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21 novembre 2017 2 21 /11 /novembre /2017 01:00

 

 

     À force de croire que l'on a déjà vu ce que l'on regarde, on finit par regarder pour la première fois des objets qui, jusqu'ici, nous semblaient familiers. Du déjà-vu, on s'élève à l'étonnement. D'un présent épaissi par son propre souvenir, on en vient à la matière fine de l'ordinaire métamorphosé en inédit.

 

 

Raphaël  ENTHOVEN

Lectures de Proust

 

Paris, Librairie Arthème Fayard, 2011, p. 31

 

 

 

 

      Comme sur l'obélisque du Cap Blanc-Nez, au récent congé d'Automne, 

 

UN ORANT - CONSIDÉRATIONS LIMINALES

 

ou comme sur toute la Côte d'Opale,

UN ORANT - CONSIDÉRATIONS LIMINALES

 

les feux se sont doucement éteints, amis visiteurs, sur les monuments qu'ensemble nous avons découverts ces dernières semaines dans la Crypte du Sphinx, première des trente salles du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

 

UN ORANT - CONSIDÉRATIONS LIMINALES

 

     Il est grandement temps, à présent, d'emprunter l'escalier de gauche, aux fins de poursuivre nos déambulations. 

 

(© René Lefébure - httpwww.blog-crm.frexposes-etudiantsle-commerce-virtuel)

(© René Lefébure - httpwww.blog-crm.frexposes-etudiantsle-commerce-virtuel)

 

    Mais bizarre impression d'entrée, alors que des dernières marches gravies nous distinguons déjà celui qui nous attend, là-bas, agenouillé devant une immense dalle de marbre gris, l'endroit semble vide ... hormis un grand panneau explicatif   

 

(© Chris Subrosa)

(© Chris Subrosa)

 

dont m'échappe la raison de la présence en cet endroit, puisqu'il concerne la chapelle du mastaba d'Akhethetep exposée plus avant, en salle 4.

 

 

     Au point de départ de la nouvelle redistribution des antiquités égyptiennes inaugurée en décembre 1997 par le président de la République Jacques Chirac, cette salle 2, alors définie en tant qu'espace d'accueil et d'informations proposait, le long de la rampe d'escalier, une librairie consacrée essentiellement aux ouvrages et guides de la section égyptienne, déclinés en diverses langues.

 

 

Salle 2 (Louvre - Photo E. Revault)  

    
     
Il y a deux ans, la dernière fois que j'y accédai, les livres avaient disparu et bureau et présentoirs démontés étaient entassés pêle-mêle, vraisemblablement voués à être emportés ailleurs ...

 

     Quant à l'homme agenouillé, Nakhthorheb, il n'a pas bougé depuis 20 ans ... du moins pourriez-vous le supposer !

     Mais en réalité, au printemps 2012, j'eus l'opportunité de le croiser, lui, lui et encore lui, au Boulevard Haussmann, non pas flânant aux Galeries Lafayette mais devisant dans un des salons du Musée Jacquemart-André où, initiative de l'égyptologue français Olivier Perdu, Commissaire de l'exposition,

UN ORANT - CONSIDÉRATIONS LIMINALES

 

il était réuni à deux autres de ses effigies, toujours dans la même position, l'une venant du British Museum de Londres, l'autre, de chez les Rothschild.       

 

UN ORANT - CONSIDÉRATIONS LIMINALES

 

     Si ces trois statues datent  du milieu de la XXVIème dynastie, soit entre 664 et 525 avant notre ère, époque que les égyptologues ont coutume de caractériser par le terme "saïte", faisant ainsi référence à la ville de Saïs, dans le Delta occidental, dont étaient originaires les dynastes régnant sur le pays, celle du British Museum fut retrouvée dans le temple d'Osiris, à Saïs, celle de la collection privée de la famille Rothschild dans le temple d'Amon, à Xoïs et celle du Louvre qui nous intéressera plus particulièrement, dans celui de Thot, à Hermopolis-Baqlieh, villes importantes dans l'histoire de l'Égypte qui, toutes trois, se situèrent dans le Delta du Nil et qui, toutes trois aussi, sous le règne de Psammétique II, accueillirent dans leur sanctuaire une figuration de cet homme dont l'indéniable similitude laisse supposer qu'elles durent plus que très certainement avoir été façonnées, si pas par le même artiste, à tout le moins au sein d'un même atelier.

