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8 mars 2016 2 08 /03 /mars /2016 00:01

     

     C'est dans ce contexte purement égyptien qu'il convient de comprendre l'attitude des classes dominantes égyptiennes face à la conquête perse (puis face à la conquête macédonienne).

     À partir du moment où leurs intérêts et privilèges n'étaient pas remis en cause, elles étaient toute prêtes à reconnaître un conquérant qui acceptait de se laisser pharaoniser. À cet égard les déclarations d'Udjahorresne sont claires. Il salue en Cambyse un pharaon qui vient rétablir l'ordre sur ses bases traditionnelles (bases non seulement idéologiques mais sociales).

(...)

     En d'autres termes, à ses yeux, un pharaon d'origine étrangère mais se conformant au modèle traditionnel était aussi et même plus acceptable qu'un pharaon d'origine égyptienne exerçant son pouvoir en contradiction avec les règles de la "bonne royauté".

     Ce qui veut dire aussi qu'en se ralliant au nouveau maître, les Égyptiens de l'aristocratie n'entendent nullement adhérer aux valeurs et au mode de vie perses.

 

 

 

 

Pierre  BRIANT

Ethno-classe dominante et populations soumises 

dans l'empire achéménide : le cas de l'Égypte

 

dans A. KURTH, H. SANCISI-WEERDENBURG, (éds.)

Method and History

Leiden, Achaemenid History III, 1988

pp. 158-9

 

 

 

     La campagne de fouilles 1988-1989 bat son plein !

     Aux confins sud-ouest du site d'Abousir, comme il est de tradition de nommer en français l'antique Per Usir des Égyptiens, - traduisons par "Royaume d'Osiris" -, que les Grecs appelèrent Busiris et devenu Abusir en arabe contemporain, l'égyptologue Miroslav Verner ignore encore qu'il va découvrir une nouvelle tombe : celle d'un homme hors du commun.

 

 

 

Oudjahorrresne---Museo-Gregoriano-Vatican---Rome--copie-1.jpg

 

 

     (À nouveau, immense merci à Sébastien Quercy, - Sebi ou Neithsabes -, pour l'autorisation qu'il m'accorda la semaine dernière d'utiliser à ma meilleure convenance certaines des photographies qu'il a déposées sur le Net, dont celles d'Oudjahorresnet dans cet article.)

 

 

 

     Reportons-nous, voulez-vous, au Ier millénaire avant notre ère, au VIème siècle et plus précisément encore en 525.

 

     Cambyse, roi de Perse, de la dynastie des Achéménides, dans le droit fil d'une politique d'expansion au Proche-Orient que son père, Cyrus le Grand, avait préalablement initiée, - conquête des royaumes mède en 550, lydien en 546 et néo-babylonien en 539 -, à l'aide d'une flotte de guerre qu'il venait de se faire construire aux fins de plus aisément contrer les défenses égyptiennes, rallie Memphis, s'empare manu militari du pharaon Psammétique III, souverain originaire de la ville de Saïs, capitale dynastique, dans le Delta occidental, mais aussi de son fils et de quelques hauts dignitaires de la cour : la XXVIème dynastie, dite saïte, laisse ainsi la place à celle qu'après Manéthon de Sebennytos, les égyptologues ont pris coutume d'appeler "perse".

 

     A propos de Cambyse et de Darius, son successeur ; à propos des Perses achéménides un temps à la tête de l'Égypte donc, vous me permettrez, amis visiteurs, dans le cadre de ce quatrième article consacré aux fouilles de Miroslav Verner en Abousir, de ne point trop m'étendre sinon peut-être pour préciser - et ce ne sera nullement la première fois lors de nos rencontres -, qu'il faut envisager avec une certaine circonspection les propos avancés par l'écrivain grec Hérodote, notamment dans le livre III de ses "Histoires". Comme bien d'autres et d'aussi célèbres après lui, - je pense notamment à Diodore de Sicile -, l'historien d'Halicarnasse n'est pas exempt d'une certaine vision propagandiste des événements qu'il relate : il ne vous faut pas perdre de vue que dans ce cas d'espèce, après les Perses, ce furent les Grecs qui  régnèrent sur l'Égypte, et il n'est malheureusement rien de plus humain que de dénigrer un prédécesseur, Cambyse ici en l'occurrence, quand, par des allégations franchement apologétiques, l'on souhaite mieux mettre en valeur les actions de l'un des siens, à savoir : Alexandre le Grand.

 

     Plutôt que grecs donc, ce seraient des documents uniquement égyptiens que je convoquerais si je devais longuement définir cette période de l'histoire du pays au milieu du dernier millénaire avant notre ère. 

