Égypte : ô Louvre !

Mardi 12 novembre 2013 2 12 /11 /Nov /2013 00:00

 

 

      Nous devons (...) haïr profondément l'instruction qui ne stimule pas la vie, le savoir qui paralyse l'activité, les connaissances historiques qui ne sont qu'un luxe coûteux et superflu : parce que nous manquons encore du strict nécessaire, et que le superflu est l'ennemi du nécessaire. Certes, nous avons besoin de l'histoire, mais nous en avons besoin autrement que le flâneur raffiné des jardins du savoir ...

 

 

Friedrich NIETZSCHE

Considérations inactuelles,

II. De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie

 

Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade

p. 499 de mon édition de 2000

 



 

     Conscient d'avoir été très prolixe - trop, peut-être -, lors de notre rencontre de mardi dernier toute gorgée qu'elle était des saveurs empruntées au terroir bourguignon, au point que j'ai constaté, avec bonheur néanmoins, que vos commentaires, amis visiteurs, portaient plus sur cette longue introduction au vin dédiée que sur la véritable finalité de mon intervention, à savoir : un rappel des vitrines déjà rencontrées en cette salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans laquelle nous déambulons depuis le 1er septembre 2009 et la présentation de celles encore à découvrir, je me suis promis aujourd'hui de faire preuve d'une concision délibérée.

 

     Les égyptologues concepteurs de la sixième vitrine qui, dans les mois à venir, monopolisera notre attention,

 

Vitrine 6

 

celle qui s'est insinuée jusqu'au centre de la seconde partie de la salle, parallèlement à ses murs nord et sud, ont longitudinalement divisé son espace interne en deux moitiés distinctes.

 

     L'une, qu'à l'envi doit scruter Metchetchi, 

 

 

Vitrine 6 - Côté Nord (SAS)

 

 

est dévolue au pain et à la bière, denrées tellement essentielles en Égypte ancienne que vous les rencontrez sempiternellement énoncées à l'entame des formules d'offrandes funéraires : souvenez-vous par exemple de celle, d'une brièveté remarquable, de Tepemânkh, gravée sous sa table et qui commence par énumérer ce qu'il souhaite pour ses repas d'éternité : mille pains, mille cruches de bière ...


     A quelques pas de nous, ce même Tepemânkh nous observe au moment où nous abordons l'autre côté du meuble vitré qui, immodérément, se bleuit des fenêtres grillagées donnant sur les quais de la Seine : c'est ici la viande, - plus espérée, il faut bien l'admettre, que réellement présente dans l'assiette de l'Égyptien moyen -, ainsi que certains fruits et légumes qui sont évoqués. 

 

 

Vitrine 6 - Côté Seine (SAS)

 

(Grand merci à SAS pour les deux clichés ci-dessus qu'en mars dernier, elle avait eu l'amabilité de prendre à ma demande.)

 

     Sur chacune des deux faces du panneau brun s'élevant au milieu de l'ensemble ont été accrochés deux bas-reliefs que viennent encadrer des étagères de verre afin de recevoir de plus petites mais tout aussi intéressantes pièces.  

 

     Et, à l'avant-plan, à même chaque portion de sol, ont été disposés d'autres monuments illustrant le thème choisi.

 

     Enfin, sur la tablette supérieure de l'élément séparateur, dominant le tout, s'admirant d'où il vous plaira, les unes derrière les autres, trois figurines inviteront à vous récrier sur la pose - et certes pas la pause ! - du corps meurtri par l'astreignant labeur de serviteurs préparant qui le pain, qui la bière, dans la mesure où, comme vous ne l'ignorez pas, la fabrication de ces deux denrées se trouvait intimement associée, la seconde étant en effet réalisée à base de pains d'orge légèrement cuits lors de la confection de la première.

 

     Alléguant la lenteur du rythme auquel nous progressons dans nos déambulations, je ne puis nullement préjuger du moment qui autorisera de nous repaître de ce que conserve si précieusement ce double "garde-manger", sauf à préciser que nous commencerons par l'évocation du pain et de la bière.

   Pour le reste, à nouveau sera de mise la patience que vous avez dû acquérir, amis visiteurs, en m'accompagnant depuis un aussi long temps.

 

     Mais qu'importe l'amble, l'essentiel n'est-il pas de nous délecter de chaque grain de la beauté que les artistes égyptiens instillaient dans leurs oeuvres, quel qu'en soit le sujet, quel qu'en soit le format, quelle qu'en soit la finalité ?


      A l'instar de mes années d'enseignement, mon blog a pour vocation l'éducation populaire. Cela signifie pour moi un véritable engagement militant en vue de partager le savoir, la connaissance, la culture, partant du principe simple qu'au lieu d'être considérés comme des vecteurs de distinction et de domination sociales, ils se doivent d'être, ce savoir, cette connaissance et cette culture, des athanors dans lesquels se préparent l'émancipation des consciences, l'élévation des esprits, l'épanouissement de l'intellect de celles et ceux qui refusent d'être un flâneur raffiné des jardins du savoir que tant décriait Nietzsche.

 

     L'élitisme pour tous : ce bel oxymore, ce noble concept formulé originellement au milieu du siècle dernier par Jean Vilar alors qu'il dirigeait le théâtre d'Avignon, je continue de le faire mien. 


