Égypte : ô Louvre !

Mardi 1 octobre 2013 2 01 /10 /Oct /2013 00:00

 

      Admirons, nous disait-il, prenons seulement, cette fois, une connaissance générale du pays. Observons tout soigneusement. Tâchons de voir, le plus possible, et de voir nettement. Imprégnons nos yeux de toutes les choses d'Égypte. Puis, nous laisserons se tasser nos impressions et nos souvenirs, et, l'an prochain, nous serons bien mieux préparés à copier des textes, et à les bien copier.

 

 


 

René CAGNAT

Notice sur la vie et les travaux de M. Gaston Maspero

 

Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n° 6,

 1917, Site "Persée", p. 456

      

 

 

 

     Nous sommes en janvier 1881. Le grand égyptologue français Auguste Mariette, - celui-là même qui avait entre autres mis au jour le Serapeum de Memphis que Pierre Loti, souvenez-vous, avait décrit dans le sixième chapitre de son célèbre ouvrage La mort de Philae -, vient de décéder.

 

     Désireux de maintenir la présence de la France en terre égyptienne, son Consul général nomme sans tarder Gaston Maspero (1846-1916) pour succéder à Mariette à la tête du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes (CSA).

 

     Accompagné d'autres égyptologues français, Maspero entreprend alors un voyage de découverte du pays mais, et c'est là l'originalité du projet, en tant que véritable touriste et non de savant.

     Ainsi, selon l'un d'eux, imposa-t-il à tous, comme vous venez de le comprendre dans l'exergue que je vous ai proposé ce matin, l'interdiction absolue de copier en cours de route un seul signe hiéroglyphique, et cela afin qu'ils ne se détournent pas de l'essentiel  : regarder, admirer, apprendre à voir ...

 

     C'est un peu à cela que, - mutatis mutandis, et certes pas l'an prochain comme disait Maspero, mais dès la création de ce blog, beaucoup parmi vous l'ont compris, amis visiteurs -, je tente de me consacrer tout au long de nos rencontres ; et pour l'heure, plus spécifiquement depuis le 15 janvier, devant la scène du repas funéraire de Tepemânkh (E 25408) gravée sur un imposant bloc calcaire exposé seul dans la grande vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.      

 

 

     Certes, ces dernières semaines, l'opportunité s'est présentée - que je n'ai point refusée - de quitter une fois encore les murs de l'ancien palais des rois de France aux fins de vous offrir un périple qui vous emmena de Mariemont, en Belgique, à Alexandrie, en Égypte. Et mardi dernier, c'est à l'ULB, à l'Université libre de Bruxelles, que je vous conviai en vue d'honorer Elisabeth et Robert Badinter. 


     Aujourd'hui et lors de nos rendez-vous à venir jusqu'au congé scolaire de Toussaint, il m'agréerait comme promis d'à nouveau attirer votre attention sur Tepemânkh en nous attardant à sa position, à sa gestuelle, à sa tenue vestimentaire ...

 

     Auparavant, autorisez-moi une ultime petite incursion belge : à Bruges très précisément, merveilleuse cité médiévale flamande dans laquelle nous venons, mon épouse et moi, de passer quelques jours empreints d'une richesse esthétique incomparable. Là, au détour d'une rue commerçante - il faut bien sacrifier à une certaine modernité si l'on ne veut pas que Bruges se meure ! -, j'ai fait une découverte pour le moins surprenante qui, peut-être, n'eût pas déplu à Tepemânkh dans la mesure où cela lui eût permis d'accroître les propositions de son "menu" post mortem.

 

     En effet, à quelques dizaines de mètres du Frietmuseum 


 

Bruges---Musee-de-la-Frite--27-09-2013--.jpg

 

 

- eh oui, c'est dans une superbe bâtisse brugeoise datant de 1399 que s'est installé, unique au monde, un très intéressant et très didactique Musée de la Frite -, tout proche donc vous disais-je, a été ouvert le New Pitta Amon (cela ne s'invente pas !), 

 

 

Bruges---New-Pitta-Amon--27-09-2013-.jpg

 

 

restaurant apparemment spécialisé dans les grillades de viandes égyptiennes ... et incontestablement placé sous l'égide de Toutânkhamon.

 

 

     Après ce petit clin d'oeil adressé à la cuisine égypto-belge, revenons plus sérieusement à présent, voulez-vous, auprès de notre hôte assis devant sa table d'offrandes, n'attendant que notre bon vouloir

 

 

  Tepemankh-assis--SAS-.jpg

(Grand merci à SAS pour ce cliché.)

 

pour ce matin détailler ce qu'il porte sur lui, ce que l'égyptologue belge Nadine Cherpion nomme les éléments du costume masculin qu'elle a retenus pour établir les critères stylistiques permettant de dater les mastabas de l'Ancien Empire.

 

     Mais avant, et aussi paradoxal que cela puisse vous paraître, j'indiquerai d'emblée ce qu'ici il ne porte nullement, à savoir : bracelets et collier. J'insiste sur le "ici" puisque, rappelez-vous, quand nous nous étions rendus à l'étage supérieur, en salle 22, pour y retrouver dans la Galerie d'étude n° 2 l'autre relief (E 11161) provenant de ce même mastaba D 20 et sur lequel il est représenté en compagnie de son épouse Aoutib, prêtresse d'Hathor, bienheureuse, qu'il aime,


 

Tepemankh-et-Aoutib---Fragment-Louvre-E-11161---Cliche--S.jpg

 

 

nous avions noté la présence d'un collier assez large, malheureusement dépourvu de l'un quelconque détail incisé censé nous fournir des renseignements sur ce qui le constituait.

