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2 juin 2008 1 02 /06 /juin /2008 23:00

 

     En trois articles, je terminerai la description de la longue deuxième vitrine de cette salle consacrée au Nil par l’examen des quelques pièces, toutes disposées en son niveau inférieur, constituant les principaux spécimens de la faune que l’on pouvait rencontrer à l’époque pharaonique dans et aux abords du fleuve.

    

     A la différence des notes manuscrites que j’ai prises ces dix-huit dernières années au musée et qui consignent absolument tous les objets que les vitrines proposent, vous accepterez j’espère, ami lecteur, et ce dans le seul but de ne pas alourdir mes articles, que dans semblable cas d’espèce, je choisisse dans ce spicilège une iconographie des seuls exemplaires qui, à mes yeux certes, méritent que nous nous y arrêtions.

    

     Choix subjectif, je vous l’accorde, mais qui, indirectement, rencontrera ainsi un de mes objectifs sous-jacents : vous donner envie de (re)visiter le Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre avec d’autres yeux. Et d’un autre pas ... que ces cadences "touristico-militaires" que l’on entend parfois arriver de loin  et résonner sur le plancher de certaines salles moins "attractives" et ce, je vous l’assure, sans être contraint de coller une oreille de sioux à même le sol.

    

     En revanche, à défaut de proposer une photographie de chaque pièce, je donnerai, pour d’éventuels passionnés, pour d’éventuels chercheurs qui aboutiraient sur ce blog (on peut toujours rêver !) et qui désireraient une description exhaustive de chaque vitrine, la totalité des références indiquées sur les cartels.

    

     Tout en espérant de tout coeur que cette nomenclature peut-être un peu fastidieuse ne rebutera aucun autre lecteur ...

     

     Le premier de ces trois articles annoncés en préambule sera aujourd’hui consacré aux figurines de poissons. Ceci, je le précise d’emblée, n’a rien d’arbitraire si je rends compte de ce qui est exposé, en commençant par la droite de la vitrine et en allant vers la gauche, donc vers le fond de la salle. En adoptant, par parenthèses, la lecture la plus courante des hiéroglyphes ...

 

     Un groupe de lépidotes, d’abord. Tous en bronze, tous datant de la Basse Epoque. [Répertoriés : N 4 014 D - N 4 014 E - N 4 014 F - N 4 014 G - N 4 014 H - N 4 014 I et AF 283].












 

     Deux autres exemplaires en pierre - [E 30 689], en grauwacke, datant aussi de Basse Epoque et [E 25 451], d’Epoque thinite, viennent terminer cette première série.

        

     Appelé aussi carpe du Nil (ou barbus bynni, en latin), le lépidote (ou lépidotos) proviendrait d’Abydos. Il était associé à la déesse lionne Méhit, "Maîtresse de This".

 

     Viennent ensuite les tilapias : [E 13 416 - E 10 789 - E 2 463 - E 22 786 et E 10 833]

    

     Les Anciens avaient remarqué que la tilapia nilotica (inet en égyptien) présentait la particularité d’incuber ses petits dans la bouche, juste après la ponte, les mettant ainsi bien à l’abri, et de recracher les alevins dès leur éclosion. C’est la raison pour laquelle ce poisson fut choisi en tant que symbole de régénération.

 

     D’après le chapitre 15 du Livre pour sortir au jour (traditionnellement et erronément appelé Livre des Morts), la tilapia escortait la barque de Rê dans le sillage de laquelle nageait également un autre résident du fleuve, le poisson abdjou, dont le rôle consistait à prévenir les occupants de la barque de l’arrivée d’Apopis, - ce gigantesque serpent qui, chaque matin et chaque soir menaçait l’ordre cosmique en s’attaquant à la barque du soleil - afin que ceux-ci le mettent hors d’état de nuire (et plus spécialement Horus et Seth qui se devaient de le darder de leurs traits).

    

     Certains égyptologues veulent voir dans ce poisson inet, dont la haute nageoire est assez caractéristique, l’emblème de la ville de Mendès, patronnée par la déesse Hat-Mehyt ("Celle qui est à la tête des poissons"). En revanche, à cause précisément de cette nageoire, d’autres pencheraient plutôt du côté du schilbe mystus, que je vais évoquer ci-après, comme enseigne de Mendès. Les avis sur ce sujet - comme sur bien d’autres - sont donc partagés. Et bien malin celui ou celle qui, un jour, tranchera définitivement.

    

     D’autant que Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, VIII, 91 (Paris, Collection Budé, Tome 8, p. 55) n’a en rien clarifié les choses, lui qui donne à ce poisson le nom de dauphin :

"Mais le crocodile était un fléau trop grand pour que la nature se contentât de lui opposer un seul ennemi : il y a aussi les dauphins. Ceux qui nagent dans le Nil ont sur le dos une nageoire tranchante qu’on dirait destinée à l’usage qu’ils en font : (...) ils tuent par ruse les crocodiles qui leur font la chasse dans le fleuve. Sous le ventre, la peau du crocodile est tendre et mince; le dauphin, comme s’il était effrayé, plonge, et passant par-dessous son poursuivant, il lui fend le ventre avec sa nageoire".

