Scène de psychostasie - Livre pour sortir au
jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Scène de psychostasie - Livre pour sortir au
jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Dans la foulée d'un premier article consacré, mardi
21 avril, aux outils agricoles exposés dans la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du
Musée du Louvre, je vous ai proposé, ami lecteur, samedi dernier, de prendre connaissance du rapport des fouilles que Bernard
Bruyère entreprit, en 1949, dans le "Grand Puits" de Deir el-Médineh. Et vous faisais d'emblée remarquer que son opinion varierait avec la poursuite de ses recherches et, surtout, de
ses découvertes.
Aujourd'hui, fidèle à ma promesse, je vous donne à lire la suite de ce compte rendu, relatant ses conclusions en clôture des investigations de la campagne suivante,
celle de 1950.
La fouille du grand puits situé au nord du
temple ptolémaïque d'Hathor à Deir el-Medineh, commencée l'année dernière, s'était arrêtée en fin de campagne, à une profondeur de 35 mètres environ et un sondage partiel, poussé verticalement
jusqu'à 7 mètres, n'avait pas atteint le fond.
L'escalier antique, retrouvé le long de la paroi nord, descendait d'ouest en est et, après un premier palier d'angle, s'amorçait déjà une série de quelques marches en
direction du sud, contre la paroi orientale.
Malheureusement, cet escalier taillé dans une roche marneuse inconsistante, était tellement usé et en grande partie détruit qu'il fallut le reconstruire en briques cuites
et en ciment avant de reprendre la fouille, car il constituait la seule voie possible d'évacuation des déblais.
L'an passé, la couche de décombres, riche en ostraca, avait été totalement épuisée par prudence et aucune perspective de trouvaille semblable ne s'offrait désormais, le
sondage ayant révélé uniquement un remplissage composé de marne en gros blocs ou réduite en poussière.
Pendant cinquante-deux jours, avec un effectif de cent vingt ouvriers en moyenne sur cent quatre-vingt dix inscrits au début, la tâche, de plus en plus pénible et
dangereuse à mesure que l'on s'enfonçait, fut de piocher dans ce conglomérat et de remonter à pleines corbeilles des terres de comblement presque dénuées d'intérêt.
Afin d'éviter un surmenage rapide, voire des accidents, le travail s'opérait en quatre phases. Un premier groupe d'une douzaine de piocheurs débitaient à coups de pics
les quartiers de roc et les masses durcies de débris qui étaient entassés depuis des siècles au fond du puits; ils en remplissaient des corbeilles dans une demi-obscurité qu'aucun rayon de soleil
ne perçait et sous la menace constante d'un éboulement de paroi ou de la chute d'un fragment de roche échappé d'un panier et tombant d'une hauteur de plus en plus grande. Un deuxième groupe, le
plus nombreux, debout, face au vide intérieur, au bord de chaque marche des escaliers étroits et glissants, se passait de mains en mains les corbeilles pleines jusqu'à l'un des paliers supérieurs
tandis que derrière cette ligne immobile, quelques hommes faisaient redescendre les corbeilles vides. Comme il y avait un total de cent quatre-vingt-six marches et un nombre insuffisant
d'ouvriers pour les garnir toutes, un troisième groupe prenait les lourds paniers pleins et, en trois relais marqués par les paliers angulaires, gravissait cent fois par jours les degrés usés,
jusqu'aux wagonnets qu'un quatrième groupe transportait à une centaine de mètres de là jusqu'au déversoir.
Cet aperçu de la méthode de travail imposée par les circonstances et le mérite des exécutants n'est donné ici qu'à titre documentaire en raison du caractère exceptionnel
que présentait cette fouille en profondeur accomplie en un laps de temps très court et sans engins spéciaux; il fournit l'occasion de rendre un juste hommage à l'esprit de prudente initiative et
à l'énergie du Reis Ahmed Hassane comme à l'endurance et au courage de toute son équipe. Si le résultat de leurs efforts n'a pas répondu aux espérances que les légendes locales avaient fait
miroiter à leurs yeux depuis longtemps, il n'en reste pas moins qu'ils ont remis au jour une curiosité archéologique dont la valeur est indiscutable.
On avait en effet escompté qu'un grand tombeau pouvait seul avoir été le but d'un aussi gigantesque forage et l'on pensait que la nature même du sol avait conditionné les
dimensions inhabituelles d'un tel cratère. Guidé par les affleurements crétacés environnants, le constructeur pouvait avoir voulu atteindre sous les sédiments de marne un banc de calcaire qui,
forcément, devait se trouver à une certaine profondeur et qui lui aurait permis de creuser dans cette roche solide, compacte et apte à recevoir une décoration gravée ou sculptée, une série de
couloirs souterrains et de salles composant le dispositif traditionnel d'un hypogée important.
Le comblement postérieur du puits, la destruction qui paraissait à première vue intentionnelle des escaliers, pouvaient être interprétés comme des mesures de sécurité
prises après une inhumation pour interdire à jamais l'accès du caveau. Ces escaliers larges d'à peine 1,20 m, taillés le long des quatre parois, descendaient en spirale par six révolutions et
sept paliers d'angles. Quant aux parois de cet immense carré de 12 mètres de côté, elles étaient aussi soigneusement ravalées verticalement que le permettait la qualité médiocre de la roche. On y
voyait encore, tracés en rouge, les axes médians de chaque face et les bandes horizontales de points indiquant la limite de ravalement.
Un détail cependant pouvait en apparence constituer un argument contre l'hypothèse d'une destination funéraire du puits : à partir du cinquième palier, l'escalier de
marne, jugé trop peu solide, avait été revêtu de dalles en calcaire et bordé de la même pierre, vers l'intérieur, par une sorte de basse rambarde ne dépassant pas l'arête des marches. Un tel
souci de durée était incompatible avec l'idée de l'emploi sans lendemain d'une descente vers un tombeau et ne cadrait pas avec la ruine supposée volontaire des volées de marches entre les
troisième et cinquième paliers. Toutefois ce détail n'avait rien de probant car les quatre mois de la fouille actuelle ont suffi à produire une telle usure qu'on fut obligé de rétablir en
maint endroit l'antique dallage.
A une profondeur de 42 mètres la marne, devenue de moins en moins friable, s'arrêtait brusquement en suivant une ligne presque horizontale se relevant de quelques
centimètres en allant du sud-ouest au nord-est et le banc de calcaire apparaissait. D'abord, il était fissuré verticalement mais ces fentes cessaient plus bas et le calcaire, très blanc et bien
paré, promettait l'utilisation projetée, s'il pouvait se continuer assez pour donner à un souterrain l'épaisseur suffisante de plafond pour éviter tout danger d'effondrement. Par malchance,
la couche calcaire ne mesurait pas plus de 8 mètres de hauteur et, de même qu'elle avait succédé sans transition à la marne, celle-ci reparaissait soudain à la cote 39,25 m.
Depuis le sixième palier, l'escalier des deux dernières portions était taillé en plein calcaire avec rampe externe, contre les parois de l'ouest et du nord. Les quelques
marches inférieures qui aboutissaient au fond du puits étaient seulement revêtues de dalles dès la réapparition de la marne.
Par les fissures du calcaire au flanc sud et à l'angle sud-ouest s'écoulaient de minces filets d'eau saumâtre, tantôt froids, tantôt tièdes, plus abondants le matin que
le soir, qui transformaient peu à peu en boue gluante les terres de comblement, de sorte qu'il fallut poursuivre le déblaiement à l'aide de corbeilles étanches et de sceaux. Il était évident
qu'une poche d'eau souterraine se trouvait au sud du puits. Existait-elle quand le forage fut entrepris et fut-elle une des causes de l'interruption des travaux ? Le niveau actuel du Nil est à la
cote 76 mètres, calculé à la limite du désert; mais on sait qu'il n'a cessé de croître depuis les temps antiques.
Une autre cause technique possible de l'abandon de l'ouvrage serait-elle la brusque disparition du calcaire et la déception de ne pouvoir creuser dans les parois
l'agencement d'un caveau à multiples chambres ? Sur aucune de ces parois ne se montrait la moindre trace d'un semblant d'ébauche d'une porte et le fond lui-même ne recelait point d'indice d'un
puits plus petit descendant vers une possibilité d'autre banc calcaire plus profond.
Le terminus du grand puits présentait l'aspect d'un chantier de carrière dont l'exploitation aurait été brutalement arrêtée, soit, comme il vient d'être dit, par suite de
difficultés matérielles insurmontables, soit pour une cause historique, un bouleversement politique par exemple.
On pouvait se rendre compte du procédé employé par les carriers de jadis qui, pour approfondir le puits, débitaient la roche, couche par couche, sous la forme de
dalles plus ou moins épaises et de gros blocs rectangulaires. Certains de ces blocs, détachés ou tenant au fond, restaient en place et certaines de ces dalles, dressées contre les parois,
semblaient attendre d'être remontées par le moyen de poulies au bout de madriers horizontaux dont les cavités d'engagement se voient encore dans les parois 3 et 4.
Ainsi les espoirs de trouvaille d'un grand tombeau s'évanouissaient, sans toutefois que fût complètement anéantie l'hypothèse d'une destination funéraire, mais en donnant
plus de force à d'autres suppositions.
L'opinion de G. Foucart était que cet immense cratère, dans une dépression naturelle proche du temple d'Hathor, pouvait être une source sacrée (et non un lac sacré à une
telle profondeur). Cela trouverait une possibilité de vraisemblance dans le fait qu'en 1940, près de l'angle externe nord-est de l'enceinte ptolémaïque du temple, on découvrit un groupement de
cuves rectangulaires en grès ayant contenu de l'eau bourbeuse et portant dans le fond des traces profondes d'écopage. Des amphores piquées dans le sol entouraient les cuves et, non loin de là,
furent recueillis de nombreux petits vases en céramique vulgaire en forme de calices.
En admettant l'antiquité des écoulements d'eau signalés plus haut et leur recherche voulue par le créateur du puits et prise pour but du forage, on pourrait être amené à
déduire que les anciens, d'une époque encore indéterminée, attribuaient à cette eau des vertus curatives et miraculeuses et venaient là, comme on va aux sources thermales, absorber des calices de
ce liquide médicinal.
Quoiqu'il en soit des diverses hypothèses et du résultat négatif de la fouille, il demeure que ce grand puits constitue un exemple rare, sinon unique, au moins à
Thèbes, d'une oeuvre aussi colossale en sa conception et en son exécution.
Le problème subsiste toujours de savoir quand et pourquoi fut creusé ce gouffre et qui en fut l'auteur responsable. Les mêmes questions se posent au sujet de son abandon
subit et de son recomblement.
La présence des objets et des ostraca du Nouvel Empire au milieu des terres de remplissage n'apporte aucune précision de date antérieure à la XXème dynastie et
la marge reste grande entre cette époque et les temps modernes. Une relation entre les puits et les tombes voisines des grandes adoratrices saïtes garde malgré tout une certaine valeur de
probabilité. C'est ce que les fouilles prochaines veulent essayer de rechercher par une exploration des sépultures et des vestiges de constructions de la région.
La saison de 1950 n'aurait eu que ce résultat d'intérêt purement archéologique, il eût été satisfaisant; mais elle ne fut pas infructueuse à d'autres points de vue car
plus de deux mille trois cents nouveaux ostraca ont été recueillis en fin de campagne par un quatrième triage de nos déblais et par le criblage de ceux de nos prédécesseurs. Conformément à nos
traditions, les déblais déjà plusieurs fois inspectés pendant la fouille, ont été de nouveau passés au tamis car il est facile que des ostraca ou de menus objets, mêlés à ces monceaux de tessons
et de cailloux sans valeur, échappent à l'attention des ouvriers et des surveillants.
Les ostraca des deux campagnes ont déjà commencé à être étudiés par les deux savants épigraphistes MM. Cerny et Posener, venus spécialement en Egypte pour préparer
leur prochaine publication dans la suite des Documents de Fouilles. Il ne convient pas de déflorer le résultat obtenu par nos confrères, mais on peut dire pourtant que leurs
constatations apporteront de nouvelles et importantes révélations dans le domaine des connaissances littéraires et démographiques que nous possédions sur le village des ouvriers et artisans des
nécropoles royales thébaines.
La richesse de cette collection d'ostraca, la plus importante en nombre et en valeur qui ait été faite depuis bien longtemps, prouvera, s'il en était encore besoin,
l'opportunité de la fouille qui vient d'être faite et compensera, pour la science égyptologique, l'absence d'un tombeau, si beau soit-il, au fond du grand puits de Deir
el-Medineh.
(Bernard Bruyère, Deir el Medineh. - Fouilles de 1950, dans Chronique d'Egypte n° 51, Vingt-sixième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du
Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1951, pp. 67-72)
Mardi dernier, après le congé pascal, vous étiez nombreux au rendez-vous que je vous avais fixé ici, dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre,
devant la vitrine 10.
Nous y avons, souvenez-vous, en plus de succinctement évoquer le précieux site de Deir el-Médineh, détaillé ensemble les quelques ustensiles exposés sur le panneau
mural, en nous promettant de plus spécifiquement consacrer un moment important aux trois houes qui, devant nous, sont chacune posées sur un pied métallique.
C'est d'elles donc, et au questionnement que ce type d'outil suscite chez les égyptologues quant à son utilisation, que je voudrais aujourd'hui vous entretenir.
De droite à gauche, nous avons :
N 1394
(Manche : 71 cm; soc : 48,50 cm)
E 19184
(Manche : 73,50 cm; soc : 62 cm)
et AF 9679
(Manche : 47,50 cm; soc : 35,50 cm)
Toutes trois datent du Nouvel Empire, celle du milieu provenant comme d'autres objets ici de Deir el Médineh, à l'époque de Ramsès II.
Toutes trois aussi présentent approximativement la même configuration générale que reflète d'ailleurs le hiéroglyphe qui en est l'image (U 6 de la liste de Gardiner
) : le manche et le soc sont en effet assemblés
de la même manière dans la mesure où ce dernier se termine, dans sa partie supérieure, par un tenon inséré à angle aigu dans une mortaise aménagée dans le haut du manche. Ces deux parties sont
reliées l'une à l'autre grâce à une corde de chanvre tressée passant autour du manche dans lequel une encoche l'empêche de glisser; corde de longueur adaptable en fonction de l'angle désiré suite
évidemment à l'usage qui fut celui de l'outil.
Car si, de toute évidence, vous pensez directement à la houe en tant qu'instrument aratoire - ce que la présence de ces trois exemplaires, ici dans cette
salle, tendrait à corroborer -, il n'en demeure pas moins que différents corps de métier s'en servirent à des fins tout autres : je pense par exemple à cette scène de la tombe du
vizir Rekhmirê (TT 100), à Gournah, qui nous montre un ouvrier l'utilisant pour confectionner les briques crues dont les maçons auront besoin pour construire une maison; je pense aussi à
ceux qui creusaient soit les bassins ou les canaux d'irrigation destinés à amener l'eau bienfaitrice au-delà de la zone agricole habituellement inondée par le Nil; je pense enfin à
ceux auxquels était dévolu le rôle de préparer les tranchées de fondation d'un temple ...
Quoiqu'il en soit des différentes exploitations de cet outil aux multiples fonctions, la houe - que certains égyptologues appellent aussi pioche -, resta tout au long de
l'histoire égyptienne, et même bien après, sous d'autres cieux, un outil extrêmement rudimentaire qui, dans la seule fonctionnalité des travaux agricoles, fut de toute évidence à
l'origine de l'araire.
Déjà présente dès la Ière dynastie pharaonique, elle peut toutefois se décliner sous deux aspects : soit avec un soc en pointe, comme sur le dernier
exemplaire, à gauche dans la vitrine (AF 9679), soit avec un se terminant par une partie plus large, aux angles sensiblement arrondis : c'est le cas ici de celle du milieu (E 19184).
Nous retrouverons fréquemment par exemple, ailleurs dans le Musée, les deux types ainsi différenciés dans les mains des ouchebtis. J'aurai l'occasion d'y revenir un peu plus tard
...
D'après certains égyptologues, la forme large du soc devait probablement permettre de détacher les mottes de terre assez volumineuses qui pouvaient se présenter en
terrain sec alors que celle plus pointue servait certainement à réduire leur dimension.
Je voudrais, ici et maintenant, introduire cette notion d'interrogations suscitées par la houe en tant qu'instrument agricole auxquelles j'ai d'emblée aujourd'hui fait
allusion.
Vous vous souvenez probablement, ami lecteur, de cette scène de labour, fragment peint de la chapelle funéraire d'Ounsou, exposée de l'autre côté de la vitrine
devant laquelle nous nous retrouvons, et que nous avions ensemble découverte le 2
décembre 2008. Je vous propose de nous la remettre en mémoire
...
