Égypte : ô Louvre !

Mardi 29 janvier 2013 2 29 /01 /Jan /2013 00:00

 

     Formule pour donner les offrandes alimentaires à N., à Memphis, dans l'empire des morts.

 

     Paroles dites par N. : "Ô Grand, maître des aliments ! Ô Grand qui préside aux demeures d'en haut ! Vous qui donnez le pain à Ptah le grand qui est dans la grande place, donnez-moi le pain, donnez-moi la bière, et que mon déjeuner soit un gigot et un pain-sacheret !

 

     Ô passeur du Champ des Souchets, apporte-moi ces pains (sur) tes eaux célestes, comme (tu fais pour) ton père le Grand ! Que mon passage soit comme (celui de) la barque divine !

 


 

 


dans BARGUET Paul,

 

Le Livre des Morts des anciens Égyptiens 

Chapitre 106,


Paris, Éditions du Cerf, 1967

p. 141

 

 

 

 

 

     Ce qui subsiste de la partie supérieure du grand fragment E 25408 exposé ici devant nous dans la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre - et qu'il est convenu d'appeler "menu" de Tepemânkh -, commence donc pour vous, amis visiteurs, dans le coin supérieur droit, par l'annonce que le souverain octroie des denrées alimentaires à ce fonctionnaire décédé qu'il veut récompenser : Offrande, repas du Palais, 2.

 

     (Ce 2, matérialisé par les petits traits verticaux au bas du premier carré partiellement conservé, signifie que deux rations étaient prévues ; toutes les autres barres verticales semblables que vous apercevrez désignant également la quantité de chacun des produits définis dans chaque case.)

 


E-25408-----Menu---de-Tepemankh.jpg

 

    

     Souvenez-vous, la semaine dernière, j'avais évoqué les 15 rubriques disparues au dessus de ce qui a été sauvegardé du monument. Nous pouvons dès lors nous concentrer ce matin sur ce que nous voyons réellement et qui en compose véritablement la partie principale.

 

     Il y est d'abord question du premier repas, du petit déjeuner, pour lequel injonction est faite au défunt de s'installer : Assis par terre, 2, lui est-il péremptoirement enjoint dans cette case ; ce chiffre indiquant que l'ordre lui est répété à deux reprises.


     Parfois, pouvait même être ajoutée la mention En silence ! : ce fut notamment le cas sur la stèle-chapelle de Ky et de son épouse Zatchedabed que nous avions découverte en mars 2012 au premier étage, dans la Galerie d'étude n° 1 de la salle 22.


 

     Sont ensuite ici proposés deux types de pains, qu'accompagnent deux cruches de bières différentes : une de bière djeseret et une de kenemes.

 

     Pain et bière, - dois-je vraiment le rappeler ? -, constituaient l'essentiel de l'alimentation quotidienne de la majorité des Égyptiens ; constituaient également, avec les céréales, un des paiements en nature de la plupart des ouvriers oeuvrant à la construction des tombes royales ; constituaient enfin les premières denrées mentionnées dans la traditionnelle formule d'offrandes dont nous retrouvons à deux reprises sur le monument même une expression simplifiée : sous le menu d'abord,

 


Formule d'offrandes (1) (E 25408 - Cliché C. Larrieu)

 

 

et sous la table, à gauche, devant les jambes de Tepemânkh,

 

 

Formule-d-offrandes--2---E-25408---Cliche-C.-Larrieu-.jpg

 

toutes deux précisant : ... mille pains, mille cruches de bière, mille têtes de bétail, mille volailles ; le hiéroglyphe M 12 dans la liste de Gardiner

 

Hiéroglyphe 1000.jpg (M 12 dans liste Gardiner)

figurant notre nombre 1000. 

 

     Pain et bière étaient des données également présentes au sein des différents corpus funéraires dont les Égyptiens se sont entourés : dès l'Ancien Empire, les Textes des Pyramides ; au Moyen Empire, les Textes des Sarcophages et enfin, au Nouvel Empire, le Livre pour sortir au jour, avec cette formule que j'ai ce matin choisie pour vous en guise d'exergue : grâce à elle, dans la barque solaire qui lui permettra de traverser le ciel et d'accéder au domaine de Ro-Setaou, le défunt, assis auprès de Rê, escompte bénéficier des nourritures dévolues aux dieux.


 

     Les cases suivantes fondent le viatique attendu par le mort : elles comprennent, à la deuxième rangée notamment, l'énumération démesurée d'une dizaine de pains distingués par leur appellation : out, hetcha, neher, depeti, pezen, chenes, kenefou, hebenenout, zif et ceux dits cuits dans la terre et de boulangerie ...

 

     Dans l'éventualité où les quantités ne seraient pas suffisantes, - deux, voire plus, pour chaque sorte -, la troisième rangée commence par ajouter quatre pains grillés et la même proportion de gâteaux pat.

 

     Autorisez-moi une rapide remarque au passage : qu'il en existât aussi dits de boulangerie corrobore ce que les fouilles archéologiques ont désormais permis de comprendre, à savoir que la plupart des maisons égyptiennes mises au jour, notamment à Amarna et à Deir el-Medineh, comprenaient meule et four, c'est-à-dire de quoi permettre de produire soi-même sa propre farine, partant, de cuire sa propre quantité de pains. 

 

     Pains et bières, si importants chez les vivants, je viens de le souligner à nouveau, apparaissent donc ici, dans le contexte funéraire, comme la métaphore de l'alimentation post mortem type. 

 

     A la troisième rangée, ainsi qu'au début de la quatrième, le menu de Tepemânkh prévoit du plus consistant : défilent alors pièces de viande et de volaille, tels que : épaule de boeuf, cuisse de boeuf, rognon, côte de boeuf, foie, rate, poitrineoie cendrée, oie rieuse, canard pilet, tourterelle.

Pour toutes, une portion semble suffire, à l'exception des côtes de boeuf : "Vous m'en mettrez quatre, je vous prie !"

 

     A l'étage supérieur, Zatchedabed quant à elle n'en prévit qu'une seule : ces dames devaient manifestement avoir des préoccupations nutritionnelles différentes de celles des époux ...

 

     Bien. Et si nous nous faisions encore un peu plaisir ?

Quelques gâteaux, peut-être ? Voici, au choix, deux appelés shaout, deux nepat et deux mesout.

