Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 00:02

 

     Baigné dans une sorte de mystique nationale, l'Égyptien demeura pendant des millénaires sensible aux manifestations susceptibles de lui paraître ressortissant du surnaturel, donc à l'inexplicable. Aussi le moyen de se prémunir par la magie contre l'impalpable, l'inattendu, le déséquilibre, paraît avoir été son souci permanent.  

(...)

     En imitant la nature, l'homme a inventé la magie, c'est-à-dire : l'art d'accomplir ce qui n'a pas lieu dans le cours des événements naturels. Les premiers vecteurs de cette magie opératoire utilisés de façon permanente furent les images, d'où, par la suite, l'influence fondamentale des pratiques magiques sur l'élaboration des créations picturales et plastiques.

     En fait, ces dernières n'exprimèrent vraiment jamais l'art pour l'art, mais constituèrent impérativement des supports magiques pour assurer, par sympathie, dans les temples, les tombeaux et les demeures, la perpétuité du culte et de l'offrande, la sécurité du pays, l'harmonieux déroulement d'un cycle, le rempart contre le danger ou l'anéantissement.

(...) 

     Certains furent alors tentés d'utiliser de telles armes pour acquérir ce qu'ils n'avaient pu posséder, - se concilier un amour repoussé, par exemple -, ou encore nuire à la personne enviée, voire abhorrée, et même la supprimer, fût-elle royale.

 

 

 

 

Christiane  DESROCHES NOBLECOURT

Présentation

 

dans Yvan  KOENIG

Magie et magiciens dans l'Égypte ancienne

Paris, Pygmalion/Gérard Watelet, 1994

pp. 10-1

 

 

 

     La semaine dernière, souvenez-vous amis visiteurs, c'est à la suite de l'égyptologue Miroslav Verner que nous pénétrâmes, vous et moi, dans la "maison d'éternité" de Rêneferef, souverain de la Vème dynastie, à l'Ancien Empire, en définitive relativement peu connu avant que les missions tchécoslovaques de fouilles qui se sont succédé dans la nécropole d'Abousir lors de la seconde moitié du XXème siècle mettent au jour sa trace archéologique.

 

    Conscient des différentes lectures possibles de son nom retenues par les égyptologues - Râneferef ou Neferefrâ ?, Rêneferef ou Neferefrê ? Rênefer ? -, et sans entrer dans de pointues considérations sémantiques qui alourdiraient mon présent propos, j'indique simplement que j'ai évidemment opté pour celle proposée par Miroslav Verner, - Rêneferef, donc -, puisque c'est finalement à son travail que dans mes articles actuels je rends hommage. 

 

      Suivons-le derechef sur ce site que, par ses fouilles, il rendit à la science égyptologique et qu'il est maintenant convenu d'appeler la "Pyramide Inachevée" dans la mesure où le règne de Rêneferef ne durant vraisemblablement pas plus de deux ou trois ans, la construction initialement prévue pour être sa prestigieuse sépulture fut, le temps pressant, très habilement réduite à un simple mastaba.

(Vue des ruines du temple funéraire et de la "pyramide inachevée" de Rêneferef)

(Vue des ruines du temple funéraire et de la "pyramide inachevée" de Rêneferef)

     (Merci à Sébastien Quercy - Sébi ou Neithsabes - de m'avoir amicalement autorisé à exporter une nouvelle fois ici une de ses photos d'Abousir.)

 

 

     Le 26 janvier 2010, dans une intervention consacrée à la philosophie de la nature du pouvoir pharaonique et de sa pratique, j'avais eu l'occasion d'attirer votre attention sur les puissances malfaisantes, hostiles, qu'aux yeux des Égyptiens représentaient, entre autres, les pays étrangers. Ce qui autorisa certains monarques à investir ces États de manière à préventivement protéger leur territoire du "chaos" toujours menaçant et susceptible de grandement en perturber l'ordre que Maât symbolisait et que chaque souverain se devait de soutenir.


