Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 octobre 2016 2 11 /10 /octobre /2016 00:00

 

 

Deuxième Partie :

 

INTRODUCTION AUX INSCRIPTIONS  HIÉROGLYPHIQUES

DE L'OBÉLISQUE BARBERINI  

 

 

 

     Souvenez-vous, amis visiteurs, j'avais, lors de notre rendez-vous de la semaine dernière, émis les traditionnelles réserves, dont était par ailleurs parfaitement consciente Marguerite Yourcenar quand elle écrivit ce chef-d'oeuvre unanimement reconnu qu'est Mémoires d'Hadrien, à propos des relations d'événements ou des portraits de personnages ayant réellement vécu, sous la plume d'historiens et d'historiographes rédigeant bien des années, voire des siècles, après l'époque incriminée, la partialité de certains d'entre eux, fussent-ils regardés comme des "classiques", n'étant plus à démontrer !

 

    Et j'avais fait suivre ma mise en garde par ce très court extrait d'un essai de la romancière dans  Les visages de l'Histoire dans l'"Histoire auguste" : l'obélisque du Pincio corrobore en caractères hiéroglyphiques la mention de Spartien de la mort d'Antinoüs ", en vous promettant de consacrer notre présente rencontre à ce monument d'importance actuellement érigé sur le Monte Pincio, à Rome, et plus spécifiquement, aux inscriptions hiéroglyphiques gravées sur chacune de ses faces.    

    Mea culpa : j'aurais d'ailleurs pu tout aussi bien citer la traduction des textes hiéroglyphiques de ce même obélisque parmi les sources qu'elle avait consultées, grâce à semblable propos consigné dans sa Note, p. 355, clôturant Mémoires d'Hadrien si, bizarrement, elle ne m'avait pas échappé.

 

     Fort heureusement, j'ai la chance d'avoir quelques visiteurs de mon blog ou de mes pages Facebook qui me lisent vraiment, c'est-à-dire jusqu'à l'extrême fin des articles, ce qui, je l'ai déjà constaté à cause de questions qui me sont parfois adressées, n'est pas le cas de tout le monde !

 

     Mais Alain Yvars, concepteur de l'excellent blog "Si l'art était conté", est de ces fidèles et scrupuleux lecteurs, qui m'a permis de remédier à ce manquement de ma part grâce au commentaire qu'il m'a laissé ; de sorte que je me suis empressé d'ajouter, dans l'article du 4 octobre dernier, juste après mes références infrapaginales, un errata accréditant la mise au point d'Alain, partant, comblant ma lacune. 

 

 

Rome : Obélisque du Monte Pincio (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

Rome : Obélisque du Monte Pincio (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

 

      Car le monument du Pincio, puisque c'est bien lui qui est au centre de nos propos, également étiqueté "obélisque Barberini" par certains égyptologues, constitue, il vous faut en être conscients amis visiteurs, l'unique archive épigraphique, l'unique source écrite qui soit en parfaite contemporanéité avec les événements de la vie d'Antinoüs relatés par les auteurs antiques.

 

     En outre, si j'en crois feu l'égyptologue belge Philippe Derchain, tous les textes gravés sur ce "dernier obélisque" auraient vraisemblablement été composés par un certain Pétarbeschénis, prêtre extrêmement érudit originaire de la ville d'Akhmîm, - la Panopolis de l'époque gréco-romaine -, dont la grande culture philologique lui permit, à partir d'un "brouillon" probablement libellé par l'empereur en personne, de rédiger, entre 130 et 135 de notre ère, sa traduction en égyptien classique ; langue du Moyen Empire, alors en ce  IIème siècle depuis un long temps tombée en obsolescence, pour ne pas dire franchement oubliée. 

    Et de surcroît, - ceci étant aussi à porter au crédit de l'indéniable talent de lettré de Pétarbeschénis -, en ne concédant aucune once à la facilité phraséologique qu'eussent par exemple été des propos de circonstance empreints de convention, de protocole, voire de clichés eulogiques, si souvent rencontrés par ailleurs.

 

 

     Surmontées d'un tableau dans lequel sont gravés en creux deux personnages de part et d'autre d'un guéridon d'offrandes, les quatre faces du monolithe de granite rose offrent deux colonnes de hiéroglyphes à lire obligatoirement de la droite vers la gauche.

