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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 01:00

 

 

     Pourquoi ces instruments idéologiques que sont toujours les manuels, les anthologies, les histoires, les encyclopédies qui, certes, rapportent les mêmes propos, font-ils silence sur les mêmes informations ? Ce qui manque une fois dans une publication manque toujours dans les suivantes d'un genre analogue où règne par ailleurs le psittacisme.

 

 

 

Michel ONFRAY

Les sagesses antiques

 

Paris, Grasset Fasquelle, 2006

pp. 15-6

 

 

 

 

      Il est de bon ton, de tradition même, dans les milieux universitaires ou érudits, de considérer que tout naît avec les Grecs ! 

 

     Aux temps heureux de mes études, ce furent, vivement conseillés par mes maîtres, les quatre tomes de l'idéologue allemand Karl Jaspers (1883-1969) intitulés Les Grands Philosphes qui soutinrent les prémices de mon approche de l'Histoire de la pensée universelle.

 

     Première erreur : d'universalité, il n'y eut jamais ! Et comme pour tous les étudiants occidentaux à cette époque, - j'avais 20 ans en 1968 ! -, sous les pavés de la philosophie, la plage des penseurs hellènes s'étendait à perte de vue.

 

     Parmi ceux qui ont donné la mesure de l'humain, indiquait Jaspers dans le premier des quatre volumes de sa somme, Socrate emportait la donne. Poursuivant son propos, le penseur allemand considérait Platon comme étant de ceux qui fondent la philosophie et ne cessent de l'engendrer. Dans la catégorie de ceux dont la pensée sourd de l'origine, il voyait Anaximandre, Héraclite et Parménide.

 

     Dans le tome suivant, envisageant les premiers à avoir proposé des conceptions cosmiques profanes, K. Jaspers relevait Xénophon, Empédocle et Démocrite. Et abordant les grands constructeurs de systèmes, il commençait évidemment par Aristote.

 

     Vous accepterez, je présume, amis visiteurs, que je fasse l'économie de la suite d'une nomenclature dans laquelle vous aurez  relevé sans peine que tous ces incontournables de nos études philosophico-littéraires, - Platon, Aristote et Socrate -, constituaient bel et bien le "tiercé gagnant'', d'origine grecque uniquement.

 

     C'était donc cela l'Histoire de la pensée universelle que distillaient nos Professeurs ?

 

    Les Grecs, premiers à réfléchir sur l'humaine condition ? Les Grecs, premiers à donner naissance à l'art de penser ; premiers à inventer la toute puissante Raison ?

Et avant, à en croire ceux qui resservent toujours à l'envi cette thèse obsolète, le vide sidéral, l'assourdissant silence des Mésopotamiens et des Égyptiens ?   

 

 

     Un demi-siècle plus tard exactement, un philosophe français, Michel Onfray, publie Les sagesses antiques, opus initial de ce qui devint, en neuf volumes au fil des ans, sa Contre-histoire de la philosophie, compendium des cours qu'il prodigua autant d'années durant à l'Université populaire qu'il avait créée à Caen. 

 

     Là, je me dis : enfin ! Va être rendu à l'Égypte ce qui appartient à l'Égypte ! En effet, me sembla-t-il, le préambule général, - que vous avez lu en exergue de notre rendez-vous de ce matin -, qu'il consacrait à l'historiographie de la philosophie augurait une judicieuse et salutaire remise en question des grands poncifs unanimement ressassés.

 

     Malheureusement, quelque 10 pages plus loin, c'est avec notamment Leucippe de Milet (460-370 avant notre ère), philosophe hédoniste grec totalement inconnu du grand public, aussi cultivé fût-il, qu'il entame son travail de déstabilisation des "vainqueurs", - entendez toujours Platon, Aristote et Socrate -, pour ouvrir large le rideau sur les "vaincus", des laissés-pour-compte des études universitaires traditionnelles.

