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9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 00:00
Peinture de Frédéric Cailliaud du fourré de papyrus de la tombe de Neferhotep

Peinture de Frédéric Cailliaud du fourré de papyrus de la tombe de Neferhotep

 

     Pour un ultime instant, retrouvons-nous, amis visiteurs, dans cet environnement palustre égyptien qu'ensemble nous avons appris ces dernières semaines à mieux connaître.
 
     Il vous faut d'emblée comprendre qu'au sein de la mythologie liée à la création du monde, les marécages symbolisaient l'image sublimée des origines, le Noun, cette eau préexistante grosse de toutes les formes de vie future, en ce compris celle du démiurge lui-même. Et, selon les Égyptiens de l'Antiquité, à partir de cette masse liquide primordiale et inorganisée naquit la Civilisation ; de ce véritable athanor purent sourdre absolument tous les éléments de la Création.

     Ces marais grouillaient tout à la fois d'animaux dangereux et malfaisants - l'hippopotame mâle et le crocodile en étant certainement les deux principaux acteurs, mais aussi d'autres, en réalité parfaitement inoffensifs, ceux-là : dans les premiers, les habitants des rives du Nil voulurent voir la métaphore
 patente des puissances négatives originelles, d'où la nécessité obvie de les éliminer qu'illustrent à souhait les scènes de chasse et de pêche que nous avons tout récemment découvertes, précisément représentées de part et d'autre de ce gros bosquet végétal.
 
     Mais,
 vous vous en doutez, cette luxuriance de la flore et de la faune ne constituait pas qu'un simple élément esthétique peint sur les murs de maintes chapelles funéraires, - l'art égyptien n'eut d'ailleurs jamais de finalité purement et gratuitement décorative - : non, cette profusion de vies matérialisait en réalité un monde en devenir dans lequel s'affrontaient de multiples pulsions de mort.

     La figuration de semblables fourrés dans une tombe n'étant évidemment pas le fruit d'une dilection toute personnelle d'un artiste plus particulièrement porté à croquer végétaux et animaux aquatiques, il vous faut être conscients que c'est précisément dans cet espace-là que tout défunt, désirant s'assurer un survie idéale, se portera protagoniste de sa propre renaissance, se voudra le seul à régler son propre devenir post-mortem.

     De sorte qu'il est absolument nécessaire de maintenant considérer cette partie précise des scènes de chasse et de pêche non pas en tant qu'élément esseulé, même si c'est sur elle que je porterai l'éclairage aujourd'hui, mais comme s'intégrant parfaitement dans cet ensemble que nous avons successivement analysé lors de nos derniers rendez-vous : en effet, si parfois ces plantes servirent de toile de fond aux scènes cynégétiques, elles furent bien plus souvent comme ici représentées au centre même d'une composition antithétique dans laquelle étaient affrontées la scène de chasse au bâton de jet et celle de pêche au harpon.
 

 

Cailliaud - Tombe Néferhotep-1

 

     L'on pourrait presque comparer ce haut complexe végétal à un miroir sans tain de chaque côté duquel s'animerait la même image du défunt, occupé à une tâche toutefois physiquement différente mais, - et c'est sur ce point que je voudrais insister -, symboliquement identique : se donner les moyens de garantir la régénération nécessaire, attendue, espérée ...

     Cette végétation spécifique, même si elle était susceptible de se développer en plusieurs endroits des rives du Nil, faisait essentiellement référence aux zones les plus marécageuses du Delta qui, sur le plan métaphorique à nouveau, évoquaient les régions chtoniennes, - entendez : le monde souterrain -, d'où, par définition, était absente la lumière solaire et dans lesquelles immédiatement après son trépas se mouvait tout impétrant à une vie future ;  privées de luminosité, et surtout balisées d'obstacles à  nécessairement franchir, écarter. 
 
    Il vous faut enfin vous souvenir après la brève narration que je vous avais faite la semaine dernière du mythe osirien, - et ceci constitue une raison supplémentaire de l'intérêt d'évoquer picturalement ces marais impénétrables du Delta peints sur les parois murales des chambres funéraires de maintes sépultures privées depuis l'Ancien Empire -, que c'est dans leurs fourrés de papyrus, à Chemnis pour être plus précis, qu'en secret, Isis, après son accouchement, dissimula et éleva le jeune Horus enfant aux fins de lui éviter d'être physiquement agressé par Seth, son oncle, assassin de son père, et d'ainsi être à même un jour de partir reconquérir le trône qu'il lui revenait de briguer en tant que fils héritier d'Osiris.    
 

     Ces plantes de papyrus à l'ombelle constituée d'une profusion de souples fibres verdâtres représentaient également une sorte d'allégorie de la fraîcheur, de la verdeur physique, partant, de la jeunesse éternelle ; celle, précisément, recherchée par tout défunt aspirant à l'éternité. De sorte que, conséquemment, leur présence dans cette scène ne pouvait qu'obligatoirement, par la magie de l'image une nouvelle fois, assurer au propriétaire de la sépulture sa propre résurrection dans l'Au-delà.

