Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
5 juin 2018 2 05 /06 /juin /2018 00:00

 

 

     Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour : entrer et sortir, dans l'empire des morts ; s'établir dans le Champ des Souchets, séjourner dans la double Campagne des Félicités, la grande ville maîtresse de la brise ; y être puissant, y être glorieux ; y labourer ; y moissonner ; y manger, y boire, y faire l'amour, faite tout ce que l'on a l'habitude de faire sur terre, de la part de N. (= nom d'un défunt à ajouter sur le papyrus).

 

 

 

Chapitre 110

(Extrait)

 

dans Paul  BARGUET

Le Livre des Morts des Anciens Égyptiens

 

Paris, Éditions du Cerf, 1979,

pp. 143-5. 

 

 

 

 

 

Mon cœur comme un oiseau, voltigeait tout joyeux

Et planait librement à l'entour des cordages ;

Le navire roulait sous un ciel sans nuages,

Comme un ange enivré d'un soleil radieux.

(...)

- Le ciel était charmant, la mer était unie ;

Pour moi tout était noir et sanglant désormais,

Hélas ! et j'avais, comme en un suaire épais,

Le cœur enseveli dans cette allégorie.

  

 

 

Charles  BAUDELAIRE

Un voyage à Cythère

 

 

Les Fleurs du Mal, 116

(Extrait)

 

dans Œuvres complètes

Paris, Seuil, Collection "L'Intégrale", 1968,

p. 117

 

 

 

 

 

 

Crépuscule grimant les arbres et les faces,

Avec son manteau bleu, sous son masque incertain ;

Poussière de baisers autour des bouches lasses ...

Le vague devient tendre , et le tout près, lointain.

 

La mascarade, autre lointain mélancolique,

Fait le geste d'aimer plus faux, triste et charmant.

Caprice de poète - ou prudence d'amant,

L'amour ayant besoin d'être orné savamment -

Voici barques, goûters, silences et musique.

 

 

 

Marcel  PROUST

 Antoine Watteau

 

dans Cahiers Marcel Proust 10

Poèmes

 

Paris, NRF Gallimard, 1982

p. 32

 

 

 

 

     J'aime oser penser parfois, - avec beaucoup d'extravagance, je vous l'accorde, amis visiteurs, et donc assumant ce qu'il peut sourdre d'incongru dans cette mienne comparaison ; mais rêver tout haut n'est-il point sorte de thérapie ? -, que ces Campagnes de Félicités ainsi que, parmi d'autres appellations, les nommaient les Égyptiens de l'Antiquité, et tels que les décrit ce passage du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour dont je vous ai il n'y a guère entretenus et qu'avec d'autres extraits de poèmes de deux immenses littérateurs, j'ai aimé vous faire (re)lire ce matin, en guise de triple exergue, ont peut-être servi d'exemple idyllique à cette création mythologique des passions amoureuses dont Cythère, île grecque honorant Aphrodite, fut l'immarcescible écrin.

 

     Certes, je n'ignore nullement que ces champs élyséens antiques participent de bien d'autres connotations que la relation sexuelle que mentionne ci-dessus le défunt mais, précisément parce qu'il y fait allusion parmi d'autres activités qu'il espère connaître dans son au-delà, je m'autorise à considérer celle-là plus spécifiquement comme décisive dans ses envies post mortem ... probablement parce que, si j'avais été un Égyptien de cette époque, et si j'avais eu foi en cette promesse de seconde vie, j'en eusse particulièrement fort apprécié l'augure. Et l'aurais quotidiennement souhaité.  

 

 

     Dans le droit fil du modèle d'embarcation que la semaine dernière j'eus l'heur de vous présenter et à propos duquel, au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dont un ami eut l'amabilité de me fournir l'adresse de contact, j'éprouvai le besoin de m'adresser aux fins de soumettre les trois questions qui clôturaient provisoirement mon article, - "provisoirement" car, aujourd'hui, vous l'allez comprendre, interrogation semblable à nouveau se profile à votre horizon -, il me siérait ce matin de considérer avec vous, sur la même grande étagère centrale de l'imposante vitrine 2 de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, à Paris, une autre maquette, un autre modèle d'embarcation destinée elle aussi à mener un trépassé vers sa demeure d'éternité.     