Quelques bonnes bières ? - Non, amis visiteurs, parfaitement conscient que les distances qui nous séparaient alors n'auraient jamais permis à aucun Égyptien de la connaître et de l'apprécier, je ne prendrai pas la chauvine et anachronique liberté de spécifier : "belges" !


      Une blonde djeseret et une kenemes, ou plutôt deux ?, souhaite à nouveau Tepemânkh en terminant la quatrième rangée. Avant d'envisager, à la suivante, d'autres boissons qu'il ne prend pas le temps de nous préciser, préférant en arriver à l'essentiel, le vin : deux cruches de cinq types distincts !

 

    En guise de dessert sont suggérées deux portions de céréales, grillées ou non : orge blanche, orge verte ; sans oublier quelques fruits : jujubes, caroubes ...


 

     Vous noterez toutefois que cette longue liste de vivres ne mentionne bizarrement qu'un seul légume - l'oignon (troisième case de la troisième ligne) -, prévu en quatre portions. D'autres sources pourtant font état de nombreuses catégories de légumineuses qui, ne l'oublions pas, représentaient un important quota au sein de la nourriture égyptienne : on les retrouve d'ailleurs souvent en abondance sur les tables d'offrandes funéraires figurées dans les mastabas ... 

 

     Si, derechef, vous montez voir le bloc E 11161 de la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22, à l'étage supérieur, penchez-vous sur le premier registre des denrées étalées devant Tepemânkh et son épouse Aoutib : sur la petite table circulaire, de part et d'autre du pain conique qui en occupe le centre, vous distinguerez, à gauche, un botte de jeunes oignons recouvrant quelques figues et une laitue dépassant sur la droite.  

 

 

Oignons-et-laitue---Tepemankh---Louvre-E-11161--Cliche--S.JPG

 

 

     Vous serez alors amenés à penser que, aux antipodes de nos préceptes d'équilibre alimentaire, ce couple ne plébiscita seulement que ces deux types de légumes, l'oignon et la laitue : peut-être parce que l'odeur du premier était censée stimuler tout défunt et, à l'instar du mythe de Sokaris, gageait sa résurrection ; peut-être aussi parce que souvent associée au dieu ithyphallique Min, symbole de fertilité, la seconde passait aux yeux des Égyptiens anciens pour détenir des vertus aphrodisiaques, - assertion dont les études modernes ont définitivement réfuté le bien-fondé.  


 

     Redescendons à présent, voulez-vous, en salle 5 : le "menu" que nous y présente Tepemânkh se termine par quelques formulations classiques assez générales, vagues à souhait : toutes les friandises, toutes les offrandes du Nouvel An et demi-pains ... sans indication supplémentaire.


     Cette abondance qu'ensemble nous avons ce matin détaillée, vous pourrez à votre aise vous en délecter, amis visiteurs, pour autant que vos yeux le permettent, si vous vous avancez vers le carton imprimé, à gauche dans la vitrine : c'est, à tout le moins, la finalité de ce panneau explicatif accroché là par le Conservateur de la salle. 

  Menu de Tepemânkh

 


 

(Grand merci à François de m'avoir envoyé le lien vers le site "Flickr" - http://www.flickr.com/photos/clairity/3837326106/sizes/o/in/photostream/ - permettant ainsi à tous de rendre le document ci-dessus plus lisible en l'agrandissant).

 

 

     Il faut évidemment concevoir que ce que vous auriez tendance à considérer comme un gargantuesque festin dans ces scènes d'agapes funéraires que vous ne manquerez pas de rencontrer dans vos visites de mastabas ou de musées ne rend nullement compte des repas réels et quotidiens des Égyptiens de l'Antiquité, fussent-ils souverains ou notables : ce ne sont, d'une part, qu'images à valeur performative de ce que souhaitait bénéficier tout défunt au cours de sa seconde vie et, d'autre part, que manière d'exprimer un des aspects du système relationnel établi entre lui et les membres en vie de sa famille, voire ses amis, tous censés, à certaines périodes déterminées, lui déposer sur la table d'offrande au pied de la stèle fausse-porte de quoi subsister éternellement dans l'Au-delà.

 

     Cette surabondance alimentaire ne doit donc pas être prise au pied de la lettre pour les vivants : elle fait partie intégrante du discours funéraire, donnant ainsi aux morts une dimension hors du commun, hors de toute réalité immédiate.

 


 

     Qu'elle se lise de droite vers la gauche, ou dans le sens inverse ; qu'elle se présente en colonnes verticales - à l'instar de celle de Metchetchi -, ou en cases carrées comme ici dans la vitrine 5 ; que peinte ou gravée, elle figure soit sur un des murs d'une chapelle funéraire, sur une des parois de cercueils ou sur tout autre support, cette imposante nomenclature du rituel de l'offrande qui put connaître, je l'ai souligné, quelques variantes d'une dynastie à une autre à la fin de l'Ancien Empire et à la Première Période intermédiaire, présente néanmoins pour chacune de ces époques un catalogue type, constituant ainsi un des critères stylistiques autorisant une datation plus ou moins précise pour tout nouveau monument semblable qu'éventuellement des archéologues pourraient encore exhumé ; critères de datation à propos desquels j'escompte vous entretenir ... mais dans quelques semaines seulement car, pour l'heure, espérant avoir rencontré votre attente, je vous laisse digérer l'imposant "menu" de Tepemânkh.

 


 

        

(Barguet : 1967, 99 et 141 ; Barta : 1963, 73-6 ; Broze/Preys : 2004, 83 sqq ; Moers : 2004, 45Peters-Destéract : 2005, 26-34 ; Ziegler : 1990, 246, 258-61)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 22 janvier 2013 2 22 /01 /Jan /2013 00:00

 

     Longtemps, je me suis levé de bonne heure ...


 

 

     Rassurez-vous, amis visiteurs, ce n'est pas par méconnaissance que j'ai ainsi trahi l'incipit le plus célèbre de la littérature française, la première phrase de A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.

 

     J'ai simplement repris, petit clin d'oeil, ce qu'au début de 1983, j'avais estimé quelque peu audacieux, voire irrévérencieux, à savoir le titre de l'émission matinale de France-Inter présentée par Philippe Caloni qui s'était permis de remplacer couché par son antonyme.