     Aux fins de poursuivre dans cette voie que je me suis jadis tracée et de nous lancer dans une nouvelle quête du Beau qui stimule la vie, je vous invite à me retrouver, amis visiteurs, le 19 novembre prochain.

           

     A mardi ...


Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 5 novembre 2013 2 05 /11 /Nov /2013 00:00

 

    Qu'elle soit de vigne ou de papier, la feuille est une promesse.

Pour l'une la promesse du raisin et du vin, pour l'autre la promesse des mots et du texte.

Toutes les deux requièrent de l'homme beaucoup de travail. Toutes les deux annoncent des plaisirs : boire et lire.

De la feuille de vigne naissent les caves et les oenothèques ; de la feuille de papier, les librairies et les bibliothèques.

 

 

Bernard  PIVOT 

 

Dictionnaire amoureux du vin

 

Paris, Plon, 2006

p. 187

 

 

 

 

 

     Telle celle de l'artiste peintre égyptien antique, - le Sesh kedout, le Scribe des contours comme le nomment la plupart des égyptologues, le Scribe des formes comme préfère le traduire le Professeur Laboury -, qui, quand il souhaitait différencier la gent féminine de la masculine, choisissait parmi ses cupules d'ocres aux tonalités chaudes pour en préciser la carnation, la palette de la Nature en Côte d'Or se révéla des plus éblouissantes les quelques jours si abondamment ensoleillés que nous y passâmes pendant le récent congé scolaire de Toussaint.

 

     Un océan de vignes déferlait depuis Gevrey-Chambertin,

 

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déroulant jusqu'à Saint-Aubin,

 

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en passant par le Clos de Vougeot

 

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et les coteaux murisaltiens,

 

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puis pulignaciens,

 

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sur tout cet incroyable terroir, d'inépuisables vagues de rouges,

 

 

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de bruns et de jaunes,

 

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qui, copieusement, nous explosèrent au visage ; à perte de vue.


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     Sur ces sols si riches, si superbement nuancés où l'un ou l'autre pampre offrait quelques derniers grains voués à un dépérissement certain ... ou à la délectation d'un heureux "vendangeur-grapilleur" de passage tenté par la générosité pulpeuse du fruit mûr ;

 

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dans nombre de ces 1247 "climats" - comme il est d'usage de les nommer en Bourgogne viticole -, qu'il vous est loisible de dénombrer ci-après et qui, depuis 2010, de Marsannay à Santenay, quêtent une reconnaissance officielle de l'Unesco ;

 

 

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"climats" aux dénominations parfois délicieusement évocatrices ;

 

 

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sur ces parcelles prometteuses souvent délimitées par des murgers,

 

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entendez des murs de hauteurs variables avec ou sans abri-refuge, en pierres sèches grises extirpées jadis des sols caillouteux aux fins d'y planter de nouveaux ceps, ce fut, en nous rendant d'un domaine à un autre, réel plaisir esthétique d'y déambuler, émerveillés, les yeux ébaubis, comme ceux d'enfants qui auraient trop vite grandi ...

 

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mais qui toutefois se souviendraient qu'au troisième chapitre de  Autour de la lune, Jules Verne faisait déjà déguster à ses héros une fine bouteille de Nuits dénichée par Michel Ardan dans le compartiment des provisions (Hachette, reprographie de l'édition Hetzel, pp. 250-1 de mon édition de 1978) et qu'en leur hommage, les astronautes américains de la mission Apollo XV de 1971 enfouirent là-haut, au sein d'un cratère qu'ils crurent évident de baptiser le Saint-Georges, une étiquette de ce prestigieux premier cru.

     

     Pour notre part, il fut hors de question de rester avec eux sur la lune : une seule bouteille ne nous eût point suffi ! Aussi, visitâmes-nous caveaux et encore caveaux - qui n'avaient fort heureusement rien de sépulcral ! -, mais néanmoins destinés à assurer une certaine éternité à des milliers de piqûres n'attendant que l'engagement de notre pouce vigoureux  

 

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et autant de goulots à déboucher n'espérant que nos lèvres avides.

 

 

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     Je gage que Metchetchi, Tepemânkh et tant d'autres dignitaires égyptiens eussent aimé être conviés à ce voyage autour de grands crus ...

 

     Dans l'une de ces cavernes "alibabesques", une surprise me ramena vers les rives du Nil, vers le Louvre, vers vous, amis visiteurs, que j'avais un temps délaissés.

 

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     Avais-je donc déjà vécu quelques attaques en bouche, ce jour-là ; avais-je donc déjà admiré tant de robes dont la transparence m'avait à ce point ému pour que j'interprète le dessin appliqué sur le tonneau comme figurant deux couronnes de Basse-Égypte se faisant vis-à-vis quand mon ami viticulteur, quelque peu dubitatif, n'y voyait qu'un verre à pied stylisé ?

 

     Je ne sais plus ... ou feins de ne plus savoir ...


      Quoi qu'il en soit, ce matin, après avoir illustré la première partie des propos de Bernard Pivot à l'entrée "Feuille" de son Dictionnaire amoureux du vin que j'ai choisis en guise d'exergue à notre rendez-vous, j'aimerais me consacrer à la seconde, à ces feuilles de papier contenant notes et documents photographiques en vue d'évoquer pour vous quelques moments de notre passé et de notre avenir communs.


