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7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 01:00

 

     À peine avais-je quitté le parking gratuit, - première stupéfaction -, dans lequel était garée la voiture, à peine m'étais-je dirigé vers le petit square arboré qui le jouxtait, que je la remarquai, - deuxième stupéfaction.

 

DEUX BAS-RELIEFS - 3. APPROCHE  PHILOLOGIQUE

 

     Il est certes de nombreux moyens de transport, à notre époque ; de nombreux types de véhicules, aussi. Mais je ne m'attendais nullement à trouver cette embarcation amarrée aux pieds des remparts de la vieille ville de Boulogne-sur-mer.

 

     Tout de suite, évidemment, je la reconnus !

 

     Qui avait osé ? Qui avait eu suffisamment d'aura, suffisamment de charisme pour traiter Chéops de pair à compagnon, lui le deuxième souverain de la IVème dynastie égyptienne, au point de lui emprunter sa barque solaire ? Qui avait ainsi à son bord eu la folie de quitter l'Égypte pour braver les eaux méditerranéennes et atlantiques aux fins de venir s'installer dans cette ville des Hauts-de-France ?

 

     Par une voix chaude semblant tombée du ciel, - troisième stupéfaction -, je fus tout à coup interpellé : "Vous ici, Richard" ?

     Surpris, je me retournai tout de go et LE vis !         

 

DEUX BAS-RELIEFS - 3. APPROCHE  PHILOLOGIQUE

 

     Hiératique, théâtral presque, juché au sommet d'une pyramide tronquée dont il semblait constituer l'humain pyramidion, coiffé de ce tarbouche que portera lui aussi avec belle élégance au siècle suivant son collègue français Étienne Drioton, la main droite fraternellement posée sur une tête d'Isis qu'il a peut-être eu l'heur, un jour, d'exhumer des sables qu'il fouilla avec tant d'alacrité, et de patience aussi, Auguste MARIETTE  

 

DEUX BAS-RELIEFS - 3. APPROCHE  PHILOLOGIQUE

 

 

me regardait, minuscule à ses pieds, - aux sens propre et figuré -, mais impétueux laudateur de ses travaux de fouilles et des rapports qu'il en rédigea.

 

     Si je ne remarquai pas tout de suite les deux sphinx qui flanquaient le monument du haut duquel il m'apostropha, je compris néanmoins très vite leur rapport avec les propos qu'il me tint :

 

     "Voici une quinzaine de jours, Richard, ce fut une intervention proposée aux visiteurs de votre blog et que d'incultes censeurs  de Facebook, d'autorité, et pour une raison que je n'ai toujours pas comprise, couvrirent de leur imbécile opprobre, qui retint particulièrement mon attention. Vous y offriez un moyen très simple pour permettre à ceux qui s'intéresseraient à l'écriture hiéroglyphique égyptienne de déterminer le sens de lecture de ses petits pictogrammes.

 

     Vous n'ignorez point, ce me semble, - votre métier, jadis, a dû vous en convaincre -, que toute règle, qu'elle soit  grammaticale ou autre, souffre d'exceptions. Pourquoi dès lors ne pas évoquer celle qui concerne, notamment, les deux bas-reliefs de Ramsès II de la Crypte du Louvre constituant le sujet de vos articles actuels ? "

 

     C'est ce moment-là que choisit mon épouse qui, indubitablement, n'avait point entendu les propos que m'avait adressés le grand égyptologue français, s'impatientant du temps que je passais à rester coi devant lui, pour m'inviter à l'accompagner vers la porte d'entrée de la vieille ville que nous souhaitions visiter ...     

 

 

 

DEUX BAS-RELIEFS - 3. APPROCHE  PHILOLOGIQUE

 

 

***

 

     Avant de quitter l'antre du Sphinx devant lequel nous devisons vous et moi depuis un certain temps déjà, amis visiteurs, espérant par là avoir quelque peu réussi à ce qu'il ne soit plus pour vous un granit entouré d'une vague épouvante assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux, un vieux sphinx ignoré d'un monde insoucieux, oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche ; avant de tout naturellement poursuivre notre chemin vers la salle 2 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai cru intéressant, après avoir été personnellement "sollicité", ainsi que je viens de vous le conter -, de plutôt poursuivre le cheminement de ma pensée aux fins d’introduire aujourd'hui et vraisemblablement la semaine prochaine, quelques considérations particulières à propos de l’art égyptien, et ce, toujours en étroite corrélation avec les deux bas-reliefs ramessides et la Stèle du Songe thoutmoside évoqués ici même les 17 et 24 octobre derniers.  