Certains lecteurs parmi vous s'en souviendront peut-être ...

 

     A présent, trente ans plus tard, j'ose en sourire ... et m'approprier ce mot que ce matin je place volontairement dans la bouche de Tepemânkh.

 

     Ce Tepemânkh que nous avons appris à mieux connaître mardi dernier, en le différenciant de son homonyme également présent au Département des Antiquités égyptiennes du Louvre. Ce Tepemânkh qui nous a vus des semaines et des mois durant nous approcher de lui - mais sans véritablement jamais lui accorder la moindre attention ! -, à l'écoute que nous étions tous de ce que Metchetchi nous expliquait. Ce Tepemânkh qui, longtemps, s'était assurément lui aussi levé de bonne heure, espérant que, peut-être, l'on ne sait jamais, il se pourrait bien que ... et qui, de mardis en mardis, de plus en plus dépité, nous vit ne jamais le voir ... Ce Tepemânkh qui crut qu'à aucun moment son jour n'arriverait de réussir lui aussi à nous intéresser. Ce Tepemânkh qui ne trouva rien mieux pour éveiller notre appétence ici-bas que nous parler de son appétit dans l'Au-delà ...

 

 

Vitrine 5

 

 

     En effet, et comme je le précisai au terme de notre précédent rendez-vous, amis visiteurs, nous serons reçus ce matin et mardi prochain, commensaux privilégiés, à la table du repas funéraire de cet amphitryon de choix, haut fonctionnaire de cour dans l'Égypte de la fin de la Vème dynastie et du début de la VIème.

 

     Certes, Metchetchi, souvenez-vous, nous avait mis l'eau à la bouche avec son menu personnel que, d'où nous nous trouvons pour l'instant tous regroupés en demi-cercle devant la vitrine 5, nous avons encore l'opportunité d'apercevoir sur notre droite, pratiquement au centre du grand meuble vitré s'étendant sur le mur nord.

 

 


(Paris) 096

 

 

     Mais point de table chez Metchetchi, devant laquelle, comme Tepemânkh, nous l'aurions trouvé assis. En outre, et d'un seul coup d'oeil, vous aurez évidemment remarqué que les fragments de paroi murale de ces deux hommes sont nettement distincts : l'un est peint alors que l'autre est gravé en bas-relief, l'un se présente en colonnes quand l'autre est constitué de cases carrées.

 

     Nonobstant, et même si quelques diversités de contenu permettent de les dater de règnes de souverains différents, ce qu'ils désignent se révèle pratiquement identique : il s'agit des victuailles dont, comme tant d'autres, ces deux fonctionnaires auliques souhaitaient à jamais bénéficier dans leur maison d'éternité.


 

     Corseté dans un encadrement de métal, le relief de calcaire de Tepemânkh que le musée parisien acquit en 1956 mesure 118 cm de haut, 101 de long et est épais d'approximativement 3,5 cm.

 

 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

      Tel, et malgré ses dimensions, il me paraît vraiment perdu dans ce fort grand espace devenu sien, même si l'accompagne un dessin explicatif en réduction de ce que contiennent les différentes cases.

 

 

Salle 5 - Vitrines 9 et 5

 

 

     Il me semble également important de préciser d'emblée que nous ne sommes nullement en présence d'une stèle - comme vous pourriez le lire en vous rendant sur l'un ou l'autre site Internet -, mais d'un bas-relief, imposant fragment arraché vraisemblablement au milieu du XXème siècle au mastaba D 20 qui avait été découvert quelques dizaines d'années auparavant - entre 1903 et 1907 - par l'égyptologue allemand Georg Steindorff alors que, pour le compte de l'Université de Leipzig, il fouillait la nécropole ouest de Gizeh, plus familièrement appelée d'ailleurs "Cimetière Steindorff" par les égyptologues.

 

     Aux fins de ne point trop crier haro sur le baudet, je dois à la vérité d'ajouter que cette confusion est partiellement explicable dans la mesure où ce type de scène se retrouve également sur bon nombre de stèles présentes dans maints tombeaux memphites.

 

     Beaucoup d'entre elles furent étudiées par l'égyptologue Peter Der Manuelian, titulaire de la chaire d'égyptologie de l'Université de Harvard, dans un ouvrage capital en la matière : Slab stelae of the Giza necropolis, librement téléchargeable sur le Net.

(A ceux d'entre vous que cela intéresse, il suffira de cliquer sur le titre ci-dessus pour y accéder).    

 

 

     Délaissons à présent, voulez-vous, le monument entier - nous y reviendrons plus tard, en février ... -, et consacrons-nous plus spécifiquement au "menu" de Tepemânkh gravé en sa partie supérieure.


 

E-25408-----Menu---de-Tepemankh.jpg

 

 

     Vous l'aborderez de droite vers la gauche puisque, comme je l'ai maintes fois souligné lors de précédentes rencontres, la lecture des hiéroglyphes s'effectue toujours en se dirigeant vers la face des animaux figurés ou le visage des personnages représentés : et comme vous l'aurez ici remarqué, Tepemânkh assis à gauche de la composition regarde vers la droite et tous les petits hiéroglyphes animaliers sont eux aussi tournés dans cette même direction.

 

     Sachant que, dès la Vème dynastie, fut fixée une liste canonique du rituel de l'offrande comprenant, répertoriés toujours dans le même ordre, répartis en quelque 90 items, rites à exécuter, produits de bouche qu'à sa meilleure convenance le trépassé pouvait déguster ainsi que les rations qui devaient être attribuées à chacun d'eux, - énumération que l'égyptologue allemand Winfried Barta a minutieusement étudiée -, l'on peut, sans trop conjecturer, établir que la présente liste d'offrandes alimentaires correspond aux "menus" habituellement retrouvés dans les mastabas de la Vème dynastie, même si quelques minimes détails la distinguent de ses consoeurs, comme par exemple  l'inversion de deux cases, ou l'absence d'une autre, ou encore deux produits différents anormalement gravés à l'intérieur du même petit espace carré.

 

     Mais ne sont-ce très probablement là que d'infimes erreurs dues à un lapicide peu attentif et certainement pas une preuve d'un changement typologique naissant au sein des multiples scènes de repas funéraire qui se sont succédé à la fin de l'Ancien Empire.

