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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 00:00

 

 

Première Partie :

 

" JE ME SENTAIS RESPONSABLE DE LA BEAUTÉ DU MONDE "

 

 

 

 

 

 Mon cher Marc "  

 

 

     C'est par cette formule d'appel que l'empereur romain Hadrien (Imperator Caesar Trajanus Hadrianus Augustus, 76-138 de notre ère) entame le récit de sa vie, propos qu'il destine à son petit-fils adoptif, le futur empereur philosophe Marc Aurèle.

 

 

Tête en marbre de l'empereur Hadrien - Louvre : Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (Ma 3132)  (© Hervé Lewandowski)

Tête en marbre de l'empereur Hadrien - Louvre : Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (Ma 3132) (© Hervé Lewandowski)

 

    Ou, plus exactement, c'est par ces simples mots que la romancière Marguerite Cleenewerck de Crayencour, née le 8 juin 1903 à Bruxelles, d'un père d'origine française et d'une mère belge, - que vraisemblablement vous connaissez mieux, amis visiteurs, sous le nom de Marguerite Yourcenar, anagramme quasiment complète de son vrai patronyme -, commence cet admirable roman "Mémoires d'Hadrien" dans lequel il m'a plu de m'enfouir à nouveau au cours des récentes vacances d'été, quelque 35 ans après le réel coup de coeur littéraire qu'il  m'avait offert lors de sa première lecture.

 

     Ce matin qui voit la rentrée officielle d'ÉgyptoMusée, ainsi que maints autres mardis à venir, il me siérait de vous en donner à découvrir différents extraits.

 

     Mais pour quelle raison, seriez-vous en droit de m'interroger, un roman, - ce qui est déjà hors norme dans mon chef -, et celui-là plus particulièrement ?

 

     Peut-être certains parmi vous, amis Lillois ou de Picardie, feront-ils le rapprochement avec cette exposition qui lui fut dédiée jusqu'au 30 août dernier au Forum antique de Bavay, musée archéologique du Département du Nord, que je n'ai personnellement pas eu l'opportunité de visiter. 

     Là, toutefois, ne réside pas le véritable prétexte.

     D'autres, parmi vous, amis visiteurs, établiront tout naturellement une corrélation avec l'exposition "Dieux, Génies, Démons en Égypte ancienne" que nous parcourûmes de conserve en juin dernier, au Musée royal de Mariemont.

    Et ceux-là seront dans le vrai !

 

     Nous en reparlerons abondamment plus tard Car pour l'heure, et sans plus tarder, tournons une première fois les pages de ce chef d'oeuvre absolu qu'est Mémoires d'Hadrien.

 

 

 

 

   L'art du portrait m'intéressait peu. Nos portraits romains n'ont qu'une valeur de chronique : copies marquées de rides exactes ou de verrues uniques, décalques de modèles qu'on coudoie distraitement dans la vie et qu'on oublie sitôt morts. Les Grecs au contraire ont aimé la perfection humaine au point de se soucier assez peu du visage varié des hommes. Je ne jetais qu'un coup d'oeil à ma propre image, cette figure basanée, dénaturée par la blancheur du marbre, ces yeux grands ouverts, cette bouche mince et pourtant charnue, contrôlée jusqu'à trembler. Mais le visage d'un autre m'a préoccupé davantage. Sitôt qu'il compta dans ma vie, l'art cessa d'être un luxe, devint une ressource, une forme de secours. J'ai imposé au monde cette image : il existe aujourd'hui plus de portraits de cet enfant que de n'importe quel homme illustre, de n'importe quelle reine.

       

Antinoüs au némès - Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (Ma 433)

Antinoüs au némès - Louvre, Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines (Ma 433)

 

