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Égypte : ô Louvre !

Mardi 27 mars 2012 2 27 /03 /Mars /2012 00:00

 

     Samedi dernier, j'avais abordé avec vous, amis lecteurs, la "pancarte" - également nommée "menu" par certains égyptologues - qu'à l'Ancien Empire notamment, tout défunt désirait voir figurer dans sa tombe espérant, grâce aux offrandes citées, vivre au mieux son éternité dans l'Au-delà. 

 

     Constatant qu'ici même, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, la vitrine 4 ² ne proposait qu'une partie de celle de Metchetchi, j'avais jugé opportun de me référer au texte gravé verticalement sur le panneau latéral gauche de la stèle-chapelle (E 14184) de Ky et de son épouse Zatchedabed

 

 

Stele-chapelle-E-14184---Panneau-gauche--SAS-.jpg

 

que je vous avais invités à monter découvrir dans la galerie d'étude n° 1 de la salle 22, pour évoquer l'apport des huiles rituelles dont, traditionnellement, il est fait mention de la troisième à la neuvième colonne (ou case) de la liste des offrandes. 

 

     Si donc sur celle de Metchetci, incomplète parce que partiellement endommagée, ne figure pas le début des inscriptions qui auraient pu nous renseigner, en revanche le fragment E 25526, de 44 cm de haut et 37, 5 de long, nous donne à voir quatre porteurs de vases pareillement vêtus d'un pagne court, dont les textes qui les précèdent permettront d'en partie éclairer mon propos de ce matin.    

 

  E-25526---Porteurs-de-vases-d-huile--SAS-.jpg

 

      (Merci à SAS, conceptrice du blog Louvreboîte, pour l'extrême gentillesse avec laquelle elle a réalisé les deux clichés ci-dessus à mon intention.)

 

     Encadrés par une frise verticale constituée de rectangles colorés ne subsistent que deux registres dont celui du dessus, partiellement détruit, nous a simplement conservé les personnages à partir de la poitrine, de sorte que nous pourrions ignorer le geste qu'ils accomplissent.

 

     Mais comme il appert, à la lecture des hiéroglyphes colorés relativement bien conservés devant eux, - et que vous remarquerez absolument identiques de gauche à droite, mais différents si vous les envisagez de haut en bas -, qu'est évoqué un même produit, vous ne pouvez qu'admettre que ces quatre serviteurs participaient d'un même rite, celui d'apporter des huiles destinées au propriétaire de la tombe.

 

     Deux seulement sont ici mentionnées, mais à deux reprises : hatet âsh, au registre supérieur : huile de cade de première qualité et hatet tchehenou, au registre inférieur : huile libyenne de qualité supérieure.

 

     Ces porteurs de vases faisaient vraisemblablement partie d'un groupe d'hommes présentant les sept huiles canoniques ; à moins que, par manque de place dans la pièce, le défunt n'ait souhaité que ce quatuor symbolisât seul l'ensemble de l'offrande.

 

 

     Sous le règne du même roi Ounas que servit Metchetchi, vécut un très haut-fonctionnaire palatial, Nyânkhnefertoum, dont le complexe funéraire a été mis au jour en 1997 par la mission polonaise de fouilles à Saqqarah que conduisait le Professeur Karol Myśliwiec.

 

     Pour son site OsirisNet, Thierry Benderitter eut, en compagnie de l'égyptologue polonais en personne, l'extraordinaire opportunité de visiter cet ensemble désormais fermé au public. Et d'y découvrir entre autres, sur le mur ouest de la chapelle n° 15, la présence de trois fausses-portes - ce qui n'est pas un cas unique dans la nécropole memphite -, dont la dernière,

 

 

Nyankhnefertoum---Partie-droite-mur-ouest--1-.jpg

 

sur la partie droite du mur par rapport à l'entrée, côté nord donc, vous intéressera au plus haut point.

 

     D'abord, par l'extraordinaire conservation de la presque totalité d'une polychromie intense dominée par différents bleus.

 

Nyankhnefertoum--2-.jpg

 

       Ensuite parce que les bordures encadrant le monument devant lequel a été judicieusement replacée la table d'offrandes déclinent toutes deux la thématique des huiles rituelles.

 

     A gauche, posés sur une table basse noire - ce qui, selon la codification en vigueur, signifie qu'elle était en bois -, quelques vases de forme et de nombre différents selon les registres mais semblables quant à leur aspect général puisque tous sont bleus et mouchetés de noir, exactement comme sur le fragment (E 25526) de Metchetchi.

 

     Tous aussi, pour une meilleure compréhension qui ne peut que nous être profitable, sont surmontés de l'appellation du produit qu'ils contenaient à l'origine :

 

Nyankhnefertoum (3)

 

  trois récipients avec de l'huile setchi-heb, que l'on a pris l'habitude de traduire par "parfum de fête" ;

 

 

 

 

 

 

 

  trois autres avec de l'huile hekenou, ce que les égyptologues rendent en français par "huile de louange" ou "huile de jubilation" ;

 

 

 

 

 

  deux cette fois avec de l'huile de cade (sefetch) ;

 

 

 

 

 

  puis, pour terminer, au dernier registre moins bien conservé, deux vases avec de l'huile ny-khenem.

 

 


     Sur le montant droit, ce sont quatre serviteurs qui se dirigent vers Nyânkhnefertoum, portant tous un vase contenant également, à tout le moins les trois premiers, des huiles essentielles autres que celles de la nomenclature de gauche :

 


nyankhnefertoum XCIV detail 01

 

 

 

 

huile touaout, pour le personnage conservé au registre supérieur ;

 

 

 

 

 

huiles hatet-âsh pour le deuxième

 

 

 

 

 


et tchehenou pour le troisième.