    

     N’étant nullement ichtyologiste, je me garderai bien de prendre position, préférant lâchement "noyer le poisson" et passer à la catégorie suivante exposée dans la vitrine. Mais pas avant d’attirer votre attention, ami lecteur, sur cette pièce particulière en terre cuite de la XVIIIème dynastie qui servit de flacon.

  

     Le mormyre, poisson sacré de la ville d’Oxyrhynchos, mais vénéré dans tout le pays, également appelé brochet du Nil, et parfois oxyrhynque, ne se rencontre ici qu’au travers de deux exemplaires : [N 4 014 A et E 14 364]. En bronze, ils datent tous deux de Basse Epoque.

                                                                                          



     Deux exemplaires aussi seulement pour le schilbe mystus [E 43 et E 132], en bois et bronze, datant également de Basse Epoque.





     Sacrés, divinisés, les poissons égyptiens dans leur grande majorité, ceux exposés ici, mais aussi l’anguille, la perche (lates niloticus), le silure, bien que parfaitement comestibles, ne pouvaient être consommés par tout être sacralisé, les prêtres comme le roi (qui, je le précise, constitue quand même le prêtre suprême d'un pays que nous pouvons considérer comme étant une théocratie) : un tabou provenant en réalité de très archaïques pratiques tribales le leur interdisait de manière totale et absolue.

    

     Cette "impureté" qui frappait les poissons déboucha sur de nombreuses interdictions alimentaires. Car même si le peuple profane ne se privait pas d'en déguster, frais, séchés ou salés, quelques espèces n'étaient interdites que dans certains nomes seulement, alors qu'à certains moments bien particuliers de l'année, toutes les espèces étaient prohibées pour tous !
Hérodote, Plutarque et Diodore nous l'ont conté avec force détails.

     En outre, ceux qui étaient autorisés à manger du poisson ne pouvaient pénétrer dans le palais. Ceci résulte de la crainte, avérée, de ce que l'on appelle "l'impureté directe", tout contact avec "l'être souillé" étant susceptible de transmettre la dite souillure.

     Toutefois, il appert que ce tabou n'a pas existé à toutes les époques égyptiennes et que le danger d'impureté concernant le roi par exemple avait manifestement disparu dans l'esprit des scribes thébains du Nouvel Empire.

     Qu'est-ce qui m'autorise à avancer une telle assertion ? Tout simplement le fait qu'à partir de cette époque-là, on commencera à trouver des représentations de poissons dans certains textes funéraires. En effet, il faut savoir, ami lecteur, qu'aux époques antérieures, jamais le déterminatif hiéroglyphique du poisson ne fut employé dans ce genre de littérature : toutes les espèces de poissons y furent supprimées de manière absolue, que ce soit dans ce que l'on appelle les textes des pyramides (inscrites) de la fin de l'Ancien Empire ou les textes des sarcophages du Moyen Empire.

     Il est très aisé de comprendre la raison pour laquelle les scribes égyptiens, dans ce contexte précis d'interdit sacré, ont poussé aussi loin la déférence en évitant de peindre ou graver des représentations de poissons :  ces textes funéraires sont destinés au seul usage royal. Or, je l'ai mentionné ci-avant, le poisson est un animal impur pour le roi. Dès lors, sa présence dans un texte funéraire "souillerait" la royale momie. 

     Il ne s'agit donc pas ici de protéger le défunt en tant que défunt, comme cela eût pu se faire pour le commun des mortels, mais bien plutôt de lui épargner une souillure en tant que roi. Ce qui est totalement différent ...

    Pour le peuple profane, les quelques restrictions que j'ai énumérées ci-dessus mises à part, le poisson pouvait constituer le type même du paiement en nature en fonction des travaux effectués. Pour ne donner qu’un seul exemple, je convoquerai ces milliers d’ostraca, inépuisable mine d’informations, retrouvés dans les ruines du village des ouvriers de Deir el-Medineh, et dont certains font état de procès-verbaux de distributions de poissons.

    

     Ainsi, en l’an 29 du règne de Ramsès III - année célèbre pour les désordres et les grèves qui paralysèrent le travail dans la Vallée des Rois -, le fonctionnaire royal Khâemouaset, un des "portiers" du village, rendant compte de sa gestion en la matière, indique qu’il a fourni 10 marchands de poissons à chacune des deux équipes de travailleurs de la nécropole. Ce qui signifie qu’il y avait dans ce cas-ci 20 pêcheurs officiellement autorisés à venir des rives du Nil à la porte du village, ultime limite où ils pouvaient avoir accès pour livrer leur marchandise sans entrer sur le chantier ultra-secret d’élaboration des tombes royales.

