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28 novembre 2017 2 28 /11 /novembre /2017 01:00

 

 

     La nature forme des êtres vivants mais quelconques, l'artiste forme des êtres morts mais dotés de signification, la nature crée des êtres véritables, l'artiste des êtres d'apparence. Dans le cas d’œuvres de la nature, le spectateur doit apporter lui-même la signification, le sentiment, les pensées, l'effet et l'action sur l'âme ; dans le cas de l'œuvre d'art,il veut et doit trouver déjà tout cela dans l'œuvre. Une imitation parfaite de la nature n'est possible dans aucun sens, l'artiste est appelé uniquement à représenter la surface d'une apparence. L'extérieur, la totalité vivante qui parle à toutes nos forces spirituelles et sensibles, qui suscite notre désir, qui élève notre esprit et dont la possession nous rend heureux, qui est pleine de vie, vigoureuse, parfaitement formée et belle - c'est vers tout cela que l'artiste doit tendre.

 

 

 

 

Johann Wolfgang von GOETHE

L'Essai sur la peinture de Diderot

 

dans Écrits sur l'Art 

Paris, GF Flammarion n° 893, 1996 

pp. 194-5

 

 

 

D'après © Rama - Wikimedia (Fichier Nakhthorheb en train de prier A94 mg 8642.jpg)

D'après © Rama - Wikimedia (Fichier Nakhthorheb en train de prier A94 mg 8642.jpg)

 

 

     "Longtemps, je me suis couché de bonne heure," a écrit l'un de vos plus grands littérateurs à qui j'emprunte cet incipit, non pas que mes yeux se fermassent aussi vite que les siens, non pas que j'aie conscience de m'assoupir en me disant : "Je m'endors", mais parce que je n'ai rien d'autre à faire dans ce sombre absolu qui m'assaille tout à coup, chaque soir, bien après que les derniers visiteurs, - si toutefois il y eut des premiers ! -, m'ont délaissé.

 

     Rien d'autre à faire que soliloquer, et m'interroger : qui suis-je ? Ou, tout aussi grande question existentielle : que suis-je ?  

 

     Enfin Richard Lejeune vint, et, le premier en Belgique, - ou presque -, sembla s'intéresser à moi, envisageant même d'inviter ici, en salle 2 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, ses amis aux fins que je leur parle de moi.

     Et parler de moi, il n'y a que cela qui m'intéresse ...

 

 

     Je m'appelle Nakhthorheb.

 

     Oh !, j'en suis conscient : c'est pour vous difficile à prononcer, à écrire, à comprendre aussi, peu habitués que vous êtes à semblables consonances et à un prénom tripartite car, oui, en réalité, il s'écrit Nakht-Hor-Heb.

 

     Ici, au Louvre, par facilité je présume, l'on me nomme A 94. Admettez que cela ressemble plus à un glacial matricule qu'à une harmonieuse appellation ... que je ne puis contrôler ! A 94 me semble si disgracieux, ingrat, rébarbatif ! Fort peu avenant, reconnaissons-le, pour engager un éventuel dialogue. Aussi, entre nous, soyons simples, appelez-moi l'Orant. 

 

     Non seulement, du strict point de vue de la sonorité, cette dénomination s'accommodera mieux avec votre langue, elle vous paraîtra plus familière mais en outre, elle correspondra parfaitement à l'une de mes activités. 

 

     Richard Lejeune, dans son ÉgyptoMusée, vous en a rapidement touché un mot la semaine dernière. Mais j'escompte plus tard étoffer ses propos, quand je m'efforcerai de vous expliquer mes attributions à la Cour du souverain qui alors gouvernait mon pays ; de vous expliquer le "que fus-je ?"

 

     Mais avant, commençons voulez-vous par le "qui fus-je ?" 