 

     Malgré les martelages dont la pierre a souffert, vous constaterez que sur le présent relief, les deux seuls éléments "vestimentaires" à prendre en considération sont le pagne et la perruque.

 

     Il faut savoir qu'à l'Ancien Empire, un propriétaire de tombeau représenté assis à sa table d'offrandes peut exhiber différentes tenues allant du pagne court le plus simple, près du corps et en lin uni, - c'est le cas de Tepemânkh qui, par parenthèse, se révèle tellement commun qu'il n'entre absolument pas dans la liste des critères susceptibles de fournir quelque indication chronologique que ce soit -, au vêtement long, étoffe tachetée imitant ou réellement en morceaux de peaux de panthère assemblés les uns aux autres, tombant jusqu'aux chevilles mais offrant la particularité de laisser un bras nu quand l'autre est couvert.

 

     Ce type d'habit pouvait également être porté par les épouses de défunts : ainsi avez-vous déjà eu l'occasion précédemment d'en admirer un très bel exemplaire sur la stèle de Nefertiabet, dans la même salle 22, non plus au sein de la deuxième Galerie d'étude mais dans la vitrine 5 ; et, bien évidemment, ci-dessus, sur la gauche du bandeau qui chapeaute mon blog. 


 

  Stèle Nefertiabet (Louvre - C. Décamps)

 

   

     Existe enfin une troisième tenue masculine possible, plus rare dans la mesure où elle est caractéristique de la seule Vème dynastie : il s'agit d'une petite peau de panthère, non mouchetée celle-là, enveloppant un pagne court, les deux dégageant complètement les jambes à partir des genoux.

 

     Un très bel exemple connu - que je me suis permis de photographier pour vous à partir de la planche 17 de l'ouvrage que l'égyptologue belge Baudouin van de Walle avait en 1978 consacré à la chapelle funéraire de Neferirtenef présentée aux Musées royaux d'Art et d'Histoire (M.R.A.H.) de Bruxelles -, figure sur le tableau du repas de ce haut dignitaire palatin représenté sur l'une des deux stèles fausse-porte de la paroi ouest de son mastaba.

 

 

Neferirtenef---Scene-du-repas-funeraire.jpg    

 

     Vous y remarquerez d'emblée, sur l'épaule gauche, la partie de la peau d'animal avec les griffes d'une des pattes et sur la hanche droite, la figuration de la tête du félin.

 

 

Neferirtenef---Vetement--gros-plan-.jpg

 

 

     Permettez-moi d'insister sur le fait que j'ai à l'instant précisé non pas les différents types de pagnes connus en Égypte ancienne pour la gent masculine mais uniquement ceux des seules scènes où le mort est assis devant son guéridon d'offrandes alimentaires.

 

     Quant aux perruques portées par les hommes, j'ai déjà souligné à propos de Metchetchi qu'à la différence des nombreuses coiffes féminines, elles se déclinaient en seulement deux catégories : la courte, dégageant le bas de la nuque et, pour autant qu'elles soient indiquées par le lapicide, présentant des rangées horizontalement réparties de mèches en principe bouclées ; et la longue, tombant sur les épaules, aux ondulations verticalement dessinées. Toutes deux, cachaient ou non les oreilles, celle les laissant apparentes étant bien plus rare que l'autre. 

 

     A la différence de Neferirtenef à Bruxelles qui, lui, arbore une perruque franchement longue, notre Tepemânkh s'est choisi une courte recouvrant tout à la fois le haut de la nuque et les oreilles, alors que sur le relief de la salle 22, ces dernières étaient complètement dégagées ...

     A moins que là, - distinction malaisée à établir, ne fût-ce que par l'imprécision de l'artiste qui n'a que silhouetté l'ensemble -, ce ne soit pas une perruque mais ses véritables cheveux courts que nous apercevions.

 

 

 

(Cherpion : 1989, 54-63Van de Walle : 1978, Pll. 2 et 17 ; Ziegler : 1990, 253-61)

 

 

ADDENDUM - 2 octobre, 13, 30 H.  

 

     J'avoue, amis visiteurs, que je ne m'attendais nullement à un questionnement de mes lecteurs concernant Neferirtenef dont je n'avais proposé la scène du repas funéraire gravée dans son mastaba qu'uniquement pour attirer l'attention sur sa tenue vestimentaire. 

 

     Mais il est bon d'ainsi converser avec des amateurs d'art égyptien qui s'intéressent aux détails des oeuvres que je propose dans la mesure où, me le fait malicieusement remarquer François dans son commentaire de ce jour, ils rencontrent pleinement l'une des finalités souhaitées lors de nos rendez-vous hebdomadaires. 

 

   Pour leur répondre, je suis évidemment retourné aux sources, à savoir : la monographie publiée par Baudouin van de Walle en 1978. Quelle ne fut pas ma satisfaction, en feuilletant à nouveau l'ouvrage, de croiser la planche 2 qui constitue en fait un dessin plus clairement évident que la photographie de la scène de la planche 17 choisie ci-dessus.


