Scène de psychostasie - Livre pour sortir au jour - Musée du Louvre ( Nesmin - N 3 096)
Mardi 14 octobre 2008

     Dans un premier article consacré le mardi 30 septembre au mastaba d'Akhethetep dont la chapelle est exposée dans cette quatrième salle du Département des Antiquités égyptiennes, je vous avais proposé, ami lecteur, non seulement quelques explications générales sur ce qu'était un mastaba à l'Ancien Empire, mais aussi de découvrir avec moi l'histoire des fouilles de ce complexe funéraire, ainsi que les circonstances de l'arrivée de la chapelle au Louvre.

     Dans un deuxième article publié mardi dernier, après avoir quelque peu évoqué certains détails de sa façade, nous étions vous et moi entrés de conserve dans le petit couloir qui 
précédait la chapelle proprement dite.

     Et c'est aujourd'hui à l'intérieur précisément de ce monument que je vous convie de m'accompagner.
 
     
     Les embrasures de porte dépassées, nous pénétrons donc de plain-pied dans la chapelle d'Akhethetep. Face à nous, le mur du fond (= mur ouest) est creusé de deux niches monumentales peintes en jaune qui constituent en fait la représentation de deux portes encadrées de redans et surmontées d’un rouleau semblable à celui de l’entrée : ce sont les stèles "fausses-portes"qui permettent symboliquement à l'âme du défunt le passage entre le monde des vivants et celui des morts car, dans la réalité géographique, derrière ce mur ouest, il y avait le désert, la nécropole memphite. 


     Autour d’elles, taillé dans d’énormes blocs de pierre, un décor en "façade de palais", c’est-à-dire composé d’étroites rainures et de bandes verticales ornées de motifs peints, représenterait, selon les égyptologues, ces constructions palatiales légères de l’époque pré-dynastique, faites de poteaux de bois et de tentures bariolées.

     Au pied de ces portes devait se trouver une table d’offrande : vu sa très grande taille, les Conservateurs du Département ont préféré l’exposer en dehors du monument, dans la vitrine 2 : j'y reviendrai évidemment dans un prochain article.

     De chaque côté de ces immenses fausses-portes s’organise tout le reste du décor de la chapelle funéraire : c’est vers elles en effet que processions et animaux vont se diriger, c’est près d’elles que figurent les scènes en relation directe avec le culte rendu au défunt.

     Si nous faisons, vous et moi, un demi-tour complet, nous sommes face au mur de l’entrée, le mur est de la chapelle : cela  nous permet d’admirer toute une série de scènes typiques de la vie dans les domaines agricoles. 

 
     
     Seule ici une scène relève du monde funéraire : il s’agit de la navigation du défunt, présentée au dernier registre, de part et d'autre de l'embrasure. A gauche sur le document ci-dessus, la scène est surmontée d’une légende qui ne fait aucun doute sur sa destination : "Naviguer vers le Champ des Offrandes, auprès du grand dieu."

     Bénéficier d’offrandes, tel était le but matériel avéré de ce voyage. Akhethetep y est figuré dans la cabine centrale du premier des bateaux qui va aborder. Tout l’équipage s’affaire à une tâche bien déterminée : le pilote s’apprête à sonder l’éventuelle présence d’un banc de sable : "A babord, à terre", prévient-il; à la proue toujours, un marin grimpe au filin, tandis que derrière lui, quatre autres hissent la voile du mât double;  des rameurs agenouillés manient les avirons et à l’arrière, trois autres, debout, font de même avec ceux de gouvernail, commandés par le quartier-maître qui, par gestes, transmet les instructions du pilote.
 
    Penchez-vous plus avant, ami lecteur : avez-vous remarqué ce détail ? A l'arrière de la cabine dans laquelle se tient Akhethetep, l'artiste vous donne l'occasion d'assister à la préparation du repas : en effet, un cuistot s'affaire à plumer un canard. 

     Qui a parlé de gravité, de componction dans l'art funéraire égyptien ? Cette scène on ne peut plus profane reflète trait pour trait n'importe quel voyage d'agrémment sur n'importe quel fleuve du monde.      


     Une autre scène de navigation fait pendant à celle-ci de l’autre côté de la porte d’entrée, avec à nouveau Akhethetep, debout, appuyé sur une longue canne, devant la cabine de la première des embarcations qui, cette fois, remontent le Nil : "Ainsi tout va bien et le voyage sera bon", précise la légende.

     Tout le reste de la paroi est a été consacré, comme je le soulignais en introduction, à la vie dans les domaines : on y voit le défunt encadré d’une légende qui définit parfaitement la scène : "Inspecter les labours, la récolte, la chasse, les divers travaux des champs." Vêtu d’un pagne de lin à devanteau triangulaire et d’une peau de félin nouée sur l’épaule, il est suivi de trois serviteurs qui portent son équipement. Devant lui, sur plusieurs registres, le travail des paysans restitue le cycle complet des saisons égyptiennes, des semailles, après la crue du fleuve, jusqu’à la moisson du lin et du blé. Plusieurs inscriptions hiéroglyphiques énumèrent les différentes étapes de ces travaux : "Botteler le lin", "Couper", "Manier la faucille", "Couper et poser à terre", "Remplir le filet", "Construire une meule", "Les ouvrières vannent" ..., tandis que d’autres restituent les ordres donnés : "Dépêche-toi", retrouve-t-on à plusieurs reprises; "Défais la corde", "Surveille-les de tous les côtés", crient les âniers ...

     Dans un autre registre, on apprend que "Le bureau de la fondation examine les comptes des fermiers" et qu’une bastonnade attend ceux d’entre eux qui auraient malencontreusement trafiqué les chiffres.

     Après les travaux des champs, sur ce mur est de la chapelle, se présente l'illustration de la vie dans les marais  : joute nautique, mais aussi travail du papyrus, scène d’élevage, pêche à la senne, mais aussi capture des hippopotames, chasse au filet ... se succèdent pour notre plus grand bonheur. De bien superbes tableaux que ceux  réalisés ici par les artistes de l'Ancien Empire !

     On comprend mieux l'enthousiasme qui fut celui de Georges Bénédite dans sa lettre au Directeur des Musées nationaux, le 28 mars 1903. D'autant mieux encore quand on se souvient que toutes ces scènes étaient originellement peintes et que cette polychromie flamboyante les rendaient encore plus attirantes.
     



     En nous tournant vers le nord, nous quittons la vie active des domaines et des marais pour pénétrer dans la demeure cossue du défunt où nous attend la scène traditionnelle du banquet et de ses préparatifs, scène qui en occupe toute la paroi. 





     Assis de manière nonchalante dans un fauteuil à pattes de lion, Akhethetep contemple les nombreuses victuailles du repas funéraire qui se présente à lui, parfaitement détaillées, sur quatre registres. 

 

















     (Par parenthèses, avez-vous remarqué, encore très visible ici, le carroyage, originellement rouge, utilisé par le ou les artistes, pour respecter plus facilement les proportions du canon esthétique égyptien ? C'est ce genre de détail qui souvent m'émeut : au-delà des siècles, au-delà des civilisations, la réflexion de l'artiste a accompagné sa main et cette trace est restée bien présente. On se prendrait presque à penser qu'il va réapparaître de derrière le mur, après une petite pause qu'il se serait octroyée avant de peaufiner sa décoration ...)  

                                                                                 

     Deux musiciens, un flûtiste et un harpiste, et deux chanteurs, tous les quatre accroupis, un genou posé sur le sol, égaient le repas. Petit détail : un d'eux appuie la main sur son oreille : vous souvenez-vous de Gilbert Bécaud ? 

    

     Au registre immédiatement inférieur, des femmes (dont on aperçoit ci-dessus à peine la tête et les bras levés), sept en tout, en file indienne, précédées du terme "Danser", suivies par les porteurs d’offrandes sont censées symboliser, par leur chorégraphie, l’apport des produits nécessaires à la survie du défunt.




     Enfin, au dernier registre, douze jeunes femmes, personnifiant les domaines ruraux que possédait Akhethetep, propriétés nommées devant chacune d’elles, arrivent, moulées dans des robes décolletées et superbement transparentes, maintenant de la main droite sur leur tête coiffée d’une longue perruque tripartite qui une corbeille remplie de melons et de pains, qui un panier en vannerie regorgeant de figues et de raisins, qui des laitues, des tiges de papyrus, des jarres ...; certaines, dans la main gauche, ont un pigeon ou un canard qu’elles empoignent par les ailes : il s’agit là de la scène que les égyptologues ont coutume d’appeler "Défilé des domaines du défunt".

   
     Le jeune Egyptienne que je  vous propose d'admirer ici, l'antépénultième du défilé, présente, dans une corbeille à claire-voie, un monceau de pains, de figues et de fruits de sycomores. D'un petit sac qu'elle tient dans la main gauche débordent des baies de fruits rouges.

     Devant elle, gravés en colonne, se lisant de gauche à droite, des hiéroglyphes précisent le nom du domaine qu'elle représente : "Les pains «hébénéout» d'Akhethetep". Derrière elle, le nom du domaine de l'avant-dernière élégante porteuse d'offrandes qui la suit : "L'orge grillée d'Akhethetep".


     Si vous vous référez au deuxième de mes articles consacrés à cette chapelle d'Akhethetep, le mardi 7 octobre, vous vous souviendrez, ami lecteur, que j'y avais attiré votre attention sur la graphie du nom du propriétaire du monument qui apparaissait sur le rouleau de façade. Vous n'aurez aucun mal, aujourd'hui, à constater par comparaison qu'ici manque bien la galette de pain correspondant au phonème "T" qui, normalement, si l'artiste avait pris soin de graver ce patronyme dans son intégralité, aurait dû suivre le premier signe, celui de l'oiseau ibis. Et comme je vous le signalais alors, ce n'est bizarrement que sur cette partie de la façade qu'apparaît pour l'unique fois en entier le nom d'Akhethetep.


     Douze domaines ayant appartenu à ce propriétaire foncier, aux dénominations éloquentes : "Le Château du Kâ d'Akhethetep", "La Vallée d'Akhethetep", "La Fondation d'Akhethetep", "L'Oeuvre d'Akhethetep", "Les Perséas d'Akhethetep", et ainsi de suite, voilà qui pourrait paraître richissime à nos yeux de profane. Il n'en est en fait rien ! Et vous n'aurez aucune difficulté à relativiser quand vous visiterez un jour, à Saqqara, le mastaba de Ti, par exemple, - qui comme celui-ci date de la même Vème dynastie -, et que le guide vous fera remarquer que ce sont 108 domaines que possédait ce haut fonctionnaire du royaume.      


     En face, sur la paroi gauche (= mur sud), le banquet funéraire de la paroi droite auquel je viens de faire allusion se trouve complété par la très longue liste des offrandes nécessaires, ainsi que des quantités, gravées à l’intérieur de petites cases, l’ensemble formant un quadrillage.

    Coutumières de l’Ancien Empire, semblables listes ne sont pas loin de comporter une petite centaine de produits. Se lisant de haut en bas et de droite à gauche, celle qui nous occupe ici énumère, entre autres : "Parfum de fête : un vase", "Huile de cèdre : un vase", "Huile libyenne de première qualité : un vase", "Poudre de malachite : un sachet", "Poudre de galène : un sachet", "Cruche de bière blonde : 1", "Miche de pain d’orge : 2", "Pains grillés : 4", "Epaule de boeuf : 1", "Orge verte: deux rations" ...

    

    
     A mi-hauteur, ce mur sud est percé, au niveau des yeux, d’une étroite fente horizontale qui permettait de voir dans le serdab, petite pièce "aveugle", interdite aux vivants, aujourd’hui disparue mais qui, à l’époque, communiquait directement avec la chapelle : là se trouvaient les statues personnifiant le défunt grâce auxquelles il pouvait au-delà de la mort bénéficier des aliments déposés sur la table d’offrandes.

     
    
                                                 
     De part et d’autre de la fente du serdab, ont été représentées deux séries de vases posés sur des tables basses et contenant les huiles destinées au rituel de l’embaumement. 

     Au bas de la paroi, procédant du même rite funéraire, des serviteurs apportent l’un, les bandelettes de tissus qui serviront à la momification, l’autre, deux récipients contenant les huiles de base. Un troisième soulève le couvercle d’un encensoir dont les vapeurs purificatrices vont titiller les narines du défunt. Du quatrième, il ne reste que le jambes. D’autres viennent ensuite qui conduisent divers animaux : grue, taurillon, génisse, canards .., tandis qu’au registre suivant défilent les victimes destinées à l’offrande funéraire : boeufs gras, oryx, bouquetin, antilope, gazelle ...




     Cette description narrative des différentes parois de la chapelle funéraire d’Akhethetep, et ces quelques documents iconographiques, nécessaires pour donner une idée de ce que l’on peut y admirer, laisse volontairement de côté une interprétation qui mettrait en parallèle la fonction religieuse de l’architecture et son décor proprement dit.

     Si vous me le permettez, ami lecteur, je vais maintenant tenter de vous en donner quelques clés.

     Il est manifestement possible de déterminer en quoi l’image proposée par l’artiste est étroitement liée à l’espace architectural, au demeurant extrêmement simple : plan rectangulaire ouvert en son milieu sur la face est et précédé d’une antichambre est-ouest, axe privilégié s’il en est puisque c’est celui que parcourt la lumière entrant dans le mastaba pour venir éclairer les deux "fausses-portes" du fond. C’est également celui qu’emprunta le cortège funéraire d’Akhethetep. C’est enfin celui que suivront les prêtres qui viendront déposer les offrandes sur la table de granit (originellement placée devant les stèles "fausses-portes", comme je l’ai déjà mentionné plus avant). Il ne semble donc pas que ce soit un hasard si l’artiste a représenté dans l’embrasure les statues du défunt, halées sur un traîneau et empruntant ce même chemin.

     Si je rappelle brièvement que la façade de la chapelle, exposée à l’est, regarde le fleuve, les prés où paissent les troupeaux, les vergers, les champs et que, par conséquent, le mur ouest est adossé au désert occidental, là où l’on enterre les morts, il n’est pas difficile de comprendre que c’est volontairement que l’artiste a proposé, sur la paroi intérieure du mur est, la scène de navigation, les scènes des travaux des champs et celles qui se déroulent dans les marais et, sur la paroi interne du mur ouest, les stèles "fausses-portes" permettant le passage virtuel entre le monde d'ici-bas et celui de l'au-delà.

     Il est donc important d'avoir présent à l'esprit que cette paroi, avec tous ses registres séparés entre eux par des bandeaux peints, ne constitue nullement un espace réel, encore moins une unité temporelle : c'est une simple juxtaposition de scènes et d'inscriptions hiéroglyphiques. 

     Un second axe, nord-sud cette fois, est aussi porteur de semblables corrélations. Le mur nord, celui qui propose les scènes du banquet funéraire et de ses préparatifs, est en effet visible, au travers de l’étroite fente du serdab pratiquée dans le mur sud qui lui fait face, par les statues grâce auxquelles le défunt peut profiter de ses offrandes; offrandes dont la liste est gravée en détails sur cette même paroi sud.

     Rien n’a donc semble-t-il été laissé au hasard par les artistes qui ont décoré ce monument. Mais qu’on lui applique une lecture traditionnelle ou, plus finement, que l’on y décèle une véritable symbiose entre décor et architecture, il est manifeste qu’avec cette chapelle d’Akhethetep, nous sommes en présence d’un de ces très grands joyaux dont, grâce à la pugnacité de Georges Bénédite, peut aujourd’hui s’honorer le Musée du Louvre.


     (Pour une visite détaillée du mastaba, je vous convie instamment, ami lecteur, à consulter ce lien : http://www.culture.gouv.fr/culture/arcnat/saqqara/fr/intro_flash.htm)


(Ziegler : 1993, passim)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre
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Samedi 11 octobre 2008

     D'emblée, dans le quatrième des articles de la tétralogie que j'ai, en septembre dernier, consacrée à Jean-François Champollion le Jeune, je vous annonçais, ami lecteur, que je vous proposerais au fil de certains samedis des extraits, écrits de sa main, du voyage en Egypte qu'il réalisa peu de temps avant sa mort. Extraits qui relèvent soit de lettres adressées à ses proches, soit du journal de bord qu'il rédigea afin de consigner et le déroulement de son séjour, et les impressions qui furent siennes sur la terre des pharaons. 

     Et ne désirant nullement respecter un ordre chronologique, je vous propose aujourd'hui, d'entamer cette série par sa découverte de Thèbes, fin 1828 - il avait débarqué en Egypte le 18 août -, dans une lettre qu'il écrit à son frère le 24 novembre.



     (...) C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire, me permit d'aborder enfin à Thèbes !
Ce nom était déjà bien grand dans ma pensée : il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde. Pendant quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille.

     Le premier jour, je visitai le palais de Kourna, les colosses du Memnonium et le prétendu tombeau d'Osymandyas, qui ne porte d'autres légendes que celles de Rhamsès le Grand et de deux de ses descendants. Le nom de ce palais est écrit sur toutes ses murailles; les Egyptiens l'appelaient Rhamesséion, comme ils nommaient Aménophion le Memnonium, et Mandouéion le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osymandias est un admirable colosse de Rhamsès le Grand.

     Le second jour fut tout entier passé à Médinet-Habou, étonnante réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'Antonin, d'Hadrien et des Ptolémées, un édifice de Nectanèbe, un autre de l'Ethiopien Taraca, un petit palais de Thoutmosis III (Moeris), enfin l'énorme et gigantesque palais de Rhamsès-Mériamoun, couvert de bas-reliefs historiques.

     Le troisième jour, j'allai visiter les vieux Rois thébains dans leurs tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne de Biban-el-Molouk. Là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur. C'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt pour l'histoire. J'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images de la reine sa mère et celle de sa femme, qu'on a religieusement respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un second, celui d'un roi thébain des plus anciennes époques, impudemment envahi par un roi de la XIXème dynastie , qui a fait recouvrir de stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour un de ses prédécesseurs. Il faut cependant rendre au flibustier la justice d'avoir fait creuser une seconde salle funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui de son ancêtre. 

     A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres appartiennent à des Rois des XVIIIème et XIXème ou XXème Dynasties : mais on n'y voit ni le tombeau de Sésostris ni celui de Meoris. Je ne te parle point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de ces grandes choses. Je mentionnerai seulement un petit temple de la déesse Hathor (Vénus), dédié par Ptolémée-Epiphane, et un temple de Thoth près de Médinet-Habou, dédié par Ptolémée Evergète II et ses deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Ptolémée-Epiphane et Cléopâtre, Ptolémée-Philopator et Arsinoé, Ptolémée-Evergète et Bérénice, Ptolémée-Philadelphe et Arsinoé. Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches
(...) Du reste, ce temple est d'un fort mauvais travail à cause de l'époque.

     Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord Louqsor, palais immense, précédé de deux obélisques de près de quatre-vingts pieds, d'un seul bloc de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de même matière, et de trente pieds de hauteur, car ils sont enfouis jusques à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand.
  (...)

     J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à Karnac. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques dont j'étais entouré.  Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car de deux choses l'une, ou mes expressions ne rendraient que la millième partie de ce qu'on doit dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste, tranchons le mot - pour un fou.

     Il suffira d'ajouter, pour en finir, que nous ne sommes en Europe que des Lilliputiens et qu'aucun peuple ancien ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux Egyptiens; ils concevaient en hommes de cent pieds de haut, et nous en avons tout au plus cinq pieds huit pouces. L'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques, s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la salle hypostyle de Karnac.
(...) 


(Champollion Jean-François, Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, pp. 158-61)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes - Communauté : Egypte
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Mardi 7 octobre 2008

     Dans un premier article consacré mardi dernier au mastaba d'Akhethetep dont la chapelle est exposée dans la quatrième salle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais proposé, ami lecteur, non seulement quelques explications générales sur ce qu'était, à l'Ancien Empire égyptien, un mastaba, mais aussi de découvrir avec moi l'histoire des fouilles de ce monument.

     Dans ce deuxième article, nous allons, si vous le voulez bien, nous attarder à certains détails de sa façade puis, de conserve, pénétrer à l'intérieur du couloir qui débouche sur la chapelle proprement dite, dans laquelle nous nous inviterons la semaine prochaine.


     L’entrée de la chapelle d'Akhethetep était tournée vers l’est, vers la vallée du Nil, face au lever du soleil. Ici, au Louvre, l’encadrement de cette porte est incomplet dans la mesure où manquent le seuil ainsi que les blocs de l’assise inférieure découverts, mais restés sur le site de Saqqarah. Quant à ses montants, seuls subsistent de chaque côté trois blocs superposés et croisés. Au-dessus de la porte, un "rouleau" gravé, - reproduction dans la pierre du store enroulé qui protégeait l’entrée des maisons égyptiennes antiques -, précise en deux lignes le nom et les titres du propriétaire :





     "Le "pensionné", ami unique, secrétaire de la maison du matin, d’Anubis, prêtre d’Horus imy chénout, prêtre de Héka, Akhethetep.




     Permettez-moi ici, ami lecteur, une petite remarque concernant la position des hiéroglyphes dans ce texte : vous aurez tout de suite compris, en fonction de ce que j’ai déjà eu l’occasion de vous expliquer précédemment, que ceux-ci se lisent en commençant par la droite et en allant vers la gauche, la première ligne s’arrêtant à l’étoile, la seconde au signe du bâton de foulon, immédiatement après le drapeau.

 
    De sorte qu'à l’extrême gauche de cet ensemble, se présentent de haut en bas, embrassant donc les deux lignes horizontales, cinq hiéroglyphes : un oiseau ibis à aigrette, d'abord, surmontant les quatre autres signes.

- L'oiseau ibis se lit Akh 
- Sous ses pattes, une galette de pain : elle correspond à la lettre T

L'ensemble se prononce donc Akhet

- Ensuite, la représentation d'un pain sur une natte, qui se lit  hetep
- En dessous, de droite à gauche évidemment, à nouveau la galette de pain (T) et un siège cubique qui, lui, correspond à la lettre P; ces deux derniers pictogrammes exprimant une partie de la valeur phonétique du nom donné à la natte sur laquelle repose le pain (hetep), on pourrait considérer qu'ils font double emploi. Il n'en est évidemment rien : ces signes avaient en fait pour fonction de préciser la prononciation du mot.