 

     À vous dont le prénom n'a pas vraiment de signification sauf peut-être de faire référence à un personnage célébré, devenu le plus souvent saint d'un calendrier, martyrologe ou ménologe ; à vous qui, plus que très probablement, ignorez et l'origine et la vie du personnage emblématique auquel vos parents, pour diverses raisons personnelles, ont jugé bon de vous associer par ce prénom, alors que votre nom de famille, lui, s'inscrit de plain-pied au sein d'un processus étymologique qui s'imposa dès la fin de l'époque romaine, puis au Moyen Âge en fonction de l'aspect, du métier ou de l'endroit où vécut le premier qui alors le porta de manière, dans chaque village, à le distinguer de tous les autres Jean, ou Pierre ou Marie auxquels l'évolution galopante de la démographie avaient donné naissance ; à vous, j'aimerais préciser que mon prénom, comme tant d'autres en Égypte ancienne d'ailleurs, est véritablement significatif, véritablement porteur de sens : ainsi, "nakht" se réfère-t-il à la force, à la puissance, raison pour laquelle dans le corpus hiéroglyphique est-il représenté soit par un homme armé d'un bâton qu'il tient des deux mains avec lequel il est manifestement prêt à frapper, signe A 24 de la liste de Gardiner

STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE

 

soit par un avant-bras dont la main tient également un bâton, signe D 40 ; 

STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE

 

"Hor", pour sa part, représenté par un faucon, constitue l'idéogramme du dieu Horus, portant la référence G 5, dans la même liste ;

STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE

 

et enfin "heb", s'apparentant à la notion de festivité, figuré par l'idéogramme O 23 censé représenter la salle des fêtes de "jubilé royal".

STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE

 

 

     Ces trois hiéroglyphes ici placés verticalement mais horizontalement gravés l'un à côté de l'autre à même la partie postérieure de la base sur laquelle je suis agenouillé qui, parce que malencontreusement installée trop près de la dalle grise derrière moi, n'est visible par aucun d'entre vous, ces trois pictogrammes donc proposent évidemment mon prénom, Nakht-hor-heb, (A 24, G 5 et O 23),

 

STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE
STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE
STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE

pour terminer la première formule d'offrandes que j'y ai fait inscrire par un lapicide de mes amis ; inscription qui, en partant de dessous mon genou gauche se lit de gauche à droite en commençant par "Offrande que donne le roi à Thot", ainsi que l'a parfaitement traduit une de mes lectrices sur sa page FB le 21 novembre dernier. (Bravo Barbara !)

 

     Remarquez qu'à l'avant, parce que j'ai souhaité qu'une seconde formule semblable tout en n'étant pas exactement identique, se déploie une autre invocation de manière symétrique de manière à doublement assurer mon avenir dans l'Au-delà, en commençant sous mon genou droit cette fois et se lisant de droite vers la gauche :

 

Gros plan des inscriptions de la face antérieure du socle de Nakhthorheb que je me suis autorisé à réaliser à partir d'une photo que m'a offerte Madame Chris Subrosa.

Gros plan des inscriptions de la face antérieure du socle de Nakhthorheb que je me suis autorisé à réaliser à partir d'une photo que m'a offerte Madame Chris Subrosa.

 

elle aussi se clôture par mon prénom, toujours aussi invisible à l'arrière. Mais là, les signes hiéroglyphiques de l'homme armé et du faucon placés dans l'autre sens évidemment ; celui de la salle des fêtes (O 23), pour sa part, fait office de dernier idéogramme pour chacune des deux phrases.

     En un mot comme en cent, O 23,

 

STATUE A 94 - APPROCHE ONOMASTIQUE

n'est gravé qu'une seule fois exactement au centre de la face postérieure du socle, mettant ainsi fin à mon "petit" nom, qu'il soit lu en venant de la droite ou de la gauche.

 

     Sur les textes qu'il me seyait de voir incisés en creux sur ce monument à ma gloire, - oui, oui, à ma gloire !, vous m'avez bien entendu -, je vous entretiendrai prochainement, amis d'ÉgyptoMusée, estimant que notre présent rendez-vous, plus ardu que d'habitude avec Richard Lejeune, devrait suffire pour rassasier votre appétence matinale ... 

 

 

    À tout bientôt, mardi 5 décembre prochain ? 

 

     N'oubliez pas : en salle 2, quasiment vide, si peu attrayante, - mis à part moi, bien évidemment ! -, au-dessus de l'escalier venant de la Crypte du Sphinx ...