    
     Par parenthèse, j'observe et aime assez que ces deux termes, - image et magie -, forment une parfaite anagramme : hasard heureux de notre langue, ils constituent comme une comme une carte de visite de l'art égyptien pour lequel une représentation n'est pas une fin en soi mais un moyen, d'initiation, d'envoûtement, de défense, de guérison aussi parfois ...

     De sorte qu'il ne vous faut jamais perdre de vue que l'image égyptienne est utilitaire : incorporant tout être à la hiérarchie cosmique, elle se veut donc instrument de survie.
    
     Mais revenons à notre végétation palustre.
    
     Vous imaginez bien que telle qu'ici stylisée, si remarquablement arrondie en son sommet, jamais elle ne se présentait ainsi dans la Nature : les tiges, aussi figées, aussi statiques, tellement droites, tellement bien rangées côte à côte, ne pouvaient qu'être agitées par le vent. Et se balançant, se frottant immanquablement les unes contre les autres, elles développaient un certain bruissement qui, disent les textes, suggérait les sons émis par un sistre, l'instrument de musique que traditionnellement jouait la déesse Hathor, - dont, soit dit en passant, le fourré de papyrus matérialisait le royaume ; Hathor, symbole de charme, de grâce et de séduction féminine, partant, personnification de l'Amour, cet amour absolument nécessaire à tout défunt pour accomplir son obligatoire régénération d'après trépas.

     N'en déplaise peut-être à d'aucuns, la connotation sexuelle est donc à nouveau ici flagrante !
 
 

     Au terme de ces quelques rencontres qui m'ont permis de décoder pour vous la célébrissime scène de chasse et de pêche dans les marais, autorisez-moi, amis visiteurs, de derechef énumérer les différents niveaux de lecture, les différents sens celés dans cette image égyptienne :

 

     1. Le sens mythique grâce à la réminiscence des combats victorieux des souverains des premières dynasties contre les ennemis du pays. Il est donc ici question, mutatis mutandis, d’une victoire du défunt contre sa propre mort.

 

     2. Le sens apotropaïque de la protection du trépassé face aux forces maléfiques dans son parcours personnel vers la régénération souhaitée dans l'Au-delà. 

 

     3. Et enfin le sens érotique qu'entend symboliser la nécessité de rapports sexuels préalables à cette renaissance, stimulés grâce à divers détails présents dans ces scènes, dont la perruque, les vêtements luxueux et transparents, l'éternelle jeunesse de ces femmes, le port de bijoux, le lotus arboré ou humé ne constituent pas la moindre des preuves ...

 

 

     Bien avant Épicure, le Grec, bien avant Lucrèce, le Romain, des artistes et des penseurs égyptiens avaient à leur manière déjà théorisé le plaisir des sens !

 

     Heureusement car bientôt, à l'horizon de la chair, du désir, des passions et des pulsions, viendra le judéo-christianisme et son "Enfer" qui, deux mille ans durant, tentera de juguler, voire de réprimer les corps et les esprits ...

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

ALTENMÜLLER  Hartwig, Le maître du tombeau en tant qu'Horus, fils d'Osiris - Réflexion sur le sens de la décoration murale des tombeaux de l'Ancien Empire en Égypte (2500-2100 av. J.-C.), dans Revue Ankh, n° 4/5, 1995-1996, pp. 196-213.

 

 

DEBRAY  RégisVie et mort de l'image, Paris, Gallimard, 1992, p. 31. 

 

 

DERCHAIN  PhilippeHathor Quadrifrons - Recherches sur la syntaxe d'un mythe égyptien, Istanbul, Nederlands Historisch-Archaeologisch Instituut in het Nabije Oosten, passim.

 

 

DESROCHES NOBLECOURT  Christiane, Lorsque la Nature parlait aux Égyptiens, Paris, Editions Ph. Rey, 2003, 27-50.

 

 

GERMOND  Philippe, Bestiaire égyptien, Paris, Citadelles et Mazenod, 2001, p. 100..

 

 

GERMOND  Philippe, De l'observation naturaliste à la représentation imagée : les deux "poissons de la renaissance", symboles de vie et de régénération, Genève, BSEG 26, 2004, p. 27.

 

 

GERMOND Philippe, En marge du décor des tombes thébaines du Nouvel Empire. Quelques exemples du jeu symbolique des marqueurs imagés de la renaissance, dans Hommages à Jean-Claude Goyon, BdE 143, Le Caire, IFAO, p. 218.

 

 

ONFRAY  Michel, Décadence, Paris, Flammarion, 2017, pp. 323-36.

