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2 mai 2016 1 02 /05 /mai /2016 23:02

 

 

 Ruines ! ma famille !

 

 

Charles BAUDELAIRE

 

Les Fleurs du Mal,

Tableaux parisiens, 108,

 

Les petites vieilles, IV

 

  dans Oeuvres complètes 

Paris, Seuil

p. 98 de mon édition de 1968

 

 

 

 

     Ceux qui, parmi vous amis visiteurs, ont connu cette belle opportunité d'arpenter la nécropole de Saqqarah, se souviennent plus que très probablement de ce que leur guide a présenté sous l'appellation de "Chaussée du complexe funéraire du roi Ounas", - cet Ounas, souvenez-vous qui, le premier, fit graver ce qu'il est maintenant convenu de nommer "Textes des Pyramides" dans sa "Demeure d'éternité" ; cet Ounas qui aussi, j'aime à le rappeler, au sein d'une pléiade de hauts fonctionnaires s'adjoignit les services d'un certain Metchetchi.

 

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE : III. LES FOUILLES D' ABOUSIR DURANT LA DERNIÈRE DÉCENNIE DU XXème SIÈCLE - 5. LA TOMBE DE FETEKTI : PRÉMICES À LA SCÈNE DE MARCHÉ

     

      Cette allée pavée, - la mieux préservée de toutes celles de l'époque -, comportait un programme iconographique constitué de tableaux polychromes gravés en léger relief sur un parcours formant vraisemblablement tunnel de quelque 700 mètres de long et 6,70 de large, depuis le temple bas, au bord du Nil, prévu pour accueillir le cortège funèbre royal, jusqu'au temple haut, là où s'effectuaient certains rituels dont celui de l' "Ouverture de la bouche", simulacre de rendre fonction à quelques-uns des sens primordiaux du défunt, - vue, ouïe et parole -, avant l'inhumation définitive à l'intérieur de sa pyramide.

 

    Vous aurez remarqué, je présume, cet évident interstice entre les imposantes dalles du toit : sur toute la longueur, il constituait en réalité l'ingénieuse réponse apportée par les architectes antiques de ce long et sombre couloir aux fins d'y pourvoir un éclairage naturel.  

 

 

     Sauf à exciper de l'indéniable proximité des deux nécropoles, quelle raison invoquer pour vous octroyer semblable digression introductive, seriez-vous en droit de me demander, alors que, depuis un certain temps, vous nous entretenez uniquement de celle d'Abousir ? 

 

     Quand nous avons ensemble, mardi dernier, pénétré dans le mastaba de Fetekti, je vous avais expliqué, amis visiteurs, que l'endroit avait fort heureusement déjà fait l'objet d'une étude réalisée au XIXème siècle par l'égyptologue prussien Carl Richard Lepsius, notamment à propos des murs de la cour intérieure qu'il avait excavée et des peintures ressortissant au domaine de ce qu'il est habituellement convenu d'appeler "scènes de la vie quotidienne" qu'il y avait découvertes et relevées.

 

     Parmi elles, une célèbre évocation d'un marché de plein air auquel, comme promis en nous quittant, j'escompte déjà aujourd'hui consacrer en partie notre rendez-vous, avant d'être plus prolixe encore lors de celui de la semaine prochaine.

 

     Réalisée sur un lavis bleu-gris clair recouvrant une épaisse couche de plâtre de boue jaune-brun mélangée à des fibres végétales appliquée sur le pilier central de la cour d'entrée, elle se distribue en trois registres superposés, à partir d'approximativement un mètre de hauteur par rapport au niveau du sol et seulement sur deux de ses quatre faces.

     Fort heureusement pour nous, ces scènes de marché figuraient parmi les parties les mieux conservées des parties peintes d'origine encore admirées par Lepsius lors de ses fouilles de 1843 en Abousir. 

 

     Le dessin ci-après, extrait de ses Denkmäler ..., vous les propose toutes rassemblées et séparées par un simple trait vertical : considérez qu'à gauche de cette ligne médiane, vous dénombrez les trois scènes de la face ouest du pilier central de la cour hypostyle du mastaba de Fetekti et qu'à droite, celles de la face sud de ce même pilier. 