Sans entrer dans plus de détails à l'époque, parce que j'escomptais bien vous en reparler, je vous avais expliqué que, telle qu'elle était
présentée, il était manifeste que les paysans de cette scène qui maniaient la houe, à gauche, au registre inférieur, préparaient le terrain en cassant les mottes de terre un peu trop épaisses, et
ce, AVANT le passage de l'araire, à droite. Cette explication d'alors traduisait en fait une opinion communément admise par certains égyptologues.
En revanche, d'autres, analysant semblables représentations de la même scène du travail de la terre avancent une hypothèse quelque peu différente; que je vous soumets,
sans vraiment prendre position et en laissant à votre réflexion, à votre sagacité, le soin d'éventuellement trancher entre les deux.
D'aucuns en effet soutiennent que c'est APRÈS le passage d'un araire destiné à creuser les sillons initiaux qu'avec la houe ils brisaient les mottes gênantes
qui s'étaient formées sur ce sol détrempé par l'inondation bienfaitrice.
Détail de puristes, penserez-vous, qui ne change pas vraiment grand-chose au problème. Je vous l'accorde, sauf que dans un cas, houe et araire servent à préparer le sol
avant l'arrivée des semeurs (dont un est ici représenté jetant les graines d'un geste large), tandis que dans l'autre, houe ou araire interviennent après les semeurs aux fins d'enfouir les
semences en les recouvrant de terre.
Les tenants de la seconde hypothèse arguent de deux faits pour étayer leurs propos :
1. Dans certaines tombes, il appert que le semeur précède l'attelage des bovins qui tirent l'araire. Dès lors, cela signifie à leurs yeux que le paysan qui ne dispose pas des traditionnels
moutons ou des porcs pour piétiner le sol et enfouir les semences se sert bien de cette charrue primitive pour effectuer ce travail nécessaire.
2. Dans certaines tombes également, et je fais ici plus précisément allusion au mastaba de Ti, à Saqqarah, les textes hiéroglyphiques qui accompagnent la scène de labour précisent, de manière
très explicite, qu'il faut recouvrir les grains (les semences) avec l'araire ("seka em heb") ou qu'il faut recouvrir avec la pioche ("seka em
henen").
J'ajouterai aussi un troisième argument en faisant référence au texte de la Description de l'Egypte, ce monument encyclopédique de première main publié au début du XIXème siècle, après l'expédition de
Bonaparte sur les rives du Nil, dans lequel on peut découvrir qu'après plusieurs milliers d'années, les fellahs rencontrés continuaient encore à utiliser le même type de houe et le même type de
charrue légère qu'était l'araire à l'époque pharaonique pour effectivement procéder aux mêmes travaux.
Pérennité de gestes antiques, pérennité d'instruments millénaires ...
(Andreu : 2002, 95; Desroches Noblecourt : 1981, 210; James :
1988, 109; Montet : 1925, 183 sqq; Vandier : 1978,
passim)
A l'occasion de notre première approche ce mardi 21 avril des objets exposés dans la vitrine 10 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai pris
l'initiative, ami lecteur, d'aborder très succinctement, l'historique des fouilles qui ont amené les membres de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), et Bernard Bruyère plus
particulièrement qui y a consacré trente années de sa carrière d'égyptologue, à découvrir le site de Deir el-Médineh, avec notamment le village des artisans des tombes royales et princières
de la Vallée des Rois et de celle des Reines du Nouvel Empire.
Extrêmement riche en exhumation d'objets divers, ainsi qu'en tombeaux bellement décorés s'étageant dans le cimetière de l'Ouest, ce vallon dissimulé entre la
colline de Gournet Mouraï et la montagne thébaine, l'est aussi par l'extraordinaire provende qu'au milieu du siècle dernier, B. Bruyère récolta dans ce qu'il est convenu aujourd'hui
d'appeler le "Grand Puits".
L'année dernière, dans l'article que j'avais consacré au grand égyptologue belge qu'était Jean
Capart, j'avais mentionné, parmi tout l'apport dont le monde scientifique lui était redevable, la création, grâce au soutien moral et financier de la Reine des Belges, de la Fondation
Egyptologique Reine Elisabeth (F.E.R.E.) et, en parallèle, d'un bulletin paraissant à l'époque deux fois l'année, la "Chronique d'Egypte" (CdE), destiné à publier les articles des
égyptologues du monde entier.
C'est précisément dans ce bulletin périodique que trois années durant, B. Bruyère nous donna un bref compte rendu de ses campagnes de fouilles et de ses découvertes
consécutives dans le "Grand Puits".
En annexe donc de l'article de ce mardi, j'ai jugé opportun, pour le centième billet de ce blog, de vous proposer aujourd'hui la lecture de très larges extraits du
premier de ses rapports de fouilles dans ce "mystérieux" gouffre, avec ses réflexions encore un peu brutes, qu'il peaufinera par la suite et modifiera même à la lumière de ses autres
campagnes d'investigations.
(Andreu : 2002, 34 - Photo prise à l'époque des fouilles du Grand Puits)
La mission, désormais autonome, de Deir el-Medineh a poursuivi en 1949 les travaux d'achèvement du chantier que l'Institut Français d'archéologie orientale du Caire
exploitait depuis l'année 1917 sous les directions successives de MM. Georges Foucart et Pierre Jouguet.
Les recherches relatives à la concession des ateliers thébains des nécropoles royales du Nouvel Empire pouvant être considérées aujourd'hui comme terminées en ce qui
concerne la région au sud du temple ptolémaïque d'Hathor aussi bien qu'à l'intérieur de l'enceinte de ce sanctuaire et au nord de celle-ci, il importait d'explorer un immense cratère béant au
pied de la falaise libyque, entre le temple et Sheikh-abd-el-Gournah.
Ce vaste entonnoir, creusé dans la roche marneuse, et dont l'orifice supérieur mesure 35 mètres de diamètre, avait déjà sollicité l'attention des fouilleurs autorisés et
clandestins à plusieurs reprises. Tour à tour certaines institutions scientifiques sous les ordres des savants Schiaparelli, Möller, Foucart, avaient cherché à en percer le mystère; des
entreprises indigènes, subventionnées par Shenoudi, Abd-er-Rassoul et autres avaient aussi tenté de résoudre le problème; mais les uns et les autres avaient abandonné, par manque de moyens
suffisants, le désensablement de ce gouffre.
Supposant à bon droit que les anciens Egyptiens n'avaient pu entamer un aussi gigantesque travail et le laisser inachevé, que la nature du terrain et les techniques
coutumières interdisaient les hypothèses d'une recherche d'un point d'eau ou le forage en profondeur d'une carrière de calcaire, nos prédécesseurs n'hésitèrent pas à baptiser "Puits funéraire"
l'énorme cavité et, partant de ce principe, à essayer de parvenir à un caveau qui, logiquement avait les plus grandes chances de se trouver du côté de la chaîne libyque, c'est-à-dire sur le flanc
interne occidental. (...)
Si aucun des fouilleurs précités, descendu pourtant à une assez considérable profondeur, n'arriva jusqu'à l'entrée supposée d'un hypogée, deux résultats intéressants
furent atteints lors des diverses tentatives. Le premier fut la récolte, parmi les terres de comblement, d'une certaine quantité d'ostraca d'époque ramesside dont s'enrichirent le musée de Berlin
et les officines des antiquaires de Louxor. Ces trouvailles suffisaient à montrer la nécessité de poursuivre les investigations afin de compléter la documentation sur le village antique des
artisans de cimetières.
Le second résultat avait été la constatation du ravalement vertical de la paroi interne occidentale du puits et la présence d'un ressaut de cette paroi que les chercheurs
clandestins, travaillant dans les profondeurs obscures d'un trou d'homme, prirent pour le sommet du linteau d'une porte. Il n'en fallut pas plus pour faire naître la légende d'un magnifique
linteau de calcaire orné même d'un soleil doré encadré par deux ailes polychromes.
Brodant sur ce canevas, l'imagination orientale grossissait d'année en année l'importance de cette soi-disant découverte et surexcitait la cupidité des habitants des deux
rives du Nil. On ne pouvait par conséquent abandonner la concession de Deir el-Medineh sans avoir, par une fouille exhaustive du puits, tari la source des ostraca et supprimé, tout ensemble, un
espoir de pillage et la légende qui l'eût motivé.
Pour ces différentes raisons, la Commission des Fouilles des Relations Culturelles au Ministère français des Affaires Étrangères décida en 1948 de pousser jusqu'à leur
terme les investigations commencées depuis plus de trente ans et fâcheusement arrêtées en 1947.
Entre le 13 février et le 25 avril 1949, date à laquelle les ouvriers furent obligés de quitter le chantier pour aller aux moissons, la fouille avait pu descendre à
presque 40 mètres de profondeur et extraire environ 5800 mètres cubes de déblais sans toutefois parvenir au fond rocheux du puits et à la porte du caveau
funéraire.
Son premier gain archéologique fut d'acquérir la preuve
de la destination funéraire de cet abîme colossal, unique en son genre dans la nécropole de Thèbes. En effet, le vaste entonnoir dont l'ouverture vaguement circulaire atteint 35 mètres de
diamètre se continue ensuite par un puits parfaitement carré de 12 mètres de côté aux parois soigneusement ravalées et rigoureusement verticales. Un escalier antique, taillé dans le roc,
descend le long de la paroi nord; d'abord d'est en ouest, puis après un palier d'angle, d'ouest en est et enfin, après un second palier, longe le flanc oriental en se dirigeant du nord vers
le sud. Quelques marches de ce troisième tronçon sont déjà dégagées.
Un autre gain très appréciable aux points de vue historique et philologique fut la récolte faite dans les déblais d'une importante quantité d'ostraca hiératiques et
figurés (aucun ostracon démotique ou copte). Plus de 3000 pièces inscrites ou dessinées, mêlées à des masses de tessons de céramique sans décor, à des fragments d'objets en pierre ou en bois
(statuettes, socles, stèles, peignes, chevets, etc.), étaient rassemblées en un bloc compact à mi-profondeur et noyées dans les décombres provenant certainement d'une agglomération habitée
pendant les quatre siècles d'occupation de Deir el-Medineh par les ateliers royaux des cimetières. (...)
Un semblable groupement d'ostraca et d'objets, inséré entre les gisements de marne en blocs ou en poussière des parties inférieures du puits et les sables de
ruissellement des parties superficielles amenés par le vent ou les pluies, ne pouvait être l'effet du hasard ni même d'un cataclysme, car entraînés par un torrent, les ostraca n'eussent pas
conservé la netteté graphique qu'ils ont presque tous. Donc c'est intentionnellement qu'ils furent précipités en une seule fois et à une époque où le village des artisans était déjà déserté. Ce
ne pouvait être que pour combler le puits après une inhumation, pour en interdire l'accès à l'avenir et cette opération se placerait alors après la fin de la XXème dynastie.
Comme personne n'est parvenu jusqu'à la profondeur atteinte par nous en 1949, ni dans l'antiquité ni aux temps modernes, il n'est pas téméraire d'espérer que si tombeau
il y a, il est resté inviolé et que les fouilles de 1950 nous réserveront la chance de percer l'énigme du Grand Puits et de savoir enfin quelle illustre dépouille a cherché un aussi grandiose
abri pour son éternité. (...)
(Bernard Bruyère, Deir el Medineh 1949, dans Chronique d'Egypte n° 49, Vingt-cinquième année, Musées Royaux d'Art et d'Histoire, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Janvier 1950, pp.
45-8)
En Egypte, à Guizeh et surtout à Saqqarah, vous les avez vus en grand nombre sur les murs de chapelles funéraires de
prestigieux mastabas comme celui de Ti, incontestablement le plus beau de tous, mais aussi peut-être ceux de Kagemni, de Ptahhotep, de Mererouka; et d'autres, bien d'autres ...
En effet, peintures et bas-reliefs décorant les tombes de grands fonctionnaires auliques nous les détaillent à l'envi, durant tout l'Ancien Empire déjà, depuis le
temps de Snéfrou, premier souverain de la IVème dynastie, père de Khéops, et cela sans discontinuer jusqu'à l'époque gréco-romaine, à l'extrême fin de l'histoire pharaonique
avec, notamment, le tombeau de Petosiris auquel j'ai déjà précédemment fait allusion.
Ici, dans la salle 4 consacrée aux travaux des champs, nous les avons aussi rencontrés sur les parois de la chapelle d'Akhethetep et de celle d'Ounsou.
Et aujourd'hui, ami lecteur, après cette interruption du congé pascal, je vous invite à en découvrir quelques-uns matériellement exposés cette fois dans la vitrine 10
devant laquelle je vous avais donné rendez-vous en nous quittant le 4 mars dernier.
Datant de différentes époques, mis au jour en maints
endroits du pays, tous ces outils - car c'est bien de cela qu'il s'agit, vous l'aurez compris -, sont le reflet d'une vie de travail la plus rudimentaire, certes, mais surtout la plus
quotidienne qui soit; partant la plus vraie.
D'aucuns, d'ailleurs, font toujours partie des instruments actuellement utilisés dans certains villages arabes d'Egypte, dans l'une ou
l'autre région de l'Est asiatique aussi, voire même dans celles de nos campagnes, françaises et belges, que l'automatisation à outrance n'a pas encore atteintes. Et c'est en cela que certains
d'entre eux nous "parlent" ou nous semblent à tout le moins extrêmement familiers.
Avant de les envisager ensemble, permettez-moi une importante parenthèse qui me semble ici nécessaire afin d'évoquer un lieu d'un intérêt cardinal pour ce qui concerne la
découverte de tous ces objets qui rythmèrent la vie quotidienne des travailleurs égyptiens.
Il s'agit, comme vous l'avez très probablement déjà deviné, du site de Deir el-Médineh, en Haute-Egypte, lové dans un des vallons désertiques de la montagne thébaine, à
moins d'un kilomètre des terres cultivées, au-delà de la colline de Gournet Mouraï, sur la rive occidentale du Nil, en face de Louxor.
Jusqu'au milieu du siècle dernier, le présent Département des Antiquités égyptiennes connut un réel accroissement de sa collection : plus d'un millier de
pièces, en effet, avaient été offertes en partage à la France par le Gouvernement égyptien suite aux fouilles qui y étaient entreprises par l'égyptologue Bernard Bruyère (1879-1971) qui,
alors que la concession du site avait été accordée cinq ans plus tôt à l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), le "ratissa" inlassablement à partir de 1922; et qui, parallèlement, ne
cessa de publier le fruit de ses découvertes de manière remarquablement scientifique.
Mais qu'est exactement Deir el-Médineh aux yeux de l'égyptologie contemporaine ?
Il s'agit en réalité d'un village - que les textes égyptiens nommaient simplement "Pa démi", "La Ville" -, dont il ne reste plus que les ruines, créé
ex-nihilo sous le règne de Thoutmosis Ier, souverain du début du Nouvel Empire, aux fins d'héberger les artistes, artisans et ouvriers qui, près d'un demi-millénaire durant,
travaillèrent au creusement et à la décoration intérieure des hypogées royaux et princiers des proches Vallées des Rois et des Reines.
Témoin absolument unique de la vie professionnelle et privée des familles qui se sont succédé là siècle après siècle, ce village qui fut agrandi sous le règne de
Thoutmosis III, momentanément déserté sous celui d'Amenhotep IV/Akhenaton - la communauté rejoignant alors un hameau semblable fondé à Tell el-Amarna -, remis à l'honneur avec Horemheb,
dernier souverain de la prestigieuse XVIIIème dynastie et connaissant son apogée à l'époque des Ramsès, aux XIXème et XXème dynasties, se développa sur quelque
5600 m² : près de 70 maisons, toutes semblables, qui se sont partagé, de part et d'autre d'une rue principale, une superficie de plus ou moins 132 mètres de long pour une petite cinquantaine
seulement de large.
Aux confins du site, deux nécropoles : celle de l'Est, sur les flancs de Gournet Mouraï, dont il ne subsiste aujourd'hui plus rien et celle de l'Ouest, sur l'autre
versant, aux pieds donc de la montagne thébaine.
Les tombes du cimetière de l'Est découvertes intactes par B. Bruyère datant des règnes de Thoutmosis III et d'Hatchepsout, si elles n'offraient pas une importance
particulière quant à leur structure et leur décor pariétal, se révélèrent en revanche d'un intérêt certain pour ce qui concerne le matériel funéraire qu'elles recelaient : en effet, les
objets exhumés, dans leur plus grande majorité, présentaient de manifestes traces d'usure prouvant indubitablement qu'ils avaient été utilisés par leur propriétaire. Et c'est bien grâce à eux,
grâce à ces chaises, tabourets, lits, nattes, paniers divers, vaisselle et ustensiles de cuisine, outils agricoles et de construction, objets de toilette, vêtements même que l'on peut maintenant
établir avec une précision avérée le vécu quotidien des anciens Egyptiens.