 

     Ce type statuaire figurant un particulier agenouillé, - ici, au Louvre, Nakhthorheb, désigné par le numéro d'inventaire A 94,  

     

Nakhthorheb - Louvre A 94 - © C. Décamps.

Nakhthorheb - Louvre A 94 - © C. Décamps.

 

la taille ceinte d'un simple pagne, la tête couverte d'une perruque en bourse, le torse viril, superbement modelé, - avez-vous notamment pris attention à ces détails du creux de la fourchette sternale à la base du cou et des clavicules en V bien marquées ; mais aussi, si vous examinez l'élégance de la silhouette de profil, le traitement minutieux du bas des jambes ? -, le port général droit et fier, les mains posées sur le côté externe du bas de ses cuisses inclinées, ce type de statuaire donc excède à peine, selon Olivier Perdu, la cinquantaine d'exemplaires. Provenant essentiellement de l'époque saïte, ces statues rendent compte d'une attitude bien précise : celle d'un homme en adoration devant une divinité, d'un homme priant son dieu, d'un orant, pour le dire d'un mot.

 

Nakhthorheb - Louvre A 94 - © C. Décamps.

Nakhthorheb - Louvre A 94 - © C. Décamps.

 

     Socle compris, l'oeuvre atteint une hauteur de 148,5 centimètres pour une largeur de 54 cm aux épaules et une profondeur de 66,2 cm dans la partie supérieure et 70,3 au niveau de la base ; base aux coins antérieurs arrondis qui, pour sa part, mesure entre 25,5 et 26,2 cm de haut.

 

     L’œil aiguisé qui est vôtre, amis visiteurs, aura évidemment remarqué que, certes en bon état général de conservation, cette magnifique ronde-bosse est malheureusement affectée par l'une ou l'autre dégradation :  

Nakhthorheb - Louvre A 94 - © Chris Subrosa.

Nakhthorheb - Louvre A 94 - © Chris Subrosa.

 

un nez cassé, le lobe de l'oreille droite et la partie centrale d'une bouche qui dut être souriante endommagés, l'auriculaire gauche partiellement arraché, sans oublier les arêtes du socle souffrant de quelques épaufrures.

 

     Un seul "défaut", si d'aventure je devais absolument épingler un point critiquable dans le chef de l'artiste qui réalisa cette oeuvre : le rendu pas vraiment réussi à mes yeux des genoux qu'il a bizarrement présentés à face plane et carrée ; mal dégrossis en quelque sorte ! 

   

     Mais qui donc fut ce Nakhthorheb, pour qu'à son nom les archéologues aient mis au jour, non seulement les trois statues en grès silicifié que vous avez admirées ce matin, triplement mises à l'honneur au Musée Jacquemart-André mais également deux autres en pierre noire, et enfin un sarcophage, le tout disséminé dans les musées du monde entier, de Rome à Copenhague, Stockholm et Londres, en passant bien évidemment par le Louvre ?

     Ici, à Paris, tristement seul, presque délaissé, abandonné et, à mon sens, nullement à la place qu'il souhaiterait, il patiente dans la deuxième salle du circuit thématique du Département des Antiquités égyptiennes espérant que sur lui, très bientôt, je porte enfin l'éclairage de manière que les nombreux touristes qu'il voit déboucher de l'escalier venant de la Crypte du Sphinx lui accordent enfin un regard bienveillant avant de continuer, certains presque au pas de charge, vers les salles suivantes ...

 

     "J'ai quand même beaucoup de choses à leur apprendre, non ?", me susurre-t-il à l'oreille, persuadé qu'il me sent du bien-fondé de sa remarque, indubitablement frappée au coin du regret, voire d'une franche incompréhension ... 

 

     Et si, mardi 28 novembre prochain, nous lui faisions tous la surprise de venir lui  prêter notre oreille attentive ?   

