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12 septembre 2017 2 12 /09 /septembre /2017 00:00

 

 

      L’individualité des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu’il ne nous est pas matériellement utile de l’apercevoir. Et là même où nous la remarquons (comme lorsque nous distinguons un homme d’un autre homme), ce n’est pas l’individualité même que notre œil saisit, c’est-à-dire une certaine harmonie tout à fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliteront la reconnaissance pratique. Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles.

 

 

Henri  BERGSON

Le rire. Essai sur la signification du comique

 

Paris, P.U.F., Collection Quadrige, 1991,

pp. 116-7

 

 

 

SPHINX - UNE APPROCHE ...

 

     Nous y sommes ! À l'instar de Jean de la Bruyère avançant le pied, "avec caractère", dirigeons-nous amis visiteurs, ainsi que je vous l'avais proposé la semaine dernière, enthousiasmés, vers la crypte sous la voûte de laquelle, majestueusement, LE Sphinx guette notre arrivée ; crypte, je le précise au passage, aménagée sous la Cour Carrée du Louvre aux fins de relier deux escaliers fondamentaux : à gauche, celui qui nous permettra de poursuivre à l'avenir la visite du Département des Antiquités égyptiennes et, à droite, celui offrant l'opportunité d'accéder au sein même des salles grecques. 

 

     Oserais-je soutenir l'hypothèse que d'avoir offert cet espace précis à l'imposant monument ne ressortit pas au hasard ? Car enfin, la mythologie du sphinx, figuration d'un lion androcéphale dont la terre originelle fut indubitablement l'Égypte, fit aussi partie intégrante de la civilisation grecque, certes avec d'autres attributions, avec une apparence bien distincte puisque l'égyptien est de sexe masculin quand le grec, - la sphinge, pour user du terme idoine -, est de sexe féminin ; et avec d'autres finalités dans la mesure où l'un, celui de Giza, œuvrant de manière positive se révèle être source de vie au travers de sa symbolique des trois phases de la course du soleil, tandis que l'autre, en étroite relation, souvenez-vous, avec le mythe grec œdipien et la fameuse énigme établie sur les trois phases de la vie de tout être humain, se révèle être source de mort.   

 

SPHINX - UNE APPROCHE ...

 

     Auprès de l'A 23, - j'évoque ici, vous vous en doutez, non point l'autoroute qui relie Lille et Valenciennes, mais bien évidemment le numéro d'inventaire attribué au monument, - j'y reviendrai la semaine prochaine -, nous ne pouvons qu'être admiratifs devant tant de détails anatomiques qui, quand on prend la peine non pas de simplement regarder mais plutôt de bien voir, nous prouvent, si besoin s'imposait encore, que les artistes égyptiens furent loin, très loin de conventionnellement se copier les uns les autres au fil des millénaires, partant, aux antipodes de la thèse des premiers historiens de l'Art antique qui, au dix-neuvième siècle, sans véritablement connaître celui de la civilisation des rives du Nil assénaient péremptoirement que l'art égyptien était monotone, banalement itératif ! Ces historiens avaient simplement regardé les monuments mais ne les avaient pas véritablement vus ! Ainsi est-il complètement erroné d'affirmer qu'un sphinx est identique à un autre sphinx : à bien des égards, sous bien des aspects, telle la statuaire des corps humains, celle de ces êtres hybrides présente un nombre considérable de variantes que seul appréhendera un œil qui veut véritablement les voir.

 

     Quand des touristes vous affirmeront, amis visiteurs, qu'un sphinx, quand on en a vu un, on les a vus tous, vous pourrez désormais répondre que leur antienne se révèle totalement obsolète car il n'y a pas plus incomparables, du point de vue des variantes stylistiques, qu'un sphinx et un autre sphinx. Ainsi, et sans prétendre à une quelconque exhaustivité, pourrez-vous attirer leur attention, dans un premier temps, sur le némès, vous savez, cette coiffe si caractéristique encadrant le visage des souverains égyptiens :

 

© CJ - (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Louvre_sphinx.jpg)

© CJ - (https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Louvre_sphinx.jpg)

 

son pli, stylisé ou non, ses rayures, disposées de manière perpendiculaire au visage ou absentes, ses ailes de part et d'autre tombant droites sur la poitrine ou franchement concaves, mais aussi la figuration de ce symbolique cobra dressé sur la partie supérieure de la coiffure, - que les égyptologues nomment du nom latin "uræus" -, dont la largeur de la face ventrale présente de nettes différences.

