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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 01:00

 

     The question is whether the "blindness" of the musicians, so carefully shown, in facts corresponds to the reality. Were they actually blind or blinded, or were they symbolically represented as such, to show that they were anonymous and/or not able to look on the sun in his glory ? In the light of what has been said above, and bearing in mind the substitution of blindfolds in other contexts, there is indeed much to be said for the blindness being symbolic.

 

 

Lise MANNICHE

Symbolic Blindness

 

dans CdE LIII, n° 105

Bruxelles, F.E.R.E., 1978

p. 19

 

 

 

Harpiste  de la tombe de Nakht - © https://www.delcampe.net/fr/collections/autres-9/fresque-egyptienne-xvii-e-dynastie-l-harpiste-aveugle-repro-couleur-ed-cercle-du-bibl-1967-305157628.html

Harpiste de la tombe de Nakht - © https://www.delcampe.net/fr/collections/autres-9/fresque-egyptienne-xvii-e-dynastie-l-harpiste-aveugle-repro-couleur-ed-cercle-du-bibl-1967-305157628.html

 

 

     Contrairement à ce qu'ont jadis affirmé différents historiens de l'Art peu versés dans celui de l'Égypte ancienne ; contrairement à ce que l'on lit parfois dans certains articles de presse véritablement mal documentés ; contrairement à ce que croit enregistrer un regard trop rapide porté sur les figurations humaines que nous a laissées l'art des rives du Nil antique, toutes ne nous proposent pas des êtres absolument parfaits, uniformément beaux, éternellement jeunes, sans la moindre particularité physique qui constituerait une objection absolue et dirimante à la Beauté et à la Perfection pures, à l'Élégance innée dont on semble unanimement créditer Égyptiennes et Égyptiens.

 

     Maints exemples pourraient ainsi être avancés aux fins de corroborer mon propos, l'apparence de la reine du Pays de Pount ci-dessous, dont la difformité patente fut gravée sur les parois du temple d'Hatchepsout à Deir el-Bahari, en constituant probablement un des plus connus et des plus évidents.

 

 

(© httpalamemoiredunpassionnedetrains.centerblog.netvoir-photou=httpalamemoiredunpassionnedetrains.a.l.pic.centerblog.neto8af70025.JPG)

(© httpalamemoiredunpassionnedetrains.centerblog.netvoir-photou=httpalamemoiredunpassionnedetrains.a.l.pic.centerblog.neto8af70025.JPG)

 

 

     Si avec une attention certaine, vous vous êtes déjà penchés sur les représentations pariétales de scènes funéraires du Nouvel Empire dites de "concert" dans lesquelles figure un harpiste assis, seul ou en présence d'autres musiciens et surtout d'autres musiciennes, si sveltes, si distinguées dans leur robe-fourreau dont la transparence alliciante n'est nullement pour déplaire, même si nous la savons empreinte d'une symbolique précise, il ne vous aura sans nul doute échappé, amis visiteurs, que cet artiste modulant ses chants aux sons d'une harpe fut, dans la plus grande majorité des cas, figuré fort peu à son avantage dans la mesure où le peintre nous le signifie aveugle et replet.

 

     Il m'agréerait ce matin d'évoquer avec vous ces deux particularités physiques que sont la cécité et la ventripotence, la première bien plus handicapante que la seconde, de manière à sensiblement remettre en cause des explications véhiculées ad nauseam depuis deux siècles à leur sujet.

 

     Même si le grand musicologue allemand Hans Hickmann, - souvent cité dans mes précédents articles consacrés à la musique égyptienne -, émettait déjà des doutes au milieu du siècle dernier quant à la "cécité" de certains musiciens, pour lui plus porteuse d'un symbole mythologique que réel, - interdiction de regarder le dieu en face ! -, ne reste-t-il pas acquis dans le grand public que les harpistes égyptiens étaient aveugles ?

      Cette pseudo-évidence péremptoirement assénée dans tous les ouvrages d'égyptologie, il m'agréerait dans un premier temps de la reprendre à nouveaux frais ... en appelant à la barre l'égyptologue allemand Adelheid Schlott qui, voici vingt ans déjà, publia dans le GM 152, un article souhaitant démontrer, - photos et exemples modernes entre autres à l'appui -, que le dessin d'un oeil fermé ou celui d'un simple trait horizontal pour le figurer, ne constituait nullement une preuve de cécité mais plutôt un irréfragable indice de la forte tension intérieure, voire de l'exaltation retenue, qui animaient, - et qui animent parfois encore -, les artistes en pleine exécution d'une oeuvre. 

