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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 00:01
DE LA SYMBOLIQUE DES CUILLÈRES DITES "À LA NAGEUSE" : 2. PROPOS LIMINAIRES (Seconde Partie).

 

 

     Non ! Je n'ai nullement changé d'avis à cause du temps relativement court que je m'octroie désormais à suivre les retransmissions à la RTBF des prestations des demi-finalistes, dont 12 ont été choisis ce samedi 20 mai pour devenir les finalistes qui, du 29 mai au 3 juin, interpréteront leur répertoire au sein du CMIREB, ce prestigieux Concours Musical International Reine Élisabeth de Belgique que j'ai déjà eu l'opportunité d'évoquer lors d'une rencontre que nous avions consacrée sur mon blog en 2008 à l'illustre Jean Capart ; concours qui, en cette année 2017 célébrant le quatre-vingtième anniversaire de sa création voit l'apparition, après celles dédiées alternativement tous les quatre ans au piano, au violon, au chant et à la composition, d'une session consacrée au violoncelle.

 

     Rappelez- vous : en nous quittant la semaine dernière, amis visiteurs, je vous avais promis, à l'extrême fin de la première partie de mes remarques liminaires portant sur les cuillères dites "à la nageuse", de m'intéresser aujourd'hui à la symbolique dont elles étaient porteuses.

 

    Tout de go, et au risque de décevoir l'une ou l'autre lectrice, l'un ou l'autre lecteur, il me siérait de renvoyer ces explications à un prochain rendez-vous car j'ai pris la décision d'ainsi modifier mes intentions dans la seule envie de poursuivre la réflexion entamée à leur sujet aux fins de vous présenter une introduction à ce dossier la plus exhaustive que mes connaissances le permettent.

 

    Et pour en quelque sorte me faire pardonner cette procrastination, permettez-moi, en guise de "cadeau" de compensation, de vous offrir quelques modèles immédiatement contemporains de cuillères, mais aussi de fourchettes, - ÉgyptoMusée ne recule devant aucune recherche documentaire pour parfaire votre éducation esthétique ! -, dont la référence historique ne vous aura évidemment pas échappé, même si, minime contrepartie j'en suis conscient, ce n'est certainement pas à cette symbolique-là que vous vous attentiez.

 

     Pour la petite histoire, dites-vous que c'est à la devanture d'une boutique parisienne qu'en mai 2011 je les ai dénichées, sur le chemin qui, de mon hôtel, m'amena ce jour-là, - et nous mènera bientôt -, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre où j'avais pu admirer leurs "consoeurs" exposées dans la vitrine 13 de la salle 24.

 

     Mais avant ce prochain jour heureux, revenons, voulez-vous à quelques considérations basiques, quitte à en rappeler certaines.

 

     C'est au cours du premier tiers du XIXème siècle, je le rappelle incidemment, qu'apparurent, exportés d'Égypte par de bien peu scrupuleux fouilleurs stipendiés par de non moins peu scrupuleux consuls en place - je pense à Henry Salt ou à Bernardino Drovetti -, de nombreux vestiges de l'antique terre des pharaons que, fort heureusement, purent acquérir certaines institutions muséales dans le monde.

 

     Le Louvre, - ou plutôt le Musée Charles-X de l'époque - ne fut pas en reste grâce à la vigilance de Jean-François Champollion qui fit acheter quelques monuments d'importance.

     Cette histoire à rebondissements, - l'origine de la  collection de "trésors" égyptiens -, je l'avais déjà relatée dans un de mes premiers articles ; vous m'autoriserez dès lors à ne plus l'évoquer ce matin, sauf pour mentionner que parmi les acquisitions de l'époque figurèrent d'élégants petits objets à la destination fort controversée : les cuillers ornées, dont le Musée, actuellement, possède une bonne centaine d'exemplaires.

 

      Lors de notre dernière rencontre, j'ai partiellement fait référence à une monographie extrêmement intéressante de l'égyptologue allemande Ingrid Wallert, Der verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im Alten Ägypten [La cuiller ornée : historique de sa forme et utilisation en Egypte ancienne], dans laquelle, traitant de ces objets caractéristiques du Nouvel Empire, elle distingue trois grandes catégories : celle présentant une main tenant le cuilleron, celle figurant le signe "ankh", communément appelé "signe de vie", - et enfin les cuillères spéculaires, c'est-à-dire, en forme de miroir.