 

     Ce pourrait, par exemple, être l'une ou l'autre des stèles datant précisément de cette première domination perse mises au jour par l'égyptologue français Auguste Mariette au XIXème siècle dans le Serapeum de Memphis ; stèles qu'il vous serait loisible de découvrir si d'aventure vous décidiez de vous rendre en la salle 19 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lequel, souvenez-vous, j'ai chaque mardi plus de sept années durant pris tellement de plaisir à vous emmener.

 

 

 

Steles-Serapeum-Memphis---Salle-19.JPG

 

 

 

     En effet, plusieurs d'entre celles rédigées tout à la fois en hiéroglyphes et en démotique proviennent de l'époque des rois achéménides : documentation multi-culturelle d'une richesse inouïe concernant ces temps de "soumission", elles constituent un véritable miroir de la diversité ethnique d'une époque où le pays était dans les faits dirigé par un satrape résidant à Memphis, sous la férule évidemment du souverain perse en personne, auto-proclamé pharaon. Les fonctionnaires de cette Égypte devenue administrativement, avec les autres provinces africaines, sixième satrapie, mais aussi les militaires et bien d'autres personnages occupant des postes décisionnels, représentaient quasiment autant de nationalités différentes qu'existaient de provinces de l'Empire perse : administratifs perses, mèdes, babyloniens, juifs - notamment ceux de la célèbre colonie d'Éléphantine -, araméens, syriens, phéniciens, tous avaient adopté l'araméen comme langue et écriture communes.

 

     Quant aux fonctionnaires égyptiens, eux aussi embrigadés dans cette acculturation forcée, puisque la structure globale du pays était restée semblable à celle des dynasties pharaoniques précédentes, c'est grâce à l'écriture démotique donc qu'ils correspondaient avec leurs collègues. Bref, aussi bizarre que cela puisse actuellement nous paraître, tout ce petit monde de l'intelligentsia saïto-perse sembla fort bien se comprendre malgré la multiplicité des origines linguistiques en présence.

 

     Mais LE document qu'incontestablement je plébisciterais sans hésitation aucune si, de la domination achéménide dans l'ancienne Kemet je voulais aujourd'hui plus particulièrement vous entretenir, serait, vous vous en doutez certainement, celui qui chapeaute cet article.

 

     Je vous accorde que "chapeauter" n'est peut-être pas le verbe idoine quand il s'agit d'une statue ... acéphale ! Mais bon ...

     Je puis en tout cas vous assurer qu'en guise de référence historique, elle comporte un véritable spicilège de renseignements de premier choix.

 

     Enlevé d'Égypte par l'empereur Hadrien au 2ème siècle de notre ère, ce monument naophore, comprenez : qui porte ("phoros" en grec) un naos, c'est-à-dire une epèce de petit tabernacle contenant la figuration d'un dieu, - ici Osiris Hemag qui, après la déesse Neith, fut la deuxième divinité révérée à Saïs -, en basalte vert très foncé de 96 cm de hauteur, décora un temps les jardins de sa villa de Tivoli, l'ancienne Tibur, à quelque trente kilomètres de Rome, avant de se retrouver à présent exposée dans la première salle du Musée grégorien du Vatican, sous le numéro d'inventaire 22690.

 

     Elle figure un personnage hors du commun : le haut dignitaire saïte Oudjahorresnet, bardé de titres divers dont celui de médecin attitré du "Grand Roi" Darius Ier.

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE : II. L'INSTITUT ET LES FOUILLES D' ABOUSIR - 4. MIROSLAV VERNER ET OUDJAHORRESNET (Première partie)

 

 

     Sa particularité, vous l'aurez constaté d'emblée, outre bien sûr le fait qu'elle est étêtée, réside dans la profusion des inscriptions hiéroglyphiques dont elle est presque entièrement recouverte.

 

     Il faut savoir, pour la petite histoire, que c'est à l'égyptologue et philologue français Emmanuel de Rougé (1811-1872) que nous devons, en 1851, le premier déchiffrement des textes ici gravés.    

 

     Un autre égyptologue français, Georges Posener (1906-1988) publiera, en 1936, LA traduction que semblable document méritait, qu'il accompagna de commentaires philologiques et historiques faisant de cet ouvrage, toujours à l'heure actuelle, une référence incontournable sur le sujet.

