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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 00:02

 

 

     Le mardi 28 mai [1833], la leçon d'histoire à laquelle je devais assister à onze heures n'ayant pas lieu, je me trouvai libre de parcourir ou plutôt de revoir la ville que j'avais déjà vue et revue en allant et venant.

 

    Je ne sais pourquoi je m'étais figuré que Prague était niché dans un trou de montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées : Prague est une cité riante où pyramident vingt-cinq à trente tours et clochers élégants ; son architecture rappelle une ville de la Renaissance.

(...)

 

 

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 2. JAROSLAV CERNY

 

    La vue dont on jouit depuis les fenêtres du château est agréable : d'un côté on aperçoit les vergers d'un frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés de la ville, qui descendent jusqu'à la Moldau, à peu près comme les murs de Rome descendent du Vatican au Tibre ; de l'autre côté, on découvre la ville traversée par la rivière, laquelle rivière s'embellit d'une île plantée  en amont et embrasse une île en aval, en quittant le faubourg du Nord. 

 

 

 

 

François-René de CHATEAUBRIAND

Mémoires d'Outre-Tombe

 

Tome IV, Livre trente-huitième, chapitre 10,

Lausanne, Éditions Rencontre, 1968,

p. 358

 

 

 

     Dans mon intervention de mardi dernier, la première d'une série de rééditions consacrées à l'égyptologie tchèque, je vous avais conviés, souvenez-vous, amis visiteurs, à effectuer un bout de chemin en compagnie de Frantisek LEXA et d'ainsi assister à la naissance de cette nouvelle discipline qui, à l'aube du XXème siècle, cherchait sa place dans le parcours universitaire pragois.


     Ne nous laissons toutefois pas abuser par la métaphore basique que d'aucuns pourraient filer en évoquant en la circonstance les premiers balbutiements : il ne s'agit nullement de tâtonnements dans le chef de file de la science qui s'ébroue alors aux bords de la Vltava. Tout de suite, je l'ai indiqué, le Professeur Lexa positionna ses travaux à hauteur de la lexicographie et de la sémantique en étudiant la langue des anciens habitants des rives du Nil par le biais du démotique, avant de confier à ses Étudiants, mais aussi bientôt à bon nombre de ses compatriotes, un imposant ensemble de clefs leur permettant d'entrebâiller toutes les portes au-delà desquelles ils allaient pouvoir croiser les aspects essentiels de la civilisation égyptienne.

     Grandes et importantes prémices de l'égyptologie donc, avec ce précurseur, mais point encore de recherches matérielles, point de fouilles ; point d'archéologie stricto sensu.



     Enfin un disciple vint, et le premier en République tchécoslovaque, qui allait très vite offrir à son pays ses véritables lettres de noblesse en la matière : Jaroslav CERNY.

 

 

Cerny--Jaroslav--et-Zaba--Zbynek--copie-1.jpg


(Cerny, à gauche, s'entretenant avec Zbinek Zaba, son collègue,

sous le portrait du "Maître", Frantisek Lexa.)

 

***

 


     Pilsen (Plzen), au sud-ouest de Prague.

 


     061.-Nove-Mesto---Bar-Place-Venceslas--07-08-2009-.jpg




     Si certains connaisseurs associent ce toponyme aux usines de fabrication automobile "Skoda", il est d'évidence que la majorité de mes visiteurs belges y humeront plutôt les enivrants effluves de la brasserie "Pilsner Urquell" et de sa "Pils", auto-proclamée boisson nationale tchèque et savourée, ici en bords de Meuse, à l'instar de la "Stella" ou de  la "Jupiler".




    

 


     Dans cette petite ville de ce qui était encore, pour une vingtaine d'années seulement, l'empire austro-hongrois, naquit, le 22 août 1898, Jaroslav Cerny. Comme tous ceux qui bénéficiaient des dispositions leur permettant de faire partie de l'élite intellectuelle de l'époque, le jeune homme entreprit, entre 1917 et 1922, des études à la Faculté des Lettres de l'Université Charles, à Prague ; et eut l'heur d'assister aux conférences égyptologiques dispensées par Frantisek Lexa.