     Souvenez-vous : ce fut en 2009, plus exactement le 1er septembre que, pour la toute première fois, nous pénétrâmes vous et moi

 

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dans la salle 5  du présent Département des Antiquités égyptiennes dont nous avions déjà, depuis l'ouverture de ce blog en mars de l'année précédente, arpenté les quatre premières.

 

     La quatrième, je le rappelle au passage, étant entièrement dédiée aux travaux des champs, c'est tout logiquement que depuis la restructuration complète de cette section en 1997, la cinquième, de la dernière partie de laquelle nous nous apprêtons à entamer l'étude, a été dévolue à la présentation d'autres sources d'obtention de nourriture que les produits de la seule agriculture sur les rives du Nil.

 

     Et notamment l'élevage,

 

 

Salle-5---Vitrine-1.jpg

 

 

avec la vitrine 1 sur laquelle nous nous penchâmes à partir du 8 septembre 2009.

 

     En 2010, le 23 février, nous envisageâmes de nous tourner vers le grand mur qui sépare l'espace en deux portions distinctes

 

 

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pour détailler les monuments exposés dans la vitrine 2 encastrée en son centre, célébrant la chasse et la pêche.

 

     Le 21 septembre de la même année, nous entreprîmes l'évocation des animaux familiers des habitants de l'antique Kemet ; cette vitrine 3, vous vous en doutez,

 

 

Salle-5---Vitrine-3.jpg

 

 

constituant la seule exception au thème de l'alimentation qui sous-tend la salle 5.

 

     Enfin Metchetchi vint qui, du 15 mars 2011 au 22 décembre 2012, grâce aux vitrines 4 1 et 4 ² ,

 

 

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monopolisa entièrement notre attention.

 

     Le 15 janvier 2013, nous fîmes la connaissance d'un nouveau guide en la personne de Tepemânkh,

 

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solitaire dans sa grande vitrine 5 aménagée dans le haut mur de séparation, devant son menu et sa table d'offrandes. 

 

     A présent que nous venons de le quitter, nous pouvons consacrer nos prochains rendez-vous hebdomadaires aux dernières vitrines, quatre en tout, disposées dans cette deuxième moitié de salle.

 

     Celles portant les numéros 7 et 8

 

 

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devraient parfaire nos connaissances en matière vinicole dans l'Égypte ancienne.

 

     Dans la neuvième, une table vitrée noire,

 

 

  Salle 5 - Vitrine 9

 

 

de petits récipients transparents nous détailleront différents produits comestibles - légumineuses, fruits ou graines, peu ou prou desséchés - déposés dans les tombes aux fins d'assurer la subsistance éternelle des défunts.

 

     Mais avant cela, vous aurez certainement compris, amis visiteurs, que nous commencerons par longuement nous attarder devant la double vitrine 6

 

 

Vitrine-6.jpg

 

 

dévolue, si pas à l'alimentation quotidienne des Égyptiens, à tout le moins, à ce dont ils espéraient bénéficier dans leur éternité post-mortem.


     Si d'aventure le "menu" de Tepemânkh - repas conventionnel tout autant souhaité par les défunts -, vous fit saliver, je gage que nos prochaines rencontres ne seront nullement placées sous le signe de la disette ...

 

     Je vous convie donc à me rejoindre, ici, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, bien évidemment devant la vitrine 6, le 12 novembre prochain, pour entamer un nouveau parcours au sein duquel les questions prandiales seront essentielles. 

 

     A mardi.

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 22 octobre 2013 2 22 /10 /Oct /2013 00:00

 

                Or donc, ce que l'on appelle "art" par le fait qu'il apaise les esprits de tous les hommes et qu'il produit l'émotion chez les grands et les humbles, pourrait constituer le point de départ d'un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie ...

 

 

 

ZEAMI

La tradition secrète du Nô

(1418)

 

(Traduction René SUFFERT)

 

Connaissances de l'Orient

Paris, Gallimard/Unesco, 1960

pp. 92-3

 

 

 

 

     Au terme de nos différents rendez-vous à Tepemânkh consacrés, et alors que se profile, à l'horizon de la présente semaine, le congé scolaire belge de Toussaint, partant, de nouvelles vacances pour ÉgyptoMusée, je voudrais dans cette quatorzième et ultime rencontre, amis visiteurs, envisager avec vous quelques considérations conclusives. 

 

     Les moments que j'ai accordés à ce dignitaire palatial ayant vécu à la fin de la Vème dynastie et au tout début de la VIème, je les ai voulus placés sous l'aspect d'une double initiation : la première, générale, conformément aux finalités que je me suis fixées au sein de ce blog, envisagea une lecture minutieuse de l'image égyptienne ; la seconde, particulière, ressortit au domaine de la recherche des critères stylistiques des éléments qui la composent, aux fins de permettre un classement chronologique le plus précis possible des tombes - mastabas comme hypogées - de l'Ancien Empire. 

