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17 avril 2018 2 17 /04 /avril /2018 00:00

 

" Le plaisir du texte est semblable à cet instant intenable, impossible, purement romanesque, que le libertin goûte au terme d'une machination hardie, faisant couper la corde qui le pend, au moment où il jouit. "

 

 

 

Roland  BARTHES

Le Plaisir du texte

 

Paris, Éditions du Seuil, 1973

Réédition "Points Essais" n° 135, 2014

p. 14

 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE  - CONSIDÉRATIONS LIMINALES :  6.  '' SEMINA  AETERNITATIS ''

 

 

 

     Point n'aurai l'imbécillité, amis visiteurs, d'espérer une quelconque (physique) jouissance et encore moins de tenter la folie du libertin sadien à laquelle, dans les toutes premières lignes de "Le Plaisir du texte", petit opuscule peu souvent cité parmi ses œuvres majeures, fait allusion le philosophe et sémiologue français Roland Barthes (1915-1980), et que je vous ai offertes à l'entame de notre rendez-vous post-pascal de ce mardi.

 

     Point n'aurai guère plus l'immodestie d'imaginer, toujours en me référant à un autre propos de Barthes, un peu plus avant dans le même ouvrage, que grâce aux trois textes égyptiens que, personnellement, j'ai pris grand plaisir à vous donner à lire avant les vacances de Printemps, il y aura eu chez vous :" jubilation continue, moments où par son excès le plaisir verbal suffoque et bascule dans la jouissance." (p. 16) 

 

     Certes, pour ce qui me concerne, à l'instar, je présume, de tant de traducteurs de langues anciennes, il y eut véritablement plus que bonheur, ainsi que ce fut le cas pour le roman de Sinouhé, le 20 mars dernier, à vous proposer ma propre traduction conduite, j'aime néanmoins à le rappeler, sous l'égide de feu le Professeur Michel Malaise, à l'Université de Liège, voici bien des lustres ; et, pourquoi le taire ?, une certaine euphorie, un certain sentiment jouissif d'ainsi aux heures de cet "exercice" hebdomadaire être à même d'entrer de plain-pied dans une culture, - hédonisme profond de toute culture, dirait encore Roland Barthes, (p. 23) -, de participer à un mode de penser, de presque m'immiscer dans la peau de l'auteur antique qui confectionna l'œuvre et de m'engager à choisir, car oui, toute traduction consiste en un choix dans une langue d'accueil, quelle qu'elle puisse être,  - le français pour moi en l'occurrence -, de mots plutôt que d'autres aux fins de rendre au mieux, si pas les termes exacts parfois intraductibles de manière littérale de l'idiome égyptien ancien vers le français contemporain, à tout le moins au plus près du sens que l'auteur originel a souhaité donner à son récit. 

     Ceci posé, il vous faut aussi tenir compte qu'au sein de notre propre culture, une traduction prend acte de la phraséologie inhérente à une époque particulière : convenez qu'à quelques exceptions près, l'on ne s'exprime (malheureusement ?) plus aujourd'hui comme le faisaient Madame de Sévigné ou Racine, Voltaire ou Chateaubriand, et même Proust, en leur temps : le philosophe français Gilles Deleuze, (1925-1995), dans son remarquable "Proust et les signes", n'indique-t-il pas que, bien plus que l'oeuvre de Marcel Proust fut fondée sur "l'apprentissage des signes" : Tout ce qui nous apprend quelque chose émet des signes, tout acte d'apprendre est une interprétation de signes ou de hiéroglyphes."

     Et de préciser, par une formule qui m'agrée pleinement : "Il n'y a pas d'apprenti qui ne soit «l'égyptologue» de quelque chose." 

 

     À ces quelques propos introductifs, accordez-moi d'ajouter que, m'appuyant quelque peu sur Baudelaire s'exprimant en avril 1861 dans un article consacré au "Tannhaüser" que Richard Wagner dirige alors à Paris, je prends véritablement plaisir à "transformer ma volupté en connaissances" ... surtout quand, avec vous, je partage ici ce que les philosophes stoïciens déjà nommaient des "semina aeternitatis", comme mentionné dans le titre même de cette mienne intervention, comprenez : des semences d'éternité, que représentent à mes yeux ces textes égyptiens anciens.

 

     Souvenez-vous, vous en avez déjà lu trois avant les dernières vacances : le conte du Naufragé le 13 mars, le roman de Sinouhé le 20, comme je l'ai rappelé tout à l'heure, et enfin, le 27 mars, le conte de l'Oasien.

     Tous, peu ou prou, font référence à la thématique de la navigation, chère à mes préoccupations égyptologiques du moment, de laquelle sourdent deux trames littéraires distinctes : l'une, l'aventure, dans laquelle naviguer symbolise en réalité le parcours de vie d'un Égyptien se résolvant à quitter sa terre natale en vue d'échapper à son destin et de chercher hors les murs à en embrasser un autre : ce sont le conte du Naufragé et le roman de Sinouhé ; l'autre, l'exemplarité, prenant en compte l'habileté d'un capitaine à diriger son embarcation : tout en superbes métaphores, vous l'avez compris, c'est le conte de l'Oasien.

 

     Ces trois récits fictionnels, - ces trois diégèses comme préfèrent les définir les sémioticiens -, datent, souvenez-vous, du Moyen Empire : il est temps à présent d'en envisager d'autres composés aux époques postérieures. 

 

     C'est, vous vous en doutez, ce que j'escompte engager dès mardi prochain, 24 avril, en vous intéressant à un texte datant cette fois du Nouvel Empire qui, vraisemblablement éveillera quelques souvenirs aux enfants que vous fûtes dans la mesure où il narre l'histoire d'un garçon né grâce au divin au sein d'une famille royale égyptienne sans descendance mâle préalable et qui, autour de son berceau, reçoit les prédictions des "Sept Hathors", augurant une mort précoce, attaqué qu'il serait par un crocodile, un serpent ou un chien.