 

     Permettez-moi d'introduire ici une petite parenthèse pour répondre à certaines interrogations qui m'ont été adressées cette semaine en soulignant simplement que ces cuillères ne naquirent pas ex nihilo au Nouvel Empire. Madame Wallert consacre en effet une dizaine de pages de son étude à évoquer les différents aspects qu'elles prirent aux temps préhistoriques. Situant l'apparition des toutes premières à l'époque badarienne, au IVème millénaire avant notre ère, elle poursuit tout naturellement son parcours chronologique en abordant les deux premières dynasties, puis l'Ancien et le Moyen Empires.

     Mais comme c'est au Nouvel Empire que leur développement connaîtra sa plus grande expansion, c'est à cette époque précise que son ouvrage accorde la part la plus belle.

 

     Au niveau de la première catégorie, donc, le Docteur Wallert dénombre trois types distincts, tout en spécifiant qu'au sein de chacun d'eux existent encore quelques variantes : un premier dont le manche est constitué d'un bras au bout duquel le godet est en forme de coquille, auquel appartiennent ces encensoirs figurés sur les parois murales d'hypogées ou de temples du Nouvel Empire, appelés également "Bras d'Horus" et pour lesquels à la page 69 de sa Notice descriptive des monuments égyptiens du Musée Charles-X, déjà citée la semaine dernière, Jean-François Champollion proposait l'appellation "Amschir" ; un autre type dont la poignée figure un canidé maintenant la coupelle dans sa gueule et, entre les deux, celui dit "à la nageuse", qui a plus spécifiquement connu son acmé dans l'art raffiné de l'époque d'Amenhotep III, à la XVIIIème dynastie, et qui constitue l'objet de notre actuelle série de conversations. 

 

     Le plus ancien exemplaire connu de ce type d'objet bien précis a été retrouvé dans la tombe 2253 d'un des cimetières de Sedment, au sud du Fayoum, à quelques kilomètres à l'ouest de la ville d'Hérakléopolis : il date de la seconde moitié du XVIème siècle avant notre ère, en un temps compris entre les règnes d'Ahmose et de Thoutmosis II.

 

 

Cuiller dite

 

 

      En bois, il présente la particularité de proposer une jeune femme nue qui soutient une boîte avec couvercle, le tout en forme de fleur de lotus, sur la symbolique de laquelle j'aurai, lors d'un prochain rendez-vous, l'occasion de m'exprimer.

 

     Il fait actuellement partie des collections du Musée universitaire de Philadelphie, en Pennsylvanie (The Penn Museum) et porte le numéro d'inventaire E 14199. Toutefois, point d'autres détails sur le site, notamment pour indiquer ses dimensions.


 

     Le classement typologique établi par Ingrid Wallert permet de constater qu'en réalité toutes les cuillères provenant de cette époque font indiscutablement référence à des modèles datant de périodes bien antérieures : ainsi, celles que nous évoquerons bientôt constituent-elles le dernier avatar issu de la première des grandes catégories qu'elle a définies, avec ce motif particulier que créèrent les artistes dès la IIIème dynastie, à l'aube de l'Ancien Empire donc : un manche figurant un avant-bras se terminant tout naturellement par une main offrant le godet.

 

 

     Quelques brèves notions de sémantique ne seront pas inutiles pour vous expliquer l'origine de ce type de cuillère.

 

     L'égyptologue allemande, suivie en cela bien plus tard par son confrère américain, Richard H. Wilkinson, avait parfaitement compris la relation à établir entre le geste évoqué par le bras servant de manche et les trois signes hiéroglyphiques de la liste de Gardiner

 

D 37  D37,

 

D 38  D38 

 

ou D 39  D39 

 

 

que l'on nomme habituellement "bras offrant" et qui, dans la langue égyptienne ancienne, étaient utilisés en guise de signe déterminatif pour les verbes "henek", "di" et "derep" signifiant respectivement "présenter", "donner" et "offrir".

     Ce qui, vous en conviendrez amis visiteurs, ne peut que corroborer certains de mes propos avancés lors de notre dernier entretien, à savoir qu'il s'agit bien de cuillères d'offrandes et non pas d'ustensiles faisant partie de la trousse de beauté des riches et élégantes Égyptiennes désireuses chaque matin et chaque soir de parfaire leur séduction.