 

 

 

 

 

 

    Quant au dernier serviteur, c'est non pas une huile mais de l'onguent merehet qu'il présente à son maître.

 

 

 

 

 

     Mais à quoi ces huiles servaient-elles réellement ?

      Et de quoi étaient-elles véritablement composées ?

 

     Voilà ce que je me propose de vous expliquer, amis lecteurs, lors de notre dernier entretien du 31 mars prochain, avant de tous nous égailler dans la nature des vacances scolaires belges de Printemps.

 

     A samedi ?

 

        

 

(Capart : 1907, 48 ; Ziegler : 1990, 64 et 126)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 00:00

 

     Lire les glorifications du menu d'offrande pour Metchetchi ...

 

 

     Vous aurez assurément remarqué, amis lecteurs, ces mots censés être prononcés par les prêtres-lecteurs défilant sur deux fragments (E 25517 et E 25518), indiqués à la fois sur le bandeau horizontal de hiéroglyphes qui surmonte la scène et en colonnes verticales devant chacun de ces officiants que nous avons rencontrés mardi, lors de notre précédent entretien.

 

     Permettez-moi de profiter de l'opportunité que cette indication me donne pour, ce samedi matin, évoquer avec vous le dit "menu" que, souvent, les égyptologues définissent aussi sous l'appellation de "pancarte".

 


-Paris--096.jpg 


     Bien qu'estimant le second terme fort vague et finalement peu approprié, je trouve intéressant ce doublon sémantique car il définit à mon sens deux éléménts distincts : personnellement, j'aurais tendance à qualifier de "menu" la liste des seules denrées représentées souvent au-dessus (ou en dessous) de la table d'offrandes devant laquelle est assis le propriétaire de la tombe et de "pancarte" - faute de terme plus précis - celle qui établit l'inventaire de toutes les offrandes : alimentaires, évidemment, mais aussi les étoffes, le mobilier, les vases d'onguents, etc., sans oublier quelques injonctions adressées au propriétaire de la tombe.

 

     De sorte qu'en fonction de cette distinction, devant nous, ici dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, sur le morceau de mouna peint (E 25543) de 35 cm de haut et 46 de long exposé dans la seconde moitié de la vitrine 4 ², ce serait plutôt d'une "pancarte" d'inventaire qu'à mon sens il s'agirait.

 

 

Pancarte - Salle 5 - Vitrine 4 ²

   

     Très ancienne puisqu'on trouvait déjà parties de ces énumérations gravées sur des stèles d'époque thinite, dans le programme figuratif des mastabas memphites d'Ancien Empire, cette liste prenait généralement place entre les cérémonies rituelles marquées, notamment, par la présence d'un officiant versant l'eau de la libation consacrant les offrandes, ainsi que celle des prêtres-lecteurs récitant (ou lisant) les paroles de glorification - ce qui est ici le cas -, et la scène du repas funéraire proprement dite.

 

     Si donc nous avons croisé les premiers voici seulement quelques jours, pour sa part, la représentation peinte de Metchetchi éventuellement assis devant sa table de victuailles ne nous est pas parvenue parmi la quarantaine de pièces de notre grand meuble vitré.

 

     Qu'à cela ne tienne, vous l'avez déjà rencontrée. Souvenez-vous, lors du tout premier rendez-vous que, voici un an, le 15 mars 2011 très exactement, j'avais consacré à ce dignitaire aulique : vous pouviez en effet remarquer ce tableau gravé sur la stèle fausse-porte détenue par le Metropolitan Museum de New York.

 

     Et plus près, il suffira de simplement vous retourner un instant vers la vitrine 5 derrière nous puisqu'elle propose semblable scène provenant du mastaba D 20 d'un autre haut-fonctionnaire royal de la même époque, un certain Tepemânkh (E 25408).

 

     Pour l'heure, revenons à Metchetchi, voulez-vous ?  Sur cette "pancarte" dont j'ai estimé judicieux de ne photographier que la partie centrale, la mieux conservée, la plus lisible, ne subsistent aujourd'hui que 38 petites colonnes s'étirant sur deux registres superposés et notifiant chacune le nom d'un produit : une diversité de pains véritablement confondante (une quinzaine !), des gâteaux également de multiples sortes, quelques catégories de fruits, dont caroubes et jujubes, diverses céréales et trois types de vin ... ; le tout inscrit en hiéroglyphes colorés suivis du déterminatif d'un homme agenouillé, doigts de pieds pointant sur le sol qui, dans la majorité des cas, tend un vase à bout de bras. Et en dessous, une case dans laquelle est chiffrée la ration prévue pour chacune de ces denrées alimentaires.

 

     Sachant que, dès la Vème dynastie, fut fixée une liste canonique du rituel de l'offrande comprenant, répertoriés toujours dans le même ordre, répartis en quelque 90 items, rites à exécuter et produits de bouche qu'à sa meilleure convenance le trépassé pouvait déguster, - énumération que l'égyptologue allemand Winfried Barta a minutieusement étudiée -, l'on peut, sans trop conjecturer, établir que chez Metchetchi manquent les 26 premières colonnes, à gauche, sur la hauteur des deux registres, soit qu'elles n'aient pas été arrachées jadis par les pillards à la paroi du tombeau dont, je vous le rappelle, aucune équipe de fouilles n'a, jusqu'à présent, retrouvé traces sur le plateau de Guizeh, soit qu'elles aient été vendues et disséminées dans diverses collections particulières. 