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commentaires

Cendrine 15/05/2017 14:48

Un nouveau plaisir de lecture et le bonheur d'apprendre qui jaillit tel une source vive !
Je songe à la douceur un peu crépitante de ce fourré de papyrus, aux charmes des ombelles, aux détails précis et précieux que vous distillez dans vos écrits.
L'art non « bridé », non claquemuré par des esprits chagrins, se déploie comme un arbre, libre d'exprimer toutes formes de passions, de ses racines à ses plus hautes branches. J'aime profondément ces mondes luxuriants à travers lesquels vous nous invitez à cheminer. La faune et la flore s'y « rencontrent » en toute musicalité et l'esprit s'élève pendant que le corps ressent de gourmandes satisfactions.
Ce fut un superbe voyage, vos lecteurs et amis vous en remercient, chacun à sa manière mais la joie de ce partage ne peut être contestée !
Merci à vous, amicales pensées
Cendrine

Richard LEJEUNE 18/05/2017 09:39

Merci chère Cendrine pour votre présence fidèle, pour votre lecture attentive et pour vos commentaires toujours ciselés au coin d'une extrême sensibilité poétique.

Alain 12/05/2017 09:41

« Papyrus dont le bruissement ressemblait à la musique d’un sistre dont jouait la déesse Athor, personnification de l'Amour. » Je n’ai jamais entendu le bruissement des papyrus mais j’imagine fort bien cette déesse accouchant au milieu d’une mélodie végétale la protégeant des forces maléfiques.
Je remarque que dans la peinture des papyrus, pratiquement les seuls qui penchent légèrement, sont courbés par le poids d’oiseaux couvant des œufs ou de nids d’oisillons réclamant leur repas. L’artiste a-t-il voulu symboliquement assouplir la rectitude des plantes par le poids de vies nouvelles ?

Richard LEJEUNE 12/05/2017 10:15

Merci Alain pour cette très intéressante remarque déduite d'une belle reconnaissance par l'"amateur" éclairé que tu es, de l'importance des détails dans l'art pictural, notion si chère à Daniel Arasse ; et de leur symbolique cachée.

Il ne m'étonnerait pas en effet, puisque nous sommes métaphoriquement en présence d'une scène visant à favoriser la renaissance d'un défunt dans l'Au-delà, que ces quelques tiges ployant au sein du fourré de papyrus sous le poids d'oisillons et d’œufs à couver constituent, à qui sait la "lire", une allusion comparative à la vie nouvelle attendant le propriétaire de la tombe.

Ce que m'inspire aussi de vrai ta judicieuse remarque, c'est que ce détail "brisant" le côté rectiligne de l'ensemble végétal, prouve ce que j'avance très souvent dans mes interventions, à savoir que, quand l'artiste est de qualité et habité par une inspiration en marge d'une codification à respecter par les règles en usage à différentes époques, l'art égyptien n'est en rien répétitif, n'est en rien assommant ni sclérosé comme le prêchèrent les premiers égyptologues et les premiers historiens de l'art qui s'étaient penchés dessus aux 19 et 20ème siècles.

À nouveau : tout est dans le détail qui fait la différence.!
Encore faut-il voir plutôt que simplement regarder !

Merci et bravo à toi de l'avoir vu !

FAN 11/05/2017 17:49

Si je reprends cette phrase si bien écrite : Le judéo-christianisme et son "Enfer" qui tentera de juguler les corps et les esprits! je suis d'accord avec Christiana, la représentation antithétique avait un but utilitaire afin que le défunt puisse se régénérer et combien symbolique avec juste une représentation de nécessité sexuel pour cette renaissance. Les artistes brimés de "l'art" judéo chrétien, glissaient aussi des messages nettement plus violents et hypocrites, mais il fallait éduquer le peuple par l'image puisqu'il ne savait pas lire! Merci Richard pour ces belles recherches! Bisous Fan

Richard LEJEUNE 12/05/2017 07:48

Certes Fan : éduquer le peuple par l'image mais je ne suis absolument pas certain que ceux qui admiraient ces œuvres comprenaient toute la symbolique portée par la présence de tous les détails peints sur la toile ...

christiana 11/05/2017 09:20

Le judéo-christianisme et son "Enfer" qui tentera de juguler les corps et les esprits ... et pourtant, bien des artistes résisteront, contourneront cette répression en parsemant leurs tableaux religieux d'éléments érotiques sous couverture biblique. Tant de Marie-Madeleine en sulfureuses pécheresses, tant de Suzanne au bain, tant "d'enfers" truffés de corps lubriques...

Cette luxuriance de la flore et de la faune, même si nous savons désormais, grâce à toi, qu'elle ne constituait pas qu'un simple élément esthétique, Quelle beauté!!!

Richard LEJEUNE 11/05/2017 10:56

Certes, Christiana, il y eut et y aura fort heureusement toujours dans tous les arts des créateurs qui refusent de se plier aux normes imposées par l'Église. Et d'ailleurs, en son sein même, à la Renaissance notamment, mais pas seulement, ses "propres" représentants furent nombreux à ne point respecter le dogme imposé. Mais au niveau du peuple, ce judéo-christianisme maintenant moribond, influença longtemps et, pour certains, toujours actuellement, le mode de vie ...

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