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6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 01:00

 

 

     " Assurément, il y a une indiscutable analogie entre actualiser un événement par l'encodage graphique du nom de l'entité géographique qu'il met en jeu, à l'aide d'un véritable système d'écriture dans le cadre d'une enceinte crénelée, et actualiser la fonction monarchique par l'encodage graphique du nom du roi régnant à l'aide d'un véritable système d'écriture dans le cadre purement pictographique du serekh

   D'une manière plus générale, elle s'accorde avec la sémiotique égyptienne : l'image a pour fonction première d'exprimer les modèles archétypes auxquels l'idéologie tente systématiquement, et parfois pathétiquement, de ramener le flux de l'histoire ; l'individualité intrinsèque que comporte le nom de tel ou tel roi, par lequel ces modèles sont actualisés, ou de telle entité ethnique ou géographique aux bénéfices  ou aux dépens de laquelle ils le sont, relève de l'écriture, parce que, par sa capacité d'encoder du langage, elle implique la référence à un énonciateur, donc au repérage par rapport à un "hic et nunc ".

 

 

 

Pascal  VERNUS

La naissance de l'écriture en Égypte ancienne

 

dans Revue électronique Archéo-Nil n°3, 1993,

pp. 87 et 89

 

 

    Lors de ce quatrième et dernier des rendez-vous que, depuis le 16 janvier nous consacrons vous et moi, amis visiteurs, au socle d'albâtre ayant appartenu à Nectanebo II exposé dans la première vitrine de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, je vous propose de nous attarder sur ses deux longues faces dans la mesure où, vous l'allez constater, elles exploitent en la précisant presque au cas par cas la finalité iconographique des deux autres côtés précédemment étudiés, à savoir : la sujétion des peuples ennemis de l'Égypte ... qui, je le souligne d'emblée, ne furent pas toujours les mêmes durant les quatre millénaires que vécut cette civilisation.

 

     Pour une première approche, j'ai arbitrairement choisi le côté de gauche par rapport à la face entaillée qui est apparue devant vous quand nous avons pour la première fois pénétré dans cette salle : vous remarquerez la présence de quatre hommes entravés et tournés vers celui qui, sur la face crantée, se tenait agenouillé à la gauche des deux cartouches royaux ;   

 

 

BLOC  E 11220 - 4. LE CONCEPT D'ÉTRANGERS EN ÉGYPTE ANCIENNE

 

quatre ethnies en réalité figurées par des hommes encordés dont le bas du corps est matérialisé par la représentation d'une forteresse, d'une enceinte crénelée contenant les noms des peuples soumis peu ou prou au souverain ou, plus exactement, le toponyme des entités ethniques ou géographiques, pour reprendre à mon compte la formulation de Professeur Vernus au sein de l'exergue que je vous ai proposé ce matin, - dans lequel, d'ailleurs, évoquant le "serekh", encadrement rectangulaire que vous avez aperçu le 23 janvier dernier autour du premier des cinq noms de la titulature royale, le nom d'Horus, P. Vernus aurait tout aussi bien pu citer le cartouche, dessin ovale d'une corde, signifiant, souvenez-vous, que "tout ce que le soleil encercle" appartenait  au Roi ; cartouche qui entourait les deux derniers noms de ce protocole royal, tel que vous l'avez à nouveau aperçu ci-dessus. 

 

© Claude Field

© Claude Field

 

 

     De droite à gauche, emmenant les trois régions étrangères, le peuple de la terre du nord, comprenez : de la Basse-Égypte, précédant celui des îles de la mer Égée, celui des nomades vivant dans le Sinaï : les "Mentyou" et enfin celui des Asiatiques.

 

     De l'autre côté,  une scène identique dans sa conception, se lisant évidemment de gauche à droite mais dénombre cette fois cinq personnages :  

 

©  Claude Field

© Claude Field

 

 

le premier, figurant les habitants de la terre du sud, soit de la Haute-Égypte, emmène les quatre autres ligotés : celui personnifiant les nomades des déserts du sud-est africain : les "Iountyou", celui évoquant les habitants de la Nubie, celui représentant les Libyens sédentaires : les "Tjéhénou" et enfin celui incarnant les Libyens nomades : les "Tjéméhou".