 

Neferirtenef-1--02-10-2013-.jpg

 

 

     En considérant ces traits dessinés, je pense pouvoir quelque peu rectifier la réponse que j'ai faite ce matin à Etienne en indiquant qu'à la différence de Tepemânkh, ce n'est pas l'étoffe de lin que Neferirtenef tient dans sa main gauche, mais plutôt, me semble-t-il, une sorte de fouet qui constituerait bien évidemment lui aussi un signe symbolique de pouvoir.

 

     Ce que je ne comprends pas, c'est la raison pour laquelle le manche passe sous le collier qu'arbore le défunt.

 

     Quant à ce qui pend contre sa cuisse droite, ce pourrait être, au lieu de la queue de la dépouiille de panthère qui le revêt, un des pans de la ceinture qui maintient son pagne à devanteau triangulaire.

 

     Qu'en pensez-vous, amis visiteurs ? 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 24 septembre 2013 2 24 /09 /Sep /2013 00:00

 

     Lors de la séance de rentrée académique, la cent quatre-vingtième que connut ce vendredi 20 septembre l'Université Libre de Bruxelles (ULB), la distinction de Docteur honoris causa fut conjointement attribuée à la philosophe et femme de lettres française - remueuse d'idées, comme elle aime se qualifier - Élisabeth Badinter et à son époux, Robert Badinter dont l'Histoire retiendra que, Garde des Sceaux du Président François Mitterrand, il eut l'immense privilège de faire signer, en septembre 1981, l'abolition de la peine de mort, événement rare dans une vie d'homme, aime-t-il à préciser dans ce très intéressant entretien que je vous propose ici de voir en intégralité (en cliquant sur la vidéo).

 

     Bien que je le regrette, soyez-en assurés amis visiteurs, la "rentrée académique" d'ÉgyptoMusée ne brillera pas de la même aura, ne sera pas placée sous d'aussi exceptionnels auspices mais constituera toutefois, à tout le moins veux-je l'espérer, un retour apprécié vers un personnage que nous avons appris à déjà connaître. 

 

     Souvenez-vous, c'était le 15 janvier 2013.

 

     En la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, devant l'immense mur-vitrine qui sépare cet espace en deux parties,

 

 

Salle 5 - Vitrines 9 et 5

 

 

nous venions de quitter Metchetchi au terme de l'année 2012 et nous nous apprêtions à faire connaissance avec un nouveau cicerone, aussi proche du pouvoir que le fut en son temps Robert Badinter : Tepemânkh, fonctionnaire aulique dans l'Égypte de la fin de la Vème dynastie et du début de la VIème, Prêtre-pur du roi, Directeur des Khentyou-she du palaisDirecteur des autorisations royales pour les deux carrières du palais

 

 

      Le mardi suivant, le 22, nous nous penchâmes plus avant sur le bloc calcaire E 25408 


 

E 25408 - C. Larrieu

 

 

sur lequel il figurait assis à la table de son repas funéraire : notre mentor se muait ainsi en amphitryon pour nous révéler les différents mets qui lui seraient destinés.

  

     Et en effet, le 29 janvier, commensaux privilégiés, nous découvrions la composition de ce "menu",

 

 

E 25408 - ''Menu'' de Tepemankh

 

 

la composition des offrandes alimentaires espérées pour son avenir post-mortem.

 

 

     A notre rendez-vous suivant, le 5 février, Tepemânkh nous présenta sa famille ou, plus précisément, ses quatre fils,

 

 

E 25408 - Quatre fils de Tepemânkh (Cliché - C. Larrieu)

 

 

agenouillés et lui faisant offrande.

 

     C'est le 19 février, après le congé de carnaval, que je souhaitai poser à votre intention les jalons de ce qui deviendrait une étude des critères stylistiques permettant de dater un monument égyptien, grâce à certains détails apparaissant, dans un premier temps, sur le mobilier funéraire.

 

     Ainsi, le 26 du même mois, nous intéressâmes-nous au concept d'une table d'offrandes

 

 

Table d'offrandes de Tepemânkh (gros plan de E 25-copie-1

 

 

pour ensuite, le 5 mars, évoquer la composition du plateau de la sienne et, le mardi suivant, le pied de ce guéridon, ainsi que son environnement.

 

     Cet environnement, à savoir : la formule d'offrandes,

 

 

Formule d'offrandes (2) (E 25408 - Cliché C. Larrieu)

 

 

nous retint deux semaines consécutives dans la mesure où je choisis de la comparer avec celle, extrêmement prolixe, d'un certain Kaaper, gravée sur un linteau de quelque trois mètres

 

 

Linteau Kaaper

 

 

 

exposé à la fondation Martin Bodmer, à Cologny, près de Genève, de manière à vous faire comprendre combien celle de Tepemânkh était concise puisqu'elle se contentait de seulement quatre expressions.

Cette étude comparative, nous la menâmes les 19 et 26 mars, juste avant le congé de printemps.

 

     A notre retour au Louvre, le 16 avril, c'est au siège sur lequel Tepemânkh est assis que je consacrai plus particulièrement mon intervention.

 


Tepemânkh assis sur un siège (Détail de E 25408 - C. La

 

 

 

    Et puis, vous ne l'avez évidemment pas oublié, un événement personnel vint grandement, et pour bien des semaines, bouleverser mes plans initiaux : parce que je fus invité par un ami réalisateur d'une émission de la télévision belge francophone à une conférence de presse organisée pour annoncer l'exposition itinérante Du Nil à Alexandrie. Histoires d'eaux qui se tiendrait cinq mois durant au Musée royal de Mariemont, je décidai de vous emmener avec moi à Morlanwelz.