 

     Nul texte incisé ne se poursuivant au-delà de la face du monument qui lui est circonscrite, tous les côtés constituent une entité paléographique propre : trois d'entre eux, -  les faces nord, sud et ouest -, scène supérieure et hiéroglyphes compris, évoquent Antinoüs, comme ici, debout devant le dieu Amon, assis, 

 

Tableau de la face sud de l'obélisque Barberini (Monte Pincio, à Rome) - (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

Tableau de la face sud de l'obélisque Barberini (Monte Pincio, à Rome) - (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

 

alors que le seul quatrième est dévolu à l'empereur : la scène montre Hadrien faisant offrande à Rê-Horakhty,

 

Rome, Obélisque du Monte Pincio : face est (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

Rome, Obélisque du Monte Pincio : face est (© Photo : Association Amis de l'Égypte ancienne, Saint-Estève)

 

et dans les inscriptions des deux colonnes en dessous, il est le sujet du panégyrique censé être déclamé par Antinoüs.

 

 

     C'est en me référant à l'étude minutieuse qu'a réalisée en 2008 feu l'égyptologue français Jean-Claude Grenier, - étude référencée dans la bibliographie ci-dessous -, que je terminerai notre rencontre de ce matin, en vous présentant succinctement chacun des côtés du monolithe romain, en commençant par celui de l'ouest, et en poursuivant par ceux de l'est, du sud et enfin du  nord. 

     Ainsi, - et cela établit l'originalité de la réflexion entreprise par le Professeur Grenier, bousculant toutes les analyses qui l'ont précédée -, appréhenderons-nous les quatre exposés dans l'ordre idéalement souhaité par l'empereur lui-même dans son "brouillon" préparatoire ; lecture plus cohérente aux yeux de J.-C. Grenier que celle envisagée jadis par l'ensemble de ses prédécesseurs, l'égyptologue allemand Adolf Erman le premier qui le décrypta dans le sens est, ouest, nord puis sud.

 

     Pour J.-C. Grenier, c'est donc par le côté ouest qu'il faudra entamer notre lecture si nous souhaitons découvrir le texte en continu, dans son enchaînement logique. 

 

    Si, sur cette face, le tableau supérieur nous apparaît extrêmement abîmé, - Antinoüs debout se tient devant ce qui fut certainement un dieu assis -, fort heureusement les deux colonnes d'hiéroglyphes nous apportent de précieuses indications, notamment sur l'emplacement de son tombeau : question qui divise la communauté scientifique, j'y reviendrai avec force détails la semaine prochaine.

 

     La face est, quant à elle, après nous avoir montré Antinoüs en compagnie du dieu Thot, évoque la mort du jeune homme décrétée par les dieux, ainsi que les rites funéraires et le culte qui lui furent ultérieurement accordés. 

 

     Pour sa part, la face sud, la dernière à nous proposer une scène supérieure dans laquelle figure le bel éphèbe bithynien, - en présence du dieu Amon, cette fois -, révèle, dans ses inscriptions hiéroglyphiques, l'aspect ressortissant au domaine du "merveilleux" de ses origines puisqu'il est dit né d'un dieu et d'une humaine.

 

     Enfin, le côté nord se singularise en proposant le seul des quatre tableaux qui ne présente pas une figuration d'Antinoüs mais bien une de son protecteur, Hadrien, qui s'avance vers le dieu Rê-Horakhty à qui il fait offrande.

     Les textes en dessous, un peu en guise de conclusion de toute l'histoire relatée dans les six colonnes précédentes, font état du souhait adressé par le jeune homme reconnaissant, - honoré qu'il est par son admission au sein de l'illustre communauté des dieux -, de récompenser l'empereur pour les augustes bienfaits qu'il lui a prodigués, et de lui assurer un règne universel, à lui et à son épouse, l'impératrice Sabine. 

 

 

     Avant de prendre maintenant congé de vous, amis visiteurs, tout en vous assurant qu'à partir de notre prochaine rencontre, nous approfondirons quelques passages précis du corpus hiéroglyphique recouvrant ce monument "providentiel", il m'est plaisir d'adresser mes plus vifs remerciements à l'Association des Amis de l'Égypte ancienne, de Saint-Estève, pour m'avoir aussi aimablement autorisé à exporter de son site les trois documents photographiques de l'obélisque Barberini qui illustrent mes propos de ce matin.