 

     Toutefois, et en référence toujours à la liste "type" de cette époque définie par Barta, il appert que les 15 premières rubriques qui auraient dû constituer la rangée supérieure ont ici disparu : elles indiquaient, c'est certain, les rites préparatoires, ceux de purification (verser l'eau, auriez-vous pu lire en entrée), d'encensement (par deux fois : ), d'onction (avec les sept huiles rituelles que nous avons notamment rencontrées chez Metchetchi), de maquillage (un sachet de fard vert, un de fard noir) et d'habillement de la momie (deux bandes d'étoffe).

 

     Il faut comprendre que le début de cette pancarte résume en quelque sorte les gestes rituels effectués sur la momie ou sur la statue du défunt lors de la cérémonie de l'Ouverture de la bouche et que verser l'eau, brûler l'encens constituent des actions de purification en prémices de tout repas, même dans la vie quotidienne. 

 

     Il vous faut aussi être conscients, amis visiteurs, - car cela saute partiellement aux yeux -, que dans les déprédations infligées à ce bas-relief, d'autres cases ont également été "sacrifiées" sur la droite : en fait, une et demie à l'entame de chacune des rangées horizontales. 


 

     Mais, s'interrogeront assurément les plus impatients d'entre vous - parce qu'en ce début d'année ils ont consenti à un déplacement jusqu'à Paris, depuis Genève ou Nice pour venir nous retrouver ici - : après toutes ces mises en bouche, Richard, quand allons-nous enfin aborder le "menu principal" de Tepemânkh ?

 

     Mardi prochain, 29 janvier : cela vous agréerait-il ?

 

 

 

 

(Peters-Destéract : 2005, 26-34 ; Ziegler : 1990, 258-61)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 15 janvier 2013 2 15 /01 /Jan /2013 00:00

 

      Rencontrer cet homme aura été un grand bonheur.

Le suivre aurait été mauvais, ne jamais l'abandonner sera bien.

 


 

Albert  CAMUS

Carnets II,

Janvier 1942-mars 1951,


Paris,Gallimard, 1964,

p. 277

 

 

 

 

     Il n'est nullement rare, au hasard de la consultation d'un annuaire téléphonique, de croiser une personne qui porte exactement les mêmes nom et prénom que soi : ainsi pour prendre un exemple très simple, je connais personnellement un autre Richard Lejeune habitant de surcroît dans un périmètre très proche, alors que nous n'avons ensemble absolument aucun lien de parenté, tout au plus une certaine dilection à choisir des premiers crus de Bourgogne à toute autre ambroisie.

 

     Conscients que de semblables cas d'homonymie existaient déjà dans l'Égypte antique, vous ne serez nullement étonnés, amis visiteurs, de croiser, lors d'une lecture au coin du feu ou d'une déambulation dans un musée, deux personnages ayant vécu pratiquement à la même époque, ayant connu une carrière tout à fait distincte et arborant le même patronyme, qu'ils soient ou non issus d'une même lignée.

 

     Pour ce qui concerne Metchetchi que jamais j'espère vous n'oublierez, que jamais vous n'abandonnerez - donnant ainsi plein crédit à l'incipit choisi pour vous ce matin et reprenant une assertion d'Albert Camus évoquant Jean Grenier, ce Professeur de philosophie qui tant lui apprit, comme tant nous apprit notre Égyptien -, je puis préciser tout de go qu'en ce Département des Antiquités du Musée du Louvre où, avec bonheur, nous nous retrouvons ce matin après les vacances d'hiver, vous ne rencontrerez personne portant ce nom.

 

     En revanche, vous ne devrez pas être surpris de lire à plusieurs reprises celui d'un certain Tepemânkh : à l'étage, dans la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22 dédiée à l'Ancien Empire et, ici, dans la vitrine 5 enchâssée dans un haut mur préfabriqué qui sépare en deux la présente salle 5.   

 

 

Salle-5---Vitrines-9-et-5.jpg 

 

      Souvenez-vous, l'autre pan renferme la vitrine 2

 


Vitrines 2 - 3 et 4-copie-1

 

 

dans laquelle, le 16 mars 2010, nous avions notamment découvert, parmi des ustensiles de chasse et de pêche, un superbe bas-relief polychrome rapporté au XIXème siècle par le Nantais Frédéric Cailliaud et auquel, les semaines qui suivirent, j'avais consacré quelques-unes de nos rencontres.

 

     Au passage, n'hésitez pas à subrepticement jeter un coup d'oeil attendri sur la paroi du fond, à quelques-uns des fragments du mastaba de Metchetchi ...

Ce Metchetchi qui avait lui aussi souhaité, à l'instar de Tepemânkh et de bien d'autres défunts de ces époques lointaines, que figurât dans son mastaba ce que les égyptologues sont convenus d'appeler le "menu" ou la "pancarte".

 

     C'est précisément de ce type de scène que je voudrais vous entretenir les prochains mardis, certains lecteurs perspicaces se sont déjà complu à m'en toucher un mot. Mais pour l'heure, j'aimerais avec vous envisager de faire connaissance avec notre nouveau mentor aux fins de les replacer, lui et son bloc de calcaire, dans leur contexte historique.

 

     Si un des deux fragments concernant un Tepemânkh exposés dans la Galerie d'étude n° 2 de la salle 22 que je mentionnai à l'instant provient du mastaba D 11 mis au jour à Saqqarah par l'égyptologue français Auguste Mariette, l'autre, E 11161, sur lequel il est représenté assis en compagnie de son épouse Aoutib, prêtresse d'Hathor, bienheureuse, qu'il aime,


 

 

01.-Tepemankh-et-Aoutib---Louvre-E-11161--Cliche--SAS-.JPG

 

 

ainsi que celui ici devant nous, E 25408,

 

 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

appartiennent à un autre Tepemânkh ayant quant à lui vécu à la fin de la Vème dynastie et au tout début de la VIème et dont la sépulture, D 20, fut exhumée par l'égyptologue allemand Georg Steindorff, dans le cimetière ouest de Guizeh entre 1903 et 1907.