 

 

 

 

 

     

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

PERDU  Olivier, Statue de Nakht-hor-heb, dans  Les statues privées de la fin de l'Égypte pharaonique (1069 av. J.-C - 395 apr. J.-C.), Tome I - Hommes, Paris, Musée du Louvre/Éditions Khéops, 2012, pp. 272-81

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commentaires

C
Cher Richard, <br /> <br /> j'ai pris grand plaisir à écouter le récit de cette statue « parlante »... Matière inanimée qui s'éveille sous la plume d'un professeur, d'un connaisseur, ami du Savoir avec un grand « S ». <br /> Tout le monde n'y croit pas et chacun est libre, mais pour ma part j'accorde foi (pas au sens religieux) à la signification du nom, liée à certains évènements de la vie. J'en suis le vivant exemple et nombre de mes ami(e)s et membres de ma famille peuvent en témoigner aussi. On peut aussi prendre en compte le fait qu'un nom fonctionne « à l'envers »... Ce que le nom pourrait prétendre donner, il le reprend...<br /> Ce personnage à genoux qui semble jaillir de la pierre se présente avec brio. Son nom est complexe, empreint de beauté, celle des lettres qui s'agencent pour écrire une histoire. Des lettres toujours vives malgré le temps écoulé.<br /> Et le plaisir de la découverte est au rendez-vous, tout simplement, merci à vous !<br /> <br /> Merci également pour votre commentaire déposé sur mon blog, j'y fais allusion un peu tardivement, ma santé ne me permettait pas de me manifester avant. Je partage amplement votre avis concernant ces querelles d'érudits au sujet de l'interprétation de telle ou telle œuvre. Harassantes... <br /> A propos du thème du nom, j'aime beaucoup le livre de Claude Gaignebet intitulé A plus hault sens : l'ésotérisme spirituel et charnel de Rabelais. Le thème de l'importance du nom y est abordé de manière très intéressante.<br /> <br /> Encore merci pour ce partage fort réussi de votre travail, avec un humour délicieux !<br /> <br /> Je vous souhaite une belle fin de journée, amitiés<br /> Cendrine
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R
Merci chère Cendrine pour ce nouveau commentaire. Très pragmatique en ce domaine, je fais partie, vous l'avez probablement lu dans ma réponse à Christiana, de ceux qui ne créditent pas les théories accordant un sens particulier à un prénom ... mais je respecte évidemment ceux qui éprouvent le besoin d'y souscrire pour autant, bien sûr, qu'ils n'en soient pas de fervents prosélytes essayant de me convaincre !<br /> <br /> Je ne puis m'avancer sur le terrain de vous répondre concernant Claude Gaignebet que je ne connais absolument pas, n'ayant même jamais croisé son nom. Je ne connais pas plus la teneur de ses ouvrages, sauf à avoir lu à l'instant quelques notes le concernant sur Amazon ... où je remarque qu'il doit avoir grande audience puisque le livre auquel ici vous faites allusion de vend à 119,90 €. Pas triste !
J
Merci Richard de nous avoir rappelé ce petit passage de Goethe; et puis, l'onomastique n'est-elle<br /> pas le point de départ des découvertes de Champollion...
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R
Tout à fait J. Jacques ! <br /> Quant à Goethe, il mériterait d'être sorti des oubliettes de l'Histoire de l'Art ...
C
Mon prénom affirme que je suis une bonne chrétienne... moi qui suis athée! Qui a dit que le prénom influence la vie de la personne qui le porte?<br /> <br /> Quant à Nakhthorheb, tel Moïse sauvé des eaux de l'oubli par Richard-Zorro :-) nous attendrons patiemment que son histoire qui semble passionnante nous soit révélée.
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R
Qui a dit cela ? Tous ceux qui accordent créance aux fadaises que l'on peut lire dans les journaux ou sur certaines cartes postales "analysant" les prénoms et proposées dans les magasins de souvenirs de maints lieux touristiques ...<br /> <br /> "Richard-Zorro" ? On ne me l'avait jamais attribué ce surnom-là !
F
Cher Richard, nous restons en suspens de vos découvertes!! aussi, j'attends sagement la suite de l'histoire de ce personnage qui me semble très important!!!Bisous Fan
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R