 

 

     (Immense merci à Madame Chris Subrosa qui a eu l'amabilité la semaine dernière de m'adresser quelques clichés réalisés à ma demande dans la salle 2 du Département des Antiquités égyptiennes lors de sa toute récente visite au Musée du Louvre ; notamment le dernier ci-dessus.) 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

PERDU  Olivier, Statues agenouillées de Nakhthorheb, dans Le Crépuscule des pharaons, Chefs d'oeuvre des dernières dynasties égyptiennes, Catalogue de l'exposition au Musée Jacquemart-André, Paris, Bruxelles, Éditions Fonds Mercator, 2012, pp. 48-9.

 

PERDU  Olivier, Statue de Nakht-hor-heb, dans  Les statues privées de la fin de l'Égypte pharaonique (1069 av. J.-C - 395 apr. J.-C.), Tome I - Hommes, Paris, Musée du Louvre/Éditions Khéops, 2012, pp. 272-81

 

 

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commentaires

F
Cette représentation d'orant est superbe!! j'ai hâte d'en savoir plus sur ce Nakhthorheb, un peu abîmé, soit mais bel homme sauf ces orteils qui sont démesurés afin qu'il reste bien assis!! A Mardi, donc, cher Richard, Bisous Fan
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R
Et la suite, c'est ce matin, chère Fan ...
C
Je les trouve beaux, pourtant, ces gros genoux, très humains.
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R
C'est votre avis, Carole, et je le respecte évidemment ... mais d'un point de vue strictement technique et comparativement au torse et au bas des jambes si richement travaillés, ces genoux semblent "oubliés".
A
J’attends donc la semaine prochaine de savoir qui était ce bel homme que les femmes devaient s’arracher. Certainement un sportif d’après son torse puissant et ses jambes musculeuses. Le Usain Bolt de l’époque ?<br /> Puisqu’il te susurre à l’oreille, nous t’écouterons d’une oreille attentive.
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R
Ce n'est certes pas à toi que j'apprendrai, Alain, que le regard de l'artiste est prépondérant sur l'oeuvre qu'il réalise et qu'il ne reflète pas nécessairement la réalité du personnage. Cela est particulièrement vrai pour ce qui concerne la ronde-bosse égyptienne et se constate d'une manière visible si tu examines les trois effigies de Nakhthorheb exposées au Musée Jacquemart-André qui, alors qu'elles proviennent incontestablement du même atelier d'artiste(s), présentent beaucoup de similitudes mais aussi de manifestes différences ...<br /> Ne pas oublier non plus que c'est évidemment Nakhthorheb le commanditaire de l'oeuvre et que, même s'il avait l'apparence d'un "gringalet", il est certain que l'artiste qui vit de son travail, décemment, se devait de le magnifier ...
C
Bonsoir Richard,<br /> <br /> J'aime beaucoup l'idée de « l'ordinaire métamorphosé en inédit... » <br /> <br /> Il est vrai que l'on redécouvre toujours quelque chose en évoluant dans son paysage personnel. Le regard soudain voit « autrement » à travers ce qui lui était familier. Des petits détails nouveaux, exaltants, apparaissent. On n'y avait pas prêté forcément attention ou on pensait à autre chose et soudain, ils nous surprennent. Et lorsqu'il s'agit des êtres de nos vies, pas seulement des éléments d'architecture et des ornements peints et sculptés, c'est très bien aussi...<br /> J'aime intensément ce voyage que nous vous proposez avec une plongée poétique dans vos premières photos, émulsion de bleu saphir puis alchimie d'or et d'anthracite dans le ciel... Plaisir des yeux, du cœur et de l'esprit..<br /> Déambulation spirituelle qui nous entraîne vers l'Homme agenouillé... gardien de mondes mystérieux... Le personnage est fascinant et concernant ses genoux, je songe à une partie de l'article que je viens de finir et qui évoque les Esclaves de Michel-Ange. L'artiste antique aurait pu, via les genoux mal dégrossis du personnage, faire de celui-ci un homme pierre, lui laisser cette part d'inachevé...<br /> <br /> Moi aussi je serais contente de vous voir « en vrai » même si j'ai bien perçu, depuis des années, le clin d'oeil des déambulations fictives. Il y a -aussi- du charme à se rencontrer dans la « réalité » même si nous sommes ici bel et bien dans la réalité, êtres de chair, lecteurs complices, petit groupe de personnes aimant l'art et ses expressions variées. Qui sait... Ce serait « sympathique » un jour de nous retrouver à plusieurs devant ces vitrines et de placer des visages sur des mots, des émotions, des politesses partagés...<br /> <br /> Belle soirée à vous, amitiés!<br /> <br /> Cendrine