 

     Avant d'apposer le point final à cette longue mais nécessaire introduction entamée la semaine dernière, il m'agréerait de poursuivre un instant encore dans le domaine lexicologique en abordant non plus l'ancienne langue égyptienne mais cette fois notre idiome français contemporain :  Cuillère à offrandes ou cuillère d'offrande ?

 

     Les deux, en réalité, peuvent se concevoir. L'objet est en effet porteur d'une double acception dans la mesure où le cuilleron pouvait soit contenir du vin, soit de la myrrhe ou des huiles parfumées destinés à encenser un dieu dans un temple auquel ces produits étaient offerts : on peut donc là utiliser l'expression cuillère à offrandes.

     

     Parallèlement, la jeune femme étendue présente le cuilleron, posant ainsi l'acte d'offrir son contenu à la divinité, geste appuyé par les déterminatifs hiéroglyphiques que j'évoquai à l'instant : et dans ce cas, il s'agit bien d'une cuillère d'offrande.

 

 

     Ces quelques prémices établies, en espérant ne pas donner l'impression d'avoir  coupé en quatre les cheveux de la perruque de ces sensuelles nageuses, il me semble désormais prépondérant  de nous rendre de conserve en salle 24 devant la vitrine 13 et en salle 9, dédiée à la parure : ces nouveaux rendez-vous nous permettront d'aborder enfin plus précisément la symbolique de ce type d'objets cultuels.

 

     A bientôt ?

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

WALLERT  Ingrid, Der verzierte Löffel : seine Formgeschichte und Verwendung im alten Ägypten, Ägyptologische Abhanlungen, Band 16, Wiesbaden, Harrassowitz, 1967, 10-36.

 

 

 

WILKINSON Richard H., Reading Egyptian Art. A hieroglyphic guide to ancient egyptian painting and sculpture, Londres, Thames and Hudson Ltd., 1992, 53.

.

 

 

 

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commentaires

Carole 28/05/2017 01:52

Je trouve très beau le rapprochement de la cuillère et du hiéroglyphe.
Les objets anciens ne sont-ils pas tous, finalement, des messages que les vieux morts nous ont laissés à déchiffrer ?

Richard LEJEUNE 30/05/2017 08:45

Certes, Carole, et plus spécifiquement encore pour ce qui concerne l'Égypte antique où les signes d'écriture sont images.

FAN 26/05/2017 17:58

Originale "ménagère" qui prend la décoration des "petites cuillères" égyptiennes!! Quant à celle retrouvée dans la tombe datant du XVIème siècle avant notre ère, je la trouve fabuleuse de finesse! Sa symbolique est plus "culinaire" que celles qui recueillent!! Je suis d'accord pour "la cuillère à offrandes" et la "cuillère d'offrande" même si c'est toujours le féminin représenté!! Bisous Fan

Cendrine 23/05/2017 20:23

Décidément, je suis sous le charme de ces cuillères...
Et j'ai craqué il y a quelques années sur celles que vous montrez au début de votre article, avec les fourchettes complémentaires. La boutique Pylône regorge de "trouvailles" de cet acabit: je pense aux parapluies "chat" qui n'attendent que de ronronner sous la pluie...rires!
Parce que dans la notion d'offrande il y a, joliment lovée, celle de donner de soi et de partager quelques bonheurs culinaires en plus d'être spirituels... je vous souhaite une excellente soirée, amitiés
Cendrine

Richard LEJEUNE 24/05/2017 07:27

À vrai dire, seuls ces couverts avaient à l'époque retenu mon attention. Mais nullement le nom de la boutique. Merci de l'avoir ici indiqué. Je viens d'un peu fouiller le Net et, parmi les divers magasins sis à Paris, ai très précisément identifié la devanture de celui qui, sur le trajet quotidiennement emprunté pour me rendre de mon hôtel jusqu'au Louvre, présentait cet ensemble ...

christiana 23/05/2017 11:14

Couper les cheveux en quatre de la perruque, peut-être mais efficace puisque ces cheveux s'étaient imprimés indélébilement dans mon cerveau qui oublie "presque" tout! Et de plus en plus! Le disque dur est plein, je peux juste encore y faire entrer une ou deux cuillères.

Richard LEJEUNE 24/05/2017 07:11

Méfie-toi, Christiana : tu brûles la chandelle par les deux bouts ! Bientôt, l'on te ramassera à la "petite cuillère". :)

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