 

 

     Ceci posé, il m'importe d'insister sur le fait que bien que se présentant sous un aspect éminemment flatteur - "J'ai été un (homme) honoré de tous ses maîtres" ou "J'ai défendu le faible contre le puissant", peut-on lire à différents endroits du corps, car c'était l'usage et la destination obvies de ce type de monument voué à offrir à son propriétaire une certaine aura sociale, et donc constituant plus l'expression d'un poncif littéraire qu'une stricte réalité de terrain -, Oudjahorresnet nous fournit incontestablement des renseignements de première main quant à la perception historique à avoir de la première domination perse en Égypte.

 

     De première main ? Sans conteste, oui. Et c'est bien là ce qui, dans le chef de certains historiens, pose problème. Des termes équivoques, et à mon sens inappropriés, lui furent attribués par d'aucuns : je pense notamment à "traître" ou à ce plus insidieux encore "collaborateur", pour ne pas écrire "collabo", cette apocope si grosse de la connotation négative que nous lui connaissons depuis la Deuxième Guerre mondiale.

 

     Certes, déjà plus que très bien introduit en cour à l'époque du pharaon Psammétique III, ce haut dignitaire de l'Administration de l'État, n'eut apparemment aucun mal à accueillir le conquérant étranger, l'Achéménide Cambyse, en tant que nouveau pharaon qu'il servit de son mieux.

 

     Qu'Oujahorresnet servit de son mieux dans la mesure où humainement et économiquement parlant, il ne tenait pas à se départir des prérogatives privilégiées qui furent siennes sous l'ancien régime.

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux dans la mesure où ses relations avec le nouveau pouvoir en place lui permettaient, si pas de traiter de pair à compagnon avec le roi, d'à tout le moins d'user d'influence pour le bien de sa ville : je pense notamment au fait que Cambyse, comme tout pharaon qui se respecte, n'hésita pas à honorer la déesse locale et à lui faire régulièrement offrandes.

 

      Je fis en sorte que Sa Majesté connût la grandeur de Saïs : c'est la résidence de la grande Neith, la mère qui a donné naissance à Rê, peut-on lire sur un des côtés de sa statue.

 

     Je pense aussi au fait qu'il obtint que fût dégagé des domaines de Neith, le téménos, l'aire sacrée sur  laquelle, d'autorité, dans un premier temps, les soldats perses avaient établi leurs baraquements.

 

     Je me suis plaint auprès de la Majesté du roi de Haute et Basse-Égypte Cambyse au sujet de tous les étrangers qui s'étaient installés dans le temple de Neith, pour qu'ils soient chassés de là, afin que le temple de Neith soit dans toute sa splendeur comme il en était auparavant, poursuit le texte, sous le bras gauche.

 

     (Il faut en effet savoir, qu'à l'opposé des églises chrétiennes, le temple égyptien qui constituait également la demeure de la divinité, n'admettait que très peu de personnes en son sein : hormis la population à l'occasion de quelques manifestations religieuses, et encore n'excédant pas les limites d'une certaine aire géographique autorisée, mais aussi un personnel civil engagé pour l'entretien quotidien, aucune personne étrangère à la classe sacerdotale n'était autorisée à entrer dans l'espace sacré, comprenez : à le profaner. 

     Seuls donc, Pharaon et les desservants du culte, pour autant qu'ils se fussent préalablement purifiés, pouvaient y pénétrer.)   

 

     Qu'Oudjahorresnet servit de son mieux au point d'être invité par le roi à lui libeller un protocole officiel : souvenez-vous, il s'agit de la titulature complète avec ses cinq noms attribuée à celui qui occupe le trône d'Horus pour gouverner l'Égypte : ce qui témoigne de la confiance que le roi perse lui  prodiguait. Et qui nous indique, a contrario, et quoi qu'en écrivît Hérodote, que Cambyse - mais il en fut de même de Darius Ier, son successeur et d'autres à la tête de cette satrapie -, malgré certaines exactions à mettre à son actif, s'ingéniât avec une habileté consommée à se fondre dans les traditions ancestrales égyptiennes ; à épouser l'idéologie religieuse du pays qu'il venait de soumettre ; à, d'une certaine manière, faire en sorte que l'ensemble des dignitaires et des hauts fonctionnaires auliques pour lesquels incontestablement Oudjahorresnet était un parangon, ne se sentent pas outre mesure considérés comme de serviles administratifs soumis.

 

     Oudjahorresnet un "collabo" ??  Faut-il vraiment ne pas avoir compris ce que ce dignitaire égyptien fit graver sur sa statue pour encore entériner semblable contresens !

 

 

 

     Nous sommes en pleine campagne de fouilles 1988-1989, je l'ai souligné à l'entame de notre rendez-vous, aux confins sud-ouest du site d'Abousir.

