Scène de psychostasie - Livre pour sortir au jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Mardi 17 février 2009

 

     En mettant le point final à une courte introduction concernant les stèles de donation, ou stèles-bornes de l'Egypte de Basse Epoque, je vous avais promis, mardi dernier, ami lecteur, de nous retrouver à nouveau aujourd'hui devant cette vitrine 8 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre pour aborder d'un peu plus près la première d'entre elles, à gauche, la C 261également répertoriée sous le numéro d'inventaire E 8099.


 

 

     Il s'agit d'une stèle cintrée en calcaire d’une hauteur de 77 cm pour une largeur de 36, 5 cm, de provenance inconnue, offerte au Musée du Louvre en 1887 par Adolphe Cattaui Bey (1865-1925), Secrétaire général de la Société royale de Géographie d'Egypte.

     Permettez-moi, avant de poursuivre, d'introduire ici une petite parenthèse concernant plus spécifiquement ce que le musée appelle ses "Donateurs". Dans son remarquable Dictionnaire amoureux du Louvre, l'ancien Président-Directeur Pierre Rosenberg leur rend, évidemment, un vibrant hommage. Evidemment parce que ces milliers de personnes, amies du Louvre, des plus généreuses, comme les familles Rothschild, David-Weill, Camondo entre autres, mais aussi les entreprises sponsorisant un projet de rénovation, aux plus modestes, voire même anonymes, ont peu ou prou contribué à l'éclatante rénovation d'une partie du bâtiment, comme tout récemment la Galerie d'Apollon et la Salle des Etats, ou à l'achat de nouvelles pièces, tous départements confondus, qui permettent ainsi l'accroissement sensible des collections .

     Il faut savoir qu'à sa manière, le Louvre honore les principaux d'entre eux en gravant leurs noms, soit sur ce qu'il est convenu d'appeler le "Mur des Mécènes", dans le hall Napoléon, sous la Pyramide, pour les contributeurs jugés "exceptionnels"


soit, en lettres d'or, dans le marbre de la Rotonde d'Apollon


 pour ceux qui ont légué au moins un million d'euros ...

     Les noms de la majorité des autres généreux donateurs se retrouvent mentionnés à l'entrée de la salle de consultation  du Département des Arts graphiques.    


     Ces libéralités, qui peuvent être d'argent, sont souvent aussi d'objets dont, pour diverses raisons, se séparent collectionneurs ou autres. C'est le cas donc de la première des deux stèles exposées dans la vitrine 8.

  
     Elle concerne une donation de terrain (c'est évidemment un hasard, après ma parenthèse ci-dessus ...) effectuée par un haut dignitaire de la Cour à un musicien en chef de la déesse Hathor, sous le règne d’Osorkon Ier (XXIIème dynastie, entre 925 et 890 A.J.-C.)

  
     Dans la partie supérieure droite du monument, le roi, coiffé de la couronne de Basse-Egypte, regard orienté vers les deux figures féminines, torse et pieds nus, vêtu d'un pagne à devanteau rectangulaire orné à l'arrière de la queue de taureau cérémonielle, élève à la hauteur du visage deux vases à vin globulaires qu'il offre à deux représentations simultanées de la déesse Hathor arborant la couronne constituée du disque solaire encadré par deux cornes de vache en forme de lyre  : l'une, en tant que maîtresse de la ville d’Imaou (= Kôm el-Hisn, dans le Delta), l'autre étant "La-belle-aux-sistres", et cela en présence du bénéficiaire lui-même, figuré en petite taille, jouant de la harpe accroupi à ses pieds.

 

     Il semblerait d'ailleurs, d'après le remarquable corpus de stèles de donation du Ier millénaire élaboré voici près de trente ans et publié à Louvain par l'égyptologue français Dimitri Meeks, qu'il soit fait souvent allusion à des musiciens dans ce type de monuments, qu'ils soient harpistes, comme ici, flûtistes aussi, voire même - et c'est par exemple le cas pour une stèle (E 8326) exposée aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles -, un trompettiste.     

 

     Très clair à ce sujet, le texte mentionne bien que le roi offre des terres. Or, que constatons-nous effectivement ? Que ce sont deux vases globulaires que présente Osorkon Ier, et non, comme nous le découvrirons plus spécifiquement mardi prochain quand, ensemble, nous nous pencherons sur la stèle C 298 à la droite de celle qui nous occupe aujourd'hui, l'idéogramme du champ :
(M 20 dans la liste de Gardiner), constitué de trois tiges de roseaux émergeant d'un marais. 
 


     Qu'en déduire, dès lors ? Qu'il y a défaut d'interprétation ? Voire erreur de traduction ?
     Non, plus simplement qu'il y a "code", comme souvent, d'ailleurs, avec l'image égyptienne; et cela, j'ai déjà, au fil de mes articles, eu maintes et maintes fois l'opportunité d'y insister. Il s'agit ici en fait de la retranscription dans la pierre du signe D 39 de la même liste hiéroglyphique de Gardiner :       
une main qui tend un vase pansu, employé communément en tant que déterminatif du verbe "offrir".

     Il ne faut donc absolument pas nous laisser abuser par l'objet lui-même présenté en guise d'offrande pour interpréter ce geste royal : notre regard n'est pas premier, notre perception est inévitablement nourrie de savoirs acquis. L'historien d'art français Daniel Arasse, prématurément disparu, considérait qu'il fallait interroger le visible des oeuvres, non pas pour en révéler l' "invisible", mais pour en découvrir l' "in-vu", c'est-à-dire ce qui n'a pas été encore perçu : ce qu'il appelait l' "inconscient optique" dissimulé dans l'oeuvre. Contentons-nous d'enregistrer mentalement ce qui nous apparaît, affranchissons-nous de nos préjugés et de nos interprétations préconçues. Il ne faut donc aucunement nous cantonner à la matérialité de ce que nous pensons voir, de ce que nous pensons comprendre : dépassons ce niveau premier de perception et haussons-nous jusqu'au symbole, sémantique certes, de la scène. Réapprenons à regarder, atteignons l' "in-vu" cher à Daniel Arasse, ici d'une simplicité déconcertante :  l'action d'offrir. Le roi donne. Point !

     C'est un peu comme si, au lieu de dessiner les mains du personnage, un artiste du XXème siècle avait surréalistement remplacé mains et vases par les 6 lettres O - F - F - R - I - R.



     En quatre lignes horizontales se lisant de droite à gauche, le texte profondément gravé sous les pieds des personnages, mais manquant véritablement de finesse, d'évidente recherche esthétique, évoque d'emblée à la première ligne, en hiéroglyphes franchement "bâclés", les deux derniers noms de la titulature du souverain enserrés dans des cartouches : le premier, celui du nom de Roi de Haute et Basse-Egypte : Sekhemkheperrê Setepenrê ("Puissant est le devenir de Rê, l'élu de Rê"); et le second, celui de fils de Rê : Oserken Meri Imen ("Osorkon, l'Aimé d'Amon").

     (Pour une explication détaillée de ce qu'est la titulature royale, permettez-moi, ami lecteur, afin de ne pas alourdir mon propos, de vous inviter à relire l'article publié le 6 mai 2008.)


     En étant très attentif, vous distinguerez encore, aux deuxième et troisième lignes, la mention de chacune des deux déesses Hathor, enfermée dans un carré évoquant la demeure d'Horus, son époux.
(Ce que, par parenthèses, signifie réellement le patronyme : Hathor = Demeure du dieu Horus).

     Le texte précise aussi que Pharaon, Fils de Rê, Maître des apparitions, doté de vie, Aimé de Rê, éternellement, selon la terminologie en usage, :


"... offre les champs au chef des chantres d’Hathor d’Aphroditopolis, Paiirounoubet, fils du chef des chantres d’Hathor, Dame des "Murs" Inneha, en remplacement du fils royal de Ramsès Isiemkheb (précédent bénéficiaire), et administré par la main de Tjaynebouheres.


     Passablement altérée et en outre probablement incomplète, la fin du texte propose quelques bribes de la célèbre formule d’imprécation (à laquelle j'ai fait allusion mardi dernier), à l’encontre de ceux qui envisageraient de détruire cet acte de donation.


     Vous noterez enfin que toute la partie inférieure de la stèle est restée anépigraphe dans la mesure où, comme je l'ai expliqué dans mon précédent article sur le sujet, celle-ci était évidemment prévue pour être enfoncée dans le sol.


(Meeks : 1979, 605-87; Menu : 1995, 213-4; Rosenberg : 2007, 319-20; Ziegler : 1982, 282)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 14 février 2009

 
    En cette date plus ou moins symbolique, je ne pouvais décemment pas, ami lecteur, vous proposer un autre texte qu'un de ces chants d'amour égyptiens qui ont traversé les siècles grâce, notamment, aux différents papyri parvenus jusqu'à nous. Et parmi eux, le Papyrus Harris 500 conservé au British Museum, dont vous avez déjà découvert ici même l'un ou l'autre extrait. 

     Aujourd'hui, de l'Aimée, cette déclaration.
 

 

Ma raison n’a guère de complaisance à l’égard de l’amour que j’ai pour toi,

Mon petit chacal qui suscite le plaisir,

(Mais) ton ivresse, je ne peux y renoncer,

Dussé-je être traînée et frappée pour vivre en proscrite

Jusqu’au pays de Khor à coup de baguette et de bâton,

Jusqu’au pays de Kouch à coup de nervure de palmier,

Jusqu’aux terres hautes à coup de canne,

Jusqu’aux friches, poursuivie par les verges.

Je n’écouterai jamais leurs conseils

Au point d’abandonner celui que je désire.


(Traduction Vernus : 1993, 75-6)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 10 février 2009


     Poursuivons aujourd'hui, ami lecteur, la découverte de la dernière des quatre vitrines de cette partie gauche de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre dans lesquelles, successivement, nous avons rencontré des actes administratifs ou juridiques portant tout naturellement sur les prêts ou donations de terres, voire de bétail puisque, précisément, cette salle dans laquelle nous déambulons maintenant depuis le 30 septembre 2008 est entièrement consacrée aux travaux des champs.



     Entamé mardi dernier avec celle de gauche et ses deux vignettes extraites du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour, cet ensemble de vitrines emboîtées et accolées au mur censé figurer le couloir de la chapelle funéraire d'Ounsou, présente un dernier aspect de ces documents officiels : ceux non plus rédigés sur papyri, mais gravés dans la pierre. 


VITRINE  8

 

  
     Ils concernent tous deux une donation de terrain, la première sous le règne d’Osorkon Ier, pharaon de la XXIIème dynastie, la seconde sous celui d'Amasis, de la XXVIème dynastie,  quelque 330 années plus tard.
 

 

     Relativement nombreuses à Basse Epoque, ces dalles monolithes entérinent le don d’une terre, par un particulier, à un temple qui en restitue le bénéfice à l’un de ses membres : un prêtre, dans la grande majorité des cas; un musicien, par exemple, avec la première ici présentée.

     Ces monuments recèlent évidemment une fonction juridique : ce sont en effet des bornes, le plus souvent en calcaire afin de faciliter le travail de gravure en creux du lapicide, délimitant un champ, et mentionnant, après l'évocation du souverain, seul propriétaire théorique de la terre d'Egypte (comme je l'ai spécifié dans mon article du 27 janvier dernier), donc ici donateur fictif, les attributaires du bien, la concession elle-même et ajoutant, in fine, l'une ou l'autre formule d'imprécation destinée, entre autres, à décourager ceux qui, d'aventure, auraient envie, pour une raison évidente, de déplacer ces stèles.

Formule du genre : "Quant à celui qui viendrait à voler cette donation à son possesseur, la maladie s'abattra sur lui ! (...) On ne transmettra pas ses biens à ses enfants ! (...) Il ne possédera plus d'eau !" Etc.

     Le déplacement de semblables bornes constituait une faute relativement grave dans l'Egypte de l'époque : ainsi le chapitre 125 du Livre pour sortir au jour, j'y reviendrai dans un prochain article, le mentionne même en tant que délit nécessitant une sanction.

     Et des fonctionnaires furent ainsi prévus pour surperviser l'arpentage d'un terrain, jurant devant cette stèle-borne qu'elle se trouve bien à sa place ! N'oubliez pas que de manière tout à fait pragmatique, elle était destinée à informer les agents de l'Administration de tout changement juridique se rapportant au champ qu'elle bornait, en principe, aux quatre points cardinaux : opération éminemment nécessaire dans la mesure où il fallait que les émissaires du fisc sachent où et sur quelle base prélever l'indispensable impôt en nature. Arpentage qui s'effectuait à l'extrême fin de l'année égyptienne, juste avant que la crue, mi-juillet, rende ce travail totalement impraticable.

     J'avais, souvenez-vous ami lecteur, fait allusion à cette opération de délimitation des terrains, ce besoin d'arpentage, le 2 décembre 2008 , quand je vous avais détaillé les fragments peints de la chapelle d'Ounsou sur lesquels elle était représentée ... Il nous suffit d'ailleurs de contourner la vitrine 8 devant laquelle nous devisons actuellement, et de pénétrer à nouveau dans le complexe funéraire d'Ounsou pour les y retrouver :

     
                                                                                        


     De format classiquement rectangulaire, ces stèles présentent habituellement une partie supérieure incurvée, cintrée (ou parfois s'ornant d'une corniche à gorge) dans laquelle les personnages représentés, - un roi et un ou des dieux affrontés -, développent une relation d'offrande.