     A partir de 1925, celui qui aurait pu se contenter d'être l'épigone du "Maître", décide de se confronter au terrain : il choisit Deir el-Médineh ! 

 

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE - I. LES GRANDS PRÉCURSEURS : 2. JAROSLAV CERNY

      Là, il rejoint Bernard Bruyère, de vingt ans son aîné, rencontré au Musée égyptien de Turin où tous deux procédaient à diverses recherches.

Bruyère a besoin d'un épigraphiste ; Cerny n'hésite pas : il sera son homme !

 

     Pa-démi, "La Ville", comme l'appelaient les Égyptiens, n'est plus que ruines ensablées d'un village créé ex-nihilo sous le règne de Thoutmosis Ier, un des premiers souverains du Nouvel Empire, en vue d'héberger artistes, artisans et ouvriers qui concouraient à rendre agréable la "maison d'éternité" des monarques inhumés dans la Vallée des Rois.


     Près d'un demi-millénaire durant, des hommes engagés pour creuser et décorer les hypogées royaux et princiers, résideront avec leur famille dans ces quelque septante maisons aujourd'hui mises au jour par les égyptologues qui se sont succédé sur le site depuis qu'en 1917, l'I.F.A.O., Institut français d'Archéologie orientale, en obtint la concession.

     Un lustre plus tard, en 1922, Bernard Bruyère prend pour trente ans la direction des excavations. Sans quasiment discontinuer, il dégage systématiquement les habitations, les tombes et tous les  alentours. La provende se révèle ainsi sans égale pour ce qui concerne la connaissance de la vie quotidienne des ouvriers en un temps et en un lieu déterminés.

     Aux confins du village, sur les flancs de Gournet Mouraï, d
ans les tombes du cimetière de l'Est datant des règnes de la reine  Hatchepsout et de Thoutmosis III, Bruyère exhuma un matériel funéraire de tout premier ordre : chaises, tabourets, lits, nattes, paniers divers, vaisselle, ustensiles de cuisine, outils agricoles, objets de toilettes et même des vêtements ...
Qui n'étaient pas factices. Qui présentaient des traces d'usure. Qui avaient donc servi. Qui  avaient été maniés, utilisés, portés par ces femmes et ces hommes.
Et qui leur avaient permis de travailler, de vivre ...

     Dans la nécropole de l'Ouest, sur l'autre versant, au pied de la montagne thébaine, ce furent approximativement soixante tombes décorées, superbes pour certaines d'entre elles, qu'il mit au jour. Beaucoup dataient du règne de Ramsès II.

     Mais, vous étonnerez-vous à l'énumération de tous ces trésors, pourquoi diantre l'I.F.A.O. et Bruyère désiraient-ils tant s'adjoindre les services d'un épigraphiste ?

    Simplement parce que dès le départ, les deux égyptologues avaient exhumé et engrangé de nombreux ostraca, 
de nombreux papyri, de nombreux fragments brisés de vases inscrits, des oushebtis également : tous portaient des inscriptions en écriture hiératique, cursive dérivée des signes hiéroglyphiques. Et Bruyère souhaitait qu'ils fussent traduits.


     Ce fut donc Cerny, qui avait intégré l'équipe depuis 1925, qui s'y attela : des milliers et de milliers de documents semblables, parfois réduits à de minuscules fragments, attendaient ses compétences.

     De sorte qu'il n'est point incongru de ma part d'avancer que sa vie professionnelle, ce savant slave la consacra entièrement, d'une manière ou d'une autre, à Deir el-Médineh, à la "Communauté des Artisans de la Tombe", comme il est souvent indiqué dans la littérature égyptologique : que ce soit aux excavations du village proprement dit ou au dépouillement épigraphique de ce qui avait été retrouvé qu'en excellent disciple de Lexa il mena de front en publiant des études visant à faire connaître l'histoire sociale et économique du lieu, plus spécifiquement à l'époque ramesside dont, mieux que quiconque, il excellait dans la pratique de la langue vernaculaire, ce néo-égyptien essentiellement utilisé dans les textes purement littéraires.