 

     Je l'ai déjà souligné mais je tiens à le répéter : cette représentation de peuples soumis au roi d'Égypte, cette iconographie martelant l'idée politico-religieuse qu'il est le maître incontesté des tous les pays étrangers, le garant de l'équilibre du monde, ne constitue nullement une invention personnelle de Nectanebo II mais bien un poncif, un topos, parmi d'autres topoï d'ailleurs, né avec l'idéologie mise en place de manière presque rituelle par les premiers rois du pays quelques millénaires auparavant, et ce, à des fins prophylactiques : souhaiter se protéger, eux et le pays qu'ils dirigeaient, d'éventuelles menaces qui les feraient s'effondrer tous deux.

     De sorte que, dans le même esprit,  les scènes de souverains maîtrisant fermement un groupe d'hommes par les cheveux, les maintenant prisonniers, voire les massacrant, annihilant donc symboliquement leur offensivité, leurs velléités destructrices, leur éventuelle envie de préférer le désordre à l'ordre, de plébisciter Isefet plutôt que la Maât, se retrouve chez certains monarques qui, jamais, n'éprouvèrent la moindre once de bellicisme ... ou, à tout le moins, jamais ne le concrétisèrent par une expédition guerrière ou punitive.

 

     Le récurrence de cette thématique explique d'ailleurs que, suivant les époques et les rois, la liste des régions ennemies, la liste des "Neuf Arcs", connut de sensibles différences quant aux peuples stigmatisés.

     Toutefois, géographiquement parlant, - et c'est la logique même ! -, toujours ils seront issus des trois régions environnantes : l'Asie, au nord et à l'est, la Nubie, au sud et la Libye, à l'ouest. Ainsi étaient-ils globalement dénommés à l'Ancien Empire avant qu'à partir du Nouvel Empire seulement, des documents plus précis fassent état de populations bien distinctes, en fonction d'événements, militaires le plus souvent, ressortissant à l'actualité de l'époque.   

 

     Je tiens aussi à insister sur le fait que ce peu d'aménité vis-à-vis des étrangers, qui parfois transpire chez Hérodote ou l'un quelconque auteur antique, n'hésitant nullement à évoquer sans vergogne des relents de xénophobie, - probablement, est-ce de "bonne guerre", m'objecterez-vous -, ne reflète en réalité au cours des siècles que la seule perception idéologique des monarques car, et dès le temps de l'unification des Deux Terres, Basse et Haute-Égypte donc, le peuple des premières dynasties, dans sa grande majorité, ne manifesta pas vraiment d'animosité perceptible à l'égard de l'étranger, qu'il soit comme lui installé sur les rives du Nil ou qu'il soit rencontré lors de tractations commerciales.

     Et ne fût-ce que pour appuyer mon propos, j'avancerai même qu'à l'Ancien Empire, notamment, des Nubiens furent recrutés car grandement appréciés au sein de l'armée égyptienne alors que d'autres de la même ethnie, jugés plus placides, officièrent à Dachour parmi le personnel mandé pour l'entretien de la ville de pyramides de Snéfrou ... 

 

     Certes, il subsisterait bien des points à développer concernant les relations des Égyptiens de l'Antiquité avec les peuples limitrophes car, vous vous en doutez, en trois mille ans de civilisation, bien des événements historiques ont animé le fléau de la balance, faisant se pencher les plateaux dans un sens ou dans un autre. Et mon propos de ce matin ne visait pas à brosser un tableau des mentalités tout au long de la trentaine de dynasties que l'Égypte a connues : d'autres l'ont fait avec brio bien avant moi, notamment Madame Dominique Valbelle dans l'excellent ouvrage référencé dans ma bibliographie infrapaginale ... qu'à ceux intéressés par ce sujet, je conseille vivement de lire.

 

     En revanche, il m'agréerait de terminer les quatre conversations que nous avons engagées devant ce socle E 11220 manifestement prévu pour recevoir une statue de Nectanebo II en tentant aujourd'hui d'expliquer mon sentiment sur un point que j'avais en son temps volontairement laissé en suspens.

