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3 octobre 2017 2 03 /10 /octobre /2017 00:00

 

 

     Livourne, 27 avril 1826

     Monsieur le Duc,

 

     L'inventaire de la collection égyptienne touche bientôt à sa fin et je me convainc toujours de plus en plus combien il était désirable que cette belle suite de monuments échût à la France, et vint peupler les salles égyptiennes par trop désertes du Musée Royal de Paris. Je jouis d'avance du bel effet que produira, dans une de ces salles, l'énorme sarcophage royal du pharaon Ramsès-Meïamoun. (...) Cette pièce est la plus colossale de toutes celles de ce genre qui existent en Europe, et même en Égypte, dans les tombeaux des Rois découverts jusques ici. Lorsqu'elle sera nettoyée convenablement, on pourra apprécier la beauté de ce bloc de granit rose, et l'effet de l'émail vert qui colorie les centaines de figures en pied et les innombrables hiéroglyphes qui surchargent l'intérieur et l'extérieur de ce monument vraiment royal. (...)    

 

 

 

J.-F.  CHAMPOLLION LE  JEUNE

 

dans Hermine HARTLEBEN

Lettres de Champollion le Jeune

Tome premier : Lettres écrites d'Italie

 

dans Bibliothèque égyptologique,

Tome trentième,

Paris, Leroux, 1909,

pp. 318-9.

 

(Librement téléchargeable sur Gallica)

 

 

Statue de Champollion, de Bartholdi. Cour du Collège de France, à Paris - © NonOmnisMoriar - (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean-francois_champollion_bartholdi_statue.jpg)

Statue de Champollion, de Bartholdi. Cour du Collège de France, à Paris - © NonOmnisMoriar - (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jean-francois_champollion_bartholdi_statue.jpg)

 

 

     Après m'avoir lu la semaine dernière, vous aurez de toute évidence compris, amis visiteurs, que si, grâce à la pugnacité et l'amour de l'art dans le chef de Dominique-Vivant Denon, le "Musée Napoléon", devenu "Musée royal" sous Louis XVIII, est définitivement devenu un espace muséal, la création d'un véritable Département des Antiquités égyptiennes en son sein et contrairement à une idée habituellement véhiculée, et dont l'inanité n'est plus à démontrer, ne constitue en rien le fruit de la Campagne d'Égypte mais est en réalité l'oeuvre du Figeacois Jean-François Champollion (1790-1832), le génial déchiffreur des hiéroglyphes, - "inventeur" est-il convenu de dire en archéologie à propos de quelqu'un qui découvre quelque chose -, qui, le 15 mai 1826, sur une ordonnance du roi Charles X, se vit nommer Conservateur de la toute nouvelle division des monuments égyptiens de ce qui se nommera un temps "Musée Charles-X", avant de définitivement porter l'appellation "Musée du Louvre"  ...

     Riche de quelque 78 000 objets dont 6 500 exposés, son département des Antiquités égyptiennes conserve l'une des plus importantes collections du monde puisque, si je m'efforce, pour une fois, d'accréditer Wikimachin, n'ayant pas d'autres statistiques récentes vérifiées à ma disposition, l'actuel Musée du Caire, créé par le Français Auguste Mariette en 1871 abriterait 160 000 pièces ; le British Museum de Londres, 100 000 ; le Neues Museum de Berlin, 80 000 ; le Museum of Fine Arts de Boston 45 000 ; le Museo egizio de Turin, 33 000 ; l'Institut oriental de Chicago 30 000 ; le Metropolitan Museum of Art de New York 26 000 ... et nos Musées Royaux d’Art et d’Histoire, au Cinquantenaire à Bruxelles, approximativement 12 000, dont 900 environ sont actuellement visibles, avant que soit finalisé le futur redéploiement des collections, selon un courriel reçu ce 2 octobre de M. Luc Delvaux, Conservateur du Département "Égypte dynastique et gréco-romaine", que je remercie ici très chaleureusement.