 

     Sans évidemment d'emblée vous en céder toutes les clés, je vous ai néanmoins entrouvert en son temps l'une ou l'autre porte menant dans les coulisses de cette quête en matière de datation, essentiellement sous la férule de l'égyptologue belge Nadine Cherpion : c'est donc en ayant encore à l'esprit mes quelques propos introductifs du 19 février dernier que, à tout le moins je l'espère, vous aurez appréhendé mes interventions des mardis 26 février, 5 et 12 mars dévolues à la seule table d'offrandes de Tepemânkh, ainsi que celle du 16 avril plus spécifiquement dédiée au siège sur lequel il était assis.

 

     Les trois dernières nous ont permis, souvenez-vous, de nous concentrer sur la représentation du défunt lui-même, entendez : sa tenue vestimentaire et sa perruque, le 1er octobre ; les gestes qu'il pose, le 8 et, le 15, la position qui est sienne dans la scène du repas funéraire qui fait l'objet de son bloc de calcaire E 25408 exposé ici devant nous au centre du grand mur-vitrine n° 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. 

 

 

Vitrine 5

 

 

     Ce matin, en vue d'apposer le point final à l'étude qu'ensemble nous avons menée, et avant que tous, nous nous tournions bientôt vers de nouvelles vitrines, j'aimerais, conscient que mes propos vous sembleront peut-être quelque peu indigestes parce que relativement théoriques, m'avancer néanmoins plus avant dans l'explication des enquêtes réalisées par Madame Cherpion, tant en Égypte que dans plusieurs musées américains et européens.

 

     Lors de la rencontre du 19 février dernier que je viens de rappeler, j'avais très rapidement fait allusion à l'égyptologue américain d'origine allemande Klaus Baer qui, dans un ouvrage magistral de 1960 plus spécifiquement axé sur les mastabas et les hypogées des Vème et VIème dynasties, - Rank and title in the Old Kingdom. The structure of the egyptian administration in the fifth and sixth dynasties -, avait établi un système de datation à partir des titres portés par les dignitaires qui en étaient propriétaires. 

 

     C'est à ce prédécesseur que Madame Cherpion emprunte l'expression latine qui caractérise ses recherches. En effet, des quelque 600 tombeaux qu'elle a étudiés, 234 affichent au moins un cartouche avec le nom d'un souverain. Dans ces sépultures-là, elle a relevé 64 critères pour établir ses propres données chronologiques qui n'ont la valeur que de ce qu'après K. Baer elle appelle un terminus ante quem non, signifiant ainsi qu'un mastaba ne date pas nécessairement de l'époque du roi mentionné mais, à tout le moins, pouvons-nous être assurés qu'il ne lui est pas antérieur.

 

     Permettez-moi de simplement citer quelques-uns des critères figurés que l'égyptologue belge a recensés et listés au sein de quatre catégories bien distinctes. 

 

     A propos des sièges sur lesquels les défunts sont assis, (première catégorie retenue par Nadine Cherpion) : disposent-ils ou non d'un dossier ? Sont-ils garnis ou non d'un coussin ? Et dans l'affirmative, de quelle forme est-il ?

Leurs pieds, thériomorphes, figurent-ils des pattes de lion ou de taureau ?

Ces sièges sont-ils ou pas décorés d'une ombelle de papyrus ?

 

     Considérant les tables d'offrandes et leur environnement, (deuxième catégorie étudiée) : de quoi son plateau se compose-t-il ? Pains, roseaux ou victuailles diverses ?

Ce plateau précisément, dispose-t-il ou non d'un pied ? Si oui, quelle forme a-t-il ?

Quant à l'environnement : qu'y a-t-il sous la table ? Des vases ? Une formule d'offrandes ?

 

     La troisième catégorie envisagée par Madame Cherpion ressortit au domaine des vêtements et/ou des accessoires portés par le défunt : de quelle sorte de pagne est-il vêtu ? Quel type de perruque porte-t-il ? Arbore-t-il ou non des bijoux ?

 

     Enfin, en quatrième position, elle se penche sur la typologie de la stèle fausse-porte : comment ses montants se présentent-ils ? Quels sont les détails de son décor ? Que donne à voir le tableau central ?      

 

     Il ne faut toutefois pas oublier que pour peaufiner une datation, pour être certain de celle que l'on avance, à ces différents critères, à ces différentes questions posées, il faut nécessairement que l'égyptologue en associe d'autres, relevant par exemple des caractéristiques architecturales du monument funéraire, des particularités du "menu" du défunt ou de sa liste d'offrandes, des types de scènes choisies par lui pour figurer sur les parois de sa chambre sépulcrale.

Sans oublier que des notions d'onomastique sont aussi à prendre en considération ...

 

     Un dernier regard posé sur le bloc E 25408 accroché dans la vitrine 5 ici devant nous vous convaincra, amis visiteurs, que certains des critères recensés par Madame Cherpion dans les trois premières catégories que je viens de très rapidement évoquer sont parfaitement repérables : ce sont eux que j'ai voulu, rappelez-vous, mettre à l'honneur tout au long de nos rencontres, certes pas dans l'intention de vous apprendre à dater une sépulture, mais plus simplement dans celle de vous permettre d'appréhender l'art égyptien avec des yeux semblables à ceux des artistes de l'époque et non, comme c'est trop souvent encore le cas, au travers du prisme de nos conceptions contemporaines.