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

 

 

     Datant de la même époque, à savoir : le Moyen Empire, la barque funéraire E 17111, provenant de Deir el Bercheh, mesure 77, 5 centimètres de long, 19 de large et, initialement, 49 de hauteur.

 

     Initialement, viens-je de préciser, parce qu'il y a dix ans, - et toujours actuellement sur la photo de Christian Décamps qu'en propose le site internet officiel du Musée -,

 

 

© Louvre : Christian Décamps

© Louvre : Christian Décamps

 

elle était surmontée d'un immense encadrement de bois peint, disparu depuis, ainsi que vous l'a prouvé tout à l'heure, le cliché du 31 janvier 2018, réalisé par Claude Field, un de mes amis parisiens.

     Semblablement aux interrogations de mardi dernier, je me demande à nouveau la raison de cette disparition. 

 

     Contrairement à E 284, le modèle qui nous occupe aujourd'hui, coque blanche rehaussée d'ocre brun-rouge sur tout son pourtour supérieur, vous donne cette fois à constater la présence non plus d'un défunt assis mais d'une momie allongée sur sa couche funèbre, également ornée de motifs décoratifs rectangulaires alternant teintes claires et foncées et séparés par des traits noirs, tout comme d'ailleurs les montants de ce dais érigé au centre d'un pont entièrement décoré d'un large quadrillage déterminé avec la même ocre brun-rouge que le haut de la coque. 

     Pigment, j'aime à le souligner, traditionnellement choisi par les artistes égyptiens pour figurer la carnation des corps masculins par opposition à l'ocre claire, beaucoup plus pâle, adoptée pour les corps féminins. 
 

 

 

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

     Aux extrémités antérieures de ce baldaquin se tiennent deux faucons Horus, symboles de protection.

DE LA NAVIGATION ÉGYPTIENNE - 3. MODÈLE D'EMBARCATION  E 17111

 

 

      Autour de la momie, quatorze petits personnages, les uns assis, d'autres debout, certains torse nu, d'autres non, tous coiffés d'une noire perruque courte, vêtus les uns d'un pagne blanc jusqu'aux genoux, d'autres d'un long atteignant les chevilles les uns sous le dais, d'autres sur le pont, tous accompagnent manifestement le défunt dans son ultime voyage sur terre avant de rallier l'au-delà : traverser le Nil, naviguer depuis la rive des vivants, à l’est, là où le soleil se lève, jusqu'à celle des morts, à l’ouest, là où l'astre se couche.

 

     Pour terminer notre entretien, permettez-moi d'ajouter, amis visiteurs, qu'il ne s'agit point là d'une simple ou gratuite symbolique : cette traversée d'est en ouest constitue en fait l'application d'une particularité concrète issue de la topographie du pays : ceux parmi vous, - et je les sais nombreux -, qui se sont déjà rendus en Égypte, ont  très vite pris conscience qu'essentiellement sur la rive droite du Nil se concentrent les habitations, tandis que la rive gauche, - la West Bank, comme on le lit si souvent -, abrite, de Saqqarah à la région thébaine, quasiment toutes les nécropoles du pays.

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Guillermo Fernández Oria 09/06/2018 11:36

Après quelques jours de fatigant repos, durant lesquels j'eus tout loisir de naviguer sur le Danube entre Buda et Pest, je reviens avec plaisir à la navigation nilotique.
Traversons le Nil pour accéder aux Campagnes de Félicités. J'abonde dans votre sens dans la considération des activités dans l'au-delà, car pour celle que vous indiquez, il n'avait nul besoin d'appeler un shaouabti.
En découvrant le modèle sur le site du Louvre, je fus surpris par l'exiguïté des informations fournies. Je suppose que le propriétaire devait être un personnage d'une certaine importance, car la barque est « inerte », ni rames, ni pagaies pour la propulser, c'est qu'implique la présence d'une deuxième barque servant au remorquage. L'armature en bois m'interloqua aussi. Quelle pouvait être sa fonction ? Des réponses de la part du Conservateur, seront les bienvenues !