 

     Fermons cette longue parenthèse chiffrée et revenons, voulez-vous à Champollion. Il vous faut en effet savoir que deux ans avant sa nomination au Louvre, il avait planché sur l'organisation qui, en définitive, lui échappa, du musée égyptologique de Turin et de sa superbe collection réunie par Bernardino Drovetti, consul français, d'origine italienne ; collection acquise par Charles-Félix, le roi de Piémont-Sardaigne, parce que, au grand dam du Figeacois, elle avait préalablement été refusée par Louis XVIII qui venait, il est vrai, de débourser une somme considérable pour offrir au Cabinet des Médailles le "Zodiaque de Denderah, maintenant au Louvre, en salle 12 bis.     

 

     (Cette première vente de Drovetti fut suivie d'une deuxième, enfin acquise par la France, - je l'évoquerai dans quelques instants -, puis d'une troisième qu'obtint le Musée de Berlin.) 

     Quand à un peu plus de 35 ans, - il lui en reste seulement six à vivre ! -, Jean-François Champollion le Jeune entre au Musée royal du Louvre, celui-ci compte un très petit nombre de pièces égyptiennes, dont font notamment partie les statues de plus de 2 m en diorite de la déesse Sekhmet à tête de lionne, rapportées par le comte de Forbin, lors de ses deux voyages en Égypte, maintenant sises dans le premier tiers de l'immense salle 12, se faisant face de part et d'autre de l'entrée, et portant les numéros d'inventaire A 2 jusqu'à A 11. 

LE DÉPARTEMENT DES ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES DU MUSÉE DU LOUVRE : 2. ORIGINE DES COLLECTIONS

 

 

     En mars 1825, la vente des 2 149 objets égyptiens du Chevalier Edme-Antoine Durand (1768-1835) permit de constituer une première collection pour le Louvre ; et cela, avant que le roi, en février 1826, donne son aval pour acquérir les quelque 4 000 œuvres dont Henry Salt (1780-1827), consul général britannique au Caire, cherchait à se dessaisir, - une première collection de Salt ayant été acquise par le British Museum en 1818, et que Champollion, qui l'avait admirée à Livourne, décrivait avec passion au Duc de Blacas d'Aulps, - ainsi que je vous l'ai donné à lire ce matin en guise d'exergue -, Pair de France et Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi Charles X ... qui venait enfin de l'acquérir.  

     Parmi elles, entrent donc au Louvre, en 1826, le grand sphinx de Tanis, celui-là même que je vous ai dernièrement montré salle 11 (A 21)

LE DÉPARTEMENT DES ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES DU MUSÉE DU LOUVRE : 2. ORIGINE DES COLLECTIONS

 

les blocs fragmentaires du mur des "Annales" de Thoutmosis III, salle 12 (C 51),

 


 

 

 

la cuve en granite rose de Ramsès III, salle 13 (D 1),

LE DÉPARTEMENT DES ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES DU MUSÉE DU LOUVRE : 2. ORIGINE DES COLLECTIONS

 

mais également la magnifique petite stèle de calcaire (18 cm) de Ramsès II enfant (N 522, salle 27, vitrine 7). 

Stèle N 522 - © Louvre - G. Poncet

Stèle N 522 - © Louvre - G. Poncet

 


     Au fil des années, les enrichissements seront nombreux. C'est d'abord, grâce à l'habileté de Drovetti, le don, à la France, par Méhémet-Ali (1769-1849), vice-roi d'Égypte de 1805 à 1848, d'une trentaine de bijoux, dont la célèbre bague aux chevaux de Ramsès II (N 728, vitrine 7 de la salle 27).

     Ce fut ensuite, en 1827, l'achat de la deuxième collection du même Drovetti, plus de 500 pièces avec, notamment, des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie comme la coupe en or du général Djéhouty (N 713, salle 24, vitrine 5).

     De son voyage en Égypte en 1828-1830, Champollion rapportera seulement une petite centaine de pièces, mais d'une qualité exceptionnelle, comme le superbe relief polychrome de Séthi Ier recevant un collier des mains d'Hathor, (malheureusement ?) découpé dans la tombe du pharaon, à Thèbes (B 7, salle 27, vitrine 1)

LE DÉPARTEMENT DES ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES DU MUSÉE DU LOUVRE : 2. ORIGINE DES COLLECTIONS

 

et la très belle statuette en bronze incrusté d'or de la divine adoratrice d'Amon, Karomama (N 500), (salle 29, vitrine 1) qu'il acheta pour le Louvre.