 

     L'art, quel qu'il soit, constitue toujours - comme une langue, d'ailleurs -, le reflet des contingences d'un temps et d'un espace circonscrits : tous deux sont des langages dont la substance est imageante pour l'un et sonore pour l'autre. Tous deux se doivent donc d'être réfléchis à l'aune des modes de penser de cette époque et de ce lieu déterminés, et pas des nôtres ...      

 

 

     Avant de nous quitter, il me reste à espérer que de m'avoir suivi aux côtés de Tepemânkh vous aura invités à pleinement approuver les paroles de ce grand théoricien japonais du Nô que fut Zeami à propos de l'art, qu'il voit comme "point de départ d'un accroissement de longévité et de bonheur, un moyen de prolonger la vie ..."

 

 

      Belle fête d'Halloween et bon congé de Toussaint à tous.

     Au plaisir de vous retrouver pour de nouvelles aventures au Louvre - sans plus de Jack O'Lantern, voire l'un quelconque Belphégor dans nos parages - le mardi 5 novembre prochain.

 

 

 

(Cherpion : 1989, 7-75)

 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 15 octobre 2013 2 15 /10 /Oct /2013 00:00

 

      L'unité de l'écriture et de l'art égyptiens est primordiale ; tous les deux sortent de la même genèse, au même moment, qui est le commencement de la première dynastie ; tous les deux étaient complémentaires, dès ce moment, ou se relayaient.

C'est pourquoi on peut affirmer que l'art égyptien est tout entier "hiéroglyphique".

 

 

 

Henry George FISCHER

L'écriture et l'art de l'Égypte ancienne


Paris, P.U.F., 1986

p. 25

 

 

 

 

     Les 9, 16, 23 et 30 octobre 1981, Henry George Fischer (1923-2006) qui fut notamment Conservateur en chef des Antiquités égyptiennes du Metropolitan Museum de New York et Professeur à Yale et à l'Université américaine de Beyrouth prononça sur invitation du Professeur Jean Leclant, quatre leçons au Collège de France, à Paris, intitulées Considérations sur la paléographie et l'épigraphie de l'Égypte ancienne

  

     Cinq années plus tard, ces interventions traversées par le thème de recherche privilégié de l'orateur, à savoir : l'étroite union existant entre écriture et art, les célèbres P.U.F. - Presses Universitaires de France - les consignèrent en un volume, précisément sous le titre L'écriture et l'art dans l'Égypte ancienne, ouvrage fondamental en la matière que je ne puis que vous conseiller, amis visiteurs, d'essayer de vous procurer chez l'un quelconque bouquiniste ou d'emprunter dans une bibliothèque spécialisée, car, acquis à l'époque pour 150 francs français - un peu moins de 1000 francs belges d'alors ou de 25 € actuels -, il est à présent  proposé à 90 € sur Internet. Quasiment le quadruple de son prix originel !!!

 

     Si j'ai toutefois aujourd'hui jugé utile de le citer, c'est non seulement parce que sa lecture, conseillée par le Professeur Michel Malaise lors de mes études d'égyptologie à l'Université de Liège, me permit d'appréhender la civilisation des rives du Nil par les biais conjoints de la langue et de l'art égyptiens mais aussi parce que dans le deuxième chapitre, L'inversion de l'écriture égyptienne, l'auteur développe une théorie sur laquelle j'aimerais m'appuyer pour évoquer avec vous la position de Tepemânkh dans la scène rituellement importante, donc récurrente, du propriétaire d'un mastaba ou d'un hypogée assis devant sa table d'offrandes alimentaires, gravée ici sur le relief E 25408 exposé dans le haut mur-vitrine au centre de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.  

 

 

       E 25408 - C. Larrieu

 

 

           Comme engoncé dans les cases de son "menu" d'éternité, privé de mouvement par la présence du guéridon supportant deux séries de tranches de pains, de ses quatre fils agenouillés et de diverses inscriptions hiéroglyphiques, les unes proposant une très courte formule d'offrandes, les autres l'identifiant nommément, Tepemânkh est assis à l'extrême gauche du grand bloc calcaire, tourné vers la droite et, selon une belle image de Madame Geneviève Pierrat-Bonnefois que je citai la semaine dernière, règne comme une accolade sur le reste de la composition à plus petite échelle.

 

     Cette position, cette place qui est sienne, je l'avance tout de go, ne relève nullement du hasard ou de la fantaisie créatrice de l'artiste qui a réalisé l'oeuvre mais, plus spécifiquement, ressortit au domaine de l'orientation première des hiéroglyphes.

 

    Il appert en effet que les scribes égyptiens étaient droitiers : à tout le moins, dans leur immense majorité, les représentations que nous en avons nous les montrent-elles avec le calame dans la main droite prêts à écrire sur le papyrus qu'ils maintiennent et déroulent devant eux de la main gauche. Arguant de cette simple constatation, j'avance qu'ils ne purent écrire qu'en commençant au bord supérieur droit d'un feuillet et en se dirigeant évidemment vers la gauche.

 

     Leurs textes se lisent donc de droite à gauche et de haut en bas puisque les signes hiéroglyphiques sont tournés vers la droite (= orientation dextrogyre). Les têtes animales, par exemple, qui constituent nombre d'entre eux, regardent dans cette direction : c'est ce que vous constaterez aisément si vous observez celles gravées dans les cases du "menu" de Tepemânkh ci-dessus. Cela relève du simple fait que l'écriture hiéroglyphique, à deux exceptions près si j'en crois Youri Volokhine, Professeur à l'Université de Genève,  privilégie l'orientation latérale.