 

     Professionnellement parlant, cet homme exerça les mêmes activités que Metchetchi, c'est à tout le moins ce qu'indiquent les quelques hiéroglyphes gravés devant sa table d'offrandes :

 

 

Tepemankh---Fonction-et-nom--C.-Larrieu-.jpg

 

 

à partir de la deuxième des quatre petites colonnes encore partiellement lisibles, en commençant par la droite, nous apprenons en effet qu'il fut Directeur du bureau des Khentyou-she du Palais : entendez qu'il dirigea ceux des fonctionnaires palatins qui avaient en charge la protection du roi, sa toilette, sa garde-robe, ses loisirs musicaux, l'approvisionnement de ses repas et, surtout, qui effectuaient un certain nombre de tâches administratives, comme par exemple celles de gardien du sceau du palais et de chef des documents relatifs au domaine royal.


      Les trois derniers hiéroglyphes (une tête, une chouette et le signe de vie), à l'extrême gauche, énoncent son patronyme : Tep-em-ânkh.


   

     Cela posé, si vous vous référez aux six colonnes du texte également gravé en léger bas-relief au-dessus du fragment (E 11161) que j'ai cité voici un instant, 


 

03.-E-11161---Six-colonnes-de-hieroglyphes---Cliche--SAS.jpg

 

 

vous constaterez que ce même Tepemânkh était aussi un Aimé du roi, Prêtre-pur du roi et Directeur des autorisations royales pour les deux carrières (appartenant au Palais).

 

     Les deux monuments lithiques mentionnent en outre que ce couple, - nous aurons l'occasion d'y revenir le mois prochain -, eut notamment quatre fils : Qaptah, Khénouka, Kaenitef, chanteur du Palais et Tepemânkh, le puîné, dont il est précisé qu'il faisait partie du personnel des Khentyou-she du Palais dirigé par son père. 


 

 

     Sur chacun de ces blocs de calcaire, que ce soit en présence de leurs parents comme sur E 11161 de la salle 22 ou de Tepemânkh seul sur E 25408 au centre de la vitrine 5, les quatre fils participent au rituel funéraire stipulant qu'ils se doivent d'apporter des offrandes au(x) défunt(s), scène que vous connaissez désormais mais qui, sur le second d'entre eux, présente la particularité de proposer, gravée en bas-relief - et non plus peinte comme chez Metchetchi -, la nomenclature du menu qui comporte les nombreuses victuailles dont il est nécessaire aux yeux des Égyptiens de l'époque de disposer dans sa seconde vie.

Éternellement ...

 

     C'est précisément à la découverte de sa longue liste d' "agapes" que Tepemânkh nous convie, amis visiteurs, ici même en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, les mardis 22 et 29 janvier : il sera notre amphitryon, nous serons ses commensaux. 

 

 

 

(Ziegler : 1990, 253-61)

 

 

(Immense merci à vous, SAS, conceptrice du blog Louvreboîte, d'avoir accepté cette fois encore de vous rendre à la Salle 22 de l'étage ci-dessus pour effectuer à ma demande trois des clichés du fragment E 11161 de Tepemânkh et de sa famille ici proposés.) 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Samedi 22 décembre 2012 6 22 /12 /Déc /2012 00:00

 

Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

 

 

 

Nicolas BOILEAU

Art poétique,

Chant I

 

dans Kanters R. et Nadeau M. (s/d)

Anthologie de la poésie française,

Volume 6,

Le XVIIème siècle

Tome II,

Genève, Ed. Rencontre,

p. 329 de mon édition de 1967

 

 

 

     Une page se tourne aujourd'hui, amis visiteurs. Certes pas, vous vous en doutez, parce que nous sommes de l'autre côté du miroir après cette fin du monde programmée de longue date mais, plus sérieusement, parce que le livre qu'ensemble nous avons rédigé depuis mars 2011 en entrouvrant le plus discrètement possible les deux vitrines 4 et 4 ² du mur nord de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre parisien ce matin peut définitivement se refermer : Metchetchi, après avoir nombre de mois durant accepté de se dévoiler sous les feux de nos projecteurs, songe désormais à se reposer dans l'un quelconque méandre de votre mémoire, laissant à disposition derrière lui cet ultime feuillet.

 

    Avant, qu'un jour, peut-être, un éditeur ... 

 

 

     Assurément vous souvenez-vous qu'après une première partie à la fin du mois de juin dernier, j'avais estimé opportun, à la rentrée d'octobre, essentiellement à l'usage des nouveaux lecteurs qui me faisaient alors l'honneur de monter à bord de notre dahabieh, de proposer un premier sommaire des rendez-vous qui lui avaient déjà été consacrés sur ÉgyptoMusée.


 

     M'appuyant sur ce passage du premier Chant de l'Art poétique choisi en guise d'exergue pour cette ultime rencontre de 2012 que je me suis hâté d'improviser, je n'ai pas suivi Boileau dans son conseil d'effacer, mais plutôt dans celui d'ajouter !

 

     Avant de bientôt porter nos regards sur les autres espaces vitrés disposés ici même et d'ainsi nous ouvrir à d'autres découvertes, voici la page, désormais complétée, à l'instar de celle qui, classiquement, termine la majorité des ouvrages, celle qui récapitule tout ce que l'on a pu y apprendre, celle qui, d'un seul coup d'oeil appuyé, permet de nous remémorer les thèmes tout au long de la lecture évoqués ; celle qu'il est convenu de nommer Table des Matières.

 

 

Table-des-Matieres--13-12-2012-.jpg

 

 

    L'informatique aidant, il vous suffit ici de cliquer sur une date pour accéder immédiatement à la page idoine vous proposant l'article souhaité ...