 

     En d'autres termes, pour nous arriver complète, la "pancarte" de Metchetchi eût dû se composer d'une cinquantaine de colonnes supplémentaires : celles de la partie supérieure étant les premières de l'ensemble, celles du desous nommant essentiellement les types de viande et de volaille.  

 

 

     Soyez évidemment conscients, amis lecteurs, que ce gargantuesque festin des scènes du repas funéraire que vous ne manquerez pas de rencontrer dans vos visites de mastabas - in situ ou dans les musées - ne rendent nullement compte des repas réels pris par les Égyptiens de l'Antiquité, fussent-ils notables : ce ne sont, d'une part, qu'images à valeur performative de ce que souhaite bénéficier tout défunt au cours de sa seconde vie et, d'autre part, que manière d'exprimer un des aspects du système relationnel établi entre lui et les membres vivants de sa famille, voire ses amis, tous censés, à certaines périodes déterminées, lui déposer sur la table d'offrande au pied de la stèle fausse-porte de quoi subsister dans l'Au-delà.

 

 

     Qu'elle se lise de droite vers la gauche, ou dans le sens inverse ; qu'elle se présente en colonnes verticales - à l'instar de celle de Metchetchi -, ou en cases carrées comme chez Tepemânkh ; que peinte ou gravée, elle figure soit sur un des murs d'une chapelle funéraire, sur une des parois de cercueils tels ceux retrouvés dans la nécropole de Sedment en 1992 et 1993 ou sur un des panneaux d'une stèle tryptique comme celle de Ky et de son épouse Zatchedabed (E 14184), ici à l'étage supérieur, cette imposante nomenclature du rituel de l'offrande qui put connaître quelques variations d'une dynastie à une autre à la fin de l'Ancien Empire et à la Première Période intermédiaire présente néanmoins pour chacune de ces époques un catalogue type, constituant ainsi un critère de datation précis pour tout nouveau monument semblable éventuellement mis au jour.

 

     Loin de moi l'envie, au terme de notre présente discussion, de vous réciter l'intégralité des produits mentionnés et des actions à accomplir proposées pour chacune de ces listes canoniques : fastidieux et tautologique, l'exercice n'aurait aucun intérêt !

 

     En revanche, et uniquement à titre d'exemple, accordez-moi quelques instants encore pour rapidement synthétiser la "pancarte" gravée en relief dans le creux sur le panneau gauche de la stèle-chapelle de Ky et de son épouse que je viens ci-avant de rapidement citer.

 

     Les 17 premiers énoncés se réfèrent aux rites préparatoires : ceux de purification, (verser l'eau, lit-on d'emblée), d'encensement (à deux reprises : brûler l'encens), d'onction (avec les sept huiles rituelles que nous rencontrerons la semaine prochaine), de maquillage (un sachet de fard vert, un de fard noir), d'habillement de la momie (2 bandes d'étoffe), de préparation de la table des offrandes alimentaires ; puis viennent les deux mentions stipulant les dons de bouche en provenance du palais.

 

     Les colonnes 18 à 25 concernent le premier repas, le petit déjeuner : invitation est faite au défunt de s'installer à sa table (Assis !, lui est-il péremptoirement enjoint) sur laquelle plusieurs variétés de pains lui sont octroyées, accompagnés de deux vases de bières différentes.

(Pain et bière, je vous rappelle, constituent les premiers ingrédients nommés dans la traditionnelle formule d'offrandes.)

 

     Les propositions suivantes, de 26 à 87, fondent véritablement le principal de l'alimentation post mortem : elles comprennent l'énumération absolument époustouflante que j'épinglais tout à l'heure chez Metchetchi d'une quinzaine de pains différents précédant les pièces de viande et de volaille (épaule de boeuf, cuisse de boeuf, rognon, côte de boeuf, foie, rate, poitrineoie cendrée, oie rieuse, canard pilet, sarcelle d'hiver, pigeon). Viennent ensuite différents types de gâteaux (au moins quatre), de bières (quatre également) et d'autres boissons (non précisées), de vins (cinq sortes), de céréales, grillées ou non, (orge blanche, orge verte) et de fruits.

 

     Vous noterez toutefois que cette longue liste de vivres ne mentionne bizarrement qu'un seul légume - l'oignon -, alors que plusieurs sources font état de différentes catégories, notamment les tables d'offrandes figurées sur les parois des mastabas qui en regorgent et que, par parenthèse, l'on ne parvient pas toujours à bien déterminer ! 

 

     Et la "pancarte" de ce couple ayant vécu à la Xème dynastie de se terminer par quelques formulations assez générales, vagues à souhait (88 à 90) : toutes les bonnes choses ; toutes les friandises ; toutes les offrandes du Nouvel An ...

 

 

     Loisible à vous maintenant, amis lecteurs, de monter au premier étage ci-dessus, en salle 22, et d'ainsi la découvrir sur la paroi gauche de cette stèle-chapelle, dans la galerie d'étude n° 1, au tout début de la première vitrine de droite ...         

 

  Stele-chapelle-E-14184--SAS-.jpg

 

 

      (Grand merci à la conceptrice du blog Louvreboîte pour l'amabilité avec laquelle, en prenant du monument ce cliché parmi d'autres, elle a remarquablement et rapidement répondu à mon attente.)

 

 

 

(Abdel Fatah/Bickel : 2000, 1-36 ;  Barta : 1963, 8-9 et 47-9 ; Van de Walle : 1978, 37-44 ; Ziegler : 1990, 131-2 et 244-52)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 20 mars 2012 2 20 /03 /Mars /2012 00:00

 

      Aux fins d'édifier une tribune permettant d'accueillir le public d'un spectacle "Sons et Lumières", des fouilles furent entreprises en 1970 et 1971 - interrompues puis reprises de 2001 à 2006 - par le Centre franco-égyptien d'étude des temples de Karnak (CFEETK), à l'est du Lac Sacré.