De ces tombeaux de l'Est, je l'ai signalé, il ne reste aujourd'hui plus aucune trace dans la mesure où B. Bruyère prit la décision d'entièrement les recouvrir avec les
déblais des fouilles du village proprement dit effectuées entre 1935 et 1939.
Quant à la nécropole de l'Ouest, sur le versant opposé du vallon, elle se présente dorénavant sous l'aspect d'une succession de terrasses étagées qu'il décida d'aménager
afin de pallier d'éventuels éboulements dus au nombre croissant de visiteurs. Elle se compose d'une soixantaine de tombes décorées : 7 datant de la XVIIIème dynastie et les autres
essentiellement du temps de Ramsès II; la plus belle à mes yeux étant celle de Sennedjem, un des gouverneurs de Thèbes.
Je m'en voudrais, après vous avoir quelque peu entretenu de Deir el-Médineh sous l'angle des nombreux vestiges de la vie quotidienne que les fouilleurs de l'IFAO, Bernard
Bruyère en tête, y mirent au jour, de ne pas mentionner un autre endroit lui aussi source de bien de "trésors" archéologiques : il s'agit du "Grand Puits".
Les égyptologues ont en effet donné ce nom à un trou d'une cinquantaine de mètres de profondeur, probablement creusé par les hommes du village en vue d'atteindre une
éventuelle nappe phréatique que jamais ils ne découvrirent. De sorte qu'à l'époque ramesside, il servit de décharge.
Entre 1949 et 1951, Bruyère s'y intéressa et en exhuma, entre autres, une imposante et ô combien remarquable somme d'archives rédigées en cursive hiératique sur
quelque 5000 ostraca qu'après lui, d'éminents épigraphistes tels que Jaroslav Cerny (1889-1970), Georges Posener (1906-1988), Serge Sauneron (1927-1976) et maints autres se sont attelés et
s'attellent encore à déchiffrer.
Mais avant d'en rencontrer certains dans l'une ou l'autre vitrine des prochaines salles, je vous propose immédiatement de revenir, après cette indispensable
digression, à celle qui nous occupe aujourd'hui en évoquant les objets qui, de haut en bas, sont fixés sur la paroi du fond.
Dans la partie supérieure, donc, chapeautant l'ensemble, un joug de 1, 35 mètre d'envergure (E 3203). Il provient de l'époque romaine, soit entre les Ier et IVème siècles de notre ère, mais aucune autre
précision quant à sa date et son origine exactes, par qui et où il fut découvert, ne figure sur le cartel d'accompagnement.
Cette pièce de bois permettait en fait de maintenir en parallèle des animaux qui, grâce à leur force musculaire,
tractaient aisément l'un ou l'autre instrument : en Egypte antique, le plus souvent, on y ajustait une paire de boeufs qui, tirant derrière eux l'araire (ou la charrue, selon le terme
employé par les historiens), remuait la terre de manière qu'elle recouvre les grains préalablement semés. Vous remarquerez sans difficulté, à chacune de ses extrémités, la partie convexe qui
venait épouser l'encolure de l'animal de trait; le joug étant en effet simplement attaché à ses cornes.
Immédiatement en dessous, une palanche (E 14510) d'un mètre de long, trouvée à
Gournet Mouraï, et datant du Nouvel Empire (± 1 450 A.J.-C.)
Il s'agit également d'un morceau de bois, légèrement incurvé parfois, porté sur l'épaule et aux bouts duquel le paysan suspendait une charge à l'aide
d'un crochet.
Les concepteurs de cette vitrine en ont d'ailleurs exposé un exemplaire juste en dessous.
Datant du Nouvel Empire, ce crochet de suspension à une palanche (E 14054), d'une hauteur de 30,5 cm, se termine
par une pointe également en bois de 13, 5 cm de long, présentant manifestement des traces d'usure.
Quelle que soit la charge qui fut jadis la sienne, il est incontestable que ce type d'objet, accroché parallèlement de chaque côté de la palanche, comme nous le
prouve d'ailleurs la scène peinte sur le petit éclat de calcaire exposé au centre de la vitrine, glissé dans l'anse d'un panier par exemple, ou de tout autre fardeau, réduisait considérablement
l'effort que devait consentir le porteur.
A la gauche de la vitrine, précisément, vous avez une de ces nombreuses réalisations de vannerie artisanale. Exemple même de panier
nécessaire à la vie quotidienne des anciens Egyptiens, ce couffin (E 16410) de 38 cm de long et 17, 5 de haut fut en fait retrouvé
par B. Bruyère, dans le cimetière de l'Est, à Deir el-Médineh.
Réalisé à partir de tiges de jonc tressées, il dut servir soit à transporter des objets de dimensions réduites, soit peut-être même à
évacuer des déblais résultant du creusement des tombeaux.
Quoiqu'il en soit, c'est le fragment de calcaire peint (E 5605), de 15, 5 cm de haut pour 10, 5 cm de
large exposé au centre de la vitrine 10, sous la palanche, entre couffin et crochet de suspension, qui, bien mieux que mes longs palabres, vous permettra d'aisément visualiser la destination
exacte allouée à chacune de ces pièces de bois ici exposées.
Mardi prochain, même lieu, même heure, nous consacrerons un peu de notre temps aux trois houes du bas de cette vitrine, posées chacune
sur un support métallique et qui suscitent diverses interrogations de la part des égyptologues.
Mais avant ce nouveau rendez-vous au Louvre, je vous invite à lire ce samedi 25 avril un premier compte rendu de fouilles rédigé voici soixante ans par Bernard
Bruyère lui-même, alors qu'il venait de commencer l'exploration du "Grand Puits" auquel j'ai fait allusion aujourd'hui.
(Andreu : 2002, 14-41 et 92-4; Desroches Noblecourt/Vercoutter : 1981, 211)
Pour cet ultime article avant le congé de Printemps qui
commence, en Belgique à tout le moins, aujourd'hui même, je vous propose, ami lecteur, une dernière fois de suivre Pierre Loti dans son périple sur la terre des pharaons, en 1906. J'ai choisi,
après vous avoir donné à découvrir ses impressions successivement à propos de la ville du Caire, du sphinx et des pyramides et, dernièrement, du kiosque et du temple
engloutis de Philae, de vous donner à lire, ce samedi, sa vision du Sérapéum de Memphis, extraite d'un chapitre intitulé
Chez les Apis, le sixième de l'ouvrage que nous avons feuilleté de conserve au mois de mars, et qu'il consacre à cet ensemble de sépultures destinées aux momies des
taureaux sacrés qu'Auguste Mariette mit au jour au milieu du XIXème siècle.
Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit noir rangés le long de
catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi que d'éternelles étuves.
Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis le commencement des
temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des plantes et au développement des hommes : une ou deux heures de route, le soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes
tamisent sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre légère. Et nous croisons des fellahs
paisibles qui ramènent des champs, vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes indéfiniment
répétées, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit être facile, même un peu paradisiaque.
Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il terrifie comme une
apparition du chaos, de l'universelle mort ... Ce monde, c'est le désert, le désert dominateur, au milieu duquel l'Egypte habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et,
ici plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contrebas de lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous
ombragent.
Avec ses tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une espèce de
muraille molle ou de grande nuée à faire peur, - ou plutôt comme une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui pourrait bien se déverser et engloutir.
De plus, il est le "désert memphite", c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant
trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret
mondial arrêté dans sa marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains, des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des couvertures à momie : les
pyramides, encore debout là toutes, sur le sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes, - et peut-être plus
terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut devant les nuages. (...)
L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que nous pouvons nous y
rendre.
Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol, entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes abrités, là-dedans, contre le
vent si âpre qui souffle sur le désert, et même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine de four : il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires de
l'Egypte, qui sont de merveilleuses étuvres à momies. Le seuil franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des
stèles, des blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours croissante.
Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont préparé pour nous leur
grêle illumination d'usage.
Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant, du surhumain. Les petites
flammes impuissantes d'une cinquantaine de pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois, en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et à gauche
de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et
pareils, sortes de caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare, aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près pour distinguer, sur ces parois
lisses, les inscriptions hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des antiques humanités; ici, la
signature du roi Amasis; là, celle du roi Cambyse ... Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et ensuite les
amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre
passage ?
Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de boeuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur, malgré leur solidité à défier toute
destruction, ils ont été spoliés à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse. Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de patience et de force;
pour certains, les voleurs ont réussi, avec des leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont percé dans
l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la momie sacrée.
Dans l'hypogée colossal, ce qui vous saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil noir resté là en travers du
chemin comme pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long de la grande voie
droite, à mesure que se mouraient les taureaux déifiés; mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le dernier. Pendant la période où on le roulait
avec lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa chambre quasi éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis avait pris fin, - là tout à coup, ainsi
qu'il peut arriver pour les religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral ...
C'est peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos notions positives : savoir qu'il y aura un dernier de tout; non seulement un dernier temple, un
dernier prêtre, mais aussi une dernière naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier jour ...
(Pierre LOTI, Chez les Apis, dans La Mort de Philae, (1909), Paris, France Loisirs, 1990, pp. 63-71)
Les vacances scolaires de Printemps étant à nos portes (belges, à tout le moins), je vous convie, après ce dernier rendez-vous
littéraire, à me rejoindre dans une quinzaine de jours, le mardi 21 avril très précisément, en matinée si cela vous agrée, devant la vitrine 10 de la salle 4 du Département des
Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre; pour autant, bien évidemment, que vous souhaitiez que nous poursuivions ensemble cette visite virtuelle que nous effectuons depuis un petit
peu plus d'un an maintenant.
Bon congé pascal à vous, ami lecteur ...
Dans le cadre de notre déambulation de vitrines en vitrines en cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous sommes arrêtés, vous et moi ami lecteur, depuis la mi-mars, devant la neuvième d’entre elles; et plus particulièrement devant le premier des deux "Reliefs du Lirinon" provenant de la tombe d’un notable de la XXVIème dynastie, le plus complet à vrai dire, le linteau E 11377.
(Je rappelle que le second de ces bas-reliefs, E 11162, se trouve quant à lui exposé dans la vitrine 2 de la toute dernière salle, la trentième, du circuit chronologique, à l’étage.)
Après avoir pour vous envisagé, dans un premier temps, une
description des différentes étapes menant à l'élaboration du parfum de lis que ce monument propose, j'avais élargi mes propos, la semaine dernière, pour évoquer quelques tombes dans lesquelles
figurent l'une ou l'autre scène se rapportant à cette fabrication : celle de Kagemni, à Saqqarah, datant de la VIème dynastie; celle d'Amenmès, à Thèbes Ouest, de la
XVIIIème dynastie et celle de Petosiris, à Tounah el-Gebel, de la XXXème dynastie, à l'extrême fin donc de l'histoire pharaonique égyptienne proprement dite, juste avant la
première invasion des Perses.
Aujourd'hui, poursuivant toujours mon évocation des onguents et des parfums, je voudrais plus particulièrement vous emmener
dans quelques-uns des plus grands temples égyptiens, des plus visités, aussi.
Parmi les blocs retrouvés par l’égyptologue français Georges Legrain (1865 - 1917) sous le dallage de la Cour de la Cachette, dans le temple
de Karnak, en 1903-04, figurent les fragments d’une porte de calcaire, actuellement conservés dans une sorte d’entrepôt d’antiquités à ciel ouvert baptisé "magasin du Cheikh Labib", ayant
appartenu à une construction que les détails paléographiques permettent de dater du Moyen Empire, et que les égyptologues appellent "magasin à onguent".
Il s’agit en fait d’un édifice élevé en briques de terre crue, assez semblable, d’où son appellation actuelle, aux "magasins" nord de
Thoutmosis III sis dans la cour dite du Moyen Empire, dont la particularité était, d’après les cinq blocs mis au jour, de constituer une sorte de réserve pour la conservation des onguents sacrés
: on peut en effet apercevoir sur chacun de ces fragments, et le texte lui-même, gravé en creux et en colonnes verticales, le prouve à l’envi, un personnage qui apporte des vases typiques
contenant ces produits liturgiques.
Indépendamment de l’intérêt qu’ils présentent concernant les origines géographiques des produits importés en Egypte, et donc les relations
commerciales pérennes et stables entretenues avec ces régions : Tyr et la Phénicie, le Mitanni, (un des Etats de la Mésopotamie antique), le Retenou, le nord du Liban et une partie de la Syrie
actuels, et jusqu’à Tounip, sur l’Oronte, ces blocs de montants de porte indiquent donc la présence au sein du plus grand complexe architectural égyptien voué aux dieux, Amon en priorité, d’un
édifice qui, s’il n’était pas nécessairement destiné à la fabrication des onguents eux-mêmes, n’en était pas moins prévu non seulement pour conserver les aromates ou autres substances provenant
de la "Terre du dieu", c’est-à-dire des régions d’Asie mentionnées ci-dessus, au nord-est du pays et du Pays de Pount, au sud-est, et avec lesquels ils étaient confectionnés; mais aussi, au terme
de la ligne de production, les produits finis et prêts à l’emploi.
A Karnak encore, mais datant du Nouvel Empire cette fois, existait aussi un "magasin" pour la conservation de l’encens voulu par la reine
Hatchepsout "pour son père Amon, afin que ce domaine-ci (= Temple d’Amon lui-même) soit toujours dans l’odeur de la terre du dieu". (= Pays de
Pount)
Enfin, un peu plus tard, toujours dans l’enceinte du même
complexe religieux, Thoutmosis III fit ériger une chapelle dont la fonction était d’entreposer les résines à brûler et les parfums du dieu. Sur les montants de la porte de cet édifice, un texte,
assez proche d'ailleurs de celui d’Hatchepsout, précise que le roi Thoutmosis III "a fait comme son monument pour son père Amon, maître des Trônes du Double Pays, l’acte de construire un
magasin pour l’oliban (pour faire) les parfums précieux, afin que ce domaine-ci soit toujours dans l’odeur de la dotation divine. Il a fait cela étant vivant
éternellement."
J'ajouterai, pour terminer, que de semblables
"magasins" pour la conservation, ou d’"officines" pour la préparation des produits aromatiques virent également le jour dans certains "temples de millions d’années", notamment au Ramesseum et à
Medinet Habou - (pour ne faire référence qu’aux premiers Ramsès) -, sur la rive occidentale de Thèbes.
Mais d’autres édifices cultuels que ceux du Nouvel Empire, datant ceux-là de l’époque gréco-romaine, ont également conservé la trace de la
confection de parfums et d’huiles liturgiques : c’est le cas, notamment à Philae, à Dendera, à Kom Ombo, et à Edfou.
Ainsi, si un jour vous avez l'opportunité de vous rendre à Dendera, vous découvrirez par exemple la liste des neuf huiles canoniques -
(énumération qui se trouvait également dans la tombe de Ptahotep, à Meïdoum) -, que l’on offrait aux dieux lors de certaines cérémonies religieuses.
A Dendera aussi, les textes hiéroglyphiques vous apprendront que si le roi apportait de quoi vêtir le corps de la statue du dieu, il se
munissait également de "toutes les huiles du rituel divin, préparées par l’Ibis et cuites par Chesemou", le dieu des pressoirs, qu'ils soient pour le vin ou pour les parfums.
A Dendera enfin, vous lirez des formules telle que : "J'offre à ta face parfaite l'huile au doux parfum d'oliban sec de première qualité". Ou celle-ci,
adressée à Hathor : "Son parfum est distingué plus que celui des dieux et des déesses".
Sans entrer dans un excursus qui m'éloignerait
considérablement de mon sujet, il me semble néanmoins utile ici de rappeler qu’un temple, de quelque époque qu’il soit, mais immanquablement organisé autour de la statue divine qu'abritait
le naos, (cette chapelle/sanctuaire située au sein même de l'édifice), était pensé comme un véritable microcosme, reproduisant en fait la perfection de la Nature; et, suivant évidemment la
configuration intérieure des salles, comme un endroit privilégié de création possible des productions propres à cette Nature, notamment la fabrication de parfums et d’onguents, étant bien entendu
que le monde particulier en soi de ces senteurs imprégnait d’une ambiance aromatique l’air confiné de l’intérieur de l'édifice et, par analogie, du cosmos tout
entier.
Rappeler aussi qu'à l'intérieur de chaque temple, les
prêtres se devaient de respecter un rituel qui, en outre, tenait compte des traditions locales et de leurs variantes théologiques.
Rappeler enfin que toute offrande du souverain représentée sur les différentes parois du monument concrétisait un échange : Pharaon, intercesseur entre les hommes et le
cosmos, offre un produit fini à la divinité et celle-ci, symboliquement, magiquement, en restitue la matière première. Ainsi, et pour prendre un exemple en relation avec cet article, si
l'offrande royale consiste en vases de parfums, la divinité est censée permettre que se maintienne l'abondance des composants de base dans les terres
productrices (Pays de Pount, entre autres).