 

     Dans un second temps, vous pourrez même leur faire remarquer d'intéressantes variations d'un point de vue purement anatomique, comme la queue, placée à droite ou à gauche et plus ou moins longue selon les artistes qui en ont rendu l'aspect, ainsi que la touffe de poils à son extrémité, plus ou moins touffue ; comme aussi l'aspect des pattes antérieures, si diversifiées qu'il serait fastidieux de vouloir en définir les variantes ; comme aussi les griffes de ces mêmes pattes que des sculpteurs ont voulues bien visibles et acérées quand d'autres ont jugé plus réaliste de ne pas les représenter puisqu'elles sont habituellement rétractées quand un lion est couché. ; comme enfin la figuration ou pas, de la veine sous-cutanée antérieure, des côtes ou des plis de peau, un sur les flancs chez certains, deux chez d'autres, ou encore l'aspect de l'épaule, celui de la cuisse, ou du jarret ... 

 

 

Sphinx A 23  (© Louvre - Chuzeville)

Sphinx A 23 (© Louvre - Chuzeville)

 

     Enfin, si vous m'avez suivi, vous pourrez aussi ajouter, que toutes ces différences anatomiques d'un sphinx à un autre, permirent - et ce fut là l'excellence de l'immense travail de recherche mené par l'égyptologue belge Nadine Cherpion dans les années '90, notamment pour déterminer l'origine du sphinx A 23 que nous découvrirons bientôt avec moult détails -, de déterminer l'origine exacte de semblables monuments découverts soit anépigraphes, soit, comme ici, gravés, martelés puis intaillés à nouveau, de différents noms de pharaons les ayant usurpés, établissant alors une confusion quant à celui des souverains, qui le premier, s'était fait représenter sous cette forme, de le replacer au sein d'un règne spécifique, partant, d'établir par la suite une histoire stylistique chronologique de la conception des sphinx dans l'antiquité égyptienne ...

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BAUM-vom FELDE  Petra, Œdipe, la sphinge et l'énigme, dans  Sphinx, les gardiens de l'Égypte, Bruxelles, ING Belgique et Fonds Mercator, 2006, pp. 161-77.

 

 

CHERPION Nadine, En reconsidérant le grand sphinx du Louvre A 23, dans RdE 42, Paris, Klincksieck, 1991, pp. 25-40.

 

 

CHERPION Nadine, Conseils pour photographier un sphinx, dans Amosiadès, Mélanges offerts au Professeur Claude Vandersleyen par ses anciens étudiants, Louvain-la Neuve, 1992, pp. 61-70.

 

 