 

(©  https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fetekti2.jpg)

(© https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Fetekti2.jpg)

 

     Célèbre, indiquai-je à l'instant à propos de cette figuration d'une marché dans la mesure où la présence de semblable manifestation populaire dans un contexte funéraire se révèle en définitive particulièrement peu fréquente et, à tout le moins à l'Ancien Empire, se résume à deux  tombes exhumées à Abousir : celle de Ptahshepses, que j'avais évoquée avec vous le 16 février dernier et dans laquelle, si j'en crois le texte hiéroglyphique qui l'accompagne, on peut voir un homme troquant vraisemblablement un pain contre des oignons ; et bien évidemment dans celle de Fetekti sur laquelle nous nous concentrerons ce matin.

     Mais aussi à quelques-unes situées à Saqqarah, dont - et voici ma réponse à votre questionnement initial concernant le bien-fondé de mon introduction -, deux blocs de calcaire disposés côte à côte sur la troisième assise de la paroi nord de la Chaussée d'Ounas évoquée d'emblée tout à l'heure, à quelque 230 mètres de son aboutissement, ainsi que l'un ou l'autre fragment épars mis au jour sur le site. 

 
L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE : III. LES FOUILLES D' ABOUSIR DURANT LA DERNIÈRE DÉCENNIE DU XXème SIÈCLE - 5. LA TOMBE DE FETEKTI : PRÉMICES À LA SCÈNE DE MARCHÉ

 

 

     Le premier de ces blocs relatant diverses transactions commerciales vous donne à voir, à droite, un homme assis sur un siège cubique invitant à considérer des poissons amoncelés dans une corbeille semi-circulaire posée entre lui et un personnage debout qui porte un petit coffret à corniche. 

    Rien n'indique son contenu.

L'ÉGYPTOLOGIE TCHÈQUE : III. LES FOUILLES D' ABOUSIR DURANT LA DERNIÈRE DÉCENNIE DU XXème SIÈCLE - 5. LA TOMBE DE FETEKTI : PRÉMICES À LA SCÈNE DE MARCHÉ

 

 

     Le second bloc montre, à gauche, un homme installé sur un coussin qui dispose à ses pieds lui aussi des poissons mais séchés, cette fois. 

 

     (Immense merci à Yopi, - pseudonyme d'une couple de Parisiens avec lesquels j'avais sympathisé lors d'un colloque consacré à Sésostris III, au Palais des Beaux-Arts de Lille à l'automne 2014, - de m'avoir autorisé à publier ici pour vous leurs clichés.) 

 

    Hormis ces deux scènes chez Ounas, quelques figurations de marché se retrouvent également dans des sépultures non-royales, notamment celles de Kagemni, avec des personnages proposant onguents et parfums quand d'autres échangent différents types de vases ; de Tepemankh dont un fragment représentant là aussi l'étal d'un poissonnier est d'ailleurs exposé au Département des Antiquités égyptiennes des Musées royaux d'Art et d'Histoire, à Bruxelles ; d'Ankhmahor, par ailleurs connu pour une scène de circoncision ; des deux frères, Niankhkhnoum et Khnoumhotep et, bien sûr, dans le mastaba de Ti que je vous ai si souvent conseillé de virtuellement visiter grâce à l'excellent site d'OsirisNet.

 

     Vous aurez évidemment remarqué les deux verbes que j'ai employés pour définir ces relations commerciales : troquer et échanger. Il faut en effet savoir qu'à cette époque lointaine, c'est par ce moyen que dans toute société s'obtenaient les marchandises convoitées : l'un pouvait exhiber une paire de sandales qu'il avait confectionnées contre quelques légumes cultivés dans le jardin d'un autre ; ou une villageoise marchander quelque ustensile de cuisine fabriqué par son époux contre un bijou, un vêtement ...

 

     Parallèlement à ces scènes peintes, la lecture d'une abondante documentation papyrologique confirme parfaitement que les produits d'utilité courante ou autres que l'on désirait se procurer pouvaient être obtenus grâce à l'un quelconque objet que l'on possédait en plusieurs exemplaires, voire dans certains cas, dont on acceptait de se priver. Et vraisemblablement, comme à l'occasion de nos actuelles brocantes dominicales belges, il était avéré que le superflu de l'un constituait souvent le nécessaire d'un autre. 