Quoiqu'il en soit, entretenir la présence divine dans un temple contribuait à assurer le "bon ordre des choses", la maât donc, dans tout le pays et, partant, dans le
cosmos tout entier.
Si d’aventure, c’est vers Edfou que vous portent vos pas, ne manquez pas de visiter, tout au fond à gauche de la salle hypostyle, une
petite pièce appelée "Laboratoire" par les égyptologues, sorte d’officine sur les murs de laquelle de hautes colonnes de hiéroglyphes gravés en léger relief fournissent différentes recettes de
fabrication des parfums liturgiques.
Nous possédons en réalité peu de textes concernant la fabrication de ce type de produits. Toutefois, avant cette salle, dans le pronaos, exactement à droite de l’endroit où le prêtre purifiait le roi, s'ouvre la "Bibliothèque" dans les murs de laquelle étaient percées des niches contenant les coffres protégeant les rouleaux de papyrus notifiant le rituel journalier, ainsi que celui des fêtes.
Le relevé des documents que ces coffres recelaient - et dont, par parenthèses, aucun ne nous est parvenu -, se trouve fort heureusement
indiqué sur les parois de la salle. Il fait ainsi mention d’un traité intitulé "Liste de tous les mystères du Laboratoire".
Et fort judicieusement aussi, ces formules dont n’avaient ici été conservés que les titres génériques, sont gravées en beaux hiéroglyphes ptolémaïques sur les parois du "Laboratoire", quelques mètres plus loin. On y peut ainsi lire une liste exhaustive des gommes-résines avec lesquelles les aromataires officiels du temple confectionnaient certains onguents, mais aussi les recettes de composition de différents parfums destinés soit à l’onction de la statue divine, à Edfou, en l’occurrence, celle d’Horus, soit à alimenter des coupelles dans lesquelles ils se consumeraient tout en se mêlant à l’atmosphère du temple, suggérant ainsi, de manière olfactive évidemment, la liaison que les prêtres voulaient entretenir entre l’espace intérieur du monument, résumé du cosmos, et l’espace extérieur, géographique, jusqu’à la région d’origine de tous les produits constituants, à savoir : la Terre du dieu.
Il semble donc bien que toutes ces senteurs fassent office de passeurs sensoriels d’un monde à un autre : de l’ici-bas à
l’au-delà, du monde des réalités physiques à celui des concepts ou, pour l’exprimer autrement, du monde des hommes à celui des dieux. Monde auquel, apparemment, fait essentiellement référence l’exposition "Les Portes du
Ciel" qui vient de s’ouvrir pas loin de nous, ici, au Louvre, précisément, dans le Hall Napoléon, sous la Pyramide. (http://mini-site.louvre.fr/portesduciel/)
Parmi les recettes gravées sur les parois du "Laboratoire"
du temple d’Edfou, en figurent deux, assez différentes quant à leur forme, du célèbre "Kyphi", souvent évoqué par les auteurs antiques. Ainsi Plutarque, que j'ai déjà convoqué pour vous narrer
les mésaventures de la reine Cléopâtre, les samedis 24 et 31 janvier derniers, dans un ouvrage cette fois consacré à la théologie et à la philosophie égyptiennes, Isis et Osiris, y
fait-il à plusieurs reprises allusion.
Après avoir précédemment spécifié que trois fois par jour, les Egyptiens brûlaient des parfums en l’honneur du soleil (de la résine au
lever, de la myrrhe quand il est à son zénith et du kyphi à son déclin), il termine en écrivant :
" Le Kyphi est un parfum dont le mélange est composé de seize espèces de substances : de miel, de vin, de raisins secs, de souchet, de résine et de myrrhe, de bois de
rose, de séséli; on y ajoute du lentisque, du bitume, du jonc odorant, de la patience, et en plus de tout cela du grand et du petit genévrier - car il y en a de deux espèces -, du cardamome et du
calame. Ces divers ingrédients ne sont pas mêlés au hasard, mais selon des formules indiquées dans les livres saints, qu’on lit à ceux qui préparent ce parfum au fur et à mesure qu’ils en
mélangent les substances. Mais comme la plupart de ces substances mélangées ont une vertu aromatique, il s’en dégage un souffle suave et salutaire. Sous leurs influences l’état de l’air est
changé, et le corps doucement et agréablement effleuré par leurs émanations, se laisse aller au sommeil et acquiert une disposition évocatrice. Les afflictions et les contentions des inquiétudes
quotidiennes se détendent comme des liens et se dissipent sans le secours de l’ivresse ..."
On comprend ainsi, non seulement à lire l’énumération des composants, mais aussi en se souvenant de la récurrence des étapes d’élaboration
décrites mardi dernier, que la conception de semblables parfums particulièrement subtils, pouvait prendre jusqu’à six
mois ! Dès le pressage des fleurs terminé, les essences ou les huiles recueillies étaient mises en jarre afin d’être transportées vers des "laboratoires" comme celui d’Edfou : là, les maîtres
parfumeurs s’ingéniaient à mélanger entre eux les différents ingrédients du futur parfum; laissaient décanter le tout avant de réitérer une, deux ou trois fois de suite les mêmes gestes pour, en
fin de parcours, obtenir ce qu’ils espéraient.
Il existe aussi, dans ce même "Laboratoire", une liste gravée de toutes les variétés de cet oliban pour la conservation duquel, à Karnak, Thoutmosis III fit ériger une
chapelle, et que les Egyptiens appelaient "anti", alors que les textes pharaoniques antérieurs se contentaient simplement d'indiquer par un qualificatif s'il était frais ou sec, et par
l'adjonction d'un déterminatif spécifique s'il s'agissait d'huile ou d'essence.
Sur les quatorze dénominations répertoriées sur cette liste, si les trois dernières sont uniquement destinées à un usage profane, les onze premières caractérisent
les espèces nécessaires pour le service du culte dans le temple même.
A propos d’Edfou, un dernier mot, si vous me le permettez : avez-vous remarqué ci-dessus, ami lecteur, sur les soubassements de la salle, la procession de divinités, de peuples et de régions d’où provenaient tous ces produits ? Cette théorie de personnages ne vous rappelle-t-elle pas le défilé des domaines, des porteurs et porteuses d’offrandes que nous avons ensemble admiré, le 14 octobre 2008, sur une des parois de la chapelle funéraire d’Akhethetep ?
(Aufrère : 2007,
143-7; Bardinet : 1995, 251 sqq.; Baum : 2003, 71-82; Cauville : 1984, 26-7; Cauville : 2001, ibid.; Cherpion : 1994, 79-107; Daumas : 1975, 107-109; Le Saout : 1987, 325-38; Plutarque : 1924, 164 et 231-4; Shimy : 1998, 201-37)
Nous avons quitté Pierre Loti, samedi dernier, souvenez-vous ami lecteur, au moment où dans la barque qui glissait lentement dans le jour finissant sur les eaux
entre les quatorze colonnes à chapiteaux campaniformes de l'élégant, mais partiellement englouti kiosque de Trajan, à Philae, il s'apprêtait à entrer dans le temple proprement dit.
Je vous propose aujourd'hui de le retrouver afin qu'en sa compagnie, nous poursuivions cette bien étrange visite.
Voici que de nouveau, pour quelques secondes encore, il fait presque jour, et que des teintes de cuivre moins pâles se rallument au ciel. Après le coucher des soleils
d'Egypte, quand on croit que c'est fini, souvent elle vient ainsi vous surprendre, cette recoloration furtive de l'air, avant que tout s'éteigne. Près de nous, sur ces fûts élancés qui nous
environnent, les nuances rougeâtres font semblant de revenir, et de même là-bas, sur ce temple de la déesse, dressé en écueil au milieu de la petite mer que le vent couvre d'écume.
Au sortir du kiosque, notre barque, sur cette eau profonde et envahissante, parmi les palmiers noyés, fait un détour, afin de nous conduire au temple par le chemin que
prenaient à pied les pèlerins du vieux temps, par la voie naguère encore magnifique, bordée de colonnades et de statues. Entièrement engloutie aujourd'hui, cette voie-là, que l'on ne reverra
jamais plus; entre ses doubles rangées de colonnes, l'eau nous porte à la hauteur des chapiteaux, qui émergent seuls et que nous pourrions toucher de la main. - Promenade de la fin des
temps, semble-t-il, dans cette sorte de Venise déserte, qui va s'écrouler, plonger et être oubliée.
Le temple. Nous sommes arrivés. Au-dessus de nos têtes se dressent les énormes pylônes, ornés de personnages en bas-relief : une Isis géante qui tend le bras comme pour
nous faire signe, et d'autres divinités au geste de mystère. La porte, qui s'ouvre dans l'épaisseur de ces murailles, est basse, d'ailleurs à demi noyée, et donne sur des profondeurs déjà très en
pénombre. Nous entrons à l'aviron dans le sanctuaire. Et, dès que notre barque a passé au-dessus du seuil sacré, les bateliers interrompant leur chanson, poussent en surprise le cri nouveau
qu'on leur a appris à l'usage des touristes : Hip ! hip ! hip ! hurrah ! ...
Oh ! l'effet de profanation grossière et imbécile que cause ce hurlement de la joie anglaise, à l'instant où nous pénétrions là, le coeur serré par tant de vandalisme
utilitaire ! Ils comprennent d'ailleurs qu'ils ont été déplacés et ne recommenceront pas; peut-être même, au fond de leur âme nubienne, nous savent-ils gré de leur avoir imposé
silence.
Il fait plus sombre là-dedans bien que ce soit à ciel ouvert, et le vent glacé siffle plus lugubrement qu'au dehors; on est transi par une humidité pénétrante, - humidité
d'importation, bien inconnue autrefois dans ce pays avant qu'on l'eût inondé.
Nous sommes dans la partie du temple non couverte, celle où venaient s'agenouiller les fidèles. La sonorité des granits alentour exagère le bruit des avirons sur cette
eau enclose, - et c'est si déroutant de ramer et de flotter entre ces deux murs où jadis pendant des siècles les hommes se sont prosternés le front contre les dalles !
L'obscurité décidément nous envahit, l'heure est trop tardive; il faut pousser la barque à toucher les murailles pour distinguer encore les hiéroglyphes et les dieux
rigides, qui sont gravés finement comme au burin. Tout cela, miné depuis quatre ans bientôt par l'inondation, a déjà pris à la base cette triste teinte noirâtre que l'on voit aux vieux palais
vénitiens. (...)
On n'y voit plus. Allons nous abriter n'importe où pour attendre la lune. Au fond de cette première salle à l'air libre, s'ouvre une porte qui donne dans de la nuit
épaisse : c'est le saint des saints, lourdement plafonné de granit, la partie la plus haute du temple, la seule que l'eau n'ait pas atteinte, et là nous pouvons mettre pied à terre. Nos pas
semblent trop bruyants sur les larges dalles sonores, et des hiboux s'envolent. Profondes ténèbres; le vent et l'humidité nous glacent. (...)
Le lever de la lune heureusement ne tardera plus, et, de nouveau dans notre barque, nous cheminons d'une allure lente vers ce triste écueil qu'est aujourd'hui Philae.
Le vent est tombé avec la nuit, comme il arrive presque toujours en ce pays l'hiver, et le lac s'apaise. Au lugubre ciel jaune a succédé un ciel bleu-noir, infiniment lointain, où
scintillent par myriades les étoiles d'Egypte.
Une grande lueur à l'orient et la pleine lune enfin surgit, non pas sanglante comme dans nos climats, mais tout de suite très lumineuse, au milieu de cette sorte de buée
en auréole que lui fait ici l'éternelle poussière des sables. (...) Un grand disque éclaire déjà toute chose, en discrète splendeur; au gré des allées et venues de notre barque,
nous le voyons passer et repasser, le grand disque de vermeil, entre ces hautes colonnes, si frappantes d'archaïsme, dont l'image se dédouble dans l'eau maintenant calmée. (...)
Cela débute par une lueur rose, au sommet des pylônes. Et puis cela devient comme un triangle lumineux, très nettement coupé, qui grandit peu à peu sur
l'immense paroi et tend à descendre vers la base du temple, nous révélant par degrés la présence intimidante des bas-reliefs, les dieux, les déesses, les hiéroglyphes, les cénacles de personnages
qui se font entre eux des signes. Nous ne sommes plus seuls; tout un monde de fantômes vient d'être évoqué autour de nous par la lune, fantômes petits ou très grands, qui se dissimulaient là dans
l'ombre, et qui tout à coup se sont mis à causer à la muette, sans troubler le profond silence, rien qu'à l'aide de mains expressives et de doigts levés.
Maintenant commence à paraître aussi l'Isis colossale, - celle qui est inscrite à gauche du portique par où l'on entre : d'abord sa tête fine, casquée d'un oiseau et
surmontée d'un disque solaire; puis, la lueur descendant toujours, sa gorge, son bras qui se lève pour faire on ne sait quel mystérieux geste indicateur; enfin la nudité svelte de son torse, et
ses hanches serrées dans une gaine ... La voilà bientôt tout entière sortie de l'ombre, la déesse ... Mais il semble qu'elle s'étonne et s'inquiète de voir à ses pieds - au lieu des dalles
qu'elle connaissait depuis deux mille ans - sa propre image, un reflet d'elle-même qui s'allonge, renversé dans de l'eau.
Et soudain, au milieu de tout le calme nocturne de ce temple isolé dans un lac, encore la surprise d'une sorte de grondement funèbre, encore des choses qui s'éboulent, de
précieuses pierres qui se désagrègent, qui tombent, - et alors, à la surface de l'eau, mille cernes concentriques se forment et se déforment, jouent à se poursuivre, ne finissent plus de troubler
ce miroir, encaissé dans les granits terribles, où l'Isis se regardait tristement ...
P.S. - La noyade de Philae vient, comme on sait, d'augmenter de soixante-quinze millions de livres le rendement annuel des terres environnantes. Encouragés par ce succès, les Anglais vont,
l'année prochaine, élever encore de six mètres le barrage du Nil; du coup, le sanctuaire d'Isis aura complètement plongé, la plupart des temples antiques de la Nubie seront aussi dans l'eau, et
des fièvres infecteront le pays.
Mais cela permettra de faire de si productives plantations de coton ! ...
(Pierre LOTI, La Mort de Philae, (1909), Paris, France Loisirs, 1990, pp. 223-9)
Voilà maintenant deux semaines, ami lecteur, que nous sommes vous et moi devant la vitrine 9 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre
pour découvrir deux bas-reliefs de la XXVIème dynastie saïte, le premier ayant un rapport avec la viticulture, le
second avec la fabrication des parfums.
Grâce à quelques références archéologiques dont certaines sont accessibles aux touristes, je voudrais aujourd’hui plus précisément évoquer pour vous le contexte social de cette dernière activité, tant elle fut extrêmement prépondérante dans la conception du quotidien des Egyptiens de l’Antiquité. Et réserverai à un troisième article, mardi prochain, le soin d’examiner le contexte plus spécifiquement religieux.
Si les matières premières, essentiellement végétales, utilisées pour la constitution des onguents et des parfums provenaient des terres
étrangères, asiatiques le plus souvent - (les textes, mais aussi des scènes à l’intérieur de temples font en effet allusion à des expéditions, sorte de quête aux aromates, organisées vers ces
contrées lointaines dans le but d’en rapporter de précieux végétaux - que ce soit à l’époque de la reine Hatchepsout, avec la célèbre expédition au Pays de Pount, cette région quasiment
mythique située au niveau de l’Erythrée et de la Somalie actuelles d’où l’on ramena, entre autres oliban et térébinthe, ou à celle de Ramsès III) - il n’en demeure pas moins que tout le
travail de préparation des parfums et des onguents, depuis la cueillette des fleurs jusqu’à la présentation au dieu de l’huile odoriférante avec laquelle un prêtre attaché au temple oignait
chaque jour sa statue, s’effectua indubitablement en Egypte même.
Toutefois, comme j’ai eu l’occasion de vous le faire remarquer d’emblée mardi dernier, et malgré la rareté relative d’une documentation
idoine, certaines tombes proposent des scènes de l’une ou l’autre étape de la chaîne des opérations qui conduisaient à la fabrication de tous ces produits aromatiques.
Ainsi, à l’Ancien Empire, à Saqqarah, dans la tombe du vizir Kagemni (VIème dynastie), assistons-nous à la préparation d’un parfum.
Le dessin au trait ci-dessus, copie de la scène figurant sur un des murs de la sépulture, nous donne à voir deux hommes assis mélangeant
dans une vase cylindrique les composants du futur parfum. Les deux petites colonnes de hiéroglyphes qui les surmontent légendent la scène : celle de gauche explique que "aromates et huiles
sont en train de s’associer", tandis que celle de droite rapporte les paroles de l'artisan : "C’est assurément ton parfum qui va rendre le mélange
agréable".
