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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 00:02

 

     Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu'au pied de la haute colline que couronne l'immense château des rois de Bohême. 
(...)
L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE  - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 1. FRANTISEK LEXA

    Il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On n'entendait que le retentissement de mes pas et de ceux de mon guide ; j'étais obligé de m'arrêter par intervalles sur les plateformes des pavés échelonnés, tant la pente était rapide.

     À mesure que je montais, je découvrais la ville au-dessous. Les enchaînements de l'histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les desseins de la Providence, se présentaient à ma mémoire en s'identifiant aux souvenirs de ma propre destinée ; après avoir exploré des ruines mortes, j'étais appelé au spectacle des ruines vivantes. 

 
 
 
 

François-René de CHATEAUBRIAND

Mémoires d'Outre-Tombe

 

Tome IV, Livre trente-huitième, chapitre 1,

Lausanne, Éditions Rencontre, 1968,

p. 328

 
 
 
 
     Quand en septembre dernier, je pris la décision - difficile mais nécessaire à mes yeux - de ne plus systématiquement rédiger un nouvel article chaque semaine vous permettant de découvrir à mes côtés le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et de plutôt choisir de rééditer certaines de mes anciennes contributions, j'avais évoqué l'opportunité de vous donner à (re)lire, amis visiteurs, celles qui, en 2010, portèrent l'éclairage sur des fouilles entreprises par des savants parfois peu connus du grand public, même égyptophile. Mes plus anciens et fidèles lecteurs auront évidemment compris que je fais ici allusion à l'école tchèque d'égyptologie qu'il me plairait, maintenant que j'ai ouvert des fenêtres de mon blog sur Facebook, d'à nouveau mettre à l'honneur.
 
     C'est donc des bords de la Vltava, cette rivière, - plus traditionnellement appelée "Moldau" -, qui entre autres traverse la superbe ville de Prague, jusqu'aux rives du Nil que je souhaite maintenant, et pour quelques mois durant, vous emmener.
 
     Mais il m'a plu, avant d'entreprendre ensemble ce long périple au sein de l'égyptologie tchèque, de l'introduire avec quelques lignes écrites par Chateaubriand lors de son séjour en Bohême. Simplement pour me permettre de rappeler, - petite piqûre historique -, que dans ce gigantesque château de Prague auquel il fait ici allusion, - (570 mètres de long et 130 de large en moyenne) -, où il fut maintes fois invité à se rendre, c'est son propre souverain, le vieux roi de France Charles X en exil suite à son abdication après la Révolution de juillet 1830 qu'il rencontra ; Charles X, ainsi que je vous l'avais expliqué dans cette ancienne intervention, souvenez-vous, qui, au début de son règne, tant fit pour Champollion et le développement de l'égyptologie au Musée du Louvre ... 
 
 
     Nonobstant une agréable pointe de chauvinisme que nous serions en droit d'exciper en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie et même en ma petite Belgique, il faut aussi se féliciter de la présence sur le sol égyptien d'équipes d'archéologues provenant des pays scandinaves et de l'Europe de l'Est, notamment de l'ex-Tchécoslovaquie.
     
    À l'instar d'autres en Europe, le passé archéologique de ce pays contribua magnifiquement à rédiger d'importants chapitres de la récente mais déjà grande histoire de l'égyptologie. Après Champollion, les chercheurs tchécoslovaques ont sans conteste permis une avancée non négligeable dans les études égyptologiques, qu'elles soient de terrain ou ressortissant  plus spécifiquement au domaine de l'épigraphie ; et cela, comme nous l'allons voir, dès l'aube du XXème siècle.


     Si en 2008, l'Institut tchèque d'égyptologie célébra son cinquantième anniversaire, cela ne signifie nullement qu'il n'y avait qu'un demi-siècle que le pays s'intéressait à l'Égypte. Dès après la Campagne de Bonaparte, le vent d'égyptomanie qui souffla sur bien des Etats européens atteignit également la Bohême : de nombreux nobles s'offrirent le "Voyage en Orient" et ramenèrent en effet moult objets qui constituèrent le point de départ de collections particulières, de "cabinets de curiosités", comme on avait parfois coutume de les définir à l'époque.
      
     Mais c'est un mathématicien de formation, féru toutefois de philologie, qui, bien avant de visiter la terre des pharaons, joua véritablement le rôle cardinal, à un point tel qu'il est de nos jours unanimement considéré comme le fondateur de l'égyptologie tchécoslovaque : Frantisek LEXA.
 