     Souvenez-vous : les égyptologues que j'avais convoqués à la barre s'opposaient sur le fait de considérer la petite face entaillée du monolithe en tant que face antérieure ou face postérieure.                       

 

 

© Louvre - Christian Décamps

© Louvre - Christian Décamps

 

 

     En d'autres termes, si la statue était encore présente sur sa base, la verriez-vous de face ou de dos ?

 

     Puisque ce petit côté du socle décline l'identité du souverain inscrite dans deux cartouches, la logique voudrait que la figure royale se fût présentée face à nous.

     MAIS comme ce monument est empreint d'une finalité particulière, à savoir : magiquement protéger Nectanebo II de toute intervention étrangère susceptible de nuire à sa personne, ainsi qu'à la bonne marche de son pays, ce qu'incontestablement démontre le programme iconographique gravé sur absolument tout son pourtour, ce qu'affirment aussi ceux des textes hiéroglyphiques incisés qui insistent, rappelez-vous, sur la notion que "tous les pays désertiques" et que "toutes les terres sont SOUS LES PIEDS de ce dieu parfait", ne croyez-vous pas que la face qui précisément donne à voir les "Neuf Arcs", c'est-à-dire le symbole des fameuses régions étrangères, devrait être celle au-dessus de laquelle poseraient, physiquement, les pieds de la statue du maître de l'Égypte ?

 

     De sorte qu'alors la face entaillée de cette assise parallélépipédique dont vous n'ignorez pratiquement plus rien maintenant constituerait l'arrière du monument, ainsi que le suggèrent les égyptologues français Christophe Barbotin et Didier Devauchelle et cela, contrairement à leur consœur,  française également, Madame Ruth Schumann-Antelme qui, pour sa part, la considère donc comme étant la face avant.

 

     Et vous, amis visiteurs, qu'en pensez-vous ?

 

     Pour éventuellement en débattre, je vous invite à nous retrouver ici même, le mardi 20 février prochain, après le Congé de Carnaval que vous offrent ÉgyptoMusée et l'Enseignement belge.   

 

     Bonnes vacances ... et excellente réflexion à toutes et à tous.

 

     Richard

 

 

 

 

     Immenses et sincères remerciements à Claude Field, un ami virtuel parisien, qui m'a offert quelques heures de son temps pour se rendre au Musée du Louvre et y réaliser un nombre imposant de photographies aux fins d'illustrer mes articles à venir consacrés à l'intégralité des vitrines de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes. 

                          

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BARBOTIN Christophe/ DEVAUCHELLE Didier, La voix des hiéroglyphes, Paris, Editions Khéops, 2006, pp. 30-1.

 

 

 

SCHUMANN-ANTELME  Ruth, Coptos, XXXème dynastie, dans Catalogue de l'exposition " Un siècle de fouilles françaises en Égypte (1880-1980) ", Le Caire, I.F.A.O., 1981, pp. 275-7.

 

 

VALBELLE  DominiqueL'Égyptien et les étrangers, de la préhistoire à la conquête d'Alexandre, Paris, Librairie Armand Colin, 1990, pp. 43-8.

 

 

WINAND  JeanUne histoire personnelle des Pharaons, Paris, P.U.F., 2017, pp. 7-28.