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R
Merci, Cendrine, de me lire toujours avec autant d'attention, dès l'entame de chaque article, d'y associer les clichés qui les accompagnent, et de traduire tout cela par un commentaire non seulement frappé au coin de votre sensibilité à fleur de culture mais aussi remarquablement taillé, ciselé, policé.<br /> J'en arrive, aujourd'hui encore en lisant vos exceptionnels propos, à me demander si mon plaisir d'écrire ne constitue pas à chaque fois une sensation bien inférieure à l'attente et la découverte du commentaire que vous m'adresserez ...<br /> Je vous remercie infiniment de m'accorder tant de temps ...
C
Oups! J'ai dit une bêtise! Je m'aperçois que ses jambes et ses pieds sont traités en bas-relief. Donc, pas de derrière...
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R
Je crois qu'il y a un peu de confusion au niveau du vocabulaire, Christiana : nous sommes ici en présence d'une ronde-bosse et nullement d'un bas-relief ...Seuls les hiéroglyphes gravés, notamment sur le pourtour de l'assise, - sur lesquels je reviendrai la semaine prochaine -, peuvent entrer dans cette catégorie et ici, tu remarqueras qu'ils sont incisés en creux ; et donc ne sont pas non plus en bas-relief ...
C
J'aime bien ses orteils en éventail! Tu n'as pas une photo de derrière que l'on puisse voir ses pieds sous un autre angle?
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R
Il existe effectivement dans le deuxième ouvrage d'Olivier Perdu référencé dans ma bibliographie infrapaginale, une photo du dos de la statue qu'incontestablement l'on aura descendue de son socle car en salle 2, il est impossible au visiteur de se faufiler entre elle et la haute dalle grise qui lui sert d'arrière-fond.<br /> Et sur ce cliché, l'on voit , - un peu comme à l'image des genoux -, que la pierre n'a pas été dégrossie ... <br /> De sorte que, Christiana, la meilleure vision que tu puisses avoir avoir des pieds de Nakhthorheb reste celle des photos prises de profil, comme la dixième de mon article, émanant du site Internet du Louvre ...
P
Comme toujours passionnant, cher Richard. Vos lecteurs sont-ils invités à se rendre au Louvre pour vous y retrouver afin de bénéficier de votre talent de guide ? Merci
Répondre
R
Boutade, plaisanterie, je l'avais bien compris Maryvonne puisque je qualifiais votre question de "clin d’œil" ! Mais certainement pas une "turlupinade" car, en me tenant à la stricte étymologie, je n'ai rien considéré là de mauvais goût, rassurez-vous.<br /> Ceci posé, - sans vouloir fanfaronner et laisser croire à une quelconque pléthore -, vous n'êtes pas la seule à me demander, si d'aventure je viens à Paris l'année prochaine, d'organiser une "visite guidée" ...
P
C'était une boutade, une plaisanterie, et surtout une TURLUPINADE - vous savez que je ne peux m'en empêcher Cher Professeur. Pour tous ceux qui parcourent votre blog depuis tant d'années, ce serait l'occasion de se rencontrer et sans être guide, nous serions, "religieusement" à l'écoute de votre savoir !!!!
R
Merci pour votre appréciation, Maryvonne. <br /> J'aime beaucoup la question "clin d’œil" que vous me posez car elle donne à penser que j'ai "réussi" à imprimer une certaine "ambiance" à mes propos alors que, personne ne l'ignore évidemment, la manière de m'exprimer dans mes articles en interpellant mes lecteurs et en les appelant "amis visiteurs" s'apparente à une figure de style. Tous ceux qui me suivent savent que je suis un Prof belge retraité, que je n'habite pas Paris, que je ne suis nullement guide et que mes "visites" avec vous tous constituent une fiction littéraire ...

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