 


MARIEMONT - Affiche de l'exposition (18-04-2013)

 

 

 

          Au terme de cette intervention de rentrée, piqûre de rappel en table des matières agencée, - cliquez et vous redécouvrirez -, alors que l'exposition mariemontoise ferme définitivement ses portes ce prochain dimanche, je vous propose tout naturellement, amis visiteurs, de rejoindre le département des Antiquités égyptiennes du Musée de Louvre au sein duquel, patient et parce que soucieux encore de nous intéresser, Tepemânkh nous a attendus.

 

     Le 1er octobre, devant la vitrine 5 de la salle 5, je compte sur votre présence pour entamer une suite de trois rendez-vous consacrés à la représentation physique qu'a réalisée de ce haut serviteur royal le lapicide antique.

 

     A mardi ?

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 16 avril 2013 2 16 /04 /Avr /2013 00:00

 

     Le détail constitue, pour l'historien, le lieu d'une "expérience" qui n'est secondaire qu'en apparence. Dès lors qu'il est pris en considération, le rapport de détail renouvelle toute une part de la problématique historique établie.

 

 

 

 

Daniel  ARASSE

Le détail.

Pour une histoire rapprochée de la peinture

 

Paris, Flammarion, Collection "Champs" n° 624,

p. 6 de mon édition de 2009

 

 

 

 

     Ayant à l'esprit ce long Ruban d'Or qui serpente et s'étire à l'entrée des Jardins de l'Imaginaire de Terrasson-Lavilledieu créés en 1992 par l'architecte-paysagiste américaine Kathryn Gustafson,


 

Terrasson---Fil-d-Or--09-08-2010-.jpg

 

 

fil conducteur moderne qui ne permettrait pas cette fois de s'échapper du Labyrinthe mais de plutôt gravir ensemble le chemin vers la Connaissance, il m'agréerait de poursuivre avec vous, amis visiteurs, notre étude du grand relief calcaire (E 25408) de Tepemânkh car voilà en effet un bien long temps que nous ne nous sommes plus retrouvés ici, en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.


     Certes, ces quinze derniers jours, je vous avais proposé de profiter du congé de Printemps pour quelque peu vous reposer d'ÉgyptoMusée. Quant aux semaines qui l'avaient précédé, nous nous étions en fait rendus tout à la fois en Abousir de manière que nous soit brièvement rappelée la personnalité de Kaaper, haut fonctionnaire de cour à la Vème dynastie, dont le mastaba avait été mis au jour dans la dernière décennie du XXème siècle par la mission archéologique tchèque dirigée par Miroslav Barta et, subséquemment, en Suisse, à Cologny très exactement, pour y admirer - le verbe n'est point exagéré ! - un linteau de quelque trois mètres de longueur exposé dans le hall d'entrée de la Fondation Martin Bodmer ; monument qui nous avait permis de mieux appréhender la formule d'offrandes et certaines de ses évolutions au cours des siècles, compositions bien différentes des seuls hiéroglyphes gravés à la gauche du pied du guéridon de Tepemânkh.

 

     Si d'aventure, un jour, il vous plaisait de feuilleter le Livre pour sortir au jour - (Livre des Morts, rencontre-t-on le plus souvent en guise d'appellation quelque peu erronée) -, vous y liriez, au chapitre 47, ces premiers mots :

 

     Formule pour empêcher que ne soit enlevé à N. son siège qui est son trône dans l'empire des morts.

     Qu'il dise : "Mon siège est mon trône". Venez, faites cercle autour de moi ! Je suis votre maître, dieux ; venez à ma suite !

 

    

     Vous aurez évidemment compris que ce matin, pour notre rentrée à Paris, c'est de sièges que j'aimerais vous entretenir, non pas que je me sente déjà fatigué par l'aller-retour éclair que nous venons d'effectuer entre bords de Seine et de Vézère,  à la porte du Périgord noir, au point de souhaiter me reposer sur l'un quelconque d'entre eux disponible ici ou là dans cette salle, mais, et toujours avec les critères stylistiques de datation repérables sur les monuments égyptiens en tant que Ruban d'Or, fil conducteur que nous dévidons depuis plusieurs mois maintenant, il me siérait de plus spécifiquement envisager ceux sur lesquels sont assis les défunts devant leur table d'offrandes, si  fréquemment représentés à l'intérieur de leur maison d'éternité.  

 

     En effet, et aux fins d'accréditer l'assertion du grand historien d'art Daniel Arasse (1944-2003) que je vous ai proposée d'emblée tout à l'heure, j'aimerais insister sur le fait qu'ils se distinguent par différents détails qu'après les avoir regardés, nous allons apprendre à voir.


 

 

E-25408--SAS-.jpg

 

      (Grand merci à SAS de m'avoir tout récemment offert cette photographie.)

 

 

     Première remarque, d'évidence : la cassure éreintant la partie gauche du monument sur la totalité de sa hauteur, vraisemblablement inhérente à l'arrachage sauvage du fragment par des pillards peu scrupuleux, nous prive malheureusement de la vision complète de la scène, partant, du dossier du siège sur lequel se tient le défunt.

 

     Malheureusement ? Certes m'accorderez-vous, mais l'essentiel ne nous est-il pas visible ?

 

     Le tout réside dans ce que vous concevez comme essentiel.