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commentaires

C
Naissance de l'écriture... étincelle de l'esprit qui s'inscrit dans un support artistique et jeux d'interprétations... Le professeur Vernus me rappelle un de mes anciens professeurs et le débat qui l'opposait à un collègue ami de l'Université Michel de Montaigne : Comment se perçoit le langage ? Par la compréhension, le ressenti, un mélange des deux ? <br /> <br /> Quant à la « colle » que vous nous posez, je me dis qu'il serait très intéressant de voir la statue dans un miroir. Je m'explique. Nous la verrions de dos, en vrai et son reflet dans le miroir pour apprécier les détails de face. Un jeu artistique qui soulignerait le double visage du souverain, un visage solaire, créateur et protecteur de son peuple et visage mortifère, belliqueux, impitoyable. Ils ne s'opposent pas, ils sont l'émanation d'un Janus, maître des Neuf Arcs. Je complique peut-être mais je vois bien la disposition de la statue ainsi. <br /> <br /> En tous cas, l'histoire humaine ne peut s'empêcher de croître dans le sang... où que nous nous trouvions...<br /> <br /> Merci pour le passionnant article et bonnes vacances Richard, bien amicalement !<br /> <br /> Cendrine
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R
Merci pour votre commentaire, Cendrine.<br /> <br /> J'aime beaucoup votre suggestion du miroir. <br /> Il existe parfois dans certaines vitrines de ce Département des Antiquités égyptiennes de petits miroirs placés de telle sorte que l'objet ainsi mis en lumière puisse nous révéler quelques hiéroglyphes gravés que nous ne pourrions voir autrement qu'en ayant la pièce en main. Ce qui n'est pas autorisé aux simples amateurs d'art que nous sommes ...<br /> <br /> Votre suggestion pourrait trouver une parfaite application en salle 2, derrière la statue de Nakht-Hor-Heb qui, souvenez-vous, est posée sur un socle trop proche du mur du fond et ainsi nous cache son pilier dorsal incisé ...<br /> <br /> J'espère que là où elle réside actuellement, - au Louvre d'Abou Dhabi -, le public peut en faire le tour ...
F
Comme Alain, je verrais bien la statue debout sur ses pieds de ce roi tout puissant, posée sur l'inscription "les terres sont sous les pieds du Dieu parfait"!! Bonnes vacances Richard!!A bientôt Bisous Fan
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R
Merci pour votre intervention, chère Fan, qui accrédite l'opinion de vos prédécesseurs, la mienne et celle développée par les deux égyptologues cités dans ma bibliographie.
A
Je n’ai absolument rien compris au propos en exergue de Pascale Vernus. Trop fort pour moi… <br /> C’est une colle que tu nous poses pour l’emplacement de la statue !<br /> Personnellement, je verrais plutôt la face avant avec les cartouches donnant le nom du roi.<br /> Puis, après mûre réflexion, je pense que du fait de l’inscription sur l’autre face que « les terres sont sous les pieds du Dieu parfait », ainsi que des neuf arcs en dessous symbolisant ces pays hostiles, ce côté devrait montrer les pieds du souverain écrasant les ennemis. Donc, le roi serait représenté debout de ce côté qui serait la face avant du monument.<br /> Bonnes vacances.
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R
Merci à toi aussi, Alain, d'avoir pris la peine de réfléchir à propos de la question qui clôt cet article, de mardi. J'en prends bonne note.<br /> <br /> Quant à l'exergue emprunté à l'égyptologue et Professeur au Collège de France Pascal Vernus que j'ai choisi de donner à lire parce qu'il rencontrait la philosophie des scènes et hiéroglyphes gravés sur ce socle, il fait état, en les comparant, à des "images", récurrentes dans l'art égyptien, de ce qui encadre ou le nom des peuples stigmatisés comme ennemis étrangers (forteresse crénelée) ou celui d'un souverain (le "serekh" aux temps anciens ... auquel j'ai ajouté, dans le corps de mon article, le cartouche) : les uns et les autres font partie d'un système d'écriture qui traduit par des "dessins", (les hiéroglyphes), la langue parlée par quelqu'un (l'énonciateur) à un moment bien défini dans l'histoire événementielle du pays, le ici et maintenant des Égyptiens ("hic et nunc")<br /> <br /> Je rappelle au passage qu'outre le cartouche dont j'ai expliqué la finalité dans le premier des quatre articles dédiés à ce monument de la vitrine 1 (16 janvier 2018), j'ai aussi évoqué le serekh, dans ma deuxième intervention (23 janvier), encadrant le premier des cinq noms de la titulature royale, sous la représentation de l'oiseau Horus.
C
Ah! si les bellicistes d'aujourd'hui pouvaient se contenter de représentations de scènes symboliques de prisonniers massacrés et autres joyeusetés...<br /> Bon congé de carnaval Richard et à très bientôt pour la suite.
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R
Merci Christiana. Excellente semaine à vous deux également.
D
Tout comme pour le socle de statue de Djoser, je verrais assez bien les neufs arcs (et les vanneaux) en face avant.<br /> Bonnes vacances, Richard<br /> J.Jacques
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R
Merci pour ta réponse à ma question, J. Jacques.<br /> Bonne semaine à toi aussi.0

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