 

     Ce nonobstant, en un paragraphe, p. 42, j'admets qu'il concède :

 

     Une histoire des idées sumériennes, babyloniennes, égyptiennes, africaines donc, montrerait à l'envi que les Grecs n'inventent pas (...) la croyance à une vie après la mort, la transmigration des âmes (...) Tout cela ne germe pas dans le cerveau d'un Pythagore planant dans l'éther des idées pures où il suffirait de se servir. Derrière ces figures de la sagesse grecque primitive s'entend l'écho de voix anciennes, plus anciennes encore, voix de peuples peut-être sans écriture, sans archives ou sans traces

 

     Douze lignes dans l'ouvrage qui l'exonèrent de  creuser plus avant dans le terreau de la philosophie des rives du Nil antique !

 

 

     Certes, amis visiteurs, je n'ai aujourd'hui nulle prétention à ajouter une quelconque apostille aux oeuvres de  Karl Jaspers, de Michel Onfray et de tant et tant d'autres faisant l'impasse sur la littérature sapientiale égyptienne dans le processus de réflexion de l'humanité : après avoir évoqué avec vous depuis janvier les harpes égyptiennes, après vous avoir donné à écouter l'une ou l'autre "reconstitution" supposée de ce qu'ont pu être les mélopées jouées par les artistes, il m'agréerait maintenant d'attirer votre attention sur un texte bien connu que psalmodièrent certains harpistes masculins représentés sur les parois de certaines chambres funéraires aux fins de vous soumettre ce que personnellement je considère comme une réflexion déjà philosophique parmi d'autres et qui vous permettrait, au-delà de mon propre ressenti, de vous forger une opinion en la matière : oui ou non, le "miracle grec" est-il originel dans la pensée universelle ; oui ou non, les Grecs ont-ils les premiers inventé la philosophie ?


      En 2009, déjà, sur mon blog, je vous avais proposé de découvrir un texte égyptien célèbre, non chanté celui-là -, les Lamentations d'Ipou-Our - , datant de la Première Période intermédiaire (P.P.I.) qui stigmatisait la situation précaire des classes les plus défavorisées du pays, permettant à l'auteur de s'épancher sur la nostalgie avérée qui était sienne par rapport à ce qu'il avait précédemment connu et vécu.

     La stabilité du pays revenue, immédiatement après l'état lamentable de la société que relataient les Lamentations d'Ipou-Our, apparurent, pour la première fois sur les parois de la chapelle funéraire de la tombe d'un roi Antef, au milieu du XXIème siècle avant notre ère, ce que les égyptologues nomment "Chants du harpiste", dit "aveugle", - je m'expliquerai sur ce "handicap" la semaine prochaine.

 

Harpiste - Tombe de Mena (© Dictionnaire de l'Égypte antique - http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=H)

Harpiste - Tombe de Mena (© Dictionnaire de l'Égypte antique - http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=H)

 

     Dans le deuxième volume du Lexicon der Ägyptologie, sous la rubrique "Harfnerlieder" des colonnes 972 à 982, le grand égyptologue allemand Jan Assmann particularise deux catégories distinctes de chants : ceux que l'on qualifierait volontiers de conformes aux préceptes religieux en vigueur, énonçant notamment tout ce dont le défunt bénéficiera dans son éternité et ceux que, comme chez Antef, je nommerais dissidents car, quelque peu sceptiques quant au devenir de l'homme dans l'Au-delà, ils enjoignent à profiter du moment présent et des plaisirs d'ici-bas. Ces derniers, vous l'aurez compris, amis visiteurs, constituent un pénétrant éloge de la vie, dont la nécessité de jouir pleinement s'impose. 

     Et cela, près de deux millénaires avant les Grecs et les Romains !!! 

 

     Qui, alors qu'Épicure, Horace et son "Carpe diem" ou Lucrèce n'exprimaient pas autre chose que cette pensée égyptienne antique, continuent à bénéficier de l'appellation parfaitement contrôlée de philosophes, ainsi que d'une place privilégiée dans tous les manuels de philosophie publiés.