 

     Personnellement, et parce que certains détails structurels du meuble permettraient de nous fournir, - fil d'Ariane ou plutôt de Nadine (Cherpion), souvenez-vous -, une précieuse indication pour dater le mastaba dans lequel il est gravé, la partie postérieure se révèle ici d'une importance cardinale.

 

     L'essentiel dans le détail ? Vaste réflexion ...

 

     Marque intime d'une action dans le tableau, faisant de lui-même signe à celui qui regarde et l'appelant à s'approcher, il - [le détail] - disloque à son profit le dispositif de la représentation, poursuivait Daniel Arasse à la page 14 de l'ouvrage susmentionné.

 

     Interrogeons-nous sur ces particularités que nous aurions éventuellement pu remarquer si nous avions bénéficié de la figuration complète du repas funéraire de Tepemânkh.

 

     Son siège présentait-il un dossier bas muni d'un coussin, comme chez Izi, nomarque d'Edfou à l'Ancien Empire, dont le linteau (E 14329) est exposé à l'étage supérieur, dans la vitrine 2 de la salle 16 ?

 

 

Linteau-d-Izi--nomarque-d-Edfou.jpg

 

 

     Ou, dépourvu de dossier, n'eut-il uniquement qu'un coussin, dont on n'aurait vu alors qu'à peine l'extrémité arrondie et quelque peu relevée, comme chez Méry, scribe en chef des archives royales à la IVème dynastie ? Vous pourrez aussi tout à votre aise examiner plus tard le tableau central de sa stèle fausse-porte (B 49), en salle 22, toujours au premier étage ci-dessus ...


 

 

Fausse-porte-de-Mery.jpg

 

 

 

     Ou encore ne disposa-t-il ni de dossier ni de coussin, comme Nefertiabet, proche parente - peut-être la soeur ? - du roi Chéops, (IVème dynastie) dont, pour d'autres raisons, je vous avais déjà conviés à découvrir  la stèle (E 15591), dans la cinquième vitrine de la même salle 22 ; bas-relief qui, vous l'aurez reconnu, figure parmi les pièces présentes au sein du bandeau qui chapeaute actuellement mon blog.

 

 

  Stèle Nefertiabet (Louvre - C. Décamps)

 

 

     Les côtés latéraux du siège de Tepemânkh se terminaient-ils par un motif décoratif, le plus souvent une ombelle de papyrus, comme chez Nefertiabet à nouveau ?

 

     Que voilà, vous en conviendrez, amis visiteurs, à propos de détails, une nébuleuse de questions sans réponses ...

    

     Mais pour l'heure, force sera de nous contenter du seul élément vraiment décelable ici : l'avant du siège de Tepemânkh.

 

      Vous devez savoir qu'à partir de l'Ancien Empire, dès les premières dynasties déjà, et tout au long des millénaires qu'a durés la civilisation égyptienne, les pieds des tabourets, des chaises, pliantes ou non, des fauteuils ou des lits des particuliers mis au jour dans les tombes furent le plus souvent travaillés à l'image des pattes d'un taureau dans un premier temps, d'un lion par la suite. Tous deux représentant des animaux symbolisant la force et la puissance du souverain, il est d'usage de considérer que les hauts fonctionnaires auliques de ces temps qui firent confectionner des pieds thériomorphes pour orner leur mobilier s'arrogèrent métaphoriquement ces valeurs royales.

 

     Avec une once d'acuité dans le regard, vous en croiserez plusieurs dans ce musée : ainsi, un peu plus loin, en salle 8 notamment, cette chaise (N 2950) dans la vitrine 1, en bois peint et incrusté, datant du Nouvel Empire,


 

Chaise N 2950

 

 

ou, dans la vitrine 2, ce tabouret (E 24285), non daté,

 

 

Tabouret-E-24285.jpg

 

 

dont les griffes sont en ivoire ou en os.

 

      De manière que fussent protégées les extrémités sculptées de ces pieds de meubles, dès l'origine, soit le sabot du bovidé, soit les doigts de pied du lion reposaient sur des supports trapézoïdaux de hauteur et de forme variables dont certains évoquaient l'aspect d'une pyramide ou d'un cône, pareillement tronqués.

 

     Selon différents égyptologues, ces petits socles n'avaient d'autre finalité qu'empêcher les sièges de s'enfoncer dans un sol parfois peu stable, raison pour laquelle rares furent ceux exhumés lors de fouilles qui n'en étaient pas pourvus.

 

     Ils pouvaient être lisses ou, comme sur la stèle de Nefertiabet, annelés. Leur base souvent était plus large que la partie en contact avec la patte animale : c'est le cas notamment, ici au Louvre, chez Tepemânkh, Izi et Nefertiabet ; mais l'inverse fut également de mise, comme sur les deux sièges que nous venons de découvrir en salle 8.

 

     Certains de ces supports, sculptés dans la même pièce de bois ou d'ivoire, faisaient évidemment corps avec l'ensemble du pied alors que d'autres, en revanche, parce que rapportés, en étaient totalement indépendants.

 

     Minutieusement scrutée, et nonobstant les dégradations de la pierre calcaire, la chaise de Tepemânkh qui nous a occupés ce matin semblerait être dotée - à tout le moins le pied antérieur seul ici apparent -, d'une figuration de patte de lion, laquelle est posée sur un petit socle lisse en forme de trapèze à la base plus élargie que sa partie supérieure.