     J'eus d'abord à coeur de faire enregistrer par la statuaire la beauté successive d'une forme qui change ; l'art devint ensuite une sorte d'opération magique capable d'évoquer un visage perdu. Les effigies colossales semblaient un moyen d'exprimer ces vraies proportions que l'amour donne aux êtres ; ces images, je les voulais énormes comme une figure vue de tout près, hautes et solennelles comme les visions et les apparitions du cauchemar ; pesantes comme l'est resté ce souvenir. Je réclamais un fini parfait, une perfection pure, ce dieu qu'est pour ceux qui l'ont aimé tout être mort à vingt ans, et aussi la ressemblance exacte, la présence familière, chaque irrégularité d'un visage plus chère que la beauté. Que de discussions pour maintenir la ligne épaisse d'un sourcil, la rondeur un peu tuméfiée d'une lèvre ... Je comptais désespérément sur l'éternité de la pierre, la fidélité du bronze, pour perpétuer un corps périssable, ou déjà détruit, mais j'insistais aussi pour que le marbre, oint chaque jour d'un mélange d'huile et d'acides, prît le poli et presque le moelleux d'une chair jeune. Ce visage unique, je le retrouvais partout : j'amalgamais les personnes divines, les sexes et les attributs éternels, la dure Diane des forêts au Bacchus mélancolique, l'Hermès vigoureux des palestres au dieu double qui dort, la tête contre le bras, dans un désordre de fleur. Je constatais à quel point un jeune homme qui pense ressemble à la virile Athéna. Mes sculpteurs s'y perdaient un peu ; les plus médiocres tombaient ça et là dans la mollesse et dans l'emphase ; tous pourtant prenaient plus ou moins part aux songes. Il y a les statues et les peintures du jeune vivant, celles qui reflètent ce paysage immense et changeant qui va de la quinzième à la vingtième année : le profil sérieux de l'enfant sage ; cette statue où un sculpteur de Corinthe a osé garder le laisser-aller du jeune garçon qui bombe le ventre en effaçant les épaules, la main sur la hanche, comme s'il surveillait au coin d'une rue une partie de dés. Il y a ce marbre où Papias d'Aphrodisie a tracé un corps plus que nu, désarmé, d'une fraîcheur fragile de narcisse. Et Aristéas a sculpté sous mes ordres, dans une pierre un peu rugueuse, cette petite tête impérieuse et fière ... Il y a les portraits d'après la mort, et où la mort a passé, ces grands visages aux lèvres savantes, chargés de secrets qui ne sont plus les miens, parce que ce ne sont plus ceux de la vie. Il y a ce bas-relief où le Carien Antonianos a doué d'une grâce élyséenne le vendangeur vêtu de soie grège, et le museau amical du chien pressé contre une jambe nue. Et ce masque presque intolérable, oeuvre d'un sculpteur de Cyrène, où le plaisir et la douleur fusent et s'entrechoquent sur ce même visage comme deux vagues sur un même rocher. Et ces petites statuettes d'argile à un sou qui ont servi à la propagande impériale : Tellus Stabilita, le Génie de la Terre pacifiée, sous l'aspect d'un jeune homme couché qui tient des fruits et des fleurs. 

 

     Trahit sua quemque voluptas. À chacun sa pente : à chacun aussi son but, son ambition si l'on veut, son goût le plus secret et son plus clair idéal. Le mien était enfermé dans ce mot de beauté, si difficile à définir en dépit de toutes les évidences des sens et des yeux. Je me sentais responsable de la beauté du monde. Je voulais que les villes fussent splendides, aérées, arrosées d'eaux claires, peuplées d'êtres humains dont le corps ne fût détérioré ni par les marques de la misère ni de la servitude, ni par l'enflure d'une richesse grossière ; que les écoliers récitassent d'une voix juste des leçons point ineptes ; que les femmes au foyer eussent dans leurs mouvements une espèce de dignité maternelle, de repos puissant ; que les gymnases fussent fréquentés par des jeunes hommes point ignorants des jeux et des arts ; que les vergers portassent les plus beaux fruits et les champs les plus riches moissons. Je voulais que l'immense majesté de la paix romaine s'étendît à tous, insensible et présente comme la musique du ciel en marche ; que le plus humble voyageur pût errer d'un pays, d'un continent à l'autre, sans formalités vexatoires, sans dangers, sûr partout d'un minimum de légalité et de culture ; que nos soldats continuassent leur éternelle danse pyrrhique aux frontières ; que tout fonctionnât sans accroc, les ateliers et les temples ; que la mer fût sillonnée de beaux navires et les routes parcourues par de fréquents attelages ; que, dans un monde bien en ordre, les philosophes eussent leur place et les danseurs aussi.

     Cet idéal, modeste en somme, serait assez souvent approché si les hommes mettaient à son service une partie de l'énergie qu'ils dépensent en travaux stupides ou féroces ; une chance heureuse m'a permis de le réaliser partiellement ce dernier quart de siècle.

 

(...)

