujourd'hui, pour mon ultime intervention égyptologique avant de prendre congé de vous pendant les vacances d'hiver qui, en Belgique, commencent ce samedi 19 décembre, vous soumettre le début d'un rapport circonstancié de ses activités au "Museo Egizio" de Turin qu'en août 1824 il destina au Duc de Blacas, son protecteur.

     Ce document me semble primordial pour clôturer l'ensemble des articles au déchiffreur figeacois consacrés dans la mesure où il constitue un remarquable plaidoyer en faveur de l'art égyptien, certes, mais aussi un implacable réquisitoire contre tous ceux qui, à l'époque, prônaient l'hégémonie totale de l'art grec sur celui de l'antique Kemet.
 

     Puissiez-vous, à la lumière de ces propos, mieux appréhender certaines des descriptions que vous avez rencontrées pour rendre compte des reliefs de temples ptolémaïques qu'il visita en Haute-Égypte, tels que Denderah ou Philae ...



     Monsieur le Duc,

     La protection éclairée dont le Roi a honoré les études égyptiennes et mes constants efforts à les rendre fructueuses pour l'histoire, a imposé de nouveaux devoirs à mon zèle, et l'a soutenu aussi dans la perquisition persévérante des notions positives que l'examen des monuments peut encore permettre de recueillir, afin de recomposer, s'il est possible, le tableau des hommes, des opinions et des événements contemporains de la primitive civilisation.

     Vous avez partagé, Monsieur le Duc, et ces vues élevées et l'intérêt tout particulier qui s'attache à de telles recherches. Familiarisé avec les plus belles productions des arts de la Grèce et de Rome, vous avez accueilli, avec un égal empressement, celles du peuple illustre qui les devança dans toutes les épreuves de l'organisation sociale, qui les dota de sa propre expérience dans toutes les institutions civiles, religieuses et politiques, et qui, s'organisant comme pour lui seul, laissa néanmoins de grands exemples à tous les autres.


     (...) Je vous devais, Monsieur le Duc, le premier hommage de l'exposé des recherches dont ce musée m'a fourni la précieuse occasion ; veuillez me permettre de vous l'offrir dans une suite de Lettres dont le sujet doit embrasser les divers genres de monuments.  

    
 (...) L'histoire de l'art en Egypte était inséparable de celle de ses rois ; les mêmes monuments témoignent à la fois pour l'une et pour l'autre. (...) C'est seulement dans le Musée Royal de Turin, au milieu de cette masse de débris si variés d'une vieille civilisation, que l'histoire de l'art égyptien m'a semblé rester encore entièrement à faire. Ici tout montre que l'on s'est trop hâté d'en juger les procédés, d'en déterminer les moyens, et surtout d'en assigner les limites.

     La théorie créée par Winckelmann (1) , et professée de nos jours d'après l'unique autorité du maître, n'a été fondée que sur la vue d'une très petite série de monuments réunis par le hasard, sans choix comme sans distinction, dans les musées de l'Italie, dont on s'est empressé de peser les mérites avant d'en connaître  ni le sujet, ni l'époque, ni la destination primitive. 

     (...) L'ensemble des statues provenant de la collection Drovetti prouve surtout, contre l'opinion générale, que les artistes égyptiens ne furent point tenus d'imiter servilement un petit nombre de types primitifs en donnant aux personnages qu'ils devaient représenter, soit dieux, soit simples mortels, cette figure de convention, et toujours la même, dont il a plu à un examen superficiel de supposer l'existence obligée.

     (...) Mais si, dégagés de toute prévention trop exclusive en faveur de l'art grec, nous mettons à l'épreuve les préceptes de Winckelmann par un examen impartial des têtes de ces mêmes statues si semblables d'ailleurs par leur posenous resterons frappés de l'extrême variété des physionomies (...) soit dans la coupe de l'ensemble, soit dans les formes de détail. On chercherait vainement à retrouver parmi elles ce prétendu type obligé, sur lequel les sculpteurs égyptiens devaient, dit-on, et conformément aux lois, modeler tous leurs ouvrages.