     Et chapeautant le tout, conformément d'ailleurs à un usage quasi systématique que l'on peut déjà dater du Moyen Empire, vous remarquerez la présence du disque solaire ailé, symbole du dieu protecteur Horus d'Edfou, flanqué de ses deux "uraei" : l'uraeus, que vous retrouvez fréquemment au front même des nombreuses statues de souverains peuplant les sections d'Antiquités égyptiennes de tous les musées du monde, figure un cobra femelle, dressé, gorge dilatée, donc en fureur, personnifiant la déesse Ouadjet, protectrice, elle, de la Basse-Egypte grâce à son venin susceptible de paralyser les ennemis du pays.

     Après cette introduction, brève mais que j'estimais néanmoins nécessaire, je vous invite à m'acompagner, mardi prochain, afin de nous pencher ensemble sur le premier des deux monuments de cette vitrine 8 : la stèle C 261 d'un harpiste d'Hathor.

(Limme : 1979, 5-10; Meeks : 1979, 605-87; Menu : 1995, 213-4)    

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 7 février 2009

     Ce mardi, clôturant mon article consacré aux deux vignettes extraites du chapitre 110 du Livre pour sortir au jour (ce que l'on appelle encore, erronément, "Livre des Morts") exposées dans la vitrine 7 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais annoncé pour aujourd'hui, ami lecteur, la publication des passages les plus importants de ce long et très important texte faisant partie de la troisième division du corpus funéraire égyptien le plus représenté dans les musées du monde entier. 

     Très brièvement, je rappelle que tout Egyptien achetait ce rouleau de papyrus afin de l'accompagner dans sa demeure d'éternité et de lui permettre, par les différentes formules à réciter, de braver tous les dangers qui pouvaient, lors de son voyage vers l'au-delà, entraver sa progression. Ce type de document étant préalablement rédigé dans les ateliers spécialisés du pays, il suffisait, le moment venu, de le faire compléter avec notamment le nom du défunt. C'est ce nom qui est ici, dans la traduction que je vous propose de découvrir, symbolisé par la lettre N.

     Paroles dites par N. quand il adore la corporation divine qui est dans la double Campagne des Félicités.


     Qu’il dise : "Salut à vous, maîtres des subsistances ! Je suis venu dans de bonnes dispositions à vos campagnes pour recevoir des aliments; faites que je parvienne au grand dieu et que je reçoive les offrandes alimentaires que donne continuellement son ka, en pains, bière, viandes, volailles."


     Faire adoration à la corporation divine et flairer le sol devant le grand dieu, par N.


     Offrande à Osiris et à la corporation divine qui est dans la double Campagne des Félicités, pour qu’ils donnent les offrandes funéraires de pain, bière, viandes, volailles, tissus et toutes bonnes choses chaque jour, déposées sur l’autel au cours de la journée; afin de recevoir les pains, gâteaux, galettes, lait, vin et aliments; accompagner le dieu dans ses sorties en procession lors de ses fêtes de Ro-setaou, dans les faveurs du grand dieu. Pour le ka de N.


     Ici commencent les formules de la Campagne des Félicités et les formules de la sortie au jour; entrer et sortir, dans l’empire des morts; séjourner dans la double Campagne des Félicités, la grande ville maîtresse de la brise; y être puissant, y être glorieux, y labourer, y moissonner, y manger, y boire, y faire l’amour, faire tout ce que l’on a l’habitude de faire sur terre, de la part de N.


     Qu’il dise : "Le faucon avait été enlevé par Seth, et j’ai vu, Rê, qu’on renversait (les murs) de la Campagne des Félicités; (alors), j’ai délivré le faucon de l’emprise de Seth. Et j’ai ouvert à Rê les chemins en ce jour de tourment et d’étouffement du ciel, (jour) de colère de Seth contre la brise parce qu’elle faisait vivre Celui qui était dans son oeuf, et qu’elle avait arraché aux (dieux de la mort) Celui qui était dans le sein.


     Et voilà que je pagaie dans cette barque, dans les canaux de Hotep.


     (...) Je pagaie dans ses canaux pour gagner ses villes, je fais remonter le fleuve au dieu qui s’y trouve, - puisque je suis, certes, Hotep lui-même dans sa campagne -; il conduit ses deux ennéades bien aimées, il apaise les deux Combattants pour ceux qui leur sont attachés, il retranche la tristesse de leurs aînés et éloigne la tempête de leurs plus jeunes, il attrape au filet les maux et peines d’Isis et attrape au filet les maux et peines des dieux, il aplanit la querelle entre les deux Combattants, (...) il donne les aliments à profusion aux kas des bienheureux.

     J’y suis puissant, (car) je suis quelqu’un qui connaît Hotep; je pagaie dans ses canaux pour gagner ses villes; ma parole (y) a du poids car je suis plus avisé que les (autres) bienheureux, et ils n’ont pas de pouvoir sur moi.


      J’équipe cette tienne campagne, Hotep, ta (campagne) bien-aimée, maîtresse de la brise; je m’y épanouis et j’y suis fort; j’y mange et j’y bois, j’y laboure et j’y moissonne, j’y coïte et j’y fais l’amour, mes incantations magiques y sont puissantes; je n’en ai pas de reproches, ni d’inquiétude et mon coeur y est heureux.

(...)

(
Barguet : 1967, 143-5)

    


Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 3 février 2009


     Dans cet espace qui permet, en quittant éventuellement la salle 4 d'entrer dans la salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, nous avons découvert ensemble, ami lecteur, les différents mardis de janvier, les deux vitrines 5 et 6, les premières à gauche sur la photo ci-dessus, et les quelques papyri juridiques et administratifs qu'elles proposaient.



     Je vous invite aujourd'hui à simplement faire volte-face, afin de considérer celles qui se présentent en vis-à-vis, la 7 et la 8, encastrées qu'elles sont dans ce grand mur érigé au milieu de la salle et censé réprésenter la paroi de gauche du couloir qui, à Saqqarah, menait à la chapelle d'Ounsou que nous avions visitée le mardi 2 décembre 2008.




     Dans la première de ces deux vitrines, celle qui porte le numéro 7, à gauche donc, nous sont proposées deux feuilles de papyrus qui, toutes deux, nous présentent la vignette du chapitre 110 de ce qui est encore communément appelé, par pure facilité, le Livre des Morts, alors qu'il serait plus correct, se référant à une traduction littérale de l'intitulé donné par les scribes égyptiens eux-mêmes, de le nommer Livre pour sortir au jour, étant entendu qu'il faut comprendre par là : formules pour sortir pendant le jour.

     Par ce simple titre donc, ce recueil exprime le souhait le plus avéré du défunt, à savoir : sortir à la lumière, suivre le soleil dans son parcours diurne, puis l'acompagner dans son voyage nocturne, chtonien, passant donc, comme dans la réalité géographique, d'une rive à l'autre. Cette marche nocturne du défunt étant semée d'embûches, sa progression étant susceptible d'être entravée, le Livre pour sortir au jour fournit donc un nombre considérable de formules à réciter par le prêtre lors des funérailles, ensuite par le défunt lui-même, qui lui offriront la possibilité d'éviter les difficultés du voyage vers l'au-delà; assurer sa survie restant alors l'essentiel de sa tâche !        


     Parfois rédigé en fragments sur des bandelettes de lin, de manière à envelopper la momie elle-même; un peu plus souvent sur les parois intérieures de certaines tombes ou sur leur matériel funéraire, voire sur le sarcophage lui-même; très rarement sur du cuir, ce "livre" des anciens Egyptiens a été essentiellement retrouvé sur papyri, en des milliers d’exemplaires qui font actuellement la fierté de bon nombre de musées dans le monde.

Le Louvre en posséderait paraît-il plus d’une centaine ... pas tous exposés. 

     Le plus souvent roulés et scellés, portant en préambule le nom et les différents titres du défunt qu’ils accompagnaient dans la tombe un peu à la façon d’un livre de prières richement illuminé, ces documents funéraires constituent le plus ancien "livre" illustré de l’Humanité.


     Selon les époques et les conditions sociales du défunt, ces rouleaux de papyrus étaient soit simplement posés sur le sarcophage, soit enfermés dans une statuette d’Osiris ou dans une boîte servant de base à une statuette de Sokaris, ce faucon momifié qui règne sur la nécropole et qui, au début du premier millénaire avant notre ère (Troisième Période intermédiaire) fut associé à Ptah et à Osiris, sous la dénomination de Ptah-Sokar-Osiris, réunissant de la sorte, et sous son seul nom, les fonctions des trois divinités, à savoir la création, la métamorphose et la renaissance.


     Toutefois, plus simplement, ces rouleaux funéraires furent aussi glissés à même le corps du défunt, entre les bandelettes de sa momie.

     Il faut savoir que, pour la plus grande majorité d'entre eux, ces papyri étaient fabriqués en séries dans des ateliers spécialisés. Et suivant son rang social et ses propres moyens, l'Egyptien pouvait acheter le "Livre des Morts" de son choix qu'il prévoyait de compléter en y faisant ajouter, le moment venu, son nom et ses titres.

     Se détachant soit en hiéroglyphes cursifs noirs disposés en colonnes sur le fond jaune pâle du papyrus, soit en hiératique, soit encore, aux époques grecques et romaines, en démotique,  cet ensemble de formules contient quelques passages inscrits en rouge (titres et rubriques), mais surtout, pour la toute première fois, de très nombreuses vignettes richement colorées. 



     Ce nouveau corpus funéraire provient en droite ligne des Textes des Sarcophages, auxquels j’ai déjà fait allusion dans mon article du 21 juin 2008.


     Ce qui me permet aujourd'hui de schématiquement classer les différents textes funéraires qui se sont succédé à l’Antiquité égyptienne sous trois grandes catégories de formes, d'époques et de classes sociales, mettant ainsi l’accent sur une évidente démocratisation des pratiques mortuaires :


* Les Textes des Pyramides, à l’Ancien Empire, destinés aux seuls pharaons, mais seulement à partir de la Vème dynastie, gravés dans la pyramide du roi Ounas; toutes les autres qui avaient précédé, j'aime à le souligner, étant parfaitement anépigraphes.
 

* Les Textes des Sarcophages, au Moyen Empire, à l’usage des nobles et des hauts dignitaires du royaume.
 

* Les "Livres des Morts" du Nouvel Empire jusqu'à la fin de la civilisation égyptienne antique, époque gréco-romaine comprise, à l’intention aussi des petites gens; ce qu'aujourd'hui il est coutume d'appeler la classe moyenne.


     Dans ce recueil de formules funéraires d’inégales longueurs, Jean-François Champollion déjà, avait déterminé trois parties que l’on peut ainsi résumer :


1. Chapitres 1 à 16 : "Sortir au jour" : prières. Marche vers la nécropole. Hymnes au soleil et à Osiris.

2. Chapitres 17 à 63 : "Sortir au jour" : régénération. Triomphe et épanouissement. Impuissance des ennemis. Pouvoir sur les éléments.

3. Chapitres 64 à 129 : "Sortir au jour" : transfiguration. Pouvoir de se manifester sous diverses formes, d’utiliser la barque solaire, d’appréhender certains mystères. Retour dans la tombe. Jugement devant le Tribunal d’Osiris.


     A ces trois parties distinguées par le génial Figeacois, maintenant que les études en la matière se sont affinées grâce à de nouvelles découvertes, il convient d’en ajouter deux :


4. Chapitres 130 à 162 : Textes de glorification du défunt à prononcer certains jours de fêtes, pour le culte funéraire. Offrandes. Préservation de la momie grâce aux amulettes.

5. Chapitres 163 à 192 : Formules qui ne sont, en définitive, que des développements secondaires.
 
     

     En quoi consiste en réalité le chapitre 110 d'où sont issues les deux vignettes de cette vitrine ? Qui, je le souligne en passant, me paraissent assez frustes, peu recherchées et guère aussi attrayantes que celles qui figurent dans nombre d'autres papyri que nous découvrirons dans ce musée, et notamment, bien plus colorée, celle qui, depuis la création de ce blog, chapeaute chacun de mes articles.


     Ce chapitre 110 constitue en fait le centre même autour duquel s'ordonnent, deux par deux, une dizaine de formules de la troisième grande division notifiée par Champollion et à laquelle je faisais ci-dessus allusion; division importante s'il en est dans la mesure où, non seulement elle comporte le plus grand nombre de chapitres de ce corpus funéraire mais, surtout, après ce qui n'était en définitive que des préparatifs mis en oeuvre pour donner au défunt tous les moyens possibles lui permettant d'accomplir quotidiennement son voyage vers la lumière, vers le soleil levant, elle rend enfin effective la "sortie au jour" qui donne son titre à l'ensemble de l'ouvrage.

     Il décrit en fait cette terre de prédilection, siège de la brise bienfaisante, ce lieu privilégié avec canaux d'irrigation, îles et luxuriante végétation qu'est, aux yeux de tout Egyptien, la "Campagne de Félicités", le "Champ des offrandes", comme elle est aussi souvent appelée; cette terre d'abondance où les céréales atteignent des hauteurs de 5 à 7 coudées (de 2, 50 à 3, 50 mètres !!); cet endroit synonyme de bien-vivre vers lequel il espère se rendre après sa mort et ainsi s'identifier au dieu Hetep lui-même, dont le nom seul signifiait tout à la fois l'offrande alimentaire, la félicité, la paix ...