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commentaires

É
Bonjour,<br /> Suite à la lecture de votre article, je me permets, en toute humilité, de vous transmettre quelques mots au sujet du Sphinx :<br /> En étudiant les Livres sacrés, écrits dans le passé lointain, nous avons vu que les primitives institutions sociales n'avaient pas été, comme on l'a tant dit, édifiées sur un assemblage de fictions créées par le génie poétique des peuples, mais qu'au milieu des croyances que les mythologies nous ont conservées, on pouvait découvrir l'origine de toutes les lois de la Nature, que la science moderne cherche vainement.<br /> L'intuition de la Déesse Toth, primeur de la pensée humaine, conçut magnifiquement l'édifice de l'univers et la loi du divin dans la vie, et c'est sur ces connaissances qu'elle posa avec tant de sûreté et de grandeur les bases de toute sagesse. Quand cette belle fleur de féminité se fut fanée, un monument immortel en perpétua le souvenir : le Sphinx.<br /> « Le Sphinx, effigie humaine démesurément agrandie, lève la tête, regarde avec des yeux fixes et sourit ; le sourire de ces lèvres fermées semble garder le mot de l'énigme suprême. C'est la grande figure intimidante.<br /> « Les grands symboles qu'on a cessé de vénérer depuis des millénaires, attirent par leur énormité et leur mystère.<br /> « A l'époque des Romains, ils étaient déjà des symboles au sens perdu, legs d'une antiquité fabuleuse.<br /> « Ce que les hommes du passé ont dû emmagasiner et éterniser de secrètes pensées derrière ce masque mutilé ! » (Loti).<br /> Pour les hommes de son temps, que représentait-il ? « De toutes les images hiéroglyphiques il reste la moins bien déchiffrée ». Les insondables penseurs de l'Egypte symbolisaient tout en d'effroyables figures de dieux à l'usage du peuple non initié. On dit qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues pierres.<br /> Aujourd'hui, il est presque enseveli dans les sables du désert. Les touristes intimidés baissent la voix comme on fait d'instinct dans les temples !<br /> Toute la grandeur passée est enfouie sous la terre, le Sphinx seul émerge encore.<br /> Le sol s'est élevé de six mètres sur la ville de Thèbes depuis qu'elle est une ville morte. On a entrepris de rétablir l'antique niveau.<br /> Sous les plus vieux temples connus on constate qu'il y en avait d'autres, plus vieux encore et plus massifs, que l'on ne soupçonnait pas et dont l'âge dépasserait huit mille ans.<br /> Celui qui connaît le phénomène extraordinaire de l'intuition, cette faculté Divine, qui dans sa plénitude ne s'est manifestée sur la terre que dix fois, celui-là comprendra que la première femme qui en fut favorisée ait établi sur ce grand fait un culte et un symbole.<br /> Le symbole, c'est le Sphinx, et l'hymne qu'on lui a consacré rappelle les conditions de l'intuition, l'action du soleil levant quand la tête est tournée vers l'Orient et qu'on occupe une hauteur.<br /> Du temps de l'ancien empire, le Sphinx, dont la face est tournée vers l'Orient, était couronné d'un disque d'or. Quand le soleil du matin jaillissait de la chaîne arabique, son premier rayon allait frapper le disque et le visage du Sphinx, qui resplendissait alors comme un soleil à face humaine, ou comme un dieu auréolé de flammes. Des coups de cymbale et des fanfares retentissaient dans le temple de granit et d'albâtre, aux piliers carrés et nus, et les prêtres vêtus de blanc, montant vers le Sphinx par le dromos en pente douce, entonnaient l'hymne sacré :<br /> « Tu t'élèves bienfaisant, Ammon-Râ Harmakouti.<br /> « Tu t'éveilles véridique, Seigneur des deux horizons, tu resplendis et tu flamboies, tu sors, tu montes, tu culmines en bienfaiteur. Les Déesses et les hommes s'agenouillent devant cette forme qui est la tienne, ô Seigneur des formes ! Viens vers le pharaon, donne-lui ses mérites dans le ciel, sa puissance sur la terre, épervier saint à l'aile fulgurante, phénix aux multiples couleurs, coureur qu'on ne peut atteindre au matin de ses naissances. »<br /> (Cet hymne fut découvert par Grébant et traduit par Maspéro.)<br /> C'est en souvenir de cet événement qu'on a construit des pyramides, afin que, à leur sommet, l'on pût se mettre dans les conditions qui produisent le phénomène cérébral de l'intuition, si désiré, quand une fois on l'a connu !...<br /> C'est à cause de cette lointaine tradition que, en Egypte, le lion personnifie la force du soleil. Il ne faut pas confondre la signification du mot force, employé dans ce cas, avec la force que donne l'intensité musculaire, c'est tout l'opposé.<br /> Le soleil est la source du Principe de vie qui nous anime.