 

     Et exactement entre le bord du bassin et un rempart à bastions érigé au Nouvel Empire qui, un millier d'années durant, constitua la limite extrême du sanctuaire, les archéologues mirent au jour, sur quelque 140 mètres de longueur, adossé au mur d'enceinte de Thoutmosis III, un quartier de maisons édifiées en briques crues, livrant un matériel épigraphique et mobilier prouvant indubitablement que, dès la XXIème dynastie et jusqu'à la XXVème, elles avaient hébergé des membres de la classe sacerdotale thébaine.

 

      A raison d'un mois trois fois l'année, des prêtres avaient donc vécu là, dans l'enceinte même du domaine d'Amon, proches du plan d'eau dans lequel, rappelez-vous amis lecteurs, je vous l'ai expliqué lors de notre dernière rencontre, ils devaient se purifier deux fois le jour et deux fois la nuit, de manière à être hygiéniquement aptes à glorifier Amon, bien sûr, mais aussi, pour certains d'entre eux, Montou, Ptah ou Osiris.

 

     Extrêmement important en Egypte antique, le clergé auquel très succinctement j'ai fait allusion lors de cette précédente intervention comprenait, en plus des officiants répartis dans les autres temples du pays, des prêtres funéraires dont les services étaient ponctuellement requis lors des cérémonies funèbres.

 

     Ce matin, vous me permettrez de n'accorder mon attention qu'à ceux rencontrés chez Metchetchi ou, plutôt maintenant, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et qui, au début de la seconde partie de la vitrine 4 ², défilent sur les fragments E 25517, (41 cm de hauteur pour 56 de long), E 25518 (22 cm de haut et 22,5 de long) et E 25541 (16 cm de haut et 15 de large) en dessous du registre des offrandes aux teintes - dont le bleu - magnifiquement bien conservées, surmontés qu'ils sont par un bandeau de superbes hiéroglyphes colorés.

 

 

46. Prêtres funéraires (2009)

 

 

     A cause de l'incomplétude de la scène due à l'arrachage anarchique pratiqué par les voleurs qui s'introduisirent dans le mastaba, il n'a tenu qu'à la présence du premier des hommes ici debout à gauche pour que nous soyons à même de déterminer celui auquel, parmi les rites en rapport avec l'offrande, s'adonnait le personnage agenouillé : les égyptologues en ont en effet dénombré dix-sept différents en tout, dont la moitié au moins nécessitant cette position courbée.

      

Verser l'eau de la libation (Louvre : Cliché H. Lewandowski)-.jpg

 

      Toutefois, et le geste du prêtre ritualiste - Ihy, un des fils de Metchetchi, comme l'indiquent les quelques hiéroglyphes peints entre eux deux - et surtout l'aiguière hes qu'il manipule m'autorisent à avancer que l'homme agenouillé tend les mains au-dessus d'un bassinet dans lequel son collègue verse, par-dessus sa tête, l'eau de la libation destinée à consacrer les offrandes tout en lui purifiant préalablement les mains.

 

 

 

 

 

 

    Ces hommes sont immédiatement suivis de deux autres, arborant perruque longue et barbiche rectangulaire.


  Prêtres lecteurs (E 25517 (H. Lewandowski)

 

 

     Ils se caractérisent en outre par le port d'une bande d'étoffe de lin blanc, sorte d'écharpe ceignant leur torse partant de l'épaule gauche et descendant jusqu'à l'aisselle droite, ainsi que d'un pagne court à devanteau triangulaire : il s'agit de prêtres-lecteurs - kheri-heb, en égyptien, c'est-à-dire "celui qui porte le rituel", comprenez : celui dont la tâche consiste à lire ou à déclamer le texte de la cérémonie ; récitateur, comme disait au début du XXème siècle l'égyptologue belge Jean Capart.

 

     En réalité, le terme complet était khery-hebet hery-tep qui définit, à tout le moins à partir du Nouvel Empire et jusqu'à la fin de la civilisation égyptienne, ceux des lettrés habiles en sciences sacrées, intellectuels de très haut niveau bénéficiant d'une position honorifique dans la hiérarchie des serviteurs de l'Etat pharaonique.

 

      Il faut toutefois savoir qu'à lui seul, hery-tep détenait une signification bien particulière : il désignait ce qu'il est convenu d'appeler - à défaut d'un terme moins négativement connoté - un magicien.

 

     Loin de connaître la marginalisation inhérente à notre époque, la magie constitua, chez les anciens Égyptiens, un fait de culture à part entière : partant du principe qu'il est toujours possible d'influer sur le cours naturel de la vie, elle permettait à tous, de l'agriculteur au souverain, sans oublier les divinités, de combattre les forces négatives, sempiternellement synonymes de ce chaos tant abhorré.

 

     Êtres purs par excellences, ils avaient accès aux secrets des dieux. Exceptionnels connaisseurs des textes liturgiques et parce qu'ils étaient capables de les appliquer en nombreuses circonstances, ces prêtres-lecteurs, ces "magiciens" furent énormément sollicités. A Basse Epoque, leur érudition dépassa même les frontières du pays puisque, si je m'en réfère à Hérodote, Darius, roi de Perse, avait pris soin de s'adjoindre un médecin égyptien parmi les plus réputés. Plus tard, Alexandre le Grand et l'empereur romain Marc Aurèle auront eux aussi à coeur de s'entourer de l'un ou l'autre semblable érudit.  