     Et comme les autres, ce chapitre 110 est agrémenté d'une vignette illustrant parfaitement ce lieu de séjour idyllique que j'évoquais à l'instant. On peut habituellement y discerner trois parties principales : au registre supérieur résident les divinités que le défunt se doit d'honorer dès qu'il aura quitté la barque qui lui aura permis, venant de la rive est, du monde des vivants, d'accoster à la rive ouest, le monde des morts.

     (Est-il encore vraiment besoin de rappeler que dans la réalité topographique de l'Egypte ancienne, les villes de la vallée du Nil étaient essentiellement situées à l'est et que les nécropoles se trouvaient à l'ouest ?)

     Au registre inférieur de nos vignettes serpentent les canaux d'irrigation qui, le fleuve étant rentré dans son lit après la crue, permettent de continuer, la sécheresse revenue, à abreuver les terres arables jusqu'à maturité des céréales tant attendues.

     Enfin, au registre médian, sur un ou deux niveaux, nous voyons le défunt, très souvent richement vêtu, qui laboure, sème et récolte la provende sur la terre qui lui a été confiée. La formule, toutefois, précise bien que ces tâches étaient à charge des serviteurs, les fameux oushebtis - sur la fonction desquels je reviendrai abondamment quand nous en rencontrerons dans ce musée -, rémunérés afin de le libérer de semblables activités.

     La première des deux vignettes de cette vitrine 7 constitue la feuille 13 du papyrus de Basse Epoque N 3079 ayant appartenu au Livre pour sortir au jour d'un certain Djedhor :         
 


     Vous constaterez tout de suite que la partie purement géographique se situe bien, comme je viens de le préciser, au registre inférieur; l'arrivée devant les dieux, au registre supérieur et que les travaux des champs s'effectuent aux deux niveaux centraux qu'il faut évidemment "lire" non pas comme étant superposés, mais dans une continuité temporelle et logique quant à la succession des tâches (souvenez-vous des fragments de la chapelle d'Ounsou que nous avions admirés ensemble au début du mois de décembre dernier) : on laboure la terre à l'aide de l'araire tiré par des boeufs, on récolte les céréales puis on fait écraser les épis par des boeufs qui, en les piétinant sur l'aire de battage, séparent le grain lui-même de sa balle protectrice.


     La seconde vignette, feuille 8 du papyrus également de Basse Epoque, N 3086, d'un prêtre Iâhmès ayant vécu au VIIème siècle A.J.-C. présente évidemment la même iconographie, sauf que les travaux des champs dans l'au-delà sont ici dessinés sur un espace plus restreint puisqu'un seul niveau suffit à l'artiste pour les évoquer.




     Samedi prochain, je me propose de vous donner à découvrir, ami lecteur, dans la catégorie "Littérature égyptienne", de très larges extraits de ce long et important chapitre 110 du Livre pour sortir au jour.

(Barguet : 1967, 97 sqq)

     (A nouveau, un merci tout particulier à la conceptrice du site "Louvreboîte" - adresse dans mes liens, ci-contre -  pour sa précieuse collaboration photographique.) 

 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 31 janvier 2009

  
     Alors que dans la Cour carrée du Louvre, on peut l'admirer en pied :



à Berlin, à l'Altes Museum, uniquement la tête :

 



comme d'ailleurs au British Museum de Londres :


samedi dernier, ami lecteur, prenant prétexte du portrait virtuel que l’égyptologue Sally Ann Ashton voudrait nous voir accepter comme étant celui de Cléopâtre, dernière reine lagide ayant gouverné le pays du Nil avant qu’il devienne Province romaine,


j’avais, dans cette catégorie "L’Egypte en textes" choisi de vous proposer la relation que fit l’écrivain grec Plutarque (vers 50 - vers 125 de notre ère) de la rencontre de la reine avec le général romain Marc Antoine.


     C’est aujourd’hui à ce même Plutarque que je compte faire appel pour vous donner à lire la narration, plus que romanesque, mais combien tragique, des derniers moments de ce couple devenu mythique.


     Toutefois, j’aimerais en préambule, ajouter quelques considérations générales.


     Comme j’ai eu déjà l’occasion de le laisser sous-entendre dans l’article du 24 janvier, nous ne connaîtrons probablement jamais la véritable Cléopâtre : fragmentaires, malaisées à analyser ou, à tout le moins, à interpréter afin de distinguer le vrai du faux, les sources écrites anciennes à notre disposition, bien postérieures le plus souvent à son règne, ressortissent au domaine de la propagande pure et simple au seul profit de Rome, et plus spécifiquement d’Octave, neveu et héritier de Jules César; cet Octave que, par parenthèses, Plutarque appelle aussi César, et qui, sous le nom d’Auguste, devint en 27 A.J.-C., le premier des empereurs romains. 


     De sorte que tous, Suétone, Appien, Plutarque lui-même, pourtant le plus vraisemblable, brossent d’elle un portrait bien peu empreint de véracité : celui d’une incontestable ennemie de Rome.


     D’autres forcent encore le trait en lui faisant porter le fardeau de toutes les turpitudes, fussent-elles de moeurs ou de mentalité. Ainsi Properce et Pline la désignent-ils comme une putain royale (regina meretrix); Dion Cassius, dans son Histoire romaine insiste-t-il sur ses moeurs dissolues; et Lucain de la traiter de dedecus Aegypti (Déshonneur de Rome) et de Obscena de matre (mère débauchée) ...


     Et l’Egypte elle-même devint, sous leur plume, un décor de théâtre, de légendes, un pays de mille et une nuits, de mille et une orgies.

    
     Bien peu crédibles, donc, ces "historiens" antiques !
 

     Certes, l’embryon de vérité qu’à notre époque les égyptologues s’efforcent de mettre au jour à partir de nouveaux documents que l’on exhume m’oblige à reconnaître qu’elle fut une femme extrêmement ambitieuse que vraisemblablement rien n’arrêta dans sa volonté d’arriver à ses fins, c’est-à-dire de conserver, voire même d’accroître son pouvoir : après avoir successivement, très jeune, épousé deux de ses demi-frères, après avoir succédé à son père sur le trône d’Egypte à la suite de sanglantes querelles fratricides éliminant les prétendants mâles, elle décide de séduire Rome, Jules César en tête, alors général quinquagénaire afin de continuer à assouvir politiquement sa propre soif de puissance.


     Après avoir été contrainte de quitter la capitale romaine où elle résidait au moment de l’assassinat de son protecteur et amant, en 44 A.J.-C., fuyant ainsi les guerres civiles qui déchirèrent la ville après ce meurtre, elle rentra en Egypte avec le petit Césarion, fruit de ses amours tapageuses, bien décidée à poursuivre sur la voie qu’elle s’était tracée.


     Elle eut donc besoin de l’appui d’un nouveau général romain : et ce fut Marc Antoine que, comme l’écrivit Plutarque, elle subjugua totalement.
De ses nouvelles amours naquirent des jumeaux, Alexandre-Hélios et Cléopâtre (VIII)-Séléné; puis un petit dernier, Ptolémée-Philadelphe. Tout allait donc pour le mieux, ou presque, dans le meilleur des mondes possibles ... jusqu’à ce qu’Octave, rival d’Antoine, mette définitivement un terme à cette romantique et politique ascension : à la bataille d’Actium, le 2 septembre 31 A.J.-C., sa flotte mit à mal celle d’Antoine et de Cléopâtre.


     L’avenir dès lors ne s’annonça plus sous d’aussi heureux auspices : Octave, bientôt Auguste, devenait le seul maître de Rome. Il pouvait ainsi "inventer" la notion d’empire à la tête duquel il serait le tout premier.


     C’est précisément cette déconfiture des deux amants que relate Plutarque dans ce nouvel extrait des Vies parallèles qu’aujourd’hui, ami lecteur, je vous propose de découvrir ensemble.



     Au point du jour, Antoine disposa lui-même son armée de terre sur les collines avant de la cité et il regarda ses navires qui avaient levé l’encre et se portaient contre ceux des ennemis; il attendit sans bouger de les voir passer à l’action. Dès qu’ils furent près des vaisseaux de César [comprenez : Octave], ils les saluèrent de leurs rames et, les autres leur ayant rendu leur salut, ils se rallièrent à eux; tous les bâtiments se réunirent et ne formèrent plus qu’une flotte qui cingla vers la cité, la proue tournée contre elle.

     Aussitôt après avoir assisté à cette scène, Antoine fut abandonné par ses cavaliers qui passèrent à l’ennemi et il fut vaincu par son infanterie. Il se replia dans la cité criant que Cléopâtre l’avait livré à ceux à qui il avait fait la guerre à cause d’elle.

     Craignant sa colère et son désespoir, Cléopâtre se réfugia dans le tombeau, dont elle fit baisser les herses, (...)
puis elle envoya annoncer à Antoine qu’elle était morte. Il crut ce message et se dit : "Qu’attends-tu encore, Antoine ? La Fortune t’a enlevé la seule raison qui te restait pour aimer la vie." Il entra dans sa chambre et, détachant et ouvrant sa cuirasse, il s’écria : "Cléopâtre, ce qui m’attriste, ce n’est pas d’être privé de toi, car je vais te rejoindre à l’instant, c’est de m’être montré, moi, un si grand général, inférieur en courage à une femme."

  

     Il avait un serviteur fidèle, nommé Eros, qu’il avait supplié depuis longtemps de le tuer s’il le lui demandait. Il lui ordonna de tenir sa promesse. Eros tira son épée et la brandit comme pour frapper son maître mais, quand celui-ci détourna la tête, il se tua.


     Il tomba aux pieds d’Antoine qui s’écria : "C’est bien, Eros; tu n’as pas été capable d’agir toi-même, mais tu m’enseignes ce que je dois faire."


     Il se frappa au ventre et se laissa tomber sur le lit. Sa blessure ne causa pas aussitôt sa mort; dès qu’il fut couché, le sang s’arrêta de couler. Quand il eut repris conscience, il supplia les assistants de lui trancher la gorge, mais ils s’enfuirent de la chambre, le laissant crier et se débattre jusqu’à l’arrivée du secrétaire Diomède, que Cléopâtre avait chargé de transporter Antoine auprès d’elle dans le tombeau.


     Apprenant que la reine était vivante, Antoine pria instamment ses serviteurs de le soulever et de le porter dans leurs bras jusqu’à l’entrée du tombeau. Cléopâtre n’ouvrit pas les portes; elle se montra à une fenêtre d’où elle jeta des cordes et des chaînes. On y attacha Antoine et elle le hissa, avec l’aide de deux femmes, les seules personnes qu’elle avait admises avec elle dans le tombeau. On ne vit jamais, d’après les témoins, spectacle plus pitoyable que celui-là. Antoine fut hissé, inondé de sang et agonisant : il tendait les bras vers Cléopâtre tandis qu’il était suspendu en l’air. Ce n’était pas une tâche facile pour des femmes; Cléopâtre s’agrippait des deux mains à la corde, le visage crispé, pour le faire remonter à grand-peine, tandis que ceux qui étaient en bas l’encourageaient et partageaient son angoisse. Elle parvint ainsi à l’introduire dans le tombeau.


     Alors elle le coucha, déchira ses vêtements sur lui, puis, se frappant la poitrine et la meurtrissant de ses mains, elle essuya avec son visage le sang du blessé qu’elle appelait son maître, son époux, son imperator; dans sa pitié pour les malheurs d’Antoine, elle en oubliait presque les siens.


     Antoine fit taire ses lamentations et demanda à boire du vin, soit qu’il eût soif, soit qu’il espérait ainsi en finir plus rapidement. Après avoir bu, il conjura Cléopâtre de veiller à son salut si cela lui était possible sans déshonneur. (...) Quant à lui, elle ne devait pas le pleurer, dans cette ultime vicissitude, mais l’estimer heureux pour les biens qu’il avait obtenus, puisqu’il avait été le plus illustre et le plus puissant des hommes et que la défaite qu’il subissait à présent, lui Romain, d’un autre Romain, ne manquait pas de noblesse. (...)


     Beaucoup de rois et de généraux voulaient ensevelir Antoine, mais César ne priva pas Cléopâtre de son corps; elle l’enterra de ses propres mains, à grands frais, de manière royale, et on lui donna pour cela tout ce qu’elle voulut. (...)


     Après avoir exhalé ses lamentations, elle couronna le tombeau et l’embrassa, puis se fit préparer un bain. Elle se baigna, s’allongea et prit un déjeuner magnifique. Alors un homme arriva de la campagne avec un panier. Les gardes lui demandèrent ce qu’il contenait : il l’ouvrit, écarta les feuilles et leur fit voir que la corbeille était pleine de figues.
(...)


     L’aspic, dit-on, avait été apporté avec les figues et caché sous les feuilles; tel était l’ordre de Cléopâtre qui voulait que l’animal l’attaquât sans même qu’elle le sût. Mais en enlevant les figues, elle le vit et s’écria : "Il était donc là", puis elle dénuda son bras et l’exposa à la morsure. Selon d’autres, elle gardait l’aspic dans un vase; elle l’agaça et l’excita avec un fuseau d’or, si bien qu’il sauta sur elle et se planta dans son bras. La vérité, personne ne la connaît. (...) 


     César, bien que vivement contrarié par la mort de cette femme, admira sa noblesse et fit enterrer son corps avec Antoine; les obsèques furent brillantes et royales.


(...)


(Plutarque : 2001, 1733 sqq.



      Le mythe, ensuite, s’empara de ce couple et alimenta la littérature, la peinture, la sculpture et le cinéma. Et depuis ce 29 janvier, dernier avatar d’une bien pathétique histoire, il va probablement faire courir le Tout Paris à la comédie musicale que Kamel Ouali présente au Palais des Sports ...