<br /> On reconnaît donc au lion un degré d'héliotropisme plus grand que celui qui existe dans les autres animaux, et partant de là on lui attribue toutes sortes de qualités : la magnanimité, la grandeur d'âme, la générosité, la noblesse, etc.<br /> Les radiations solaires sont comparées à des déesses léontocéphales, c'est-à-dire à tête de lion, elles personnifient la force des feux du soleil. De là vient tout le symbolisme du lion et du Sphinx.<br /> « Le lion est un symbole de lumière », dit M. Mariette. L'horizon céleste d'où émerge le soleil est supporté par deux lions.<br /> Des explications naïves seront données par les non-initiés qui ignorent les antiques réalités. Pour eux le lion est le symbole de la force, de la vigilance, de la noblesse, parce que cet animal est réputé dormir les yeux ouverts. C'est pourquoi on le place devant les grandes portes des temples, et c'est ainsi qu'on explique que dans des avenues précédant les temples se trouvent des rangées de sphinx.<br /> Cordialement.<br /> https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.fr/2017/07/revolution-religieuse-en-egypte.html
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C
Je sais que tu ne lis pas des romans mais je te conseille de lire TOUT le livre d'Axel Munthe qui est assez déroutant et inclassable mais comme l'écrit Pierre Benoît en préface: ... son livre n'est pas un livre comme les autres; lui-même, n'est pas un auteur comme les autres auteurs, non plus. Il est un homme, tout simplement. Et les hommes de vingt-cinq pays se sont reconnus dans le miroir si clair et si sincère qu'il leur a tendu. J'avais beaucoup apprécié ce livre qui fait du bien. J'ai aussi visité sa villa en y repensant.
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R
Merci pour ton conseil, Christiana. Considérant cet ouvrage, - d'après le peu que j'en ai lu sur le Net ce matin-, non certes pas comme un roman mais comme une autobiographie ou, à tout le moins un livre de souvenirs, il était bien dans mes intentions de le lire, d'où le téléchargement que j'en effectué
C
PS: Se déroule en ce moment l'exposition au Louvre/Lens sur la musique dont tu nous as si bien parlé: <br /> <br /> <br /> http://www.linternaute.com/sortir/exposition/1400090-les-expos-et-spectacles-a-ne-pas-manquer/1400725-musiques-echos-de-l-antiquite
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R
Merci Christiana : je suis au courant de cette nouvelle exposition à Lens ... et, depuis hier, du fait qu'à Lille, fin novembre prochain, se déroulera la coupe Davis à laquelle les Belges s'opposeront aux Français. Deux événements susceptibles de grandement intéresser notre couple ...
C
Il est magnifique! Je l'ai vu la première fois en 1974 et il n'était pas aussi bien mis en valeur mais il me plaisait déjà...<br /> <br /> J'aime beaucoup aussi celui de la villa San Michele du docteur Axel Munthe à Capri mais il faut dire que le cadre y est pour beaucoup, du haut de l'île paradisiaque, tourné vers la mer...<br /> <br /> J'avais apprécié ce passage du livre d'Axel Munthe où il décrit la façon dont il l'a retiré des flots où il était enfui et comment il l'a remonté là-haut.<br /> <br /> https://villasanmichele.eu/
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R
Merci Christiana pour cette extraordinaire découverte : je ne connaissais absolument pas cette villa et encore moins "son" sphinx ... dont je comprends qu'il n'y ai aucune photo de face sur le Net. Actuellement, avec le bras télescopique servant à réaliser des "selfies", ce serait peut-être possible. Et extrêmement intéressant.<br /> <br /> Je viens de télécharger l'ouvrage d'Axel Munthe et vais en minutieusement feuilleter les pages pour retrouver le passage auquel tu fais allusion ...
C
Bonsoir Richard,<br /> Que j'aime ce "personnage"! Tapi dans sa crypte (rien que le nom du lieu déjà, la crypte du sphinx, est fascinant...), il accueille les visiteurs avec ce silence inspiré que ne renierait pas Harpocrate. Corps délié et puissant, position à la fois apaisée et prête au mouvement, regard qui happe le nôtre... Un "ami" lors de mes pérégrinations dans le Louvre que j'aimais venir saluer.<br /> Votre programme fondé sur les différences est des plus alléchants. <br /> Comment peut-on penser qu'on aurait vu tous les sphinx en un seul? <br /> Merci pour vos mots et vos photos pleines de poésie et de caractère à travers une foule de Caractères, entre La Bruyère et le Sphinx Veilleur...<br /> Belle soirée, amitiés chaleureuses!<br /> Cendrine
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R
Merci pour votre commentaire, Cendrine, qui, comme à votre habitude, porte sur mon article un regard personnel empreint d'une sensibilité reconnaissable entre mille ...

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