 

    Tentons, voulez-vous, de décoder les figurations de ces trois monuments car, pour l'Égypte ancienne, vous n'ignorez plus que c'est à l'image que revint le privilège éducatif de véhiculer les différents messages émanant du pouvoir politique et religieux puisqu'il est avéré que peu de gens de ce temps-là furent à même de lire et d'écrire : dans les ouvrages spécialisés, il est d'usage aujourd'hui d'estimer à guère plus de 1 % de la population ceux qui en étaient capables.

 

     Permettez-moi, dans un tout premier temps, de rapidement rappeler ce que je vous ai expliqué voici deux semaines, à savoir que pour déterminer le sens de lecture d’un texte, il vous faut repérer la direction vers laquelle est tournée la tête de tout être vivant : si un dieu, un humain ou un animal a le visage ou le bec dirigé vers la gauche, comme sur le bas-relief B 19 le sont ceux qui sont gravés dans les colonnes au-dessus du sphinx,

 

 

Relief B 19 - Louvre - © Christian Décamps

Relief B 19 - Louvre - © Christian Décamps

 

 

 

vous commencerez par lire en partant de la gauche et en progressant, ici de haut en bas, vers la droite. Et bien évidemment, si les têtes ou les personnages sont tournés vers la droite, comme le roi l'est sur ce même monument, vous lirez de droite à gauche.
 

     Et c’est d’ailleurs cette règle, la lecture de droite à gauche, que l’on retrouve le plus fréquemment adoptée, en toute logique, quand il s’agit d’un texte rédigé sur papyrus, et par respect d’une tradition codifiée quand il s’agit d’un relief : c’est ce que les égyptologues nomment la "direction dominante".

 

     En toute logique, viens-je de vous dire ; je m'explique.

 

     D'évidence, vous avez déjà admiré le célèbre scribe E 3023 qui nous attend dans la vitrine 10 de la salle 22, au premier étage de l'aile Sully.    

DEUX BAS-RELIEFS - 3. APPROCHE  PHILOLOGIQUE

 

 

     Lui, comme ses nombreux confrères tels qu'ils sont représentés dans la statuaire égyptienne, maintient de la main gauche, à plat sur son pagne tendu, le papyrus sur lequel il écrira en commençant tout naturellement au bord supérieur droit de la partie dégagée de de son rouleau. Au fur et à mesure qu’il rédigera, il le déroulera de plus en plus de manière à poursuivre son texte vers la gauche.

     S’écrivant donc de droite à gauche, les signes de la phrase, tournés vers le début de la page, se lisent tout logiquement aussi de droite à gauche.

 

     C’est cette direction dominante qui sera, dans les monuments isolés, réservée aux dieux : ceux-ci regarderont vers la droite et tout personnage lui faisant face, le souverain par exemple, obligatoirement vers la gauche.

     Il en sera de même des hiéroglyphes qui accompagneront ces scènes.

     Mais, 
m'objecterez-vous, en regardant le bas-relief  B 19 de la crypte, c'est ici le sphinx, le dieu Harmachis, qui est tourné vers la gauche, et non le roi !!!

 

     En revanche, poursuivrez-vous en pensant stigmatiser une "erreur" dans mon chef, sur B 18, le dieu regarde vers la droite et le souverain vers la gauche !

 

 

Relief B 18 - Louvre  © Christian Décamps

Relief B 18 - Louvre © Christian Décamps

 

 

     Réfléchissez ! J’ai bien précisé tout à l'heure, que cette règle énoncée concernait les monuments isolés. Or, souvenez-vous qu'ici, dans le cas qui nous occupe, les bas-reliefs de Ramsès II formaient une paire que Giovanni Battista Caviglia découvrit entre les pattes du sphinx de Gizeh : ils se répondaient donc l’un l’autre.  