(Merci à Y.M. qui m'a permis de reprendre de son blog : http://egyptianeye.blogspot.com le cliché qu'il réalisa de la statue de Cléopâtre, de François Fannière, que vous rencontrez dans la Cour carrée du Musée du Louvre.) 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes - Communauté : Egypte
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Mardi 27 janvier 2009


     Après avoir, tous les mardis de ce mois de janvier, évoqué avec vous, ami lecteur, quelques papyri administratifs ou juridiques, j'ai pensé qu'il serait peut-être opportun aujourd'hui de faire le point, historiquement parlant, sur la connaissance que nous avons de l'administration de la terre d'Egypte. D'autant plus que l'une ou l'autre question laissée dans les commentaires des plus fidèles d'entre vous m'y invite sans détour.

     Il faut savoir que, dès l'Ancien Empire, dès l'avènement de la monarchie, le territoire égyptien, en principe inaliénable, appartient dans son  intégralité exclusivement à Pharaon, représentant ici-bas des dieux qui ont créé le pays : il en est le seul dépositaire, le seul aussi à même d'en véritablement disposer : il peut, selon l'ampleur de sa générosité, à un moment ou à un autre, en accorder une portion à l'un de ses fidèles serviteurs (entendez : fonctionnaires), comme il pouvait - j'ai déjà eu l'occasion de le mentionner - autoriser la construction d'un mastaba à ce même zélateur dans un certain périmètre proche de sa propre pyramide.

     Permettez-moi d'insister sur l'expression "ampleur de la générosité" que j'ai sciemment employée alors que beaucoup croient, associant involontairement à la théocratie égyptienne, le régime absolutiste que la France connut avant la Révolution de 1789, quasiment de François Ier à Louis XIV, qu'il s'agit de "bon plaisir" du souverain : en effet, dans la mesure où Pharaon est l'indéfectible garant de la Maât, c'est-à-dire de l'ordre du monde, on ne peut le créditer d'exercer un quelconque pouvoir tyrannique.
 
     Un domaine ainsi cédé par pur privilège régalien, se composait évidemment des champs, mais aussi du bétail ET des paysans qui leur étaient affectés; l'ensemble formant une entité bien définie.

     Une première constatation s'impose : de ce temps à l'aube des dynasties pharaoniques n'a été mis au jour aucun document mentionnant la moindre transaction de vente ou de location de champs de particulier à particulier.


     Dans les époques de crise - celles que les égyptologues appellent : "Périodes intermédiaires", - et la chronologie classique en retient trois pour toute l'histoire de la civilisation pharaonique -, ce furent les princes locaux qui, usurpant sans le moindre scrupule les prérogatives royales, s'arrogèrent le droit de distribuer des terres à leurs propres courtisans.


     Avec le Moyen Empire apparaissent les premiers rapports juridiques entre personnes privées concernant le régime de location de biens fonciers : le preneur d'un fonds acquiert un droit réel sur la terre qui lui est cédée, moyennant un apport initial soit de cuivre, d'étoffes, d'orge, par exemple; moyennant aussi le versement en nature au bailleur d'une rente annuelle proportionnelle à la récolte de céréales. Cette terre peut ensuite être louée ou affermée à un ou à plusieurs cultivateurs, ce qu'alors concrétisera un nouveau contrat juridique.

     Mais, et c'est la deuxième constatation : il n'existe toujours pas de réels contrats de vente de terres entre particuliers.


     Ce ne fut qu'au Nouvel Empire, à la XVIIIème dynastie que se manifestèrent les premiers symptômes d'une conception plus individualisée avec la petite propriété foncière, cadeau toujours prélevé sur le domaine royal offert à des Egyptiens eu égard à leur fonction.

     Parfois même, certains souverains attribuèrent semblable domaine à leur propre statue : celui-ci était alors confié à un officiant-gérant qui, en réalité, représentait le roi, et qui jouissait d'un bail perpétuel, à charge pour lui de fournir chaque année un boeuf pour l'offrande rituelle à la statue.

     A l'époque de Séthi Ier, au début de la XIXème dynastie donc, tout le territoire égyptien fut économiquement réorganisé et ce, essentiellement, au profit des temples. Et avec la réforme agraire instaurée par Ramsès II et ses successeurs, cette réorganisation se fit également au profit d'autres institutions publiques, mais toujours malgré tout sous l'étroit contrôle de l'administration pharaonique.

     Ces mêmes Ramsès (il faut se souvenir qu'il y en eut onze au total qui se sont succédé sur le trône d'Egypte en quelque deux cents années !), prirent quant à eux l'habitude de distribuer des terres à leurs officiers, voire même à certains de leurs soldats.

     De sorte qu'à partir de ce moment, ce sont à la fois les personnels sacerdotal, administratif et militaire - la base même du bon fonctionnement de la monarchie - qui bénéficièrent ainsi des largesses pharaoniques. Cela, bien évidemment, fait immédiatement penser aux donations de terres qu'au Moyen Âge les Mérovingiens octroyèrent eux aussi à leur personnel. La différence me semble toutefois grande entre les deux attitudes dans la mesure où cette redistribution du sol arable ne déboucha nullement en Egypte sur la dépendance mutuelle entre suzerains et vassaux qui caractérisa, à la suite de ces rois mérovingiens, ce que les médiévistes appellent la féodalité.
 

     Mais là, c'est l'ancien Professeur d'Histoire qui s'égare sur des voies qu'il serait trop long de développer ici et qui m'entraîneraient bien loin des rives du Nil sur lesquelles, ami lecteur, je vous propose de revenir.


     A partir de la XXVIème dynastie, soit au milieu du VIIème siècle A.-J., se développèrent des contrats juridiques portant sur des champs appartenant au domaine d'Amon. Ce droit éminent des temples fit reculer la propriété individuelle qui se limita pratiquement alors aux seuls petits "jardins" qu'entretenaient certains particuliers. 

     Quant aux tenanciers qui mettaient en valeur les terres du temple d'Amon, ils devaient verser une rente annuelle au prorata des récoltes obtenues.


     Toutefois, même si ces terres appartenaient aux temples, l'administration royale, j'aime à le rappeler, conserva malgré tout sur elles un certain regard : Pharaon étant la source de tout droit de propriété, les temples n'étaient détenteurs qu'au second degré, un peu comme par délégation.

     De sorte que, par l'entremise de cette donation foncière assortie, comme déjà précisé, d'une clause d'offrandes régulières, annuelles ou autres, Pharaon imposa indirectement les travaux des champs pour, non seulement matériellement nourrir la population, mais aussi lui permettre de se faire reconnaître en tant que "père nourricier". En Egypte, l'idéologie religieuse n'est jamais bien loin de la geste royale.   

     Ces considérations juridico-administratives pouvaient toutefois varier selon qu'il s'agissait d'un grand temple ou d'un petit : ainsi, les domaines des sanctuaires de faible et moyenne importances furent généralement administrés par le "Prophète d'Amon", tandis que ceux d'un temple plus considérable se retrouvèrent à la fois sous l'autorité d'un dignitaire de haut rang et "dans la main" d'un régisseur.

     Avec la Basse Epoque apparaît, j'ai déjà aussi eu l'occasion de l'expliquer, l'écriture cursive démotique, qui va véritablement "révolutionner" le droit égyptien dans la mesure où furent alors employées des formules fixes stéréotypées : des clauses de styles, mais aussi des termes juridiques tout à fait spécifiques.

     En effet, dans un document juridique démotique, nous avons vu qu'une personne reconnaît vis-à-vis d'une autre l'existence d'un événement antérieur; l'acte constituant dès lors une sorte de preuve. Il est par ailleurs souvent rédigé selon le point de vue de celui qui le reçoit.

     A cette époque donc, le document juridique sur papyrus ayant valeur incontestable, il était capital d'être extrêmement prudent quant à la manière de le libeller. C'est la raison pour laquelle se développa une catégorie particulière de scribes : des hommes fortement expérimentés, mettant le plus possible à profit leur formation juridique, excellant à user d'une terminologie idoine, choisie avec circonspection, fruit d'une profonde réflexion préalable et d'une parfaite connaissance des nuances de la langue; des hommes  qui, - et je n'ai nulle crainte de verser dans l'anachronisme en l'affirmant -, souffrent admirablement la comparaison avec nos actuels notaires, tellement sont grands les traits qu'ils peuvent avoir en commun.

     Souvent, les plus intelligents d'entre eux furent d'ailleurs désignés par Pharaon pour administrer un temple : ainsi, pour celui d'Amon, à Karnak, retrouvons-nous un prêtre, un seul en vérité, habilité à rédiger semblables contrats.

(Bonhême/Fargeau : 1988, 157 sqq; Menu : 1982, passim; Pestman : 1974, 75-85

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 24 janvier 2009

 

 

     En décembre dernier, ce visage fit le tour du monde.


     Il constitue en fait le produit de la technologie la plus avancée en images de synthèse. Résultat de nombreux mois de recherches et de tâtonnements, ce visage en 3D, produit par des scientifiques de l’Université de Cambridge sous la direction de l’égyptologue Sally Ann Ashton et basé sur plusieurs documents antiques la représentant, serait donc celui de la reine Cléopâtre, la septième du nom.


     Descendante directe de la famille grecque des Ptolémée qui, après la mort d’Alexandre le Grand, au IVème S. A.J.-C. était montée sur le trône égyptien, fille de Ptolémée XII Neos Dionysos et de Cléopâtre VI Tryphaina, la souveraine la plus "médiatisée" d’Egypte naquit aux environs de 69 A.J.-C.


     Beaucoup de légendes ont couru à son propos. Et que ce soit l’histoire classique (écrite essentiellement par des auteurs grecs et romains), ou la littérature et enfin le cinéma, tous n’ont retenu que le rôle joué par cette reine lagide au moment de sa rencontre avec les rudes généraux romains, César, puis Antoine, notamment. Tous ont volontairement évoqué l’Egypte sur laquelle elle régnait depuis ses 18 ou 19 ans comme une sorte de décor exotique sans grande envergure et servant tout au plus à lui permettre d'avoir les moyens matériels de séduire Rome.


     Ce fut par exemple le cas de Plutarque dont je voudrais aujourd’hui, ami lecteur, vous donner à lire un extrait des célèbres Vies parallèles.
Dans une nouvelle traduction due à Anne-Marie Ozanam, Professeur de Lettres au Lycée Henri-IV, à Paris et sous la direction de François Hartog, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, les éditions Gallimard ont publié, en novembre 2001, l’ensemble de ces 48 Vies de l’écrivain grec dans leur collection "Quarto" : un volume, pourtant très maniable, de 2296 pages.

     Et dans la recension qu’il fit de cette parution dans Le Monde des Livres du 1er mars 2002, Maurice Sartre écrivit :

     Plutarque, c’est la Bible laïque de l’honnête homme. Et notamment le Plutarque des "Vies parallèles" où s’exposent à la comparaison les exploits, caractères et travers des Grecs et des Romains célèbres.


     Célèbres ? Pas vraiment tous, en fait; mais ils le deviendront à nos yeux grâce au talent de cet écrivain moraliste et philosophe qui eut le génie d’apparier dans chacune de ses études un Grec et un Romain, confrontés tout à la fois au Fatum et à la mort.
 

     Cléopâtre entre en scène relativement vite dans le récit que nous fait Plutarque de la vie d’Antoine; de sorte que leurs amours relatées auraient tendance à transformer ce qui ne devait être qu’une biographie comme les autres d’un des généraux romains en un véritable récit romanesque : Eros et Thanatos réunis. Pas étonnant, dès lors, qu’il ait inspiré, entre autres, au grand William Shakespeare l’un de ses plus évidents chefs-d’oeuvre, et à Hollywood une de ses productions les plus mythiques !


     Avant de vous faire découvrir un passage de cette vie d’Antoine et de Cléopâtre que nous proposa Plutarque voici un millénaire, je ne puis résister, ami lecteur, à vous citer un très court extrait de la préface à la Vie de Timoléon, que je pourrais très bien reprendre à mon compte à propos de ce blog :


     Lorsque j’ai entrepris d’écrire ces "Vies", c’était pour autrui; mais si je persévère et me complais dans cette tâche, c’est à présent pour moi-même. L’histoire est à mes yeux comme un miroir, à l’aide duquel j’essaie, en quelque sorte, d’embellir ma vie, et de la conformer aux vertus de ces grands hommes. J’ai vraiment l’impression de vivre et d’habiter avec eux : grâce à l’histoire, j’offre l’hospitalité, si l’on peut dire, à chacun d’entre eux tour à tour l’accueillant et le gardant près de moi ...

 

 

     Voici donc, à présent, le texte de Plutarque à propos plus spécifiquement de Cléopâtre que je vous destinais aujourd’hui, qu’il faut évidemment plus considérer en tant que texte littéraire que comme un portrait historiquement avéré des deux amants.

 

 

     ... Tel était donc le caractère d’Antoine. L’amour de Cléopâtre vint mettre le comble à ses maux; il éveilla et déchaîna en lui beaucoup de passions encore cachées et endormies, étouffant et détruisant ce qui, malgré tout, pouvait encore lui rester de bon et de salutaire. Voici comment Antoine fut pris. Au moment d’entreprendre la guerre contre les Parthes, il envoya demander à Cléopâtre de venir à sa rencontre en Cilicie pour se justifier de deux griefs : les sommes importantes qu’elle avait données à Cassius et son alliance avec lui dans la guerre.