 

 

 

Marguerite  YOURCENAR

Mémoires d'Hadrien

 

Paris, Gallimard, Collection Folio n° 921,

pp. 146-9 de mon édition de 1981

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en Belgique
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commentaires

Cendrine 08/09/2016 11:54

Cher Richard, retrouver la luxuriance de l'écriture de Marguerite Yourcenar est un bonheur! Ses mots se goûtent, se dégustent, laissent une myriade de parfums et de saveurs en bouche et dans l'esprit. Les portraits s'animent sous sa plume aiguisée et nous invitent au voyage. Puissance des traits ciselés dans le marbre et différents supports, intemporelle beauté que la mort n'altère pas... votre invitation littéraire est un vrai plaisir. Je me souviens, à travers cela, d'un professeur que j'ai beaucoup aimé: Monsieur Balland, à l'Université Michel de Montaigne Bordeaux III. Il nous enseignait la Littérature et la Civilisation Gréco-Romaine. Il était toujours accompagné d'une pile de livres et il était un admirateur de Marguerite Yourcenar et de Gaston Bachelard.
Merci beaucoup pour cette rentrée et pour vos propos qui m'ont particulièrement touchée, surtout en des temps où je suis bien "retournée"... Grosses bises et une excellente rentrée! Cendrine

Richard LEJEUNE 08/09/2016 12:34

Que je suis heureux, chère Cendrine, de vous avoir procuré ce plaisir littéraire ; ou, plutôt, d'avoir ravivé chez vous le souvenir d'un Professeur qui vous a marquée au fer toujours vif de la Littérature, avec un grand "L", - et de grandes ailes -, car celle-là, de quelque coin qu'elle provienne, elle est heureusement universelle.

Heureux aussi, - et surtout -, de constater qu'au seuil de nouvelles interventions médicales, vous continuer à suivre vos blogs amis.

Carole 08/09/2016 00:48

Merci, Richard, pour ce moment de lecture. Qui, je le présume, nous annonce de nouvelles et fructueuses réflexions sur la beauté, capable de l'emporter sur la mort et de nous restituer, mieux que les vies qui ne sont plus, leur essence secrète et bouleversante.

Richard LEJEUNE 08/09/2016 09:35

Merci à vous pour ce superbe commentaire, Carole !

Pour ce qui concerne les réflexions à propos de la beauté, je ne puis que vous renvoyer à ce superbe roman de Marguerite Yourcenar dont je ne doute pas une seule seconde qu'il ait dû un jour vous ravir.
Personnellement, je me contenterai d'offrir à mes lecteurs deux nouveaux extraits choisis en fonction d'une enquête égyptologique que je voudrais mettre en lumière dans quelques semaines, de manière à "confronter", comme le titre générique l'indique, littérature fictionnelle et réalité de l'Histoire.

Jean-Pierre 07/09/2016 18:52

La phrase que vous citez en préambule, cher Richard, nous indique qu'Hadrien ne souffrait pas d'un excès de modestie !

Richard LEJEUNE 08/09/2016 09:27

Cher Jean-Pierre : Ghandi mis à part, vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes politiques - et je ne vous demande nullement de diriger vos regards vers le petit Nicolas ! -, dont la modestie constitue la vertu première ???

Rappelez-vous, pour prendre un autre exemple antique, cette désignation géographique : l'appellation romaine de la Méditerranée de l'époque : "Mare nostrum, NOTRE mer. "

Vous avez dit : modestie ???

FAN 07/09/2016 18:00

Cher Richard, j'avais commencé à lire Marguerite et ses mémoires d'Hadrien il y a belle lurette mais je n'avais pas aimé la manière dont elle a rédigé, j'avais trouvé cela trop égotique alors que cet empereur méritait un hommage moins alambiqué!! Même s'il aimait et était doué pour l'écriture, il restait sobre!! Goncourt ou pas, c'est Marcel Proust,je n'accroche pas! En revanche Hadrien est un homme à découvrir ! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 08/09/2016 09:21

Nous avons déjà ensemble, chère Fan, évoqué Proust qui, pour ce qui me concerne, reste le plus grand écrivain de langue française ... après Chateaubriand.
Nous ne serons jamais d'accord là-dessus mais, bien évidemment, je comprends et, surtout, respecte votre ressenti.
Il en ira probablement de même pour Marguerite Yourcenar qui, à mes yeux, a consenti pendant un quart de siècle au moins à préparer, écrire et peaufiner cet ouvrage grâce à des recherches, par la lecture de maints littérateurs antiques, de maints historiens pour en arriver à nous offrir un texte qui s'inscrit dans une langue d'un classicisme prodigieux ,au plus près de celle de l'époque d'Hadrien. Un véritable joyau du gente !
Ce qui apporte à ce roman historique une crédibilité époustouflante et nous oblige tout au long des pages à chaque fois de nous imposer cette vérité première : non, ce ne sont pas de vrais mémoires, ce "n'est que" de la fiction littéraire !!

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