     Une expression faciale, une mimique, en quelque sorte.

 

     Dans le très intéressant article, référencé dans ma bibliographie ci-dessous, qu'il consacra en 2003 au Harpiste dévoyé, texte démotique particulier que nous avons ensemble lu la semaine dernière, l'égyptologue français Philippe Collombert attire judicieusement l'attention sur deux passages qui, selon lui, corroborent indiscutablement la théorie émise par le savant allemand : le premier, " ... Et il s'assoit, l'air absorbé, tel un vrai chanteur", faisant manifestement allusion à la concentration intérieure de l'artiste ; le second, " ... Il pourra passer quatre jours éveillé à convoiter du regard quelque chose de comestible dissimulé sous un linge ", assurant sans conteste que la vue d'Horoudja se révèle on ne peut plus excellente !

(C'est moi qui souligne.)

 

     À ces deux exemples proposés afin de se départir de la sempiternelle notion de cécité, j'aimerais en ajouter un troisième relevé dans un article publié par l'égyptologue danoise Lise Manniche en 1971 qui, sur les "talatat", ces blocs à dimensions humaines typiques des constructions de l'époque d'Amenhotep IV/Akhenaton, retrouvés notamment dans le môle ouest du IXème pylône de Karnak et gravés de scènes de musique, fait état de la présence de joueurs de harpes, égyptiens et étrangers, dont les yeux étaient recouverts d'un bandeau blanc.

     Il m'agréerait que me soit expliquée la nécessité d'en plus bander les yeux d'un artiste si, déjà, de prime abord, il est aveugle !

 

     En outre, lors de ses fouilles menées à Amarna, la capitale créée ex nihilo par le souverain dissident, Lise Manniche a aussi relevé la présence d'une scène d'un tombeau dans laquelle deux harpistes étrangers arrivant avec leur instrument n'ont nullement les yeux dissimulés par un tissu quelconque. Et Madame Manniche d'en déduire que, manifestement, ce bandeau n'entrave leur vue qu'aux seuls moments de prestations musicales !

     Ce qui, personnellement, m'autorise à conclure que l'explication avancée par Adelheid Schlott, à savoir : le besoin d'application, de concentration et non une réelle infirmité oculaire chez ces hommes, tient parfaitement la route.

 

 

     Le même savant allemand affirme aussi, second point fort de son article, - plus contestable, me semble-t-il, mais je ne suis nullement médecin pour contrer son avis ! -, que l'aspect bedonnant, grassouillet, empâté du corps des harpistes avec leurs bourrelets à répétition, proviendrait de la castration qu'ils auraient subie, arguant du fait que le texte fustigeant Horoudja fournit son  surnom, d'une aménité douteuse, pour ne pas dire à connotation outrageante, "Shep-nek : ce qui, selon les sources philologiques que j'ai consultées, peut se traduire par "L'Inverti, "Le Niqué" ou, dans la version plébiscitée la semaine dernière, extraite de l'anthologie de D. Agut-Labordère et M. Chauveau, également référencés ci-dessous : "L'Enculé".

 

     Ces trois appellations, fort peu contrôlées, convenez-en, constitueraient, toujours selon A. Schlott, une référence plus ou moins allusive à la dévirilisation qu'à l'instar des "musici ", ces castrats napolitains ou romains qui, grâce à leur exceptionnelle tessiture, tant portèrent haut perchées les plus belles pages des opéras de Haendel, auraient subie Horoudja et probablement maints autres harpistes chanteurs, plusieurs millénaires avant Carestini, Sénésino et autres Farinelli.

 

     À l'Antiquité égyptienne, se pourrait-il que la raison de cette horrible mutilation chez des jeunes garçons prépubères soit identique à celle de nos temps modernes ? Et en avançant cette hypothèse, l'égyptologue allemand n'est-il pas trop influencé par la réelle surcharge pondérale que connurent plusieurs castrats des XVIIème, XVIIIème et même XIXème siècles ?

 

     Nouvelles théories donc, amis visiteurs, que je vous soumets ce matin pour expliquer l'éventuelle cécité des harpistes égyptiens mais aussi leur disgracieux embonpoint, ouvrant grand les portes sur de nouvelles discussions à venir entre nous ...

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

AGUT-LABORDÈRE Damien/CHAUVEAU Michel, Le harpiste dévoyé : une anti-sagesse, dans Héros, magiciens et sages oubliés. Une anthologie de la littérature en égyptien démotique, Paris, Les Belles Lettres, 2011, pp. 313-9.