 

 


15 mars 2011 : 1. Une introduction

 

22 mars 2011 : 2. Considérations philologiques à propos de deux titres auliques


29 mars 2011 : 3. A propos de la catégorie sociale des Khentyou-she

 

5 avril 2011 : 4. A propos de l'épithète Imakhou

 

26 avril 2011 : XIII. Considérations sémiotiques à propos du fragment de linteau E 25681

 

3 mai 2011 : XIV. De l'aspectivité dans l'art égyptien (Linteau E 25681)

 

24 mai 2011 : XVI. Père et fils (Linteau E 25681)


31 mai 2011 : XVII. Derechef la perspective ? (Linteau E 25681)

 

15 novembre 2011 : Peintures - 1. Une introduction (Première partie)

 

19 novembre 2011 : 2. Une introduction (Seconde partie)

 

22 novembre 2011 : 3. Quelques précisions techniques (Première partie)

 

26 novembre 2011 : 4. Quelques précisions techniques (Deuxième partie)

 

29 novembre 2011 : 5. Quelques précisions techniques (Troisième partie)

 

3 décembre 2011 : 6. Quelques précisions techniques (Quatrième partie)


6 décembre 2011 : 7. Le propriétaire de la tombe (Première partie)

 

10 décembre 2011 : 8. Le propriétaire de la tombe (Seconde partie)

 

13 décembre 2011 : 9. De l'amour filial : le père vivant

 

17 décembre 2011 : 10. De l'amour filial : le père défunt

 

20 décembre 2011 : 11. Du parangon originel de l'amour filial

 

10 janvier 2012 : 12. De la perception de la mort en tant qu'Hymne à la Vie (Première partie)

 

14 janvier 2012 : 13. De la perception de la mort en tant qu'Hymne à la Vie (Seconde partie)

 

17 janvier 2012 : 14. Les champs thématiques du programme iconographique

 

21 janvier 2012 : 15. Les porteuses d'offrandes (Première partie)

 

24 janvier 2012 : 16. Les porteuses d'offrandes (Deuxième partie)

 

28 janvier 2012 : 17. Les porteuses d'offrandes (3) : De l'origine des domaines funéraires

 

31 janvier 2012 : 18. Les porteurs d'offrandes (Fragments E 25508 et E 25509)

 

4 février 2012 : 19. Les porteurs d'offrandes (De la monotonie de l'art égyptien ?)


7 février 2012 : 20. Les porteurs d'offrandes (Fragments E 25530 et E 25536)

 

11 février 2012 : 21. De l'élaboration des récipients en pierre

 

14 février 2012 : 22. Les porteurs d'offrandes (Fragments E 25514 et E 25529)

 

28 février 2012 : 23. De la présence de l'oryx dans l'iconologie de l'offrande alimentaire

 

3 mars 2012 : 24. Des différentes techniques pour sacrifier un oryx

 

6 mars 2012 : 25. Des raisons du sacrifice de l'oryx dans les rites égyptiens

 

10 mars 2012 : 26. De la présence de bovidés dans l'iconologie de l'offrande alimentaire

 

13 mars 2012 : 27. Du sacrifice rituel des bovidés

 

17 mars 2012 : 28. Des prêtres de l'Égypte antique, en général

 

20 mars 2012 : 29. Des prêtres-lecteurs, en particulier

 

24 mars 2012 : 30. De la pancarte

 

27 mars 2012 : 31. De l'apport des vases d'huiles rituelles

 

31 mars 2012 : 32. Des huiles canoniques

 

17 avril 2012 : 33. Demandez le programme !

 

21 avril 2012  : 34. Des domaines avicoles

 

26 avril 2012 : 35. De la suralimentation forcée

 

28 avril 2012 : 36. Où il est à nouveau question de bovins

 

1er mai 2012 : 37. Et la vache vêla

 

5 mai 2012 : 38. Et la vache, son lait donna 

 

8 mai 2012 : 39. Du lait en général : nourrir

 

15 mai 2012 : 40. Du lait en général : soigner

 

22 mai 2012 : 41. Du lait humain en particulier

 

29 mai 2012 : 42. Du lait dans différents rituels purificateurs

 

5 juin 2012 : 43. Du lait pour une libation aux dieux

 

12 juin 2012 : 44. Du lait divin pour les nouveau-nés royaux

 

19 juin 2012 : 45. Du lait divin pour les couronnements royaux

 

26 juin 2012 : 46. Du lait divin pour l'Au-delà des rois

 

16 octobre 2012 : 47. Mon passé d'une collection (Sommaire provisoire)

 

23 octobre 2012 : 48. Des joueuses de harpe (Introduction)

 

6 novembre 2012 : 49. Fragments E 25515 : De la musique en général

 

10 novembre 2012 : 50. Du geste chironomique à la tablette numérique

 

13 novembre 2012 : 51. Des harpes cintrées de l'Ancien Empire

 

20 novembre 2012 : 52. Des harpes cintrées des Moyen et Nouvel Empires

 

27 novembre 2012 : 53. Des harpes angulaires

 

4 décembre 2012 : 54. Trois harpistes et un enterrement

 

11 décembre 2012 : 55. Fragments E 25551 et E 25553 : Du jeu de senet

 

18 décembre 2012 : 56. Fragments E 25551 et E 25553 : De la symbolique du jeu de senet

 

22 décembre 2012 : 57. Table des matières

 

 

 

     Concevez, amis visiteurs, que Metchetchi vous ayant présenté aujourd'hui SA table des matières, celle-ci prend de ce fait pour vous valeur de table d'offrandes : puissiez-vous tous, longtemps encore, venir y déguster quelques nouveaux mets égyptologiques que j'escompte concocter à votre seule intention ...

 

     Il ne me reste plus, plaisir bien agréable avant de momentanément vous quitter, qu'à vous souhaiter d'excellentes fêtes de fin d'année et de profitables vacances, tout en n'omettant pas de vous inviter à me rejoindre, ici même, en cette salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, le mardi 8 janvier 2013, pour y admirer d'autres trésors de l'art des rives du Nil devant lesquels, malheureusement trop souvent, il nous arrive de passer sans  vraiment voir ...


 

Bonnes-fetes-de-fin-d-annee--17-12-2012-.jpg

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 18 décembre 2012 2 18 /12 /Déc /2012 00:00

 

... Celui qui peine a besoin de détente et le jeu vise à la détente, alors que le labeur s'accompagne de fatigue et d'effort : pour cette raison, il faut introduire les jeux dans l'éducation en y ayant recours au moment opportun, c'est-à-dire en s'en servant à titre de remède. Car le mouvement de l'âme dû au jeu est un relâchement et, par le plaisir qu'il procure, une détente.