 

     Un point me semble en outre intéressant à épingler : que ce soit dans certains textes de transactions ou sur les représentations pariétales d'un tombeau et même au niveau des légendes hiéroglyphiques afférentes, rien, pratiquement jamais, ne nous renseigne sur le qui est qui ?, sur le qui fait quoi ? ; rien ne vient en fait différencier un vendeur d'un acheteur.

    Ce qui corrobore qu'en de semblables marchés de campagne ou citadins se pratiquaient des activités commerciales sur base du simple troc entre participants.

 

     Le souci de vérité historique m'oblige à toutefois ajouter que même s'il fallut attendre les rapports marchands plus larges, notamment à l'Époque tardive avec les Perses et les Grecs, pour voir apparaître une véritable monnaie frappée à l'effigie d'un souverain ou d'un tout autre symbole, les Égyptiens utilisèrent, et ce dès l'Ancien Empire, des mesures de denrées quotidiennes - les céréales ou l'huile, par exemple,-, en guise de système d'évaluation.

 

     Et même, vous vous en doutez probablement beaucoup moins, des unités pondérales : en effet, un petit anneau d'argent appelé shâti dans les textes, d'environ 7,5 grammes servit ainsi d'unité monétaire pendant au moins deux millénaires ; secondé qu'il fut également par le deben, un "poids" d'approximativement 90 grammes, et qui correspondait donc à 12 shâtis.

 

 

 

     Ne pensez-vous pas, amis visiteurs, toutes ces prémices établies, qu'il serait bientôt temps de revenir sur le marché dont Fetekti avait souhaité une évocation picturale sur un des piliers de la cour d'entrée de son mastaba ?

 

    C'est ce qu'avec vous, la semaine prochaine, mardi 10 mai, je me propose d'entreprendre ...

 

 

 

 

 

(Allam : 2008, 133-4 ; Barta : 2001, 75-123 ; ID. : 2005 ³; Labrousse/Moussa : 2002, 334 + Fig. 36 ;/  Menu : 2008, 129 ; Montet : 1925, 319-26 ; Peters-Destéract : 2005, 109)

 

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commentaires

Cendrine 13/05/2016 17:37

Comme vous dites, c'est une goutte de bonté dans un océan de choses révoltantes et de voracité malsaine concernant l'argent, le pouvoir etc... Mais heureusement, ce genre d'initiative existe. Je me dis que c'est un peu comme la boîte de Pandore. Il reste quelques étincelles d'espoir et il y a des gens qui ont vraiment du coeur. On les prend pour des fous, des utopistes ( cela m'irrite lorsque j'entends certains considérer négativement l'Utopie, n'avons-nous pas besoin de certaines énergies de rêve voire de grains de folie pour aller de l'avant?) mais ils sont là et la gentillesse n'est pas une faiblesse. Être gentil ne veut pas dire se faire écraser, accepter tout béatement. Je pense que ça permet d'aller plus loin dans l'existence plutôt que de se laisser consumer par des choses hideuses, visqueuses et l'envie maladive d'engranger en laissant d'autres personnes sur le carreau.
Me voilà dans mes emportements! Je vous embrasse avec un grand sourire et je reprends volontiers une belle tranche de vie égyptienne au passage!
Cendrine

Richard LEJEUNE 13/05/2016 17:43

"Reprenez seulement une fois", comme l'on dirait à Bruxelles !!
C'est ainsi, avec cette pugnacité que j'aime aussi vous lire, chère Cendrine !
Bon samedimanche à vous et votre époux.
Amitiés, Richard