Dans la dernière salle du même mastaba, nous assistons à la procession, du mur ouest vers le mur nord, sur deux registres, d’hommes halant des traîneaux sur lesquels sont arrimés d’énormes vases
à huile.
Des scènes identiquent se retrouvent également dans d'autres tombeaux de Saqqarah, notamment ceux de Ti, et de Mererouka :
http://www.osirisnet.net/mastabas/mererouka/mereruka_05.htm .
Les connaisseurs parmi vous auront peut-être remarqué qu’une des étapes qui, de la cueillette des fleurs jusqu’à l’offrande à Païrkep, le propriétaire de la tombe d’où
fut retiré le linteau de calcaire de la vitrine 9, constituent le travail d’élaboration des parfums est totalement absente : celle de la cuisson des substances aromatiques. Et pourtant, elle
était essentielle !
Fort heureusement pour nous, on la trouve notamment représentée dans l’une ou l’autre tombe de la XVIIIème dynastie, à Thèbes,
comme celle d’Amenmès (T T 89)
et aussi dans une de la XXXème dynastie, à Tounah el-Gebel, en Moyenne-Egypte : celle d’un des cinq grands prêtres de Thot, à Hermopolis, Petosiris.
Sur le mur nord du pronaos, parmi d’autres étapes de la préparation des parfums, nous découvrons deux artisans s'affairant autour d'un fourneau : celui qui est
accroupi attise le feu pendant que l’autre, debout, mélange les essences en pleine cuisson dans une cuve déposée à même le four.
Un peu plus loin, sur la même paroi, différentes étapes de la préparation de substances parfumées nous sont proposées sur deux niveaux : au
registre supérieur, un ouvrier déverse sur le sol des baies rouges que deux autres vont probablement décortiquer, tandis qu’au registre inférieur, se déroule l’opération qui consiste à broyer
l’un ou l’autre produit. A gauche, les quelques hiéroglyphes nous apprennent que les deux hommes assis autour de la petite table basse pilent des aromates reçues du Pays de Pount, alors qu’à
droite, deux autres, avec un pilon en bois qu’ils tiennent des deux mains, écrasent, chacun dans un mortier, plantes et herbes aromatiques destinées à l’élaboration du parfum. La légende
hiéroglyphique précise cette fois que ce sont des "parfumeurs en train de façonner (pressurer) l’oliban".
Encens pur, l'oliban était en fait une résine provenant d'incisions pratiquées dans l'écorce du "Boswellia Carterii", un arbre qui
pousse en Erythrée, en Somalie et dans le sud de l'Arabie actuelle.
Les plus perspicaces d’entre vous auront sûrement été attentifs à une différence notoire entre toutes ces représentations et celle de notre linteau de porte dans cette vitrine 9. En effet, si aux époques antérieures, sur les parois des mastabas de Saqqarah et des hypogées thébains, les travaux étaient réalisés par des hommes, il semblerait qu’à Basse Epoque, tout ce qui concerne la préparation des parfums, de la cueillette à la mise en jarres, soit aussi dévolu aux jeunes femmes.
Indépendamment de la destination funéraire dans un contexte de renaissance, de régénération auquel je viens de faire allusion, mais aussi de l’incontournable visée cultuelle des onguents et des parfums voulue par les officiants dans les lieux saints de l’Egypte des temps anciens à laquelle je m’attacherai plus particulièrement mardi prochain, je ne puis négliger de mentionner aujourd’hui un autre aspect de l’utilisation de ces produits aromatiques : les soins du corps, qu’ils soient esthétiques ou prophylactiques ...
Les premiers faisaient en effet l’objet d’une attention particulière dans toute la société civile : que l’on soit un homme ou une
femme, se parfumer, employer des cosmétiques pour se maquiller l’oeil par exemple, pouvaient tout aussi bien constituer un geste esthétique lors de fêtes et de banquets qu’une volonté de se
protéger, dans un pays où l’ardeur du soleil n’est plus à démontrer, contre ses rayons ou les odeurs corporelles désagréables.
Ainsi cette recette consignée dans le Papyrus Hearst pour "chasser l’odeur de la substance-khenech qui se trouve dans la superficie du
corps de l’homme, pendant l’été" préconise-t-elle d’enduire le corps avec une préparation réalisée à base, notamment, de résine de térébinthe et d’oliban.
Un autre aspect n'est pas non plus à écarter : dans l’Egypte ancienne - comme d’ailleurs dans bien
d’autres civilisations, y compris la nôtre -, parfums et onguents parfumés connotent une notion très précise : ils sont en effet instruments de séduction et invitent à l’amour. Or, comme tout se
tient, - et j’ai déjà par ailleurs, dans le cadre de la rubrique "Décodage de l’image égyptienne" à propos de l’article concernant les scènes de chasse et de pêche dans les marais du 12 août 2008, eu l’opportunité d’y insister, l’activité sexuelle constitue toujours, dans la symbolique égyptienne, promesse de
renaissance.
Enfin, et ceci est moins gai, ils entraient également souvent dans des prescriptions médicales : le même Papyrus Hearst mentionne une
recette pour soigner la calvitie qui consistait à broyer des fleurs de lotus que l’on faisait ensuite bouillir dans de l’huile. Et un autre, conservé à Berlin, propose un remède (déjà !) pour "chasser une tumeur suintante qui se trouve sur un sein ou
sur n’importe quel autre endroit du corps", en broyant finement et en mélangeant du jus de datte fermenté avec de la poudre de blé amidonnier blanc.
Sans oublier, et ce serait un comble, l'utilisation sur grande échelle qui en était faite au niveau du rite de la
momification. Ainsi, l'étude notamment de la momie de Ramsès II qui fut réalisée au Museum d'Histoire naturelle, à Paris, en 1985, nous apprit-elle que le corps avait été lavé avec du vin de
palme mêlé d'épices, assoupli à l'aide d'onguents, pommadé, bourré d'aromates, évidemment entouré de bandelettes et enduit de résines parfumées.
Malgré les quelques exemples de tombeaux que je viens d’évoquer, certains d’entre eux n’étant d’ailleurs pas toujours ouverts aux touristes,
ce sera plus que très probablement dans les temples, ami lecteur, que vous aurez l’opportunité de rencontrer des scènes d’élaboration de parfums.
Raison pour laquelle je vous convie à me rejoindre le 31 mars prochain, juste avant le congé de Printemps, afin qu’ensemble nous en visitions l’un ou l’autre.
(Bardinet : 1995, 251 sqq.; Baum : 2003, 71-82; Cherpion : 1994, 79-107; Daumas : 1975, 107; Lefebvre : 1924, planches X et XI;
Le Saout : 1987, 325-38; Shimy : 1998, 201-37)
Un merci tout particulier aujourd'hui à Thierry
Benderriter, concepteur de l'excellent site OsirisNet pour l'amabilité avec laquelle il m'a autorisé à lui emprunter quelques clichés, notamment du mastaba de Kagemni
:
http://www.osirisnet.net/mastabas/kagemni/kagemni_01.htm ;
ainsi qu'à Estelle Pieuchot et François User, respectivement membre et
administrateur du forum égyptologique de ddchampo, qui tous deux m'ont fourni documents photographiques ou scannés, et inestimables références pour illustrer et judicieusement compléter cet
article, ainsi que celui de mardi prochain :
http://1525.aceboard.net/
Dans ce qui devient une série d'articles consacrés à
la perception de l'Egypte qui fut celle de Pierre Loti lors de son séjour en 1906, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, vous donner à découvrir la première partie d'un nouvel extrait repris
du chapitre intitulé La mort de Philae, l'ultime de l'ouvrage éponyme qu'il publia voici exactement un siècle.
Au sortir d'Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s'annonce très froid sous un étrange ciel
couleur de cuivre.
C'est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les poteaux d'un télégraphe et les
rails d'une ligne ferrée qui le traversent de compagnie, pour aller se perdre à l'horizon vide. (...) Désert qui garde encore les aspects du vrai, mais qui
est maintenant domestiqué, apprivoisé à l'usage des touristes et des dames.
D'abord d'immenses cimetières, en plein sable, à l'orée de ces quasi-solitudes. Oh ! de si vieux cimetières, de toutes les époques de l'histoire; les mille petites
coupoles des saints de l'Islam et les stèles chrétiennes des premiers siècles qui s'émiettent côte à côte, au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces ruines des morts
et tous les blocs des granits épars se mêlent en groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le cuivre pâle du ciel : arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se
dressent comme de hauts fantômes ...
Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls jonchent l'étendue, des granits auxquels l'usure des siècles a donné des formes de grosses bêtes
rondes; par places, ils ont été jetés les uns sur les autres et figurent des entassements de monstres; ailleurs ils gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l'infini de quelque
plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe; par la magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des soirs d'Egypte qui, l'hiver, ressemblent à de froides
coupoles de métal; voici que l'on a conscience enfin d'être vraiment au seuil de ces profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne vous sépare (...)
Trois quarts d'heure de route environ, et, devant nous là-bas, apparaissent des feux, qui déjà s'allument dans le jour mourant. (...) Chélal, village au bord de l'eau, où l'on prend une barque pour aller à Philae. Horreur ! ce sont des lampes électriques ! Et
Chélal se compose d'une gare, d'une usine au long tuyau qui fume, puis d'une douzaine de ces louches cabarets empestant l'alcool, sans lesquels, paraît-il, la civilisation européenne ne saurait
décemment s'implanter dans un pays neuf.
L'embarcadère pour Philae. Quantité de barques sont là prêtes, car les touristes alléchés par maintes réclames, affluent maintenant chaque hiver en dociles troupeaux.
Toutes, sans en excepter une, agrémentées à profusion de petits drapeaux anglais, comme pour quelque régate sur la Tamise; il faut donc subir ces pavois de fêtes foraines, - et nous partons avec
une nostalgique chanson de Nubie que les bateliers entonnent à la cadence des rames.
On y voit encore, tant ce ciel en cuivre reste imprégné de froide lumière. Nous sommes dans un grand décor tragique, sur un lac environné d'une sorte d'amphithéâtre
terrible que dessinent de tous côtés les montagnes du désert.
C'était au fond de cet immense cirque de granit que le Nil serpentait jadis, formant des îlots frais, où l'éternelle verdure des palmiers contrastait avec ces hautes
désolations érigées alentour comme une muraille. Aujourd'hui, à cause du "barrage" établi par les Anglais, l'eau a monté, monté, ainsi qu'une marée qui ne redescendrait plus; ce lac, presque, une
petite mer, remplace les méandres du fleuve et achève d'engloutir les îlots sacrés. Le sanctuaire d'Isis, - qui trônait là depuis des millénaires au sommet d'une colline chargée de temples, de
colonnades et de statues - émerge encore à demi, seul et bientôt noyé lui-même; c'est lui qui apparaît là-bas, pareil à un grand écueil, à cette heure où la nuit commence de confondre toutes
choses.
Nulle part ailleurs que dans la Haute-Egypte les soirs d'hiver n'ont ces transparences de vide absolu, ni ces teintes sinistres; à mesure que la lumière s'en va, le ciel
passe du cuivre au bronze, mais en restant métallique; le zénith devient brun comme un gigantesque bouclier d'airain, tandis que le couchant seul persiste à rester jaune, en pâlissant jusqu'à une
presque blancheur de laiton, et là-dessus, les montagnes du désert aiguisent partout leurs silhouettes coupantes, d'une nuance de sienne brûlée.
Ce soir, un vent glacial souffle avec furie contre nous. Toujours au chant des rameurs, nous avançons péniblement sur ce lac artificiel, - que soutient comme en l'air une
maçonnerie anglaise, invisible au lointain, mais devinée et révoltante; lac sacrilège, pourrait-on dire, puisqu'il ensevelit dans ces eaux troubles des ruines sans prix : temples des dieux de
l'Egypte, églises des premiers siècles chrétiens, stèles, inscriptions et emblèmes. C'est au-dessus de ces choses que nous passons, fouettés au visage par des embruns, par l'écume de mille
petites lames méchantes.
Nous approchons de ce qui fut l'île sainte. Par places, des palmiers, dont la longue tige est aujourd'hui sous l'eau et qui vont mourir, montrent encore leur tête, leurs
plumets mouillés, donnant des aspects d'inondation, presque de cataclysme.
Avant d'aborder au sanctuaire d'Isis, nous touchons à ce kiosque de Philae, reproduit par les images de tous les temps, célèbre à l'égal du Sphinx ou des Pyramides. Il
s'élevait jadis sur un piédestal de hauts rochers, et les dattiers balançaient alentour leurs bouquets de palmes aériennes. Aujourd'hui, il n'a plus de base, ses colonnes surgissent
isolément de cette sorte de lac suspendu et on le dirait construit dans l'eau à l'intention de quelque royale naumachie.
Nous y entrons avec notre barque, - et c'est un port bien étrange, dans sa somptuosité antique; un port d'une mélancolie sans nom, surtout à cette heure jaune du
crépuscule extrême, et sous ces rafales glacées que nous envoient sans merci les proches déserts. Mais combien il est adorable ainsi, le kiosque de Philae, dans ce désarroi précurseur de son
éboulement ! Ses colonnes, comme posées sur de l'instable, en deviennent plus sveltes, semblent porter plus haut encore leurs chapiteaux en feuillage de pierre : tout à fait kiosque de rêve
maintenant, et que l'on sent si près de disparaître à jamais sous ces eaux qui ne baissent plus ...
(Visite à suivre ...)
(Pierre LOTI, La Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 219-23.)
Comme pour la viticulture à laquelle j’ai consacré mon article de mardi dernier, à partir du fragment
de bas-relief E 14712, exposé au-dessus à gauche, dans la vitrine 9 du Département des Antiquités égyptiennes devant laquelle aujourd’hui nous nous
retrouvons vous et moi, ami lecteur, la fabrication d’onguents et de parfums, pourtant attestée elle-aussi essentiellement dans les tombes de l’Ancien Empire, notamment celle de Kagemni, à
Saqqarah, ou par les recettes relevées dans l’un ou l’autre temple ptolémaïque, reste de nos jours encore relativement peu connue des égyptologues, faute évidemment de textes précis pour nous
l’expliquer.
C’est néanmoins les prémices de ce travail de longue haleine que nous propose le deuxième monument de cette même vitrine, E 11377, sur lequel nous allons nous attarder plusieurs mardis consécutivement.
Autrefois peint, ce linteau de calcaire d’environ 110 centimètres de long et 29 de hauteur, date lui aussi de la XXVIème
dynastie, dite saïte. Il fut mis au jour dans la tombe d’un certain Païrkep, surnommé Psamétikmerneith et acquis pour le Louvre en 1909 par Georges Bénédite, Conservateur-adjoint du Département
égyptien, celui-là même qui, souvenez-vous, négocia dans les mêmes années l’arrivée dans cette salle 4 de la chapelle du mastaba d’Akhethetep que nous avons visitée à partir du 30 septembre 2008.
Il évoque à la fois, dans un premier temps, la récolte et le pressurage des fleurs : trois jeunes femmes en effet arrachent à la main
des lis blancs haut perchés sur leurs tiges, qu’elles déposent dans un panier tenu de la main gauche. Moulées elles aussi dans des robes de lin fin extrêmement transparentes, tout comme
leurs consoeurs qui, la semaine dernière, détachaient les grappes de raisin, la poitrine bellement offerte à nos regards, elles portent une perruque courte, dégageant les oreilles, qu’au niveau
du front, elles ont ornée, signe emblématique de leur travail, d’une fleur de lis.
M’est-il vraiment besoin de préciser que le signe hiéroglyphique gravé au-dessus de leur tête respective fait partie d’un ensemble se lisant
de gauche à droite : "fdk" qui signifie, notamment, "couper" ?
J’ajouterai pour être complet que cette scène de cueillette de fleurs fut, pour des raisons que l'on ignore, très rarement représentée
dans le répertoire iconographique égyptien.
La quatrième personne, un couffin déjà bien rempli maintenu de la main droite sur la tête, une fleur dans la gauche, quitte la plantation et
se dirige vers le pressoir où deux autres jeunes femmes se faisant face, à l’aide d’un bâton autour duquel s’enroulent les extrémités d’un linge dans lequel manifestement des fleurs ont été
déposées, tordent vigoureusement l’ensemble de manière à en extraire un premier liquide dont on voit le flot généreusement s’écouler dans une jarre pansue, assez haute, munie d’anses et posée sur
un support à pieds, probablement en bois.
Là aussi, deux hiéroglyphes en léger relief entre les bâtons, définissent l’action : "tordre, presser" ...
Si je me réfère aux écrits du naturaliste et écrivain
latin Pline l'Ancien, ce parfum, que l'on appelait "lirinon", s'élaborait à partir de fleurs de lis, d'huile et de vin parfumés, de roseau aromatique, de cannelle, de myrrhe, de
cardamome et d'eau. Tous ces composants étaient mélangés par des maîtres artisans parfumeurs qui s'enduisaient préalablement les mains avec du miel.