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

DERCHAIN PhilippeLe dernier obélisque, Bruxelles, Fondation égyptologique Reine Élisabeth, 1987.  , dans 

 

 

GRENIER Jean-ClaudeL'Osiris Antinoos, dans Cahiers de l'ENIM (CENIM) I, Montpellier, Université Paul-Valéry, (Montpellier III), 2008, pp. 1 à 5.

 

 

YOURCENAR MargueriteNote, dans Mémoires d'HadrienParis, Gallimard, 1981, Collection "Folio" n° 921, pp. 355.

 

 

YOURCENAR  MargueriteLes Visages de l'Histoire dans l' "Histoire auguste", dans Essais et mémoires, 1. Sous bénéfice d'inventaire, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1991, pp. 14-15. 

Partager cet article

Repost 0
Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte à Rome
commenter cet article

commentaires

Jean-Pierre 22/10/2016 16:46

Ce commentaire était un peu hors de propos c'est pourquoi j'ai pensé que vous auriez pu l'effacer mais puisque ce n'est pas le cas, je le réitère : Vous écrivez, Richard, " Antinoüs , lui le Bithynien, vêtu tel un souverain égyptien: jupe longue transparente..."
Les Egyptiens n'auraient-ils pas précédé les Grecs dans l'officialisation de l'homosexualité ?

Richard LEJEUNE 23/10/2016 07:50

Un nouveau trait de votre humour caustique que tant j'apprécie, cher Jean-Pierre ?

Quelle officialisation de l'homosexualité voudriez-vous qu'il y ait ici ?
Ne me faites pas croire que, comme beaucoup, vous évaluez les civilisations qui nous ont précédés à l'aune de critères inhérents à la nôtre !

Faire d'un vêtement dans une société donnée, - a fortiori antique, c'est-à-dire tellement éloignée de nous pour ce qui concerne son mode de vie qu'aucune comparaison n'est possible -, faire donc d'un vêtement le reflet de l'orientation sexuelle de celui qui le porte me paraît non seulement anachronique, mais aussi extrêmement dangereux.

Pensez-vous vraiment que tous les pharaons égyptiens portant cette longue robe représentative de leur rang à laquelle je faisais allusion, mais aussi des colliers, des boucles d'oreilles, des bracelets aux poignets et aux chevilles parfois, - tous éléments de parures féminines dans notre société -, étaient homosexuels ?
Pensez-vous vraiment que les Babyloniens couverts d'une longue tunique descendant quasiment jusqu'aux pieds telle qu'on la voit représentée au Musée du Louvre étaient homosexuels, - sous prétexte que, dans notre civilisation, cet habit est plutôt réservé aux femmes ?
C'est un peu comme si vous avanciez que les Marocains, Tunisiens, Égyptiens ou d'autres musulmans d'aujourd'hui en djellaba sont homosexuels.
Ou que les Écossais en jupe, en kilt, le sont également.
Ou que tous ceux qui, actuellement arborent chaîne de cou, bague ou alliance, sont homosexuels : je n'ai pas vraiment l'impression que Gainsbourg avec sa chaîne en or et le diamant qui y brillait l'était.
Ou, plus risible encore, que les femmes qui se promènent en pantalon, - pourtant vêtement masculin par excellence dans nos sociétés occidentales contemporaines -, sont lesbiennes !

La tenue vestimentaire fait partie et peut être spécifique d'une civilisation, d'un peuple, d'une classe sociale, d'une profession, - je pense aux avocats -, Jean-Pierre, mais pas constituer "l'étoile rose" stigmatisant nos orientations ou pratiques sexuelles !

Cendrine 17/10/2016 20:00

Toutes ces précisions, cher Richard, sont autant de petites lumières qui ouvrent le chemin. Le passionné que vous êtes, toujours en aventure, rend un magnifique hommage à Marguerite Yourcenar, aux circonvolutions de sa plume mais aussi à l'immensité de sa culture. Détails après détails, les mots ciselures s'offrent au regard et à l'esprit et nous progressons, merci beaucoup!
Amitiés
Cendrine

Richard LEJEUNE 18/10/2016 08:22

Grand merci à vous, chère Cendrine : vos propos si aimables m'honorent.

FAN 12/10/2016 17:32

Merci Richard, vos recherches fructueuses me permet de me passionner pour les hiéroglyphes de cette pyramide Monte Pincio où l'on découvre de plus en plus cet immense amour qu'Hadrien avait pour Antinoüs!! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 13/10/2016 06:51

Merci pour votre commentaire, chère Fan : je puis vous assurer que mes lectures, mes recherches du moment me passionnent tout autant que vous l'êtes avec les résultats dont je rends compte dans mes articles ...
Plaisirs partagés, donc !

