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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 01:00
BLOC  E 11220 - 1. PRÉSENTATION LIMINALE

 

     "Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre,  nous le voyons se multiplier, et, autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini et, bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial."

 

 

Marcel  PROUST

Le Temps retrouvé

 

Paris, Gallimard, Livre de Poche n° 2128, 1967

  pp. 256-7.

 

 

 

     Plutôt que ces deux immenses représentants du Siècle d'Or hollandais que furent Rembrandt et Vermeer, Marcel Proust aurait tout aussi bien pu évoquer, aux fins d'étayer son propos, à condition bien évidemment qu'il s'y fût intéressé et qu'à leur encontre il éprouvât une quelconque dilection, d'autres artistes, définitivement anonymes pour la plus grande majorité d'entre eux  puisque leurs noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous -, qui peuplèrent différents "siècles d'or", - oui, malgré son anachronisme, je m'autorise cette expression ! -, de l'art égyptien antique qui, sur mon blog, amis visiteurs, participent de ma recherche de la Beauté.

 

 

     Pour cette quête, bien avant le blog, bien avant Internet, bien avant même qu'un ordinateur pénétrât dans mon bureau, c'est bloc de feuilles et bic qui accompagnèrent chaque année, au moment des vacances belges de Printemps, mes déambulations, salle après salle, au sein du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lequel, depuis son redéploiement il y a vingt ans maintenant, ainsi que je vous l'ai expliqué la semaine dernière, deux gigantesques parcours sont offerts au public : au-dessus de nous, au premier étage de ce qu'il est convenu de nommer "l'Aile Sully", une visite chronologiquement agencée complète avec bonheur celle que nous allons ce matin officiellement entamer, ici, au rez-de-chaussée, à savoir : une approche thématique de la civilisation égyptienne avec, et c'est d'ailleurs le titre choisi par les Conservateurs en charge des pièces exposées pour caractériser cette salle 3 , le Nil, en guise de fil conducteur.

 

     Dans cette salle, comme dans ce fleuve, avec moi, je vous invite à maintenant plonger ! 

 

     Rien que pour le plaisir, naïf je vous le concède, de me souvenir des premiers moments, magiques, vécus au Louvre, acceptez que je vous montre ce plan qui convertissait, grâce à un PC de l'École Polytechnique de V., en province de Liège, dans laquelle j'avais alors le bonheur d'enseigner, un dessin précédemment réalisé de chic : ma vision de cet espace habillé de seulement cinq vitrines de différents aspects, de différentes dimensions et de différentes finalités. 

BLOC  E 11220 - 1. PRÉSENTATION LIMINALE

 

     Comme vous aujourd'hui, venant de la salle 2 où, souvenez-vous nous croisâmes dernièrement Nakht-Hor-Heb, la première d'entre elles que je découvris fut, - et reste -, celle proposant à notre admiration un monolithe d'albâtre rectangulaire de 26 cm de hauteur, sur 60 de long et 41 de large, portant le numéro d'inventaire E 11 220,

© Louvre - Christian Décamps

© Louvre - Christian Décamps

 
dont la partie centrale a bizarrement été chantournée et une face profondément entaillée, de manière à manifestement y faire glisser, puis encastrer quelque chose ...

 

     Si vous compulsiez les ouvrages cités dans ma bibliographie infrapaginale, vous apprendriez entre autres que ce bloc évidé fut mis au jour en 1910, puis offert au Louvre en mai de l'année suivante par ses inventeurs, les égyptologues français Raymond Weill et Adolphe Joseph Reinach, tous deux fouillant à l'époque le petit temple gréco-romain de Coptos pour la Société Française de Fouilles Archéologiques.

 

     Incidemment, permettez-moi de rappeler qu'outre la notion de création, l'une des acceptions du terme "inventeur" dans notre si belle langue française, désigne la personne qui, dans les domaines de la recherche en histoire ou en archéologie essentiellement, trouve, découvre quelque chose : ainsi par exemple lirez-vous fréquemment dans des ouvrages spécialisés que M. Untel est l'inventeur du site préhistorique de X ... ou, dans mon article de mardi dernier, que J.-F. Champollion fut l'inventeur des hiéroglyphes.