Cendrine 12/05/2016 14:29

Ces évocations de marchés sont des plus alléchantes. Le marché, de toute époque, a été un lieu fourmillant de vie où la créativité se nourrit tout autant que la panse. Je rejoins les avis de Christiana, de Carole et le vôtre Richard sur la notion de troc. L'argent pervertit. On peut donner de soi, échanger le fruit de son travail sans cette sacrosainte notion d'enrichissement à tout crin et la nourriture devrait être accessible à tous.
J'ai entendu parler d'une initiative parisienne qui me semble intéressante. Dans certains arrondissements, des associations de passionnés utopistes (comme ils se revendiquent en dépit de tout le mépris que certains portent à la notion d'utopie) sèment des plantes aromatiques, des légumineuses etc... et chaque passant pourra se servir gratuitement et respectueusement dans les espaces requis mais aussi partager un thé, un jus de fruit frais en devisant... Voilà pour moi quelque chose de sain, d'humain en des temps de surconsommation et d'obsession maladive de la part de certains envers les richesses.
Ce troc de l'Egypte antique m'a régalée, merci à vous Richard. Grosses bises et belle journée. Cendrine

Richard LEJEUNE 13/05/2016 08:26

Merci pour ce beau commentaire, chère Cendrine, qui corrobore les propos de certaines de mes lectrices avec un bien bel exemple parisien : mais je crains malheureusement que semblables initiatives ne soient qu'une goutte de bonté humaine dans un océan de surconsommation qui rapporte tellement à beaucoup ...

FAN 04/05/2016 11:00

Le fait est, que le "deben" existait depuis longtemps mais je pense que nous sommes sur un marché où le troc est le plus de"mise" !! la monnaie d'échanges existe depuis bien des siècles, comme quoi, l'humain possède un "gêne" dit du commerce pour avoir plus de confort que le voisin!! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 05/05/2016 08:15

Que ce soit le marché représenté sur les parois de la "Chaussée dOunas" ou celui du pilier central de la cour hypostyle du mastaba de Fetekti, chère Fan, les scènes se passent à la Vème dynastie, soit environ 2400 ans avant notre ère ! Et effectivement, elles rendent compte - les textes hiéroglyphiques que j'évoquerai la semaine prochaine le prouvent à l'envi ! -, d'échanges de produits, donc de troc !

Christiana 04/05/2016 09:23

Le troc pour obtenir les marchandises convoitées... dommage que cela ne se fasse plus que les dimanches de brocante chez nous, encore que cela revienne en force, semble-t-il, en ces périodes difficiles que nous vivons et c'est tant mieux. Moins de gaspillage!
Je me vois bien échanger une sculpture ou un tableau contre des choses dont j'ai besoin.
L'argent abstrait a tout pourri.

Richard LEJEUNE 04/05/2016 09:56

Entièrement d'accord avec toi, Christiana.
Et, à mon humble avis, rien qu'en me référant au monde présent quand, d'aventure, nous prend l'envie de fréquenter une brocante, beaucoup doivent avoir la même opinion que nous.

Alain 03/05/2016 11:48

C’est curieux ces scènes, montrées de cette façon, fort fortement penser à une BD se passant sur un marché : Sent mes pâtés, je te les donne et tu me files tes poissons, un collier pour ta femme contre mon miel, vois mes hameçons, c’est du solide.
C’est dessiné comme une BD, dommage qu’il n’y ait pas de bulles avec des textes. De toute façon c’est très parlant.

Richard LEJEUNE 04/05/2016 07:40

Mais les bulles, Alain, tu viens de les inventer toi-même, tellement les scènes sont "parlantes", ainsi que tu le soulignes avec justesse.

Et le plus intéressant, - tu le comprendras la semaine prochaine quand je donnerai à lire les hiéroglyphes disposés au-dessus de ces tranches de vie d'un marché -, c'est que tes propos s'inscrivent parfaitement dans l'esprit de ceux qu'échangèrent ces personnages !

Carole 03/05/2016 00:31

Et l'on se prend à penser qu'un monde sans argent était plus harmonieux, en regardant ces belles fresques où les gestes des échanges ressemblent à ceux des dons.

Richard LEJEUNE 04/05/2016 07:32

J'ai moi aussi souvent pensé, Carole, que ces échanges qu'ont connus les premières civilisations étaient bien plus "humains" que les procédés monétaires vite inventés par la suite : ils avaient au moins l'avantage de mettre tout le monde d'accord en fonction du ressenti de chacun.
Mais l'humanité en a décidé autrement ...
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