     Toutefois, la plupart de ces têtes présentent entre elles, quant à la disposition générale des traits, une certaine analogie, cette sorte d'air de famille que l'on verra également empreint dans les ouvrages de tout autre peuple comparés entre eux. Ce n'est pas là non plus l'effet de l'adoption définitive d'un type convenu : cette ressemblance dans l'ensemble des têtes provient de ce qu'en Egypte comme ailleurs, les artistes s'efforçant d'imiter les formes qu'ils avaient perpétuellement sous les yeux, les têtes de leurs statues durent porter les traits caractéristiques de la race égyptienne ; (...) d'où il résulte que l'on a dû porter des arrêts contraires à la raison comme à l'équité, toutes les fois que l'on a voulu juger l'art égyptien en prenant pour terme d'appréciation ou de parallèle l'art des Grecs, c'est-à-dire celui d'un peuple totalement étranger à l'Egypte. Si l'on s'étonne enfin de ne point remarquer dans les statues égyptiennes, ces formes gracieuses ou sublimes que le ciseau des Grecs sut imprimer au marbre le plus précieux comme à la matière la plus commune, c'est qu'on oublie sans cesse que les Egyptiens cherchèrent à copier la nature telle que leur pays la leur montrait, tandis que les Grecs tendirent et parvinrent à l'embellir et à la modifier d'après un style idéal que leur génie sut inventer. (...) Ainsi les têtes humaines de la collection Drovetti sont en général d'une très bonne exécution, et plusieurs d'entre elles d'un style grandiose, plein d'expression et de vérité. L'on n'observe dans aucune ce visage mal contourné, cette face presque chinoise que Winckelmann regardait comme le caractère des statues véritablement égyptiennes. Il reste donc à expliquer comment il put arriver, et le fait est incontestable, que ces belles têtes, dont le travail est si fin et si soigné, se trouvent pour l'ordinaire placées sur des corps d'une exécution en général très faible et très négligée.

     Cette singularité si frappante d'abord pour le curieux qui, pour la première fois, parcourt le musée de Turin, ne me paraît qu'une conséquence naturelle du principe fondamental qui présidait à la marche de l'art égyptien. Cet art, comme je l'ai avancé ailleurs  (2), semble ne s'être jamais donné pour but spécial la reproduction durable des belles formes de la nature ; il se consacra à la notation des idées plutôt qu'à la représentation des choses.

     La sculpture et la peinture ne furent jamais en Egypte que de véritables branches de l'écriture. L'imitation ne devait être poussée qu'à un certain point seulement ; une statue ne fut en réalité qu'un simple signe, un véritable caractère d'écriture ; or, lorsque l'artiste avait rendu avec soin et vérité la partie essentielle et déterminative du signe, c'est-à-dire la tête de la statue, soit en exprimant avec fidélité les traits du personnage humain dont il s'agissait de rappeler l'idée, soit en imitant de manière forte et vraie la tête d'un animal qui spécifiait telle ou telle divinité, son but était dès lors atteint.

     (...) Il sortira, je l'espère du moins, de cette masse imposante de statues, de stèles, de bas-reliefs, de tableaux peints, une théorie de l'art égyptien fondée enfin sur des faits bien observés, et l'on appréciera, peut-être, avec un peu plus d'équité qu'on ne l'a fait jusqu'ici, les efforts persévérants d'un peuple qui, jetant les premiers fondements de la civilisation humaine, entra le premier dans la carrière des arts, et construisit de superbes temples à ses dieux, érigea de majestueux colosses à ses rois, dans le temps même que le sol de la Grèce et celui de l'Italie (...) étaient couverts de forêts vierges encore, et n'étaient parcourus, de loin en loin, que par quelques hordes de sauvages.

     (...) Désormais les antiquités égyptiennes ne seront plus recueillies seulement comme de simples objets de curiosité. (...) Ces restes de l'existence d'un grand peuple prendront enfin le rang qui leur est dû, et formeront ainsi le premier anneau de la chaîne des monuments historiques.              
    

 



(1) Johann Winckelmann (1717-1768), archéologue allemand qui professa l'indiscutable suprématie de l'art grec sur celui de n'importe laquelle des civilisations antiques. A ses yeux, le but de l'art était la beauté, l'expression de l'idéal et non pas du réel.
A l'époque de Champollion, les théories de Winckelmann avaient encore force de loi.