 

     Ceci posé, n'en doutez point, c'est à ce qui fut gravé en creux sur chacune des faces de cette pièce massive que nous allons aujourd'hui et dans les prochaines semaines accorder toute notre attention aux fins d'en apprendre davantage à son sujet.

 

     Commençons, voulez-vous par le petit côté, échancré, qui nous apparaît de prime abord en entrant salle 3.

     Je n'aurai point l'outrecuidance de stigmatiser ni de prendre position pour ou contre l'un ou l'autre des égyptologues cités dans ma bibliographie sur le fait que pour deux d'entre eux, ce côté constituerait la partie postérieure du monument, alors que pour madame Ruth Schumann-Antelme, il s'agirait de l'antérieure. Peu me chaut en définitive qu'il soit la face avant ou arrière, l'important résidant à mes yeux au niveau de ce que nous apprend ce qui y a été incisé.

          

     Au centre de cette face donc, vous distinguez deux formes ovales jumelées, toutes deux posées sur le signe hiéroglyphique de l'or, symbole d'indestructibilité, et toutes deux surmontées du disque solaire qu'encadrent deux plumes : il s'agit en fait originellement d'une boucle de corde, circulaire, nouée à la base et symbolisant "ce que le soleil encercle", comprenez l'univers, hiéroglyphe qui se disait "chénou" en égyptien ancien et que nous traduisons communément par cartouche.

 

     Sur maints monuments, ce signe s'allongeait et de rond prenait un aspect ovale quand il devait contenir une série de hiéroglyphes constituant les deux derniers des cinq noms attribués à tout souverain : configuration adoptée par les Égyptiens pour indiquer que le monde, soit tout ce que le soleil encercle, lui appartenait.

 

     Est-il encore vraiment nécessaire de vous rappeler que ce procédé de visuellement encadrer quelques signes amena Champollion à penser, idée de génie s'il en est, que cet isolement graphique ne pouvait qu'abriter des noms de personnes mis en évidence et, de surcroît, probablement les plus importantes de l'histoire du pays ? 

     Donc des noms de souverains, supputa-t-il judicieusement !

     Et ce fut le point de départ de son parcours de déchiffreur des éléments de l'écriture égyptienne ...  

 

     Ne dérogeant évidemment pas à cette pratique, comme à l'accoutumée, les deux cartouches ici devant vous révèlent l'identité du souverain qui les a fait graver. Mais personnellement, je ne le ferai pas car pour l'heure, je vous invite à poursuivre l'observation de cet intéressant côté du monument. 

    

     Deux petites colonnes, à côté des plumes que vous avez vues tout à l'heure, précisent qu' "Isis la Grande, mère du dieu" (à gauche) et "Min de Coptos" (à droite), aiment le roi : il s'agit évidemment du dieu tutélaire de la ville et, ici, son épouse, sa parèdre. 

 

     Deux personnages agenouillés, chacun tourné vers l'extérieur, les bras liés dans le dos, terminent la composition : ils symbolisent, à gauche, les ennemis du Nord, - il  s'agit manifestement d'un prisonnier libyen -, et à droite, ceux du Sud, - homme d'aspect négroïde -, que le roi a soumis.

 

     Chapeautant l'ensemble : une ligne horizontale gravée qui pourrait ne paraître que simple encadrement, que banale délimitation de scène constitue en réalité le signe hiéroglyphique de la voûte céleste. 

 

     De part et d'autre de l'entaille, aux extrémités gauche et droite du dessus de la ligne du ciel, au-dessus donc de la tête de chaque prisonnier, deux courtes colonnes de texte proclament, respectivement que "tous les pays désertiques sont sous les pieds de ce dieu parfait" et que "toutes les terres sont sous les pieds de ce dieu parfait" ; l'expression "dieu parfait " rendant une des épithètes du roi régnant.

 

     Mais de qui s'agit-il ?

