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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 00:00

 

 

Deuxième Partie :  

 

" IL A OBÉI À L'ORDRE DU CIEL  "

 

 

 

     Or donc, depuis mardi dernier, vous aurez compris, amis visiteurs, que nous allions abondamment évoquer l'ici-bas et l'au-delà de ce jeune et bel éphèbe du nom d'Antinoüs qui vécut au deuxième siècle de notre ère,

 

Antinoüs au némès - Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (Ma 433)

Antinoüs au némès - Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (Ma 433)

 

favori de l'empereur Hadrien, originaire de Claudiopolis, ville de la province romaine de Bithynie, en Asie mineure, au nord-ouest de la Turquie asiatique actuelle. Et ce, dans un premier temps, en septembre, sous l'angle de la fiction romanesque grâce à de nouveaux extraits de l'immense roman de Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, dont nous poursuivrons la lecture dans quelques minutes ; et lors d'un second temps, en octobre, sous celui de l'Histoire en conviant à la barre conjointement l'archéologie et l'égyptologie, aux fins de tenter de répondre à diverses questions, comme les circonstances de sa mort, les rites typiquement égyptiens de ses funérailles, l'emplacement du tombeau que le souverain lui fit ériger et, in fine, en nous interrogeant sur son apothéose, comprenez sa divinisation, son admission dans le monde des dieux et sa catastérisation, entendez sa transformation en étoile visible dans le ciel : ses différents devenirs post-mortem, en quelque sorte. 

 

     Mais comme je viens de l'indiquer, avant de vous convier sur le chemin plus difficultueux de l'enquête proprement historique du "dossier" Antinoüs, reprenons, voulez-vous, notre déambulation au sein de Mémoires d'Hadrien et, plus spécifiquement, dans cette partie que la romancière a intitulée Saeculum aureum, - l'Âge d'or : l'évocation du décès plus que prématuré du jeune homme.

  

 

 

 

 

     Le premier jour du mois d'Athyr, la deuxième année de la deux cent vingt-sixième Olympiade ... C'est l'anniversaire de la mort d'Osiris, dieu des agonies : le long du fleuve, des lamentations aiguës retentissaient depuis trois jours dans tous les villages. (...)

     J'avais fait amarrer ma barque à quelque distance des autres, loin de tout lieu habité : un temple pharaonique à demi abandonné se dressait pourtant à proximité du rivage ; il avait encore son collège de prêtres ; je n'échappai pas tout à fait au bruit de plaintes. (...)

 

     Le courrier de Rome venait d'arriver ; la journée se passa à le lire et à y répondre. Comme d'ordinaire Antinoüs allait et venait silencieusement dans la pièce : je ne sais pas à quel moment ce beau lévrier est sorti de ma vie. Vers la douzième heure, Chabrias agité entra. Contrairement à toutes règles, le jeune homme avait quitté la barque sans spécifier le but et la longueur de son absence : deux heures au moins avaient passé depuis son départ. Chabrias se rappelait d'étranges phrases prononcées la veille, une recommandation faite le matin même, et qui me concernait. Il me communiqua ses craintes. Nous descendîmes en hâte sur la berge. Le vieux pédagogue se dirigea d'instinct  vers une chapelle située sur le rivage, petit édifice isolé qui faisait partie des dépendances du temple, et qu'Antinoüs et lui avaient visité ensemble. Sur une table à offrandes, les cendres d'un sacrifice étaient encore tièdes. Chabrias y plongea les doigts, et en retira presque intacte une boucle de cheveux coupés.

    Il ne nous restait plus qu'à explorer la berge. Une série de réservoirs, qui avaient dû servir autrefois à des cérémonies sacrées, communiquaient avec une anse du fleuve : au bord du dernier bassin, Chabrias aperçut dans le crépuscule qui tombait rapidement un vêtement plié, des sandales. Je descendis les marches glissantes : il était couché au fond, déjà enlisé par la boue du fleuve. Avec l'aide de Chabrias, je réussis à soulever le corps qui pesait soudain d'un poids de pierre. Chabrias héla des bateliers qui improvisèrent une civière de toile. Hermogène appelé à la hâte ne put que constater la mort. Ce corps si docile refusait de se laisser réchauffer, de revivre. Nous le transportâmes à bord. Tout croulait ; tout parut s'éteindre. Le Zeus  Olympien, le Maître de Tout, le Sauveur du Monde s'effondrèrent, et il n'y eut plus qu'un homme à cheveux gris sanglotant sur le pont d'une barque.

 

     Deux jours plus tard, Hermogène réussit à me faire penser aux funérailles. Les rites de sacrifice dont Antinoüs avait choisi d'entourer sa mort nous montraient un chemin à suivre : ce ne serait pas pour rien que l'heure et le jour de cette fin coïncidaient avec ceux où Osiris descend dans la tombe. Je me rendis sur l'autre rive, à Hermopolis, chez les embaumeurs. J'avais vu leurs pareils travailler à Alexandrie ; je savais quels outrages j'allais faire subir à ce corps. Mais le feu aussi est horrible, qui grille et charbonne cette chair qui fut aimée ; et la terre où pourrissent les morts.