 

   Comprenez ainsi que la codification de la "direction dominante" souffre au moins une exception, celle sur laquelle Auguste Mariette m'enjoignit la semaine dernière d'attirer votre attention : quand le relief d’une paire, ou d’une suite, est situé à droite dans un temple, ou une chapelle funéraire, le dieu regarde vers la gauche, et donc le roi dans le sens inverse.

     À présent, au fait de tous ces renseignements, il vous est aisé, amis visiteurs, de déterminer l’emplacement qui était le leur quand ces reliefs furent mis au jour par Caviglia : B 18 se trouvait à gauche en entrant dans le petit sanctuaire, et B 19, à droite.

 

     Notez, pour définitivement clore notre présent entretien, que les conservateurs du Louvre qui ont choisi de les exposer dans la Crypte ont respecté leur position initiale entre les pattes du Sphinx, à Gizeh, dans la mesure où, installés ici contre les parois latérales, B 18 est présenté à gauche et B 19 à droite.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BAUDELAIRE  CharlesSpleen : J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans, dans Les Fleurs du Mal, dans Oeuvres complètes, Paris, Seuil, p. 85 de mon édition de 1968.

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commentaires

F
Cher Richard, j'aime votre PS Bibliographie avec en exergue le "spleen" de Baudelaire!! votre post très explicite pour répondre aux détracteurs de votre blog que vous aimez partager sur FB!! Il se trouve qu'il y a tous ceux qui adorent se défouler et désormais nous sommes envahis de robots qui jugent avec ou sans raison nos applications!!il va falloir faire "avec" (comme on dit) Merci Richard de nous avoir conter avec soin comment se fait la lecture des hiéroglyphes grâce à Champollion et Auguste Mariette!! Bisous Fan
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R
Cette référence baudelairienne était évidemment nécessaire, chère Fan, dans la mesure où, au sein du premier paragraphe sous les trois astérisques, sans le nommer directement, j'ai repris un extrait de ce très beau poème de Baudelaire qui me paraissait parfaitement accompagner et soutenir mon propos ...
A
Lorsque tu contes, Richard, ton récit prend de suite une allure différente. Et tu le fais avec maestria !<br /> Mariette semblait retrouver vie en s’offusquant de l’ignoble censure qui t’avait été imposée précédemment sur FB. Peut-être connaissait-il la censure dont j’avais également été l’objet ? Je reconnais j’étais coupable. Mais toi, dans cet article censuré, tu ne montrais pas, contrairement à moi infâme pornographe, un tableau d’une jolie femme passablement dénudée et complaisamment offerte ? <br /> Dommage que ton épouse est interrompue ton récit car je suis sûr que Mariette aurait eu d’autres choses intéressantes à t’expliquer dont nous aurions pu profiter. <br /> Tu devrais plus souvent faire revivre sous cette forme des personnages ou statues. Un jour, pourquoi ne ferais-tu pas parler ce célèbre scribe du Louvre. Par ta voix, il pourrait nous informer sur sa vie, son travail, ses amours peut-être… Sans ce prendre pour Christian Jacq.<br /> Je vois dans les commentaires que d’autres lecteurs font également parler des œuvres et ont apprécié tes propos. Une réussite.
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R
Merci Alain pour ce si aimable commentaire. <br /> Je me doutais que tu apprécierais cette voix venue du ciel, toi qui excelles à faire parler des œuvres d'art. Ce n'est jamais mon cas, trop rigoriste peut-être, trop soucieux de tenter de délivrer au plus près la "vérité" historique. Défaut de Prof, assurément ...
C
Je vois que c'est comme en japonais : la main du calligraphe suit les directions que lui dictent et l'espace, et l'esprit.<br /> J'apprends que vous avez été censuré, cher Richard ? Mais c'est toujours un honneur, d'être censuré.
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R
Ah ! que n'ai-je comme vous, Carole, la chance d'avoir été initié à la langue nippone !<br /> <br /> Un honneur ? D'être censuré par des cerveaux lobotomisés, incapables d'expliquer la raison de leur geste ?
C