     Toutefois, d'autres pratiques que le conflit armé, magico-religieuses celles-là, furent également employées : elles consistaient à détruire rituellement les ennemis soit en immolant des animaux précisément censés les incarner, puisque préalablement marqués d'un sceau les figurant en tant que captifs, ce qui permettait d'allègrement contourner le "tabou du sang versé" ; soit en gravant, peignant ou fabriquant en ronde-bosse des prisonniers, les mains liées derrière le dos, véritables métaphores de ces forces du mal momentanément capturées et donc vaincues que, sous forme de statuettes, l'on pouvait pour la circonstance partiellement briser, brûler ou tout simplement enfouir dans le sol ; soit aussi en écrivant, en hiératique le plus souvent, des textes dits d'exécration ou de proscription, sur différents supports : des vases, par exemple, comme certains à Berlin ou, plus souvent encore, sur le corps même des statuettes en question.

 


     Nombreux furent aussi, sur les monuments égyptiens dès les premières dynasties déjà, les bas-reliefs proposant ce type de scène avec captifs aux fins d'exorciser semblable menace extérieure mais aussi, très probablement, de mettre en évidence la sujétion au roi tout puissant, réelle ou souhaitée, des pays frontaliers.

    
 Ce thème de l'anéantissement des ennemis ou, à tout le moins, de leur empêchement de nuire, les égyptologues le rencontrèrent donc par le biais de statues et statuettes déclinées sous tous formats et tous matériaux. Ainsi, à la IIIème dynastie, dès l'entrée de l'enceinte du  domaine funéraire de Djoser, à Saqqarah, des groupes d'hommes ainsi ligotés, en shiste et en granite, matérialisaient dans la pierre la suprématie royale sur les peuples avoisinants : il semblerait d'ailleurs que ce soient là, chez Djoser précisément, les plus anciennes statues 
actuellement mises au jour évoquant ce sujet .

 

     Certaines représentations destinées à ces rites d'envoûtement, rappelant qu'ennemis, fauteurs de troubles, voire criminels, furent dès le début de l'histoire égyptienne, associés au dangereux serpent cosmique Apopis (ou Apophis, selon certains égyptologues), précisent en plus du nom des individus concernés, celui du dangereux ophidien en personne : ainsi tout être susceptible d'engendrer le désordre lui était-il assimilé. On n'est jamais suffisamment protégé !  

   
     De la Vème dynastie, on connaît, datant de l'époque de Niouserrê, de grandes représentations d'ennemis ainsi entravés. Il en est de même, à la dynastie suivante, sous les règnes de Pépi Ier et de Pépi II : furent en effet exhumés 8 têtes et de 
nombreux débris de calcaire permettant de partiellement reconstituer une quinzaine de corps.



Prisonnier-agenouille--face----MMA.jpg 

 

 

Prisonnier-agenouille--dos----MMA.jpg 

 

 

 

 

     (Exposées au Metropolitan Museum of Art de New York, ces statues de près de 90 cm de hauteur ont été arbitrairement reconstituées à partir des fragments enfouis : rien ne prouve en réalité que ces têtes-là appartiennent bien à ces corps-là.

 

 

 

 

 

 

     (Clichés extraits de la page 364 de mon catalogue de l'exposition consacrée à L'Art égyptien au temps des pyramides, que j'avais visitée en 1999, au Grand Palais, à Paris.)


     Tous ces hommes affichaient la même position : agenouillés et assis sur leurs talons, les orteils s'appuyant sur le socle de la statue (sur le sol, donc, suivant une des conventions de l'art égyptien), arborant une musculature que la pierre rendait remarquablement, ils se tenaient ainsi le buste droit, légèrement projeté vers l'avant, poings rageusement serrés le long du corps, apparemment fiers malgré leur état de vaincus que prouvaient les bras ligotés dans le dos, "prêts à recevoir le coup mortel de la massue royale", comme l'écrivit, avec une légère pointe d'emphase l'égyptologue belge Jean Capart dans l'avant-propos qu'il rédigea pour "Princes et pays d'Asie et de Nubie", ouvrage de son collègue français Georges Posener, incontestable spécialiste de l'étude des rites d'envoûtement. (Bruxelles, F.E.R.E., 1940, p.5) 

 

     Nonobstant ces grands exemples lithiques, c'est plus spécifiquement sur des figurines, neuf en tout, - comme les "Neuf Arcs" symbolisant les ennemis traditionnels de l'Égypte, étrangers qui lui sont hostiles -, que je voudrais aujourd'hui porter l'éclairage.