     Ceci regretté, je vous suggère sans plus tarder de découvrir ce remarquable texte dans la traduction qu'en proposa l'égyptologue belge Pierre Gilbert, voici presque septante ans.

  
      

Des corps sont en marche ; d’autres entrent dans l’immortalité
Depuis le temps des anciens ;
Les dieux qui vécurent autrefois reposent dans leur pyramide,
ainsi que les nobles, glorifiés, ensevelis dans leur pyramide.
Ils se sont bâti des chapelles dont l’emplacement n’est plus.
Qu’en a-t-on fait ?
J’ai entendu les paroles d’Imhotep et de Hordjedef,
Dont on rapporte partout les dires.
Où est leur tombeau ?
Leurs murs sont détruits, leur tombeau comme s’il n’avait pas été.
Nul ne vient de là-bas nous dire comment ils sont,
Nous dire de quoi ils ont besoin
Ou apaiser nos coeurs,
Jusqu'à ce que nous allions là où ils sont allés.


Réjouis ton coeur, pour que ton coeur oublie que tu seras un jour béatifié.
Suis ton coeur tant que tu vis,
Mets de la myrrhe sur ta tête,
Habille-toi de lin fin,
Oins-toi de ces vraies merveilles qui sont le partage d’un dieu ;
Multiplie tes plaisirs, ne laisse pas s’atténuer ton coeur ;
Suis ton coeur et les plaisirs que tu souhaites.
Fais ce que tu veux sur terre.
Ne contrains pas ton coeur.
Il viendra pour toi, ce jour des lamentations !
Le dieu au coeur tranquille n’entend pas les lamentations,
 [= Osiris, dieu des morts]
Les cris ne délivrent pas un homme de l’autre monde.

 

(Refrain ?)


Fais un jour heureux, sans te lasser,
Vois, il n’y a personne qui emporte avec lui ses biens,
Vois, nul n’est revenu après s’en être allé.

 

 

 

(Sur Youtube, récitation d'une autre version de chant de harpiste

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

GILBERT PierreLa poésie égyptienne, Bruxelles, F.E.R.E., 1949, pp. 89-90.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

Cendrine 14/03/2017 13:24

"Ce "cloisonnement" me paraît préjudiciable à la Connaissance."
Je partage votre avis. C'est bien dommage de ne pas faire venir des experts des langues et des civilisations égyptienne, mésopotamienne, sumérienne etc...
Et encore, à l'université Michel de Montaigne, à Bordeaux, j'ai eu la chance de pouvoir étudier les merveilleuses Pétra et Palmyre. C'était une très belle opportunité.
Concernant l'Egypte, en Physique appliquée à l'histoire de l'Art (seule l'université de Bordeaux proposait cette option) nous avons étudié la fritte et le bleu égyptien. Mais très vite, hélas, des "inimitiés" entre professeurs de physique et historiens d'art ont interrompu ces échanges très intéressants. Dommage...

Richard LEJEUNE 15/03/2017 07:39

Merci Cendrine de corroborer mon propos avec cet exemple vécu : bien triste fin, effectivement, pour un cours qui, sortant quelque peu de l'ordinaire, eût dû inviter les Professeurs à faire fi d'inimitiés personnelles pour le seul profit de leurs Étudiants.

Angelilie 10/03/2017 13:06

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.

Richard LEJEUNE 10/03/2017 13:54

Merci à vous.

FAN 08/03/2017 18:18

l'hédonisme de M.Onfray est parfois agaçant par sa manière de vouloir nous l'inculquer à tout prix!! Je n'ai pas eu besoin de lui pour comprendre Horace et son "carpe Diem" qui était romain! aussi, les autres grecs l'avaient inspiré comme lui a inspiré d'autres poètes, philosophes et autres jouisseurs de la vie! Jolie vidéo qui illustre bien le poème! Bien sur qu'il faut jouir de notre vivant puisque nous sommes incertains de l'au delà après notre mort! Certes, nous sommes devenus cartésien depuis les milliers de livres qui règnent dans les bonnes bibliothèques du monde!!Seuls , ceux qui doutent encore se réfèrent à un Dieu miracle! chaque âme se laisse guider d'une manière ou d'une autre vers l'infini qui nous a crée! Cela doit rester de l'ordre de l'intimité! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 08/03/2017 21:32

Je suis évidemment conscient, chère Fan, que les positions de Michel Onfray qui tant m'agréent, en choquent plus d'un ... ou d'une.
Mais peu me chaut !
Ce qui m'importe ce soir, en vous lisant, c'est de rencontrer votre sincère ressenti après les propos que j'ai tenus ces derniers jours.