 

 

ARISTOTE

Les Politiques, VIII, 3,  1337 - b


Paris, GF-Flammarion n° 490,

p.  522 de mon édition de 1993

 

 

 

     Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est par cet extrait d'Aristote - encore parfaitement d'actualité de nos jours -,  que je voudrais introduire ce matin, amis visiteurs, ma dernière intervention à propos des fragments peints provenant  d'une paroi  du mastaba de Metchetchi exposés ici, dans la grande vitrine 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre et plus spécifiquement de ceux (E 25516 et E 25523) figurant deux hommes s'adonnant au jeu de senet que nous avons détaillés la semaine dernière

 

 

Deux joueurs de senet (vus de droite)

 

 

     Souvenez-vous, j'avais terminé notre entretien sur des propos s'inscrivant en faux par rapport à ce qu'affirme Aristote, à savoir que le jeu en général n'avait aux yeux des Anciens qu'une valeur de détente, de passe-temps ; et je vous avais en effet laissé sous-entendre que pour les Égyptiens de l'Antiquité, ce jeu particulier revêtit rapidement avec le temps - et plus encore à partir de la XVIIIème dynastie -, une tout autre finalité que le seul délassement ici-bas.


      Certes, je ne nie évidemment pas qu'il pouvait toujours être considéré comme tel dans la vie quotidienne, mais dès les débuts de l'Histoire, voire même déjà à la fin de la Préhistoire, il semble avoir aussi déjà été associé aux funérailles : ainsi la section égyptienne des Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles (M.R.A.H.) possède-t-elle le plus vieux plateau de jeu (E 2957) que nous connaissions actuellement, pour lequel il appert, d'après les  indications de ceux des historiens du Musée qui l'ont étudié, qu'il nous faut l'appréhender en référence à une symbolique funéraire avérée. 

 

 

  Jeu-de-Senet--MRAH---E-2957-.jpg

 

 

     En argile crue séchée, datant du Nagada I, soit entre 3800 et 3500 avant notre ère, il fut découvert en 1908 lors de fouilles menées par les égyptologues anglais Edward R. Ayrton et W. Loat dans la tombe H 41 du cimetière d'El Mahasna, au nord d'Abydos.

 

     Avec ses trois rangées de six cases, il préfigure évidemment les damiers des époques postérieures qui présenteront souvent un parcours de vingt ou trente cases.

 

     Il n'est plus à répéter à tous ceux qui, peu ou prou, se familiarisent avec la civilisation égyptienne, partant, à tous ceux qui sont amenés à rencontrer des textes peints ou gravés que, dès l'aube de leur civilisation, les Égyptiens détinrent cette particularité de puiser dans leur environnement naturel, faune tout autant que flore, aux fins de le schématiser, en format réduit, pour créer soit leurs hiéroglyphes, soit différents objets de leur quotidien.

 

     Vous en avez un exemple flagrant avec ce type de jeu qui, selon une hypothèse plus que séduisante de l'égyptologue belge Pierre Gilbert, représenterait ni plus ni moins que le quadrillage des champs sillonnés de canaux d'irrigation destinés à abreuver les plantations quand le Nil, après les mois de crue, rentre dans son lit. Poussant plus avant sa démonstration, celui qui était devenu, depuis 1963, Conservateur en chef, voulut voir les différents pions utilisés, dans un premier temps, comme des monceaux de blé - tels ceux, ci-avant, sur le jeu exposé dans "son" Musée bruxellois - ;  puis, dans un second temps, conique, à sommet courbe, comme des silos engrangeant les céréales, à l'instar de celui, (E 22649), en faïence siliceuse d'un bleu splendide

 

 

Jeu-de-senet---Pion-E-22-649--Louvre-C.-Decamps-.jpg

 

 

que vous pourrez admirer après notre rencontre, si toutefois vous êtes intéressés, en salle 10 - eh oui !, celle-là même que nous avons déjà arpentée, souvenez-vous, pour y détailler tout dernièrement différentes harpes - : datant également de l'Ancien Empire, cette superbe pièce ne mesurant que 7,30 cm. de hauteur et 3,50 de diamètre y est exposée dans la vitrine 7.

 

     Ce qui m'invite à entériner les théories du Professeur Gilbert, c'est que nous retrouvons la représentation de semblable damier dans l'écriture hiéroglyphique elle-même : en effet, ce signe, plateau de jeu gravé en plan et pions de profil, sur une plaque de faïence, (AF 12868), visible dans la vitrine 3 de la salle 6 toute proche,

 

  Hieroglyphe ''men'' - Plateau de jeu.jpg

 

 

que les philologues, à la suite de Champollion, transcrivent mn et que l'on relève notamment dans le patronyme de différents souverains - ici, fragment de cartouche du pharaon Séthi Ier (Menmaâtrê) -, exprime la durabilité, la stabilité, le bon ordre ...; mais aussi la sécurité alimentaire, c'est-à-dire : tout ce qu'un pays bien cultivé, bien irrigué peut apporter à une population dont la vie dépend notamment de la bonne répartition des produits du sol.    

  

     Dans la vitrine 7 de la salle 10, 

 

 

Salle-10---Vitrine-7---Jeux.JPG

 

 

présentés entre dés, bâtonnets et autres types de pions, vous aurez également tout loisir d'admirer deux très beaux modèles de boîtes de senet dont le décor en damiers, vous le constaterez, corrobore parfaitement mes allégations résumant le sentiment de Pierre Gilbert : la première, (E 2710), en bois, élevée sur le socle-miroir, appartint à un certain Imenmès (XIVème siècle avant notre ère)


 

Jeu-de-senet-d-Imenmes-E-2710--Louvre---C.-Decamps-.jpg

 

 

et la seconde, (E 913), en faïence siliceuse, à la droite du même support, fut la propriété de la reine Hatchepsout (XVème siècle avant notre ère).

 

 

Jeu-de-senet--Hatchepsout----Louvre E-913--Ch.-Decamps-.jpg

 

 

     Aux fins d'à présent donner plus de poids aux propos qui vont être miens, permettez-moi, amis visiteurs, de vous proposer le début d'un chapitre du Livre pour sortir au jour, le dix-septième, dans lequel le défunt se présente comme le dieu Rê, le démiurge, le maître de l'Univers :

 

     Commencement des transformations et des glorifications de la sortie de l'empire des morts et du retour en lui ; être un bienheureux dans le bon Occident ; sortir au jour, faire toutes transformations que l'on désire ; jouer au senet assis sous la tente ; sortir en âme vivante, de la part de N., après sa mort. 