Et bien sans jeu de mots ou peut-être avec un petit jeu de mots, quand même :), me voici embarquée dans ce voyage richardien!!! Monsieur Mariette serait-il prêt à conduire cette barque dans les nuées, au-dessus de la ville et de ses secrets?<br /> Je constate que vous entendez vous aussi, ainsi que vos amis, la voix des statues et j'en suis enchantée, ainsi nous appartenons à une sorte de cercle de drôles d'oiseaux :)<br /> Trêve de plaisanterie, un grand merci pour cette promenade en terre de généreux savoir et mes amitiés Richard... Avec un sourire pour votre épouse s'impatientant, cela me rappelle des choses...<br /> Belle soirée à vous<br /> Cendrine
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C
"Ils" ne sont en fait qu'algorithmes...
R
Oh, cela n'a rien d'une plaisanterie, chère Cendrine : il est même peut-être indispensable, au sein de l'époque troublée qui est la nôtre, d'être à même d"écouter, voire de converser avec des œuvres d'art ...<br /> L'aspect roboratif de tels échanges me sied parfaitement !
N
Ah, Mariette Pacha ! <br /> Quel personnage, effectivement originaire de Boulogne-sur-Mer... et tellement égyptien aussi.<br /> <br /> Me voilà rassurée quant aux petites (voire grandes) conversations avec des statues ou autres oeuvres d'art... Je ne suis pas seule ! Ouf ;-)
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R
"Mariette-Bey", est-il aussi nommé dans la sphère égyptologique puisque, comme "Pacha", c'est un des titres auxquels il fut élevé par le pouvoir égyptien d'alors ... <br /> Heureux d'apprendre que nous sommes plusieurs à ainsi "converser" avec des œuvres d'art ...<br /> J'ai souvent pensé que la nuit, au Louvre comme dans d'autres institutions muséales, tous les personnages qui n'osent bouger en notre présence, descendent, qui de son piédestal sur lequel crampes le menacent, qui du cadre dans lequel il suffoque, pour venir, ensemble, selon leurs affinités, discuter ou se plaindre se plaindre de n'avoir pas été suffisamment remarqués ou, en revanche, se moquer de l'insistance de nos regards scrutateurs ...
J
Merci de nous avoir remis en tête ce sacré bonhomme que fut Auguste Mariette et qui est honoré à Boulogne-sur-Mer. Merci pour ce nouvel article qui se lit avec avidité.
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R
Merci pour votre commentaire appréciatif, Jane.
P
Ah ! délectation de lire un tel texte - je retrouve les moments si agréables et passionnants de nos échanges sur nos blogs. On sourit, on s'interroge, on se dit qu'il faut retourner dans ces magnifiques salles du Louvre lors d'un prochain séjour à Paris - pour l'instant ce sera les salles du musée des Beaux Arts de Lyon où je vais m'installer pour vérifier si j'ai bien tout assimilé. Merci, merci beaucoup et je remarque que Christiana, visiteuse assidue, a les mêmes amours que les miennes. J'ai lu dernièrement que Botticelli était moins à la mode depuis le 20 ème siècle. On peut lire tant d'ineptie !!! Merci et je suppose qu'Auguste MARIETTE était de Boulogne sur Mer ? Il y a tant de grands Hommes qui en viennent !!!
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R
Merci à vous, Maryvonne pour ce beau commentaire. <br /> Effectivement, Mariette était Boulonnais d'où le monument qui lui fut érigé dans ce square aux pieds des remparts de la vieille ville.
C
Bien sûr Richard, tu es intime avec Auguste MARIETTE, je m'en doutais déjà... un peu magicien aussi, sans doute. Entre collègues, on se comprend par-delà les siècles. <br /> <br /> Mais je ne suis guère étonnée, j'ai déjà reçu ce genre de "sollicitation", notamment devant le tableau Vénus et Mars de Botticelli que je ne m'attendais pas à trouver à la National Gallery à Londres et où je suis tombée en arrêt devant "ma" Simonetta.<br /> <br /> Bien sûr, les conjoints n'y comprennent rien. Il faut être un peu fou pour engager la conversation avec un être de peinture ou de bronze.<br /> Vive la folie qui permet ce genre de dialogues.<br /> Et remercie Auguste MARIETTE de ma part pour t'avoir sollicité à nous enseigner ces considérations particulières...
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R
Merci pour ce commentaire lui aussi révélateur, Christiana. Personnellement, je ne manquerai pas, par-delà les siècles et les kilomètres, de poursuivre mon écoute attentive et de mettre en application les conseils qu'il me prodiguera ...

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