 
 
Frantisek-Lexa-copie-1.jpg



      Né en 1876 à Pardubice, en Bohême occidentale, il décide d'aborder l'étude de la langue égyptienne par le biais du démotique qui, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer, constituait une écriture de communications courantes employée par les scribes à partir du milieu du VIIème siècle avant notre ère, hormis dans les textes religieux : c'était en fait l'abrégé d'une autre écriture cursive, le hiératique qui, pour sa part, dérivait directement des hiéroglyphes.

     En 1895, F. Lexa sort diplômé de l'Université Charles de Prague, prestigieux établissement fondé en 1348 sous les auspices de 
Charles IV, alors à la tête du Saint Empire romain germanique.

     
L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE  - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 1. FRANTISEK LEXA

 

     En 1905, il se hasarde à publier en tchèque les premières traductions de textes égyptiens anciens. Mais ce ne fut qu'au lendemain de la Première Guerre mondiale que commença véritalement son prestigieux parcours : en 1919, il rejoint la Faculté des Lettres de l'Université Charles, d'abord en tant que "Chargé de cours" (Privatdozent), c'est-à-dire enseignant à titre privé - non rémunéré par le gouvernement, donc -, dans son cas : Maître de conférences en égyptologie ; puis, trois ans plus tard, il poursuit son enseignement paré du titre de Professeur extraordinaire dans la même discipline.

     Reconnaissance suprême, en 1925, l'Université crée spécifiquement pour lui une chaire d'égyptologie dont il sera, près de trente années durant, le titulaire.

     Les sources tchèques que j'ai compulsées aiment à épingler le fait que Frantisek Lexa reçut en 1952 - il est alors âgé de 76 ans - le Prix national de Première classe, ce qui semble correspondre à la plus grande distinction que le gouvernement de la République d'alors décernait aux scientifiques nationaux de très haut niveau.
                    
     J'ajouterai pour ma part, si vous me permettez ce petit coquerico, qu'il fut également correspondant de notre Fondation Égyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.) fondée, souvenez-vous amis visiteurs, par  le grand égyptologue belge Jean 
Capart immédiatement après avoir visité la tombe de Toutânkhamon en compagnie d'Elisabeth de Bavière, épouse de notre roi Albert Ier.

     Dans son pays, avec d'autres savants, Lexa entreprit de mettre sur pied l'importante revue orientaliste "Archiv Orientalni".

     Philologue dans l'âme plutôt qu'archéologue de terrain, il se distingua essentiellement par la rédaction d'ouvrages consacrés à la langue égyptienne :  je retiendrai de très pertinentes études sur les textes sapientiaux,  mais surtout, oeuvre de toute une vie, une imposante "Grammaire démotique", en 7 volumes, parue de 1938 à 1950.
                                         
     Certes, les thèses avancées dans ses travaux philologiques précurseurs furent parfois considérées comme très originales, pour ne pas écrire "révolutionnaires". Souvent, des confrontations de points de vue animèrent le petit cercle des philologues de son temps. Il n'en demeure pas moins qu'à l'heure actuelle, force m'est de constater qu'aussi hasardeuses qu'apparurent à l'époque ses hypothèses, à bon nombre d'entre elles, la majorité des grammaires font maintenant la part plus que belle.  

      Les différentes publications que nous lui devons, de très haute teneur et en anglais, unanimement célébrées par la communauté savante internationale, voisinent avec des ouvrages de vulgarisation, en sa langue maternelle cette fois, sur la religion, la morale et la littérature égyptiennes aux fins d'initier ses compatriotes aux moeurs des anciens habitants des rives du Nil.
     Projet éminemment louable s'il en est, nationalement parlant, mais resté grandement dommageable pour le savoir universel dans la mesure où, de nos jours encore, cette documentation de première main, brillante, brassant un éventail considérable de connaissances, n'a toujours pas trouvé son traducteur, fût-il anglophone ou francophone. Il s'agit là, dans le chef de bien des égyptologues patentés, et au-delà des expressions convenues et exagérément laudatives qu'on lit le plus souvent après un décès,
 d'un carence certaine, d'un véritable dénuement pour la science.

     Enfin, et ce n'est évidemment pas un de ses moindres apports, ce savant ne compta  jamais ses efforts pour former quelques disciples ayant embrassé non seulement la carrière d'égyptologue, mais celle aussi, non moins ardue, de philologue de la langue et des écritures égyptiennes : qu'il me soit permis d'au moins citer Michel Malinine, égyptologue et démotisant français d'origine moscovite à qui l'on doit, entre autres, quelques-unes des traductions de papyri du Louvre que j'ai eu, voici un an déjà, l'opportunité d'évoquer ici avec vous ; et bien évidemment Jaroslav Cerny, son compatriote, dont j'aurai plaisir à vous entretenir mardi prochain ...
    
     E
n 1958, - il avait alors 82 ans -, point d'orgue à tous ses travaux, à toute sa carrière de chercheur et d'enseignant, Frantisek Lexa créa, à la Faculté des Lettres et des Arts de l'Université Charles de Prague, l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie que je citai tout à l'heure : c'est cet anniversaire, mais surtout la volonté d'établir un bilan de cinquante années de fouilles en terres pharaoniques que, sous l'égide du Narodni Muzeum (Muséum National), commémora en 2008 la grande exposition pragoise : Objevovani zeme na Nilu ("Discovering the land of the Nile") .


 

     D'un point de vue déontologique, je m'en voudrais de vous quitter, amis visiteurs, sans avoir souligné que c'est précisément au catalogue de cette exposition, acquis lors d'un séjour à Prague en 2009, que j'ai pris la liberté d'emprunter le portrait de Frantisek Lexa qui illustre le présent article.
 
 
 
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
 

DAWSON Warren R./ UPHILL Eric P.Who was who in Egyptology, 2ème édition, Londres, Egypt Exploration Society, 1970, p. 177.

 

 

ONDERKA Pavel & alii, Objevovani zeme na Nilu ("Discovering the land on the Nile"), Prague, Narodni Museum, 2008, p. 15.

 

 

VAN DE WALLE Baudouin, Frantisek Lexa : Nécrologie, CdE 35, n° 69-70, Bruxelles, F.E.R.E, 1960, pp. 193-5.

 

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commentaires

Carole 22/01/2016 00:39

Ce nom mme serait resté inconnu sans vous, je pense. Alors merci.
Quant au château de Prague, il me fait toujours penser à celui de Kafka.

Richard LEJEUNE 22/01/2016 09:35

Oui, effectivement, pour son côté labyrinthique ...

FAN 20/01/2016 18:03

Nous sommes partis pour de nouvelles découvertes grâce à Frantisek Lexa!!Je me souviens que votre découverte de Pragues, cher Richard, m'avait donné une folle envie de visiter cette superbe ville ! je me souviens aussi de m'être posé la question de savoir de quelle langue parlait les égyptiens! pas facile de vraiment connaître ce langage! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 21/01/2016 08:49

Grâce à Frantisek Lexa et à quelques autres que vous allez donc redécouvrir, chère Fan puisque vous faisiez déjà partie du premier voyage pragois ... J'espère que pour vous et ceux de mes visiteurs présents en 2009-2010, cette nouvelle édition quelque peu remaniée d'anciens articles vous procurera autant de plaisir que la première ...

Christiana 20/01/2016 17:55

Eh bien, nous voilà partis pour de nouvelles aventures. Si j'avais quelques notions -superficielles- sur Champollion et ses découvertes, celles de Frantisek Lexa et son Institut tchécoslovaque d'égyptologie me sont totalement inconnues! Jamais entendu ce nom! Heureusement que tu es là pour combler ces lacunes. Je vais donc découvrir ces futures publications avec un œil vierge et intéressé.

Richard LEJEUNE 21/01/2016 08:41

Merci pour cette fidélité à vouloir pénétrer plus avant dans le monde de l'égyptologie, Christiana. J'espère que ces constants aller-retours entre Tchéquie et sables égyptiens t'apporteront autant de plaisir et de découvertes que ceux que nous avons effectués entre Meuse et Seine ...

Cendrine 19/01/2016 18:52

Bonsoir Richard, vous m'avez fait voyager à travers les mots de Chateaubriand, en des terres mystérieuses et dans le regard fascinant de cet égyptologue qui semble voir au-delà des mondes. Découverte et redécouverte s'entrelacent, je vous en remercie. Excellente soirée et mes amicales pensées! Cendrine

Richard LEJEUNE 20/01/2016 09:13

Et cet article réédité et remanié dans ses préliminaires n'est que le début, chère Cendrine, d'un grand voyage au sein de l'égyptologie tchèque ...

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