 

     D'environ 15 à 30 centimètres de haut, en bois, - matériau par définition putrescible, donc rarement choisi par les artistes pour ce type d'artefact -, Miroslav Verner, donc, les découvrit brisées, pour la plupart d'entre elles, sur le sol de la salle aux vingt colonnes lotiformes en bois du temple funéraire de Rêneferef, lors de sa campagne de fouilles de 1984. 

     M'est-il besoin de préciser qu'elles constituèrent indubitablement un nouvel apport d'importance à une connaissance plus aiguë des rites égyptiens de l'Ancien Empire en matière de pratiques d'envoûtement ?

 

 

Abousir---Statuettes-de-prisonniers.jpg

 

(Photo de trois de ces statuettes réalisée d'après la planche 8, p. 152, de la Revue d'Égyptologie n° 36. Voir ma référence infrapaginale : 1985 3 ) 

 

     Dans cet ensemble de neuf personnages ainsi entravés, l'égyptologue tchécoslovaque reconnut sans peine des Asiatiques, des Noirs et un Libyen. Il vous faut en effet savoir, amis visiteurs, que si, traditionnellement, la littérature égyptologique, par facilité, emploie la dénomination de Peuples du Sud et Peuples du Nord, pour caractériser ces prisonniers, les Égyptiens avaient quant à eux, dès l'origine, réparti leurs ennemis étrangers en trois groupes distincts : les Nubiens au sud, les Asiatiques au nord-est et les Libyens à l'ouest.


     Le fait que, dans pratiquement tous les cas, et quelle que fût l'époque, statues ou statuettes furent exhumées brisées a fortement intrigué les archéologues et, conséquemment, donné naissance à bien des controverses : pour certains, la mutilation était intentionnelle et procédait d'un autre rite magico-religieux perpétré par des prêtres qui, dans les temples, voulaient ainsi commémorer la victoire de la Maât sur celle d'Isefet, la victoire du Bien sur celle du Mal ; pour d'autres, ces outrages résultaient, à des époques plus tardives, de la volonté d'exorciser la peur que ces pièces suscitaient encore ; d'aucuns, enfin, avancent l'argument du simple accident, voire de dégradations dues au temps, excipant de l'indubitable constatation que beaucoup de "trésors" de l'art égyptien sont arrivés jusqu'à nous en parfois bien piètre état.

     Ceci posé, toutes ces représentations de prisonniers agenouillés et ligotés font partie d'un corpus dans lequel se côtoient tout aussi bien des exemplaires anépigraphes que d'autres portant des textes de proscription à connotation magique avérée, comprenant souvent l'énumération  nominale des souverains étrangers, celle des différentes contrées qu'ils gouvernaient et les projets malveillants qu'ils fomentaient contre l'Égypte ; sans oublier évidemment des allusions directes au serpent Apopis que j'évoquais tout à l'heure.

 

    Un dernier point que je me dois de vous signaler dans le vain espoir d'éventuellement tutoyer l'exhaustivité, c'est que, historiquement parlant, ces listes onomastiques de princes asiatiques, nubiens ou libyens, indirectement, renseignent sur l'histoire officielle de tous ces pays ou régions cités.

   

     À l'intention de ceux d'entre vous que le sujet intéresserait, j'ajouterai qu'en vous rendant en la salle 
18 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre entièrement dévolue aux dieux et à la magie, vous rencontrerez, dans la deuxième des grandes vitrines centrales, quelques-unes de ces figurines dites d'exécration (E 16492 à E 16501) et d'envoûtement (E 27204 - E 27209 et E 27691).

 

     Enfin, pour une approche tout autre d'un de ces rites car frappée au coin d'un humour particulier et empreinte d'intéressants questionnements, permettez-moi de vous conseiller la lecture de cet article d'un excellent blogueur récemment découvert :

 

http://www.louvreravioli.fr/2016/02/26/magie-rose/

   
     En 1991, après avoir dix-sept années consécutivement assumé la direction de l'Institut tchécoslovaque d'égyptologie, le Professeur Verner quitta son poste pour devenir Directeur des fouilles d'Abousir.