     La traversée fut brève ; accroupi dans un coin de la cabine de poupe, Euphorion hululait à voix basse je ne sais quelle complainte funèbre africaine ;  ce chant étouffé et rauque me semblait presque mon propre cri. Nous transférâmes le mort dans une salle lavée à grande eau qui me rappela la clinique de Satyrus ; j'aidai le mouleur à huiler le visage avant d'y appliquer la cire. Toutes les métaphores retrouvaient un sens : j'ai tenu ce coeur entre mes mains. Quand je le quittai, le corps vide n'était plus qu'une préparation d'embaumeur, premier état d'un atroce chef-d'oeuvre, substance précieuse traitée par le sel et la gelée de myrrhe, que l'air et le soleil ne toucheraient jamais plus.

 

     Au retour, je visitai le temple près duquel s'était consommé le sacrifice ; je parlai aux prêtres. Leur sanctuaire rénové redeviendrait pour toute l'Égypte un lieu de pèlerinage ; leur collège enrichi, augmenté se consacrerait désormais au service de mon dieu. Même dans les moments les plus obtus, je n'avais jamais douté que cette jeunesse fût divine. La Grèce et l'Asie le vénéreraient à notre manière, par des jeux, des danses, des offrandes rituelles au pied d'une statue blanche et nue. L'Égypte, qui avait assisté à l'agonie, aurait elle aussi sa part dans l'apothéose. Ce serait la plus sombre, la plus secrète, la plus dure : ce pays jouerait auprès de lui un rôle d'éternel embaumeur. Durant des siècles, des prêtres au crâne rasé réciteraient des litanies où figurerait ce nom, pour eux sans valeur, mais qui pour moi contenait tout. Chaque année, la barque sacrée promènerait cette effigie sur le fleuve ; le premier du mois d'Athyr, des pleureurs marcheraient sur cette berge où j'avais marché. Toute heure a son devoir immédiat, son injonction qui domine les autres : celle du moment était de défendre contre la mort le peu qui me restait.

 

     Phlégon avait réuni pour moi sur le rivage les architectes et les ingénieurs de ma suite ; soutenu par une espèce d'ivresse lucide, je les traînai le long des collines pierreuses ; j'expliquai mon plan, le développement des quarante-cinq stades du mur d'enceinte ; je marquai dans le sable la place de l'arc de triomphe, celle de la tombe. Antinoé allait naître : ce serait déjà vaincre la mort que d'imposer à cette pierre sinistre une cité toute grecque, un bastion qui tiendrait en respect les nomades de l'Érythrée, un nouveau marché sur la route de l'Inde. Alexandre avait célébré les funérailles d'Héphaistion par des dévastations et des hécatombes. Je trouvais plus beau d'offrir au préféré une ville où son culte serait à jamais mêlé au va-et-vient sur la place publique, où son nom reviendrait dans les causeries du soir, où les jeunes hommes se jetteraient des couronnes à l'heure des banquets. Mais, sur un point, ma pensée flottait. Il semblait impossible d'abandonner ce corps en sol étranger. Comme un homme incertain de l'étape suivante ordonne à la fois un logement dans plusieurs hôtelleries, je lui commandai à Rome un monument sur les bords du Tibre, près de ma tombe : je pensai aussi aux chapelles égyptiennes que j'avais, par caprice, fait bâtir à la Villa, et qui s'avéraient soudain tragiquement utiles. 

     On prit jour pour les funérailles qui auraient lieu au bout des deux mois exigés par les embaumeurs. Je chargeai Mésomédès de composer des chants funèbres. Tard dans la nuit, je rentrai à bord ; Hermogène me prépara une potion pour dormir. 

 

 

 

Marguerite  YOURCENAR

Mémoires d'Hadrien

 

Paris, Gallimard, Collection Folio n° 921,

pp. 215-8 et 238 de mon édition de 1981

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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commentaires

FAN 15/09/2016 17:12

J'ai lu mais comme d'habitude, je n'accroche pas à ces phrases longues!!!si longues!! mais l'histoire est intéressante et j'attends sagement Mardi prochain pour connaître mieux Hadrien et sa manière de vivre!! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 16/09/2016 09:29

Si telle est votre attente, chère Fan, je crains fort que vous soyez déçue par mes articles à venir car, comme je l'ai dans celui-ci expliqué d'emblée, et que corrobore d'ailleurs le titre générique que je donne à cette série, c'est à Antinoüs et à ce qu'a voulu Hadrien pour son "avenir" post mortem que je m'intéresse plus particulièrement, ainsi que le monde égyptologique que je convoquerai bientôt à la barre.

Pour plus de détails sur ce qu'écrit Marguerite Yourcenar à propos de la manière de vivre de l'empereur, je ne puis qu'envisager de vous conseiller de reprendre la lecture de son roman là où je l'abandonnerai la semaine prochaine, après la relation des funérailles d'Antinoüs ... même si je sais que vous n'aimez malheureusement pas on écriture.

Jean-Pierre 13/09/2016 18:03

Marguerite YOURCENAR ne s'est-elle pas fait complice d'amitiés particulières, pour ne pas dire homosexuelles ?

Richard LEJEUNE 14/09/2016 07:13

"Complice" ???

Quel vocabulaire juridique bizarre sous votre plume, cher Jean-Pierre !!
Nous parlons d'immense talent littéraire, ici, avec ce roman ; et bientôt d'archéologie et d'égyptologie.

La vie privée des gens, - à quelque niveau que ce soit -, ne m'intéresse nullement ...

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