 

     J'espère qu'au terme de notre présent rendez-vous, au terme des propos que j'ai tenus et des quelques types de meubles que je vous ai permis de rencontrer ce matin au Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, vous aurez une nouvelle fois compris, amis visiteurs, qu'il est pour le moins aberrant d'avancer que l'art de l'antique Kemet pêchait par excès de monotonie ...

 

     Encore faut-il être à même de véritablement voir ce que l'on regarde !

 

 

 

 

(Barguet : 1967, 88 ; Cherpion : 1989, 42-54 ; Fischer : 1986, 55 ; Lacau : 1967, 39-50 ; Vercoutter : 1978, 81-100 ; Ziegler : 1990, 258-61)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 12 mars 2013 2 12 /03 /Mars /2013 00:00

 

    Neferet-Hotep - Je suis venu en toi pour prendre mes nourritures et avoir à ma disposition mes plats de viande, et pour que me soit donné le gibier d'eau de Chou et de ceux qui suivent mon Ka.

 

 

 

 

 

dans Paul  BARGUET

 

Le Livre des Morts des anciens Égyptiens 

Extrait du Chapitre 110

 

Paris, Éditions du Cerf, 1967

p. 147

 

 

 

     Mardi dernier, amis visiteurs, toujours sous l'angle précédemment annoncé de la recherche de critères stylistiques permettant de dater un monument, nous nous sommes penchés sur la plateau aux bords légèrement relevés de la table d'offrandes de Tepemânkh, gravée en relief sur le bloc de calcaire E 25408,

 

 

Vitrine 5

 

 

exposé ici devant nous dans la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. Ou, pour être plus précis encore : sur ce que qui était disposé dessus.   

 

     Poursuivant aujourd'hui l'étude de ce mobilier funéraire antique, j'aimerais rapidement en envisager le pied, et surtout son environnement immédiat.


 

Table d'offrandes de Tepemânkh (gros plan de E 25)

 

 

     En réalité, j'aurai peu à dire sur ce pied cylindrique, sinon que sa partie supérieure est évasée de manière à supporter le plateau de pierre et que sa base se révèle plus évasée encore, dans la mesure où elle était destinée à maintenir l'ensemble en équilibre sur le sol.


    Deux possibilités s'offrirent aux fabricants antiques : ou, comme ici, le plateau était simplement posé sur un support vertical et tenait probablement par un système de tenon/mortaise que les figurations gravées ou peintes ne précisent évidemment pas ; ou il disposait lui-même d'un petit pied, relativement court qui s'emboîtait tout logiquement dans la partie supérieure évidée de ce support.

 

 

     Peu à dire sur ce haut pied de table, viens-je de préciser ; mais beaucoup plus sur son environnement.

 

     J'ai déjà suffisamment évoqué ce qui se trouvait à la droite de cette table - les quatre fils faisant offrande à leur père - pour que j'estime ne point y revenir. Sauf peut-être pour épingler le fait que sur d'autres reliefs apparemment  semblables, cet emplacement sous le guéridon peut être occupé, suivant les règnes et les dynasties de cette fin d'Ancien Empire, par l'un ou l'autre vase rituel, l'une ou l'autre aiguière, l'un ou l'autre bassin à libations, etc., qui n'avaient de raison d'être que celle d'offrir la faculté aux défunts, avant leur repas, - à l'instar de leur vie quotidienne ici-bas, ne l'oublions jamais ! - de se purifier, de procéder à quelques-uns de ces rites de lustration si prisés à l'époque.

 

     Sur la droite, au lieu de personnages offrant, vous admirerez peut-être dans l'un quelconque mastaba que vous visiterez ou sur des reliefs exposés dans des musées, un amoncellement de vivres concrétisant un grand nombre d'aliments mentionnés dans le "menu".

 

     Ainsi, après notre rendez-vous de ce matin, vous suffira-t-il de vous rendre au premier étage ci-dessus, en salle 22, pour y voir, en la Galerie d'étude n° 2, la stèle fausse-porte (C 164) d'un directeur du trésor de la VIème dynastie, un certain Izi.

 

     Dans le tableau central où s'invite la scène du repas funéraire, vous distinguerez, flèche ci-dessous,

 

 

Stèle fausse-porte d'Izi

 

 

sur de petits meubles bas, les offrandes alimentaires s'entassant les unes sur les autres ...

 

 

     Mais revenons à Tepemânkh pour envisager, à la gauche du pied du guéridon, gravée devant ses jambes,  

 

 

Formule d'offrandes (2) (E 25408 - Cliché C. Larrieu)

 

 

résumant les ingrédients essentiels, pour la seconde fois sur ce monument, une formule d'offrandes extrêmement  concise :  Mille pains, mille cruches de bière, mille pièces de boeuf, mille volailles.

 

      La première fois, peut-être vous rappellerez-vous,

 

Formule d'offrandes (1) (E 25408 - Cliché C. Larrieu)

 

nous l'avions rencontrée immédiatement en dessous des cases du "menu", avec déjà ce signe hiéroglyphique M 12 de la liste de Gardiner

 

Hiéroglyphe 1000.jpg (M 12 dans liste Gardiner)

 

figurant notre nombre 1000. Quantité qu'il ne faut évidemment pas prendre au pied de la lettre ! 