 

     Cette disposition verticale de droite à gauche constitue le sens d'écriture le plus ancien, - c'est par exemple celui des textes religieux consignés dans les pyramides royales, à partir d'Ounas, dernier souverain de la Vème dynastie et chez ses successeurs à la VIème -, le sens d'écriture le plus fréquemment rencontré : raison pour laquelle les égyptologues le qualifient d'orientation dominante


     Bien évidemment, il souffrit quelques exceptions en fonction du support choisi ou de la place dont le scribe disposait ; en fonction aussi parfois de l'esthétique recherchée pour, par exemple, respecter une symétrie, les dimensions d'un quadrat, etc. Un sens d'écriture lévogyre pouvait donc parfois être adopté. Il serait toutefois hors propos ici de développer ce sujet plus avant. 


     Ceci posé, et pour progresser dans ma démonstration, je me dois maintenant de rappeler que, tout comme pour l'hébraïque ou l'arabe (entre autres), l'écriture égyptienne était dépourvue de voyelles : les mots étaient donc constitués de consonnes qui se suivaient - souvent trois - et qui, inévitablement, présentaient une ressemblance les uns avec les autres.

 

     Parce que confusion il eût pu y avoir, les Égyptiens ajoutèrent un idéogramme supplémentaire pour terminer un mot de manière à le distinguer d'éventuels homophones et d'ainsi indiquer plus précisément la classe sémantique à laquelle il appartenait : les "déterminatifs" comme les nomment les égyptologues, si nécessaires à notre compréhension d'une phrase, étaient nés !

 

     Parmi ces signes complémentaires muets affectés à préciser la signification des mots, il en est un sur lequel je voudrais aujourd'hui attirer votre attention : il s'agit de l'homme assis A1 , le tout premier de la liste de Gardiner (A 1).

 

     Outre le fait qu'il ait au départ le sens de "homme", il servit aussi pour désigner des termes de parenté (frère, fils ...), des fonctions (vizir, prêtres ...), des habitants de pays étrangers (Asiatiques ...) et, surtout, des noms propres masculins (sachant que suivant le même principe, les noms propres féminins étaient déterminés quant  à eux par le hiéroglyphe d'une femme assise).  

 

     Eu égard à certains des principes que j'ai ce matin énoncés, ce déterminatif idéographique terminant un anthroponyme se trouvait donc obligatoirement à gauche de celui-ci et, immanquablement, dirigé vers la droite.

 

     Vous me suivez, jusque là ? Bien ! Alors, je poursuis et termine mon développement. 


     Il faut savoir qu'à très peu d'exceptions près, ce principe d'écriture hiéroglyphique fut tout logiquement d'application sur les monuments lithiques.

 

    Ce qui est précisément ici le cas avec le bloc calcaire que nous examinons en détail.

 

 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

     En effet, représenté à l'extrême gauche de la scène, le propriétaire du mastaba peut, sans difficulté aucune, être considéré comme un déterminatif géant aux petits hiéroglyphes gravés devant lui

 

Tepemânkh - Fonction et nom (C. Larrieu)

 

qui, de haut en bas, (colonne de gauche ci-dessus), le nomment à l'aide de trois signes : la tête, Tep, le hibou, em et le signe de vie, ankh.

Tepemânkh.

 

     Nul besoin que le lapicide cherche à y adjoindre le déterminatif attendu de l'homme assis, puisque le défunt en grande taille remplit on ne peut mieux ce rôle.

 

     De sorte que, dans un premier temps, il vous faut comprendre la figuration de Tepemânkh comme une image qui le représente et, dans un second, au sein même des jeux scripturaux dont furent friands les scribes antiques, comme un signe d'écriture  - que nous voyons tourné vers la droite - visant à compléter l'énoncé de son nom pour attester de son genre masculin.

 

     Toujours et à nouveau l'intime relation entre l'écriture et l'art, entre l'épigraphie et l'iconographie, entre le verbe et l'image ...

 

     Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, comme je vous l'ai souvent indiqué, et comme judicieusement le rappelle à l'envi le catalogue de l'exposition parisienne maintenant à Bruxelles jusqu'en janvier 2014, L'Art du contour. Le dessin dans l'Égypte ancienne, l'artiste peintre égyptien - Sesh kedout - est gratifié du titre de Scribe des contours par la plupart des égyptologues ; - Scribe des formes, traduction plus proche encore des termes anciens, préfère à juste titre employer Dimitri Laboury dans les deux remarquables articles qui, dans la première partie de l'ouvrage, sont précisément dédiés à ces dessinateurs. 


 

     Vous aurez compris, amis visiteurs, qu'il m'agréa ce matin, arrivés quasiment au terme de notre longue étude accordée à ce dignitaire palatin d'Ancien Empire, d'attirer votre attention sur le fait que l'iconographie égyptienne eut indiscutablement valeur de syntaxe, l'image signifiant bien plus qu'elle ne décrivait.

 

     En d'autres mots, que dans cette civilisation où une infime minorité seulement accéda au savoir, dessin et écriture furent parfaitement complémentaires et, in fine, indissociablement unis.