 

 

Cerny---Ouvrage-IFAO.jpg
       


     Ainsi narrée, la  vie de Jaroslav Cerny pourrait ressembler à cette rivière tranquille de son pays natal qu'est la Vltava. En vérité, il n'en fut rien : en 1929, il accepte, tout comme Lexa avant lui, d'entrer en tant que "Privatdozent" à l'Université Charles IV alors que depuis l'année précédente, il avait été mandé par le Musée égyptien du Caire pour mettre sur pied la publication d'un catalogue des ostraca hiératiques présents dans ses collections : il n'apposera le point final à cette publication qu'en 1933.

     A Prague, il enseigna jusqu'à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, puis se retrouva promu par le gouvernement de la République tchécoslovaque en exil 
attaché d'Ambassade au Caire, avant de rallier celle de Londres, en 1943.


     Parallèlement à ses fonctions diplomatiques, il se pencha avec fougue nouvelle sur la lexicographie de la langue copte.

     Le conflit international terminé, il revint un temps donner des conférences d'égyptologie à l'Université Charles : Frantisek Lexa, toujours en activité, à cette époque, suggère complaisamment que son confrère devrait lui aussi être admis Professeur dans la discipline.
     S'ensuit un refus catégorique dans le chef du ministre de l'Education arguant avec beaucoup de mauvaise foi que des cours aussi peu importants que ceux ressortissant à l'égyptologie (?!) ne nécessitaient pas la nomination officielle, c'est-à-dire rémunérée, d'un deuxième impétrant.

     Exit Jaroslav Cerny que, dès 1946, s'empresse et se félicite d'appeler l'University College de Londres au titre de Professeur, avant qu'il prenne en charge, à partir de 1951 et jusqu'en 1965, la chaire d'égyptologie de la prestigieuse Université d'Oxford : parcours royal, parcours de rêve, s'il en est, pour tout Enseignant passionné et de très haut niveau ...

     Ceci posé, et la boucle semble ainsi bouclée, la juste reconnaissance de son incontestable intelligence lui arrive enfin de sa propre patrie : en 1965, il retrouve le chemin de la Faculté des Lettres et des Arts de Prague en acceptant de devenir membre honoraire de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie créé, rappelez-vous, par son mentor, Frantisek Lexa en personne.

     Mais subitement, le 29 mai 1970 - il n'a pas encore 72 ans - , Cerny  meurt à Oxford.

  
Cerny---Bibliotheque-copie-1.jpg


      Certes, il ne connut pas la satisfaction de voir publié son Dictionnaire étymologique copte par les presses de la Cambridge University ; mais comme souvent dans la discipline scientifique, ceux des travaux épigraphiques en cours que sa disparition inopinée laissait inachevés ont pu être, grâce notamment à ses notes et archives personnelles conservées au Griffith Institut d'Oxford, complétés et édités au sein de l'I.F.A.O., notamment par un autre très grand philologue, de nationalité française pour sa part, qu'il avait aussi connu à Deir el-Médineh : son ami Georges Posener.
    
     Il est indéniable que l'oeuvre de Jaroslav Cerny confine à l'immense : des volumes du Catalogue des ostraca hiératiques non littéraires de Deir el-Médineh à ceux des papyri rédigés dans la même cursive, en passant par les Late ramesside letters que publia déjà, en 1939 à Bruxelles, la Fondation égyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.), par les Hieratic inscriptions from the tomb of Tut'ankhamun et par les Graffiti de la montagne thébaine et de la nécropole, ce grand savant aura oeuvré pour que les études égyptologiques 
qui, jamais, ne pourront en oublier l'irréfragable empreinte, soient marquées au coin de l'excellenc.