 

     Vous concevrez alors aisément que la distinction entre magie et croyances religieuses s'avère extrêmement ténue ; à l'instar de celle entre magie et médecine. Lettrés, prêtres de haut rang, magiciens, médecins, ces hommes l'étaient mêmement.

 

     C'est d'ailleurs un de ces prêtres-lecteurs que le roi récompense à la fin du premier des quatre récits subsistant parmi les neuf jadis copiés sur le célèbre Papyrus Westcar, défini dans la littérature égyptologique comme un recueil de contes des magiciens à la cour de Khéops.

 

 

     Sur le fragment (E 25517) ici devant nous, le premier des deux prêtres-lecteurs tient un grand papyrus dans la main droite et le second, un plus petit, roulé dans la gauche. Ce dernier avance paume droite vers le haut, geste typique - et codifié - de ceux qui s'expriment en public.

 

     En tant que prêtres des morts, ces hommes officiant lors de cérémonies funéraires étaient des ritualistes privés, nullement attachés à un temple quelconque, qui n'avaient donc pas à assumer le culte de la divinité qui y était honorée : ils n'appartenaient qu'au clergé des dieux de l'Au-delà, Anubis et Osiris. 

 

     Toutefois, parmi eux, et parce que détenteurs de la connaissance des écritures sacrées, parce que rompus à leur exégèse, seuls les prêtres-lecteurs pouvaient tout à la fois officier au sein même d'un sanctuaire et lors des funérailles de particuliers.

 

     Et si, lors du cérémonial de l'embaumement, ils étaient tenus de psalmodier les prières rituelles, formules liturgiques correspondant à certaines étapes comme celles de la seconde onction et du bandelettage de la tête ; si, parfois, devant la bête sacrifiée, ils récitaient des litanies, - souvenez-vous de ceux dont j'avais, mardi dernier, simplement relevé la présence, à Saqqarah, dans le tombeau de Mererouka en train de réciter les formules rituelles sur la bête sacrifiée, dans la cérémonie funèbre évoquée ici, ils lisent pour Metchetchi les glorifications du menu d'offrande : c'est à tout le moins ce qu'indiquent à la fois les hiéroglyphes peints disposés en colonne devant chacun d'eux ainsi que, au-dessus de leur tête, ceux du bandeau horizontal.


 

     Et la scène de se terminer par un cinquième personnage, sans indication de patronyme qui, à l'image de celui que nous avons déjà croisé le 17 décembre dernier, soulève légèrement le couvercle d'un encensoir de manière à, comme l'expliquent ceux des hiéroglyphes conservés de part et d'autre, encenser Metchetchi grâce aux vapeurs purifiantes qu'humeront inévitablement ses narines.

 

        

42.-Fragment-E-25517--2011-.jpg

 

 

 

     Venue l'heure de nous quitter, vous conviendrez sans peine qu'il n'est pour moi nul besoin de m'attarder sur les deux autres petits éclats que les Conservateurs en charge de cette vitrine ont disposés tout à côté dans la mesure où, sur E 25518 s'y termine la théorie des mêmes prêtres-lecteurs

 

 

Fragments E 25517, E 25518 et E 25541.jpg

 

 

et sur E 25541, fort endommagé, semble se profiler un porteur d'étoffes, probablement destinées à la momification à venir du défunt ; personnage qui, à mon sens, ne ressortit en rien au domaine clérical ...  

 

 

     Les sacerdotes que nous avons cotoyés ce matin, amis lecteurs, auxquels étaient dévolus les rites funèbres constituèrent donc dans l'Égypte ancienne une classe de prêtres spécialisés et, pour la plupart d'entre eux, totalement indépendants du personnel des temples. Serviteurs du ka, ils eurent à gérer non seulement l'ensemble des funérailles proprement dites mais aussi la protection des différentes étapes de la momification préalable, sans oublier le culte post mortem assurant notamment aux défunts qu'ils bénéficieront bien de manière pérenne des offrandes alimentaires et autres nécessaires à leur seconde vie.  

 

 

 

 

(Capart : 1907, 56 ; Hérodote : 1964, 174 ; Janot : 2010, 19 ; Koenig : 1994, 15-39 ; Laboury : 2001, 49-52 ; Pernigotti : 1992, 151-87 ;  Sauneron : 1988, 35-118 ; Traunecker : 1993, 83-93 ; Vandier : 1964, 106-13 ; Ziegler : 1990, 132-3

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 00:00

 

     Nous devons surtout nous garder, en nous abusant sur le terme de prêtres, de les considérer comme les dépositaires d'une vérité révélée qui ferait d'eux une secte à part, vivant en marge de la société et ne s'y risquant que pour entraîner les foules, par des sermons passionnés, à une vie morale plus riche ou plus active.

 

Serge  SAUNERON

  Les prêtres de l'Egypte ancienne

 

Paris, Edition Perséa

pp. 40-1 de mon édition de 1988

 


 

     Avant de poursuivre notre évocation des offrandes accordées à Metchetchi représentées sur les différentes parois de son mastaba et que concrétisent pour nous, ici, dans la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, quelques-uns des quarante-trois fragments peints sur mouna, j'aimerais à présent, amis lecteurs, m'attarder sur un détail qui ne vous aura certes pas échappé, mentionné lors de notre rencontre de ce mardi : j'y avais en effet fait allusion à des prêtres-lecteurs que l'on voit dans certaines tombes - notamment à Saqqarah, celle de Mererouka, un des vizirs du roi Téti, à la VIème dynastie -, réciter les formules rituelles  sur la bête sacrifiée.

 

     Non pour cette raison précise, mais semblables officiants, parmi d'autres prêtres funéraires, furent aussi convoqués par Metchetchi, qui défilent ici devant nous.