Après vingt-quatre heures de macération, ils exprimaient à nouveau un jus par pressage, comme ci-contre, sur ce second bas-relief provenant de la même tombe, appelé lui
aussi "Relief du lirinon", mais portant le numéro d'inventaire E 11162, et exposé dans la vitrine 2 de la Salle 30, au deuxième étage du
Département des Antiquités égyptiennes; puis procédaient à un deuxième ajout de cardamome broyée et d'huile aromatisée.
Repos; pressurage, décantation, et ainsi de suite, à plusieurs reprises.
En fin de parcours, dans le parfum obtenu, ils remettaient un peu de cannelle, de myrrhe et de safran dans le but d'affirmer et son odeur et sa coloration
définitives.
A la gauche de ces activités, le linteau de porte se termine par une scène de présentation
du lirinon à Païrkep, le propriétaire de la tombe, assis sur un siège cubique et respirant une fleur de lotus. Le geste n’est certes pas anodin, et encore moins uniquement en rapport avec
les scènes que vous venez de découvrir : humer une telle fleur, pour tout défunt, équivalait en effet à l’opportunité d’une renaissance. Vous le retrouverez donc fréquemment représenté sur
les parois intérieures des chapelles de maints tombeaux.
Produits éminemment riches et précieux, les parfums, les huiles odoriférantes, les onguents, mais aussi les graisses qui entraient dans leur
composition, semblent avoir aussi relevé, autre parallélisme avec le vin, d’un monopole d’Etat, Pharaon ayant le contrôle souverain sur la fabrication de l’un et de l’autre.
Dès l’Ancien Empire d’ailleurs, dans les officines dépendant des temples, ce travail bénéficiait déjà d’un personnel attitré. Ainsi
avons-nous conservé traces de titres "honorifiques" tels que : Directeur des Plantations, Directeur des Champs de Thèbes, Inspecteur des Jardins du Palais,
Supérieur des Cultivateurs des Fleurs de Lotus du Domaine d’Amon (= Temple de Karnak), Chef-parfumeur du Domaine d’Amon, ou autre Inspecteur des Huiles des Ornements du
Roi ...
Les uns supervisaient les cultures, semaient et entretenaient les champs de fleurs, car dans les zones agricoles qui dépendaient de ces domaines religieux, certaines
parcelles étaient réservées aux végétaux nécessaires à l'élaboration des parfums. D’autres, comme par exemple les fleuristes, préparaient les bouquets destinés aux tables d’offrandes et aux
autels des temples que les prêtres garnissaient sans réserve. Sans oublier tous ceux qui étaient préposés à la comptabilité des jarres contenant les différents produits.
Sur toutes les étendues d’eau stagnantes du pays, des marécages du lac Fayoum au Delta, ainsi que sur certaines rives plus calmes du Nil et de ses canaux, les nymphéacées que la langue poétique du Nouvel Empire nomma "La Belle" ("na-nefer", ce qui a donné "nénuphar", en français) s’étalaient harmonieusement offrant à la lumière du jour des pétales tantôt blancs, tantôt bleus, qui se refermaient à la nuit tombée.
Dans la symbolique égyptienne, c’est de la fleur de lotus que serait sorti le soleil au premier matin du monde; et qui, depuis, ne cesse de renaître chaque jour. Elle
constitue donc un évident symbole de régénération.
Cette particularité, très vite remarquée par les Egyptiens, donna naissance à une série de considérations cosmogoniques qu’ils traduisirent
dans la statuaire par exemple en représentant la tête d’un pharaon émergeant du lotus primordial, comme ici, exposée au Musée du Caire, celle du jeune Toutankhamon.
J’aimerais, ici et maintenant, ouvrir une parenthèse d’ordre sémantique pour signaler un débat qui alimente depuis des lustres les
conversations des égyptologues, et plus spécifiquement les plus philologues d’entre eux : il s’agit de la traduction à donner au terme égyptien "sechen" (devenu "chouchan" en
hébreu, à l’origine du prénom "Suzanne", en français). D’aucuns traduisent par "lotus" quand d’autres préfèrent "lis" (ou "lys").
Cette confusion provient originairement de la langue grecque, et plus spécifiquement d’Hérodote qui, quand il vit cette plante en Egypte
pour la première fois, la compara à la fleur de lis qu’il connaissait bien :
... pousse dans l’eau, en grande abondance, une espèce de lis que les Egyptiens appellent lotus.
Quoiqu’il en soit de la philologie, les botanistes nous apprennent aujourd’hui que la confusion entre les deux plantes n’est plus de mise
puisqu’il suffit d’être attentif au fait que le lotus bleu présente des pétales allongés, effilés et pointus, et que sa fragrance est synonyme de parfum doux et suave; tandis que le lotus blanc
se caractérise par des pétales arrondis, et que sa senteur se révèle relativement ordinaire.
Quant au lis blanc, il semblerait que l’égyptologue française Christiane Desroches Noblecourt (1914 -) ait définitivement démontré qu’il
n’était en rien une nymphéacée, mais plutôt une fleur de bananier sauvage provenant d’Ethiopie, et que charriaient les eaux du Nil avant d’arriver sur le territoire égyptien proprement dit
au moment de la crue, à la mi-juillet.
Et quoi qu’il en soit maintenant de la philologie et de la botanique, la symbolique égyptienne seule ici m’intéressera pour attirer votre
attention sur le fait que le lotus fut assimilé à la renaissance osirienne de tout défunt; que le lis (ou lys) devint l’emblème du Sud, c’est-à-dire de la Haute-Egypte et que le papyrus, dans
cette même optique, figura la plante héraldique du Nord, c’est-à-dire de la Basse-Egypte.
Et enfin de vous rappeler ce que déjà j’écrivais le mardi 3 mars dernier : à savoir que ces deux
dernières plantes, associées, liées entre elles, forment le "Séma-Taouy" figurant la réunion des "Deux Terres", c'est-à-dire l’union de la Haute et de la Basse-Egypte, abondamment
représentée sur les côtés des sièges pharaoniques.
Le bas-relief sur lequel nous nous sommes quelque peu attardés aujourd'hui permettant de longues digressions, je vous propose à présent,
afin de ne pas alourdir le présent article, de nous retrouver ici même mardi prochain aux fins d'en connaître un peu plus sur les parfums, les onguents et leur utilisation dans la
civilisation égyptienne antique.
(Baum : 2003, 71-82; Cauville : 1984, 26-7; Defossez : 1992, 85-9; Desroches Noblecourt : 2003,
27-42; Plutarque : 1924, 164 et 231 sqq.; Shimy : 1998,
201-37).
Le hasard a voulu que, publiant les articles plus
spécifiquement consacrés à notre visite virtuelle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre le mardi - nous y sommes plus à notre aise ce jour-là dans la mesure où il est
officiellement fermé aux touristes -, celui d’aujourd’hui traitât des parfums et de la connotation particulière qui est la leur dans l’optique de la régénération, juste avant une date qui m’est
chère : en effet, demain 18 mars, il y aura exactement un an que grâce au coup de pouce de Louvre-passion, j’ai osé "sauter le pas" pour entrer
dans la blogosphère.
Puisse le premier de ces deux billets se rapportant aux parfums, à la veille de cette date anniversaire, être gage de régénération
permanente de mes facultés intellectuelles de manière que, longtemps encore, nous ayons le plaisir, vous et moi ami lecteur, de déambuler parmi les trésors égyptiens du Louvre. Et que l’article
de mardi dernier consacré au premier bas-relief de la vitrine 9 m’inspire pour lever mon verre à votre santé, vous sans qui je ne bénéficierais vraisemblablement pas autant d'engouement
pour ainsi poursuivre l’aventure ...
Dans ce qui peut-être, à terme, va devenir une série
d'articles consacrés à la perception de l'Egypte qu'eut Pierre Loti lors de son séjour en 1906, je voudrais aujourd'hui, ami lecteur, après la première approche de samedi dernier, vous donner à découvrir des extraits du chapitre inaugural de l'ouvrage La mort de Philae qu'il publia
voici exactement un siècle : Minuit d'hiver en face du grand sphinx.
Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui brille trop et qui
éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de
minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles géants.
Est-ce une colline de sable qui monte devant nous ? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression d'une grande nuée rose, d'une
grande vague d'eau à peine consistante, qui dans les temps se serait soulévée là, pour ensuite s'immobiliser à jamais ... Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom et
comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est irréelle, probablement, projetée peut-être par quelque
réflecteur, caché dans la lune ... Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes apocalyptiques s'érigent dans
le ciel, trois triangles roses, réguliers comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se détachent en
rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus terribles.
Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là, dressées, l'effigie humaine
démesurément agrandie et les trois montagnes géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec cependant ça et là, dans les traits surtout de la grande figure muette, des
nettetés d'ombre indiquant que cela existe, rigide et inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.
Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la connaissance : le Sphinx et les
Pyramides ! Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant ... Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune bleuit ce qu'elle éclaire ? On ne prévoyait pas non plus cette couleur-là - qui
est cependant celle de tous les sables et de tous les granits de l'Egypte et de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être
que des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses lèvres fermées qui semblent garder le mot de
l'énigme suprême ? ...
Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par des belles nuits de janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A cela non plus, on ne
s'attendait pas (...)
Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si infimes ou si loin qu'ils
soient, cette lune d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables; parfois ils
s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis se mettent à courir, sans bruits, pieds nus, le burnous envolé, pareils à des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de
visiteurs, qui arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les vénérer, n'ont cependant presque jamais été
seuls, surtout par les nuits de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère. (...)
Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot fourré; leur intrusion est ici
comme une offense, mais hélas ! de tels visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville toute voisine - qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa dignité et son
âme - devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les désoeuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai,
personne jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à
peine, aboutit une route où circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la pyramide de Chéops, un vaste
hôtel s'est blotti, où fourmillent des snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la danse du scalp; des malades en quête d'air pur : jeunes Anglaises phtisiques, ou
vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant leurs rhumatismes par les vents secs.
Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a jeté la phrase inepte de
quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti tellement délivré, tellement loin !
Dès que l'on a commencé de marcher sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi
émanés de ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.
D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les blocs réguliers et pareils
de ses assises qui se superposent à l'infini, toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite
éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.
Combien inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à construire ce tombeau, dans
l'obsédant et fol espoir de prolonger sans fin la durée de sa momie ! ...
La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains lui ont laissé de son désert;
il y avait à descendre la pente de cette dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour maintenir en un tel lieu plus de silence. Et ça et là s'ouvrait quelque trou
noir : soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.
Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le grand Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée, vous tournant le dos, dans la
pose d'un chien géant qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui faisaient des
oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté;
déjà dédaigneux avec son menton qui avance; et son sourire de grand mystère. Et quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en face - sans pourtant rencontrer son regard qui
passe trop haut pour le nôtre, - on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce masque mutilé !
En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx; si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé, rapetissé, il est
inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine. Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit,
sous les enchantements de la lune. (...)
Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a pas fini de sévir, ou
bien pour remonter en auto et engager, dans quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits forts)
s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres, intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure
semblaient voltiger autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La représentation pour cette fois est
finie, et partout s'établit le silence. (...)
(Pierre Loti, Minuit d'hiver en face du grand Sphinx, dans La
Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 9-16)
Quand pour la toute première fois, le 30 septembre 2008, nous sommes vous et moi, ami lecteur, entrés de
conserve dans cette salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avons d’emblée, souvenez-vous, dirigé nos pas tout naturellement vers la droite, attirés que nous
étions par l’imposante chapelle du mastaba d’Akhethetep que, trois mardis
consécutivement, jusqu’au 14 octobre, nous avons visitée à notre aise.
Ensuite, après avoir considéré l’une ou l’autre vitrine se trouvant dans son environnement, celle avec les porteuses d’offrandes et celle avec la table d’offrandes d’Akhethetep, nous avons fait volte-face pour
alors envisager de découvrir la chapelle d’Ounsou que, du 25 novembre au 16 décembre 2008, nous avons aussi abondamment détaillée.
Les murs de ce monument artificiellement reconstitués au milieu de la salle, à gauche cette fois, permettent, de part et d’autre, un passage
donnant accès directement à la salle 5 qui s’annonce dans le prolongement immédiat.
Dans la travée de gauche, nous avons, depuis
le 6 janvier 2009, successivement découvert
quatre vitrines proposant des textes juridiques, administratifs, qu’ils soient notés sur papyrus ou gravés dans la pierre.
Exactement à l’opposé, dans le passage de droite donc, accolées contre le mur de la chapelle, deux autres vitrines, la 9 et la 10,
attendent que nous nous y intéressions. Fort esseulées semble-t-il, elles n'ont d'autre recours, à défaut de visiteurs attentifs, que celui de porter leur regard au travers d'une
des fenêtres qu'elles reflètent, sur la façade est de l’aile Sully encadrant la Cour carrée. Et voilà que des Egyptiennes d'il y a trois mille ans, tout affairées qu'elles sont à leurs
occupations du moment, ont maintenant le loisir de jeter un oeil directement sur le petit Jardin de l’Infante, au bord du quai François Mitterrand, sur la Seine, en évoquant peut-être
leur Nil tant adulé, sur le Pont des Arts et sa célèbre passerelle en bois, incontournable rendez-vous des amoureux, des touristes et de nombreux artistes, qui précisément relie la
Cour carrée à l’Institut de France du quai Conti, juste en face.
C’est donc dans ce couloir, "entre Egypte et
Paris", que nous nous retrouverons à partir d'aujourd'hui et les prochains mardis pour, dans un premier temps, considérer la vitrine de gauche et les deux bas-reliefs en calcaire
provenant de la XXVIème dynastie qui y sont exposés.
Et tout de suite retiendra notre attention celui accroché sur
la gauche de la partie supérieure de cette vitrine 9. Gravé en relief dans le creux, ce fragment de calcaire (E 14712) datant du
Ier millénaire A.J.-C., très endommagé, de quelque 35 centimètres sur sa plus grande hauteur et 25 pour sa plus grande largeur fut, selon le cartel relativement peu prolixe à ce sujet,
offert au Louvre par un certain "Miriel".
Qui est ce Monsieur ou Madame Miriel ? Quand ce don a-t-il été effectué ? Je n’en trouve trace ni dans ma documentation, qui n’est
évidemment pas exhaustive, ni sur le Net, qui me semblerait l’être un peu plus ...
Autre question. Pourquoi le Conservateur a-t-il pris la décision d’installer ici ce bas-relief ?, alors que, dans la salle voisine, à peine
donc quelques mètres plus loin, nous constaterons que deux vitrines sont précisément dévolues au sujet qu’il évoque, la viticulture; la deuxième d’entre elles que la configuration des lieux
permet d’ailleurs d'apercevoir indifféremment des salles 5 et 8, proposant de nombreuses amphores.
Quoiqu’il en soit, car c’est sur ce thème que porte le présent article, cette scène, délicate mais malheureusement très incomplète nous
montre quelques jeunes femmes coiffées de perruques à courtes mèches et vêtues de robes longues transparentes dont deux, sous une vigne en tonnelle, en cueillent des grappes qu’elles déposent,
celle de gauche dans un récipient, celle de droite, dans un panier de jonc; et deux autres s’affairant au pressoir : la première déverse le contenu de sa cueillette dans une sorte d'auge, tandis
que l’autre, s’agrippant à un montant, foule aux pieds les grappes déjà présentes.
Ce fragment d’époque saïte se révèle intéressant dans la
mesure où, depuis déjà les premières dynasties de l’Ancien Empire, toutes les représentations proposent les travaux inhérents à la vigne toujours accomplis par des hommes, même si, dans
plusieurs tombes, nous constatons que des enfants y participent également. (Sans oublier, au Nouvel Empire, l’affectation à ces travaux de prisonniers étrangers mâles soumis lors des conquêtes.)
Rarement, donc, ces travaux sont dévolus à la gent féminine. D'où la particularité de ce petit monument.
Malgré les coins supérieur gauche et inférieur droit irrémédiablement disparus, vous aurez remarqué, ami
lecteur, que tout le relief est délimité par deux lignes horizontales au-dessus et en dessous desquelles courent des hiéroglyphes eux aussi soigneusement et légèrement gravés en creux, et qui se
lisent de gauche à droite, tandis que les occupations qui se succèdent évoluent, quant à elle, en toute logique de droite vers la gauche. Nous sommes probablement ici en présence d’un
fragment enlevé à une chapelle funéraire et faisant partie, comme nous l’avons vu chez Akhethetep de registres de scènes relatant les différents travaux agricoles dont, dans les domaines d’un
défunt, ceux relatifs à la vigne.