 

     Grand merci à Marie qui, de Medinet Habou où elle vit, m'a adressé et offert d'inclure ici son cliché de Pa-démi ; ce "village" si cher à Jaroslav Cerny.
 
    Comme à l'issue de mon intervention de la semaine dernière, je tiens derechef à préciser que j'ai, pour le présent article, photographié une série de portraits des grands savants de ce pays à partir du catalogue de l'exposition Objevovani zeme na Nilu ("Discovering the land of the Nile"), célébrant le demi-siècle d'existence de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie.) 



(Cerny : 1931, 221 et 1978 : Pl. 15 a ; Onderka & alii : 2008, passim)

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commentaires

Cendrine 01/02/2016 17:36

Inlassablement, des êtres passionnés comme ce monsieur cherchent, étudient, partagent leurs découvertes avec humilité. Votre article est à cette image, une passerelle entre des mondes qui se rencontrent sous l'égide de la connaissance et de l'humanité. Un grand merci à vous et une belle découverte pour moi que le parcours de Jaroslav Cerny. Ainsi, ont pu « s'exprimer » des personnes à travers leur quotidien, non pas semé d'or et de pierreries, mais profondément riche à bien des égards. Bonne soirée Richard.
Cendrine

Richard LEJEUNE 01/02/2016 18:16

La richesse qu'apportent ces êtres d'exception grâce à leurs connaissances, chère Cendrine, n'a d'égale que la soif qui est nôtre de toujours en savoir plus ...

FAN 28/01/2016 17:54

Bel hommage à ce Jarozlav Cernis qui, grâce à sa patience dans ces recherches et le pourquoi de ses ostracas qui étaient utilisés comme nous les post-it en 2016 sauf que les mémos étaient moins faciles d'utilisation! Merci à vous Richard et ces hommes qui ont passé leur vie à fouiller le passé pour mieux nous faire comprendre celui-ci!! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 29/01/2016 08:53

Et Jaroslav Cerny est loin d'être le seul, chère Fan ...

Jean-Pierre 26/01/2016 16:01

Les grands talents sont souvent et longtemps ignorés dans leur pays d'origine.
Sans remonter jusqu'à Marie Curie, ça semble être particulièrement le cas dans les pays d'Europe de l'Est...

Richard LEJEUNE 26/01/2016 18:21

J'ignore, Jean-Pierre, faute d'avoir étudié la question, si les pays de l'Est ont plus que d'autres l'habitude de minimiser le talent de leurs propres ressortissants. Toutefois, si je me réfère à l'antienne populaire qui avance que "Nul n'est prophète en son pays", j'aurais tendance à penser qu'effectivement les capacités d'une personne sont plus souvent reconnues à l'étranger que chez elle, mais quelle que soit la patrie d'origine !

Alain 26/01/2016 09:50

C’est souvent un travail ingrat de déchiffrer des textes sur des fragments de vases ou ostraca.
Nos connaissances sur l’histoire des civilisations anciennes, l’histoire de l’art, sont le résultat du travail de tous ces chercheurs infatigables, comme le fut Jaroslav Cerny qui passa une partie de son activité professionnelle dans un petit village ensablé pour tenter de comprendre la vie des artisans, ouvriers, artistes, qui vivaient là il y a plusieurs millénaires. Et nous le faire partager.

Richard LEJEUNE 26/01/2016 10:22

Ingrat dans un premier temps, - difficile aussi car tout cela constituait un immense puzzle qu'il lui fallut reconstituer grâce à des monceaux de fragments épars -, mais à mon sens extrêmement "payant" dans un second temps quand, grâce à eux, l'on voit naître la vie de gens particuliers à un endroit lui aussi tout à fait particulier ... Sans oublier que grâce à semblable travail, l'intérêt fut porté sur des "petites gens", sur des travailleurs et non plus sur la seule épopée des pharaons ou des grands dignitaires du royaume ...
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