 

 

41. Fragments E 25517 - E 25518 et E 25541 (Louvre)

 

 

     Toutefois, avant de leur consacrer plus spécifiquement notre prochain rendez-vous, il m'agréerait ce matin, en guise de préambule, d'évoquer pour vous de manière générale la caste sacerdotale de l'Égypte antique.

 

     Est-il vraiment besoin de souligner qu'à l'instar du terme "temple", fort éloigné de la fonction d'accueil des fidèles de nos églises actuelles, il ne s'agit nullement d'interpréter celui de "prêtre" à l'aune de notre vocabulaire contemporain ? De vous préciser que ces hommes présentent bien peu de traits communs avec ceux auxquels l'on attribue ce nom de nos jours ? D'ajouter qu'ils ne furent nullement les dépositaires d'une mission divine auprès des fidèles, comme l'indiquait l'égyptologue français Serge Sauneron qui leur a, naguère, consacré une remarquable étude qui fait toujours autorité ?  

 

     Parfois de sang royal, parfois arbitrairement choisis de génération en génération dans les mêmes familles de notables, parfois élevés à cette fonction par un souverain qui tenait ainsi à les honorer pour services rendus, parfois aussi ayant tout simplement acheté leur prébende, ces hommes n'étaient membres d'un clergé que quelques mois l'année s'ils évoluaient au sein d'un temple, et ponctuellement lors d'obsèques quand ils fonctionnaient en tant que prêtres funéraires. De sorte que, la plupart du temps, dans l'antique Kémet, cette classe connut obligatoirement une vie active parallèle ; quand ce n'étaient pas, inhérentes à son mode de recrutement, des valeurs morales et spirituelles bien éloignées de ce que l'on serait en droit d'espérer d'elle ...


     Et si pour la définir, je m'autorisais l'oxymore de "sacerdoce civil" ?

    

     Certes, ceux d'entre vous qui gardent en mémoire quelques pages de leur cours d'histoire d'antan et notamment celles consacrées à la vie déréglée des Borgia ou autres papes de la Renaissance s'adonnant, entre autres inconduites, au népotisme et à la vente des Indulgences, tous, peu ou prou, - et sans en être évidemment conscients - faisant le lit du futur protestantisme, ne s'étonneront guère de rencontrer au fil des textes égyptiens l'un quelconque prêtre que la quête du divin ne préoccupait pas vraiment ! 

 

     Serge Sauneron ose même le syntagme "de savoureuses crapules" pour en désigner certains, temporisant toutefois en ajoutant qu'il exista plus de fervents desservants de cultes, voire même de "saints" hommes, que de galeuses brebis ...

Ouf ! Nous voilà rassurés : les Égyptiens n'étaient pas si différents de nous, finalement !

 

     Quoique ...

     Hérodote ne nous explique-t-il pas que les prêtres se lavaient dans le Lac Sacré des temples, ablutions renouvelées deux fois la journée et deux fois la nuit ?

Qu'ils s'astreignaient à se raser entièrement le corps tous les deux jours, pour éviter la souillure d'éventuels poux ou autres vermines ?

Qu'ils se devaient également, mus par le même souci de propreté, d'être circoncis ?

Qu'ils respectaient, eux, l'abstinence sexuelle ?

 

     Certes ils pouvaient prendre femme - (sans le S du pluriel, si j'en crois Diodore de Sicile, alors qu'aucune restriction quant à la polygamie n'entravait les envies de tout autre habitant) - mais se gardaient bien de pousser l'huis de l'intimité de leur compagne avant ceux des temples : ne lit-on pas à ce propos, à Edfou, que pour y officier, l'impétrant avait obligation de pureté, partant, de s'imposer une continence de plusieurs jours ? 

 

     En réalité, pour utiliser une dénomination moins vague, il serait plus correct de les appeler "purifiés" plutôt que "prêtres". Mais alors il se pourrait que mes propos ne fussent pas compris ; de sorte que, sacrifiant au vocabulaire admis dans le landerneau égyptologique, je conserverai moi aussi le terme consacré tout en vous demandant de rester attentif aux restrictions que j'aurai ce matin posées ...

 

      

     Appartenant à une des strates sociales de prime importance dans l'Égypte ancienne, on était prêtre parmi un imposant contingent de coreligionnaires, plus ou moins hiérarchisés, honorant le dieu tutélaire du temple d'une localité bien précise.

 

     Que ce soit d'un sanctuaire majeur, comme celui d'Amon à Karnak, ou de second plan, toujours, ne l'oubliez pas, ils n'étaient que délégués, que substituts d'un souverain, seul vrai détenteur pour sa part de la fonction sacerdotale ... assortie de celles de nommer - et de destituer ! - selon son bon plaisir.

 

     Au sein même de l'organisation cléricale, à l'instar de celle de l'État, une hiérarchie fut de mise, à la tête de laquelle se trouvait le Premier Prophète, terme quelque peu inapproprié que nous devons aux Grecs, tout de suite suivi des Deuxième, Troisième et Quatrième Prophètes, qu'il serait bien plus exact de nommer premier, deuxième, ... serviteurs du dieu. Comme d'autres, dans le même temps, furent serviteurs de l'État.

 

     Par rapport à ce "haut-clergé" existait évidemment un "bas-clergé" : parmi ces sacerdotes subalternes égyptiens, les hemou netcher selon la terminologie exacte, j'épinglerai, sans réel souci d'exhaustivité, les stolistes qui, quotidiennement, avaient en charge la toilette puis l'habillement de la divinité présente dans le temple, immanente en sa statue ; les prêtres-ouab (= prêtres purs) que l'on rencontre parfois portant la barque divine durant les processions ; les horologues auxquels était dévolue, jours et nuits, la tâche de déterminer l'instant exact qui marquait le début des différentes parties du culte ; ainsi que les prêtres-lecteurs que je citai en introduisant ce matin mon propos et qu'il me plairait de vous présenter le 20 mars prochain puisque Metchetchi crut bon de s'en assurer magiquement les services en les faisant figurer sur une des parois murales de son mastaba.