La vigne. Une des plus anciennes cultures du pourtour méditerranéen en général, et de l’Egypte en particulier qui, là précisément, alimente
un très vieux mythe mettant l'accent sur le fait que si les hommes ont pu continuer à exister, c’est parce que Rê fit un jour déguster plus que de raison à sa fille Hathor cette vigoureuse
liqueur couleur de sang qui l’endormit, soustrayant ainsi l’humanité à sa fureur ...
Il est avéré qu’au IVème millénaire avant notre ère, entre Tigre et Euphrate, les Mésopotamiens furent un des premiers peuples à
domestiquer et à cultiver la vigne, probablement, semblerait-il, après les habitants du Caucase qui, au VIIème millénaire eux, s’y seraient déjà intéressés.
Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien d’Egypte que proviennent les plus anciens témoignages d’une viticulture parfaitement organisée : en
effet, plusieurs des célèbres mastabas édifiés à Saqqarah au début de l’Ancien Empire, ceux de Menna, de Mérérouka et de Ti, entre autres, mais aussi l’hypogée de Nakht, notamment, au Nouvel
Empire, proposent de superbes scènes polychromes relatant ces types d'activités.
Des jarres nombreuses, ainsi que des bouchons inscrits furent mis au jour ça et là par les égyptologues, leur permettant dorénavant de
déterminer la localisation précise de certaines zones plus propices que d’autres à cette culture, comme celles des oasis occidentales de Khargyeh, Dakhla, Baharia et Farafra; celles aussi du
Fayoum et, plus au nord, du Delta du Nil. On peut d’ailleurs considérer ces deux dernières régions comme les berceaux de la production de vins égyptiens, à l’usage exclusif, à cette époque du
début de l’Ancien Empire, il faut bien le souligner, de Pharaon, de sa famille, ainsi que des hauts dignitaires de la Cour pour une consommation personnelle mais aussi, et le détail est
d’importance, pour les rites cultuels, funéraires, en faveur des dieux à honorer.
L’évolution historique du pays, la démocratisation des nombreuses traditions au départ essentiellement régaliennes, mais également la
croissance économique qui suivit les grandes conquêtes firent qu’au Nouvel Empire, et notamment aux temps des premiers Ramsès, la production de vin connut un essor tel que, non seulement tous
ceux qui le désiraient, tous ceux en fait qui le préféraient à la bière, boisson "nationale" quasiment consommée par tous à l’époque, purent s’en offrir, mais en outre que le surplus était
proposé aux différents autres pays du pourtour méditerranéen dans un échange commercial de grande envergure.
Certes, comme je l’ai déjà précédemment mentionné, la terre d’Egypte appartenait en principe tout entière au souverain; certes les temples
eux aussi, suite à de nombreuses donations, se retrouvaient à la tête d’étendues cultivées non négligeables, mais il est également plus que probable que la majorité des vergers appartenant aux
particuliers étaient pourvus de l’un ou l’autre pied de vigne amoureusement mis en valeur aux seules fins d’une consommation familiale. On a ainsi des représentations émanant de tombes de riches
dignitaires du Nouvel Empire montrant une vigne qui pousse sur une pergola maintenue par des colonnettes papyriformes.
Indépendamment de ce côté éminemment pratique et matériel des choses, il ne faut pas perdre de vue que, dans la symbolique osirienne, la présence d'une vigne
dans une tombe constitue un gage évident de renaissance. Ainsi, dans celle de Parennefer, par exemple, à Dra Aboul-Naga, voit-on très nettement la représentation d'un cep de vigne
s'élevant jusqu'aux narines d'Osiris.
Nonobstant le fait qu’elles soient partiellement "décrites" sur le bas-relief de la XXVIème dynastie E 14712 que nous découvrons ensemble aujourd’hui dans cette vitrine, les différentes étapes de la préparation du vin n’ont guère évolué depuis celles que nous avons
le loisir d’admirer dans les mastabas des IVème et Vème dynasties déjà : au moment des vendanges, c’est-à-dire en août-septembre selon les années, on cueillait les grappes
de raisin à la main.
(La vigne était cultivée en espaliers et surtout en treilles : les ceps étaient portés par de longues perches horizontales soutenues par des bâtons fourchus en leur extrémité
supérieure.)
Les grappes ainsi enlevées étaient alors déposées dans des sortes de hottes d’osier transportées à dos d’homme, ou dans des paniers
suspendus à une palanche maintenue sur les épaules, pour les emmener au pressoir où on les déversait dans un bac de foulage en bois, le plus souvent d’acacia, dans lequel 4 ou 5 hommes
piétinaient allégrement, scandés par le seul son des claquoirs, le raisin non égrappé. Par des trous percés dans les parois, le jus s'écoulait dans une cuve plus grande.
L’étape suivante consistait à recueillir le mélange de peau, de pépins et de rafles qui subsistait au fond de la cuve de foulage pour
l’enfermer dans des sacs de toile que l’on tordait alors puissamment afin d’en exprimer le jus bénéfique. On laissait ensuite fermenter et se décanter le liquide obtenu après toutes ces
opérations dans de grands récipients d’argile non couverts.
Enfin, le vin prêt à être conservé (ou directement consommé) était transvasé et entreposé dans de longues jarres de stockage à bout
relativement pointu comme celles de la vitrine 8 que l'on aperçoit là-bas, tout au fond de la salle 5.
Ou comme celles, au nombre de 26, retrouvées au début du XXème siècle dans la tombe de Toutankhamon :
scrupuleusement "étiquetées", ces amphores de terre cuite, généralement rendues moins poreuses par un enduit de résine appliqué à même la
paroi intérieure, portaient sur l’épaule des suscriptions rédigées à l’encre noire, en hiératique, indiquant tout à la fois le millésime, l’origine géographique (plus précisément les parcelles
d’où provenaient les raisins) et, bien évidemment, les noms du propriétaire et du maître du chai; notations du type :
An 4, Vin doux du Domaine d’Aton, vie, prospérité, santé, du fleuve de l’Ouest - Vigneron : Kha
Les bouchons d’argile destinés à les fermer étaient parfois également estampillés.
Je viens d’employer le terme "millésime" qui, pour nous, connote une idée extrêmement précise. J’aurais plutôt dû écrire : année de
fabrication, car sachant que bien d’autres produits portaient eux aussi mention d’une date d’origine, comme l'huile, la bière, la graisse animale, le miel, et d'autres, il serait tout à fait
illusoire et particulièrement anachronique de penser que les Egyptiens, néanmoins gourmets comme beaucoup d’entre nous, conservaient des amphores vinaires
dans le seul but de disposer d’un nectar susceptible de bonifier au fil des ans.
Grâce à des voyageurs antiques comme l’écrivain romain Pline l’Ancien ou le géographe grec Strabon, on sait qu’existaient des cépages comme
le "Kaenkeme", d’un moelleux supérieur à celui du miel, le "Taniotique", blanc doux lui aussi onctueux, le "Shédeh", vin liquoreux très alcoolisé, le "Sébennythique", permettant un vin
élaboré en mêlant raisin et résine de pin. Sans oublier le "Maréotique", ce blanc également doux originaire du lac Mariout, à l’ouest du Delta : le préféré de Cléopâtre.
Indépendamment de tous ces vins blancs très prisés à la Cour, nous connaissons l’existence d’un rouge, apparemment assez puissant, vinifié à
partir d’un muscat noir.
Quant au peuple, il devait se contenter d’un vin de dattes ou de palme.
Il existait aussi des vins de moindre qualité, notamment le "Paour", sorte de piquette que certains égyptologues considèrent d’ailleurs plus comme un vinaigre que pouvait
utiliser la médecine en vue de soigner les plaies que comme un vrai vin de consommation courante.
L’historien grec Hérodote nous raconte qu’aux fêtes religieuses - il fait notamment référence à celle de Bubastis -, il est bu en une fois
plus de vin, quel qu’il soit d'ailleurs, que pendant le reste de toute une année.
Il est aussi intéressant de noter que l’on rencontre, dans certaines formules d’offrandes, une distinction entre le vin palestinien et
l’autochtone : 50 grappes de raisin ordinaire et mille grappes de raisin de l’Oasis. Ce qui sous-entend que non contents d’en produire eux-mêmes pour leur propre consommation ou pour la
vente à l'étranger, les Egyptiens en importaient également.
Ceci écrit, il nous faut bien admettre que les égyptologues en connaissent finalement très peu sur les méthodes de vinification employées à
cette époque. Les seules et abondantes références que nous ayons de la viticulture se trouvent dans des tombes encore actuellement accessibles aux touristes : essentiellement, à
Saqqarah, les mastabas de l'Ancien Empire que j’ai évoqués précédemment : ceux de Menna, de Mérérouka et de Ti notamment, mais aussi des hypogées du Nouvel Empire, dans la montagne thébaine,
comme par exemple celui de Nakht, doté de superbes scènes polychromes.
Je vous convie à les visiter lors de votre prochain séjour en terre pharaonique ...
Ou, à défaut, ici : http://www.osirisnet.net/centrale.htm
(Baum : 1988, 259
sqq; Bresciani : 1996, 61-72; Caminos : 1992, 29; Cherpion : 1994, 79-107; Hegazy/Martinez/Zimmer : 1993, 205-12; Hugonot
: 1989, 21; Posener/Sauneron/Yoyotte : 1959, 140-1 et 299-301; Reeves : 1995, 202-3; Talet : 1995,
459-92)
.
Elle est Alsacienne. S’appelle Nathalie Ritzmann et, depuis un lustre, vit et travaille à Istanbul. Elle propose sur son blog http://dubretzelausimit.over-blog.com/ de nous faire découvrir, jour après jour, à travers toute la Turquie les coins les plus éloignés du tourisme traditionnel - donc à mes
yeux, les plus historiquement, architecturalement et socialement intéressants -, comme les quartiers les plus typiques de sa ville d’adoption.
La lecture régulière de ce blog constitue véritablement une mine de connaissances et d’indispensables mises au point. De découvertes, aussi.
Comme par exemple la volonté manifeste d’Istanbul d’honorer la mémoire d’un grand écrivain français du XIXème siècle, son turcophile le plus avéré ... (après Nathalie, s'entend) : un
hôtel porte son nom (celui de l'écrivain, évidemment, pas encore celui de Nathalie !), mais aussi un des lycées français, ainsi qu’un des cafés les mieux situés de la ville
puisqu’au sommet de la colline et du cimetière d’Eyüp, il domine toute la Corne
d’Or.
De son vrai nom Julien VIAUD
cet officier de marine et écrivain à propos duquel le Lagarde et Michard de notre adolescence studieuse n’hésite pas à écrire que son oeuvre est d’abord celle de notre plus grand
romancier exotique du XIXème siècle et qu’il est un de nos plus grands peintres de la mer, de ses enchantements ou de ses tempêtes, effectua nombre de voyages qui
l’amenèrent à visiter des terres aussi méconnues que lointaines, pour son époque s’entend : Tahiti, en 1871; le Sénégal, deux ans plus tard; Constantinople/Istanbul, à plusieurs reprises: le
Tonkin, la Chine, le Japon, le Maroc, la Palestine, la Perse et les Indes, à l’extrême fin du siècle; mais aussi l’Egypte, en 1906.
De tous ses périples, il rapporta certes quelques romans, mais surtout des monceaux de souvenirs, de sensations, de répulsions aussi, de coups de gueule surtout qu’il
traduisit simplement dans ses récits de voyages, dont le plus beau d’entre eux, à mes yeux, à tout le moins, La Mort de Philae, reste encore de nos jours un modèle du genre.
Et pourtant, rares sont ceux qui, aujourd’hui, le lisent encore; alors qu’à son époque, sous le nom de Loti que lui attribua une jeune
Tahitienne, il fut extrêmement célèbre, recevant en 1886, pour son Pêcheur d’Islande, le prix Ludovic Vitet de l'Académie française, où il fut désigné en 1891 et reçu l'année
suivante.
Car c’est bien de lui qu’il s’agit ici, dans cet article, Pierre Loti, infatigable voyageur qui sillonna l’Orient et fit de
la Turquie sa terre d’élection, sa seconde patrie.
Il faut savoir qu’au XIXème siècle, le voyage en Grèce, en Turquie, en Syrie ou en Egypte était encore une aventure solitaire.
Ces contrées, depuis la fin de la Renaissance, depuis en fait que s’était développée l’idée de se rendre dans certains pays riverains de la Méditerranée orientale soumis à la puissance ottomane,
portaient traditionnellement le nom de "Pays du Levant", terme issu de la langue commerciale et diplomatique de l’époque. Mais au XIXème siècle, donc, avec les écrivains romantiques,
Alphonse de Lamartine en tête, apparaît et se fixe une nouvelle expression : "Voyage en Orient".
Le terme "Orient" qui, pour les Encyclopédistes du XVIIIème siècle ne définissait qu’une notion ressortissant à l’astronomie,
prend alors définitivement une acception géographique, qu’officialisera à l’époque le Dictionnaire universel de Pierre Larousse.
Ce voyage, donc, beaucoup de grands écrivains français l’effectueront : Lamartine, certes, mais aussi Chateaubriand, Nerval, Flaubert, Théophile Gautier, André Gide ...
Il faut reconnaître que la relative rapidité des trajets en train initiés par l’illustre Compagnie des Wagons-lits constitua un des éléments les plus favorables à cette nouvelle mode, et que, par
exemple, l’arrivée du célèbre Orient-Express en gare de Sirkeci, au coeur même d’Istanbul, sur la rive européenne, n’y fut pas non plus étrangère. (http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-28223391.html - pour découvrir quelques considérations et photos de cette
gare.)
Mais ce tourisme, qui n’est pas encore, mais deviendra très vite de masse, ne plut pas à tout le monde - et encore moins aux touristes
eux-mêmes qui, bien évidemment, considéraient les autres comme des trouble-fête.
Ce flot de désoeuvrés (...) qui viennent ici fureter partout, écrivit d’ailleurs Pierre
Loti, à propos de ceux qu’il voyait débarquer à Istanbul ...
Aujourd’hui, ami lecteur, ce n’est pas un extrait de son oeuvre consacré à la ville qui s’est développée au pied du Bosphore que je compte vous donner à découvrir, mais
un dédié à celle qui s’étend au pied des pyramides d’Egypte.
Dans un magnifique ouvrage/pamphlet où il stigmatise, entre autres, tout à la fois le modernisme de la technique, le souci du rendement
économique à tout cran et les touristes qui affluent, il évoque aussi la menace qui pèse sur l’héritage de cette splendide civilisation antique des rives du Nil.
Dans ce très beau récit qu’il dédie "à la mémoire de mon noble et cher ami Moustafa Kamel Pacha qui succomba le 10 février
1908 à l’admirable tâche de relever en Egypte la dignité de la patrie et de l’Islam", il fait bien évidemment aussi allusion à Thèbes, à Louxor et à la capitale, la ville du Caire, qu’il
nous présente ainsi :
"Que de ruines,
d'immondices, de décombres ! Comme on sent que tout cela se meurt ! ... Et puis quoi : des lacs, maintenant, en pleine rue ! On sait bien qu’il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis
que la vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c’est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voiture s’enfonce jusqu’aux essieux, car il y a huit jours que n’est
tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n’ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d’entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres ?
- Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu’aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux des
fièvres et de la mort.
Plus loin, la voiture courant toujours, voici
que peu à peu le décor change, hélas ! Les rues se banalisent; les maisons de "Mille et une Nuits" font place à d’insipides bâtisses levantines (...) et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.
Qu’est-ce que c’est que ça, et où sommes-nous tombés ?
En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l’une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s’ébattre aux saisons dites
élégantes ...
Partout de l’électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du
toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l’art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D’innombrables
cabarets, qui regorgent de bouteilles : tous nos alcools, tous nos poisons d’Occident, déversés sur l’Egypte à bouche-que-veux-tu.
Des
estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines qui visent à s’attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs
commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants.
Alors
ce serait le Caire de l’avenir, cette foire cosmopolite ? ... Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Egyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine
inaliénable d’art, d’architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l’une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s’écroule et se meurt
?
Parmi
ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant d’esprits distingués cependant et d’intelligences supérieures ! Tandis que je vois encore les choses d’ici avec mes yeux tout neufs
d’étranger débarqué hier sur ce sol imprégné d’ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie
: "Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion
dissolvante, défendez-vous, - non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité et la mauvaise humeur, - mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est
démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos
demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des Orientaux (je prononce ce mot avec respect qui implique tout un passé de précoce
civilisation, de pure grandeur), mais, encore quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres et
de la hausse des cotons."
(Pierre Loti, La Mort du Caire, dans La Mort de Philae, Paris,
France Loisirs, 1990, pp. 25-7)
(Un merci tout particulier à Nathalie qui eut la bonté de me faire parvenir ses propres clichés du café Pierre Loti, à Istanbul, grâce auxquels je n'eus que
l'embarras du choix pour illustrer le présent article.)