    

     Là, les marchands - profession le plus souvent exercée de père en fils -, amenaient le produit de leur pêche 5 à 6 fois par mois soit, toujours d’après cette très intéressante source lithique que représente un ostracon pour tout égyptologue, une moyenne mensuelle de 150 kilogrammes ... par pêcheur ! Les quantités se mesuraient en deben de cuivre, un deben valant approximativement 91 de nos grammes actuels.

    

     Dès qu’il recevait la cargaison de poissons frais, le "portier" la livrait immédiatement au scribe attaché à chacune des deux équipes afin qu’il la répartisse entre les membres de son groupe. Toutefois, diserts sur les quantités distribuées, les ostraca seraient plutôt laconiques quand il s’agit d’expliquer la méthode de répartition. Mais il est quasiment avéré que les avantages en nature avaient tendance à croître en fonction du poste occupé dans ce village des "Ouvriers de la Tombe".
De sorte que les simples manoeuvres étaient moins bien nourris que leurs supérieurs.

    

     Rien de nouveau sous le soleil, fût-il de Rê !

    

     Enfin, j’ajouterai pour terminer que quelques poissons, et même s’ils étaient par ailleurs abondamment consommés, pouvaient entrer dans la composition de recettes médicinales (par exemple pour soigner certaines maladies infantiles, maladies des yeux, maux de tête, empoisonnements), voire même dans celle de recettes magiques afin d’éloigner les revenants ou les êtres jugés néfastes.



(Billen : 1992, 43-7; Christophe : 1967, 177-99; Lacau : 1913, 1-64;  Meeks : 1973, 209-16) 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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Louvre-passion 08/06/2008 17:14

Cet article fort intéressant prouve une fois de plus que, même si on va souvent, il y a toujours des choses à découvrir au Louvre. Ainsi malgré mes (nombreuses) visites aux antiquités égyptiennes j'avoue avoir "zappé" ces vitrines. Grâce à toi j'aurais une occasion d'être plus attentif, quoique cette zone soit, comme tu le dis si bien, un peu envahie par des hordes touristiques.

Richard LEJEUNE 08/06/2008 22:44



J'avoue que je suis très heureux, au travers de cet article, de t'inviter, toi le connaisseur hors pair de ce Musée, à redécouvrir les vitrines de cette salle
extrêmement importante, à mes yeux à tout le moins, pour comprendre la civilisation égyptienne.
 
Cette salle, et le confirmeront encore les quelques articles que je prépare afin d'en poursuivre la description, constitue  à mon sens le véritable creuset qui permet d'expliquer le pourquoi
des choses : avec elle, tout est dit que le reste ne viendra que confirmer dans différents domaines.

En effet, nous sommes tous bien d'accord pour affirmer que, sans le Nil, sans ses crues, sans le limon, sans les alluvions qui fertilisaient son sol, l'Egypte ne se serait jamais
développée avec une telle splendeur. 

Je pense très sincèrement que si j'avais été prof à Paris, c'est en priorité dans cette salle 3 que j'aurais amené mes Etudiants et à partir d'elle que j'aurais pu leur expliquer ce que fut
la société égyptienne antique.

Pour ce qui concerne les cohortes de touristes (dont je, dont nous faisons tous partie, il ne faut pas l'oublier !), je vais te confier un "secret de fabrication" : il m'est arrivé maintes et
maintes fois, entré dès 9 heures du matin au Musée, de traverser moi aussi ce Département des Antiquités égyptiennes au pas de course, sous le regard ébaubi de certains gardiens, et ce, afin de
plus rapidement me diriger vers les salles 28, 29 et 30, les ultimes concernant l'Egypte pharaonique, là où j'étais certain d'être seul pendant un temps assez long avant que n'y
arrivent d'autres personnes (parfois des matinées entières !) et de pouvoir, tout à mon aise, y prendre mes notes ... Et quand, en fin de journée, je revenais aux premières salles,
je m'y retrouvais, à ce moment-là, quasiment l'unique visiteur.    



Cat 03/06/2008 10:49

Pas évident de partager toutes ces connaissances avec le commun des mortels. Mais en mettant votre talent littéraire au service de votre sujet, vous faites de nous des passionnés en devenir. Et grâce à vous je visiterai le Louvre avec d'autres yeux.

Richard LEJEUNE 03/06/2008 22:27



C'est un peu mon objectif, vous le savez, que celui de vous faire (re)visiter ce merveilleux Musée avec d'autres yeux ...; mais vous l'écrivez avec tellement de
gentillesse que j'en deviendrais presque aussi rubicond que les lettres de cette réponse à votre commentaire ...

Quant au partage de connaissances, vous le savez également Cat, ce fut le bonheur de toute ma vie de passeur de mémoire; et par ce blog, celui du retraité que je suis devenu
...   



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