     Miroslav Verner s'apprête à  découvrir une nouvelle tombe : celle d'Oudjahorresnet, cet homme hors du commun, aux multiples et prestigieuses fontions dans l'entourage royal égyptien puis perse que nous venons d'apprendre à mieux connaître.

 

     Et,  insigne honneur, l'égyptologue tchécoslovaque nous invite mardi prochain 15 mars à le rejoindre sur son chantier de fouilles ...

 

    Vous m'y accompagnerez, j'espère ?

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE 

 

 

(Bresciani : 1995, 97-108 ; Briant : 1988, 2-6 ; ID. : 1998, 137-73 ; Grimal : 1988, 443 ; Hérodote : 1964, 218-86 ; Legrain : 1906, 54 ; Posener : 1936, passim ; Serrano Delgado : 2004, 31-52 ; Thiers : 1995, 493-516

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commentaires

Cendrine 10/03/2016 18:17

J'ai beaucoup aimé votre utilisation du mot "chapeauter". Vous me pardonnerez mon humour désastreux cher Richard mais certains, à force de travailler du chapeau en perdent la tête... Oui je sais...
Trêve de plaisanterie, j'ai lu une nouvelle fois votre article comme une passionnante enquête alors merci à vous et bien sûr, je vous accompagnerai où vous vous voudrez bien nous emmener!
Excellente soirée, amitiés
Cendrine

Richard LEJEUNE 11/03/2016 08:57

Merci pour votre fidélité, chère Cendrine, car là où j'escompte vous emmener mardi prochain, vous et tous mes visiteurs, c'est à vrai dire quelque dix-sept mètres sous terre ou, plus précisément, sous le sable ...

Carole 09/03/2016 00:38

Finalement le Guépard de Lampedusa, ce roman éternel et le plus perspicace des traités politiques, nous parlerait aussi des Egyptiens antiques ?

Richard LEJEUNE 09/03/2016 10:02

D'une certaine manière, oui, Carole, l'on pourrait le voir ainsi, notamment pour ce qui concerne le portrait que Lampedusa brosse d'une noblesse en déclin que l'on pourrait comparer avec la classe dominante égyptienne ...

Jean-Pierre 08/03/2016 17:30

Si j'ai bien compris, les "collabos" ont existé bien avant les années (19)40 !

Richard LEJEUNE 08/03/2016 17:34

Certes oui, mais comme je l'ai, j'espère, suffisamment démontré, Oudjahorresnet n'en fut pas un !!

Christiana 08/03/2016 09:37

Bien sûr, nous t'accompagnerons...
Dommage que je n'aie pas eu ces explications plus tôt, lors de ma visite au musée du Vatican où je suis sans doute passée devant cette magnifique sculpture sans m'arrêter... Il faut dire qu'il y a tant et tant de choses à voir ! Il faudrait y aller exprès et savoir les choses que tu viens de nous expliquer. Tous ces hiéroglyphes qui la couvrent sont un vrai mystère... Une prochaine fois elle attirera et arrêtera sûrement mon regard!

Richard LEJEUNE 08/03/2016 12:49

Mais Christiana, en réponse à ton commentaire, j'évoquais évidemment ce matin les inscriptions de la statue d'Oudjahorresnet, accessibles à tous sur le Net ou grâce au lien fourni dans mon article et certes pas tout autre texte hiéroglyphique que tu rencontrerais au détour d'une salle de musée ...

Christiana 08/03/2016 11:41

"Ces inscriptions ne constituent plus un mystère pour qui que ce soit"... Comme tu y vas Richard! Pour moi, le mystère est toujours immense en voyant cela dans un musée...

Richard LEJEUNE 08/03/2016 10:16

Ces inscriptions ne constituent plus un mystère pour qui que ce soit, Christiana, dans la mesure où des égyptologues - notamment Georges Posener, en français, et Miriam Lichtheim, en anglais -, en ont traduit les hiéroglyphes.
Pour ce qui te concerne, ainsi que ceux de mes autres visiteurs que ce texte intéresserait, une traduction anglaise est proposée en cliquant sur "Oudjahorresnet" dans la phrase qui précède la troisième photo de mon article de ce matin ...

Alain 08/03/2016 08:07

Dommage que l'on ne voit pas la tête du "collabo". La semaine prochaine devrait peut-être nous permettre de faire sa connaissance.

Richard LEJEUNE 08/03/2016 08:42

Sa connaissance, malgré un monument acéphale, j'espère que mes propos de ce matin t'auront permis de la faire, Alain ...
La semaine prochaine, c'est de la découverte et de l'exploration de sa tombe en compagnie de Miroslav Verner qu'il sera question ...

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