     Il est à remarquer que ces phonèmes ne constituent nullement des hiéroglyphes particuliers, des signes spéciaux en marge d'autres hiéroglyphes : ce sont bel et bien des idéogrammes au même titre que des centaines d'autres  (ici, un siège cubique et une galette de pain) qui, comme le comprit Champollion ont été détournés de leur expression ordinaire pour représenter accidentellement des sons.  

     Ces éléments phonétiques étaient d'autant plus importants que la langue égyptienne, comme d'ailleurs la majorité des langues sémitiques, n'écrivait pas les voyelles proprement dites, donnant ainsi aux consonnes un rôle cardinal. Ce qui fait que l'écriture hiéroglyphique correspond en quelque sorte à un squelette consonantique des mots eux-mêmes. (Et c'est évidemment notre graphie moderne, pour une question de facilité au niveau de la prononciation, qui ajoute les voyelles.)

     Tout ceci prouve, si besoin en était encore, que Jean-François Champollion avait évidemment raison quand, bien que contesté par ses contempteurs, il affirmait en substance que l'écriture égyptienne pouvait représenter à la fois des objets et des sons. Originairement, et durant toute la civilisation, elle fut et est restée une écriture pictographique que complétaient des éléments phonétiques : des idéogrammes mêlés à des phonogrammes, comme les appellent les égyptologues.

     Ici, l'ensemble de signes qui terminent verticalement ces deux lignes de hiéroglyphes se lit donc Akhethetep : il correspond, vous l'aurez compris, au nom du propriétaire du mastaba.

     Petite et dernière remarque, au passage : autant de fois retrouverez-vous ce patronyme inscrit à l'intérieur de la chapelle, sur ce rouleau de façade sera la seule où l'artiste l'aura gravé correctement, c'est-à-dire complètement,  avec la galette de pain correspondant au "T", après l'oiseau ibis. Et que ce soit sur les murs du couloir, que ce soit dans les légendes accompagnant certains registres peints sur les parois intérieures, dans toutes les autres graphies de la chapelle, son nom est amputé de ce signe. Toujours. 

   
     Après cette nécessaire digression philologique, revenons à présent à "notre" chapelle. 

     Couronnant sa façade, une énorme architrave monolithique de 299 cm de longueur pour 52 cm de haut et de profondeur, avoisinant les deux tonnes, propose sur trois lignes horizontales de beaux hiéroglyphes se lisant également de droite à gauche et correspondant à trois formules d’offrandes relativement banales, mais typiques dans le corpus de la littérature funéraire égyptienne :




1. "Offrande que donnent le roi et Anubis, chef du pavillon divin : qu’il puisse être enterré dans la nécropole du désert occidental, qu’il vieillisse parfaitement bien auprès du dieu, le bienheureux auprès du grand dieu, ami unique, ima-â, héqat-â, nemty-â, prêtre d’Horus imy-chénout."

2. "Offrande que donne Anubis, chef de la terre sacrée : qu’il parcoure les bons chemins que parcourent les bienheureux, parfaitement en paix auprès du grand dieu, le prêtre ritualiste, grand des dizaines du Sud, directeur des deux trônes, supérieur des chefs."

3. "Offrande que donne Anubis chef des Occidentaux dans toutes ses places : qu’il puisse être enterré dans la nécropole comme bienheureux auprès de son dieu, l’ami, secrétaire de la maison du matin, prêtre de Khnoum; dans toutes ses places, l’ami." 


     Tous ces titres portés par Akhethetep dans les trois lignes de hiéroglyphes traduits ci-dessus, toutes ces épithètes relativement rares pour la plupart (que l'on retrouve néanmoins chez quelques vizirs de l'Ancien Empire, tel Mérérouka, par exemple) correspondent vraisemblablement à certaines de ses prêtrises, en étroite correspondance très probablement aussi avec le monde médical dont faisaient partie ses deux fils. Mais Akhethetep lui-même n'était nullement vizir; pas plus que médecin alors qu'il portait le titre de prêtre ritualiste.   



     A l’intérieur du monument, les murs de l’étroit couloir permettant d’accéder à la chapelle proprement dite sont entièrement sculptés de fins reliefs illustrant les funérailles d’Akhethetep.

 
     
     Dans l’embrasure nord (= paroi de droite), on peut admirer la représentation du défunt que ses deux fils accompagnent : il est debout, tient une longue canne de la main droite et un petit rouleau de tissu dans l’autre. Il est coiffé d’une perruque longue à fines mèches parallèles et arbore une barbe très courte. Il est vêtu d’un pagne à devanteau, très travaillé, maintenu par une ceinture nouée. Un large collier "ousekh" composé de quatre rangs de perles rectangulaires lui orne le cou, tandis qu’un baudrier lui ceint diagonalement le torse. 




     Les inscriptions au-dessus des deux personnages plus petits précisent, pour celui de gauche :

     "Son fils aîné, l’ami unique, ima-â, prêtre d’Horus imy Chénout, directeur des deux trônes, prêtre ritualiste, Séânkhouptah"

     Et pour celui de droite :

     "Son fils, le médecin-chef de Haute et Basse-Egypte, prêtre de Héka, Râkhouef"

    
     Bien plus intéressantes sont les cinq colonnes de textes au-dessus d’Akhethetep lui-même qui nous expliquent la raison pour laquelle un pharaon (dont, malheureusement, le nom n’est pas cité) lui a concédé le privilège de faire construire son tombeau en cet endroit de la nécropole memphite :

     "Sa Majesté a permis que son fils, l’ami unique, ima-â, Séankhouptah touche pour lui des colliers ousekh et chénou de malachite et de lapis-lazuli, un contrepoids ânkhet et un pendentif izen de malachite et de lapis-lazuli pour mettre à son cou, ainsi que deux boeufs provenant du marais en récompense du fait qu’il l’avait éduqué à la satisfaction du roi, l’ami unique,ima-â, héqat-â, directeur des deux trônes, prêtre d’Horus imy chénout, prêtre de Héka, d’Anubis, prêtre de Khnoum, chef de la maison de vie dans toutes ses places, prêtre ritualiste, secrétaire de la maison du matin, supérieur des chefs, l’ami, Akhethetep.

     (C’est donc, semble-t-il, grâce à la situation qu’occupait un de ses fils auprès de pharaon qu’Akhethetep a ainsi pu bénéficier des faveurs royales pour la construction de sa "maison d'éternité".
)

     
  
     L’embrasure sud, quant à elle (= paroi de gauche) déploie, scène rarissime dans les mastabas, le thème de la livraison des étoffes de lin : transport, rémunération des tisserandes, comptabilité, etc.

     C’est, comme sur le mur qui lui fait face, Akhethetep en personne, également figuré en grande taille, mais cette fois assis, qui nous accueille : il reçoit de deux serviteurs un grand papyrus sur lequel, très probablement, est mentionnée la liste des étoffes qui lui sont apportées dans un grand coffre posé sur un brancard. Deux scribes enregistrent l’opération, comptabilisant avec précision les quantités livrées. Les étoffes sont ensuite rangées : "Mettre les étoffes dans le coffre", précisent les hiéroglyphes qui surmontent la scène. Enfin, aux tisserandes qui se présentent au registre inférieur, sont donnés des bijoux, forme courante de rétribution : "Distribuer les récompenses", "Distribuer les bijoux", disent les textes proches.


    


     Une autre scène de livraison de tous ces tissus se déroule sous l’oeil vigilant d’un "scribe du trésor", ce qui laisse supposer qu’ils proviendraient du trésor royal, autre faveur possible des pharaons dans la mesure où les étoffes, comme la stèle, le sarcophage et les onguents, font partie intégrante du matériel funéraire.







     Mardi prochain, dans un troisième article, je vous proposerai, ami lecteur, de pénétrer à l'intérieur même de la chapelle funéraire d'Akhethetep.


(Lefebvre : 1955, 9-12; Ziegler : 1993

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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Samedi 4 octobre 2008

     Dans mon optique de vous faire connaître certains des textes rédigés par Jean-François Champollion le Jeune qui, à mon sens, méritent qu'on s'y arrête tellement ils revêtent une importance cardinale à la fois par leur fond et par leur forme dans la mesure où y passe un souffle proche du romantisme historique cher à Chateaubriand ou à Michelet, sans oublier cette part de pamphlet qu'il sait si bien exprimer, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, après la première lettre au duc de Blacas que je vous ai donné à lire samedi dernier, de larges extraits d'un courrier qu'il adressa le 6 novembre 1824 de Turin, où il étudiait la collection Drovetti, à son frère aîné resté au pays.



     Les huit jours qui se sont écoulés entre ma dernière et celle-ci ont été employés, mon cher ami, à recueillir, avec une patience que mettaient à chaque moment à de rudes épreuves les désappointements les plus sensibles, quelques vieux débris de l'histoire égyptienne. Ce que j'ai sauvé du naufrage fera toujours regretter la perte, peut-être irréparable, de documents de la plus haute importance et qu'avec un peu de soin et d'intelligence les marchands auraient pu conserver intacts pour quelques siècles encore.

     Je m'explique. Lorsque j'eus terminé le déroulement des papyrus historiques dont je t'ai parlé dans ma précédente lettre, j'appris par hasard qu'il existait, dans les combles, quelques débris d'autres manuscrits égyptiens, mais qu'il était inutile de les visiter. J'insistai cependant pour les voir, et il fut convenu qu'on les mettrait sur une table où je pourrais les examiner le lendemain.

     En entrant dans cette chambre, que j'appellerai désormais le "Colombarium de l'Histoire", je fus saisi d'un froid mortel en voyant une table de dix pieds de longueur, couverte dans toute son étendue d'une couche de débris de papyrus, d'un demi-pied d'épaisseur au moins. 
"Quis talia fando temperet a lacrymis !"
(1)  Pour maîtriser un peu ma peine, je supposais d'abord que je ne voyais là que des débris de quatre ou cinq cents manuscrits funéraires, et j'eus le courage de jeter les yeux sur les fragments les plus étendus et les moins informes : ma blessure se rouvrit alors et saigna bien cruellement, en reconnaissant (sic) que j'avais dans la main un débris de pièce daté de l'an XXIV du pharaon Aménophis-Memnon. 

     Dès ce moment, la résolution fut prise d'examiner un à un les débris grands et petits qui couvraient cette table de désolation. Je commençai l'ouvrage en procédant, mais avec moins de vitesse et surtout de gaieté, comme les paysans de nos pays en triant les noix dans les soirées d'automne. Ma pointe à calquer devint l'instrument principal de mon opération. Elle conduisait, de la table dans ma main, chaque morceau qui, regardé avec attention, et au recto et au verso, retombait dans la fatale caisse
(...) lorsqu'il ne présentait rien de notable. 

     Décrire les sensations que j'ai éprouvées en étudiant les lambeaux de ce grand cadavre d'histoire, est chose impossible : l'imagination la plus froide en serait ébranlée. Comment se défendre d'un peu d'émotion en remuant cette antique poussière des siècles ? Je philosophai à outrance, - aucun chapitre d'Aristote ou de Platon n'est aussi éloquent que ce monceau de papyrus. Ma table en dit bien plus que celle de Cébès : j'ai vu rouler dans ma main des noms d'années dont l'histoire avait totalement perdu le souvenir, des noms de dieux qui n'ont plus d'autels depuis quinze siècles, et j'ai recueilli, respirant à peine, craignant de le réduire en poudre, tel petit morceau de papyrus, dernier et unique refuge de la mémoire d'un Roi qui, de son vivant, se trouvait peut-être à l'étroit dans l'immense Palais de Karnac !

     Dans ces restes si fragiles et si mutilés d'un monde qui n'est plus, j'ai vu, comme dans celui d'aujourd'hui, que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas,  - que le temps réduit au même niveau et entraîne sans distinction ce qu'il y a de plus grand et de plus petit, de plus grave et de plus futile, de plus triste et de plus gai : à côté d'un fragment soit d'un acte du règne de Ramsès le Grand, soit d'un rituel contenant les louages de Ramsès-Méïamoun, ou de tout autre grand Pasteur des peuples, j'ai trouvé un débris de caricature égyptienne, représentant un chat qui garde des canards, la houlette à la main, ou un cynocéphale qui joue de la double flûte; - près des nom et prénom du belliqueux Moeris, un rat armé en guerre et décochant des flèches contre un combattant de sa force, ou bien un chat montant sur un char de bataille. - Ici, un morceau de rituel funéraire sur le dos duquel l'intérêt humain avait écrit un contrat de vente, et là des débris de peintures d'une obscénité monstrueuse et qui me donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse égyptiennes.
(2) 

     Voici, en bloc, les résultats de l'examen que j'ai fait de tous ces débris.

    
(...) Mais le papyrus le plus important, celui dont je regretterai toujours la mutilation complète, et qui était un véritable trésor pour l'histoire, c'est un tableau chronologique, un vrai "Canon Rroyal" en écriture hiératique, contenant quatre fois plus de dynasties que n'en portait la Table d'Abydos, dans son intégrité première. J'ai recueilli au milieu de la poussière une vingtaine de fragments de ce précieux manuscrit, mais des morceaux d'un pouce ou deux, au plus, et contenant toutefois les prénoms plus ou moins mutilés de 77 pharaons. Ce qu'il y a de plus remarquable dans tout cela, c'est qu'aucun de ces 77 prénoms ne ressemble en rien à ceux que porte la Table d'Abydos (3), et je suis convaincu qu'ils appartenaient tous aux Dynasties antérieures. Il me paraît également certain que ce Canon historique est du même temps que tous les manuscrits au milieu desquels j'en ai recueilli les débris, c'est-à-dire qu'il n'est point postérieur à la XIXème Dynastie.

     Voilà encore une de ces trouvailles capitales qui causent autant de regrets que de plaisir, et qui nous font voir (c'est le côté consolant) que nous devons tout attendre de recherches bien dirigées, dans le cas où notre gouvernement se déciderait enfin à dépenser quelque argent pour acquérir des antiquités égyptiennes. Mais je serais étonné qu'on fît la chose, pour la raison même qu'il serait honorable et convenable de la faire ...  

  
(1) "En rapportant de telles choses, comment peut-on retenir ses larmes ? " (Énéide, Livre II, 1, 6-8)

(2) Vous aurez reconnu dans ce paragraphe, ami lecteur, la description du
papyrus satirico-érotique dont j'avais déjà précédemment eu l'occasion de vous entretenir.

(3) Le tableau chronologique mentionné par Champollion constitue la première des deux listes retrouvées à Abydos : celle-ci par J.-W. Bankes, en 1817-18, sur le mur d'une chambre du temple de Ramsès II; la seconde par Auguste Mariette, dans le temple de Séthi Ier, en 1864, soit plus de trente ans après le décès du déchiffreur. Toutes deux contiennent des cartouches de souverains; celle à laquelle il est fait ici allusion présentant sur 26 colonnes la liste des rois antérieurs à Ramsès II.


(http://www.archive.org/details/lettresdechampol01cham)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes - Communauté : Egypte
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Mardi 30 septembre 2008

      Après vous avoir longuement fait découvrir, depuis le mardi 29 avril dernier, la troisième salle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre; après avoir, tout au long de ces mardis de septembre, évoqué la vie de Jean-François Champollion à partir d'une visite estivale au musée qui lui est partiellement consacré à Figeac; après avoir terminé cette évocation en quatre "épisodes", mardi dernier, par la création de salles égyptologiques au Louvre - le Musée Charles-X de l'époque -, quel plus bel enchaînement, et surtout quel plus bel hommage rendre à l'Historien d'art qu'il fut que celui de revenir à l'élément constitutif de ce blog, à savoir la description, salle après salle, vitrine après vitrine de ce département ?   

     Je vous propose donc aujourd'hui, ami lecteur, d'entamer la visite de la salle 4 consacrée aux travaux des champs. Et d'immédiatement découvrir la partie la plus célèbre du


                                                    MASTABA  D'AKHETHETEP 

                                                                   (E 10 958 A)



 

 


    "
Ce samedi 28 mars 1903

     Monsieur le Directeur, 

     Deux mots seulement pour vous annoncer la bonne nouvelle. 
    J’ai enfin un magnifique tombeau.

    Hier vendredi, je suis allé, comme je vous l’avais écrit, à Saqqarah. Trois tombeaux avaient été déblayés pour être soumis à mon examen : deux étaient d’un intérêt moyen; le troisième était au contraire d’une grande beauté : style et variété des scènes, perfection de l’exécution, état de conservation, toutes les qualités étaient réunies pour faire de ce monument une pièce digne de notre Louvre ... La grande affaire maintenant va être de l’extraire, de le débiter en «tranches» et de l’emballer de la façon la plus minutieuse, et je n’épargnerai rien pour cela. Chaque bloc après avoir été retaillé de manière à perdre une notable partie de son poids inutile sera emmitouflé dans un épais vêtement d’ouate et mis en caisses dans de bonnes planches. Je vais présider à tout cela moi-même ... "


     Ces quelques phrases annonçant à Albert Kaempfen, Directeur des Musées nationaux, la découverte du mastaba d’Akhethetep et son arrivée imminente au Louvre sont signées de Georges Bénédite, Conservateur adjoint au Département des Antiquités égyptiennes entre 1887 et 1904.


     D’abord remonté en 1905 dans un rez-de-chaussée situé au-delà des guichets du Carrousel, il sera de nouveau démonté en 1932 afin de venir s’installer (probablement de manière définitive) dans cette salle 4 dont nous entamons la visite aujourd’hui, en bordure de la Cour Carrée. Bizarrement, lors de cette opération, deux blocs inscrits couronnant la double fausse-porte ont disparu.  


     Avant de vous faire découvrir ce joyau du musée, j’aimerais ici préciser ce qu’est exactement un mastaba. Le terme vient en fait de la langue arabe moderne et définit les banquettes que l’on peut encore voir de nos jours devant les maisons villageoises égyptiennes. C’est ce vocable que l’égyptologue français Auguste Mariette (1821 - 1881) retint pour qualifier les tombeaux de l’Ancien Empire, tout étonné qu’il fut de la ressemblance entre les deux silhouettes.

    

     Depuis lors, entrée d'autorité dans le vocabulaire archéologique, cette appellation désigne donc les tombes que, par pur privilège pharaonique, les membres de la famille royale et un nombre considérable de hauts fonctionnaires se firent construire à l’époque dans le désert occidental.

    

     Il suffit, pour nous convaincre de cette profusion, de jeter un oeil sur le dessin ci-dessous réalisé par l’égyptologue français Jacques de Morgan (1857 - 1924) quelque six ans avant la découverte de celui du Louvre : tous les petits carrés rouges représentent en fait l’emplacement des mastabas connus à l’extrême fin du XIXème siècle.



     (Je rappelle que le simple mortel ne bénéficiait que d’une anodine fosse creusée à même le sable et qu’il ne recevait ni culte ni offrandes quelconques.)

                                                                               


     Ce que les archéologues appellent mastaba n’est en réalité que la superstructure apparente du tombeau : il faut en effet savoir que le défunt reposait dans un caveau souterrain au fond d’un puits muré, parfois à plus de trente mètres de profondeur.


     Et c’est à l’intérieur de ces massifs visibles, alignés le long des rues de la cité des morts entourant la pyramide royale, accessibles aux parents du défunt et aux prêtres ritualistes, que se trouve la chapelle dans laquelle était célébré le culte funéraire proprement dit. Cette chapelle peut soit consister en une simple niche dans laquelle une stèle rappelant le défunt a été déposée, soit en une pièce de petites dimensions comme celle présentée ici. Toutefois, parmi les centaines de mastabas que recèle le site de Saqqarah, certains se composent de plus de vingt pièces, les plus beaux étant ceux de Ti (Vème dynastie) et de Mérérouka, vizir de Pépi Ier (VIème dynastie).


     (Tous deux sont proposés, parmi d'autres, sur l'excellent site d'OsirisNet : il vous suffit, ami lecteur, soit de cliquer sur l'icône en haut à droite de cette page pour y accéder; soit, ci-après, sur le nom de chacun des deux  vizirs pour uniquement visionner ce qui concerne Mérérouka et/ou Ti.)   


     La chapelle funéraire d’Akhethetep reconstituée dans cette salle suggère parfaitement, avec son profil trapézoïdal, la silhouette des "banquettes" formant la superstructure des tombes privées de l’Ancien Empire. 

        
                                                      
     Construite dans ce calcaire fin typique de Toura, une des carrières les plus exploitées, à 18 km au sud du Caire, sur la rive droite du Nil, elle était située à l'est de la chaussée conduisant à la pyramide d'Ounas, souverain de la Vème dynastie, au sud-ouest du complexe de Djeser, pharaon de la IIIème dynastie.




     C'est à l'automne 1996, lors de la sixième campagne de fouilles menées sur le site de Saqqarah par les archéologues du Louvre que furent mis au jour les vestiges d'un immense mastaba de calcaire blanc d'où provenait la chapelle décorée d'Akhethetep exposée dans cette salle. Jusqu'à cette date, aucun document d'archives n'en avait livré ni le plan ni l'emplacement exact; et depuis bien longtemps, sable et déblais accumulés en avaient effacé la trace.

     Les découvertes faites sur ce site au fil des différentes campagnes de fouilles ont permis de déterminer que la chapelle du Louvre constituait le point véritablement central d'un vaste complexe funéraire aux très nombreuses chambres dont les murs sont conservés sur une hauteur de plus ou moins cinq mètres.


     D'après les évaluations menées in situ, il aurait présenté une façade de quelque 32 mètres de longueur pour 16 mètres de côté. C'est à l'arrière que se trouvait le puits du mastaba : quand le sable en fut retiré, les archéologues purent déterminer qu'il était de plan carré (2, 16 m), et profond d'une vingtaine de mètres. Il donnait bien évidemment accès au caveau proprement dit, plus ou moins rectangulaire (5, 10 x 4, 80 m), de seulement 1, 85 m de haut dans lequel se trouvait toujours une cuve de sarcophage en granite. 

     En outre, mais vraisemblablement abandonnées loin de leur emplacement d'origine par d'indélicats pillards pris sur le fait, trois statues en calcaire d'Akhethetep lui-même, d'environ un mètre, malheureusement pour nous toutes acéphales, ont été mises au jour par cette équipe du Louvre dirigée à l'époque par Madame Christiane Ziegler.

     Mardi prochain, ami lecteur, nous nous inviterons à l'intérieur de la chapelle d'Akhethetep. 


(Andreu/Ziegler : 1997, 5-17; Ziegler : 1993, passim et 1997 4 : 227-45)


Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre
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Samedi 27 septembre 2008

     Dans le cadre de ces textes rédigés par Jean-François Champollion le Jeune qui méritent qu'on s'y arrête tellement ils sont importants et dans le domaine de l'art, et dans celui de la littérature parce qu'y passe un souffle proche du romantisme historique cher à Chateaubriand ou à Michelet, sans oublier cette part de pamphlet qu'il sait si bien exprimer, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, de larges extraits de cette première Lettre au duc de Blacas dont j'ai déjà eu l'occasion de vous entretenir dans un article consacré à l'avancée des recherches philologiques de notre Figeacois, ces derniers mardis de septembre.

     Ce document me semble primordial dans la mesure où il constitue un remarquable plaidoyer, mais aussi un implacable réquisitoire contre tous ceux qui, à l'époque, prônaient l'hégémonie totale de l'art grec sur celui de l'Egypte.
 
     En est-il autrement de nos jours ? ... Le débat reste ouvert. Pour la petite histoire, je rappelle simplement que cette lettre date d'août 1824 !



     Monsieur le Duc,

     La protection éclairée dont le Roi a honoré les études égyptiennes et mes constants efforts à les rendre fructueuses pour l'histoire, a imposé de nouveaux devoirs à mon zèle, et l'a soutenu aussi dans la perquisition persévérante des notions positives que l'examen des monuments peut encore permettre de recueillir, afin de recomposer, s'il est possible, le tableau des hommes, des opinions et des événements contemporains de la primitive civilisation.

     Vous avez partagé, Monsieur le Duc, et ces vues élevées et l'intérêt tout particulier qui s'attache à de telles recherches. Familiarisé avec les plus belles productions des arts de la Grèce et de Rome, vous avez accueilli, avec un égal empressement, celles du peuple illustre qui les devança dans toutes les épreuves de l'organisation sociale, qui les dota de sa propre expérience dans toutes les institutions civiles, religieuses et politiques, et qui, s'organisant comme pour lui seul, laissa néanmoins de grands exemples à tous les autres.

     (...) Je vous devais, Monsieur le Duc, le premier hommage de l'exposé des recherches dont ce musée m'a fourni la précieuse occasion; veuillez me permettre de vous l'offrir dans une suite de Lettres dont le sujet doit embrasser les divers genres de monuments.  

    
(...) L'histoire de l'art en Egypte était inséparable de celle de ses rois; les mêmes monuments témoignent à la fois pour l'une et pour l'autre. (...) C'est seulement dans le Musée Royal de Turin, au milieu de cette masse de débris si variés d'une vieille civilisation, que l'histoire de l'art égyptien m'a semblé rester encore entièrement à faire. Ici tout montre que l'on s'est trop hâté d'en juger les procédés, d'en déterminer les moyens, et surtout d'en assigner les limites.

     La théorie créée par Winckelmann (1) , et professée de nos jours d'après l'unique autorité du maître, n'a été fondée que sur la vue d'une très petite série de monuments réunis par le hasard, sans choix comme sans distinction, dans les musées de l'Italie, dont on s'est empressé de peser les mérites avant d'en connaître  ni le sujet, ni l'époque, ni la destination primitive. 

     (...) L'ensemble des statues provenant de la collection Drovetti prouve surtout, contre l'opinion générale, que les artistes égyptiens ne furent point tenus d'imiter servilement un petit nombre de types primitifs en donnant aux personnages qu'ils devaient représenter, soit dieux, soit simples mortels, cette figure de convention, et toujours la même, dont il a plu à un examen superficiel de supposer l'existence obligée.

     (...) Mais si, dégagés de toute prévention trop exclusive en faveur de l'art grec, nous mettons à l'épreuve les préceptes de Winckelmann par un examen impartial des têtes de ces mêmes statues si semblables d'ailleurs par leur pose, nous resterons frappés de l'extrême variété des physionomies (...) soit dans la coupe de l'ensemble, soit dans les formes de détail. On chercherait vainement à retrouver parmi elles ce prétendu type obligé, sur lequel les sculpteurs égyptiens devaient, dit-on, et conformément aux lois, modeler tous leurs ouvrages.

     Toutefois, la plupart de ces têtes présentent entre elles, quant à la disposition générale des traits, une certaine analogie, cette sorte d'air de famille que l'on verra également empreint dans les ouvrages de tout autre peuple comparés entre eux. Ce n'est pas là non plus l'effet de l'adoption définitive d'un type convenu : cette ressemblance dans l'ensemble des têtes provient de ce qu'en Egypte comme ailleurs, les artistes s'efforçant d'imiter les formes qu'ils avaient perpétuellement sous les yeux, les têtes de leurs statues durent porter les traits caractéristiques de la race égyptienne; (...) d'où il résulte que l'on a dû porter des arrêts contraires à la raison comme à l'équité, toutes les fois que l'on a voulu juger l'art égyptien en prenant pour terme d'appréciation ou de parallèle l'art des Grecs, c'est-à-dire celui d'un peuple totalement étranger à l'Egypte. Si l'on s'étonne enfin de ne point remarquer dans les statues égyptiennes, ces formes gracieuses ou sublimes que le ciseau des Grecs sut imprimer au marbre le plus précieux comme à la matière la plus commune, c'est qu'on oublie sans cesse que les Egyptiens cherchèrent à copier la nature telle que leur pays la leur montrait, tandis que les Grecs tendirent et parvinrent à l'embellir et à la modifier d'après un style idéal que leur génie sut inventer. (...) Ainsi les têtes humaines de la collection Drovetti sont en général d'une très bonne exécution, et plusieurs d'entre elles d'un style grandiose, plein d'expression et de vérité. L'on n'observe dans aucune ce visage mal contourné, cette face presque chinoise que Winckelmann regardait comme le caractère des statues véritablement égyptiennes. Il reste donc à expliquer comment il put arriver, et le fait est incontestable, que ces belles têtes, dont le travail est si fin et si soigné, se trouvent pour l'ordinaire placées sur des corps d'une exécution en général très faible et très négligée.

     Cette singularité si frappante d'abord pour le curieux qui, pour la première fois, parcourt le musée de Turin, ne me paraît qu'une conséquence naturelle du principe fondamental qui présidait à la marche de l'art égyptien. Cet art, comme je l'ai avancé ailleurs  (2), semble ne s'être jamais donné pour but spécial la reproduction durable des belles formes de la nature; il se consacra à la notation des idées plutôt qu'à la représentation des choses.

     La sculpture et la peinture ne furent jamais en Egypte que de véritables branches de l'écriture. L'imitation ne devait être poussée qu'à un certain point seulement; une statue ne fut en réalité qu'un simple signe, un véritable caractère d'écriture; or, lorsque l'artiste avait rendu avec soin et vérité la partie essentielle et déterminative du signe, c'est-à-dire la tête de la statue, soit en exprimant avec fidélité les traits du personnage humain dont il s'agissait de rappeler l'idée, soit en imitant de manière forte et vraie la tête d'un animal qui spécifiait telle ou telle divinité, son but était dès lors atteint.

     (...) Il sortira, je l'espère du moins, de cette masse imposante de statues, de stèles, de bas-reliefs, de tableaux peints, une théorie de l'art égyptien fondée enfin sur des faits bien observés, et l'on appréciera, peut-être, avec un peu plus d'équité qu'on ne l'a fait jusqu'ici, les efforts persévérants d'un peuple qui, jetant les premiers fondements de la civilisation humaine, entra le premier dans la carrière des arts, et construisit de superbes temples à ses dieux, érigea de majestueux colosses à ses rois, dans le temps même que le sol de la Grèce et celui de l'Italie (...) étaient couverts de forêts vierges encore, et n'étaient parcourus, de loin en loin, que par quelques hordes de sauvages.

     (...) Désormais les antiquités égyptiennes ne seront plus recueillies seulement comme de simples objets de curiotsité. (...) Ces restes de l'existence d'un grand peuple prendront enfin le rang qui leur est dû, et formeront ainsi le premier anneau de la chaîne des monuments historiques.              
    

(1) Johann Winckelmann (1717-1768), archéologue allemand qui professa l'indiscutable suprématie de l'art grec sur celui de n'importe laquelle des civilisations antiques. A ses yeux, le but de l'art était la beauté, l'expression de l'idéal et non pas du réel.
A l'époque de Champollion, les théories de Winckelmann avaient encore force de loi.
Et actuellement ? ...

(2) Dans le Précis du système hiéroglyphique des anciens Egyptiens, Chapitre IX, § 11, p. 364, qu'il venait de publier la même année 1824.


Remarque : ce que J.-F. Champollion appelle Lettre, ici la première des deux seules qu'il adressa au Duc de Blacas, son protecteur, est en fait une sorte de rapport circonstancié de ses activités au "Museo Egizio" de Turin qui, sur le Net, à l'adresse que j'ai indiquée ci-dessous, correspond à 92 pages imprimées.   


(http://books.google.be/books?id=flwWAAAAYAAJ&pg=PA1&lpg=PA1&dq=Lettre+%C3%A0+Monsieur+le+duc+de+Blacas&source=web&ots=bYH90OsbJa&sig=SWRy_j5ECafD0txpI4-GdGZYEU0&hl=fr&sa=X&oi=book_result&resnum=5&ct=result)



 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes - Communauté : Egypte
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Mardi 23 septembre 2008

     Dans cette série de quatre articles publiés en ces mardis de septembre, et aux frères Champollion consacrés, je ne pouvais décemment pas, vous en conviendrez ami lecteur, passer le Louvre sous silence, et plus spécifiquement, son Département des Antiquités égyptiennes qui fonda le concept véritablement constitutif de ce blog. La boucle sera donc ainsi bouclée qui, de Figeac à Paris, en passant par Grenoble, avec mes articles des 29, et 16 septembre, nous emmènera aujourd'hui à Turin avant de revenir à Paris et ce, avec un éclairage bien particulier : celui de la conception muséale.

     Certes, les plus assidus, les plus attentifs d'entre vous me feront peut-être remarquer que je me complais dans une sorte de tautologie, arguant du fait que j'ai déjà eu l'opportunité dans une de mes premières interventions évoquant, le mercredi
19 mars dernier, l'origine de la constitution des collections égyptiennes du Louvre, d'y faire allusion.

     Mais avec ce dernier volet de ma "tétralogie post-estivale", je voudrais, en plus d'insister une fois encore sur le fait que ce ne sont nullement les prises de guerre de la Campagne de Bonaparte en Egypte qui auraient alimenté ce département du musée, évoquer en guise de conclusion cette facette particulière du génie protéiforme qu'était Jean-François Champollion le Jeune. 

     En guise de conclusion ? Il n'y aurait donc pas un cinquième article qui narrerait son voyage en Egypte, peu de temps avant sa mort prématurée ?

     Non, celui-là ne verra pas le jour.
     La terre tant attendue, tant espérée, cette Egypte peuplant les rêves d'un gamin de 10 ans, les études d'un adolescent de 15, les premières publications d'un jeune homme de 20 avant les frénétiques recherches qui devaient déboucher sur la fabuleuse découverte du déchiffrement des écritures égyptiennes, à 30 ans; cette rencontre avec les monuments antiques in situ qui assurément lui permettraient de vérifier, de corroborer (mais en avait-il vraiment besoin ?) le bien-fondé de son système, je préfère vous la faire vivre sans mon intermédiaire, et avec les seules lettres, enflammées le plus souvent, qu'il rédigea pour les siens. Ce sera donc certains samedis que, au cours des prochaines semaines, des prochains mois, dans la rubrique "L'Egypte en textes", vous prendrez connaissance de cette ultime et passionnante étape de sa vie ...         

    
     Quand, sur décision royale, et au grand dam de ses éternels contempteurs français, Champollion prend en main les rênes du Musée Charles-X, comme on l'appela un temps, il était loin d'être un novice en la matière puisqu'à son actif, il avait déjà les projets de la constitution d'un semblable département au musée de Turin. J'insiste bien : les projets, et non la mise sur pied proprement dite, car là aussi veillaient des oiseaux de mauvais augure ...  

     Champollion arrive en Italie le 7 juin 1824, et reçoit très vite des mains du comte Roget di Cholex, ministre de l'Intérieur dont dépendaient les musées de la ville de Turin les nécessaires autorisations lui permettant l'accès aux salles égyptiennes.

     Il faut bien se rendre compte que le débarquement de la superbe collection Drovetti, quelques mois auparavant, avait constitué un événement d'une importance quasi internationale.

     Bernardino Drovetti (1776-1852) était un aventurier italien qui avait rallié l'armée de Bonaparte en Egypte. Devenu consul français à Alexandrie, et à l'instar de la majorité de ses collègues, presque tous consuls aussi, par parenthèses, il fit du pillage systématique une sorte d'époux morganatique de l'égyptologie : il faut bien constater, sans évidemment la cautionner, que cette prédation que seul motivait l'appât du gain était dans les moeurs de ce temps. Peut-être aussi parce que personne ne se souciait encore de la notion de patrimoine historique.

     Quoiqu'il en soit, Drovetti avait constitué une superbe collection d'antiquités. En 1818, en légère disgrâce suite au changement de régime politique en France, et donc ayant besoin d'argent, il en propose une partie au roi Louis XVIII, qui la refuse. Six ans plus tard, la cour de Piémont-Sardaigne l'acquiert pour 400 000 francs : elle fera et fait toujours la fierté du musée de Turin.

     Des pièces colossales, mais surtout une incroyable richesse de documents linguistiques, de monuments gravés qui n'attendaient que leur déchiffreur feront le bonheur du cadet des frères Champollion. Avant son voyage projeté pour l'Egypte, il avait là sous les yeux de quoi assouvir la continuité de ses recherches philologiques : des inscriptions à profusion s'étalaient ainsi sur les quelque deux cents stèles qu'il déballait au fur et à mesure, ravi, ébahi, curieux, juvénilement enthousiaste ...

    ... plus de 50 statues égyptiennes chargées d'inscriptions historiques, plus de 200 manuscrits en hiéroglyphes, de 25 à 30 momies, de 4 à 5 000 petites figures ou statuettes portant presque toutes une légende où je trouve à butiner, écrit-il à sa famille le 16 octobre.

     En mettant à profit, jour après jour, ses découvertes antérieures en matière de déchiffrement, il posera grâce à cette inestimable collection des jalons nouveaux dans la connaissance de la chronologie historique égyptienne, et plus spécifiquement, dans un premier temps, celle de la brillante XVIIIème dynastie.

     A la demande du comte de Cholex, l'étude exhaustive de ces pièces, gigantissime tâche s'il en fut, se doubla de celle des papyri du musée, pour la plupart des fragments de ce qu'il est convenu d'appeler, par facilité, le "Livre des Morts" (sur lequel je reviendrai dans un prochain article, à partir de la vignette que j'ai choisie pour illustrer la page d'accueil de ce blog). Mais il se trouva aussi en présence de documents tout à fait exceptionnels, notamment ce que les égyptologues appellent aujourd'hui le "Papyrus royal de Turin" et le "Papyrus érotique de Turin".




     Grâce à la sagacité de Champollion, nous savons maintenant que ce document constitue un véritable tableau chronologique, un canon royal de première importance pour notre connaissance des souverains qui se sont succédé sur le trône d'Egypte.
   
     
         

     Mais il regrettera toute sa vie d'avoir découvert ce papyrus dans un état aussi désespérément lacunaire. Ce qu'il ignora jusqu'en décembre 1827, c'est que des fragments avaient été inqualifiablement subtilisés sur sa table de travail par Giulio Cordero di San-Quintino, le directeur du musée lui-même, jaloux qu'il était des avancées du Français en matière de déchiffrement.

     Toutefois, grâce à Champollion, et à cette extraordinaire manne de renseignements que fut la collection Drovetti à Turin, ce sont onze siècles entiers qui furent rendus à l'Histoire égyptienne, et au monde.

 


    Parmi tous les fragments, tous les minuscules morceaux parfois qu'il s'ingéniait à assembler, il trouva des débris d'une obscénité monstrueuse et qui donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse égyptiennes : il venait de découvrir un papyrus satirico-érotique, qui reste toujours à l'heure actuelle le seul connu dans toute la littérature égyptologique et qui, par parenthèses, ne fut scientifiquement publié qu'à partir de 1971 !!

     Et au musée lui-même, il a été retiré des vitrines et devenu inaccessible au public depuis plus de soixante ans ! 

     Hypocrite censure, quand tu nous tiens ... 
     



     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 
     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.

     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, (revoir la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier), freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait déjà assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au philologue Français. 

     En novembre 1825, déçu, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte; le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre de l'autre côté des Alpes, le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des antiques du musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin ...

     Sur Paris, bien évidemment, de nouveaux nuages s'amoncelaient; rien n'arrêtait ses détracteurs : il lui était reproché de n'avoir pas encore bu l'eau du Nil. Passons.
Pis : on l'accusait d'avoir été un des chefs les plus véhéments de la Terreur, en 1793.
Cherchez l'erreur : à ce moment si dramatique de la Révolution, Jean-François avait à peine trois ans ...
Précoce, le Figeacois, oui, on le savait déjà ! Mais pas à ce point ... !

     C'est donc dans cette agréable ambiance, en provenance de Livourne, qu'il rentre dans la capitale en novembre 1826.

     Quand, auréolé de la confiance de Charles X, il prend ses fonctions au Louvre, c'est pour gérer un fonds égyptologique relativement modeste : quelques monuments, des statues essentiellement, provenant des collections royales entrées sous la Convention et quelque seize objets achetés sous le règne du très économe Louis XVIII; sans oublier un sarcophage en pierre qui avait été personnellement offert au souverain.

     En outre, quelques-uns seulement de ces monuments étaient exposés : l'un ou l'autre petit sphinx, quelques statues-cubes, une Isis colossale, la statue de Nakhthorheb que vous connaissez déjà, et les grandes et superbes Sekhmet à tête de lionne, en diorite, rapportées par le comte de Forbin lors de ses deux voyages en Egypte, en 1818 et 1828. (Statues A 2 à A 11, salle 12) 

     A ce modeste échantillonnage, il put ajouter les 2 149 pièces de la collection Paul Durand que, deux ans auparavant, Jomard avait réussi à faire acheter par le roi tout nouvellement intronisé. Et, bien évidemment, quand il en reçut le royal aval, les 4 014 pièces qu'il avait étudiées à Livourne et proposées par Henry Salt.
 
     Parmi elles, entrent au Louvre, en 1826, le grand sphinx de Tanis (A 21, salle 11), les blocs fragmentaires du mur des "Annales" de Thoutmosis III (C 51, salle 12), la cuve en granite rose de Ramsès III (D 1, salle 13), mais aussi la délicieuse petite stèle de calcaire (18 cm) de Ramsès II enfant (N 522, salle 27, vitrine 7) ... 

   Au fil des années "Champollion", les enrichissements furent nombreux. Ce fut d'abord le don à la France par Méhémet-Ali (1769-1849), vice-roi d'Egypte, d'une trentaine de bijoux, dont la célèbre bague aux chevaux de Ramsès II (N 728, vitrine 7 de la salle 27).
Ce fut ensuite, en 1827, l'achat, pour 180 000 francs, de la deuxième collection Drovetti : des statues, cinquante manuscrits égyptiens ou grecs, cinq cents scarabées, des vases, quatre-vingt stèles, etc, etc.

     Pour exposer tous ces chefs-d'oeuvre, Charles X lui avait au départ réservé quatre salles en enfilade parmi les neuf nouvelles aménagées au premier étage de l'aile méridionale de la Cour Carrée, en prolongement du majestueux Escalier du Midi; les cinq autres salles contenant notamment les antiquités gréco-romaines. C'était plus spécifiquement tout cet ensemble qui fut appelé le Musée Charles-X.

     A la mi-avril 1827 commença l'aménagement du lieu tel que le prévoyait le nouveau Conservateur. Comme vous vous en doutez probablement, ami lecteur, ce ne fut pas de tout repos car, et sur la décoration des salles elles-mêmes, et sur la façon d'y présenter les oeuvres, ses confrères et Forbin, Directeur des Musées royaux n'étaient en rien en accord avec lui; ce qui, évidemment, ralentit d'autant les travaux d'aménagement.

     Champollion aurait aimé voir les antiquités égyptiennes dans des salles égyptiennes. L'indécrottable Forbin décréta que les plafonds seraient d'inspiration conventionnelle, c'est-à-dire gréco-romaine, mais assurément pas purement égyptienne !

   



     L'on peut ainsi admirer, de nos jours encore, aux plafonds de ces salles considérées  comme parmi les plus belles du Louvre, dans l'une L'Etude et le Génie des arts dévoilant l'Egypte à la Grèce, de François-Edouard Picot  








ou, dans une autre, Bonaparte, entouré de savants et d'artistes, assiste à la découverte d'une momie, de ce même Léon Cogniet qui a peint le plus connu des portraits du déchiffreur. 



     Seule "consolation" pour Champollion, peut-être : ces grisailles, dues à Abel de Pujol et franchement inspirées des planches tirées de la Description de l'Egypte, comme ci-contre, une scène de labour.



     Que l'on aime ou non ce type de décoration que conçut à l'époque Pierre Fontaine, force est de reconnaître que ces plafonds, ces voussures et ces grisailles (ci-dessous, salle 29, toutes de Pujol) ; que l'agencement des pilastres en stuc, des corniches, des dorures; que les murs de (faux) marbre blanc et, ici et là, les cheminées et les miroirs; que les immenses armoires vitrées en acajou; bref, que tout cet ensemble concourt à rendre cette enfilade de salles extraordinairement imposante.



     Mais voilà, tout ce décor - ou presque - n'était guère du goût du bouillonnant nouveau conservateur. Et manifestement, il dut bien s'en accommoder ...

     En cela, toutefois, ne résidait pas le seul problème l'opposant à Forbin et à Clarac : ces nobles éduqués dans la tradition ne pouvaient pas concevoir que l'impétueux déchiffreur se mêlât de faire de l'Histoire, et du social, de surcroît ! Car dans ce décor quelque peu "pompier" à ses yeux, dans cet ensemble décoratif qu'il n'avait donc pas vraiment souhaité, Champollion, encore tout imprégné des conceptions muséologiques nouvelles qu'il avait été privé d'exécuter deux ans auparavant à Turin, voulait allier plaisir et culture, instruire et pas seulement "faire joli"; il entendait donner à "son" musée une vocation pédagogique, en faire une sorte de "musée-école" avant la lettre. 

     Dans la Notice qu'il publia pour servir de guide, on pouvait lire :

     Les collections de monuments égyptiens (...) sont en général formées dans l'unique but d'éclairer l'histoire de lart, les procédés de la sculpture et de la peinture à différentes époques et chez des nations diverses. (...) Mais l'importante et nombreuse suite de ces monuments égyptiens dont la munificence royale vient d'enrichir le musée Charles-X, devant, en quelque sorte servir de sources et de preuves à l'histoire tout entière de la nation égyptienne, avait besoin d'être coordonnée sur un plan nouveau; il fallait, de toute nécessité, avoir égard à la fois soit au sujet même de chaque monument, soit à sa destination spéciale, et que la connaissance rigoureuse de l'un et de l'autre déterminât la place et le rang qu'il devait occuper. Il fallait enfin les disposer de manière à présenter aussi complète que possible, la série des divinités, celle des souverains de l'Egypte, depuis les époques primitives jusqu'aux Romains, et classer dans un ordre méthodique les objets qui se rapportent à la vie publique et privée des anciens Egyptiens.
   
     Amer, il écrit à Ippolito Rosellini, ce jeune professeur toscan qui bientôt l'accompagnera en Egypte :
 
     Ma vie est devenue un combat. Je suis obligé de tout arracher, personne parmi ceux qui devraient me seconder n'étant disposé à le faire. Mon arrivée au Musée dérange tout le monde et tous mes collègues sont conjurés contre moi parce qu'au lieu de considérer ma place comme une sinécure, je prétends m'occuper de ma division, ce qui fera nécessairement apercevoir qu'ils ne s'occupent nullement des leurs. 


     Toutefois, contre l'avis unanime, il imposera ses vues : dans les deux premières salles, côté colonnade, il présentera tout ce qui a trait aux coutumes funéraires (sarcophages, momies, coffres à vases-canopes, etc); dans la troisième, ce seront sculptures, bijoux, mais aussi vêtements et ustensiles de la vie quotidienne; et la quatrième et dernière sera plus spécifiquement consacrée à la religion et aux dieux du panthéon égyptien. Au rez-de-chaussée, car il put aussi bénéficier d'une salle à ce niveau, il exposera les plus grosses pièces. Et pour être encore plus didactique, il assortira le tout de cartels de présentation.  

     Enfin, le 15 décembre, Sa Majesté le Roi Charles X inaugura en sa compagnie le musée auquel avait été donné son nom. Mission accomplie : Jean-François Champollion le Jeune avait à Paris mené à son terme l'organisation d'un musée égyptien dont il avait reçu la charge quelque dix-huit mois plus tôt.

     Il n'attendait plus maintenant que l'accord du même souverain pour se rendre en Egypte. Cette approbation royale, il la recevra en avril 1828. De sorte que le 31 juillet, son équipe franco-toscane constituée, il embarque à Toulon à bord de l'Églé, une corvette mise à disposition de l'expédition par la marine royale française. 

     Son Grand oeuvre réalisé, il allait enfin vivre son grand rêve ... 
  
(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18; Hartleben : 1983, 269-396; Lacouture : 322-55, 380-401; Rosenberg : passim)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en France - Communauté : Egypte
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Samedi 20 septembre 2008

     Vous vous souvenez assurément, ami lecteur, de la nouvelle catégorie que j'avais initiée samedi dernier, intitulée "L'Egypte en textes", avec ce premier article consacré à Bonaparte et à sa Campagne d'Egypte revisités par un héros balzacien.

     Dans un tout autre esprit, mais relevant du même sujet, je vous propose aujourd'hui de larges extraits d'une lettre adressée le 29 novembre 1936, à Thomas Mann, par Sigmund Freud.

     (Pour avoir une idée des origines de cette campagne, je vous conseille éventuellement de relire l'introduction de mon article du 19 mars dernier; mais plus assurément l'excellent ouvrage de Henry Laurens.)  

     

     Je me demande s'il n'existe pas dans l'Histoire un homme pour qui la vie de Joseph a pu être un modèle mythique, de sorte que nous puissions deviner le fantasme de Joseph comme étant, derrière son portrait biographique complexe, le moteur démoniaque et secret.
Je pense que Napoléon Ier est cet homme.

     a) Il était Corse, deuxième fils d'une famille nombreuse. Son frère aîné s'appelait Joseph, et ce détail, étant donné que le hasard et la nécessité s'enchaînent toujours dans une vie humaine, marqua pour lui un destin. Dans toutes les familles corses, le droit d'aînesse est respecté avec une crainte sacrée (je pense qu'Alphonse Daudet a dépeint une fois cette particularité dans un roman "Le Nabab", ou bien est-ce une erreur ? S'agit-il d'un autre livre ou d'une oeuvre de Balzac ?).
Suivant cette tradition corse, une relation humaine prend un caractère exacerbé. Le frère aîné est le rival naturel, le cadet éprouve à son égard une hostilité élémentaire dont on ne peut toucher le fond, et à laquelle, dans les années à venir, les termes de désir de mort et d'intention meurtrière pourront convenir. Eliminer Joseph, prendre sa place, devenir lui-même Joseph ont dû être chez Napoléon enfant le sentiment moteur le plus fort. C'est là un fait curieux et on le comprend( pas tout à fait), mais on a pu observer avec certitude  que justement ces motions infantiles excessives tendent à se retourner en leur contraire. Le rival haï devient un être aimé. Il en fut ainsi pour Napoléon. Nous en inférons qu'il a tout d'abord violemment détesté Joseph mais nous apprenons que, plus tard, il l' aimé plus qu'aucun être au monde et qu'il n'a presque jamais pu reprocher quelque chose à cet homme sans valeur et peu sûr. La haine primitive avait donc été surcompensée, mais l'ancienne agressivité, jadis libérée, n'attendait que d'être déplacée sur d'autres objets. Des centaines de milliers d'individus indifférents expieront le fait que le petit homme féroce a épargné son premier ennemi.

     b) Sur un autre plan, le jeune Napoléon est tendrement lié à sa mère et s'efforce de remplacer son père, mort trop tôt, en prenant soin de ses frères et soeurs. A peine est-il devenu général qu'on lui suggère d'épouser une jeune veuve, plus âgée que lui et possédant, à la fois, de l'influence et un rang. Il y a beaucoup à dire contre elle mais s'il se décide à l'épouser, c'est probablement parce qu'elle s'appelle Joséphine. Par la vertu de ce nom, il peut transférer sur elle une partie du tendre attachement qu'il ressent pour son frère aîné. Elle ne l'aime pas, le traite mal, le trompe, mais lui, le despote, d'habitude d'une froideur cynique à l'égard des femmes, lui est passionnément attaché, lui pardonne tout; il n'arrive pas à lui en vouloir.

     c) Sa passion amoureuse pour Joséphine de Beauharnais était compulsionnelle, due au prénom qu'elle portait mais naturellement ce n'était pas une identification à Joseph. Et c'est dans la fameuse campagne d'Egypte que cette dernière se manifeste le plus nettement. Où aller, sinon en Egypte, quand on est Jopseph qui veut paraître grand aux yeux de ses frères ? Si l'on examine de plus près les motifs politiques de cette entreprise du jeune général, on trouvera sans doute qu'ils n'étaient rien d'autre que des rationalisations violentes d'une idée fantasmatique. Ce fut d'ailleurs avec cette campagne de Napoléon que commença la redécouverte de l'Egypte.

     d) Le dessein qui avait poussé Napoléon à se rendre en Egypte se réalise plus tard en Europe. Il donne à ses frères des situations en faisant d'eux des princes et des rois. Jérôme, ce bon à rien, est peut-être son benjamin. Ensuite, il devient infidèle à son mythe et se laisse entraîner par des considérations réalistes à répudier la Joséphine bien-aimée. De cet acte date son déclin. Le grand destructeur travaille alors à sa propre destruction. La campagne de Russie, hasardeuse, mal préparée, entraîne sa chute. C'est comme l'autopunition de son infidélité envers Joséphine, du retour de son amour vers l'hostilité originaire à l'égard de Joseph. Et pourtant, là encore, contrairement aux intentions de Napoléon, le destin a reproduit une autre partie de l'histoire de Jospeh. Le rêve de Joseph, dans lequel le soleil, la lune et les étoiles s'inclinent devant lui, avait eu pour résultat de le faire jeter dans la fosse. 


(JONES Ernest, La vie et l'oeuvre de Freud, Paris, P.U.F., 1969, Tome III, pp. 520-1) 
  

 

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes
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Mardi 16 septembre 2008

     C'est à toi que je dois tout ce que je puis savoir.
     (22 décembre 1807)


     Dans un premier article consacré au tout nouveau Musée Champollion, les Ecritures du Monde publié le 2 septembre dernier,  j'avais déjà eu l'opportunité d'indiquer combien le rôle joué par Jacques-Joseph Champollion-Figeac, le frère aîné, avait été moralement, intellectuellement et matériellement plus que bénéfique dans le parcours du cadet, Jean-François.
     
     Dans un deuxième article, le 9 septembre, je m'étais abondamment et plus spécifiquement penché sur la Pierre de Rosette, rappelant que toute capitale qu'elle fut, elle constitua une partie seulement d'un vaste et éclectique ensemble dans lequel le jeune prodige figeacois puisa ce qui allait être une incontournable certitude scientifique.

     Et pour compléter aujourd'hui ce qui pourrait, à terme, devenir une tétralogie, je vous propose, ami lecteur, d'évoquer le combat de Champollion pour la juste légitimation de sa découverte, toutes les vicissitudes qui accompagnèrent, ici et là, ce déchiffrement et entachèrent la joie qui eût dû en découler dans son chef.


     Monsieur,

     Je dois aux bontés dont vous m'honorez l'indulgent intérêt que l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres a bien voulu accorder à mes travaux sur les écritures égyptiennes, en me permettant de lui soumettre mes deux mémoires sur l'écriture hiératique ou sacerdotale, et sur l'écriture démotique ou populaire; j'oserai enfin, après cette épreuve si flatteuse pour moi, espérer d'avoir réussi à démontrer que ces deux espèces d'écriture sont, l'une et l'autre, non pas alphabétiques, ainsi qu'on l'avait pensé si généralement, mais idéographiques, comme les hiéroglyphes mêmes, c'est-à-dire peignant les idées et non les sons d'une langue; et croire être parvenu, après dix années de recherches assidues, à réunir des données presque complètes sur la théorie générale de ces deux espèces d'écriture, sur l'origine, la nature, la forme et le nombre de leurs signes, les règles de leurs combinaisons, au moyen de ceux de ces signes qui remplissent des fonctions purement logiques ou grammaticales, et avoir ainsi jeté les premiers fondements de ce qu'on pourrait appeler la grammaire et le dictionnaire de ces deux écritures employées dans le grand nombre de monuments dont l'interprétation répandra tant de lumière sur l'histoire générale de l'Egypte. A l'égard de l'écriture démotique en particulier, il a suffi de la précieuse inscription de Rosette pour en reconnaître l'ensemble; la critique est redevable d'abord aux lumières de votre illustre confrère, M. Silvestre de Sacy, et successivement à celles de feu Åkerblad et de M. le docteur Young, des premières notions exactes qu'on a tirées de ce monument, et c'est de cette même inscription que j'ai déduit la série des signes démotiques qui, prenant une valeur syllabico-alphabétique, exprimaient dans les textes idéographiques les noms propres des personnages étrangers à l'Egypte. C'est ainsi encore que le nom des Ptolémées a été retrouvé et sur cette même inscription et sur un manuscrit en papyrus.

     Il ne me reste donc plus, pour compléter mon travail sur les trois espèces d'écritures égyptiennes, qu'à produire mon mémoire sur les hiéroglyphes purs. J'ose espérer que mes nouveaux efforts obtiendront aussi un accueil favorable de votre célèbre compagnie, dont la bienveillance a été pour moi un si précieux encouragement.

     Mais dans l'état actuel des études égyptiennes, lorsque de toutes parts les monuments affluent et sont recueillis par les souverains comme par les amateurs, lorsqu'aussi, et à leur sujet, les savants de tous les pays s'empressent de se livrer à de laborieuses recherches, et s'efforcent de pénétrer intimement dans la connaissance de ces monuments écrits qui doivent servir à expliquer tous les autres, je ne crois pas devoir remettre à un autre temps d'offir à ces savants et sous vos honorables auspices, une courte mais importante série de faits nouveaux, qui appartient naturellement à mon Mémoire sur l'écriture hiéroglyphique, et qui leur épargnera sans doute la peine que j'ai prise pour l'établir, peut-être aussi de graves erreurs sur les époques diverses de l'histoire des arts et de l'administration générale de l'Egypte : car il s'agit de la série des hiéroglyphes qui, faisant exception à la nature générale des signes de cette écriture, étaient doués de la faculté d'exprimer les sons des mots, et ont servi à inscrire sur les monuments publics de l'Egypte, les titres, les noms et les surnoms des souverains grecs ou romains qui la gouvernèrent successivement.  Bien des certitudes pour l'histoire de cette contrée célèbre doivent naître de ce nouveau résultat de mes recherches, auquel j'ai été conduit très naturellement.  


  

     C'est par ces mots que, le vendredi 27 septembre 1822, à la séance de l'Académie à laquelle assistait le monde scientifique et littéraire de l'époque, français bien sûr, mais ausssi anglais avec notamment Thomas Young, et allemand, avec les frères Humboldt, Jean-François Champollion le Jeune entama la lecture d'un résumé de huit pages de ce qui devait, fin octobre, constituer la publication d'une plaquette de quarante-quatre pages : la célébrissime Lettre à M. Dacier, Secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, relative à l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques employés par les Egyptiens pour inscrire sur leurs monuments les titres, les noms et les surnoms des souverains grecs et romains; document qui consacrait sa propre découverte, en réalité rédigé par son frère aîné cinq jours plus tôt; document qui aux yeux des historiens du monde entier constitue, non pas comme certains l'ont affirmé un aboutissement, mais bien le véritable acte de naissance du déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens,  soit un point de départ à bien d'autres recherches, à bien d'autres conclusions avancées dans au moins deux autres publications, dont, quinze mois plus tard, son Précis du système hiéroglyphique des anciens Egyptiens  ou  recherches sur les éléments premiers de cette écriture sacrée, sur leurs diverses combinaisons, et sur les rapports de ce système avec les autres méthodes graphiques égyptiennes, dont la Lettre à M. Dacier n'est en définitive qu'un élément avant-coureur.
    
     Champollion a presque 32 ans. Mais le parcours fut long et souvent sujet à malsaines jalousies avant d'arriver à cette apothéose; et encore, sera-t-il par la suite la cible d'autres polémiques, pas toujours des plus rigoureusement scientifiques ...

     Jouer dans la cour des grands, il l'apprendra à ses dépens, n'est certes pas sinécure. Le parcours d'un génie aussi précoce, aussi incontestablement prometteur et porteur d'avenir ne pouvait manquer de susciter mécontentements, envies, déceptions, haine aussi. 

     De l'arène dans laquelle il s'aventura, trois noms de savants sont à épingler qui, comme lui, s'étaient penchés ou planchaient toujours sur l'écriture hiéroglyphique égyptienne - depuis l'apparition de la fameuse Pierre de Rosette, surtout -, afin d'en percer les arcanes avec, évidemment, moins de réflexion, moins d'intuition, ou de chance que le jeune et boulimique déchiffreur.
                                                           
                                                                       


     L'orientaliste français Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, tout d'abord (1758-1838), ainsi que le diplomate et archéologue suédois Johann-David Åkerblad (prononçons "Okerblad"; 1763-1819), tous deux, de leur côté, depuis 1802 s'entêtant à considérer que l'écriture égyptienne n'était qu'alphabétique; et donc, tous deux incapables de mener plus avant leurs recherches.

       






       
     Le médecin, physicien et érudit anglais Thomas Young (1773-1829), ensuite, parfait esprit encyclopédique, tout aussi parfait connaisseur des langues orientales, et féru d'égyptologie.

     Dès 1818-19, il suppute l'existence de hiéroglyphes phonétiques, ainsi que la parenté des trois écritures égyptiennes. Malheureusement pour lui, il n'a aucune connaissance du copte alors que l'on savait, depuis Athanase Kircher au XVIIème siècle, qu'il était une survivance de la langue populaire des anciens Egyptiens. 



     En 1815, déjà, le 20 juillet, de Sacy, éminemment perfide, volontairement insidieux, écrit à Young :

     ... Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas trop communiquer vos découvertes à M. Champollion. Il se pourrait faire qu'il prétendît ensuite à la priorité. Il cherche en plusieurs endroits de son ouvrage à faire croire qu'il a découvert beaucoup de mots de l'inscription égyptienne de Rosette. J'ai bien peur que ce ne soit là que du charlatanisme. J'ajoute même que j'ai de fortes raisons de le penser.

     Fort heureusement, de Sacy revint par la suite sur ses préventions, et à de bien meilleurs sentiments vis-à-vis de Champollion. Mais pour l'heure, le mal était fait. La philippique, en outre, était doublée, le même mois, d'un petit compte rendu publié dans le Magasin encyclopédique, l'un des plus importants organes du mouvement littéraire et scientifique du Directoire, du Consulat et de l'Empire, à propos de L'Egypte sous les pharaons, de Jean-François Champollion, dans lequel le savant affirmait de manière péremptoire et inélégante que cet ouvrage aurait bien de la peine à prendre rang parmi les travaux intéressants sur l'Egypte

     Dans une lettre à son frère, concernant cette critique, Jean-François écrit le 21 juillet :

     Le rapport du jésuite est tel que je l'attendais : du venin sous du sucre; ne pouvant attaquer le fond, il se rejette sur la forme. C'est une chenille, qui, ne pouvant mordre et déchirer une plante, se contente de la couvrir de sa bave. Je ne suis point surpris de ce qui arrive. 

     Blessé, le frère aîné, installé très jeune à Grenoble, successivement bibliothécaire adjoint, puis bibliothécaire de la ville, professeur de littérature grecque, secrétaire puis doyen de la Faculté des Lettres, rédigea lui aussi pour le même Magasin encyclopédique une réfutation aux allusions malveillantes du vieil orientaliste.Ambiance ...

     Pour Jean-François Champollion, les échecs patents de de Sacy, d'Åkerblad et de Young étaient essentiellement dus à leur méconnaissance de la langue copte, mais aussi à leur manque de méthode : là où le Figeacois devenu Grenoblois à l'adolescence, puis Parisien pour parfaire ses études de langues orientales accumulait moulages, estampages et scrupuleuses copies manuscrites de ce qu'il estimait lui être utile dans ses recherches en tant que supports d'hiéroglyphes, ses prédécesseurs aînés dans la même tentative de déchiffrement se contentaient de la seule copie de la Pierre de Rosette, qu'ils considéraient comme le tout de l'écriture égyptienne.

     Aucun parmi ces savants n'avait pris conscience que les trois formes de l'écriture égyptienne antique, à savoir les hiéroglyphes, le hiératique et le démotique (tels que je les ai définis dans mon article de mardi dernier), appartenaient à un seul et unique système d'écriture; et que ce système était essentiellement composé, soit à 90 %, d'éléments phonétiques.

     Et c'est donc au dernier étage de la maison qu'il occupait avec son frère, au 28 de la rue Mazarine à Paris, dans ce qui fut, quelques années plus tôt, l'atelier du peintre Horace Vernet, que le 14 septembre 1822, Champollion eut l'illumination et la certitude suprêmes grâce à des reproductions de bas-reliefs provenant de temples égyptiens, celui d'Abou Simbel, notamment, réalisées par l'architecte Jean-Nicolas Huyot, celui-là même qui participa et acheva la construction de l'Arc de Triomphe.

     Sur une première feuille, Champollion reconnaît les signes et lit le nom de Ramsès; sur une seconde, celui de Thoutmes, le Thoutmosis des Grecs. Sa conviction est par là même confirmée : c'est bien en face d'un triple système d'écriture remontant à la plus haute antiquité qu'il se trouve. Il est de ce fait absolument, et à juste titre, convaincu que les hiéroglyphes expriment parfois les idées, parfois les sons de la langue égyptienne.

     Il n'eut de cesse d'immédiatement prévenir son frère : il tenait l'affaire ! A la fin du mois, la fameuse Lettre à M. Dacier concluait, pour un temps relativement court, ces longues années de recherches. 

     La publication et la lecture d'une partie de ce mémoire devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres déboucha chez lui sur une immense déception morale : l'envie, la petitesse qu'il avait déjà rencontrées tout au long de son parcours - et sa jeunesse bien sûr accroissait d'autant la hargne de ces doctes savants -, se mua très vite en haine, en inexcusables bassesses, en insupportables vilenies.

   Il est rare qu'il se produise une grande découverte sans que quelqu'un puisse prétendre, avec plus ou moins de raisons, l'avoir déjà entrevue. La découverte du radium par M. et Mme Curie aurait, dit-on, comme origine lointaine une remarque de M. Becquerel sur les sels d'urane... Il n'y a pas même une liaison de l'espèce entre les tentatives de Young et la découverte de Champollion (...) On ne saurait assez répéter que Young n'a pas réussi, avant Champollion, à lire, non pas deux lignes d'une inscription hiéroglyphique, mais pas un seul membre de phrase. Il n'a fait que deviner, avec un pourcentage de réussite plus élevé qu'on ne le trouve dans les tentatives antérieures, écrit en 1922 l'égyptologue Jean Capart dans le bulletin de l'Académie royale de Belgique.  
 

     Même si, dans un tout premier temps, ce Thomas Young que mentionne Capart y alla d'une élégante et gratifiante métaphore : le bruit peut bien courir qu'il a trouvé en Angleterre la clef qui a ouvert la porte et on dit souvent que le premier pas est le plus difficile, mais même s'il a emprunté une clef anglaise, la serrure était si effroyablement rouillée qu'aucun bras ordinaire n'aurait été assez fort pour la faire tourner, écrivit-il dans l'euphorie de l'instant, c'est bien à lui que l'on doit les premiers coups bas portés au déchiffreur. Il rédigea en effet un compte rendu, sous le couvert de l'anonymat, dans lequel il ne mâchait pas ses mots : on les aurait crus trempés dans le venin de l'aspic qui tua Cléopâtre !

     Très vite, il osa plus : dans un pamphlet publié quelques mois plus tard, au début de 1823, lui qui persistait à vouloir lire le nom de la reine Arsinoé quand Champollion avait bien  prouvé par son système qu'il s'agissait en réalité du terme "Autocrator", titre impérial en relation avec celui de César, il s'appropria purement et simplement l'intégralité des conclusions auxquelles le Français était arrivé, ne lui laissant - portion congrue de grand seigneur ! - que le "mérite" de les avoir développées.

     Mais il y eut aussi, et ce me semble peut-être encore plus grave, des traits vicieux, extrêmement malsains, tirés non pas de cette Angleterre qui n'était jamais que de l'autre côté du "Channel", mais de France. Ainsi Jomard.

     Edme-François Jomard (1777-1862), celui-là même qui avait remarquablement mené à bien l'édition de la monumentale Description de l'Egypte, le Jomard membre prestigieux de la non moins prestigieuse Académie des Inscriptions et Belles-Lettres marqua non seulement son mépris devant les résultats obtenus par le déchiffreur, car à ses yeux,  seuls ceux qui avaient fait partie de l'expédition de Bonaparte pouvaient prétendre à la connaissance, mais poussa même l'ignominie jusqu'à la dénonciation politique. Fort heureusement, et grâce à l'entremise d'un de ses protecteurs, le gentilhomme provençal Pierre-Louis Casimir de Blacas d'Aulps, que l'Histoire retiendra sous le nom de duc de Blacas, personnellement lié à Louis XVIIIl, Champollion bénéficia de la juste élégance du souverain de ne point accréditer d'aussi éhontés mensonges.

     Mais dans tous les milieux, les contempteurs veillaient, l'arme affutée. Ainsi y eut-il les catholiques - les "éteignoirs" comme il aimait à les nommer - avec, notamment Monseigneur de Frayssinous et un prélat, Raoul-Rochette, tout inquiets qu'ils étaient de ce que l'égyptologie naissante allait considérablement faire reculer la chronologie chrétienne admise par tous : il y aurait donc eu des hommes avant la naissance du Christ ? Balivernes ! Il fut dès lors patent que les assertions du petit provincial péchaient par manque de valeur scientifique. 

     Ainsi y eut-il aussi d'anciens condisciples aigris, qu'il avait côtoyés pendant ses études au Collège de France, en 1808 - 1809 : Saint-Martin, Letronne, Quatremère ..., hellénisants pour la plupart qui refusaient catégoriquement à l'Egypte de détrôner en un tournemain la jusqu'alors prépondérante suprématie grecque.    

      En janvier 1830 encore, un peu moins de trois ans avant sa mort, Champollion  écrit à Ippolito Rosellini (1800-1843) qui l'avait accompagné en Egypte, lors de l'expédition franco-toscane les deux années précédentes :

     J'ai parcouru ici une partie des pamphlets dont la clique a bien voulu me régaler pendant mon absence; cela est dégoûtant et vous sentez qu'on ne répond à cela que par le mépris et en continuant son chemin sans faire cas de tous ces moustiques. Ma Grammaire paraîtra à la fin de cette année : c'est la préface indispensable de notre voyage. Elle ne convertira pas, au reste, ceux qui combattent mon système et déprécient mes travaux, parce que ces messieurs ne veulent point être convertis et sont tous de la mauvaise foi la plus inique. Mais tout cela est dans l'ordre. Je les connais, j'y crache dessus et je passe.  

     Toutefois, il me plaît aussi d'ajouter que, lueur dans ce ciel français peuplé d'innombrables sycophantes qui avaient pris l'habitude de fondre sur lui tel un nuage de sauterelles sur les récoltes des rives du Nil, le 21 avril 1823, c'est avec une joie difficilement contenue qu'il s'était entendu dire, lors du discours d'ouverture de la première séance publique annuelle de la Société asiatique, à Paris, par le président d'honneur qui n'était autre que le duc Louis-Philippe d'Orléans en personne :

     La brillante découverte de l'alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l'a faite, mais pour la Nation. Elle doit s'enorgueillir qu'un Français ait commencé à pénétrer les mystères que les Anciens ne dévoilaient qu'à quelques adeptes bien éprouvés et à déchiffrer ces emblèmes dont tous les peuples modernes désespéraient de découvrir la signification.

     A la fin de cette mémorable séance, le nouveau ministre de la Guerre, le maréchal Suchet, s'avançant vers Champollion lui lança, narquois et quelque peu accusateur : Les temps ont bien changé, mais j'espère que vous vous êtes réconcilié avec le nouvel état des choses.

     En un éclair, comprenant parfaitement la perfide allusion, Champollion dut entrevoir tout ce qu'ils étaient redevables, sa science et lui, à Napoléon. Mais dans un premier temps, la fuscine fut maniée par Chateaubriand qui, s'adressant à Suchet, le perça d'un magistral : Celui qui voit le soleil se lever devant lui ne peut guère pleurer la nuit qui disparaît !

     Et le Figeacois d'enchaîner : Pourtant, Excellence, en ma qualité de vieil Egyptien, j'ai toujours la moitié de mon moi dans le passé : je veux dire que mon coeur, tant qu'il battra dans ma poitrine, à côté du soleil que je salue avec gratitude, verra toujours briller les étoiles de la nuit qui m'ont éclairé, chacune avec sa lumière bien à elle.

     Manifestement, de semblables hommages auraient dû quelque peu le dédommager de tant d'attaques, de tant de calomnies passées. Mais jusqu'à son décès fin 1832 - et nous savons même, maintenant, que plusieurs de ses détracteurs ne déposèrent véritablement les armes que tout récemment -, Champollion eut à essuyer nombre de déconvenues, de refus de reconnaissance.

     Des Anglais, bien sûr, Young en tête, j'ai déjà eu l'occasion de le mentionner. Mais très vite, il faut bien le reconnaître, en septembre 1823 pour être précis, ce dernier annonce publiquement qu'il abandonne et ses invectives et ses recherches, estimant que Champollion en fait tant que désormais rien d'important ne peut plus lui échapper. Je considère donc mes études égyptiennes  comme terminées, conclut-il. 

     Malheureusement pour le philologue français, d'autres sujets de la perfide Albion dont Thomas Young s'était, bien malgré lui, fait le fourrier, ne baisseront pas la garde : savez-vous par exemple, ami lecteur, qu'il y a encore une vingtaine d'années, j'ai lu, sur certains panneaux explicatifs du British Museum, que Young était toujours considéré comme le premier déchiffreur ? 

     Et pourtant, le grand John Gardner Wilkinson, unanimement considéré comme le père de l'égyptologie britannique avait écrit, au lendemain du décès de Champollion, déjà :

     Personne ne peut apprécier mieux que moi l'inestimable talent de ce savant. Personne aussi ne saurait mesurer l'étendue de cette perte mieux que celui qui a été occupé si longtemps des mêmes études. Voici la fin des lumières que son savoir a pu jeter sur les hiéroglyphes. La torche est tombée à terre et personne n'est capable de la ramasser. Je crains beaucoup que sa mort ne soit le résultat des attaques peu généreuses qu'ont faites tant de personnes dernièrement en Italie, en Angleterre, en Allemagne et même en France, contre son système et sa réputation, mais j'espère que le monde sera assez juste pour lui accorder ce qui lui appartient. En effet, on ne saurait nier que l'étude des antiquités et de la langue égyptiennes ne doit ce qu'elle est qu'aux travaux de M. Champollion. 

     Justice lui est toutefois complètement rendue maintenant qu'une jeune génération d'égyptologues anglais a remis les pendules à l'heure. Big Ben sonne enfin correctement : Jean-François Champollion le Jeune est reconnu, de part et d'autre de la Manche, comme étant bien le "Père du Déchiffrement des Hiéroglyphes", comme étant bien celui qui rendit définitivement à l'Egypte la place qu'elle méritait dans les annales des civilisations antiques.

         En opposition à toute cette ambiance délétère, il y eut fort heureusement chez les savants du monde entier, les vrais savants, une sincère et infrangible reconnaissance de ses mérites, de sa pugnacité, de son génie en fait; une reconnaissance de sa prodigieuse découverte du déchiffrement de ces énigmatiques hiéroglyphes qui semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert, selon la formule de Chateaubriand à l'extrême fin de ses Mémoires d'Outre-Tombe; découverte qui allait ouvrir à l'Humanité tout entière, après quelque quinze siècles d'obscurité, la voie vers la lumière, la voie vers une incontestablement meilleure compréhension de la civilisation qui, pendant trois millénaires, avait vécu et s'était grandiosement développée sur les rives du Nil.


     Un homme disparaît, son cadavre est dans le sol.
     Tous ses contemporains ont quitté la terre.
     Mais l'écrit placera son souvenir dans la bouche 
     De celui qui le transmettra à une autre bouche. 

(Texte du Nouvel Empire relevé sur le Papyrus Chester Beatty IV)



(Andrews : 1993; Champollion : 1986, 476; et 1989; Goyon : 1989, 63-79; Hartleben : 1983, 193-268; Lacouture : 1988, 308-21; Vaillant : 1994, 71-5)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en France - Communauté : Egypte
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Samedi 13 septembre 2008

     En créant ce samedi une nouvelle catégorie intitulée "L'Egypte en textes", en parallèle, en fait, avec celle consacrée à la littérature égyptienne antique que vous connaissez déjà, j'envisage, ami lecteur, de convoquer, pour notre plaisir à tous, des écrivains, des archéologues, des personnages célèbres ou non qui, jadis, firent le "Voyage en Orient" et qui nous en ont laissé un compte rendu digne d'intérêt.  

     Toutefois, en guise d'introduction à cette nouvelle rubrique, le premier texte que j'ai pensé vous faire découvrir, une fois n'est pas coutume, va quelque peu sacrifier la rigueur historique, à laquelle tant je tiens, sur l'autel de la littérature pour vous donner une relation particulièrement attachante et envolée de la Campagne de Bonaparte en Egypte. 

     De cette expédition essentiellement belliciste, je vous avais d'emblée touché un mot, volontairement très court car ce n'était pas le sujet de mon billet d'alors, dans un de mes premiers articles, celui consacré le mercredi 19 mars dernier à l'origine des collections égyptiennes du Musée du Louvre.

     (Puis-je me permettre de vivement vous conseiller, afin d'avoir une relation complète de ces quelque trois ans de Bonaparte en terre égyptienne, de dévorer le passionnant bouquin d'Henry Laurens.) 

     Le succulent morceau d'anthologie que je vous propose, nous le devons au facteur Goguelat qui un soir acquiesce à la demande générale de ceux qui l'entourent de raconter l'Empereur : nous sommes, certains d'entre vous l'auront probablement déjà reconnu, chez Balzac. Et plus précisément dans son roman intitulé Le médecin de campagne, paru en 1833.

     Je ne suis pas spécialiste d'Honoré de Balzac, loin s'en faut; mais il n'est nul besoin d'être grand clerc pour vite se rendre compte que, comme tant d'autres, il s'octroie avec l'Histoire des libertés qui n'ont d'excuse que les sempiternels "besoins du récit". 

     Quoiqu'il en soit, ce qu'il retient du grand événement de son temps que fut cette expédition ressortit plus à une sorte d'image d'Epinal pour anciens combattants qu'à une mise en lumière de ce qui, à mes yeux, constitue son unique côté positif, l'unique justification à tant de haine que je puisse lui concéder, du bout des lèvres, ou du clavier : la théorie de savants qu'il s'adjoignit pour proposer au monde la monumentale Description de l'Egypte

     Dans ce roman, Balzac n'y consacre d'ailleurs pas une seule ligne ! Je crois savoir qu'il ne fait allusion à ce "grand ouvrage sur l'Egypte", comme on disait alors, que dans un texte qui fit scandale, intitulé La physiologie du mariage. Mais, peut-être, d'autres que moi, plus versés dans l'oeuvre balzacienne confirmeront ou infirmeront-ils cette assertion.

     Savourons à présent l'extrait dans lequel Goguelat raconte "son" Bonaparte.


     Le fantassin se leva de dessus sa botte de foin, promena sur l'assemblée ce regard noir, tout chargé de misère, d'événements et de souffrances qui distingue les vieux soldats. Il prit sa veste par les deux basques de devant, les releva comme s'il s'agissait de recharger le sac où jadis étaient ses hardes, ses souliers, toute sa fortune; puis il s'appuya le corps sur la jambe gauche, avança la droite et céda de bonne grâce aux voeux de l'assemblée. Après avoir repoussé ses cheveux gris d'un seul côté de son front pour le découvrir, il porta la tête vers le ciel afin de se mettre à la hauteur de la gigantesque histoire qu'il allait dire.

     - Voyez-vous, mes amis, Napoléon est né en Corse, qu'est une île française, chauffée par le soleil d'Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où l'on se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu'ils ont. Pour vous commencer l'extraordinaire de la chose, sa mère, qui était la plus belle femme de son temps,  et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu, pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu'elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement. C'était une prophétie ! Donc elle demande que Dieu le protège, à condition que Napoléon rétablira sa sainte religion, qu'était alors par terre. Voilà qu'est convenu, et ça s'est vu.
     Maintenant, suivez-moi bien, et dites-moi si ce que vous allez entendre est naturel. 
     Il est sûr et certain qu'un homme qui avait eu l'imagination de faire un pacte secret pouvait seul être susceptible de passer à travers les lignes des autres, à travers les balles, les décharges de mitraille qui nous emportaient comme des mouches, et qui avaient du respect pour sa tête.
(...)

     Un homme aurait-il pu faire cela ? Non. Dieu l'aidait, c'est sûr. Il se subdivisionnait comme les cinq pains de l'Evangile, commandait la bataille le jour, la préparait la nuit, que les sentinelles le voyaient toujours allant et venant, et ne dormait ni ne mangeait. Pour lors, reconnaissant ses prodiges, le soldat te l'adopte pour son père. Et en avant ! Les autres, à Paris, voyant cela, se disent : "Voilà un pèlerin qui paraît prendre ses mots d'ordre dans le ciel, il est singulièrement capable de mettre la main sur la France; faut le lâcher sur l'Asie ou sur l'Amérique, il s'en contentera peut-être !" Ça était écrit pour lui comme pour Jésus-Christ.

     Le fait est qu'on lui donne ordre de faire faction en Egypte. Voilà sa ressemblance avec le fils de Dieu. Ce n'est pas tout. Il rassemble ses meilleurs lapins, ceux qu'il avait particulièrement endiablés, et leur dit comme ça : "Mes amis, pour le quart d'heure, on nous donne l'Egypte à chiquer. Mais nous l'avalerons en un temps et deux mouvements, comme nous avons fait de l'Italie. Les simples soldats seront des princes qui auront des terres à eux. En avant !" En avant ! les enfants, disent les sergents. Et l'on arrive à Toulon, route d'Egypte. Pour lors, les Anglais avaient tous leurs vaisseaux en mer. Mais quand nous nous embarquons, Napoléon nous dit : "Ils ne nous verront pas, et il est bon que vous sachiez, dès à présent, que votre général possède une étoile dans le ciel qui nous guide et nous protège !" Qui fut dit fut fait. En passant sur la mer, nous prenons Malte, comme une orange pour le désaltérer de sa soif de victoire, car c'était un homme qui ne pouvait pas être sans rien faire. Nous voilà en Egypte. Bon. Là, autre consigne. Les Egyptiens, voyez-vous, sont des hommes qui, depuis que le monde est monde, ont coutume d'avoir des géants pour souverains, des armées nombreuses comme des fourmis; parce que c'est un pays de génies et de crocodiles, où l'on a bâti des pyramides grosses comme nos montagnes, sous lesquelles ils ont eu l'imagination de mettre leurs rois pour les conserver frais, chose qui leur plaît généralement. Pour lors, en débarquant, le petit caporal nous dit : "Mes enfants, les pays que vous allez conquérir tiennent à un tas de dieux qu'il faut respecter, parce que le Français doit être l'ami de tout le monde, et battre les gens sans les vexer. Mettez-vous dans la coloquinte de ne toucher à rien, d'abord; parce que nous aurons tout après ! Et marchez !" Voilà qui va bien.
(...)

     Alors, nous nous sommes mis en ligne à Alexandrie, à Giseh et devant les Pyramides.  Il a fallu marcher sous le soleil, dans le sable, où les gens sujets d'avoir la berlue voyaient des eaux desquelles on ne pouvait pas boire, et de l'ombre que ça faisait suer. Mais nous mangeons le Mameluk à l'ordinaire, et tout plie à la voix de Napoléon, qui s'empare de la haute et basse Egypte, l'Arabie, enfin jusqu'aux capitales des royaumes qui n'étaient plus, et où il y avait des milliers de statues, les cinq cents diables de la Nature, puis, chose particulière, une infinité de lézards, un tonnerre de pays où chacun pouvait prendre ses arpents, pour peu que ça lui fût agréable. Pendant qu'il s'occupe de ses affaires dans l'intérieur, où il avait idée de faire des choses superbes, les Anglais lui brûlent sa flotte à la bataille d'Aboukir, car ils ne savaient quoi s'inventer pour nous contrarier. Mais Napoléon, qui avait l'estime de l'Orient et de l'Occident, que le pape l'appelait son fils, et le cousin de Mahomet son cher père, veut se venger de l'Angleterre, et lui prendre les Indes pour se remplacer de sa flotte. Il allait nous conduire en Asie, par la mer Rouge, dans des pays où il n'y a que des diamants, de l'or, pour faire la paie aux soldats, et des palais pour étapes, lorsque le Mody s'arrange avec la peste, et nous l'envoie pour interrompre nos victoires. Halte ! Alors tout le monde défile à c'te parade, d'où l'on ne revient pas sur ses pieds. Le soldat mourant ne peut pas te prendre Saint-Jean-d'Acre, où l'on est entré trois fois avec un entêtement généreux et martial. Mais la peste était la plus forte; il n'y avait pas à dire : Mon bel ami ! Tout le monde se trouvait très malade.  Napoléon seul était frais comme une rose, et toute l'armée l'a vu buvant la peste sans que ça lui fît rien du tout.
     Ha ! çà, mes amis, croyez-vous que c'était naturel ?  

     Les Mameluks, sachant que nous étions tous dans les ambulances, veulent nous barrer le chemin; mais avec Napoléon, c'te farce-là ne pouvait pas prendre.  Donc, il dit à ses damnés, à ceux qui avaient le cuir plus dur que les autres : "Allez me nettoyer la route." Junot, qu'était un sabreur au premier numéro, et son ami véritable, ne prend que mille hommes, et vous a décousu tout de même l'armée d'un pacha qui avait la prétention de se mettre en travers. Pour lors, nous revenons au Caire, notre quartier général.  Autre histoire. Napoléon absent, la France s'est laissé détruire le tempérament par les gens de Paris qui gardaient la solde des troupes, leur masse de linge, leurs habits, les laissaient crever de faim, et voulaient qu'elles fissent la loi à l'univers, sans s'en inquiéter autrement. C'était des imbéciles qui s'amusaient à bavarder au lieu de mettre la main à la pâte. Et, donc, nos armées étaient battues, les frontières de la France entamées : l'HOMME n'était plus là. Voyez-vous, je dis l'homme, parce qu'on l'a nommé comme ça, mais c'était une bêtise puisqu'il avait une étoile et toutes ses particularités : c'était nous autres qui étions les hommes ! Il apprend l'histoire de France après sa fameuse bataille d'Aboukir, où, sans perdre plus de trois cents hommes, avec une seule division, il a vaincu la grande armée des Turcs forte de vingt-cinq mille hommes, et il en a bousculé dans la mer plus d'une grande moitié, rrah ! Ce fut son dernier coup de tonnerre en Egypte. Il se dit, voyant tout perdu là-bas : "Je suis le sauveur de la France, je le sais, faut que j'y aille." Mais comprenez bien que l'armée n'a pas su son départ, sans quoi on l'aurait gardé de force, pour le faire empereur d'Orient.
  (...)

     Napoléon met le pied  sur une coquille de noix, un petit navire de rien du tout qui s'appelait la Fortune, et, en un clin d'oeil, à la barbe de l'Angleterre qui le bloquait avec des vaisseaux de ligne, frégates et tout ce qui faisait voile, il débarque en France, car il a toujours eu le don de passer les mers en une enjambée.
Etait-ce naturel ? "



(Balzac, Honoré de, Le médecin de campagne, dans La Comédie humaine, Tome 6, Collection "L'Intégrale", Paris, Seuil, 1966, pp. 172-4.)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en textes
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Mardi 9 septembre 2008

     Tu me conseilles d'étudier l'inscription de Rosette. C'est justement là par où je veux commencer.

(21 avril 1809)


     "Il faut tâcher de venir à bout de l'inscription égyptienne". C'est bien mon projet. Mais tu en parles fort à ton aise ! Laisse-moi avoir celles de la Commission et, les unes aidant les autres, je pourrai peut-être m'en tirer. Enfin je perscrute toujours celle de Rosette, mais sans de notables succès.

(15 août 1814)


     Il est hors de doute qu'avec la gravure de la Commission, je viendrai à bout de placer sous chaque hiéroglyphe le mot français correspondant et même le cursif égyptien; le grec va sans dire. Je ne m'avance pas trop en disant cela, puisque ce travail est aux trois quarts terminé; je sais où commence et où finit l'inscription hiéroglyphique par rapport au cursif et au grec.

(19 août 1818)    

                                                                                   


     Indépendamment des reproductions de la Pierre de Rosette en miniature que l'on peut trouver dans certains magasins de la ville, voire même dans le hall du musée proprement dit qui en propose une destinée à devenir tapis pour la souris d'ordinateur, Figeac peut s'enorgueillir de posséder deux exemplaires, totalement différents quant à leur format, de ce célèbre monument.

     Le plus conforme à la réalité figure bien évidemment en bonne place dans la première salle du Musée Champollion, les Ecritures du Monde, bizarrement appelée "Salle 0", (musée que je vous ai présenté, ami lecteur, dans mon article de mardi dernier) : il s'agit d'un moulage de la stèle de 762 kgs se trouvant, comme chacun sait, au British Museum de Londres. Elle mesure 114 cm de haut, 72 cm de large et 28 cm d'épaisseur.

 

     Le plus spectaculaire se situe derrière l'espace muséal, en un endroit rebaptisé "Place des Ecritures" : il s'agit d'une immense dalle de granite noir, reproduction géante, oeuvre de l'artiste américain Joseph Kosuth.
 






     En même temps qu'une grande exposition à l'Hôtel de Balène de juin à octobre 1990, ce monument fut demandé par la mairie de la ville pour commémorer le bicentenaire de la naissance de Jean-François Champollion.








     Comme sur la pièce originale, les trois écritures ont été représentées par l'artiste :

* les hiéroglyphes, écriture des textes religieux et officiels, dans la partie supérieure
  
 














* l'écriture cursive démotique, écriture des communications courantes, au centre.

     Le démotique constituait en fait l'abrégé, employé à partir du milieu du VIIème siècle A.J.-C. (dans les textes religieux exceptés) d'une autre écriture cursive, le hiératique, dérivant pour sa part directement des hiéroglyphes. 




  * l'écriture grecque, en lettres uniquement majuscules, dans la partie inférieure


















     Mais qu'est exactement cette tant célèbre Pierre de Rosette ?

     Il s'agit d'une stèle de basalte noir, initialement cintrée, initialement d'une hauteur se situant entre 150 et 183 cm., retrouvée à Rachîd, petit village du Delta occidental, mieux connu sous le nom francisé de Rosette, à quelques kilomètres de la Méditerranée; et cela dans des circonstances non encore franchement élucidées : certaines sources évoquent un cheval qui serait venu buter contre la pierre se trouvant à même le sol; d'autres, apparemment plus crédibles, affirment qu'elle était insérée dans un vieux mur qui devait être démoli par les soldats français afin d'établir de nouvelles fondations pour agrandir le fort Julien.

     Quoiqu'il en soit, et là le consensus est avéré, c'est au lieutenant du Génie Pierre François Xavier Bouchard, à cheval ou pas, que l'on doit cette précieuse découverte à la mi-juillet 1799.

     Bouchard et ses collègues officiers auraient, selon l'Histoire (ou la légende ?) immédiatement supputé que les inscriptions qui y étaient gravées constituaient la même version d'un texte, mais rédigé dans trois écritures différentes. Le général Menou fit d'ailleurs très vite traduire la partie grecque afin de connaître la nature du document : il s'agit en fait de la copie d'un décret promulgué par un ensemble de prêtres réunis à Memphis à l'occasion du premier anniversaire du couronnement de Ptolémée V Epiphane, régnant sur l'Egypte entière. Ce texte, connu des égyptologues sous le nom de décret de Memphis, date du 27 mars 196 A.J.-C. et fait notamment allusion aux privilèges fiscaux accordés par le pouvoir aux temples du pays. Il évoque aussi le culte rendu à Ptolémée V dans ces mêmes temples, ainsi que la cérémonie de son couronnement.

     Je profite de cette évocation pour rappeler que tous ces souverains portant le même patronyme (une quinzaine en tout) étaient les descendants directs d'un premier Ptolémée, fils de Lagos, et général, d'origine macédonienne, d'Alexandre le Grand. Les historiens ont d'ailleurs pris l'habitude, quand d'aventure ils évoquent cette période, d'indistinctement lui attribuer le nom de "ptolémaïque", ou de "lagide".

     C'est donc précisément ce Ptolémée Ier qui, en tant que satrape, gouverna l'Egypte après le décès d'Alexandre, en 323 A.J.-C., au moment du partage de son vaste Empire, tout d'abord au nom du demi-frère, puis du fils du défunt; puis, à partir de 305 A.J.-C., à la mort de ces derniers, en son nom propre, se faisant dès lors appeler Ptolémée I Sôter (Le sauveur). Et jusqu'à la mort de Cléopâtre VII, en 30 A.J-C., cette dynastie, qui pratiqua le mariage consanguin, restera installée sur le trône pharaonique.       

     La Pierre de Rosette, pour revenir à elle, fut immédiatement envoyée au Caire, à l'Institut d'Egypte nouvellement fondé par Bonaparte. Il en fut fait un certain nombre de copies en la recouvrant d'encre, puis en impressionnant, grâce à un rouleau de caoutchouc, des feuilles de papier posées dessus. Copies que l'on destina aux grandes Institutions et aux plus illustres savants européens de ce temps. L'Institut national de Paris en reçut deux.

     En 1801, la ville du Caire étant menacée par les Anglais, les savants de l'expédition française décidèrent de se mettre à l'abri à Alexandrie, emportant avec eux leurs notes, leurs dessins, leurs collections d'objets antiques et, bien évidemment, la précieuse Pierre de Rosette.

     Mal leur en prit car s'ils étaient restés au Caire, ils auraient eu tout loisir de profiter de sa capitulation et d'ainsi conserver, notamment, ce monument capital qui, on peut le supposer, serait actuellement au Musée du Louvre.

     Au lieu de cela, et en vertu d'un des articles de la capitulation d'Alexandrie, précisément, ils furent sommés de céder la précieuse stèle au colonel anglais Turner qui la ramena en Grande-Bretagne où, le 11 mars 1802, elle fut déposée au siège de la "Society of Antiquaries" de Londres; et à la fin de la même année, cédée par cette société au British Museum qui l'exposa désormais dans la galerie de la sculpture égyptienne. 

     Le petit Jean-François Champollion avait tout juste 12 ans ...

     Mais en quoi ce bloc de basalte lui fut-il, bien plus tard, d'une quelconque utilité ? 

     Tout le monde s'accorde à dire, de prime abord, qu'il constitue le monument qui lui permit de déchiffrer l'écriture hiéroglyphique des anciens Egyptiens. C'est tout à la fois vrai et faux. Réducteur, à tout le moins.

     Il est bien évident que le texte bilingue (langue égyptienne représentée par l'écriture hiéroglyphique et la cursive démotique, ainsi que langue grecque) joua un rôle essentiel dans le cheminement de ses recherches : c'est en effet grâce, notamment, à l'étude des cartouches des souverains grecs d'Egypte qu'il trouva véritablement une des clés des hiéroglyphes.


     Comme le montre cette page de notes dans une des vitrines de la première salle du musée, c'est à partir de son analyse du nom de Ptolémée, à la fois en grec et en démotique, qu'il se rendit très vite compte que dans la partie hiéroglyphique de la Pierre de Rosette, ce nom avait été transcrit de manière alphabétique : P - T - O - L - M - I - S



     (A gauche, dans les cartouches ou, en rouge sur fond noir, le premier nom verticalement écrit; le second étant celui de Cléopâtre :  K-L-I-O-P-A-T-R-A)



    
     Bien évidemment, une hirondelle ne faisant pas le printemps, il eut besoin de bien d'autres sources documentaires : il suffit en effet de lire toute la correspondance que le jeune prodige adressa à son frère aîné, et dont cette salle fait largement écho; il suffit de compulser quelques-unes des milliers de notes qu'il rédigea, pour prendre conscience de la profusion de documents qu'il utilisa, textes hiéroglyphiques essentiellement, avant d'enfin aboutir à la géniale découverte.


     C'est ainsi donc qu'il s'attarda aussi sur le nom de Cléopâtre, la septième du nom, et dernière reine d'Egypte (comme, apparemment, nous n'allons pas manquer de l'entendre ad nauseam dans les mois à venir) : grâce à la comparaison d'un papyrus bilingue (grec et démotique) et d'une copie d'un texte gravé en hiéroglyphes sur l'obélisque emporté de Philae à Kingston Lacy, dans le Dorset (Grande-Bretagne) par l'explorateur et aventurier anglais William John Bankes, il put constituer un début d'alphabet. Alphabet qu'il développa aussi lors de son voyage sur la terre des pharaons, en visitant les temples d'époque gréco-romaine tels que Denderah, Philae, Kom Ombo, Edfou, Esnah ... et en y relevant d'autres patronymes : Alexandre, César, Tibère, Auguste, Trajan, pour ne citer que les principaux. 


     Petite parenthèse, pour tordre le cou à différents canards : je précise que Champollion ne vit jamais la Pierre de Rosette originale - il n'avait pas encore 9 ans au moment de sa découverte ! -; qu'il ne se rendit jamais en Grande-Bretagne et que seuls estampages, calques et copies, mais aussi certains papyri originaux reçus en prêt, furent les documents à partir desquels il travailla.


     Cet alphabet lentement constitué ne fut qu'un début car, ne traduisant que les noms propres des derniers souverains étrangers ayant gouverné l'Egypte, il était parfaitement inadapté, insuffisant à vrai dire, pour déboucher sur le déchiffrement complet de l'écriture hiéroglyphique.

     A l'instar d'un Eurêka ! célèbre, Je tiens mon affaire se serait exclamé Jean-François Champollion en confiant le résultat de ses travaux à Jacques-Joseph, son frère aîné. Car, de réflexion en réflexion, de tâtonnements en tâtonnements, de nuits en nuits, il arriva, le 14 septembre 1822, illumination de génie, à la conclusion que cette écriture combinait tout à la fois des idéogrammes et des signes phonétiques, dont quelques-uns, uniquement, étaient alphabétiques. Sans oublier ceux qui, n'ayant là où ils se trouvaient aucune valeur phonétique, servaient de déterminatif afin de fournir une précision sur le mot qu'ils terminaient.


     Pour faire très très simple, je prendrai l'exemple des deux consonnes V et R, qui se prononceraient "VER". En français, le terme pourrait s'écrire ver, verre, vert, vers ou vair. Si un ajout, que l'on appelle déterminatif, ne précise pas la catégorie lexicale dans laquelle il faut le concevoir, il restera vague, incompris. En revanche, si j'y adjoins un dernier pictogramme représentant un lombric, ou un récipient, ou une flèche ou une chaussure par exemple, le terme deviendra tout de suite compréhensible à tous.       


     Dans la grammaire que ce frère et mentor publia après le décès de son cadet, le 4 mars 1832, on peut lire ces mots, résumant admirablement son immortelle découverte : 

     "C'est un système complexe, une écriture tout à la fois figurative, symbolique et phonétique, dans un même texte, une même phrase, je dirais presque dans le même mot."


     L'Egypte ancienne était restée énigmatique pendant approximativement quinze siècles quant à la connaissance de ses écritures. La langue, elle, fort heureusement, avait survécu, écrite au moyen de l'alphabet grec augmenté de 7 signes empruntés au démotique, grâce aux Coptes, descendants chrétiens des anciens Egyptiens.

     A ce propos, permettez-moi de rappeler, ami lecteur, que les termes "Copte" et "Egypte" dérivent tous deux de la même occurrence grecque : "Aiguptos", provenant elle-même de l'adaptation phonétique de l'égyptien "Hout-Ka-Ptah" (Le temple du Ka de Ptah) qui désignait Memphis, l'ancienne capitale du pays.

     Ce fut donc grâce à la comparaison de textes entre eux, tant hiéroglyphiques que démotiques, provenant de la Pierre de Rosette, mais aussi de très nombreux autres types de documents; grâce à la constitution d'un premier type d'alphabet; grâce enfin à sa remarquable connaissance de la langue copte et ce, dès son plus jeune âge, que le Figeacois Jean-François Champollion parvint à élaborer le système de déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens qui constitue, dans l'ensemble, celui que nous utilisons encore de nos jours.


(Andrews : 1993; Champollion : 1984; Devauchelle : 1990; Dewachter : 1986; 1990 ²; Goyon : 1989

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en France - Communauté : Egypte
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Samedi 6 septembre 2008

     Le temps ne fut pas véritablement favorable en ces deux mois d'été belge, et guère plus, m'a-t-il semblé, dans certaines régions de France ...  

     Aussi, ai-je songé à vous proposer aujourd'hui, ami lecteur, afin de quelque peu conjurer le triste sort climatique qui est trop souvent le nôtre et, peut-être, d'inciter septembre à nous être plus clément, de découvrir un monument de la littérature égyptienne : le célèbre "Hymne à Aton" que l’on attribue à la plume, au calame devrais-je plutôt écrire, du pharaon Aménophis IV/Akhenaton.

     Il existe en fait, pour être précis, deux invocations au dieu Aton : celle que les égyptologues nomment "Grand Hymne à Aton", dont nous ne possédons qu'une seule occurrence et celle appelée "Petit Hymne à Aton", poème nettement moins développé que le précédent mais qui, indubitablement, fut sa première version et en constitua même les prémices. Du petit hymne, nous dénombrons actuellement au moins cinq exemplaires, gravés à Amarna, dans les tombes de certains hauts fonctionnaires : Méryrê I, Toutou, Mahou, Apy et Any.  

     Découvert à la fin du XIXème siècle dans la même nécropole amarnienne, le "Grand Hymne" que je vous donne à lire ci-après fut gravé en 13 colonnes sur l’embrasure ouest de la porte du tombeau du pharaon Aÿ, un des successeurs d'Aménophis IV, peut-être même, selon certains égyptologues, son beau-père : c'est l'unique version que nous en ayons.

     La structure du texte laisse supposer une métrique bien établie : il était donc, pour le dire simplement, écrit en vers et très probablement, en tant que texte liturgique, destiné à être récité, voire peut-être même chanté, à tout le moins psalmodié lors des cérémonies du culte dans les temples de la nouvelle capitale Akhetaton (Horizon d’Aton), construite ex nihilo sur la rive droite du Nil, en Moyenne Egypte et dédiée au Disque solaire; capitale qui nous est plus familière sous le nom de Tell el-Amarna.

     Deux thèmes prédominent : le cycle quotidien du Soleil et la Révélation du dieu à son "fils" Akhenaton (Celui qui est favorable à Aton).
 
     Contrairement à ce que l'on peut parfois lire chez certains romanciers à succès, l'hymne n'était pas prononcé par le roi tout à la fois mystique et poète, mais par un courtisan zélé, Aÿ donc, qui excipe de son loyalisme politique en faisant graver dans sa tombe un texte à la gloire de la doctrine nouvelle instaurée par le souverain.

     Il s'adresse en fait à trois personnes : au dieu Rê-Horakhty, en premier lieu, dont Aton, l'"Astre vivant", constitue l'évidente manifestation; à Pharaon lui-même, ensuite; à  Nefertiti enfin, qui, selon le désir de son époux, fut toujours intimement associée à toutes les étapes du pouvoir pharaonique. Dès lors, volonté idéologique affirmée, la louange divine se trouve ici de fait consubstantielle à l'éloge en faveur de la famille royale.

     Et pour continuer à rétablir la vérité historique, très éloignée de la facilité des thèses romanesques, j'ajouterai que ce que prôna Aménophis IV, et que l'on appelle souvent monothéisme, n'est en rien une nouveauté en Egypte : d'autres pharaons avant lui s'étaient déjà essayés à cette sorte d'hénothéisme en tentant d'amoindrir le clergé d'Amon et en favorisant les croyances solaires de la ville d'Héliopolis : Hatchepsout, par exemple, confiera au dieu héliopolitain Atoum, dieu créateur, dieu primordial devenu une des formes du dieu soleil Rê, des prérogatives qui, jadis, étaient réservées au seul dieu Amon. C'est ainsi que dans son temple funéraire, à Deir el-Bahari, elle fera représenter la classique scène du couronnement avec Atoum et non Amon, comme il eut mieux convenu. Thoutmosis III, son successeur, appellera Atoum le "Maître des Deux-Terres" (= de l'Egypte), et non d'Héliopolis seule. Aménophis II, après lui, fera construire un temple près du sphinx de Guizeh dédié au dieu soleil Harmachis (Hor-em-akhet, Horus de l'Horizon. Revoir à ce sujet précis la fin de mon article du 30 mars dernier et les explications que j'avais données des signes hiéroglyphiques qui s'y rapportent). Thoutmosis IV, rappelez-vous, ami lecteur, j'y avais fait allusion dans ce même article à propos de la "Stèle du Songe" et de la promesse d'être couronné que le dieu, sous forme de sphinx, lui aurait faite s'il le désensablait, fera graver un scarabée de pierre avec le nom d'Aton dont le texte précisait qu'il protège le roi

     Enfin, sous le règne d'Aménophis III, le propre père d'Akhenaton, Aton deviendra un des noms du soleil, au même titre que Khepri, soleil du matin, Rê, soleil de midi et, Atoum soleil du jour déclinant. Il n'est d'ailleurs pas anodin, dans cette perspective, de noter que ce souverain donna le nom de "Splendeur d'Aton" tout à la fois à son palais, à son bateau royal ainsi qu'à une unité militaire.

     Dès lors, Akhenaton, son fils, n'aurait que radicalisé ce qui était en gestation depuis plus d'un siècle. Toutefois, ce qui se révèle comme totalement neuf avec lui, c'est sa détermination à politiser la religion : avec le système qu'il met en place, Akhenaton devient l'unique détenteur de la Connaissance; Aton, le Disque solaire, principale manifestation visible du divin, n'étant en rien un interlocuteur pour l'homme car, à la différence des précédents dieux, anthropomorphes et/ou zoomorphes, Aton lui n'est représenté que par l'image du soleil, aveuglante pour l'homme. 

     En outre, comme son nom, celui de son épouse et de leurs enfants, Akhenaton fit graver à même la pierre le nom divin à l'intérieur de cartouches.

     Enfin, si preuve il fallait encore de la politisation de la religion, je terminerais en faisant remarquer que les seules figures de culte subsistant sont les effigies des membres de la famille royale, Akhenaton et Nefertiti en tête !

     Dès lors, peut-on encore à ce stade légitimement évoquer une quelconque "révolution amarnienne", une prétendue révolution religieuse ?  Ne serait-il pas plus correct d'employer les termes de royale manipulation ?

     A vrai dire, manipulation et religion ont toujours été, dans l'Histoire, fort proches. Non ?

     Mais ceci est un autre débat. Qui nous éloignerait considérablement de mon propos du jour : vous faire découvrir un texte de toute beauté, qui a traversé les âges et dont certains, après l'Egypte, se sont fortement inspirés pour créer l'un ou l'autre psaume ...               

 


Adoration de Rê-Horakhty qui exulte dans l’horizon,
En son nom de Shou qui est dans le Disque, qu’il vive toujours et à jamais !
Le grand Disque vivant qui est en fête sed, seigneur de tout ce dont le disque fait le tour,
Seigneur du ciel et seigneur de la terre, seigneur de la Maison d’Aton au sein d’Akhetaton.

Par le roi de Haute et Basse-Egypte qui vit de maât,
Le seigneur du Double-Pays, Neferkheperourê-Ouaenrê,
Le fils de Rê qui vit de maât,
Le seigneur des couronnes, Akhenaton, à la longue existence.

Et par la grande épouse du roi,
Sa bien-aimée, la maîtresse du Double-Pays,
Neferneferouaton Nefertiti,
Qu’elle soit vivante et jeune toujours et à jamais !



I.

Il dit : Quand tu poins magnifique à l’horizon du ciel,
Disque vivant, premier à vivre,
Brillant à l’horizon d’Orient,
Toute terre est par toi emplie de ta beauté.


Tu es beau, tu es grand, tu es étincelant,
Loin au-dessus de toute terre;
Tes rayons ceignent les pays,
Jusqu’aux limites de ce que tu as créé.


Comme tu es le soleil, tu atteins leurs confins,
Les plaçant au pouvoir de ton fils bien-aimé,
Lointain dont les rayons sont pourtant sur la terre,
Et de chaque être humain caressent le visage.


II.

Nul ne peut se flatter de connaître ta course,
Quand tu te couches dans l’horizon d’Occident.
La terre se trouve alors plongée dans les ténèbres,
Et se trouve figée dans l’aspect de la mort.

Comme on gît dans les chambres, la tête recouverte,
L’oeil ne peut plus dès lors apercevoir l’autre oeil,
Et jusque sous les têtes, sans qu’ils en soient conscients,
Toutes les possessions des gens sont dérobées.

Les fauves un à un ont quitté leur tanière,
Les reptiles, chacun d’eux, s’appliquent à piquer;
Ténèbres ! Obscurité ! La terre est silencieuse,
Car celui qui les crée est en son horizon.


III.

Mais dès le point du jour, brillant à l’horizon,
Etincelant Disque du jour nouveau,
Tu chasses les ténèbres, dispenses tes rayons,
Et l’Egypte éclairée chaque jour est en fête

Maintenant éveillés, debout sur leurs deux pieds,
Les gens vers toi se sont dressés,
Et lors le corps lavé,
Saisissent des habits

Du geste de leurs bras ils saluent ton lever,
Et le pays entier s’emploie à ses travaux;
Chaque bête domestique se trouve à sa pâture,
Arbres et plantes s’épanouissent.


IV.

Les oiseaux hors du nid se retrouvent envolés,
Leurs ailes, se mouvant, louant ton apparence;
Les petits animaux gambadent sur leurs pattes,
Tous ceux qui volent vivent car tu brilles pour eux.

Les bateaux font leurs courses en aval en amont,
Les chemins sont ouverts par ton apparition;
Les poissons dans le fleuve bondissent vers ta face,
Et tes rayons atteignent aux tréfonds de la mer.

Voici que dans les femmes l’embryon est formé,
Voici que dans les hommes est créée la semence,
Et l’enfant animé dans le sein de sa mère,
Apaisé par ce qui lui fait cesser ses pleurs.


V.

Nourrice dans les ventres qui dispenses le souffle,
A seule fin de faire vivre tout ce qu’il veut créer :
Lorsque du ventre il sort afin de respirer,au jour de sa venue au monde,
Tu veux alors ouvrir complètement sa bouche.
Ainsi comme tu veux créer son nécessaire,
L’oison encore dans l’oeuf, pépiant dans la coquille,
Tu lui donnes le souffle
Afin de l’y faire vivre.

Tu as fixé pour lui une maturité,
Pour briser la coquille étant encore dans l’oeuf,
Qu’il sorte pour caqueter complètement formé,
Et aille sur ses pattes dès l’instant qu’il en sort.


VI.

Innombrables tes actes,
Mais cachés au regard !
Ô toi ce dieu unique, dont il n’y a pas d’autre,
Solitaire en esprit tu façonnes la terre.

Les humains, le bétail, les petits animaux,
Tout ce qui est sur terre et qui va sur des pattes,
Ce qui est en hauteur et vole de ses ailes,
La Syrie, la Nubie et la terre d’Egypte.

Tu assignes à chacun sa juste position, créant pour ses besoins ce qui est nécessaire :
Chacun se voit ainsi pourvu de nourriture, et d’un temps d’existence justement mesuré.
Leurs langues dans leurs bouches en langage diffèrent, et leur apparence de même;
Leur couleur de peau est distincte, car tu différencies les peuples étrangers.


VII.

Dans le sein des Enfers, tu provoques une crue, l’amenant à ta guise,
Pour faire vivre les gens, car tu les crées pour toi,
Leur maître universel, qui prends peine pour eux,
Seigneur de toute terre, et qui brilles pour eux, toi le Disque du jour à l’immense prestige.

Quant aux contrées lointaines, toutes tu les fais vivre,
Ayant fait qu’une crue pour eux des cieux descende,
Telle une mer battant les montagnes de vagues,
Pour inonder leurs champs au moment qu’elle y tombe.

Que tes desseins sont harmonieux, Ô Seigneur de l’éternité !
Une crue vient du ciel pour les peuples étrangers
Et les bêtes sauvages cheminant sur des pattes;
Une autre pour l’Egypte surgit hors des Enfers !


VIII.

Tes rayons quand tu brilles nourrissent les campagnes,
De manière qu’elles vivent et prospèrent pour toi.
Pour faire se développer toutes tes créatures, tu produis de surcroît les saisons :
L’hiver qu’elles soient au frais, l’été pour qu’elles te goûtent.

Tu as formé le ciel au loin pour y briller,
Afin de contempler ce que toi seul tu crées,
Eclatant en ta forme de Disque vivant,
Apparu rayonnant, loin et proche à la fois.

De toi seul, tu produis des myriades de formes,
Cités, villes et champs, le chemin et le fleuve.
Juste en face de lui chaque oeil te contemple,
Toi le Disque du jour au-dessus de la terre.


IX.

Pour que chaque oeil existe tu t’es mis en chemin,
Et jusqu’à ce que tu cesses tu formes leurs visages.
Dès qu’on a vu ton corps, Ô toi, ce dieu unique,
Il faut agir pour toi, qui demeures en mon coeur.

Nul autre ne te connaît excepté ce tien fils,
Neferkheperourê Ouaenrê,
Celui que tu instruis de tes intentions et de ta puissance :
Par toi seul naît la terre puisque tu crées les gens.

Te lèves-tu qu’ils vivent, te couches-tu qu’ils meurent.
Existence incarnée, c’est de toi que l’on vit,
Et jusqu’à ton coucher, les yeux demeurent fixés sur ta perfection :
Te couches-tu à l’ouest qu’on cesse toute tâche.


X.

Toi qui rends pour le roi les bras fermes en brillant;
Quiconque à pied se meut, comme tu fondas la terre,
Tu le portes pour ton fils,
Rejeton de ton corps :

Le roi de Haute et Basse-Egypte qui vit de maât,
Le seigneur du Double-Pays, Neferkheperourê-Ouaenrê,
Le fils de Rê qui vit de maât,
Le seigneur des couronnes, Akhenaton, à la longue existence.

Et pour la grande épouse du roi,
Sa bien-aimée, la maîtresse du double-Pays,
Neferneferouaton Nefertiti,
Qu’elle soit vivante et jeune toujours et à jamais !



(Grandet : 1995, 99-119; Mathieu : 1996, 12-6)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne - Communauté : Egypte
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Mardi 2 septembre 2008

     L'un, le puîné, assurément le plus précoce, indéniablement le plus érudit - dès 11 ans, n'étudiait-il pas déjà le latin, le grec, l'hébreu, le copte, l'arabe, le syriaque, le persan, le sanscrit et le chinois ? -, le plus visionnaire aussi, se prénommait Jean-François. 






     L'autre, l'aîné, paternel, attentionné, protecteur, véritable modèle d'abnégation, Jacques-Joseph. 
     
     Ils étaient frères. Nés à Figeac. A la fin de ce XVIIIème siècle à juste titre appelé celui des "Lumières" par  ceux qui, trop souvent, n'évoquent que Voltaire, Rousseau, ou Kant, en omettant qu'il fut aussi celui de Laplace et de Lavoisier, de Fragonard, de Boucher et de Chardin, de Glück et de Mozart ...
    


     Août 1988.
     Voici exactement 20 ans.
     Nous étions descendus, cette année-là, passer un mois de vacances au Portugal en empruntant les routes françaises et espagnoles. J'avais, sur le chemin du retour vers la Belgique, suggéré à mon épouse et au couple d'amis qui nous accompagnait de quitter la voie rapide et de nous enfoncer - on avait le temps ! - dans ce Lot profond à destination de Figeac en Quercy, petite ville médiévale, sur les rives du Célé, guère encore fréquentée par les touristes, perdue entre la bastide royale de Villefranche de Rouergue, Aurillac, Rodez et Rocamadour.

     J'avais lu, dans je ne sais plus quelle revue d'égyptologie, qu'un petit musée à Champollion consacré y avait été aménagé par l'égyptologue français Michel Dewachter. Tout au fond d'une petite ruelle étroite, rue Boudousquairie, à peine indiquée, à peine visible ... 

     Cela pourrait être intéressant pour les enfants, non ? Bien hypocrite excuse, en vérité. Personne ne fut dupe, mais tous acquiescèrent : on prendrait le temps ! Et pour les enfants, on aviserait ...


     Deux ans auparavant, le 19 décembre 1986, François Mitterrand, alors Président de la République française, avait en effet inauguré là le musée d'égyptologie aménagé dans la maison natale du déchiffreur des hiéroglyphes; vieille bâtisse du XIVème siècle, rachetée par la mairie, en 1977 déjà, pour un franc symbolique, réhabilitée, reconstruite en réalité tant  le délabrement était patent.

     A l'époque, trois buts avaient été avancés pour mener à bien le projet de ce petit musée : retracer les étapes de la vie de Champollion, suggérer la réalité de ce qui fut son "rêve" : l'Egypte des pharaons, et mettre en place un centre de documentation consacré plus particulièrement à la correspondance entre les deux frères.

     A l'époque aussi, trois salles, seulement, avaient été aménagées : la salle Champollion, au rez-de-chaussée qui, grâce à des documents personnels évoquait sa famille, ses études, sa carrière, mais aussi Figeac en ce temps-là; la salle de l'écriture, au premier étage, expliquant l'histoire du déchiffrement des hiéroglyphes, ainsi que les principes généraux des écritures égyptiennes, et présentant un moulage de la Pierre de Rosette qui lui avait permis d'avancer dans ses travaux de déchiffrement; et, au dernier étage, la salle des collections égyptiennes, essentiellement constituées de dépôts du Musée du Louvre, de celui de Cahors et du Musée Fenaille de Rodez, et qui mettait l'accent sur la vie quotidienne et les croyances religieuses de l'Egypte antique.       


     Août 2008.
     Exactement 20 ans après.
     Séjournant dans l'Aveyron, cette fois, nous décidons, mon épouse et moi, de revoir Figeac : j'avais récemment lu, dans une autre revue d'égyptologie, que le petit musée initial était devenu un espace muséal de grande envergure.

                                                                            
     Mais qu'aussi hommage imposant avait été rendu par la municipalité , au moment du bicentenaire de la naissance du plus célèbre des siens, en posant, place devenue "des Ecritures", une oeuvre de Joseph Kosuth, reproduction en granite noir, agrandie 200 fois, de la célèbre Pierre de Rosette qui, entre autres documents, avait permis à Champollion de décrypter l'écriture hiéroglyphique égyptienne. 


      Implanté dans le centre historique de la ville intelligemment sauvegardé, le tout nouveau musée inauguré le 28 juillet 2007, dont l'entrée dorénavant se situe place Champollion, s'est bien évidemment développé à partir de l'ancien, soit la maison familiale des Champollion, mais aussi de deux autres immeubles restructurés pour l'occasion.

     On ne peut qu'être ébloui, d'emblée, en débouchant d'une des petites rues du vieux Figeac sur cette place, par cette imposante façade, par ce gigantesque dédoublement de façade, devrais-je plutôt écrire, voulu par les concepteurs du projet, Alain Moatti, Henri Rivière et leurs collaborateurs.

     En effet, d'un premier coup d'oeil, nous apparaît un immense mur en pierre, ocre, élevé aux fins de s'harmoniser avec élégance et bon goût à l'architecture environnante, percé de quatre portes ogivales et troué de huit baies simplement rectangulaires guidant notre regard, circonspect de prime abord, étonné ensuite, puis franchement admiratif sur la deuxième façade, la nouvelle.

     Qui a déjà eu l'occasion de voir une moucharabieh de certaines maisons cairotes, qui a déjà eu l'occasion, plus près de nous, de découvrir un des côtés de l'Institut du Monde arabe, à l'extrémité du boulevard Saint-Germain, à Paris, ne peut qu'ici être interpellé par ce symbole fort : une deuxième façade donc, en retrait d'environ un mètre par rapport à la première, constituée d'une lame de verre feuilleté, panneaux fixes pour la plupart sauf, à chaque étage, deux ouvrants qui, de l'intérieur, permettent aux visiteurs d'accéder à une coursive en caillebotis métallique insérée entre les deux "murs" dominant la place. 
    
     Ce sont, en fait, 48 panneaux de verre filtrant judicieusement la lumière et contenant une âme de cuivre percée d'un millier de lettres, de signes empruntés au fonds sémiotique universel. Monumentale casse faisant indistinctement appel au passé comme au présent puisque, tout à la fois, peut-on reconnaître, à tout seigneur tout honneur, des hiéroglyphes égyptiens, mais aussi des pictogrammes mayas, des signes de la langue étrusque, des lettrines onciales, des runes, des lettres peintes jadis par Dürer, des symboles Dogon, mais encore du tibétain, du chinois, de japonais, du coréen, de l'arabe, de l'hébreu, de l'araméen, du brahmi ...

     Avec beaucoup d'à-propos, Pierre di Sciullo, le génial graphiste typographe père de ce spectaculaire ensemble dont on apprécie encore plus l'éclectisme quand on déambule à l'intérieur des salles de façade - dans lesquelles tous ces signes semblent interpréter un improbable ballet littéraire orchestré par les imperceptibles vibrations et variations des lumières mordorées - qualifie son oeuvre de "moucharabieh typographique polyglotte". 

     Chapeautant cette bien étonnante façade, une terrasse apparente couverte, le soleilo, endroit autrefois destiné au séchage des céréales, des fruits ou des peaux : manière délicate, pour les concepteurs de ce musée technologiquement tourné vers le XXIème siècle, de rappeler le passé agricole et artisanal de Figeac.


     Envisageons à présent, ami lecteur, de pénétrer de conserve dans l'espace muséal proprement dit. Après avoir franchi l'une des quatre larges portes d'entrée, vous vous retrouvez de plain-pied dans le hall d'accueil, lumineusement clair, contrastant étrangement avec la première salle sur laquelle il s'ouvre : au centre, le comptoir de la billetterie et, habillant les murs, des vitrines qui proposent à la vente divers objets et ouvrages spécialisés en rapport direct avec les thèmes abordés ici. Quelques sièges, bienvenus, le long des murs. Et, à droite en entrant, l'indispensable porte vers les toilettes.      

     Le parcours muséog
raphique a été prévu pour s'étendre sur quatre niveaux qui, en tout, contiennent sept salles bien délimitées de part et d'autre d'un escalier central accroché à la cage de l'ascenseur.

     C'est quand nous aurons quitté le musée que je prendrai pleinement conscience que chaque salle d'exposition se décline dans une couleur différente, exprimant dès lors une thématique distincte. Recouvrant et reliant par là même le sol et le plafond, ainsi que les signes peints des cimaises de verre, ces teintes monochromes, contrastées, le noir de l'une répondant au blanc de l'autre, le bleu au rouge, le vert au jaune ..., semblent vouloir assimiler chacun des espaces à un écrin dans lequel le Conservateur des lieux aurait délicatement déposé quelques précieux joyaux.


     La première salle, (bizarrement nommée "salle 0" dans le prospectus), la seule du rez-de-chaussée derrière le hall d'accueil, volontairement sombre, est totalement dédiée à Jean-François Champollion : correspondance qu'il entretint avec son frère aîné, relation de son parcours, notes à l'appui, vers le déchiffrement des hiéroglyphes; mais aussi à l'Egypte qu'il visita : les monuments, les dieux, l'embaumement et le mobilier funéraire, ses sujets de prédilection.

     J'y retrouvai, dans une autre présentation certes, la plupart des pièces qui avaient fait les beaux jours du tout premier musée, il y a 20 ans, avec néanmoins quelques monuments nouveaux, dépôts du fonds d'archéologie sous-marine de Marseille et du récent musée des Arts dits "premiers" du Quai Branly, à Paris, ainsi que des dons de collectionneurs privés que l'ouverture du nouveau musée suscita.

     Baignant dans une étrange atmosphère de reflets de verre noir, cette salle semble volontairement accentuer le côté mystérieux de l'écriture égyptienne. Il est très malaisé d'en photographier l'ensemble tant les reflets d'une vitrine se marient, s'entrelacent, se superposent aux reflets d'une autre. Il faut presque coller son appareil contre le verre et ne désirer immortaliser  qu'une seule pièce à la fois pour obtenir un compte rendu exploitable des différents monuments exposés.

     Mais quels trésors ! Quel foisonnement de merveilles ! Je sais, je ne suis pas totalement objectif; et vous pourrez avec raison, ami lecteur, toujours me rétorquer que, comparativement aux musées du Louvre, du Cinquantenaire à Bruxelles, de Turin, du British, et de certains américains, Figeac, égyptologiquement parlant, c'est minuscule. Oui, certes. Mais je maintiens : je fus séduit et par la scénographie de ce qui est proposé dans cette première salle et par l'atmosphère qui s'en dégage. Et en outre, mais cela je ne le découvrirai que dans la suite de la visite, par l'extension qui a été voulue vers les écritures du monde. Et là réside toute son originalité ... Rendez-vous-y, et vous me comprendrez.

                                                                     
     La deuxième salle, celle en façade du premier étage, immédiatement donc au-dessus du hall d'accueil, entame et concrétise précisément cette ouverture vers le monde : narrer la grande et universelle aventure de l'écriture, de l'invention des premiers signes jusqu'à leur déchiffrement par nos contemporains constitue son thème principal. Espace extrêmement intéressant s'il en est, que des manipulations infographiques rendent à la fois convivial, didactique et ludique. 



                                                                          
                                                      
    
     Ainsi, cette amusante possibilité offerte aux visiteurs par la technologie contemporaine : choisir un texte d'auteur - ici, un extrait du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry -, et le visionner dans différentes langues : en arabe, en chinois, en hiéroglyphes, évidemment, pour ne citer que ces trois exemples-là.







     Les deux salles suivantes, d'orange vêtues, à l'arrière du musée, l'une au-dessus de l'autre, nous emmènent, de la Chine au Mexique, de la Mésopotamie à l'Egypte, à la découverte, détaillée,  de la naissance des premières écritures, entre le IVème et le Ier millénaire avant Jésus-Christ; à la rencontre, aussi, des premières civilisations, des premiers mythes, à tout le moins ceux liés à l'apparition de leurs systèmes d'écriture.





     La cinquième salle, bleue comme la Méditerranée, nous initie aux premiers corpus alphabétiques, composés de 22 à 30 signes, suivant les peuples qui, sur ses rives, au Moyen-Orient, ont, en moins d'un millénaire, créé là des dizaines d'alphabets différents.







                                                                           

     Au dernier étage, une salle verte, la sixième, à l'arrière, évoque l'histoire du livre depuis son invention jusqu'à la toute récente apparition du numérique; l'histoire du papier également, et de l'imprimerie, en relation.









     On se dirige ensuite vers la façade, vers un espace en fait subdivisé en deux portions : une septième et dernière salle d'exposition qui pose la cruciale question des rapports entre le citoyen et l'écriture, évoquant aussi bien les actes du pouvoir, les formulaires administratifs, éternels outils de contrôle étatique que les manuscrits plus personnels, journaux intimes, moyens pour tout un chacun de s'exprimer, de protester aussi, de créer, surtout ...



                                                                            



     A tout ce parcours historique que je viens brièvement d'évoquer, déployé sur sept salles et embrassant quelque 5 300 ans d'Histoire, succède, en façade, un dernier endroit, en fait la deuxième moitié de la dernière salle du troisième étage : voulu comme un salon dans lequel la lecture électronique, en consultation libre, le dispute aux gadgets multimédias comme la reconstitution d'une momie en trois dimensions, cet ultime espace conclut intelligemment la visite de ce musée où le verre, incontestablement, a été mis de multiples fois à l'honneur : ne fût-ce, par exemple, que pour protéger de doigts non souhaités, des portions d'anciens murs moyennageux, de toute beauté, s'entend, mais rendus inévitablement fragiles avec le temps. 


     Venant parfois s'insérer entre deux vitrines sur le verre desquelles sont projetées les dernières applications de notre modernité technologique, ou derrière la "façade aux mille lettres", ces pans de murs mis ainsi en flagrante évidence constituent un superbe trait d'union historique, architectural, voire sentimental entre la vieille Egypte que le génial Figeacois rendit lumineuse au monde entier et ce remarquable musée à lui et à son travail en partie consacré.


     Quel plus merveilleux cadeau, au-delà des siècles, cette petite ville du Lot pouvait-elle lui offrir ? Quel plus bel hommage pouvait-elle rendre à son génie, à son intuition, à son talent ? A sa jeunesse aussi, que ses recherches lui volèrent entièrement; lui qui, comme l'écrivit un jour Balzac "a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes". 

     Seule consolation de tant d'efforts aboutis dans ces mots, cette prédiction sublimement avérée, de Chateaubriand qui ne pouvait pas mieux dire en affirmant que "ses admirables travaux auraient la durée des monuments qu'il vient de nous expliquer".

     Jean-François Champollion, dit le Jeune, n'avait pas encore 42 ans quand, en partie miné par le poids de la charge qu'il s'était fixée, il s'éteignit à Paris, après être venu une dernière fois se ressourcer dans sa ville natale.

     Et ce sera son frère, Jacques-Joseph, dit Champollion-Figeac, de 12 ans son aîné qui, après avoir pris en charge, jadis à Grenoble, l'éducation du petiot, publiera en définitive ses oeuvres posthumes : les Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, en 1833; les Monuments d'Egypte et de la Nubie, de 1835 à 1845; la Grammaire égyptienne, de 1835 à 1841 et le Dictionnaire égyptien en écriture hiéroglyphique, de 1841 à 1843. 

     Permettez-moi de penser, ami lecteur, qu'à lui aussi, ce musée de Figeac doit beaucoup; et d'imaginer que, quand la nuit tombe sur la place Champollion et que, tous, nous avons déserté les lieux, au-delà des siècles, au-delà des croyances qui nous opposent ou nous rassemblent, le Ba et le Ka de Jean-François et de Jacques-Joseph, une dernière fois réunis, entament, loin de nos regards indiscrets, une endiablée danse traditionnelle quercynoise de contentement à travers les salles de LEUR musée, baignées à cette heure tardive d'une simple et apaisante luminosité cuivrée.
  

 


     Le "Siècle des Lumières", une nouvelle fois réinventé ... 

(Dewachter : 1986; 1988; 1990)        

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte en France - Communauté : Egypte
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Samedi 30 août 2008

     Le long texte que je vous propose aujourd’hui, ami lecteur, va définitivement clore cette très diversifiée et foisonnante partie consacrée à la découverte de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre; salle dédiée au Nil et qui, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, constitue véritablement une entrée en matière pour bien comprendre l’histoire de cette civilisation antique.

     Ce morceau d’anthologie - dont on a abondamment retrouvé trace - pas moins de quatre papyri dont le plus connu est celui du Musée de Turin (CGT 51 016), deux tablettes et soixante-neuf ostraca -, selon les propres termes de Bernard Mathieu qui a réalisé la traduction que je reprends ici, "s’affirme de toute évidence comme une composition littéraire soignée, avec ses quatorze stances bien équilibrées, sa construction logique (introduction, développement, conclusion) et ses nombreuses recherches stylistiques."

     En outre, il se révèle extrêmement instructif, techniquement parlant, dans la mesure où les scribes qui l’ont recopié, et c’est suffisamment rare pour être épinglé, l’ont assorti de rubriques et de points rouges.

     Je m’explique : le terme "rubrique" provenant du latin rubrica qui signifie terre rouge, ocre, désigna dès le Moyen Âge, les titres, inscrits en rouge, donnés aux livres de Droit.

     Les égyptologues, quant à eux, utilisent ce terme pour différencier le début d’une stance, écrite en rouge, de la suite des vers, écrits en noir. (Une stance étant un ensemble cohérent de plusieurs distiques, c’est-à-dire de plusieurs couples de deux vers.)

     Quant aux points rouges, on les retrouve à la fin de chaque vers, symbolisant à ce titre une volonté de marquer un arrêt dans le rythme, et probablement une chute de la voix au niveau de la mélodie.

     Pour la première fois, donc, apparaît cette sorte de ponctuation qui, la traduction des hiéroglyphes terminée, permet d’instaurer des séparations entre les vers et d’ainsi mieux comprendre le développement des idées véhiculées par le texte lui-même.

 

 

HYMNE A LA CRUE DU NIL

HYMNE A HÂPY

 

1.

Salut à toi, Hâpy, issu de la terre
venu pour faire vivre l’Egypte,
Dont la nature est cachée, ténèbre en plein jour,
pour qui chantent ses suivants;
Qui inonde les champs que Rê a créés
pour faire vivre tous les animaux,
Qui rassasie la montagne éloignée de l’eau
- ce qui tombe du ciel est sa rosée;
Aimé de Geb, dispensateur de Népri,
qui rend florissants les arts de Ptah !

2.

Maître des poissons, qui conduit au sud le gibier des marécages
- il n’est pas d’oiseau qui descende aux temps chauds;
Qui a fait l’orge et produit le blé,
approvisionnant les temples.
Tarde-t-il que le nez se bouche,
et que chacun est démuni;
Si l’on réduit les pains d’offrande des dieux, des millions d’hommes sont
perdus !

3.

Parcimonieux, le pays entier souffre,
grands et petits vagabondent;
Mais les hommes se rassemblent dès qu’il s’approche,
lorsque Khnoum l’a formé.
Se soulève-t-il que le pays est dans l’exultation,
et que chacun est en joie;
Chaque denture entreprend de rire,
et chaque dent est découverte !

4.
Qui apporte la nourriture, fertile en aliments,
et a créé tous ses bienfaits;
Maître de l’autorité, au doux parfum,
c’est la satisfaction lorsqu’il vient.
Qui produit l’herbe pour les troupeaux,
et donne des victimes à chaque dieu.
Il est dans la Douat, ciel et terre sur ses étais,
lui qui a pris possession des Deux Pays,
Qui a empli les magasins, élargi les enclos,
et donné des biens aux démunis.

5.

Qui fait pousser le bois et tout ce qu’on désire
- on ne peut en manquer;
Qui produit les bateaux de sa vigueur
- on ne peut en construire en pierre !
Qui prend possession des collines par son flot,
sans qu’on puisse l’apercevoir;
Qui oeuvre sans qu’on puisse le diriger,
qui nourrit en secret;
On ne connaît pas son lieu d’origine,
ni sa caverne, dans les écrits.

6.

Qui parcourt les hauteurs sans digue,
qui vagabonde sans guide,
C’est lui qu’accompagnent les groupes d’enfants,
on le salue comme un roi !
Dont la période est fixée, qui vient en son temps,
emplissant Haute et Basse-Egypte.
Chacun boit de son eau,
lui qui donne au-delà de sa beauté.

7.

Celui qui était dans le besoin accède à la réjouissance,
et chaque coeur se réjouit !
Qui a porté Sobek et enfanté le flot,
l’Ennéade qui est en lui est sacrée.
Qui arrose les champs, irrigue la campagne,
onguent pour le pays complet,
Qui enrichit l’un et appauvrit l’autre,
sans que personne lui en fasse procès;
Qui fait la satisfaction sans pouvoir être détourné,
à qui l’on n’impose pas de frontière.

8.

Qui éclaire ceux qui sortent dans leurs ténèbres
avec la graisse de ses troupeaux;
Tout ce qui est produit est sa vigueur,
il n’est pas de région qui vive sans lui.
Qui habille les gens du lin qu’il a créé,
qui agit pour Hedjhotep avec son oeuvre,
Qui agit pour Chesmou avec son huile,
tandis que Ptah façonne avec ses rejets.
[...]
et tous les ouvriers produisent grâce à lui.
Et tous les écrits en hiéroglyphes :
son affaire est le papyrus.

9.

Qui sourd du monde souterrain et sort du ciel lointain,
qui se révèle et sort du secret.
L’accablement est en lui de sorte que la population diminue,
lui qui la tue de sorte que l’année est funeste;
Les forts ressemblent à des femmes,
chacun a repoussé ses outils.
Il n’y a plus de fil pour les habits :
il n’y a plus de vêtement pour se vêtir ;
Les enfants des nobles ne peuvent se parer :
il n’y a plus de fard pour leur visage;
Les cheveux tombent par manque de lui :
personne ne peut s’oindre.

10.

Qui établit la justice dans le coeur des hommes
- ils disent des mensonges dans la pauvreté.
Qui se mêle avec le Grand Vert,
dont on ne dirige pas le cours.
On l’adore plus que tous les dieux,
lui qui fait descendre les oiseaux de leur pays.
Il n’est personne dont la main tisse de l’or,
personne qui s’enivre d’argent,
On ne peut manger de lapis-lazuli véritable :
l’orge est à la base de la prospérité. 
 

11.

C’est pour lui qu’on commence à chanter à la harpe,
pour lui qu’on chante en frappant des mains;
C’est lui qu’acclament les groupes d’enfants,
c’est pour lui qu’on épuise des délégations.
Qui vient chargé de richesses, orne le pays
et rafraîchit le teint des hommes.
Qui fait vivre le coeur des femelles enceintes,
et désire la multitude de tous les troupeaux.

12.

Se soulève-t-il devant les citadins affamés,
qu’ils se rassasient de ses produits :
Des plantes-hen à la bouche, des lotus à la narine,
chaque chose abonde sur terre !
Tous les légumes sont à la disposition des enfants,
eux qui avaient oublié ce qu’était que manger;
Le bien est répandu dans les rues,
et le pays entier gambade.

13.

Gonfle-toi, Hâpy, que l’on te fasse des offrandes,
que l’on sacrifie pour toi des boeufs,
Que l’on accomplisse pour toi une hécatombe,
que l’on gave pour toi des volailles,
Que l’on capture pour toi les lions du désert,
que l’on te rende tes bienfaits,
Que l’on fasse des offrandes à tous les dieux,
comme on l’aura fait pour Hâpy :
Encens, huile fine, boeufs à cornes longues, courtes,
volailles en holocauste,qu’a faits Hâpy issu de sa puissante caverne.
On ne connaît pas son nom dans la Douat,
et les dieux ne peuvent le révéler.

14.

Vous tous, les hommes, exaltez l’Ennéade,
craignez son autorité !
Agissez pour son fils, le Maître Universel,
celui qui fait verdir les Deux Rives !
Sois vert et tu viendras, sois vert et tu viendras,
Hâpy, sois vert et tu viendras !
Viens en Egypte, toi qui produis la paix,
qui fais verdir les Deux Rives !
Sois vert et tu viendras, sois vert et tu viendras,
Hâpy, sois vert et tu viendras !
Toi qui fais vivre hommes et troupeaux
de tes produits champêtres.
Sois vert et tu viendras, sois vert et tu viendras,
Hâpy, sois vert et tu viendras !

 

(Traduction  Bernard Mathieu : 1990, 137-41)


     Parmi les nombreuses occurrences de cet hymne auxquelles je faisais allusion en début d'article, il faut maintenant compter, depuis avril 2007, suite à la mise en vente publique d'un lot de 171 ostraca  ayant appartenu à la collection de l'égyptologue lyonnais Alexandre Varille (1909-1951), sur la présence d'un exemplaire au sein du Louvre (E 32 929). Toutefois j'ignore totalement si tout ou partie de cette manne acquise par le Musée et inventoriée E 32 887 à E 33 057 a été ou non ajoutée dans l'une quelconque vitrine.

     Je compte bien m'en enquérir lors d'une visite que j'espère prochaine, à
moins que l'un d'entre-vous, ami lecteur, détienne déjà le renseignement ...

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : Littérature égyptienne
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Mardi 26 août 2008

     Nous voici presque arrivés, ami lecteur, au terme de notre visite détaillée de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre; salle dédiée au Nil envisagé, comme je l'avais expliqué d'emblée dans mon article du 29 avril dernier, selon trois axes primordiaux :  

* l'environnement politique que j'avais évoqué à partir du socle de Nectanébo II (E 11 220) exposé dans la première vitrine;

* le cadre physique et naturel illustré par les deuxième et troisième vitrines. De la deuxième, j'avais détaillé les différentes embarcations dans un article publié le 13 mai; les cuillers en forme de nageuse le 20 mai; la faune nilotique, avec les poissons le 3 juin, les grenouilles et les canards le 10 juin et enfin les crocodiles et les hippopotames le 17 juin

     Et concernant la troisième vitrine, je me suis longuement attardé sur le bas-relief aux poissons, pour lequel je vous ai proposé plusieurs billets dont le premier datait du mardi 1er juillet et à partir duquel j'ai tenté de décoder, dans mon article de rentrée, le mardi 12 août, la traditionnelle scène de pêche dans les marais à l'une desquelles, manifestement, ces fragments du Louvre avaient appartenu. 

* Le troisième et dernier axe de réflexion proposé dans cette salle par les Conservateurs - sujet du présent article - s'attache, à partir des deux dernières vitrines, à envisager l'aspect religieux, avec l'évocation de Hâpy, Génie de la Crue du Nil.


VITRINE  4
 



  
     Statuette de Hâpy, incarnation divine de la crue du Nil, de 12, 3 cm de hauteur, en bronze, datant de la Basse Epoque. Ventre bedonnant, poitrine manifestement féminine, coiffé d'une perruque tripartite surmontée du signe hiéroglyphique de l'eau d'où émergent trois plantes aquatiques, Hâpy est agenouillé et présente une table d'offrandes.







(E 4 874)


    



     Acquis en 2003, cet élément de parure cultuelle en faïence siliceuse ajourée, datant de la XIXème dynastie, représente un génie de la prospérité porteur de deux vases à libations, de papyrus et de nénuphars, plantes héraldiques respectivement de la Haute et de la Basse-Egypte, ainsi que de signes de vie "ankh". Au revers, le pharaon Ramsès II trônant. 






(E 32 663)



    

VITRINE  5






     Relief des Génies de la Crue du Nil, en grès, datant de la XXVème dynastie. Sur des plateaux chargés de vases à libations ornés de fleurs des marais, ils apportent "toute chose bonne et pure" à Chépénoupet II, divine adoratrice d'Amon.
Au bas, une frise de signes "toute vie et pouvoir".





(E 27 208)


       

     Il est assez paradoxal de constater que le panthéon égyptien n'a nullement proposé de personnification des cours et des étendues d'eau du pays. Car même si, par facilité, certains égyptologues emploient encore très souvent l'expression "dieu du Nil", il est absolument avéré qu'il n'y eut jamais semblable divinité dans l'Egypte antique, probablement parce qu'un dieu ne peut être que bon, et que manifestement, le Nil ne fut pas toujours bénéfique, loin s'en faut ...

     En revanche, et parce que précisément ce fleuve leur permettait de subsister en leur apportant la nourriture grâce à ses débordements annuels quand ils étaient suffisants, les Egyptiens accordèrent le statut de divinité à un concept : celui de prospérité, celui de l'abondance et de ses causes dont, nul ne l'ignore plus depuis Hérodote, la principale est l'inondation bienfaitrice. 

                             
     Et à cette personnification de la crue du Nil, fleuve nourricier, fut attribué le patronyme de Hâpy, qui s'écrivait phonétiquement en y ajoutant bien évidemment le hiéroglyphe de l'eau en guise de déterminatif, répété trois fois pour signifier le pluriel. Parfois aussi, certaines graphies se terminent par le hiéroglyphe d'un personnage assis.

     Plus d'une dizaine de possibilités se retrouvent d'ailleurs dans la langue égyptienne pour nommer Hâpy comme, par parenthèses, en français dans la mesure où, jusqu'à présent, les égyptologues ne se sont pas encore mis d'accord quant à l'orthographe définitive à employer. On trouvera donc, dans la documentation le concernant, tout aussi bien Hâpy (version la plus courante néanmoins) que Hapy, Hâpi ou Hapi, toutes ces orthographes constituant de toute manière la translittération phonétique des trois hiéroglyphes : h pour la corde tressée, a pour le bras tendu et p pour le socle cubique. J'ajouterai, pour être complet, que certains ouvrages entretiennent la confusion avec un homonyme, souvent orthographié Hâpi, et qui est en réalité un des quatre fils d'Horus : rien n'est donc simple en la matière ...    

     
     Hâpy est toujours représenté sous les traits d'une personne androgyne. Même si certains égyptologues maintiennent qu'il doit être considéré comme un homme, à cause de sa barbe; un homme présentant en fait les caractéristiques de la suralimentation, puisqu'il est l'image même de la prospérité nourricière, sa poitrine abondante étant dès lors celle d'un homme quelque peu obèse, la majorité de la profession reconnaît en Hâpy un être ambivalent.

     Dans le Papyrus démotique de Berlin (B 13 603), on peut lire ce passage, très clair à ce sujet : 

     L'image de Hâpy, dont une moitié est un homme et dont l'autre moitié est une femme ...

     Enfin, et pour clore ces petites mises au point, j'ajouterai qu'il est maintenant la plupart du temps admis dans la communauté égyptologique de ne plus employer, pour le caractériser, des formulations telles que "Dieu du Nil", "Génie du Nil", mais plutôt "Génie de la Crue du Nil" ou, mieux encore, " Figure de Fécondité".      

     Quoiqu'il en soit de l'orthographe de son nom, du sexe et de la dénomination exacte à lui attribuer, durant toute l'histoire égyptienne, Hâpy bénéficia d'un culte et de manifestations festives en rapport avec l'espoir que l'on plaçait en lui : permettre une agriculture abondante.


     Il me semble opportun, ici et maintenant, de brosser à grands traits le cycle calendérique égyptien, à tout le moins pour ce qui concerne l'agriculture.

     Prenant sa source au coeur même de l'Afrique, le Nil, produit en fait de l'union, à Khartoum, au Soudan actuel, du Nil blanc naissant au niveau du lac Victoria et du Nil bleu provenant des montagnes abyssiniennes, a parcouru quelque 6 670 kilomètres quand il se jette dans la mer Méditerranée.
Il faut aussi savoir qu'en pénétrant sur le territoire égyptien proprement dit, il a déjà effectué pratiquement 80 % de son trajet.

      C'est évidemment le Nil qui fut l'élément cardinal motivant la tripartition de l'année par les Egyptiens :

1.                  Saison "Akhet", de la mi-juillet à la mi-novembre : saison de l'inondation. Le fleuve déborde, offrant à ses rives, sur quelques kilomètres de part et d'autre, non seulement l'eau tant attendue, mais aussi le limon fertilisant constitué des déchets  et des débris rocheux qu'il arrache et charrie tout au long de son cours. Quant à la quantité d'eau apportée par la crue, elle dépend essentiellement de celle des précipitations que le fleuve a connues dans les montagnes d'Ethiopie.

2.            
Saison "Peret" : de la mi-novembre à la mi-mars. Le fleuve étant rentré dans son lit, les paysans préparent la terre et effectuent les semailles.


3.                        
Saison "Chemou" : à partir de la mi-mars. C'est le temps des récoltes, et de la sécheresse avant le retour cyclique de la crue.



     Il est certes évident que les paysans égyptiens de l'Antiquité ignoraient totalement l'origine réelle de la crue annuelle du Nil : ils la croyaient en fait provenir d'une grotte souterraine située sur l'île d'Eléphantine. C'est la raison pour laquelle, dans toute la vallée, d'Assouan jusqu'au Delta, ils vénérèrent Hâpy en tant qu'incarnation de la crue afin de lui demander de fournir suffisamment d'eau et d'alluvions pour permettre une récolte florissante.

     Ce fut aussi à Eléphantine que de hauts fonctionnaires administratifs et militaires vinrent rendre hommage au fleuve; là enfin, qu'à l'époque ptolémaïque, les rois grecs puis, plus tard, à l'époque romaine, les préfets d'Egypte accompliront les actes du culte. 

     Sénèque lui-même, répercutant cette croyance, affirmera dans ses Questions naturelles que c'est à Eléphantine que les prêtres sont maîtres des premiers renseignements concernant la crue à venir.

     Dans tout le pays, des fêtes étaient organisées qui correspondaient à des événements agricoles réels :  quand on évaluait les promesses de la hauteur de l'inondation; quand le Nil commençait à lentement monter dans son lit, au solstice d'été; quand, vers le 19 juillet, le lever héliaque de Sothis matérialisait la crue, le débordement effectif; quand, enfin, dans le courant du mois d'août, la hauteur espérée, jugée suffisante pour qu'une bonne irrigation soit possible, était atteinte. Mais, chaque médaille ayant son revers, c'était aussi le signe que les impôts seraient exigibles ...

     Ces rassemblements festifs prenaient en fait la forme de réjouissances gastronomiques : on pouvait alors banqueter sans arrière pensée, assurés d'être à même, dans peu de temps, de renouveler les nourritures consommées.

     A l'époque gréco-romaine, ces fêtes connaîtront un regain d'intérêt dans la mesure où y seront associés des spectacles de théâtre et de mimes, des récitations de textes d'Homère, mais aussi des compétitions sportives, comme des combats de lutte, de pancrace ..., le tout étant pris en charge, pécuniairement parlant, soit par les dirigeants des nomes, soit par les prêtres, soit par des contributions en nature (des mesures d'orge, par exemple, pour la préparation de la bière) accordées par des particuliers aisés.

     Lors de certaines festivités, des objets étaient jetés dans le fleuve, en guise d'offrandes, sorte de do ut des avant la lettre : ce pouvait être de la nourriture, mais aussi des petites figurines de Hâpy, voire même des extraits d'invocations à lui adressées.

     En l'honneur de la crue du Nil, toujours, des sanctuaires furent un peu partout érigés, des processions organisées. Il n'est d'ailleurs pas rare de rencontrer, représentées sur les soubassements de certains temples, de longues théories de personnages replets, mamelles pendantes à l'image de Hâpy et portant  un plateau abondamment chargé de nourriture. Souvent au nombre de 42, ils personnifient chacune des divisions administratives de la Haute et de la Basse-Egypte, les nomes, et sont accompagnés d'animaux voués au sacrifice, comme des petits veaux, des gazelles, des oryx, de jeunes autruches ... 

        Ainsi, ceux de mes lecteurs qui ont déjà visité Thèbes se souviennent-ils peut-être de ces processions de génies de la fécondité (que les guides appellent aussi parfois "processions des Nils" ou "procession des nomes"), gravées en creux, ou peintes, notamment sur le mur Nord de la Chapelle rouge dédiée à la reine Hatchepsout, au musée en plein air
                                            

 

ou sur la base du colosse d'Aménophis III, au Xème pylône du temple d'Amon, à Karnak. 

     A propos de ce dernier souverain, d'ailleurs, considéré comme un dieu dès avant son décès, il faut savoir qu'il fit exécuter statues et statuettes le représentant bedonnant, tel un Hâpy, visant ainsi, par mimétisme, à démontrer la prospérité qu'il avait apportée au pays durant son règne et le plaçant - propagande politique oblige - sur le même plan qu'une divinité créatrice. Il s'assimilait de la sorte à l'abondante moisson due à la crue bienfaitrice.

     Il faut savoir aussi qu'à plusieurs endroits de la vallée avaient été construits des nilomètres, sorte de puits destinés à déterminer la hauteur du fleuve et donc la politique agricole à mener. Ainsi, pour l'irrigation du Delta notamment, le plus important d'entre-eux se trouvait à Memphis. Là était organisée chaque année une manifestation appelée "Fête du Déversement d'en haut", assimilant ainsi la crue à une chute d'eau céleste. Nous retrouvons évidemment là une évocation du mythe ancestral des larmes d'Isis. Cela signifierait-il, finalement, que la cause réelle de la crue du Nil, à savoir les pluies éthiopiennes que j'ai mentionnées ci-avant, étaient connues des prêtres ?

     Indépendamment des fêtes, des sanctuaires et des nilomètres sur lesquels je viens de m'attarder, je m'en voudrais de ne pas évoquer ces immenses stèles érigées à la frontière entre l'Egypte et la Nubie antique, à Silsileh, là où les falaises arabique et libyque sont tant rapprochées qu'elles s'engouffrent verticalement dans le fleuve. Au nombre de quatre, matérialisant la délimitation territoriale entre les deux pays, elles datent de la XIXème dynastie, sous les règnes de Séthi Ier, de Ramsès II, de Mineptah et de Ramsès III. Elles relatent en fait les plantureuses donations que ces souverains effectuèrent à des dates précises de l'année, au Nil, à son entrée sur le territoire égyptien.

     Assez profondément enfoncés dans le sol, entre deux colonnes, ces monuments respectivement de 257, 254, 248 centimètres de hauteur; la dernière, celle de Ramsès III, plus simple, n'en mesurant que 137, présentent un texte assez long énumérant la liste des offrandes, précédée, sous le cintre, de la spécification de la date d'érection et des noms du pharaon donateur.

     Ainsi, pour Ramsès II, par exemple, avons-nous :

     Première année, troisième mois de la saison chémou, dixième jour sous la Majesté de l'Horus "Taureau-vaillant, aimé-de-Mâat", les Deux déesses "Protecteur-de-l'Egypte, qui courbent-les-pays-étrangers", l'Horus d'or "riche-en années, grand-de-victoires", le Roi de Haute et Basse-Egypte, Maître-du-Double-Pays "Ouser-Maât-Rê, l'élu-de-Rê", fils de Rê, possesseur des couronnes, "Ramsès II", aimé de Hâpy, père des dieux; qu'il soit doué de vie, stabilité et force, comme Rê, à jamais.         
 
     
    
Sous ce protocole, et avant la liste des offrandes, on trouve une adresse à Hâpy empruntée au long Hymne à la crue du Nil, poème de 14 strophes composé au Nouvel Empire dont, pour définitivement clore mon étude de la salle 3 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous proposerai l'intégralité samedi prochain.

     Toutes ces manifestations en faveur du fleuve et de la crue personnifiée par Hâpy, tous ces rites magico-religieux qui souvent leur sont consubstantiels, n'avaient d'autre but, vous l'aurez compris ami lecteur, que de "forcer" la perspective d'un débordement plus que suffisant, permettant ainsi à chaque Egyptien d'obtenir les céréales en abondance de manière à subsister au moins une année encore.

     Car si vie il y eut, si grandiose civilisation put exister et à ce point s'épanouir dans cette région naturellement creusée entre les déserts arabique et libyque,  c'est bien grâce au Nil et à ses débordements annuels qu'on le dut.

     Et Hérodote n'avait certes pas tort quand, d'une certaine manière, il affirma que l'Egypte "était un don du Nil" ...


(
Barguet : 1952, 49-64; Bonneau : 1971, 49-65; Delange et alii : 1993, 94-6 et 158-9; Hornung : 1986, 66-7; Meeks/Favard-Meeks : 1995; Traunecker : 1993, 53-4, 74 et 112)

Par Richard LEJEUNE - Publié dans : L'Egypte au Louvre - Communauté : Egypte
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