Cendrine 07/03/2017 19:59

La philosophie de ce texte magnifique, empreint d'une intense musicalité, -la traduction est vraiment très belle- je l'épouse avec bonheur ! Ce que vous écrivez sur la philosophie grecque, perçue comme un incontournable athanor, m'a passionnée et rappelé mes études. Première année d'Université consacrée quasi pleinement à la pensée grecque, distillée comme Universelle... Quelques années plus tard, grâce à un professeur émérite, spécialiste des Cités d'Orient, nous avons ouvert d'autres portes mais l'Égypte, hélas, a été quasiment absente de notre programme.
Bercée par ce torrent de sons et d'images, je nous souhaite à tous des « journées heureuses » le plus loin possible des affres et des cris de ce monde.
Belle soirée, Richard. Je vous remercie pour votre commentaire au sujet de mon article sur les platanes, il m'a beaucoup touchée. Votre évocation de Mozart m'a emportée vers de bien jolies cimes où dansaient les branches de ces géants généreux.
Bien amicalement,
Cendrine

Richard LEJEUNE 08/03/2017 06:43

Ce qui semble universel, chère Cendrine, c'est la volonté des universités de ne point évoquer l'Égypte antique et ses recherches à comprendre la cosmogonie, le monde, bref, à poser quelques jalons importants de la réflexion philosophique.
Je pense que le frein réside dans la totale méconnaissance de la langue ! Peu d'historiens, probablement pas beaucoup plus de philosophes sont à même de comprendre les textes hiéroglyphiques ... ou, évidemment, akkadiens ou babyloniens, pour l'histoire de la pensée mésopotamienne qui n'est certes pas non plus à négliger.
Il suffirait pourtant de s'adresser à des philologues spécialistes de ces civilisations premières pour obtenir tous les renseignements nécessaires ...
Ce "cloisonnement" me paraît préjudiciable à la Connaissance.

Alain 07/03/2017 11:54

C’est un superbe texte que tu nous offres, Richard : jouir avant de partir.
C’est effectivement, surtout avec cette formulation étonnante dans cette période où la vie dans l’au-delà semble essentielle, de la philosophie.
Il est vrai que l’on parle toujours des grecs dans l’expression de la pensée et jamais des égyptiens dans ce domaine.

Richard LEJEUNE 08/03/2017 21:22

Oula !!
Non seulement, je suis désolé mais encore plus confus, Alain, que tu puisses considérer ce retard à te répondre - et, surtout, à le faire ce soir chronologiquement à la suite d'autres commentaires de mes lecteurs venus bien après le tien -, comme volontaire, manifestant pour je ne sais quelle raison une désobligeance de ma part !!
Je n'ai pas été prévenu par courriel personnel, comme cela se fait d'habitude à chaque nouvelle intervention d'un de mes lecteurs, de ton commentaire d'hier à 11, 54 H. En outre, la présence de ton commentaire maintenant encadré aurait dû bien plus tôt attirer mon regard.
Je ne sais trop si j'en suis responsable par manque d'attention ou si une contingence extérieure et indépendante de ma bonne volonté es,t entre nous, venue s'immiscer.
Quoi qu'il en soit, j'assume et l'un et l'une, et te prie d'excuser ce qui, à mes yeux, pourrait être considéré comme grossier et inacceptable, mesuré à l'aune de nos excellentes relations amicales.

Merci pour les propos que tu tiens ci-dessus, corroborant ceux que j'ai avancés dans mon article d'hier.

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