 

 

COLLOMBERT Philippe, Le "Harpiste dévoyé", dans  Égypte, Afrique & Orient, n° 29, Avignon, Centre vauclusien d'égyptologie/Saluces, Juin 2003, pp. 29-40.

 

 

MANNICHE Lise, Les scènes de musique sur les Talatat du IXème pylône de Karnak, dans Kêmi XXI, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1971, pp. 155-64.

 

 

MANNICHE Lise, Symbolic Blindness, dans CdE LIII, n° 105, Bruxelles, F.E.R.E., 1978, pp. 13-21.

 

 

SCHLOTT Adelheid, Einige Beobachtungen zu Mimik und Gestik von Singenden, dans Göttinger Miszellen 152, Göttingen, 1996, pp. 55-70.

 

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Publié par Richard LEJEUNE
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commentaires

christiana 28/03/2017 10:01

Je suis en retard! J'ai failli rater ce post très intéressant!
Les castras italien ne seraient peut-être qu'une lointaine réminiscence d'une tradition bien plus ancienne?...
En ce qui concerne musique et cécité, les aveugles ayant perdu un des sens, sont capables de développer les autres avec une plus grande sensibilité et une plus grande maîtrise, que ce soit l'ouïe ou le toucher des cordes ou des touches d'un clavier. Une plus grande faculté de concentration aussi.

Richard LEJEUNE 28/03/2017 10:47

Oui, je sais que la perte de l'un de nos sens peut accroître le développement d'un autre.

En revanche, Christiana, ce que j'ignore, c'est s'il y a relation à établir entre les célèbres castrats italiens et l'éventualité de castrats égyptiens à l'Antiquité : la théorie de l'égyptologue allemand que j'ai donné à lire peut-elle ou pas être avérée ?
Je pense que la "mode" des castrats italiens de cette époque venait effectivement de l'Orient, mais plus spécifiquement de l'Égypte, je ne sais pas, dans la mesure où je n'ai jamais rien lu à ce sujet.
Ce qui ne signifie évidemment rien : je ne suis pas une bibliothèque sur pattes !

FAN 25/03/2017 10:29

Post intéressant que je viens de lire! En effet, l'on peut se poser des questions sur la manière dont les artistes chanteurs/musiciens étaient traités! Personnellement, j'opte sur la symbolique en ce qui concerne les musiciens "aveugles" quant au bandeau, pour la concentration et l'écoute, il est certain que les notes de musique sont mieux perceptibles à l'oreille si les yeux sont fermés ou cachés! En ce concerne la castration des chanteurs, je pense que c'est possible puisque plus près de nous nous avons des exemples tel Farinelli (grâce au film)les autres restent dans l'ombre!! En revanche, leur surpoids devaient être à cause d'une boulimie qu'ils justifiaient de leur frustration d'être "normaux"!! Voilà, cher Richard, c'est mon avis et je vous l'ai partagé!! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 25/03/2017 10:38

Grand merci à vous chère Fan, pour avoir vous aussi répondu à mon invite. Je retiens de votre commentaire, cette phrase extrêmement intéressante, surtout quand l'on sait qu'elle émane d'une personne qui a l'habitude de se trouver sur scène dans des chœurs d'opéras ,- et autres moments musicaux, je présume : " il est certain que les notes de musique sont mieux perceptibles à l'oreille si les yeux sont fermés ou cachés " .

Carole 22/03/2017 00:26

Alliciantes réflexions, cher Richard. Mais, après tout, se faire musicien est un choix professionnel assez fréquent chez les aveugles et malvoyants. Je connais deux professeurs de piano dans ce cas, par exemple. N'est-ce pas une autre explication possible (très prosaïque, je le reconnais) ? Quant à l'embonpoint, lorsqu'on mange à la table des princes...

Richard LEJEUNE 23/03/2017 07:11

Je me doutais bien, chère Carole, que le Professeur de Lettres que vous êtes remarquerait ce "néologisme" du 19ème siècle, considéré aujourd'hui comme "littéraire" et donc tombé dans les oubliettes de notre si belle langue française.
Intéressant le rapprochement que vous faites avec les professeurs de piano : j'ai déjà entendu évoquer la cécité des accordeurs de piano :y a-t-il une relation, je ne sais ...