L'Enseignant que je fus, chère Fan, a toujours apprécié les Élèves qui attendaient "sagement la suite "des cours d'Histoire ...<br /> <br /> Bienvenue, mardi prochain, en salle 2 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour à nouveau écouter Nakht-Hor-Heb : une place vous y est d'ores et déjà réservée.
A
J’aime bien l'épigraphe. Effectivement l’artiste doit tendre vers la représentation de la vie.<br /> C’est bien pour cela que j’attends toujours de connaître la vie de Nakhthorheb. <br /> Puisque tu es le premier en Belgique à t’intéresser à lui, il t’a confié des secrets réservés aux amis. <br /> Je l’entends te dire de prendre ton temps pour révéler tout cela. <br /> Bon ! Nous savons déjà qu’il est puissant, proche d’un Dieu, ou non loin. Une salle des fêtes ? Qu’a-t-il à voir là-dedans… Un jubilé royal ? Un cinquantenaire de quelque chose…<br /> Il y a également une histoire d’offrande à Thot…<br /> Puisque les infos arrivent au compte-goutte, j’attendrai donc patiemment.
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R
Le jubilé royal était une fête qui consacrait en principe trente années de trône d'un souverain, - et non cinquante -, mais qui, dans la réalité, matérialisa souvent une période de règne nettement moins longue, certains rois s'arrogeant même le droit de fêter plusieurs jubilés. Nakht-Hor-Heb n'a évidemment pas ce privilège puisqu'il n'était nullement souverain ; et n'a donc strictement rien à voir avec cet événement royal important.<br /> <br /> Ceci posé, au sein du corpus hiéroglyphique, le terme "Heb", que nous traduisons par "fête" en français, s'écrit avec le pictogramme de la salle où se tenait une partie des cérémonies et le hasard a voulu qu'il entrât dans le prénom de ce haut fonctionnaire aulique, tout simplement !<br /> Quant à l'offrande à un dieu, quel qu'il soit d'ailleurs, je l'ai déjà évoquée précédemment mais ta remarque m'invite à y revenir pour l'expliquer dans un prochain article, quand Nakht-Hor-Heb aura terminé de se confier à nous.
J
En attendant, mardi prochain, je m'aperçois que je vais pouvoir commencer à m'informer sur les 5 autres statues de notre Orant, sans oublier un sarcophage...
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R
Auriez-vous trouvé sur le Net de la documentation à leur sujet ?
J
Maintenant que Nakhthorheb s'est présenté en décortiquant son prénom et en nous guidant pour lire la prière qu'il adresse à Thot, va-t-on avoir des informations sur son arbre généalogique ? Il n'y a sans doute que lui qui puisse nous dire de qui il est né, de qui il est le fils, quels étaient ses fonctions et titres ?... Existe-t-il une autre statue ? une tombe ? Je vais un peu rechercher pour le prochain RV qu'il nous donne. Très intéressant. Merci Richard Lejeune de lui avoir donné la parole car il semble avoir apprécié.
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R
Merci à vous. Je n'ai pas vraiment cherché estimant que ce que j'avais écrit des autres monuments au nom de Nakht-Hor-Heb suffisait pour ce que je souhaitais expliquer à mes visiteurs.
R
Ah ! D'accord : je comprends mieux, maintenant.
J
Je n'ai pas fait de recherches depuis l'envoi de mes messages. Si, je trouve quelque chose... (?) je vous en informe bien sûr !
J
Oui, effectivement j'avais "oublié", c'est la raison de mon 2e message...
R
Merci pour votre appréciation concernant mon article de ce mardi, Jane.<br /> Pour quelques précisions à propos d'autres artefacts concernant Nakhthorheb, puis-je me permettre de vous suggérer la lecture de l'article de la semaine dernière ... qui semble vous avoir échappé ? <br /> http://egyptomusee.over-blog.com/2017/11/salle-2-1.html
P
Merci encore pour cet article que je prends le temps de lire attentivement.<br /> Je pense que vos élèves se souviennent encore de vos cours passionnants, je n'en doute absolument pas, mais doivent encore raisonner dans leur mémoire l'humour et le savoir qui ont su capter leur attention.<br /> Merci de nous en faire profiter.
Répondre
R
Merci pour votre aimable appréciation, Maryvonne.

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