     Mais dès que l’envoyé, Dellius, vit la beauté de Cléopâtre et découvrit l’adresse et la subtilité de sa conversation, il comprit aussitôt qu’Antoine ne ferait jamais le moindre mal à une telle femme, et qu’elle aurait beaucoup d’influence sur lui. Il se mit donc à flatter l’Egyptienne et, pour parler comme Homère, il lui conseilla de : "Venir en Cilicie dans ses plus beaux atours", sans redouter Antoine qui était le plus charmant et le plus humain des généraux.


     Elle se laissa convaincre par Dellius et, comme elle avait éprouvé par sa liaison avec César puis avec Cnaeus, le fils de Pompée, le pouvoir de sa beauté, elle se dit qu’il lui serait encore plus facile de séduire Antoine. En effet, elle était encore une toute jeune fille sans expérience des affaires , quand César et Cnaeus l’avaient connue, alors qu'elle allait rencontrer Antoine à l'âge où la beauté des femmes est la plus éclatante et leur intelligence dans toute sa vigueur.

     [Née en 69 A.J.-C., Cléopâtre VII avait donc 28 ans au moment de cette nouvelle idylle].

     Elle prépara donc beaucoup de présents et d'argent et toutes les parures dont pouvait disposer une reine dont la puissance était grande et le royaume florissant. Mais c'était en elle-même et dans ses sortilèges et ses philtres qu'elle plaçait ses plus grandes espérances.
 
     (...) On dit que sa beauté n'était pas, à elle seule, incomparable ni susceptible de fasciner ceux qui la voyaient, mais sa compagnie avait un charme irrésistible et son apparence, jointe à la séduction de sa conversation et à son caractère qui se répandait, si l'on peut dire, dans toute sa manière d'être, laissait un aiguillon dans les coeurs.

       On avait du plaisir à entendre le son de sa voix; sa langue était comme un instrument à plusieurs cordes qu'elle adaptait sans effort au dialecte qu'elle voulait. Il n’y avait que peu de Barbares avec qui elle avait besoin d’un interprète : elle donnait elle-même ses réponses à la plupart d’entre eux, Ethiopiens, Troglodytes, Hébreux, Arabes, Syriens, Mèdes, Parthes ...


     Elle connaissait beaucoup d’autres langues, dit-on, alors que les rois qui l’avaient précédée n’avaient même pas daigné apprendre l’égyptien et que certains ne savaient même pas le macédonien.


     Cléopâtre subjugua totalement Antoine ...
 


(Plutarque : 2001, 1689, sqq

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes - Communauté : Egypte
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Mardi 20 janvier 2009

 

    

VITRINE  6

     Immédiatement dans le prolongement de la vitrine 5 accrochée sur le mur de gauche en entrant dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et devant laquelle nous nous sommes successivement penchés, ami lecteur, le 6 janvier 
pour considérer les deux papyri démotiques exposés dans la partie inférieure, et mardi dernier, pour les deux autres qui les surmontaient, se trouve juste à sa droite une deuxième vitrine portant tout logiquement le numéro 6, dans laquelle, en deux longs fragments encadrés et disposés l'un au-dessus de l'autre, nous allons découvrir aujourd'hui une partie du papyrus administratif de la XVIIIème dynastie (E 3226), le plus long actuellement mis au jour.   



   Rédigé à l'encre noire et rouge en écriture cursive hiératique cette fois, - rappelez-vous que je vous ai précédemment expliqué que la cursive démotique n'apparaîtra qu'à la Basse Epoque, soit quelque huit cents ans plus tard -, ce papyrus, ayant fait partie de l'ancienne collection Anastasi (comme le E 3228 de la précédente vitrine, et que nous avons lu ensemble le 6 janvier), mesurait à l'origine 4, 45 m de long, pour une hauteur de 17 cm : seuls ici 2, 23 m sont présentés dans la mesure où en manquent et le début et la fin.
 

     Inscrit de deux textes distincts, tout à la fois en son recto, pour les comptes du scribe Hapou, et son verso, pour ceux du scribe Maï, ce document comptabilise des transactions de dattes et de céréales opérées pendant une période de six ou sept ans, c’est-à-dire de l’an 28 à l’an 35 de Thoutmosis III (milieu du XVème siècle A.J.-C.), par deux équipes d’employés de l’Administration du Grenier central qui, dans différentes villes du pays, collectaient des céréales dans les institutions d’Etat ainsi que dans les domaines de temples ou de particuliers : estimées en "sac", unité de mesure équivalant à environ 76 litres, elles servaient en fait de monnaie d’échange pour l'acquisition de dattes qui constituaient un complément en nature accroissant d'autant les salaires versés  au personnel administratif.



     Encres noire et rouge, ai-je précisé ci-avant. Vous remarquerez en effet que certains débuts de lignes sont rédigés en rouge quand la suite l'est en noir : cela correspond en fait aux notations calendaires qui commencent chaque relevé de compte; ainsi indiquées en rouge, elles sont, dans l'esprit du scribe, mieux mises en valeur.  

     Grâce à ce type de document, vous aurez d'emblée compris, ami lecteur, si toutefois besoin en était encore, que les Egyptiens ignoraient complètement la monnaie et qu’ils pratiquaient, toujours comme aux temps préhistoriques, le simple troc. Ici, à grande échelle ...
Ce qui nous donne à penser qu'en Egypte, le commerce semblait constituer un monopole d'Etat.

     Ce document me permet également d'attirer votre attention, sur un point d'histoire philologique maintenant admis par toute la communauté des historiens : que ce soit en Egypte ou en Mésopotamie, deux des premières civilisations d'agriculteurs-éleveurs, l'écriture est manifestement née du besoin de dénombrer, d'abord le cheptel appartenant aux uns et aux autres, ensuite d'indiquer officiellement les quantités de produits qui étaient échangés au sein même de cette économie dont le troc, nous venons de le constater, restait l'élément cardinal de toutes les transactions.

     En d'autres termes, liée aux besoins de comptabilité, l'écriture est née du calcul !


     C'est grâce aussi à ces quelques papyri, certes de prime abord relativement rébarbatifs, rencontrés dans ces deux vitrines, à la différence de ceux habituellement consacrés aux textes religieux, aux contes littéraires, à la poésie ou à la geste des grands pharaons conquérants que nous pouvons mieux appréhender le quotidien des travailleurs de la terre, la façon aussi dont ils ont organisé des tableaux, dressé des inventaires et mis au point un système de notation chiffrée.  


     Il serait évidemment fastidieux de vous proposer une traduction de l'intégralité de ce relevé de comptes. Autorisez-moi à simplement citer l'un ou l'autre passage qui, me semble-t-il, vous seront suffisants pour comprendre l'essence même de l'ensemble :

 

"Rappel des dattes données aux brasseurs : 40 sacs.

An 28, le 4 ème jour du premier mois de la saison de l’inondation : reçu dattes de Pamouha : 285 sacs 3/4.
An 28, le 10 ème jour du quatrième mois de l’inondation, après le compte : 28 sacs ...

Le 14 ème jour du deuxième mois des semailles : dattes 50 sacs 1/4."

Et ainsi de suite ...




    










     Il est toutefois intéressant de remarquer que les relevés sont disposés en lignes horizontales, page après page avec, à la différence de notre comptabilité moderne, les données chiffrées notifiant les quantités indiquées dans la marge de gauche : ce qui est parfaitement logique dans la mesure où le papyrus, comme tout écrit en cursives hiératique et démotique, est rédigé de droite vers la gauche.
 

(Ziegler : 1982, 46 et 273-6; Ziegler (s/d) : 2004, 106)

 


     Il me plaît, au terme de cet article, d'épingler l'extrême célérité avec laquelle la conceptrice du très intéressant blog "Louvreboîte" - que je vous recommande instamment de visiter grâce au lien repris dans la marge de droite ci-contre -, que je m'étais autorisé d'à nouveau solliciter, m'a fait parvenir une série de clichés de ce document : décidant, bien au-delà de ma simple requête, de photographier, section après section, l'intégralité du papyrus exposé dans cette vitrine 6 de manière que je puisse en avoir une vue d'ensemble absolument complète, et en gros plans, elle m'a permis, avec une précision plus grande que ce que ma mémoire en avait conservé, de rédiger l'article de ce mardi.

Grand merci à vous, Madame.
   

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 17 janvier 2009
     A nouveau sur la panse d'un vase retrouvé à Deir el-Medineh, ce poème - fort fragmentaire, d'où les lacunes ici sous forme de "..."  - caractérisé par une anaphore.

Si seulement j'étais la Nubienne
Qui est sa suivante,
Alors on irait lui chercher
... des mandragores ...
Il serait dans sa main pour qu'elle hume;
Ce qui veut dire qu'elle me présenterait
La carnation de tout son corps.


Si seulement j'étais le foulon du linge
De l'Aimée, ne serait-ce qu'un mois ! 
Je prospérerais en ...
... qui auraient été en contact avec son corps.
Et, de plus, c'est moi qui laverais
Les huiles qui sont sur son foulard.
Je frotterais mon corps avec ses vêtements d'apparat
...
J'en serais réjoui, et mon corps rajeuni ...


Si seulement j'étais le petit anneau
Qui est le compagnon de son doigt,
Je contemplerais son amour chaque jour !
...
Je m'emparerais de son coeur.


Si seulement j'étais le matin
Afin de contempler comment elle passe son temps !
...
Son miroir est joyeux
Car c'est vers lui qu'elle porte le regard.


Si seulement je disposais de l'Aimée quotidiennement (...)
Elle serait à moi quotidiennement,
Comme verdoient les couronnes
Et les fleurs de toutes sortes qui poussent dans les prés.
... tout entière.


Si seulement elle venait à moi pour me voir
...
Je célébrerais des fêtes pour le dieu
Afin qu'il l'empêche de s'éloigner,
Et qu'il me donne la dame quotidiennement,
Sans qu'elle se sépare de moi.



(Traduction d'après Pascal VERNUS : 1993, 90-1)  

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 13 janvier 2009


 

     Mardi dernier, dans un premier article consacré aux documents exposés dans le bas de la vitrine 5 de la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, j'ai eu l'opportunité, ami lecteur, non seulement de vous proposer une traduction de ces deux premiers actes juridiques, mais aussi d'attirer votre attention sur l'écriture cursive démotique dans laquelle ils furent rédigés.

     Aujourd'hui, nous allons plus spécifiquement nous intéresser à la paire de documents du dessus de la dite vitrine : faisant manifestement partie des mêmes archives, ces deux actes de location provenant de Thèbes et concernant toujours le même Padimontou portent, le premier (E 7833) sur la location d'un attelage de vaches de labour, le second (E 7837), sur celle d'un terrain.

     Empruntant au vocabulaire cinématographique, je vous propose, avant d'en lire le contenu proprement dit, d'évoquer le synopsis et les différents personnages en présence.

     Nous sommes dans le domaine d'Amon, à Coptos, au VIème siècle A.J.-C., sous le règne du pharaon Amasis, à la XXVIème dynastie, donc.

     Cette très ancienne ville égyptienne (actuellement nommée Qift) fut érigée en bordure du Nil, à une quarantaine de kilomètres au nord de Thèbes. Important port fluvial, Coptos devint, dès la plus haute antiquité et durant plus de quatre millénaires, un pôle économique extrêmement florissant. Capitale du 5ème nome de Haute-Egypte, elle constitua la plaque tournante du commerce oriental reliant la Vallée du Nil à la mer Rouge et fut ainsi le point de départ des caravaniers en quête de minerais.

     Min, un de ses dieux tutélaires, fut d'ailleurs considéré comme le patron des montagnes arabiques.

     Trois personnages sont ici directement concernés :

* Oudjahor : membre du clergé du domaine d'Amon (il porte le titre de Père-du-dieu, ou Père divin), il y possédait des champs.

* Reri : occupant également la même fonction sacerdotale, il est le frère du précédent.

* Padimontou : à la fois gardien des troupeaux dans ce domaine, et cultivateur.

     Entre eux, entre ces deux propriétaires fonciers et ce métayer furent donc établis, en l'an 36 du règne d'Amasis, soit pour nous en 534 A.J.-C., les deux contrats de location ci-dessous.    

    
     Le premier (E 7833
) mesure 26, 50 cm de haut et 29, 50 cm de large.




     Oudjahor décide de louer deux vaches à Padimontou, afin qu'il laboure un champs appartenant à Reri. Il semblerait qu'au moment de cette transaction, Réri ait déjà cessé de vivre, laissant ainsi Oudjahor hériter de ce terrain qu'il avait donné en métayage à Padimontou. 


     "An 36, premier mois de la saison d'été, sous le Roi Amasis. A déclaré le Divin-Père Oudjahor, fils de Diimenaouenkhonsou au cultivateur du Domaine de Montou-maître-de-Thèbes, Padimontou, fils de Paouahimen et de Rourou sa mère : "Je t'ai donné cet attelage de vaches de labour destiné au labourage, au nom du Divin-Père Réri, fils de Diimenaouenkhonsou, dont tu es le laboureur, dans tout champ que tu auras à cultiver sur mes terres situées dans le Domaine d'Amon du district de Coptos, à l'ouest du terrain élevé de la "Ferme du Lait d'Amon", (pendant la période) de l'an 36 à l'an 37.
     Lorsque (la saison de) la récolte arrivera en l'an 37, je prendrai un tiers sur toutes les céréales, sur toutes les herbes qui pousseront sur les champs que tu auras labourés avec cet attelage de vaches susmentionné ; (un tiers) pour lequel tu as fait un écrit au nom de Réri, fils de Diimenaouenkhonsou, mon frère, au sujet du prix du loyer des champs.