Statuette de Karomama, divine adoratrice d'Amon (N 500) - (© Louvre - G. Poncet)

Statuette de Karomama, divine adoratrice d'Amon (N 500) - (© Louvre - G. Poncet)

 

     Les quatre salles initiales du Musée Charles-X deviennent dès lors trop exiguës pour exposer une collection qui ne cesse de s’accroître. 
Au décès de Champollion en 1832, le département comptait plus de 9 000 pièces ! 


     La deuxième moitié du XIXème siècle apportera également son lot de trésors, avec les 2 678 objets du Grenoblois Antoine Barthélemi Clot, médecin de Méhémet-Ali, plus connu sous le nom de Clot bey (1793-1868), puis ceux du Français Achille Fould (1800-1867), du marchand arménien Giovanni Anastasi (1780-1857) et du comte polonais Eustach Tyszkiewicz (1804-1873).

     Apparaîtra également, à cette époque, un nouveau mode d'enrichissement des collections : le partage des fouilles effectuées en Égypte. C'est ainsi que près de 6 000 objets arriveront au Musée, suite aux travaux entrepris par Auguste Mariette au Sérapéum de Memphis. Et parmi eux, le célèbre scribe accroupi, un des joyaux du Louvre (E 3023, salle 22, vitrine 10). 

LE DÉPARTEMENT DES ANTIQUITÉS ÉGYPTIENNES DU MUSÉE DU LOUVRE : 2. ORIGINE DES COLLECTIONS



     Mais cette source se tarira après la découverte de la tombe de Toutankhamon, par Howard Carter, en 1922 dans la mesure où, comme beaucoup d'États, et à juste titre, l'Égypte ne consentira plus qu'exceptionnellement au partage. Toutefois, on lui devra encore, en 1972, le buste d'Aménophis IV-Akhénaton (E 27 112, salle 25) offert par son gouvernement à la France, en remerciement pour sa contribution au sauvetage des temples de Nubie, et, en 1983, le partage des fouilles du Musée du Louvre à Tod, en Haute-Égypte. 

     Enfin, il faut mentionner des dons tels que, parmi d'autres, la palette au taureau (E 11 255, salle 20, vitrine 2) offerte en 1886 par Tigrane Pacha, collectionneur et homme d'État égyptien, d'origine arménienne et le petit groupe de calcaire peint (E 15 593, salle 25, vitrine 2) représentant Akhénaton et Nefertiti, légué avec 1 500 autres pièces par Louise, Atherton et Ingeborg Curtis, en 1938. 

     Ajoutons aussi des achats réalisés, notamment, par la Société des Amis du Louvre. Sans oublier les transferts comme celui, en 1922, du fonds égyptien de la Bibliothèque nationale permettant, entre autres, l'entrée au Musée du Zodiaque de Denderah (D 38, salle 12 bis) et de la Chapelle des Ancêtres, présentant l'une des cinq grandes listes chronologiques de noms royaux actuellement connues (E 13481 bis, salle 12 bis); et, en 1946, de l'ensemble égyptologique du Musée Guimet. 



     Dans le but de faire face à ce considérable enrichissement de ses collections, le Louvre se verra contraint, dès le début du XXème siècle, de remanier le département égyptien, et cela, à plusieurs reprises. Le "pharaonico-mitterrandesque" projet "Grand Louvre" constitue le dernier et heureux avatar en date : après avoir vu se déplacer le Ministère des Finances vers Bercy et ainsi définitivement récupéré l’aile Richelieu, il ne restait plus aux différents conservateurs qu’à redéployer le département égyptien pour lui attribuer, non seulement un espace grandement augmenté, mais aussi une philosophie nouvelle. Désormais, les salles du rez-de-chaussée sont consacrées à des thèmes différents, tandis que le premier étage, plus spécifiquement axé sur l’histoire de l’art, est conçu dans une optique de pure chronologie. 

     Ce sont donc dès à présent toutes les époques de l'histoire de l'Égypte antique que, grâce à ses collections, le Musée du Louvre peut vous proposer, amis d'ÉgyptoMusée, ainsi qu'aux autres millions de visiteurs qui le parcourent aussi chaque année ...



 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

DETREZ  Louise, Edme Antoine Durand (1768-1835) : un bâtisseur de collections, dans Cahiers de l'École du Louvre, n° 4, Paris, 2014, pp. 45-55.