Cendrine 21/03/2017 13:51

C'est juste passionnant Richard, ces particularités physiques associées aux harpistes. Nous avons cheminé de sensuelles jeunes femmes maniant leurs instruments avec élégance et grâce à des musiciens différents des stéréotypes de beauté que l'on associe aux représentations du corps en Égypte. Il serait terrible que l'on ait mutilé de jeunes garçons comme on l'a hélas fait à d'autres époques.
Serait-il possible que le corps soit perçu comme une caisse de résonance, une sorte de prolongement massif de l'instrument de musique et que cela soit représenté de manière symbolique ? On peut se poser plein de questions. L'idée du bandeau peut en effet traduire une nécessité de concentration : occulter la vue pour que la relation subtile avec l'ouïe s'affine, changer en quelque sorte d'espace temps en dissimulant son regard...
La beauté de la musique est indiscutable mais le corps, lors de cet apprentissage, souffre. Je me souviens du sang qui maculait ça et là les touches de mon piano. J'avais une amie violoniste qui avait les mains de plus en plus déformées et blessées par ses longues heures de répétition. Quant à la danse, combien de danseuses et de danseurs saignent dans leurs chaussons ?
Les artistes égyptiens ont-ils voulu marquer un rapport très particulier du corps à ces volutes de musique d'une grande exigence ? Nous continuerons à disserter...

Et puis la notion de beauté ne passe pas forcément que par un ventre plat et de longues jambes fuselées. Chaque être a sa beauté. L'on peut apprécier ces personnages de harpistes animés de « disgrâce » et leur trouver du charme, de l'intérêt. L'aspect « grassouillet » est malheureusement trop souvent lié à quelque chose de négatif. Je pense aussi à ces cirques peuplés de personnes étranges, d'êtres considérés comme difformes alors qu'ils ont une beauté différente. La musique est aussi leur manière de s'exprimer.

Merci pour votre si gentil mot de réconfort déposé sur mon blog...
Ce fut un véritable feuilleton que je vous résume en quelques lignes. Je suis propriétaire de mon nom de domaine (heureusement, vu ce qui s'est passé...) et il semble que Ma Plume Fée dans Paris ait été attaqué par je ne sais qui. Comme les noms de domaine sont enregistrés aux États-Unis, l'attaque a activé quelque chose. Mon blog a été placé en « Internet rédemption » (j'ignorais ce que c'était avant ce week-end) et j'aurais dû recevoir un mail me demandant de faire la demande pour débloquer l'accès à mon blog. Je n'ai pas eu ce mail. Mon blog n'apparaissait donc plus sur la toile et il aurait pu être détruit.
Alors que j'ai subi un préjudice en me faisant attaquer et en ne pouvant plus accéder à mon espace, je suis censée payer 60 dollars pour récupérer mon nom de domaine initial soit « Ma Plume Fée dans Paris.com » MAIS l'administrateur d'Eklablog qui trouve cela anormal m'a conseillé de ne pas payer ces 60 dollars vu que tout ça n'est pas de mon fait. Le nom de domaine va évoluer en « Ma Plume Fée dans Paris.fr ». Cela va prendre un peu de temps mais c'est en bonne voie.

Si vous avez lu les commentaires sur mon blog, vous avez vu que c'était arrivé à l'une de mes amies, Véronique. Elle aussi a beaucoup angoissé car dans ces cas-là on perd tout, (j'ai mes articles sauvegardés sur disque et clef USB mais les messages de mes ami(e)s font partie de la vie du blog) et surtout on ne peut recréer un blog avec le même nom, c'est très dommage.

C'est également arrivé à l'une de mes amies sur Overblog... ça remue, je peux vous le dire. Il n'y a pas mort d'homme certes mais perdre un blog qu'on a mis des années à créer, un journal en ligne que l'on aime et qui nous lie à des personnes très appréciées ce n'est pas anodin.

Tâchons d'oublier cela, merci pour vos mots et pour votre série d'articles sur les beautés et les complexités de la harpe, instrument si riche en possibilités. Merci à vous Richard et encore Joyeux Anniversaire à votre blog.
Belle journée, amitiés
Cendrine

PS : heureusement qu'il n'y a pas une taille limite de commentaire... je souris !

Richard LEJEUNE 23/03/2017 07:04

Merci chère Cendrine pour toutes ces précisions concernant les problèmes que vous avez vécus avec la perte, momentanée heureusement, de votre blog.
Merci aussi d'avoir pris la peine de nous proposer votre avis, ainsi que je l'espérais en clôturant mon article de ce mardi.

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