 

     Si je viens précisément de la qualifier de concise, cette formule devenue classique parce qu'ad libitum reprise depuis les temps premiers sur stèles, statues, meubles et objets de vaisselle funéraire, parois de chambres sépulcrales et autres linteaux d'entrée de mastabas, c'est bien évidemment parce qu'à eux seuls, les quatre produits alimentaires cités ici font office de synecdoque : une partie exprimant le tout ! 

 

     Et quel est ce tout ?


     C'est ce que je me propose de vous faire découvrir, amis visiteurs, lors de nos prochaines  rencontres des 19 et 26 mars, en compagnie d'un invité inattendu, déjà croisé puisque grâce à un égyptologue tchèque, nous avions visité une partie de sa tombe en Abousir.

     Mais chut ! Là-dessus, je ne vous en révèle pas plus aujourd'hui. Sauf que la surprise sera de taille !

 

     En revanche, et avant de prendre congé de vous ce matin, permettez-moi de profiter de la présence de ces hiéroglyphes sur le bloc de Tepemânkh pour attirer votre attention sur un point que je présume relativement peu connu au sujet des études dans l'Égypte antique.

 

     Dans nos universités contemporaines, quand d'aventure lui prend l'envie plus qu'intéressante mais aussi plus qu'exigeante de s'initier à la langue - et aux écritures - égyptiennes, tout impétrant doit d'abord se frotter à l'apprentissage des hiéroglyphes. Cela dure quelques années ; puis par la suite seulement, il pourra, il devra, s'il veut se perfectionner dans l'épigraphie, aborder les différentes cursives - le hiératique, évidemment contemporain des premiers signes d'écriture hiéroglyphique et le démotique, apparu seulement vers le milieu du VIIème siècle avant l'ère commune.


(Quelques menues précisions sur ces tachygraphies dans un ancien article consacré à la Pierre de Rosette.)

 

     Inversement, en Égypte ancienne, dans la pratique, - à tout le moins pour l'infime pourcentage de la population qui s'adonna aux lettres (1%, selon certaines évaluations qui relèvent plus de la spéculation que de statistiques véritables) -, c'est d'abord avec le hiératique que les élèves scribes, dans leur grande majorité, se familiarisèrent de manière à pouvoir officier dans des postes essentiellement administratif et juridique.

 

     Et bien plus réduit encore fut le nombre de ceux qui, dépassant ce stade premier, entendirent se spécialiser dans l'étude des hiéroglyphes. Pour ce faire, ils fréquentèrent ce que l'on traduit en français par maisons de vie, c'est-à-dire des institutions scolaires de très haut niveau qui débouchaient sur la connaissance des sciences sacerdotales. L'élite, parmi l'élite des lettrés qui les avaient fréquentées, portait des titres tels que Scribes des écrits divins ou Prêtres ritualistes. Ce sont eux, et eux seuls, qui étaient à même de fournir les textes qu'ensuite peintres ou graveurs reproduiraient sur les monuments, - parfois avec moult fautes d'orthographe et de frappe ... du burin !!  

 

 

 

(Cherpion : 1989, 42-54 ; Vernus : 1990, 35-56 ; Ziegler : 1990, 82-5 et 258-61)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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Mardi 5 mars 2013 2 05 /03 /Mars /2013 00:00

 

    Offrandes à Osiris et à la corporation divine qui est dans la double Campagne des Félicités, pour qu'ils donnent les offrandes funéraires de pain-bière-viande-volailles-tissus et toutes bonnes choses chaque jour (...) afin de recevoir les pains, gâteaux, galettes, lait, vin et aliments. 

 

 


 

 

dans Paul  BARGUET

 

Le Livre des Morts des anciens Égyptiens 

Extrait du Chapitre 110


Paris, Éditions du Cerf, 1967

p. 143

 

 

 

  Table d'offrandes de Tepemânkh (gros plan de E 25-copie-1

 

 

 

   

      Le concept de l'offrande en Égypte antique, et plus spécifiquement celui de l'offrande alimentaire aux défunts, fut, dès les premiers temps de la création de l'écriture hiéroglyphique, matérialisé par le hiéroglyphe

 


Hiero-R4.jpg

 

référencé R 4 dans la liste de Gardiner, se lisant hétep, figurant en réalité deux signes distincts : une natte de roseaux ou de joncs, - semblable à celle qui pouvait recouvrir le sol des maisons -, et sur laquelle était déposé un pain.

 

     Il ne résulte évidemment pas du hasard que pour recevoir les offrandes de bouche dans les mastabas des premières dynasties, la table elle-même, soit comprit cette figuration au sein des éléments gravés sur sa partie supérieure - souvenez-vous de celle d'Akhethetep que je vous ai à nouveau présentée la semaine dernière au centre de laquelle vous distinguiez cette natte et ce pain -, soit reçut la forme générale du hiéroglyphe en question.

 

     Exceptionnellement ce matin, je ne vous suggérerai pas de monter à l'étage supérieur, dans la salle 23 pour y admirer, dans la Galerie d'étude n° 1, le superbe petit monument (AF 10226) d'un certain Nakht, datant du Moyen Empire.