Richard LEJEUNE 11/06/2018 10:42

Vous venez de me faire bien rire, Guillermo, avec l'évocation d'un éventuel shaouabti auquel j'aurais mandé d'effectuer à ma place les activités évoquées dans l'extrait du chapitre 110 que j'ai proposé dans cet article : labourer, moissonner, oui ... mais pas les autres !

Me croirez-vous si je vous confie que je n'espère plus guère une quelconque réponse du Louvre ?
Ceci posé, dans mon article de demain, mardi 12 juin, après avoir découvert et lu, voici quelques jours, un rapport de fouilles d'Émile Chassinat, pour lequel je fournis le lien librement téléchargeable sur "Gallica", je proposerai quelques éléments qui pourraient répondre à certaines de nos interrogations au sujet de ces barques funéraires ...

christiana 09/06/2018 10:46

Tout comme Cendrine, en lisant le début et la fin du poème de Baudelaire, j'ai pensé à "Pèlerinages à l'île de Cythère" de Watteau.

C'est effectivement un tableau très plaisant "joli" dans l'esprit badin de la Régence.
Une frivolité propre aux « fêtes galantes ».


Je dois avouer que je trouve cette peinture trop décorative et un peu futile à l'instar de Jean-François Millet qui disait: « Watteau non plus n'était pas mon homme. Ce n'était pas le Boucher pornographe, mais c'était un petit monde de théâtre qui me peinait. J'y voyais bien le charme de la palette et la finesse de l'expression et jusqu'à la mélancolie de ces bonshommes de coulisses condamnés à rire. Cependant les marionnettes me revenaient sans cesse à l'esprit et je me disais que toute cette petite troupe allait rentrer dans une boîte après le spectacle et y pleurer sa destinée".


Ce n'est pas un hasard si Watteau a choisi de peintre l'embarquement pour Cythère, prétexte à ces joliesses et non pas la suite du poème de Baudelaire (que tu nous as épargnée) qui fait toute la différence et donne à cette œuvre de Baudelaire une fulgurance et une force que Watteau n'atteint pas.


À signaler que Baudelaire a consacré un quatrain au peintre dans Les Phares.

PS: je ne reçois plus les notifications de tes réponses aux commentaires. ???

Richard LEJEUNE 13/06/2018 07:41

À ta meilleure convenance, Christiana.

christiana 12/06/2018 11:25

Je pense que je n'étais pas encore parmi vous il y a 10 ans… ou alors j'ai oublié-peut-être?- mais je ne crois pas… je vais retourner voir cet article grâce à ton lien.

Richard LEJEUNE 11/06/2018 10:23

Désolé pour cet inconvénient, Christiana, mais je n'ai évidemment rien fait pour qu'ainsi tu sois privée de la notification des réponses que, toujours, je fournis aux commentaires qui me sont adressés ... Encore un des nombreux points d'interrogation qui planent sur Overblog !

Difficile évidemment avec les deux œuvres poétiques que j'avais choisies en prémices de mon article de la semaine dernière de ne pas comprendre que de Cythère il serait un court temps question.
J'avais aussi, - et peut-être surtout ? -, envie de donner à lire le poème de Proust dédié à Watteau.

Avais-tu eu l'opportunité de lire un de mes premiers articles d'il y a 10 ans consacré à cette thématique "traduite" à deux reprises par Watteau ?
Si tel n'a pas été le cas et si cela t'intéresse, en voici le lien : http://egyptomusee.over-blog.com/article-17906032.html

Cendrine 06/06/2018 17:29

Bonsoir Richard,
Merci pour la suite du voyage et les interrogations posées. Souhaiter que nos activités d'ici-bas ne prennent jamais tout à fait fin et que ce que l'on aime faire, éprouver, partager puisse trouver un écho en des Campagnes de Félicités... nous sommes nombreux à y songer, je pense et je me dis que ces pensées peuvent voyager, telles des papillons, vers des contrées d'âmes apaisées des tourments de la vie et de la mort. Au-delà...
Au-delà des religions dogmatiques et de leurs vues sclérosantes, de leurs interdits charnels et de leurs tentatives de toujours faire culpabiliser les êtres humains.