 

ROSENBERG Pierre, Dictionnaire amoureux du Louvre, Paris, Plon, 2007.

 

 

ZIEGLER  Christiane, Introduction, dans ANDREU G./RUTSCHOWSCAYA M.-H./ZIEGLER Ch., L'Égypte ancienne au Louvre, Paris, Hachette Littératures, 1997, pp. 13-33. 

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commentaires

F
Merci Richard pour cet éclairage sur une liste interminables d'oeuvres égyptiennes collectionnée au Louvre grâce à des hommes amoureux des arts, tel Champollion et d'autres!je suis sensible à la beauté de la Statuette de Karomama, divine adoratrice d'Amon !!une merveille dont je ne me souvenais pas!! Bisous Fan
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R
Karomama est effectivement une petite merveille de l'art égyptien, chère Fan. Et Alain a eu raison de signaler, voici trois jours, qu'existent sur le Net d'autres photos que celle, officielle d'un des photographes attitré du Louvre que j'ai plébiscitée : sur certaines d'entre elles, les détails apparaissent encore plus dans toute leur splendeur !
C
Des objets merveilleux, inestimables que l'on découvre ou que l'on retrouve, au fil des salles, avec le sentiment d'être privilégié. Grand merci à vous, Richard, qui êtes un passeur de mémoire, un ouvreur de chemins. Vous nous offrez, à travers les images et les mots, des connaissances très précieuses et vous le faites avec la générosité qui vous caractérise. C'est un véritable cadeau !<br /> Les oeuvres que vous présentez sont fabuleuses ! Avec un immense coup de cœur pour ces lionnes et leur hiératisme mystérieux. <br /> Je vous remercie encore et vous souhaite une belle soirée, amitiés<br /> Cendrine
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R
C'est moi qui vous remercie, chère Cendrine, pour la constance de votre fidélité à venir me lire et commenter mes articles sur un Département du Louvre que, vous Parisienne, connaissez plus que très probablement mieux que moi ...
A
La collection du Louvre, enrichie au fil des années, est exceptionnelle : 78000 objets dont 6500 exposés. C’est énorme. Ce qui m’interroge le plus est qu’il semble donc que 71500 pièces sont gardées dans les réserves, ou peut-être envoyées ailleurs en France ou dans le monde ?<br /> Quelle beauté cette magnifique statuette de Karomama en bronze incrustée d’or et d’argent ! Quel travail pour arriver à un tel résultat ! Je l’ai vu en couleur sur le site de Wikipédia : un chef-d’œuvre de grâce et d’élégance.
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R
Indéniablement exceptionnelle, la première de France, la collection égyptienne du Louvre, tu l'auras remarqué, Alain, constitue toutefois la troisième dans le monde, après celles du Caire - obligatoirement ! -, et du British Museum ... Éternelle rivalité, dans ce domaine-là, également, entre la Grande-Bretagne et la France.<br /> La politique du Louvre, quel que soit le Département envisagé d'ailleurs, consiste aussi à déposer des œuvres dans différents musées régionaux, à "alimenter" le Louvre-Lens aussi bien sûr et à en conserver des milliers d'autres dans ses réserves - une "ville" sous la ville qu'un jour, j'ai eu le privilège de (trop rapidement) visiter ... mais pas d'y photographier. Immense et beau souvenir que celui-là !
P
superbe article j'apprécie
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R
Merci à vous pour cette appréciation.
J
Bien d'accord avec Christiana: avant de retourner au Louvre il faut s'être imprégné d'Egyptomusée<br /> Merci Richard
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R
Quelle plus belle récompense que ce type de commentaire ! Merci J.Jacques.
C
Un panorama bien complet des départements égyptologiques à travers les différents musées... et une grande envie de retourner au Louvre avec l'éclairage que tu nous as donné et le rafraîchissement de nos souvenirs!
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R
Il faut toujours faire droit à ses envies !<br /> Merci pour ton commentaire si sympathique, Christiana : c'est un magnifique cadeau que tu me fais, là !
J
Toujours aussi passionnant. Mille mercis mon cher Richard.
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R
Merci pour votre, - ou ta, je ne sais plus -, fidélité depuis tant d'années, Jean-Marie.

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