 

     Pour échapper à cette bien funeste conjecture, le prince ainsi prédestiné décide de s'enfuir au-delà des frontières de son pays ...

 

     En ma compagnie, acceptez-vous de l'y rejoindre ?    

 

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

BARTHES  Roland, Le Plaisir du texte, Paris, Éditions du Seuil, 1973, réédition "Points Essais" n° 135, 2014, passim.

 

 

BAUDELAIRE  Charles, Richard Wagner, dans Œuvres complètes, Paris, Éditions du Seuil, 1968, p. 514.

 

 

DELEUZE  Gilles, Proust et les signes, Paris, Presses Universitaires de France, Collection "Quadrige", 2003, pp. 10-1.

 

 

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commentaires

A
Non ! Je n’ai pas basculé dans la jouissance en lisant les textes. Quoique… c’était proche…<br /> Mais puisque Baudelaire transformait ses voluptés en connaissance, et si ces textes présentent à tes yeux des semences d’éternité, alors tout est permis.<br /> Nous attendons les prochaines jouissances…
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R
Merci Alain !<br /> Elles se préparent, elles se préparent ...
F
Merci Richard de m'avoir remémoré quelques lignes sensuelles de l'oeuvre "le plaisir du texte" de Roland Barthes!! J'attends le 24 Avril pour lire une nouvelle aventure symbolique d'un conte du Nouvel Empire!!! Bisous Fan
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R
C'est effectivement un remarquable "petit" texte, - moins d'une centaine de pages en format de poche -, que celui-là de Roland Barthes, Fan, peu lu je pense, la "mode" d'une époque ayant préféré ne retenir de son oeuvre que "Mythologies" ou "Fragments d'un discours amoureux", alors que nombre de ses "Essais critiques" consacrés notamment à la littérature ou d'autres à l'écriture valent vraiment que l'on s'y arrête et que l'on s'y plonge avec délectation.<br /> Mais il est vrai que je remarque de plus en plus que les amoureux de notre si belle langue française se raréfient au fil de mes ans, raison pour laquelle, probablement, je lis et relis Marcel Proust avec toujours autant de plaisir, à l'instar probablement de R. Barthes dont on sait qu'il en était également un des admirateurs les plus vifs ...<br /> J'ai d'ailleurs la faiblesse de croire que si Barthes n'était pas accidentellement mort avant d'avoir "tout dit", il eût composé, à l'image de son "Racine", un livre à la mémoire de Proust ...
C
Le plaisir du texte... Que voilà une belle invitation Richard !<br /> Prendre plaisir à naviguer sur l'océan des mots, savourer les courbes du langage jusqu'à la jouissance. Plaisir linguistique, puissamment intellectuel mais pas seulement. J'ai trop souvent entendu dire que les « intellectuels » (je déteste les étiquettes... la personnalité d'un être humain déborde toujours de celles-ci...) étaient éloignés des considérations terrestres et des « vrais » plaisirs de la vie... <br /> Vous qui aimez les bons vins savez qu'on peut succomber au charme d'un mot gouleyant... La dive bouteille de Rabelais s'amuse à nous le rappeler !<br /> Plaisir donc et bonheur du partage alors bien sûr que nous serons là, lecteurs amis en ce joli temps d'avril qui fleure bon les rêveries sous les cerisiers. <br /> Merci pour cette dégustation linguistique et vos charmants vœux d'anniversaire, je vous souhaite une belle fin de journée<br /> Bien amicalement,<br /> Cendrine
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R
Qu'à nouveau voici un superbe commentaire, Cendrine, qui ne peut, au-delà de tous les lecteurs amoureux de la belle langue française que nous partageons en commun, que me ravir par la sensibilité du regard que vous portez sur mes articles.<br /> Merci infiniment ...
M
Grande discussion dimanche midi avec mon petit fils. Moi, l'Egypte, je suis un peu conditionnée et lui la Grèce - il avait plus d'arguments que moi (je ne suis pas une bonne élève) et puis la Grèce nous a tant donné - nous sommes. bien ingrats les européens ! merci beaucoup.
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R
Que voilà des conversations, j'en suis persuadé, qui doivent être pour vous et votre petit-fils un réel bonheur !!<br /> Je ne puis évidemment réagir sur les arguments qui ont été avancés de part et d'autre puisque je ne les ai pas entendus mais ce sur quoi je me permets de quelque peu riposter, c'est sur le fait que vous écrivez que nous sommes bien ingrats vis-à-vis de la portée des Grecs sur notre culture. <br /> Bien au contraire, dans toutes les écoles supérieures, dans tous les manuels ou livres qui évoquent la Grèce, sempiternellement, sont assénées les mêmes antiennes : que ce soit au niveau de l'art, que ce soit à celui de la philosophie, "tout commence avec les Grecs" !!!<br /> <br /> Que nenni, - et je l'ai déjà écrit à maintes reprises au sein de mon blog -, des auteurs comme Hérodote, Homère et surtout Platon reconnaissent dans leurs écrits l'influence du monde égyptien sur le leur et, modestement, admettent que les Égyptiens leur ont appris bien des choses, en art, en littérature, en astronomie, même ...<br /> <br /> Pour ne vous donner qu'un exemple, à vous qui excellez dans le domaine de la sculpture : au niveau de la statuaire, comparez l'attitude des "kouroi" grecs avec celle des jeunes hommes égyptiens, - notamment la jambe avancée, les poings ... : la ressemblance ne vous saute-t-elle pas aux yeux ? L'influence égyptienne n'est-elle point là patente ?

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