     Toutefois, une ultime découverte lors de sa dernière campagne retiendra encore notre attention. Raison pour laquelle je n'hésite pas à vous proposer - si l'aventure archéologique en ma compagnie vous agrée -, de nouvelles rencontres les semaines à venir, toujours sur le même site de cette nécropole que vous et moi commençons à présent à mieux connaître, légèrement plus au sud mais sans déjà nous rendre à l'extrémité de cette concession accordée voici un demi-siècle par le gouvernement égyptien à la Tchécoslovaquie d'alors.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

(Arnold : 1999, 65 ; Koenig : 1994, 29 ; ID. : 2001, 300-1 ; Lauer/Leclant : 1969, 55-62 ; Malek/Baines : 1981, 140-1 et 152-3 ; Onderka & alii : 2008, passim ; Posener : 1940, 5 ; et id. : 1987, 1-6 ; Verner : 1978, 155-9 ; ID. : 1985 (1), 267-80 ; ID. : 1985 (2), 281-4 ; ID. : 1985 (3), 145-52)

Partager cet article

Repost 0

commentaires

FAN 06/03/2016 17:34

Ces coutumes magico religieuses me font dire qu'il faudra toujours à l'humain un support qui le réconforte contre les "ennemis" naturels ou autres éléments d'une nature grandiose qui le dépasse et est plus forte que lui! Egyptien ou pas, c'est ainsi dans le monde entier! et cela me laisse triste devant tant d'orgueil! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 07/03/2016 10:09

Triste devant tant d'orgueil, mais surtout, chère Fan, triste à mes yeux devant tant de méchanceté humaine et de moyens pour lui donner corps ...

Christiana 02/03/2016 18:58

C'est dommage qu'aujourd'hui les hommes ne se contentent plus de percer des figurines représentant leurs ennemis plutôt que de faire des guerres. On pourrait voir Bachar el-Assad assis sur les talons ou encore Poutine mains liées, poings rageusement serrés le long du corps...

Richard LEJEUNE 03/03/2016 10:26

Tout dépend, Christiana, qui l'on considère comme ennemi ...

Carole 01/03/2016 23:15

En vous lisant je me disais que la pensée magique n'a pas disparu de nos univers "rationnels" : paroles et images nous tiennent si souvent lieu de "faits", nous faisant oublier notre incapacité à agir réellement.

Richard LEJEUNE 03/03/2016 10:23

Agir réellement ?
Que sous-entendez-vous, Carole : trucider réellement notre voisin plutôt que transpercer son portrait d'aiguilles ?
:) :)

Alain 01/03/2016 13:55

Effectivement, les réponses à ma question sont contenues dans la préface que je n'avais pas suffisamment lue.

Richard LEJEUNE 01/03/2016 14:03

Ne te tracasse surtout pas à ce sujet, Alain : non seulement, cela peut nous arriver à tous mais en outre, je suis là pour compléter ou repréciser certains points qui peuvent avoir échappé.
Je suis aussi conscient que mes interventions sont parfois un peu longues ...

Quoiqu'il en soit, il ne faut jamais hésiter à me poser des questions ...

Alain 01/03/2016 12:24

Ton article et très intéressant et complète celui du blog de Louvre-Ravioli « Magie rose » que nous apprécions tout les deux.
Louvre-Ravioli décrit avec humour la pratique d’un homme égyptien du IV e siècle utilisée pour conquérir une jolie égyptienne. Cette femme, tout comme les guerriers que tu nous montres, est accroupie, ligotée et, en plus, percée de toutes parts d’aiguilles. Curieuse façon de faire venir une jeune fille afin de lui déclarer sa flamme amoureuse ?
De la même façon, les statuettes de ton article représentent des ennemis de périodes plus anciennes que l’on souhaite anéantir. Utilisait-on également ce type de rites pour les conquêtes amoureuses ou autres requêtes magiques et était-ce courant à cette époque de grande spiritualité ?
Il semble que ces pratiques magiques existent depuis toujours. J’ai vu sur le net divers sites qui expliquent les façons possibles, très nombreuses et souvent lucratives, de se sortir de ces envoûtements…

Richard LEJEUNE 01/03/2016 13:40

Tout à fait, oui, Alain : ces pratiques magico-religieuses existèrent dès l'aube de la civilisation égyptienne, perdurèrent et persistent encore d'ailleurs au fin fond de certains villages.

C'est un peu la raison pour laquelle, en guise d'exergue, j'ai choisi cet extrait de la préface qu'a rédigée Christiane Desroches Noblecourt pour la passionnante étude d' Yvan Koenig, citée d'emblée.

Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages