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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 23:00


    
     Depuis le Vème millénaire précédant notre ère, soit près de deux mille ans avant l’unification politique de l’Egypte, vers 3 100 A.J.-C., le Nil, véritable épine dorsale du pays, serpentant entre les collines du désert libyque, à l'ouest, et celles du désert arabique, à l'est, constitua indéniablement l’artère unique, donc vitale, de circulation des hommes, de leurs biens et de leurs idées religieuses et politiques. De sorte que les embarcations furent assurément une des premières inventions mises en chantier par tous ceux qui, aux époques les plus anciennes, vinrent s’établir le long de son cours, pour la pêche, dans un premier temps, pour des contacts sociaux par la suite, tant d’est en ouest que du nord au sud.


     Il est d'ailleurs tout à fait symptomatique de constater que dans la langue égyptienne, le terme "voyager" s'écrivait avec le déterminatif d'un bateau. Mais ce n’était pas là sa seule particularité : les vents soufflant apparemment toujours du nord vers le sud dans la vallée du Nil, suivant que ce verbe voulait signifier "remonter le fleuve", c’est-à-dire aller vers le sud, le bateau était dessiné portant une voile gonflée par le vent 

 




tandis que s’il voulait nous indiquer que le voyage s’effectuait vers le nord, vers le Delta, 
donc que l'on descendait le fleuve, alors le déterminatif du bateau était dessiné sans la voile.

 

    
      Détail, me direz-vous. Oui, certes, sauf qu’en y étant attentif, on peut tout de suite connaître le sens de la navigation, donc comprendre la direction prise par le voyage en question. Et cela, sans avoir besoin de longues périphrases désormais inutiles, la présence ou non de la simple voile valant tous les discours !


     Les bateaux occupèrent donc très vite une place extrêmement importante dans le quotidien de tout Egyptien. A un point tel que les égyptologues ont relevé au moins une quinzaine de types distincts pour le seul IVème millénaire avant notre ère sur les centaines de gravures rupestres à l’air libre découvertes tout aussi bien en Nubie que dans le désert oriental, en direction de la mer Rouge. (C’est la présence d’animaux tels qu’éléphants et girafes côtoyant les représentations d’embarcations, - animaux totalement disparus du pays à l’époque pharaonique proprement dite -, qui leur ont permis d’exciper d’une datation aussi éloignée dans le passé.)

 

     En tiges de papyrus, dans un premier mais très court laps de temps, ces barques de l’époque pré-dynastique furent essentiellement, au niveau du Delta, réservées à la chasse et à la pêche dans les marais. Ensuite, des bois locaux comme l’acacia (sinon, l’Egypte s’est révélée extrêmement pauvre en bois longs nécessaires à la construction navale), mais aussi le cuir (les troupeaux de bovidés étant quant à eux assez abondants) appliqué sur des carcasses en bois, furent sollicités pour la construction d’embarcations, assez réduites il est vrai.


     De sorte que, dès le tout début de l’époque pharaonique, à l'Ancien Empire donc, il fallut faire appel aux voisins syro-libanais pour importer du bois de cèdre. Mais bien évidemment, ces premiers bateaux d’importance furent l’apanage de Pharaon, le seul à matériellement posséder les moyens de ce genre de commerce.


     Vous avez probablement pu admirer, ami lecteur, si d’aventure vous vous êtes déjà rendu sur le plateau de Guizeh, dans le musée qui lui a été tout spécialement consacré, un des bateaux qui furent réalisés pour Chéops et que l’on a retrouvé au pied de sa pyramide en 1954 : il mesurait près de 44 mètres de long ! (Et ce n'est pas le plus long de ceux actuellement exhumés ...)

     A partir de la Vème dynastie, nous l’avons vu avec la statue de Nakhthorheb, nobles et hauts-fonctionnaires bien en cour commencèrent à associer les privilèges funéraires à la royauté et se firent donc construire des embarcations tout à fait semblables aux bateaux royaux, la taille exceptée, s’entend. Eux aussi s'approvisionnèrent en bois de cèdre sur les côtes de Syrie et du Liban.


     Beaucoup d’entre eux, d’ailleurs, et pour notre plus grand bonheur, firent figurer nombre de scènes de navigation dans les chapelles funéraires de leur mastaba, que ce soit pour représenter la construction des barques de papyrus, des joutes de mariniers revenant d’une journée de travail dans les marais nilotiques où ils avaient précisément procédé à l’arrachage de ces cypéracées, la chasse au filet hexagonal ou la pêche à la ligne, à la senne et à la nasse.


     Certaines de ces remarquables chapelles funéraires de l’Ancien Empire sont arrivées au siècle dernier jusque dans nos musées européens : à Copenhague, celle de Kaemrehou; à Vienne, de Kaninisout; à Hildesheim, de Ouhemka; à Leyde, de Hetepherakhet et à Londres, de Ourirenptah.