 

     L'essentiel, pour l'ensemble de la population de l'antique Kemet, n'était-il pas que l'image rencontrée au détour d'un monument leur parlât, fonctionnât tel un langage, tel un texte que les hommes n'avaient pas tous eu l'heur d'apprendre à lire ? 

 

               

 

 

(Cherpion : 1989, 42-54 ; Farout : 2009, 3-22 ; Fischer : 1986, 25-55 ; Laboury : 2013 1, 28-35 ; ID. 2013 ², 36-41 ; Lefebvre : 1955, 17-9Pierrat-Bonnefois : 2013, 56Volokhine : 2013, 60 ; Ziegler : 1990, 258-61)

 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 8 octobre 2013 2 08 /10 /Oct /2013 00:00

 

     Comment demander aux yeux du corps, ou à ceux de l'esprit, de voir plus qu'ils ne voient ? L'attention peut préciser, éclairer, intensifier : elle ne fait pas surgir, dans le champ de la perception, ce qui ne s'y trouvait pas d'abord. Voilà l'objection. – Elle est réfu­tée, croyons-nous, par l'expérience. Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n'apercevons pas naturellement.

Ce sont les artistes.

 

      À quoi vise l'art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ?

 


 

 

Henri  BERGSON

La pensée et le mouvant

Essais et conférences


V. La perception du changement

Paris, P.U.F., 1969

p. 83

 

 

 

 

     Mardi dernier, dans le cadre d'une trilogie de rencontres que j'ai initiées pour évoquer avec vous, amis visiteurs, la manière dont l'artiste antique avait représenté Tepemânkh assis devant sa table d'offrandes sur le grand bloc de calcaire (E 25408) arrimé ici devant nous au beau milieu de la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'avais attiré votre attention sur sa tenue vestimentaire ou, pour être plus précis, sur son pagne et sa perruque.

 

     Permettez-moi de rappeler au passage que cette scène revêtit, dès l'Ancien Empire et à toutes les époques de l'Histoire égyptienne, une importance rituelle cardinale, à un point tel, vous l'aurez très certainement remarqué si, d'aventure, vous avez déjà pénétré dans l'un quelconque mastaba du plateau de Guizeh ou, à défaut, à l'intérieur d'un musée, qu'elle est parfois reproduite à plusieurs endroits du tombeau, sur ses parois ou sur l'une ou l'autre stèle, dont celle que les égyptologues ont coutume d'appeler "fausse-porte", et toujours avec une quantité de détails si différents qu'il est complètement absurde de penser et d'affirmer que l'artiste égyptien jamais ne se renouvela quatre millénaires durant.  

 

     Il me siérait ce matin de poursuivre mes interventions en insistant plus spécifiquement sur les deux gestes posés ici par Tepemânkh.

    

     L'art égyptien, en ce compris un relief tel que celui-ci, constitue indiscutablement le produit d'une réflexion mentale : appréhender une pensée. 

 

     J'eus maintes fois déjà l'opportunité d'employer, notamment à propos de Metchetchi, le terme "aspectivité" qui le caractérise - vocable que nous devons à l'égyptologue allemande Emma Brunner-Traut (aspektive) - et qui nous ancre au coeur même de la philosophie des artistes des rives du Nil : ne pas simplement donner à voir ce qu'ils voient, ne pas simplement se contenter d'un seul point de vue mais, tout au contraire, représenter simultanément l'ensemble des aspects qui peuvent utilement informer, faire comprendre l'essence même du sujet proposé.

 

     C'est ce que d'autres savants, après elle, nommèrent à juste titre la "multiplicité des points de vue" : ceux que nous aurions si, l'oeuvre étant en ronde-bosse et, dès lors, s'inscrivant dans l'espace, nous avions toute aisance à en faire le tour ...


     Madame Geneviève Pierrat-Bonnefois, Conservateur en chef au présent Département des Antiquités égyptiennes, dans l'article Les principes du dessin égyptien qu'elle publie dans le catalogue de l'exposition L'Art du contour. Le dessin dans l'Égypte ancienne, proposée au Louvre ce printemps dernier, aux Musées royaux d'Art et d'Histoire (M.R.A.H.) de Bruxelles, cet automne, n'exprime rien d'autre quand elle écrit, p. 52 : 

 

     Les Égyptiens ne désirent aucunement donner à voir une scène telle que l'oeil la perçoit. Leur but est de ne pas cacher ce qui est essentiel à la scène telle que leur esprit la conçoit et veut la faire revivre.

 

     (Pour la "petite" histoire de l'Art, j'indiquerai simplement qu'à la Renaissance, les artistes envisagèrent un principe analogue quand ils esquissèrent, sur une même planche, un corps conçu à partir d'angles de vue distincts : souvenons-nous des études anatomiques d'un Léonard de Vinci, joyaux de la  Biblioteca Reale de Turin.)

 

     La figuration de Tepemânkh constituera évidemment l'exemple que j'avancerai pour corroborer mon propos.

 

     Qu'observez-vous réellement ?