Je me suis régalée de vos propositions littéraires et esthétiques. Le Pèlerinage à Cythère est l'une de mes oeuvres préférées en Histoire de l'Art et Watteau est depuis mon enfance l'un de mes peintres favoris. Une partie de moi s'est toujours sentie en adéquation avec son Pierrot, figure plantée là sur la toile, toile de la vie souvent si compliquée. Et j'aime profondément ses personnages vus de dos. Outre les somptueuses robes à plis Watteau, il y a ce côté « je ne trouve pas ma place, je suis là et pas là en même temps, déjà en chemin vers un ailleurs », c'est mélancolique et si puissamment créatif. Il y a aussi la joie des couleurs, comme un voyage à chaque fois qu'on les regarde et ces statues dans le paysage qui semblent participer silencieusement aux conversations, aux fêtes, aux rêveries des personnages. La Fête Galante est une étrange et délicieuse invitation alors pourquoi n'entrerait-elle pas en résonance avec ces navigations d'âmes de l'Égypte ancienne, tel un appel à voyager vers des lieux où, loin des contraintes de l'Espace et du Temps, s'exprimeraient sans ombrage les Félicités ? Je rejoins votre très belle et alléchante idée et pour citer de nouveau l'oeuvre de Watteau, je songe à son Jupiter et Antiope, toile brûlante de sensualité...

Quant à ce que vous exprimez... « Certes, je n'ignore nullement que ces champs élyséens antiques participent de bien d'autres connotations que la relation sexuelle que mentionne ci-dessus le défunt mais, précisément parce qu'il y fait allusion parmi d'autres activités qu'il espère connaître dans son au-delà, je m'autorise à considérer celle-là plus spécifiquement comme décisive dans ses envies post mortem ... probablement parce que, si j'avais été un Égyptien de cette époque, et si j'avais eu foi en cette promesse de seconde vie, j'en eusse particulièrement fort apprécié l'augure. Et l'aurais quotidiennement souhaité. »
J'y souscris avec un grand sourire et sans la moindre culpabilité de nature chrétienne ou autre... je n'avais sûrement pas besoin de préciser pour mon absence de culpabilité concernant les plaisirs de la vie mais je le fais tout de même avec joie tant je me sens « éloignée »...

Et de nouveau, dans l'oeuvre il manque quelque chose sans que la rigueur muséale n'ait jugé bon de le préciser. Dommage...

En tous cas, ces petits personnages sont particulièrement délicieux à contempler

Belle soirée Richard et merci pour le plaisir de lecture

Cendrine

Richard LEJEUNE 08/06/2018 10:02

Bizarrement, Cendrine, je n'avais point été averti de ce pourtant remarquable et si pointu commentaire. Immense merci à vous, une fois encore, de me suivre avec autant d'assiduité, de chaleur et d'empathie.

Alain 06/06/2018 09:14

Effectivement encore une pièce manquante ? Je me demande à quoi servait cet encadrement de bois aujourd’hui disparu ?
Ces deux poèmes du début me conviennent parfaitement pour illustrer la notion de voyage vers une région de félicité. Et je note que la sexualité attendue dans ce lieu de nouvelle vie tu l’aurais souhaitée, pour toi-même, quotidiennement.
Heureusement que tu n’as pas mis le poème de Baudelaire en entier car il est particulièrement dur et repoussant.

Richard LEJEUNE 06/06/2018 10:02

Je me suis en effet bien gardé de reprendre l'intégralité de ce poème, Alain, à cause de sa noirceur et de la vision toute personnelle qu'ici présente Baudelaire du "mythe" de Cythère. Tu auras aussi remarqué, et pour les mêmes raisons, que je n'ai pu envisager deux strophes qui se suivaient ...

Présentation

  • : D' EgyptoMusée à Marcel Proust- Le blog de Richard LEJEUNE
  • : Visite, au Musée du Louvre, au fil des semaines, salle par salle, du Département des Antiquités égyptiennes.Mais aussi articles concernant l'égyptologie en Belgique.Mais aussi la littérature égyptienne antique.Et enfin certains de mes coups de coeur à découvrir dans la rubrique "RichArt" ...
  • Contact

SI VOUS CHERCHEZ ...

Table des Matières (13-12-2012)

 

METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

Ou Encore ...

L' INDISPENSABLE



Les dessins au porte-mines

de Jean-Claude VINCENT

Archives

EgyptoMusée est membre de

Pages