 

      A mardi ?   

 

 

     

(Pernigotti : 1992, 151-87Sauneron : 1988, 35-118)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 13 mars 2012 2 13 /03 /Mars /2012 00:00

 

     Tiens ses deux cornes ! ...

     Retourne la tête de ce boeuf, dépêche-toi ! ...

     Fais que nous puissions égorger ...

 

Injonctions écrites dans certains mastabas de la VIème dynastie

 

Citées par Pierre MONTET

Les scènes de la vie privée dans les tombeaux égyptiens de l'Ancien Empire

 

Paris, Librairie Istra, 1925

p. 163

 

 

 

    Véritable topos iconographique qu'inévitablement ceux parmi vous qui se sont déjà rendus en terre pharaonique auront remarqué au détour d'une visite de la nécropole de Guizeh, le thème du sacrifice d'un boeuf que j'ai introduit lors de notre dernier rendez-vous devant la vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre faisant d'ailleurs partie de ce que la littérature égyptologique nomme "scène de boucherie", se retrouve sur un des fragments peints (E 25519), de 34 cm de haut pour 27 de long, provenant du mastaba de Metchetchi.

 

  Fragment E 25519 (2009)


 

      Au registre inférieur de ce nouvel éclat exposé seul approximativement au milieu du meuble vitré ici devant nous,

 

Vitrine-4----Gros-plan--SAS-.jpg

 

immédiatement sous la figuration du gavage d'une oie, ne subsiste malheureusement qu'une infime partie de l'ensemble : en effet, visible uniquement jusqu'à mi-corps, un homme maintient levée une des pattes antérieures de l'animal qu'il s'apprête à dépecer grâce à la probable utilisation - nous sommes à l'Ancien Empire - d'une lame de silex incurvée, nommée dès par les textes. 

 

     Bien qu'ici disparu dans la mutilation affectant la partie inférieure du registre, j'indique probable dans la mesure où ce type d'instrument - couteau à soie,  comprenez : dont la partie effilée de la lame se prolonge dans le manche - fut abondamment représenté sur les parois murales d'autres chapelles funéraires et tout aussi abondamment exhumé lors de fouilles archéologiques.

 

     Ainsi, cet exemplaire, exposé au Musée royal de Mariemont (Belgique) et dont je dois le cliché à l'extrême amabilité d'un membre du forum d'égyptologie que tous deux nous fréquentons. (Grand merci à toi, Corinne)

 

 

Couteau à soie - Mariemont (Photo : Corine Smeesters).jpg

 

    Parce que très présent dans le sous-sol, parce que de grande qualité, le silex (dès, en langage vernaculaire) fut largement utilisé dans le quotidien de divers corps de métiers, dont les bouchers, mais également dans des gestes ritualisés d'officiants-sacrificateurs, de souverains ou de divinités s'attaquant aux forces négatives susceptibles d'entraver la bonne marche du pays.

 

     Probablement aurez-vous noté, amis lecteurs, que ce couteau pointu à manche court et le terme silex en tant que matériau portèrent à l'époque exactement le même nom (dès = T 30 de la liste de Gardiner  T31  )  ;  tout comme d'ailleurs, et ce n'est pas un hasard, le même hiéroglyphe  ( T33, T 33), servit tout à la fois pour désigner le boucher et le fusil avec lequel il aiguisait ses instruments.

 

 

      En vous référant - comme souvent je le fais (grand merci Thierry !) -, au programme iconologique et épigraphique du mastaba de Ty remarquablement étudié sur le site OsirisNet, vous pourrez, sans trop conjecturer, comprendre les différentes étapes de l'opération d'abattage du boeuf que pratiquaient ces hommes dans leur atelier.

 

     La scène ci-dessous, dessinée jadis par l'égyptologue français François Daumas d'après l'original figuré au premier registre de la paroi est du second couloir - (que son étroitesse et le manque de lumière empêchent de photographier -), vous permettra non seulement de visionner l'évolution de leurs actions mais aussi, grâce aux séquences hiéroglyphiques des différentes colonnes, de déterminer l'activité précise de chacun, ainsi que de prendre conscience des dialogues ou injonctions qui parfois s'échangent.

 

(Pour la forme, permettez-moi de rappeler qu'au-dessus de chaque personnage, les hiéroglyphes le concernant se lisent de droite à gauche si son visage est tourné vers la droite et de gauche à droite s'il est tourné vers la gauche. Et d'ajouter ce moyen simple pour mémoriser cette "règle" : commencez à lire en vous dirigeant vers la tête des hommes ou des animaux.


 

Ty---Sacrifice-du-boeuf--2--Corridor-2--paroi-est.gif

   

 

      Dans un premier temps donc, il s'agissait d'enserrer ensemble les pattes postérieures au moyen d'un solide lien et de passer un noeud coulant autour de l'antérieure gauche de manière à la soulever quand, de toutes ses forces, un aide s'agrippait à la corde. Déséquilibré sur trois pattes dont deux totalement paralysées, subissant en outre des torsions manuelles au niveau de la queue et des cornes, le boeuf s'affaissait alors et était maintenu entravé, tête renversée sur le sol et gorge à la merci du couteau qui n'avait plus qu'à y pénétrer.