Carole 12/10/2016 00:28

Une page supplémentaire qui témoigne de votre souci de précision. Je n'avais jamais imaginé trouver un jour autant d'explications claires - et illustrées ! - sur ce qui m'avait semblé être de simples éléments de "décor" dans l'oeuvre de Yourcenar.

Richard LEJEUNE 12/10/2016 10:01

Merci pour votre appréciation, Carole : de votre part, elle me touche beaucoup.

À dire vrai, moi non plus, je n'avais imaginé, au départ de l'évocation du buste d'Antinoüs du Louvre actuellement exposé au Musée royal de Mariemont, me lancer dans semblable "enquête". Qui me passionne ! Mais qui me demande un énorme travail de recherche, de lecture de documents, égyptologiques bien sûr mais également en rapport avec la Grèce, avec la Rome impériale, avec Hadrien ...

Entrer dans l'univers de Marguerite Yourcenar et constater que, non, rien n'est "décor" gratuit avec elle m'a permis de découvrir une romancière mais aussi une essayiste extrêmement cultivée.

Lectures parallèles, certes, mais ô combien enrichissantes ...

Christiana 11/10/2016 15:57

Rome est la ville qui compte le plus d’obélisques au monde, 13, transportés depuis les temples d’Égypte ou fabriqués pour Rome dans les carrières d’Égypte et il y en a eu plus encore, dont un qui se trouve à Florence, jardin des Boboli, emmené par les Médicis et un autre qui est encore probablement enterré près de l’église de Saint Louis des Français. Alors, pour moi qui n'y connais rien (et c'est d'ailleurs pour cela que je viens régulièrement sur ton blog pour essayer de combler mes lacunes) comment s'y retrouver en visitant Rome et tous ces obélisques? Je t'avoue que je ne suis pas capable d'y voir des différences. Sauf peut-être à présent, lors d'une prochaine visite au Monte Picio?

Richard LEJEUNE 12/10/2016 09:40

Comment s'y retrouver ? En organisant ton parcours de visite à l'aide d'un guide suffisamment précis qui expliquerait, par le texte et l'image, chacun des obélisques que tu souhaiterais voir Rome. Parmi les "promenades" possibles dans cette ville, musée à ciel ouvert, je présume qu'il doit y en avoir une consacrée à ces monuments. Mais je ne puis être affirmatif, Christiana, dans la mesure où je ne possède aucun ouvrage semblable et où je ne suis jamais allé à Rome ...

Alain 11/10/2016 15:15

Je vais me référer à nouveau aux notes de Marguerite Yourcenar dans le livre « Mémoires d’Hadrien » qui est dans ma bibliothèque.
La face Nord de l’obélisque révèle dans ses inscriptions au sujet d’Antinoüs, je te cite : l'aspect ressortissant au domaine du "merveilleux" de ses origines puisqu'il est dit né d'un dieu et d'une humaine. Dans les notes de Marguerite Yourcenar il est indiqué que l’on connaît son jour de naissance par l’inscription du Collège d’artisans et d’esclaves de Lanuvium, qui en 133 prit Antinoüs pour patron protecteur.
Y-a-t-il un rapport entre cette naissance inscrite sur l’obélisque d’un dieu et d’une humaine et le fait qu’il ait été pris pour patron protecteur dans ce collège ?

Richard LEJEUNE 12/10/2016 08:04

Je ne pense pas, Alain, qu'il y ait un rapport direct entre le choix du célèbre Collège de Lanuvium et le côté "merveilleux" de la naissance d'Antinoüs qui, tu t'en doutes, n'est que légende forgée de toutes pièces aux fins de le diviniser. En revanche, si son culte est ainsi mis à l'honneur par cette association romaine, c'est assurément pour faire plaisir à l'empereur, pour s'en attirer les bonnes grâces car il faut savoir que, Hadrien mort, ce culte, à Rome, tombera vite en désuétude ...

Mais ce pourquoi la décision du Collège de Lanuvium est intéressante à épingler dans une discussion à propos du décès du jeune éphèbe et de ce qu'en dirent certains auteurs antiques, j'y reviendrai un peu plus tard, si tu me le permets.

Présentation

  • : EgyptoMusée - Le blog de Richard LEJEUNE
  • EgyptoMusée  -  Le blog de Richard  LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

EgyptoMusée est membre de

Pages