 

     C'est, amis visiteurs, ce qu'entre autres choses, je me propose de vous révéler lors de notre prochain rendez-vous, mardi 23 janvier, en décryptant les hiéroglyphes inscrits dans les deux cartouches.  

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BARBOTIN Christophe/ DEVAUCHELLE Didier, La voix des hiéroglyphes, Paris, Editions Khéops, 2006, pp. 30-1.

 

SCHUMANN-ANTELME  Ruth, Coptos, XXXème dynastie, dans Catalogue de l'exposition " Un siècle de fouilles françaises en Égypte (1880-1980) ", Le Caire, I.F.A.O., 1981, pp. 275-7.

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commentaires

C
J'attendrai patiemment que tu nous distille la suite de ce mystère (c'en est un pour moi).<br /> <br /> D'accord avec toi, les premiers moments sont délicieux comme dit Dom Juan de Molière, justement parce qu'ils sont les premiers. Moi non plus, je n'oublierai jamais quand je suis entrée pour la première fois à Florence dans la salle des Botticelli...
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R
Cela ne m'étonne pas, Christiana ...
F
Richard , vous nous faîtes languir mais Mardi nous saurons qui est ce roi qui n'aiment pas les étrangers!! Bisous Fan
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R
Effectivement, Fan : mardi prochain vous en apprendrez plus sur ce dernier roi égyptien indigène ; et la semaine suivante, vous comprendrez ce que cette soumission des étrangers représente réellement ... car elle constitue en vérité un topos littéraire et graphique qui naquit très très tôt dans la mentalité royale et fit florès tant que dura cette royauté. Mais je n'en dévoile pas plus aujourd'hui ...
C
Ah, le souvenir de ces premiers moments, imprégnés du charme de la découverte...<br /> Les battements de cœur qui s'amplifient face à la beauté d'une œuvre et ce frisson, de plus en plus insistant, dans les veines...<br /> Regarder, ressentir, s'imaginer dans un dialogue secret avec l'artiste qui créa ce « trésor » puis transmettre la passion éprouvée...<br /> L'année commence magnifiquement sur votre blog, Richard !<br /> Et ce voyage va nous conduire vers la révélation du « qui »... à travers des jeux d'écriture.<br /> J'aime beaucoup ce monument d'albâtre et la citation de Proust est magistrale !<br /> Merci Richard, je vous souhaite une excellente journée et je salue la formule de Maryvonne : « L'Illustre Richard », cela vous va très bien ! <br /> Avec des pensées pleines de sourires...<br /> Cendrine
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R
Ému je suis, chère Cendrine, de lire un aussi beau, si aimable et dithyrambique commentaire ... <br /> <br /> En contact hier avec une fidèle lectrice de mon blog résidant actuellement à Lyon, Maryvonne Delsart, passionnée d'art en général et de sculpture en particulier, également une de vos abonnées, j'ai reçu ce très gentil message privé nous concernant vous et moi, à propos du nom qu'elle a donné à son carnet de notes, - L'illustré Richard "-, reprenant des termes de vocabulaire puisés dans mes articles pour en approfondir le sens exact : <br /> <br /> "J'ai bien écrit L'illustrÉ et Cendrine a lu l'ILLUSTRE ; C'est le cri du cœur, aussi ne la reprenez pas s'il vous plait. On lit avec ses yeux, son cerveau (en principe) et son cœur (le plus important peut-être ?) "<br /> <br /> Ah !, la solidarité et la sensibilité féminines ...
A
Beau passage de Proust en exergue. Aujourd’hui, le rayon spécial émanant du foyer Proust, comme pour tous les grands artistes disparus, reste comme un monde dont il suffit de feuilleter les pages pour sentir sa chaleur toujours présente.<br /> Curieux ce petit monument en albâtre finement gravé. Les prisonniers de chaque côté sont solidement attachés par les bras avec des cordes auxquels l’artiste donne presque autant d’importance dans le dessin qu’aux deux hommes. On ne risque pas de ne pas voir que leurs bras sont sérieusement ficelés…<br /> Je remarque que le libyen de gauche semble avoir des hiéroglyphes gravés le long de son corps et sa chevelure. Celui de droite n’en a pas. Tu n’en parles pas ?