Pour plus de renseignements sur Pierre Loti :
http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-20738117-6.html
et sur le café qui porte son nom :
http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-21219337.html
Accordez-moi quelques instants encore, ami lecteur, afin de
vous emmener une dernière fois devant la vitrine 8 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.
Je vous avais, souvenez-vous, dans un tout premier temps,
le mardi 10 février, expliqué en quoi consistait
exactement une stèle de donation; pour ensuite, le mardi 17, envisager la première des deux que les Conservateurs nous proposent dans cette vitrine, celle de gauche, la C 261.
Aujourd'hui, après une petite semaine de congé, période de carnaval belge oblige, et pour en terminer avec ce sujet, je vous propose l'examen de la seconde, à
droite, la C 298.
Tout comme la précédente, il s'agit d'une dalle monolithe cintrée, en calcaire, provenant de la région du Delta et
concernant un terrain offert à un temple : quatre points communs, donc, entre elles. Des différences néanmoins sont à épingler, qui expliquent leur présence côte à côte : malgré
que toutes ont la Basse Epoque comme origine, celle qui nous occupe aujourd'hui relève de la première année du règne du pharaon Amasis, de la XXVIème dynastie, aux environs
de 570 A.J.-C., soit quelque 330 ans après l'autre, qui datait du temps d'Osorkon Ier, pharaon de la XXIIème dynastie.
Si, à un centimètre et demi près, leur hauteur est pratiquement la même, la largeur de C
298, visiblement plus étroite, atteint à peine 24, 8 cm.
Si, en outre, c'est également le roi qui, pour les raisons que j'ai évoquées les deux derniers mardis de publication, offre symboliquement
le terrain, la particularité cette fois, et je l'avais annoncée précédemment, c'est qu'il tend bien le hiéroglyphe
idoine :
celui qui, dans la liste de Gardiner, représente le champ, matérialisé par les
trois roseaux émergeant du marais.
Sous le classique disque ailé protecteur que nous retrouvons à nouveau comblant le cintre du monument, le roi Amasis, tourné vers la
gauche, coiffé de la couronne (originellement rouge) de Basse-Egypte, sorte de mortier dont la partie postérieure s'élève obliquement, et de laquelle émerge une tige incurvée vers l'avant
qui se termine par une spirale, présente donc à hauteur de visage le hiéroglyphe du champ qu'il offre aux divinités lui faisant face : un tout jeune homme, d'abord, arborant le
"pschent", la double couronne constituée à la fois de celle de Basse-Egypte et de celle de Haute-Egypte, et censée concrétiser la puissance pharaonique sur le Double Pays, l'ensemble donc de
tout le territoire égyptien. Par parenthèses, ce terme "pschent" provient de la langue égyptienne elle-même, "pa-sekhemty", qui signifiait "Les Deux Puissances".
Le jeune dieu est par ailleurs juché sur un des symboles les plus significatifs de l'Egypte pharaonique : la double royauté,
la réunification des Deux Terres, que l'on appelait, toujours dans la langue de l'époque, le "sémataouy" (ou "séma-taoui", selon certaines graphies rencontrées) qui se compose
du signe hiéroglyphique "séma" figurant une trachée artère flanquée de ses deux poumons, et qui signifie "unir", motif autour duquel sont nouées les plantes emblématiques
du Nord, donc de la Basse-Egypte, à savoir le papyrus, et du Sud, donc de la Haute-Egypte, à savoir le lis (ou lys) blanc, confondu parfois avec le lotus.
Cette composition héraldique, emblème donc de l'union des deux parties du pays, fut très souvent gravée dès l'Ancien Empire, j'aurai
l'occasion d'y revenir plus avant dans le Musée, sur les côtés des sièges cubiques royaux.
Nous la retrouvons ci-contre, dans la forme d'un des vases à parfums en albâtre mis au jour dans la tombe de Toutankhamon, et que l'on peut admirer au
Musée du Caire.
Quand, comme sur notre stèle, le terme "séma-taouy" est attribué à une divinité, il devient patronyme et
signifie alors : "Celui qui a unifié, qui a pacifié les Deux Terres".
Derrière le jeune dieu viennent, aisément identifiables, le
dieu Horus, hiéracocéphale, c'est-à-dire doté d'une tête de faucon, coiffé lui aussi du pschent et, pour clore la marche, la déesse Hathor. Devant chacun d'eux, une petite colonne de hiéroglyphes
les nommant; comme d'ailleurs devant le roi qui fait l'offrande, la seule différence, vous l'aurez notée, résidant évidemment dans le fait, que j'ai déjà maintes et maintes fois
épinglé, qu'ils ne sont pas tournés dans le même sens puisqu'ils épousent celui du regard du personnage qu'ils définissent.
Ultime remarque concernant cette scène : les personnages et les hiéroglyphes, qui n'occupent d'ailleurs que la partie
supérieure dans la mesure où, monument cadastral, la stèle devait être profondément enfoncée dans le sol, sont gravés en creux (et, par parenthèses, avec nettement plus de soin que sur
C 261) : et comme j'ai également déjà eu l'opportunité de le mentionner, notamment dans un article concernant le décodage de l'image égyptienne
du 7 avril 2008, ce type de relief était
essentiellement l'apanage des monuments extérieurs de manière qu'ils puissent bénéficier de l'intense luminosité du soleil qui, par le jeu de l'ombre et de la lumière, permettait de
mieux en faire ressortir les détails.
C'est sous cette scène, approximativement sur une hauteur
égale, à l'intérieur d'un encadrement qui délimite toute la partie épigraphique du monument, que se déploient douze lignes de beaux hiéroglyphes gravés eux aussi en creux qui, se lisant de
droite vers la gauche, nous énumèrent les modalités de la transaction.
Dans la première moitié de la première ligne, le
lapicide a de manière classique précisé l'époque à laquelle ce document lithique fut rédigé : l'an 1, le quatrième mois de la saison "chemou", au premier jour de règne du roi de Haute et
Basse-Egypte ...
De manière classique, viens-je d'annoncer : en effet, il faut savoir qu'à cette époque les Egyptiens comptaient les années en fonction du début du règne d'un
pharaon; le comput recommençant à chaque fois qu'un souverain décédait et qu'un nouveau montait sur le trône. De sorte que l'on peut lire une formule du genre : l'an autant, le ixième
jour de l'Horus (= du pharaon) un tel ...
Pour évidemment affiner cette méthode de datation, les scribes ajoutaient le moment dans l'année où le document avait été rédigé en se basant sur les saisons, au nombre
de trois, rappelez-vous, qui se partageaient une année qu'ils faisaient commencer vers le 19 juillet, avec l'apparition des
tant espérés premiers débordements du Nil.
Au milieu de la deuxième ligne, vous remarquerez la présence de deux cartouches : ils correspondent aux deux derniers noms de la titulature royale traditionnelle :
l'un, Khnoumibrê, précédé du roseau et de l'abeille, symboles de la Haute et de la Basse-Egypte; l'autre, Iâhmès, du
canard et du soleil traduisant la notion de "Fils de Rê"; patronyme qu'après les Grecs, nous traduisons volontiers aussi par Amasis.
(Je vous rappelle une fois encore, ami lecteur, que pour retrouver l'explication des cinq noms qui forment l'intégralité d'une titulature royale, vous pouvez vous référer à l'article
paru le 6 mai 2008).
D'emblée, avec ces deux lignes, la référence chonologique est fournie : l'événement se passe le premier jour du quatrième et dernier mois de la saison des
récoltes, donc pratiquement à la fin d'une année égyptienne : en l'occurrence, ici, la première du règne du pharaon Amasis.
L'événement ? Mais lequel ?
C'est cette précision qu'avance la troisième ligne : en effet, si vous êtes attentif, vous
remarquerez le hiéroglyphe du bras tendant un vase globulaire.
Signe que nous avons rencontré le mardi 17 et qui signifie que l'événement en question est une donation.
A partir de là, le texte mentionne avec force détails la superficie du champ offert : 6 aroures, soit environ 1, 64 hectare (l'aroure étant en effet une mesure
équivalant à 2735 m²); ainsi que, de la quatrième ligne jusqu'au milieu de la neuvième, ses limites sud, nord, ouest et est.
Il avait préalablement indiqué, à l'extrême fin de la troisième ligne, que cette offrande était proposée en faveur du temple du grand dieu Osiris, seigneur
de Ro-Méhet, localité située à l'est du Delta.
Vient ensuite, au début de la dixième ligne, le nom de celui qui, gardien des portes de ce domaine va, comme ce fut apparemment très souvent le cas à l'époque saïte,
gérer cette donation : Oudjasemataouy, ainsi que la mention de ceux de son père et de sa mère.
Et le texte de la stèle de se terminer, après avoir demandé que le dieu fasse que dure cette donation pour toujours et à jamais, par une imprécation pour qu'
il tue celui qui y porterait atteinte.
(Barbotin : 2006, 32-3)
Le samedi, 7 février dernier, à la suite de la découverte que nous avions faite ensemble
quelques jours plus tôt de certaines vignettes provenant du Livre pour sortir au jour exposées dans la vitrine 7
de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais proposé, ami lecteur, de lire de larges extraits du Chapitre 110 auquel elles servent
d'illustrations.
Vous aurez en outre évidemment remarqué que le bandeau qui chapeaute la page d’accueil de mon blog depuis sa création le 18 mars 2008 présente une autre vignette de
ce corpus funéraire, émanant, celle-ci, d'un papyrus d’époque ptolémaïque ayant appartenu à un certain Nesmin, prophète d’Amon : il s’agit de la représentation de la célèbre scène de
psychostasie, c’est-à-dire la pesée de l'âme du défunt, censée se dérouler dans la salle du Tribunal d’Osiris, et que l’on trouve habituellement au-dessus du chapitre 125 de ce Livre
pour Sortir au jour, papyrus funéraire plus communément, mais erronément appelé "Livre des Morts"; ce que j’ai déjà eu à maintes reprises l’occasion de vous signaler en ajoutant que l’exacte formulation inscrite par les scribes égyptiens eux-mêmes était
bien "Livre pour sortir au jour", qu'il fallait comprendre par : sortir pendant le jour.
C'est précisément le texte qui accompagne cette vignette, ce que les égyptologues
nomment tantôt la "Déclaration d’innocence", tantôt la "Confession négative", que je voudrais aujourd'hui vous donner à connaître.
Il faut savoir que le plus grand désir de tout Egyptien de ces temps anciens consistait à figurer parmi les privilégiés admis dans l'entourage du dieu solaire Rê,
formant sa cour, recevant ses bienfaits.
Et pour plus certainement accréditer cette volonté, il n’avait de cesse, dans sa vie post-mortem, de s’identifier au dieu lui-même, - c’est ce que l’on appelle la
solarisation du défunt -, d’être constamment, la nuit comme le jour, susceptible de profiter de sa lumière, de son rayonnement roboratif; de sorte que, conséquemment, il pouvait
recouvrer la vie en même temps que différentes composantes de sa personnalité, mais aussi, et c’est loin d’être négligeable, l’intégralité de ses fonctions.
Mais préalablement, il avait été convié à se présenter dans le monde souterrain où l’attendait le fameux jugement en présence d’Osiris, dieu des morts :
c’est ce moment précis que propose donc la vignette mise en exergue sur la première page de ce blog.
Lors de ce passage dans la "Salle des deux Maât", devant les 42 "juges", le défunt prononçait la fameuse confession qui, je le souligne, ne consiste nullement
en un aveu de fautes personnelles, mais énumère de manière très rituelle, en une sorte de litanie, les actions mauvaises qu’il s’est bien gardé de commettre ici-bas, les interdits
qu'il n'a pas enfreints.
Ce qui, a contrario, nous précise les limites que s’imposait la morale égyptienne.
Cette déclaration faite, le mort était automatiquement absous de ses péchés : c’est la raison pour laquelle les deux plateaux de la balance, tant celui qui portait le
coeur (sa conscience) que celui qui contenait une statuette de Maât, voire une simple plume caractérisant cette déesse de la Vérité-Justice, se trouvaient au même niveau : indépendamment des
paroles prononcées par le défunt, la force magique de l’image ne pouvait que déboucher sur un jugement favorable lui permettant d’être déclaré "justifié", "juste de voix", juste devant ce
Tribunal des dieux.
Toutefois, et si d'aventure, les mauvaises actions du défunt avaient été plus lourdes que la plume de Maât, il était prévu que son coeur soit jeté en pâture à la
"Dévoreuse", monstre hybride guettant avidement cet éventuel moment.
Si l’on se réfère à Diodore de Sicile qui affirme qu’en Egypte, avant d’avoir droit à une sépulture, tout défunt aurait préalablement été jugé sur terre par les siens,
par ses voisins, par les autres habitants de son village ou de sa ville, on comprend aisément le côté rituel et purement formel du tribunal osirien, reflet d’une décision terrestre bien réelle
dans la mesure où le mort est déjà considéré comme pur, comme justifié en arrivant dans l’Au-delà.
Je vous propose à présent, ami lecteur, de prendre connaissance de cette "Confession négative", formule 125 donc du Livre pour sortir au jour.
Elle se divise en réalité en deux parties :
* la 125 B qui n'est en fait qu'une reprise de la première "confession", 125 A, mais dont chaque phrase est précédée du nom d'une divinité :
Ô Ousekh-nemtout, qui sors à Héliopolis, je n’ai pas
commis l’iniquité entre les hommes.
etc.
* et la 125 A, que voici :
Salut à toi, grand dieu, maître des deux Maât !
Je suis venu vers toi, ô mon maître, ayant été amené pour voir ta perfection.
Je te connais et je connais le nom des quarante-deux dieux qui sont avec toi dans cette salle des deux Maât, qui vivent de la garde des péchés et s’abreuvent de leur sang le jour de l’évaluation
des qualités (...)
Voici que je suis venu vers toi et que je t’ai apporté ce qui est équitable, j’ai chassé pour toi l’iniquité.
Je n’ai pas commis l’iniquité entre les hommes.
Je n’ai pas
maltraité les gens.
Je n’ai
pas commis de péchés dans la Place de Vérité.
Je n’ai pas cherché à connaître ce qui n’est pas à connaître.
Je n’ai pas fait le mal.
Je n’ai pas commencé de journée ayant reçu une commission de la part des gens qui devaient travailler pour moi, et mon nom
n’est pas parvenu aux fonctions d’un chef d’esclaves.
Je n’ai pas blasphémé Dieu.
Je
n’ai pas appauvri un pauvre dans ses biens.
Je n’ai pas fait ce qui est abominable aux dieux.
Je n’ai pas desservi un esclave auprès de son maître.
Je n’ai pas affligé.
Je n’ai pas affamé.
Je n’ai pas fait pleurer.
Je n’ai pas tué.
Je n’ai pas ordonné de tuer.
Je n’ai fait de peine à personne.
Je n’ai pas amoindri les offrandes alimentaires dans les temples.
Je n’ai pas souillé les pains des dieux.
Je n’ai pas volé les galettes des bienheureux.
Je n’ai pas été pédéraste.
Je n’ai
pas forniqué dans les lieux saints du dieu de ma ville.
Je n’ai pas retranché au boisseau.
Je n’ai pas amoindri l’aroure.
Je n’ai pas triché sur les terrains.
Je n’ai pas ajouté au poids de la balance.
Je n’ai pas faussé le peson de la balance.
Je n’ai pas ôté le lait de la bouche des petits enfants.
Je n’ai pas privé le petit bétail de ses herbages.
Je n’ai pas piégé d’oiseaux des roselières des dieux.
Je n’ai pas péché de poissons de leurs lagunes.
Je n’ai pas retenu l’eau dans sa maison.
Je n’ai pas opposé une digue à une eau courante.
Je n’ai pas éteint un feu dans son ardeur.
Je n’ai pas omis les jours à offrandes de viande.
Je n’ai pas détourné le bétail du repas du dieu.
Je ne me suis pas opposé à un dieu dans ses sorties en procession.
Je suis pur, je suis pur, je suis pur, je suis pur !
Ma pureté est la pureté de ce grand phénix qui est à Héracléopolis, car je suis bien ce nez même du Maître des souffles, qui fait vivre tous les hommes (...)
Il ne m’arrivera pas de mal en ce pays, dans cette salle des deux Maât, car je connais le nom des dieux qui s’y trouvent.
(Traduction Paul Barguet : 1967,
158-60)
Permettez-moi, à présent, de prendre congé de vous, ami
lecteur, profitant ainsi de la semaine de repos offerte aux établissements scolaires belges de manière qu'Etudiants et Enseignants puissent dignement célébrer le "dieu"
carnaval.
Je vous donne donc rendez-vous le mardi 3 mars prochain aux fins de poursuivre notre déambulation dans la salle 4 du Département
des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et de découvrir ensemble la seconde stèle de donation, la C 298, exposée dans la vitrine
8.
Bonne semaine à toutes et à tous ...
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