     Sans oublier, à Bruxelles, aux Musées Royaux d’Art et d’Histoire (M.R.A.H.), sur l’esplanade du Cinquantenaire, la chapelle funéraire de Neferirtenef et bien sûr, au Louvre, salle 4, celle du mastaba d’Akhethetep, sur laquelle, et sans vouloir faire double emploi avec l’excellente présentation qu’en a donnée Louvre-passion, je reviendrai abondamment au moment opportun.


     Pour être complet, j’ajouterai que quelques-unes de ces chapelles décorées de hauts-fonctionnaires ont aussi été arrachées au pays ou cédées par le gouvernement égyptien à charge d’entretien à de grands musées des Etats-Unis : New York, Boston, Philadelphie, Chicago ...


     Quant aux autres, celles de Ti, de Mererouka, de Kagemni parmi les plus célèbres, elles sont restées dans leur mastaba d’origine et encore visibles in situ.


(Pour une étude très approfondie, et même une visite en 3 D, je vous convie instamment d’aller jeter un oeil sur ce site remarquable.)


     Que le Nil occupât donc une place prépondérante dans la vie de tout Egyptien, personne ne pense décemment à le contester. Et c'est un peu ce que tente de nous prouver cette deuxième vitrine avec, dans sa partie supérieure, la présentation, entre autres pièces, de plusieurs modèles d’embarcations et de gouvernails.

 
1. Les modèles d’embarcation

 

 

 

 

 

 (E 284)


     Cette première maquette d'embarcation, en bois stuqué et peint, de 67 cm de longueur, 15,5 de largeur et 29,5 de hauteur, datant du Moyen Empire et provenant de la collection Clot bey, symbolise le voyage de chaque Egyptien vers sa dernière demeure :  on en a retrouvé de très nombreux exemplaires dans les tombes.

     Celui-ci se compose de six hommes assis : un à la poupe, devant une chapelle funéraire extrêmement rudimentaire avec toit en arc de cercle et dans laquelle se trouve un deuxième personnage assis, regardant vers l'avant de la barque, probablement le propriétaire-défunt, une fleur à la main. Au centre, quatre marins - deux à babord, deux à tribord - assis sur leurs talons manoeuvrent leur aviron à deux mains, tandis qu'un homme, debout, pose les siennes sur le dais de la chapelle. A deux mains, viens-je d'indiquer : ce qui signifie qu'ils ne manient jamais deux rames en même temps.

     A la proue, à l'extrémité de l'étrave, un personnage, debout lui aussi, joue un  rôle particulièrement important : il s'agit du prorète, le pilote du bateau qui, manipulant une perche de sondage, détermine la profondeur de l'eau et donne au reste de l'équipage les indications des manoeuvres qu'il convient d'accomplir pour assurer la bonne avancée du convoi funéraire en évitant un éventuel banc de sable, et échapper de la sorte à tout échouage.  
  



     Une autre maquette de la même époque, de 77, 5 cm de long, 19 de large et 49 de hauteur présente le défunt allongé cette fois sous un dais central sur lequel sont posés deux faucons Horus, symboles de protection.

  (E 17 111)

 

      Autour de la momie, 14 personnages participent à ce voyage vers l’au-delà : passer de la rive des vivants, à l’est, là où le soleil se lève à la rive des morts, à l’ouest, là où il se couche.

    


     Cette particularité n'est pas que symbolique, elle trouve sa concrétisation dans la topographie égyptienne antique : si vous avez déjà visité le pays, ami lecteur, je présume que vous n'aurez pas attribué au hasard le fait que les tombeaux, de Saqqarah à la région thébaine, se trouvent quasiment tous sur la rive gauche du fleuve.


 (E 11993 - E 11994)


     La maquette suivante provient d’Assiout, en Haute-Egypte, et date du Moyen Empire, comme les précédentes. Elle mesure 89 cm de long et 28, 5 cm de haut.


   

    
     Elle est intéressante elle aussi pour le symbole qu’elle véhicule : de chaque côté de la coque a été peint un oeil Oudjat - (terme égyptien qui signifie "être entier")-, oeil humain orné à la base d’un larmier de faucon. Il s’agit en fait de l’oeil d’Horus, représentation à vocation prophylactique par excellence dans l’esprit des Egyptiens puisque symbolisant tout à la fois la victoire sur le mal, l’invulnérabilité, l’intégrité retrouvée; et chassant les mauvais esprits.




     Dans un style relativement dépouillé, j’épinglerai ce modèle qui, en définitive, constitue une pièce extrêmement rare dans la mesure où, non seulement elle date de l’époque thinite, donc bien antérieure à celles qu’elle côtoie sur l’étagère, mais qu'en outre, elle est la seule réalisée en terre cuite.



                                                               (E 27 136)

 

 


     Enfin, ce tout dernier spécimen, acquis voici 10 ans seulement : un modèle de barque de 135 cm de long, pour 21 cm de hauteur et 11 cm de large, et son impressionnant équipage.

En bois autrefois peint, il date aussi de ce Moyen Empire abondamment représenté ici. 
 
(E 32 566)



    
Tous les bateaux véritables dont ceux-ci ne sont que des modèles réduits destinés au matériel funéraire d'un tombeau, de dimensions relativement petites n'étaient pas aménagés pour recevoir une mâture, de sorte que l'équipage devait ramer, même lorsqu'on remontait le courant. En général, ils n'étaient prévus que pour la navigation sur le Nil et ses canaux. 

     En revanche, d'autres sortes d'embarcations, comme celles que l'on rencontre représentées sur les murs de mastabas ou de temples, munies de grandes voiles, furent essentiellement construites soit pour les longs déplacements sur le fleuve, soit pour les expéditions en pays étrangers ou sur les mers voisines. 
Mais la vitrine que je viens de partiellement décrire n'en présente aucun modèle.



2. Les gouvernails

     Dans cette même partie supérieure de la vitrine sont également exposés quatre modèles de gouvernails de bateaux funéraires, en bois peint, qui datent aussi du Moyen Empire.



     De gauche à droite : N 1 536 (42, 8 cm  x  4,2  cm); N 1 536 B (28, 8 cm  x  4,5 cm) 
Le troisième, avec les petits triangles blancs, ne portait toujours aucun numéro lors de ma dernière visite au musée, en 2007.


     Quant au dernier, que l'on ne voit malheureusement pas en entier, à l'extrême droite de la photo : N 1 536 A, il mesure 45, 8 cm  x  4,5 cm.

 

 

(Basch : 1997, 27 ; Degas : 1997, 8-12 ; Jenkins : 1983 ; Vandier : 1969, 659-1019)


  

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Cat 14/05/2008 18:49

Le Nil...J'y ai vu un coucher de soleil ex-tra-or-di-nai-re! Et j'ai compris pourquoi les anciens le vénérait à ce point. Le disque était énorme. Je n'avais jamais vu celà nulle part.
Vous avez une façon de dispenser votre érudition qui n'est pas du tout ennuyeuse, et qui donne envie d'en savoir plus. Merci pour cette belle découverte!

Richard LEJEUNE 15/05/2008 08:48



Grand merci aussi à vous pour ce commentaire laudatif.
J'espère poursuivre dans cet esprit rigoureux (mais nullement rigoriste) et ne jamais décevoir ceux de mes lecteurs qui, comme vous, me suivront de manière hebdomadaire dans cette
belle aventure.




Clin d'Oeuvres 14/05/2008 17:41

Découvrez en vidéo le « Cercueil d’Isetemkheb », exposé au Musée des Beaux-Arts de Lyon : http://www.culture.lyon.fr/culture/sections/fr/culture_en_mouvement/videos/clin_doeuvres/le_cercueil_de_la_dame_isetemkheb

RDV sur http://www.culture.lyon.fr/clin-oeuvres pour découvrir « Clin d’œuvres », La nouvelle émission vidéo sur l'art à Lyon.

En 2 min vous saurez l'essentiel sur une œuvre d’art ou d’histoire d'un des musées de la Ville de Lyon. 15 épisodes, présentant chacun une œuvre, seront diffusés en ligne tout au long de cette année 2008.

Laurent M. 14/05/2008 09:28

On prête ce mot à Hérodote : " L'Egypte est un don du Nil. "

Vous êtes d'accord ?

Richard LEJEUNE 15/05/2008 08:30



Dans l'esprit, Laurent, je ne peux évidemment que souscrire : toute l'histoire du pays, qu'elle soit religieuse ou sociale, le prouve à l'envi. Et ce n'est certes
pas un hasard si la première des salles consacrées au parcours thématique du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre est au Nil consacrée.

Pour ce qui concerne plus précisément la lettre, j'ajouterai simplement - sans vouloir jouer au puriste - que dans la traduction du texte qu'en donne Andrée Barguet dans la collection La Pléiade,
(Gallimard, 1964, p. 143), il est dit exactement ceci :

"Sur cette région, leurs informations (*) m'ont paru exactes. Il est évident pour tout homme, même non prévenu, qui voit ce pays - j'entends tout homme intelligent -, que la partie
de l'Egypte où abordent les vaisseaux des Grecs est une terre d'alluvions, un don du fleuve (...)
(Enquête, Euterpe, Livre II)

C'est cet esprit, qu'en raccourci, rend la phrase (devenue célèbre) que vous avez citée dans votre commentaire.

(*) Hérodote, pour la partie de son ouvrage concernant l'Egypte, a en fait reçu bon nombre d'informations de la bouche même des prêtres de Memphis. 




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