 

     Sa stature tout d'abord comparativement à celle de ses fils lui apportant des offrandes : il s'agit là, je l'ai déjà indiqué, d'exprimer l'idée de puissance, de prévalence. Propriétaire du tombeau, il est le maître, il a autorité sur tous. Cela doit se voir, doit se savoir : il se fait donc représenter en taille dite "héroïque", ses fils en taille minuscule, selon le code appelé de "proportion morale" par les égyptologues, appelant la dimension des personnages à correspondre à leur position sociale, ou familiale.

 

     Me permettez-vous un détail, nullement anodin, aux fins d'entériner mon assertion ?

 

     Quand d'autres, comme Izi sur le linteau (E 14329) dont nous avions admiré la délicatesse salle16, au premier étage ci-dessus,


 

Linteau d'Izi, nomarque d'Edfou

 

 

hument en leur main gauche un petit balsamaire contenant une des huiles canoniques, Tepemânkh, - premier geste sur lequel il me plairait d'attirer votre attention -, tient en sa main gauche fermée contre sa poitrine un morceau d'étoffe plié que, par pure facilité, les égyptologues ont pris coutume d'appeler mouchoir.


 

Tepemânkh assis sur un siège (Détail de E 25408 - C. La

 

 

     En réalité, il vous faut concevoir cette pièce sous deux aspects distincts qui, en définitive, tendent vers le même but : laisser entendre que le défunt était un courtisan, au sens étymologique, comprenez un homme de cour, attaché au service d'un souverain.

 

     Le premier aspect ressortit au domaine de la langue : la forme donnée à ce morceau de tissu affecte celle du hiéroglyphe S 29 de la liste de Gardiner   S29 qui entame les termes égyptiens sr (magistrat) ou encore smr (fonctionnaire aulique). 


     Quant au second, il procède de l'idéologique : ce bout d'étoffe est en lin, matière qui symbolisait par excellence la puissance, partant, la richesse de celui qui s'en offrait pour la confection de ses vêtements.

 

      Pars pro toto, diront plus tard les Latins : la partie pour le tout.

Synecdoque, ou métonymie, noterez-vous en français : cet élément dans la main de Tepemânkh constitue une métaphore de la société dans laquelle ce fonctionnaire de cour évolua.

 

     En somme, un tissu de lin pour exprimer un tissu social.


     Ou l'image au service de ceux, - la majorité de la population -, qui n'étaient pas à même de lire ! 

 

 

     Délaissons ces considérations socio-linguistiques et revenons voulez-vous à notre bas-relief pour nous arrêter maintenant à la représentation du corps de son propriétaire :

 

 

Tepemankh---Dessin.jpg

 

 

un visage vu de droite, ce qui, en fonction de nos conceptions actuelles - celles de Pablo Picasso et de quelques-uns de ses épigones mises à part - eût dû entraîner la même vue de profil pour l'ensemble. Or vous aurez évidemment noté que son oeil droit, mais également ses épaules - à tout le moins la gauche, la seule qui nous soit apparente -, se présentent de face.

 

     Distorsions malheureuses ? Flagrante impéritie dans le chef de l'artiste qui conçut ce tableau ?

 

     Que nenni !

     Volonté délibérée de multiplier les points de vue pour faire comprendre l'essentiel : au-delà d'un réalisme corporel dont il ne se soucie pas vraiment, l'artiste égyptien s'ingénie à nous donner à voir l'oeil en entier, un seul d'ailleurs suffisant pour que nous comprenions que Tepemânkh regarde le guéridon ... ou, à tout le moins, ce qui se passe devant lui.

 

     Et le lapicide de procéder de même avec le bras et la main gauches qu'il nous présente également de face : la vue ainsi proposée du petit morceau de lin suffit à nous révéler l'importance qui était à l'époque celle du défunt. Nul besoin d'ajouter quelque mot que ce soit !

 

     Un autre détail doit aussi vous avoir interpellés : considérez sa main droite, celle qu'il tend, ouverte, vers la table d'offrandes. Regardez-la avec insistance ; voyez-la.

Puis, comparez avec la vôtre et, surtout, avec la position qu'y occupe votre pouce.

 

     Tepemânkh, le pauvre, aurait-il donc été affublé de deux mains gauches ?

     A moins que - pardonnez-moi le jeu de mots un peu facile ! - l'artiste eût lui aussi deux mains gauches ?

 

     Que nenni !

     A nouveau volonté délibérée de multiplier les points de vue pour faire comprendre l'essentiel : au-delà d'une réalité corporelle dont il ne se soucie pas plus que précédemment, l'artiste égyptien s'ingénie à montrer que Tepemânkh - second geste sur lequel je voulais aujourd'hui porter un éclairage particulier - s'apprête à prendre un morceau de pain disposé devant lui, et à indiquer que dans toute préhension, le pouce constitue un élément indispensable.

    De sorte que s'il avait ici gravé la "vraie" main droite de profil, nous n'aurions pas aperçu ce pouce. Donc, dans l'esprit de l'artiste, nous n'aurions pas saisi ce qu'il souhaitait nous faire comprendre.

Tout simplement.

 

     De la représentation corporelle en guise de support à la réflexion mentale ...

 

 

 

 

(Baud : 1978, passim ; Brunner-Traut : 1973, I, colonnes 474-488 ; Cherpion : 1989, 42-54 ; Farout : 2009, 3-22 ; Pierrat-Bonnefois : 2013, 52 ; Ziegler : 1990, 258-61)

 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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