 

     Nous voici donc, - n'en déplaise à Aristote pour qui le concept de jeu est synonyme de délassement -, au sein même du monde funéraire, au sein même de la symbolique que recouvrit le senet aux yeux des Égyptiens de l'Antiquité.

 

     Une très courte allusion lexicologique vous affranchira d'emblée : en effet, le terme snt signifiait : passage, traversée ; passage à travers les obstacles qui, dans l'Au-delà, auraient pu empêcher le défunt d'accéder à la vie éternelle.

 

     Vaincre les puissances du Mal, vaincre les créatures du monde inférieur : là résidait la symbolique de ce jeu !

 

     Soit, gravé ou peint sur une des parois de la chapelle funéraire, comme chez Metchetchi et bien d'autres, soit faisant matériellement partie du mobilier funéraire dont le défunt souhaitait la présence pour l'éternité, le jeu de senet qui se pratiquait entre deux personnes pouvait très bien, dans ce contexte précis, comme vous le remarquez sur le petit côté de la boîte d'Imenmès

 

 

Jeu de senet d'Imenmès - Petit côté) (Louvre C. Décamps

 

 

se jouer seul : en fait, entre le trépassé et un adversaire non représenté, imaginaire. Il symbolisait alors non seulement l'éternelle lutte entre le Bien (Maât) et le Mal (Isefet) mais aussi, plus prosaïquement, devait permettre au mort d'accéder à la régénérescence dans l'Au-delà : notez ici, de part et d'autre de la sellette qui supporte le damier, la figuration gravée de fleurs de lotus que nous savons pertinemment bien, vous et moi, être censées favoriser la renaissance des défunts.

 

     En outre, et ceci est loin d'être négligeable, les pions, prosaïquement en forme de tas de blé ou de silos ne pouvaient, par la force suggestive de leur image, que lui permettre - ou, plutôt, à son Ka -, d'être assuré de toujours bénéficier de céréales nourricières en abondance ...

 

     A ce jeu de senet, la victoire du défunt sur un partenaire invisible faisait office de jugement divin. Appelé également jeu de passage, alors que l'on pourrait banalement le considérer en tant qu'agréable divertissement post-mortem, il figurait en réalité, symboliquement, le besoin du trépassé de se frayer un chemin, en repoussant tout adversaire, en évitant nombre d'embûches, vers le royaume d'Osiris où vie lui était promise, éternellement. 

 

       

     Sans en connaître exactement les règles, - j'ai eu mardi dernier déjà l'occasion de vous l'indiquer, ainsi que dans certaines réponses à vos commentaires, amis visiteurs -, les égyptologues peuvent, à l'examen de vestiges retrouvés, notamment quelques-uns de ceux présentés dans la vitrine 7 ici devant nous, avancer que pour permettre la progression de la partie, les joueurs lançaient des bâtonnets faisant office de dés, les plus raffinés d'entre eux, comme deux ici, étant taillés en forme de tête de chiens (canis lupaster) figurant soit Anubis, l'Embaumeur divin, soit Oupouaout, l'Ouvreur de chemins.


 

Jeu-de-senet---Batonnets--E-3674---75-et-76--Louvre-C.-De.jpg

 

 

     Il semblerait, si j'en crois le site du Louvre, que la quantité de faces décorées visibles après lancement déterminait le nombre de cases sur lesquelles l'on pouvait progresser. 

 

     D'infimes indices relevés ça et là par les égyptologues donnent également à penser que le joueur se mouvait "en lacet" - boustrophédon, pour employer le terme idoine, moins imagé et certainement moins connu :

 

 

Senet-Deplacement.jpg

 

 

partant du dessus à gauche, et avançant vers la droite sur la première rangée de dix cases d'un plateau qui en comptait trente, - que les documents nomment perou, c'est-à-dire "maisons" -, il poursuivait ensuite de droite à gauche sur la deuxième, pour terminer la troisième dans le sens où il avait entamé la partie, formant ainsi sur le damier une sorte de grand S inversé.

 

     Vous aurez évidemment constaté que sur l'exemplaire d'Imenmès, - tout comme d'ailleurs sur maints autres mis au jour que vous verrez peut-être dans d'autres musées -, certaines cases, cinq le plus souvent, toujours les mêmes, comportent des signes hiéroglyphiques gravés et/ou peints : ainsi le terme "Bonté, Beauté", sur la vingt-sixième ou "Eau", immédiatement à côté, que d'aucuns supposent, sans certitude aucune, conjecture parmi d'autres, être en rapport avec la purification nécessaire au défunt pour accéder à son Au-delà.

 

     Un point toutefois est avéré par les quelques rares textes exhumés : du dénouement de la partie dépendait l'avenir  du défunt : sera-t-il ou non accepté dans le monde des dieux ; deviendra-t-il ou pas un Nouvel Osiris ?

 

 

     Derechef, je le martèle, amis visiteurs : le programme iconographique d'une tombe, le mobilier qu'elle recelait n'avaient d'autre raison d'être - loin du geste gratuit, loin d'une véritable recherche esthétique - que celle de permettre au défunt de connaître, en sa maison d'éternité dans le Bel Occident, une seconde vie si pas supérieure, à tout le moins égale à celle qui fut sienne ici-bas.

 

     Et Metchetchi, comme tant d'autres en ces temps antiques, mobilisa toute son énergie pour atteindre ce simple dessein.


     S'il y réussit ? A envisager les déprédations infligées à son tombeau, je n'en suis malheureusement pas convaincu.


     Pour ce qui me concerne, alors que modestement je visai à vous emmener, comme le chanta Barbara

 

Là-bas, là-bas,
De l´autre côté du miroir,
Là-bas, [où] rien n´est comme ici.
Là-bas, [où]tout est autrement ... ; 

 

alors que je visai à quelque peu vous familiariser avec l'antique civilisation des rives du Nil, j'espère que, de semaine en semaine, depuis que de conserve, le 15 mars 2011, nous avons entrouvert l'huis de son mastaba grâce à la quarantaine de fragments exposés dans les vitrines 4 et 4 ² de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, mes efforts n'auront pas été trop vains à vos yeux.

 

     Merci à tous de m'avoir suivi dans cette longue et belle quête ...

 


 

(Barguet : 1967, 57 ; Franco : 2004, 229 ; Gilbert : 1965, 72-4 ; Piccione : 1980, 55-8)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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