 

     Pendant ces préliminaires, un homme - le premier à l'extrême gauche du croquis ci-dessus - affûte son instrument de découpe avec la pierre attachée à sa ceinture. C'est ce qu'indiquent les hiéroglyphes le surmontant (n° 8) : Aiguiser le couteau par le boucher

 

     Dans un second temps, assuré que ses aides avaient tout mis en oeuvre pour que l'animal soit dans l'impossibilité de réagir d'une quelconque manière, le boucher enfonçait donc son couteau dans la gorge offerte d'où giclait le sang qu'un acolyte recueillait et emportait dans un récipient.

Non représenté ici, nous avons, rappelez-vous, précédemment rencontré ce porteur de vase chez Metchetchi.

 

     En n° 9, le texte nous explique : Dépeçage d'un jeune boeuf par les bouchers du domaine.

 

     Ensuite, insérant la lame entre les os, il sectionnait la patte restée libre d'entraves - l'antérieure droite, en l'occurrence -, maintenue à la verticale par un de ses compagnons. (Dépecer un jeune boeuf par le boucher, nous indique le n° 12.)

 

     Par probité intellectuelle, je me dois - malheureusement - d'introduire ici une notion qui en attristera plus d'un parmi vous : selon certains égyptologues qui ont analysé cette scène, l'ordre dans lequel je viens de vous présenter le début des opérations serait tout autre.

 

     ... il est probable que le khepech qu'on doit offrir au mort était parfois coupé sur l'animal vivant. Sans doute la viande était-elle considérée comme meilleure ..., écrit notamment l'égyptologue français Jacques Vandier dans son étude sur le sujet.

 

     "Cabochiens" avant la lettre, nos sacrificateurs égyptiens auraient donc coupé la patte antérieure droite avant d'occire la victime !

 

     A l'appui de cette terrible suspicion, le fait que le boeuf soit entravé. Car quel besoin d'ainsi le ligoter, argumente-t-il, si on lui avait préalablement tranché la gorge ?

 

     Sans toutefois qu'il soit ici question d'une symbolique liturgique, mythologique ou astrale telle que nous l'avons rencontrée à propos du sacrifice de l'oryx mis en rapport avec l'acte séthien d'attenter à l'intégrité de l'oeil d'Horus, tel que je l'ai expliqué dernièrement, cette ablation, premier acte du repas d'un défunt, parce qu'indubitablement codifiée, ressortissait à l'évidence au domaine du rite : aussi, dans certaines tombes voit-on des prêtres-lecteurs réciter les formules rituelles  sur la bête sacrifiée. Et dans d'autres, il semblerait que soit vérifiée la pureté de l'animal. 

 

      Venait aussi l'instant de retirer le coeur de la poitrine : Arracher le coeur par le boucher, lit-on au n° 10 et de le déposer dans un récipient. Et les mêmes exégètes d'affirmer qu'ici encore, ce geste pouvait être exécuté du vivant de la bête à immoler.


     Le sacrifice du bovidé, aussi ritualisé soit-il, participe pleinement de la volonté de matériellement permettre au propriétaire de la tombe de bénéficier de la pérennité de sa subsistance dans l'Au-delà. Raison pour laquelle deux serviteurs du ka quittent l'abattoir emportant chacun la patte antérieure prélevée sur les animaux mis à mort. Les textes définissent alors l'action générale elle-même (n° 17) : Apporter ..., et la spécificité de l'offrande :

 

-  n° 14 : ... la découpe - entendez les morceaux de choix - à l'ami unique, Ty ;

-  n° 15 : ... la nourriture du matin, par le prêtre funéraire du mois ;

-  n° 16 : ... la nourriture du soir, par le prêtre funéraire du mois.

 

     Il est aussi important de savoir que quand procession de ces serviteurs  il y avait, ceux présentant le khepech marchaient en tête : généralement, ils étaient membres de la famille du défunt.


      Cette patte précise constituait indubitablement l'offrande la plus estimée, la plus souhaitée par les Égyptiens pour leur repas funéraire : ainsi, dans la liste des vivres que décline le "menu" souvent peint ou gravé dans les mastabas, - la "pancarte", comme la nomment aussi certains linguistes -, ce morceau de choix, est mentionné avant tout autre.  

  

    Les premières opérations rituellement menées à bien, essentielles et éminemment symboliques quant à leur ordre d'éxécution, vous l'aurez compris, il revenait aux bouchers le soin de poursuivre la découpe du boeuf telle qu'ils l'entendaient, plus aucun geste prioritaire ne leur étant alors imposé : fendre la peau, séparer les chairs, extraire boyaux et viscères, lever les filets, trancher les pattes postérieures à hauteur de la jointure du tibia et du fémur, débiter cuisses, jarrets, côtes et côtelettes, enlever tête, foie, reins ...


     Retenait ainsi leur attention tout ce qui était consommable, partant, susceptible de figurer sur la table des victuailles offertes au défunt où attendaient déjà pains, fruits, légumes, volailles, jarres de bière ou de vin ; en un mot comme en mille, tout ce qui lui assurerait la pérennité de sa subsistance post mortem.

 

     Quant à certaines parties de l'animal qui ne lui étaient point proposées, elles revenaient directement aux sacrificateurs ritualistes et à leurs aides : c'était, par exemple, le cas de la peau-meseka que se partageaient officiants mais aussi divers artisans ...

 

 

      


(Jean : 1999, 34-6 ; Midant-Reynes : 1980, 40-3 ; Montet : 1910, 41-65 ; ID. 1925, 161 sqq. ; Vandier : 1969, 128-85)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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METCHETCHI

 

OU

 

Sinouhé - Hiéroglyphes

 

SINOUHE

OU ENCORE ...

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  • : 18/03/2008
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