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R
Oui, j'aime moi aussi beaucoup ce passage que tu épingles, Alain : c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je l'ai choisi à l'entame de mon article de ce matin aux fins de le faire connaître à mes lecteurs.<br /> <br /> Tu as raison de souligner que l'artiste a donné beaucoup d'importance à ces cordes qui lient les deux prisonniers dans le dos et tu verras dans deux semaines ce motif revenir sur les longs côtés du socle avec une autre précision : tu en comprendras alors la raison, donc la finalité de ce monument. Mais autorise-moi à ne pas aujourd'hui en dévoiler plus ! <br /> <br /> En outre, et ceci répond à ta question concernant les petits hiéroglyphes que j'ai "ignorés" : ils "expliquent" par le texte ce que "dit" l'image : ce qu'un regard rapide pourrait prendre pour des courbes décoratives, par exemple, sont bien en réalité des liens entravant les bras d'hommes de terres étrangères à l'Égypte, peuple du Nord, à gauche et du Sud, à droite. Ce que ne disent finalement pas autre chose les colonnes gravées au-dessus de ces prisonniers !
P
Merci encore, cher Richard, pour cet article passionnant qui, comme tant d'autres, me permet de ne plus passer dans les salles égyptiennes des musées et notamment de celle du musée des Beaux-Arts de Lyon sans avoir une pensée amicale pour "ce cher Professeur" comme je vous ai tant taquiné. Des souvenirs me viennent en vous lisant et suite à nos entretiens ; en effet, lorsque je vous lisais du tant où je vous suivais grâce à mon blog, j'avais un dictionnaire aimé et vivant près de moi auquel je demandais ce que voulait dire tel mot. J'avais très souvent la réponse, mais il fallait toujours que je vérifie sur le dictionnaire - c'était sans appel - aujourd'hui ce furent quatre mots que j'ai vérifié et j'ai raison car, même si j'ai une idée confuse, ce n'est pas aussi juste que je pourrais le penser. Donc, mon nouveau petit carnet qui se remplit au fil de mes lectures vient d'être nommé "L'illustré Richard" !.<br /> Pour être plus sérieuse, je me rends compte que les dieux égyptiens considéraient déjà leur épouse comme divinité associée à un rang subalterne. Heureusement, je n'ai jamais eu ce sentiment et je suis fière de mes fils qui ont pris l'exemple de leur père. Merci
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R
Merci chère Maryvonne pour ce beau commentaire frappé au coin de souvenirs très personnels.<br /> <br /> Me voici donc à vos yeux devenu " L'illustré Richard ", votre façon de répondre par ce trait d'humour à celui que récemment je vous adressai.<br /> Mais dites moi : où puisez-vous les illustrations qui accompagnent les mots de vocabulaire que vous notez dans votre petit carnet ? <br /> <br /> Arrêtons-nous un instant au terme "parèdre" que vous épinglez. <br /> Il ne vous a évidemment pas échappé que dans ma phrase je lui ai fait suivre immédiatement le terme "épouse", alors que, d'origine grecque, - πάρεδρος / páredros -, il signifie simplement au départ : "assis près de" ou "assis à côté de " et que pour les Grecs, il définissait une divinité quelque peu considérée comme inférieure, habituellement liée à une plus importante.<br /> <br /> Toutefois, ne "désespérez" pas trop des mentalités : en égyptologie notamment, l'usage général a de plus en plus tendance à nommer parèdre l'époux ou l'épouse d'une divinité placée sur le même pied d'égalité. C'est la raison pour laquelle, dans mon article de ce matin, j'ai choisi de ne séparer "épouse" et "parèdre" que par une virgule de manière à mieux mettre l'accent sur la valeur synonymique des deux noms.

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  • : D' EgyptoMusée à Marcel Proust- Le blog de Richard LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
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