(2) Dans le Précis du système hiéroglyphique des anciens Egyptiens, Chapitre IX, § 11, p. 364, qu'il venait de publier la même année 1824.

 

 

 

***

J.-F. Champollion  (© Siren-com, pour Wikipedia)

J.-F. Champollion (© Siren-com, pour Wikipedia)

 

     Vous connaissez évidemment, amis visiteurs, à l'entrée du port de New York, la célèbre statue de "La Liberté éclairant le monderéalisée par le Français Auguste Bartholdi (1834-1904). Mais saviez-vous que parmi d'autres oeuvres de cet artiste, figure une représenattion du Déchiffreur en personne ?

 

     Il ne me déplaît pas aujourd'hui, après avoir l'automne durant évoqué cet immense savant, de terminer mes propos dans la cour du Collège de France, à Paris, là où par un décret du roi Louis-Philippe Ier, fut créée pour lui, le 12 mars 1831, une chaire d'archéologie ; là où, deux mois plus tard, le 10 mai, il prononça sa leçon inaugurale ; là où sa santé fort défaillante au retour d'Égypte l'empêcha de professer les cours qu'il souhaitait, puisqu'il mourut, je vous le rappelle, le 4 mars 1832 ; là où, depuis 1875, médite son effigie reproduite dans le marbre : de l'image d'une jeune femme "éclairant le monde" de sa torche à celle de Champollion l'éclairant de ses connaissances, c'est la liberté de vivre et de penser que Bartholdi a érigées en oeuvres d'art pour l'éternité ...  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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commentaires

FAN 17/12/2015 11:24

Merci Richard de partager cette lettre dont la rédaction nous change des SMS ou autre texto!! Champollion défend ses découvertes avec modération au début puis avec grande conviction à la fin de celle -ci!! Les forêts vierges avec des hordes sauvages!!Brrr..Il avait une dent contre les défenseurs de l'art grec et romain ! En effet, le pied grec n'a rien à voir avec le pied égyptien!! La statue du collège de France où Champollion pose un pied sur une "tête" égyptienne, montre bien son côté conquérant ! Je me doutais bien qu'il n'avait guère d'empathie mais surtout l'ambition d'être meilleur que son frère!! Bonnes vacances et bonnes fêtes de Fin d'année! BISOUS FAN

Richard LEJEUNE 18/12/2015 14:44

Non, Fan : il n'avait a priori de dent contre personne, sauf contre la malveillance et la mauvaise foi de certains !

Belles fêtes de fin d'année à vous également.

Carole 16/12/2015 01:44

Je trouve particulièrement intéressant le lien que fait cette lettre entre art pictural et écriture. Je pense qu'il y a quelque chose d'assez similaire dans l'art japonais. D'une manière générale chez les peuples "à idéogrammes", pour qui la pensée est dessin, et le dessin pensée.

Richard LEJEUNE 16/12/2015 07:14

Entièrement d'accord avec vous Carole : dès le début, Champollion avait perçu cette étroite corrélation.
Quant à votre comparaison avec l'art japonais, je ne puis que faire confiance à la personne éclairée que vous êtes en ce domaine aussi ...

Jean-Pierre 15/12/2015 17:55

J'avoue avoir été désorienté par le style ampoulé du scripteur ! Et encore, vous ne publiez que des extraits ! Monsieur le Duc n'a-t-il pas eu besoin de la Pierre de Rosette pour déchiffrer ce message ? à moins que ce ne soit mon incompétence en Egyptologie qui me joue des tours...

Richard LEJEUNE 16/12/2015 07:56

Il ne s'agit nullement d'incompétence en égyptologie, Jean-Pierre !
Cette science qu'il a initiée n'a d'ailleurs rien à voir avec le style personnel de Champollion : il correspond à une époque où le souffle du romantisme - celui que l'on retrouve notamment chez Chateaubriand -, caractérise l'histoire littéraire. Il correspond aussi, - valeur bien oubliée à notre triste époque de messages écrits sur téléphones portables en un sabir qui, à terme, détruira notre belle langue française -, à la déférence que l'on devait à des personnes que vous respectiez grandement.

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