     Je ferai que les Scribes du Temple s'éloignent de toi en ce qui concerne leur impôt du Temple d'Amon. Je ne pourrai pas faire comparaître les Scribes (-comptables) du grain devant toi en ce qui concerne leur impôt du Temple d'Amon.

     Nous partagerons le reste (de la récolte) en quatre parts entre nous, à savoir trois parts (qui reviendront) à moi, à cause de cet attelage de vaches, et (à cause) des céréales (dues) au nom du Divin-Père Réri, fils de Diimenaouenkhonsou; (et) une part (qui reviendra) à toi à cause du labour, de tout le travail (et) de tout ce que tu auras fait en tant que cultivateur (durant la période) de l'an 36 à l'an 37.

    Les Scribes du Temple d'Amon mesureront mes champs en mon nom. Quant au montant du dommage causé par la culture (mal faite ?) que je constaterai sur mes champs, je prendrai au profit (?) du Divin-Père Reri, fils de Diimenaouenkhonsou, de ta part de ce(tte partie de la récolte) qui se maintient bon(ne). Le dommage (à cause) de la culture (qui arrivera) à cet attelage de vaches sera à ta charge.
Le gain et la perte incombent à nous (deux).

     A écrit Djedmoutiouefankh, fils de Irethorerou."

     Au verso, figurent les noms de dix témoins :

























 

     Le second papyrus (E 7837), pour sa part, mesure 28 cm de haut et 29 de large.

     Ce contrat qui semblerait d'abord amplifier, puis annuler le précédent (E 7833) s'avère nettement plus favorable à Padimontou. Il n'est par ailleurs plus du tout fait allusion à Réri en tant que propriétaire du terrain : c'est la raison pour laquelle on pense bien, comme je le suggérais ci-avant, qu'il est décédé. Padimontou fournissant cinq des six vaches nécessaires pour labourer à l'aide de trois attelages, son frère Oudjahor n'en loue plus qu'une seule. 
En outre, une clause prévoit de dédommager le cultivateur si Oudjahor se dédit.
 

 

   

     Tout comme dans le précédent document, les onze lignes de ce texte se lisent de droite à gauche : 

     "An 36, premier mois de la saison de la récolte, du Pharaon, v.i.s, Amasis, v.i.s., a déclaré le père-du-dieu Oudjahor, fils de Diimenaoukhonsou au gardien de troupeau du Domaine de Montou  maître de Thèbes Padimontou fils de Pouahimen, dont la mère est
Rourou :
"Je t'ai loué mes champs qui  sont situés sur le domaine d'Amon, dans la cisconscription de Coptos, à l'ouest, dans la haute terre (nommée) L'Etable-du-pot-à-lait-d'Amon pour les cultiver de l'an 36 à l'an 37 au moyen de ces trois attelages de vaches, ce qui correspond à six vaches - cinq vaches pour toi et tes compagnons et une vache pour moi - (mais) c'est toi qui feras travailler ma vache susmentionnée.
Quand la récolte arrivera en l'an 37, je prendrai le tiers de [tous] les grains et toutes les végétations qui pousseraient sur eux, au nom de ma part de propriétaire des champs. Et nous ferons six parts du reste, à savoir : pour toi et tes compagnons, cinq parts, (et) pour moi, au nom de ma vache, une part, en tout. Le manquement (?) résultant de la faute du cultivateur sera à ta charge; quant à moi, je paierai la taxe sur la récolte du domaine d'Amon sur le tiers de la part de propriétaire de champs susmentionné (et) j'écarterai les scribes du domaine d'Amon de toi concernant leur taxe sur la récolte. C'est à mon nom que les scribes du domaine d'Amon mesureront mes champs. Si je me rétracte si bien que je t'empêche de cultiver mes champs susmentionnés de l'an 36 à l'an 37, selon la convention ci-dessus, je devrai te donner un deben
(= 90 grammes) d'argent du Trésor de Thèbes, fondu, sans avoir recours à aucun document juridique.

Ecrit de Djedher fils du Père-du-dieu Amon Ipy."


     Remarque à propos du "v.i.s." ici rencontré.

     Il a toujours été de tradition, dans les civilisations sémitiques, d'ajouter, après le nom des personnages dont la mémoire se doit d'être particulièrement honorée ce que l'on appelle une formule d'eulogie. Il s'agit d'une ou de plusieurs épithètes, voire même d'une phrase exclamative visant à leur permettre de bénéficier d'un ensemble de bienfaits. Il en fut de même en égyptien antique : ainsi à la suite du nom des souverains est-il souvent inscrit en abréviation cette formule, translittérée : "ankh, oudja, séneb", signifiant littéralement : "Puisse-t-il être vivant, intact et en bonne santé ! "





     (Au siècle dernier, au temps de mes études, cette formule : "ankh, oudja, séneb", était traduite par : "Vie, santé, force", et abréviée "v.s.f." ; c'est ainsi d'ailleurs qu'elle apparaît dans tous les ouvrages spécialisés contemporains. Certains nouveaux philologues estiment cette traduction à présent erronée et lui préfèrent donc celle que j'ai citée en premier lieu.) 


Au verso du document se retrouvent également mentionnés les patronymes des dix témoins :



















    
     Relativement formelle, vous l'aurez tout de suite remarqué, ami lecteur, la rédaction de semblables documents répond, comme d'ailleurs tout acte administratif ou notarié, à un certain nombre de règles strictes qui nous rendent leur lecture assez ardue, fastidieuse, voire même franchement rébarbative.

     C'est un peu la raison pour laquelle j'ai tenu à vous proposer pour chacun de ces deux contrats une traduction que plus d'un demi siècle, et une sensibilité totalement différente, séparent : pour le premier (E 7833), j'ai choisi celle proposée en 1951 par Michel Malinine (1900-1977), égyptologue français d'origine russe, un des grands spécialistes, au XXème siècle, des écritures cursives hiératique et démotique; et pour le second (E 7837), j'ai opté pour celle, plus moderne, plus en phase directe, me semble-t-il, avec la langue que nous pratiquons de nos jours, de Christophe Barbotin, l'actuel Conservateur du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre. 

     Confrontant les types de formulation de ces deux traductions, vous êtes maintenant seul juge pour préférer la langue de l'une ou de l'autre ...  

(Barbotin : 2006, 35-6; Grandet/Mathieu : 1990, 146; Malinine : 1951 ², 146-7)


Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 10 janvier 2009

   
     Vous aurez probablement remarqué, ami lecteur, les changements apportés, à l'extrême fin de mon article de ce mardi quant à la ventilation des références des auteurs consultés. Aussi, et exceptionnellement, vous ne trouverez pas de poème antique ou de texte d'un écrivain célèbre consacré à l'Egypte, aujourd'hui, mais bien une nécessaire mise au point que je tiens à faire, de manière à faciliter votre éventuelle navigation dans la catégorie "Bibliographie".

     En effet, et parce qu'Overblog semble éprouver de plus en plus de difficultés à gérer mon imposant fichier bibliographique initialement publié à la création de ce blog, le 18 mars 2008, et augmenté de semaine en semaine - c'est ainsi que des références que j'avais évidemment classées alphabétiquement se sont, à l'automne dernier, bizarrement et incorrectement retrouvées à l'extrême fin de ma liste d'auteurs -, j'ai décidé, dans un premier temps, de scinder ce fichier en quatre parties afin d'en diminuer considérablement le volume; en espérant que, grâce à cette répartition, les inconvénients que je suppose dus au nombre trop important de données dans cet article essentiel déontologiquement parlant, puisque j'y cite mes sources, mais aussi d'un point de vue intellectuel puisqu'il permet à tout lecteur intéressé de poursuivre d'éventuelles recherches, ne se reproduiront plus.

     Si d'aventure, cette scission opérée ne devait pas éliminer les notables inconvénients que j'ai relevés au cours de ces derniers mois, je prendrais alors la décision d'indiquer chaque référence, complètement, en note infra-paginale des futurs articles, sans plus renvoyer à mon fichier bibliographique de base.

     Toutefois, je suis conscient que pour toutes les références de 2008, un petit "problème" se pose : en effet, le lien à chaque fois indiqué au bas de mes billets successifs ne renvoie qu'au premier des quatre volets nouvellement créés (en fait, celui concernant les auteurs A - F), et pas nécessairement à celui qui correspond au nom que vous recherchez.

     Il faudra, dès lors, et seulement pour les articles rédigés en 2008 qu'il vous plairait d'à nouveau consulter que vous vous référiez au seul nom de l'auteur, classé par ordre alphabétique : j'ai en effet réorganisé l'ancien fichier selon les quatre subdivisions suivantes : 

A - F
G - L
M - R
S - Z

     Il va sans dire que pour les références bibliographiques des articles publiés depuis ce mardi 6 janvier 2009, il vous suffit de cliquer sur le nom de chacun des auteurs afin d'automatiquement être dirigé vers le volet idoine des quatre de la nouvelle bibliographie.

     En espérant avoir facilité votre consultation,

Richard LEJEUNE

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : A propos de ce blog - Communauté : Egypte
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Mardi 6 janvier 2009



     Les fêtes de fin d'année étant déjà (presque) de l'histoire ancienne, je vous convie dès aujourd'hui, ami lecteur, à reprendre sans plus tarder notre visite des salles du circuit thématique du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre.

      "Sans plus tarder", mais permettez-moi néanmoins, d'emblée, de réitérer l'esprit des voeux qu'à votre intention j'avais formulés dans mon dernier billet de cette année 2008 qui a vu naître le présent blog : puisse l'an neuf concrétiser non seulement vos souhaits les plus quotidiens, les plus anodins, mais aussi (surtout ?) les plus fous.

     Puisse - comme m'en a judicieusement rappelé la formule égyptienne dans un commentaire que m'a adressé, pendant ces vacances, un de mes précieux et plus fidèles lecteurs -, s'ouvrir pour vous une belle année 2009 ...




     Puissent les 360 jours qui s'annoncent pleinement rencontrer votre attente et nous permettre, à vous, toujours plus nombreux, comme à moi, toujours plus heureux, de poursuivre cette aventure qui, pour ce qui me concerne, reste véritablement un réel plaisir, à savoir : notre déambulation virtuelle à travers les salles de ce prodigieux département de l'aile Sully.


     Sur le mur nord, à gauche de l'entrée de cette salle 4 dédiée aux travaux des champs, parallèles donc à la reconstitution de la chapelle d'Ounsou qu'ensemble nous avons visitée différents mardis, du
25 novembre au 16 décembre derniers, ont été disposées deux vitrines portant les numéros 5 et 6, plus spécifiquement dévolues au régime juridique de la terre égyptienne.




VITRINE  5

     Dans celle-ci nous sont présentés quatre contrats rédigés aux XXVème et XXVIème dynasties, soit tout à la fin de l'histoire pharaonique proprement dite, à la Basse Epoque donc, comme la définissent les égyptologues, juste avant la première domination perse.

     Permettez-moi de profiter de ce premier article de 2009, pour simplement rappeler que, dès la création de ce blog, j'ai tenu à vous proposer, ami lecteur, une chronologie
de l'Histoire égyptienne qui, si elle peut parfois différer de ce que vous rencontrez en feuilletant l'un ou l'autre ouvrage spécialisé - tous ou presque étant assortis de tableaux de ce genre qui varient parfois considérablement selon leur concepteur -, n'en demeure pas moins un canevas de base qui vous permet  de visualiser sur une ligne du temps quelque peu fictive les époques auxquelles, d'article en article, je fais ici allusion.

     "Basse Epoque", viens-je de préciser. Et le détail est d'importance, à tout le moins pour ce qui concerne la graphie de ces quatre documents : l’écriture hiéroglyphique en effet, celle des textes religieux et régaliens, que le pays a connue durant les quelque trois millénaires et plus qu’a durés cette civilisation a bien évidemment évolué; et les graphies cursives que les scribes ont utilisées pour écrire sur leurs papyri comme sur leurs ostraca, ont également connu des modifications non négligeables.

     Rappelez-vous : dans le deuxième
des quatre articles qu'en septembre dernier j'avais consacrés à la bien sympathique petite ville médiévale de Figeac, dans le Quercy, à son extraordinaire musée tout entier tourné vers la diversité des écritures du monde, mais aussi, inévitablement, aux deux frères Champollion, j'ai déjà eu l'opportunité de préciser que l'écriture cursive démotique - celle que vous retrouvez au centre de la célèbre Pierre de Rosette -, fut inventée dans le but de faciliter la rédaction de communications courantes; et notamment des différents contrats juridiques, tels ceux exposés ici.

     Ce que les philologues nomment "écriture démotique", (en grec, le terme  demos fait référence au peuple), constituait en fait l'abrégé, employé à partir du milieu du VIIème siècle A.J.-C., d'une autre écriture cursive, de toute éternité celle-là, le "hiératique", dérivant pour sa part directement des premiers signes hiéroglyphiques de l'Ancien Empire. 