 

 

Table-d-offrandes-de-Nakht.jpg

 

 

      Si vous désirez vraiment constater que, vus du haut, la natte est figurée par la partie rectangulaire et le pain déposé dessus par le rectangle incisé qui s'en détache à l'avant-plan, symbolisant l'ensemble des aliments offerts, il vous faudra effectuer un petit voyage vers le Nord-Pas de Calais : en effet, cette pièce fait partie des quelque deux cents qui, d'ici, ont pris le chemin du tout nouvel espace muséal implanté sur l'ancien carreau de fosse des puits 9 et 9 bis des mines de Lens et vous attendent dans la grande Galerie du Temps

 

     C'est ce pain stylisé - cette brioche, comme l'appellent parfois certains égyptologues ; ces tranches de pain, comme préfèrent dire d'autres ; ou leur profil comme personnellement j'aime à le penser -, répété quatorze fois côte à côte, que vous retrouvez, amis visiteurs, sur la scène du repas funéraire de Tepemânkh gravée ici devant vous sur le bloc de calcaire E 25408 exposé au centre de la vitrine 5 de la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre parisien. 

 

 

 

Table d'offrandes de Tepemânkh (gros plan de E 25408 - Cli

 

 

     Mais peu me chaut en réalité la dénomination que chacun d'entre nous souhaite attribuer à ces formes verticales, l'essentiel étant le message que les artistes eux-mêmes ont voulu véhiculer en les représentant. 

 

     Examinons-les attentivement, voulez-vous, dans leur environnement.


     Leur taille, d'abord, car comme tout le reste, elle fit partie des critères stylistiques de détermination établis par l'égyptologue belge Nadine Cherpion - vous vous souvenez ? : j'ai tout récemment évoqué ses recherches -, aux fins de dater les mastabas qu'elle a étudiés, en ce compris celui de "notre" Tepemânkh.

 

     Si, dans les premiers temps, leur hauteur équivalait au nombre de centimètres séparant le genou du défunt de son coude, elle atteint ici, non pas son épaule, comme ce le sera plus tard, mais approximativement son aisselle.

 

     Leur disposition, ensuite, car elle connut au fil des ans plusieurs variantes : ici, vous notez l'alignement régulier de ces pains en deux séries de sept pièces, chaque groupe tourné face à l'autre. Il faut savoir que vous en trouverez ailleurs sur semblables scènes qui se présentent - pour autant que vous soyez évidemment attentifs à ce détail-là aussi ! -, soit tous face au personnage assis à la table, soit tous dos à lui, soit groupés deux par deux, soit en deux séries comme ici, mais dont la première fait face au défunt, alors que l'autre lui tourne le dos, etc., etc.

 

     Accompagnez-moi un instant à l'étage supérieur pour me permettre de corroborer mon dernier propos : nous y rencontrerons bien, cette fois en salle 16, la fausse-porte de Chéchi (E 27133), exposée dans la vitrine 1.

 

 

stele-fausse-porte-de-Chechi---Louvre-E-27133---Cliche-C.jpg

 

     En scrutant attentivement la scène du repas funéraire du petit tableau central, vous remarquerez aisément que les deux séries de quatre figurations sont placées dos à dos, celle de gauche faisant face au défunt.

 

     Enfin, avec le temps, et parce que le motif s'y prête, les artistes donneront à ces profils de pains stylisés la forme de roseaux dressés - c'est le cas précisément sur la stèle de Chéchi ci-avant. Il faut par là comprendre que l'image rend un signe d'écriture. En effet, soit le hiéroglyphe seul M 17 de la liste de Gardiner, 

 

hiero_M17.jpg

 

 

figurant un de ces roseaux si abondants au sein des marais égyptiens, gravé un certain nombre de fois sur la table d'offrandes ; soit le M 20 de cette même liste

 

hiero_M20.jpg

 

qui constitue l'idéogramme des ces plantes palustres, signifient simplement qu'aux yeux des Égyptiens, ces lieux mythiques, idéalisations du monde agricole réel, que sont les Champs des Roseaux, les Champs d'Ialou, les Campagnes de Félicités, selon certaines parmi d'autres acceptions que leur donnent les égyptologues, symbolisaient la source même de toute nourriture destinée aux morts.

 

     C'est évidemment la raison pour laquelle, vous l'aurez deviné, qu'après celui de mardi dernier, j'ai choisi ce matin en guise d'exergue, ce nouvel extrait du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour.

 

 

     Est-il vraiment nécessaire d'à nouveau "enfoncer le clou" ?

Vous savez tous, fidèles à nos rendez-vous hebdomadaires, combien je tiens à prouver que contrairement à des poncifs véhiculés ça et là, l'art égyptien ne pêche nullement par monotonie. Il suffit non pas de regarder, mais de voir. Vraiment. Avec acuité.

 

     Une nouvelle fois devant ces autels portant offrandes, si récurrents de parois de mastabas en parois de mastabas, vous auriez pu croire que les artistes avaient immanquablement reproduit les mêmes scènes. Il n'en fut rien ! Et les détails qui, peu ou prou, distinguent les tables et leur environnement, ne peuvent que vous conforter dans l'opinion que je tente ici de faire admettre : malgré un nombre de consignes idéologiques quant aux finalités de leur art funéraire, les artistes égyptiens disposèrent d'un certain éventail de possibilités, d'une certaine marge d'autonomie créatrice.

 

     Heureusement, d'ailleurs, car ce sont précisément ces petites variantes qui, patiemment relevées, permettent aux égyptologues de dater avec le plus de précision possible les monuments exhumés des âges anciens.

 

 

 

 

(Cherpion : 1989, 42-54 ; Ziegler : 1990, 258-61)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Égypte : ô Louvre ! - Communauté : ÉGYPTO-ARCHÉOLOGIE
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