     Indubitablement, les très nombreux documents libellés dans ces cursives, hiératique et démotique, représentent pour les égyptologues un fonds extrêmement précieux dans la mesure où, abordant tous les domaines de la vie quotidienne, ils évoquent des sujets que les hiéroglyphes traditionnels, parce qu’exclusivement réservés aux documents officiels et religieux, comme je l'ai souligné ci-avant, ne s’autorisaient jamais. En outre, ils fournissent un appréciable nouvel éclairage concernant la rédaction, très formelle, de ces contrats et actes de droit privé; sans oublier d'épingler le fait qu'ils révèlent l’importance croissante que les rapports juridiques ont prise dans la société égyptienne du temps.

    En effet, en se référant au corpus papyrologique existant, force est de constater que la documentation juridique égyptienne de Basse Epoque se compose essentiellement de contrats, d'actes privés, et que manquent cruellement des documents faisant état de passages devant la Justice; alors que précédemment, au Nouvel Empire par exemple, il n'en était pas du tout ainsi : pléthore de témoignages nous permettant de mieux appréhender l'organisation judiciaire et pénurie de papyri juridiques privés.  


     Ce seront donc quatre contrats de droit privé que nous rencontrerons dans cette vitrine 5; mais nous n'aborderons aujourd'hui que deux d'entre eux, situés dans sa partie inférieure.

     Le premier, un acte de prêt de blé (E 3228), papyrus exposé en bas à droite, d’une largeur de 44 cm et d'une hauteur de 23, 5 cm, datant de la XXVème dynastie (aux environs de 704 A.J.-C.), fit partie de l’ancienne collection Anastasi.

 

 

     Il nous apprend que :

     "Le 25 du troisième mois de la saison de l’inondation de la treizième année [il ne spécifie malheureusement pas sous le règne de quel pharaon il s’agit], en ce jour, le prêtre funéraire Padibastet, fils de Padiimenipet a déclaré au prêtre d’Amon et scribe de la correspondance du roi, Neskhonsouounnekh, fils de Djedhor : "Je te donnerai 22 sacs et demi de blé mesuré en boisseau domestique le 30 du quatrième mois de la saison de l’inondation de cette treizième année. Si je ne respecte pas ce délai, ces 22 sacs et demi porteront régulièrement intérêt à partir de l’an 13 ... je te les remettrai sans contestation. Aussi vrai qu’Amon vit et que le roi vit, qu’il est en bonne santé et qu’Amon lui accorde la victoire, je ne reviendrai pas sur cet engagement."

     Suivent les attestations de sept témoins qui, chacun, ont inscrit de leur propre main, un résumé de l’acte. Un regard attentif jeté sur ce contrat vous convaincra facilement, ami lecteur, qu'il a été entièrement biffé : probablement parce que les clauses qu’il stipulait avaient été scrupuleusement honorées.
 

     Je dois à la vérité de préciser que, contrairement aux différents textes gravés sur la dyade d'Ounsou et de son épouse, qu'en partie je vous avais traduits le 16 décembre, je ne suis nullement habilité, n'ayant pas poursuivi d'études dans ce sens, à lire, comprendre et traduire les écritures cursives hiératique et démotique. Je m'en réfère donc aux traductions proposées par des égyptologues patentés (scientifiquement définis comme "hiératisants" et "démotisants"), auxquels je fais entièrement confiance et qu'il me plaît de mentionner dans mes références infra-paginales.

     Enfin, permettez-moi de convier ceux dont l'esprit serait encore quelque peu embrouillé par les derniers effluves des agapes de fin d'année, à se reporter à cet article du 25 novembre dernier, notamment : j'y ai en effet déjà longuement expliqué en quoi consistait les différentes saisons égyptiennes, précisant à la fois leur début et leur fin en rapport avec les mois de notre calendrier actuel. Ce qui permettra à tout un chacun de mieux comprendre ce à quoi correspond une notation calendérique telle que celle mentionnée d'entrée dans ce document.  

 


     A la gauche de cet acte de prêt de blé est exposé un autre papyrus, de 27 cm de haut sur 24 de large, acquis en 1885 de la collection Eisenlohr : il s’agit d’un contrat de métayage (E 7836) datant du règne du pharaon Amasis, de la XXVIème dynastie. Définissant les modalités de location d’un champ, il prend acte du fait qu'un certain Padimontou reconnaît avoir loué le terrain sus-mentionné afin de le cultiver à la place de son propriétaire initial.





     "En l’an 35 du roi Amasis [soit 535 A.J.-C.], le troisième mois de la saison de la moisson, le cultivateur du domaine du dieu Montou, Padimontou, fils de Paouahimen, a déclaré au prêtre funéraire Irtoutchai, fils de Djedkhi : «Tu m’as loué ton champ que l’on t’a donné pour assurer le culte funéraire du prêtre d’Amon, le roi des dieux, Irethorrou fils de Diskhonsou; champ situé sur la haute terre de l’étable de la ferme du lait d’Amon, appelé Tasébi, et limité à l’ouest par le champ de Khabsenkhonsou. »

Quand viendra le temps de la récolte en l’an 36, nous ferons deux parts de toutes les céréales et de tout le fourrage produits, une pour toi et une pour moi et mes associés. Nous nous acquitterons de l’impôt du temple d’Amon, qui nous incombe à tous deux. Gains et pertes sont à partager entre nous deux.


Ecrit
[= signé] par Neshor fils de Padihorresné, le chef de la nécropole [en tant que notaire], par Dikhonsououiaout, fils de Padihorresné et par Nespaséfi, fils de Paouahhor [= en tant que témoins]."


     Mardi prochain, ensemble, nous nous pencherons sur les deux papyri de la partie supérieure de cette même vitrine.


(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 188-9; Malinine : 1951 1, 157-78; Ziegler : 1982, 279)


Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 20 décembre 2008

 
     Avant de prendre congé de 2008, mais aussi de vous, ami lecteur; avant de vous souhaiter de très heureux réveillons, et d'excellentes vacances; avant de vous adresser à toutes et à tous mes voeux les plus amicaux pour une année 2009 la plus coruscante possible; et avant de vous donner rendez-vous le mardi 6 janvier prochain, je voudrais, en guise de présent de fin d'année, vous offrir, toujours poursuivant le cycle du Papyrus Chester Beatty I qui commence à vous être maintenant familier, un poème à placer une nouvelle fois dans la bouche de l'Aimée :

Si seulement tu te hâtais de venir auprès de la "soeur",

Comme le messager du roi qui se hâte,
Tandis que son maître a l'esprit occupé par l'attente de son message,
Et par le désir de l'entendre.
Toutes les écuries sont équipées pour lui,
Des chevaux sont à sa disposition au relais,
Le char se trouve attelé à sa place.
Pas question pour lui de flâner en chemin.
Sera-t-il parvenu à la maison de la "soeur"
Que son coeur deviendra joyeux.

Si seulement tu te hâtais de venir auprès de la "soeur"
Comme le cheval du roi,
Le meilleur de tous les destriers,
Le premier des écuries.
Il est l'objet d'une attention particulière dans sa nourriture.
Son maître reconnaît son pas.
S'il entend le son de la cravache, 
Il ne saurait se traîner.
Pas un des meilleurs parmi les contingents de guerriers,
Qui le maîtrise.
Qu'il est expert, le coeur de la "soeur", à se rendre compte
De ce que l'Aimé n'est pas éloigné de la "soeur".

Si seulement tu te hâtais de venir auprès de la "soeur"
Comme une gazelle bondissant sur le plateau désertique.
Ses pattes se meuvent, son corps s'épuise,
La crainte est entrée en son corps,
Un chasseur est à sa poursuite, un chien avec lui.
Ils n'ont pas découvert sa trace;
Comme un fourré elle considère un relais;
Comme un chemin elle utilise le fleuve.
A peine parviens-tu à son portique
Qu'on baise ta main à quatre reprises.
Tu devras te mettre à la poursuite de l'amour de la "soeur",
C'est la Dorée qui te l'a assignée.

(D'après la traduction de Pascal Vernus : 1993, 69-70



  

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 16 décembre 2008

 
     Plantons le décor, car véritablement scénographie il y a. 

     Nous sommes vous et moi, ami lecteur, depuis quelques semaines déjà, dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre (aile Sully) consacrée aux travaux des champs. Deux possibilités s'offrent à nous dès l'entrée : ou bien nous nous dirigeons vers la droite - ce que, probablement comme la grande majorité des visiteurs attirés par l'imposant monument qui y est exposé, nous avons fait d'emblée le 30 septembre dernier -; ou bien vers la gauche : en effet, deux chapelles funéraires semblent se répondre : à droite, donc, celle d'Akhethetep, provenant de Saqqarah et arrivée au musée au tout début du XXème siècle, suite aux tractations menées par Georges Bénédite avec le Gouvernement égyptien; à gauche, celle d'Ounsou artificiellement reconstituée par l'érection de deux hauts murs vitrines censés représenter l'étroit couloir de sa chapelle dans l'hypogée de la nécropole de la XVIIIème dynastie, à l'ouest de Thèbes.

 



     De l'entrée de la chapelle d'Akhethetep, vous pouvez déjà apercevoir, au-delà de la vitrine dédiée aux porteuses d'offrandes qui les sépare, tout au fond donc de la chapelle d'Ounsou, celle figurant, dans son tombeau, la niche contenant le groupe statuaire du couple qu'il formait avec Imenhetep. 

     La
semaine dernière, souvenez-vous, je vous ai invité à l'apprécier sous son aspect esthétique. Aujourd'hui, nous l'aborderons sous l'angle plus spécifiquement philologique. 

     Et à ce propos, je voudrais dès maintenant réitérer mes remerciements les plus appuyés à la conceptrice du blog "Louvreboite" (
http://louvreboite.over-blog.fr/ ), site que je ne puis que vous conseiller de parcourir pour les articles tout à fait intéressants qui y sont proposés sur les "coulisses" du musée, qui nous échappent complètement, à nous touristes.

     J'aime à rappeler que sans l'excellence des photographies qu'elle a eu l'extrême bonté de me faire parvenir, il m'eût été impossible de vous donner, ici et maintenant, une analyse aussi détaillée des textes hiéroglyphiques dont la statue est recouverte.


     Ounsou et Imenhetep, donc, sont assis sur une banquette à haut dossier de manière telle qu’entre eux, sur la face frontale du siège, le lapicide a trouvé la place pour graver deux colonnes de hiéroglyphes, les doublant quelque peu par une autre de part et d’autre des jambes, droite pour Ounsou et gauche pour Imenhetep.
    
     Chacune des colonnes centrales nous les présente en stipulant leurs titres et fonctions, mais aussi le lien familial qui les unit. Il nous faudra, tout à l’heure, poursuivre notre lecture sur les côtés du siège pour découvrir, à l’extrême fin de la formule d’offrandes qui s’y trouve gravée, leur identité respective.

 

     Permettez-moi une petite remarque au passage - dont les plus fidèles parmi vous ne comprendront pas l’utilité, "rompus" que vous êtes maintenant à quelques règles élémentaires de l’écriture égyptienne que j'ai déjà eu l'opportunité d’énoncer ici - : les hiéroglyphes se lisent en allant dans la direction de la personne à laquelle ils se rapportent. La colonne centrale de gauche, donc, se lit de droite vers la gauche dans la mesure où elle concerne Ounsou; celle de droite, juste à côté, se lisant de gauche vers la droite puisque caractérisant son épouse. Et il en va de même pour les deux bandes verticales extérieures, de part et d’autre de leurs jambes à tous deux qui, en réalité, reprennent sensiblement les mêmes données.


 

   


  Commençons par le premier hiéroglyphe de la colonne de gauche entre eux, le long donc de la jambe gauche d'Ounsou. Rassurez-vous, ami lecteur, je ne compte pas ainsi les évoquer tous de manière approfondie : mais certains d’entre eux sont tellement caractéristiques que j’ai pris la décision de m’y attarder quelque peu de façon que, quand au hasard de votre visite, vous les rencontrerez, vous puissiez tout de suite les identifier.

 


     Si vous regardez attentivement la représentation ci-contre, vous remarquerez que ce dessin schématise à la fois la palette d’un scribe, les deux cupules destinées aux pastilles de colorant (une pour le noir, l’autre pour le rouge), le petit godet pour l’eau et enfin le pinceau de jonc, ou le calame qu’utilisait le scribe. Ce hiéroglyphe assez recherché entrait dans la composition, en tant que déterminatif, de tout terme ayant la notion d’écriture comme point focal; et en tant que tel, employé seul, il caractérisait la fonction de scribe.

 

     En d’autres mots, placé ici en début de colonne, il nous donne le titre administratif porté par Ounsou : nous apprenons donc qu’il était scribe. Les autres hiéroglyphes en dessous ajoutent qu’il était comptable des grains. La fin de la colonne a été abîmée : volontairement martelée ? J'aurais tendance à le supposer dans la mesure où Ounsou travaillait pour le temple d'Amon et que, à la période amarnienne qui suivit, il fut de bon ton d'essayer d'éliminer du plus grand nombre possible de monuments toute référence à l'ancien dieu Amon. 

     Illisibles aussi, par parenthèses, les autres inscriptions, fréquentes pourtant entre les pieds des personnages dans ce type de statuaire, ainsi que celles dont on aperçoit malgré tout la trace sur la face avant du socle.



 

     Repris exactement à la même place dans la colonne du bord du siège, le long de la jambe droite d’Ounsou donc, le signe hiéroglyphique de la palette du scribe introduit le lieu géographique où il officiait : la ville du Sud, ce qui est une des possibilités de désigner Thèbes.

 

     Vous remarquerez en dessous un autre hiéroglyphe caractéristique : une sorte de cercle avec quatre entailles. Il s’agit en fait d’un pictogramme censé représenter un carrefour dans une localité traversée par quatre routes. En tant que tel, ici, il signifie la ville. Si d’aventure, vous le retrouviez terminant un groupe d’autres signes, il serait alors employé comme déterminatif et signalerait qu’il s’agit d’un endroit habité. Ce hiéroglyphe circulaire a donc toujours une connotation géographique.









 



     Revenons maintenant à nos deux colonnes centrales et, bien sûr, à celle de droite, qui concerne donc Imenhetep. Les six premiers hiéroglyphes, jusqu’à la deuxième vipère sont très clairs et doivent se lire exclusivement en référence à Ounsou dans la mesure où ils se traduisent par les expressions : son épouse, aimée de lui.

 

     Quant à ceux qui terminent cette colonne le long de la jambe droite d’Imenhetep, ils spécifient qu’elle est assise sur sa place, comprenons sur son siège, le coeur empli de joie.

 

 

 


   



     Dans la colonne au bord du siège, le long de sa jambe gauche donc, nous retrouvons exactement les mêmes données, mais exprimées avec des hiéroglyphes synonymes. Détail intéressant qui prouve que le lapicide ne s’est pas simplement satisfait de recopier une série identique de signes de part et d’autre d’Imenhetep.

 














 

     Les deux documents qui suivent, à savoir les côtés du siège, énumèrent la traditionnelle formule d’offrandes, semblable, malgré ses variantes, à celle que nous avions rencontrée, souvenez-vous ami lecteur, sur la margelle extérieure du petit bassin de calcaire (E 653) exposé parmi les ustensiles du repas funéraire à l’arrière de la colossale table d’offrandes d’Akhethetep, dans la vitrine 2 de cette même salle.

 

     Gravés eux aussi en colonnes verticales, tout comme à l’avant du siège, ces hiéroglyphes apparaissent immédiatement d’une facture supérieure : ce qui m'invite à penser qu’il y eut, au moins, deux artistes qui ont réalisé l’ensemble des inscriptions de cette statue du Nouvel Empire.




     Commençons arbitrairement, si vous le voulez bien, par le côté du siège immédiatement à la droite d’Ounsou. Quatre colonnes se répartissent l’espace, sans toutefois descendre au niveau du socle. Elles se lisent de l’avant vers l’arrière, et dans chacune d’elle, de haut en bas et de droite à gauche.



     Nous retrouvons, dans la première d’entre elles, le sempiternel début de ce type d’invocation : Offrande que donne le roi. Le premier hiéroglyphe, le roseau, symbolise le roi de Haute-Egypte (littéralement, je devrais traduire par : "Celui qui appartient au roseau" dans la mesure où cette plante constitue l’emblème du sud du pays, de la Haute-Egypte, donc. - Et s’il s’agissait d’invoquer le roi de Basse-Egypte, ce serait une abeille qui prendrait la place du roseau.)



     Remarquez que, par pure déférence, bien que dans ma traduction, le terme "roi" arrive en dernier lieu, les Egyptiens le plaçaient, quant à eux, en toute première position : il s’agit là de ce que les égyptologues nomment soit une métathèse de respect, soit une antéposition honorifique.


     Ensuite, le triangle, une des formes conjuguées du verbe donner précède les trois signes qui signifient offrande : le pain sur la natte (qui se translittère "htp"), suivi de la galette de pain, correspondant à notre lettre "T" et du siège cubique, notre lettre "P", ces deux derniers pictogrammes exprimant une partie de la valeur phonétique du nom donné à la natte sur laquelle repose le pain ("hetep") de manière à mieux en préciser la prononciation car il ne faut pas oublier qu’à l’instar de la majorité des langues sémitiques, l'égyptienne n’écrivait pas les voyelles proprement dites, donnant donc aux consonnes le rôle primordial.


     Sous ces cinq premiers signes hiéroglyphiques, référence est faite, non pas à Anubis comme dans la formule d’offrandes que nous avions lue sur le petit bassin de calcaire auquel je viens ci-dessus de faire allusion, mais à Osiris, qui préside aux Occidentaux, c’est-à-dire à Osiris en tant que dieu des morts, puisque dans leur grande majorité, les nécropoles se trouvaient à l’Ouest du Nil, à l’Occident, là où le soleil se couche.


     La suite de l’inscription demande donc que soit formulée l’offrande invocatoire pour, dans la quatrième et dernière colonne, la personne (= le Ka) du scribe Ounsou, justifié. Ou : Juste de voix.


     A quoi donc correspond cette dernière épithète ?


     Il faut savoir que chaque défunt devait passer devant le Tribunal d’Osiris. C’est d’ailleurs ce moment précis que, par parenthèses, propose la vignette qui chapeaute tous les articles de mon blog, depuis sa création, et que les égyptologues ont l’habitude de désigner d’un terme grec : psychostasie (= Pesée de l’âme).
 

     Lors de cette confrontation devant les 42 "juges", le défunt prononce la fameuse "Confession négative" (que j’évoquerai l’année prochaine dans un nouvel article) qui ne consiste nullement en un aveu de fautes personnelles, mais énumère les actions mauvaises qu’il s’est bien gardé de commettre.


     Cette déclaration faite, le mort était automatiquement absous de ses péchés : c’est la raison pour laquelle les deux plateaux de la balance, tant celui qui portait le coeur (sa conscience) que celui qui contenait une statuette de Maât, la déesse de la Vérité-Justice, se trouvaient au même niveau : indépendamment des paroles prononcées par le défunt, la force magique de l’image ne pouvait que déboucher sur un jugement favorable lui permettant d’être déclaré "justifié", "juste de voix", c'est-à-dire juste devant le tribunal osirien.



 

     Quelque peu différente se présente la formule d’offrandes gravée sur l’autre côté du siège, à la gauche en fait d’Imenhetep et qui se lit également de haut en bas, de l’avant vers l’arrière, c’est-à-dire de gauche à droite pour nous sur cette photo, ainsi que pour les hiéroglyphes à l’intérieur des quatre colonnes.


     Certes, comme pour Ounsou, elle commence par identiquement la même invocation à Pharaon (dont le nom n’est pas mentionné) et à Osiris, mais en outre, elle énumère une série d’activités auxquelles la défunte souhaite se livrer dans l’au-delà : boire l’eau du fleuve, respirer le doux souffle du vent du Nord, (deuxième colonne), etc. Et se termine, comme souvent quand il s’agit d’une dame, par la formule : pour la personne (= le Ka) de la maîtresse de maison ...


     Suit alors son nom : Imenhetep, que vous distinguez dans les quatre derniers signes hiéroglyphiques de la dernière colonne.



     Dans de précédents articles, j’ai déjà beaucoup insisté sur l’étroite relation existant entre image et écriture, sur l’interdépendance entre la statuaire - art tridimensionnel, s’il en est - et le texte, différents, certes, mais ressortissant à un même système d’expression.

     Une nouvelle preuve nous en est donnée ici : vous aurez en effet remarqué qu’à la différence, par exemple, du petit bassin auquel j’ai souvent fait allusion aujourd’hui, sur la margelle duquel, après le nom de la défunte figurait le déterminatif d'une dame assise respirant une fleur de lotus, sur le présent groupe conjugal ne se retrouve aucunement semblable signe, ni pour Ounsou ni pour son épouse.



     En réalité, leur absence s’explique par le fait que c’est la statue elle-même qui remplit ce rôle : tant la représentation du mari que celle de sa femme figurent l'immense déterminatif qui complète leur prénom à chacun.

     A présent, ami lecteur, je vous convie à m'accompagner de l'autre côté de la vitrine pour découvrir l'arrière du monument.




     Pas résolument cintré, mais pas franchement rectangulaire non plus puisque l'artiste a arrondi les coins de la partie supérieure, ce dossier contre lequel s'appuient Ounsou et son épouse prend ici l'aspect d'une stèle tout à fait classique.

     A l'intérieur d'un encadrement qui court sur tout le pourtour de la pierre, laissant approximativement, dans sa partie inférieure, un sixième de la surface totale complètement anépigraphe (en fait, il s'agit de la hauteur du socle sur lequel, à l'avant, les personnages posent les pieds), le lapicide a inscrit une longue formule d'offrandes - autre que celles que vous avez découvertes ci-dessus, de chaque côté du siège -, en beaux hiéroglyphes également gravés en creux, cette fois non pas en colonnes verticales, mais en lignes horizontales se lisant de droite vers la gauche, et de haut en bas.

     Ce n'est, par parenthèses, que depuis le Moyen Empire seulement que fut prise l'habitude d'ainsi utiliser l'arrière de semblables monuments pour y graver, en tout ou en partie, des textes qui, le plus souvent, reprennent la classique formule d'offrandes. Car avant, à l'Ancien Empire donc, le dos de ces statues restait anépigraphe. 

   Ici, le texte est tout entier couronné de motifs symboliques relativement fréquents sur les stèles de cette époque : de part et d'autre de l'anneau-chen (ou shen, suivant certains égyptologues) qui surmonte un petit vase se retrouve un oeil oudjat.


     L'anneau-chen, signe circulaire, sorte de boucle n'ayant ni commencement ni fin, figure le concept d'éternité : c'est le symbole de la force et de la durée universelle.

     Le vase, pour sa part, vous est déjà connu puisqu'il ressemble tout à fait à celui qui contenait l'aiguière exposé dans la vitrine 2 de cette même salle. 

     Quant à l'oeil oudjat symétriquement gravé de part et d'autre, symbole de santé morale et physique, il fait référence à l'oeil gauche qu'Horus aurait perdu lors du combat qui l'opposa au dieu Seth pour la possession du royaume d'Egypte. Thot, par magie, le lui aurait guéri et rendu. Il en aurait alors fait le prototype de l'intégrité physique : c'est la raison pour laquelle cet oeil figure souvent sur les côtés de certains sarcophages où il garantit au défunt le plein usage de son corps et, sous forme d'amulette, il peut aussi être placé sur l'incision abdominale pratiquée sur le corps des défunts aux fins de retirer les viscères pendant la momification.

     L'oeil gauche d'Horus est aussi associé à la lune, tandis que son oeil droit, demeuré intact, l'est au soleil.

     Souvent, de part et d'autre de cet oeil, on rencontre sur les stèles une figuration d'Anubis sous la forme d'un chacal couché sur sa chapelle. Ici, l'artiste ayant apparemment plébiscité le format assez grand de l'oeil, n'a pas trouvé place pour y ajouter quoi que ce soit d'autre.

     Ces quelques signes à valeur hautement symbolique mettent donc l'accent sur la santé morale et physique des défunts auxquels toute la formule d'offrandes qu'ils précèdent est dédiée, sur leur éternité dans l'au-delà et sur la pureté rituelle qui doit être la leur.



     La première des huit lignes de l'inscription commence classiquement par les cinq hiéroglyphes du Offrande que donne le roi que vous reconnaissez maintenant pour les avoir déjà rencontrés, notamment ci-dessus, sur chacun des côtés du siège. Suit une partie abîmée, probablement martélée, illisible de ce fait comme le sont d'autres passages ici et là. Ce phénomène de martelage fut malheureusement assez récurrent au Nouvel Empire, sous les règnes de différents pharaons.

   Et cette première ligne horizontale de se terminer par l'invocation à Osiris, souverain de l'éternité. Qui est dans la nécropole, poursuit la deuxième ligne après un début "effacé", afin qu'il leur donne l'offrande invocatoire (littéralement : une sortie de voix) constituée non seulement de pain et de bière, de têtes de bétail et de volailles et, trouvons-nous à la ligne suivante, de jarres d'albâtre, de vêtements et d'encens, mais aussi consistant en tout ce que livre le ciel et ce que crée la terre.

     L'intéressant, ici, réside dans le fait que, contrairement aux autres inscriptions de ce type que vous avez précédemment découvertes, cette formule, en énonçant tout ce dont auront besoin les deux défunts pour leur survie dans l'au-delà, s'avère extrêmement complète.

     Autre détail nouveau : pour la première fois sur ce groupe conjugal, avec le pronom "leur" à la deuxième ligne (afin qu'il leur donne l'offrande ...) apparaît une inscription destinée à être commune aux deux défunts : en effet, dans tous les autres textes de face comme sur les côtés, le lapicide a différencié et particularisé les formules pour Ounsou et pour Imenhetep, tandis qu'ici, ils sont associés dans la même invocation. Même si, dans les trois dernières lignes, vous retrouvez la demande du doux souffle du vent du Nord pour la personne (= le Ka) du scribe de la ville du Sud (= Thèbes), Ounsou, justifié - (sur un des côtés du siège, cette requête concernait son épouse seule, souvenez-vous) -; et, pour terminer, toujours à propos de Imenhetep, l'indication déjà présente de face, le long de sa jambe gauche, qu'elle est sur sa place (= sur son siège), le coeur empli de joie.
 
     La fin du texte se perd dans de nouveaux martelages ...

   
     Voici, ami lecteur, par cette approche que j'ai voulue à la fois esthétique, mardi dernier, et aujourd'hui philologique, ce que j'escomptais vous donner à comprendre d'un monument dédié à ce scribe de la XVIIIème dynastie, comptable des greniers du temple d'Amon, à Thèbes, et à son épouse, avant de prendre momentanément congé de vous, dans cette catégorie d'articles à tout le moins, puisque c'est seulement ce samedi 20 décembre que je clôturerai définitivement 2008 en vous proposant, en guise de cadeau de fin d'année, un de ces poèmes d'amour dont nous enchante la littérature égyptienne.                 

   

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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