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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 23:00

     Je terminerai donc cette troisième évocation de la faune nilotique par ce que j’appellerai le plat de résistance, si vous me permettez, ami lecteur, cette bien anodine métaphore.

     En effet, avec les crocodiles et les hippopotames, nous entrons de plain-pied dans le monde des animaux considérés comme essentiellement maléfiques (tout en faisant une nette restriction pour l’hippopotame femelle), avec tout ce que cela peut comporter de connotations magiques et religieuses.

     Dans mon article de mardi dernier, j'ai déjà introduit les raisons pour lesquelles maintes figurines d'animaux furent retrouvées dans les tombes, puis dans les sanctuaires des premiers temps de l'histoire du pays. Je n'y reviens donc pas aujourd'hui, préférant mettre l'accent sur la façon dont sauriens et hippopotames furent considérés par les Egyptiens. 


     Le crocodile, par exemple. Dans la mesure où, tapi dans les profondeurs du Nil ou des canaux, symbolisant par là-même une insécurité de chaque instant, sa puissance en faisant un ovipare redoutable, il eut avec les habitants des rives du fleuve une "relation" véritablement particulière dans la mesure où, tout à la fois, il fut et chassé et l'objet d'un culte en maints endroits du pays sous le nom de Sobek (le Soukhos des Grecs).

     Les Egyptiens estimèrent apparemment qu'en le vénérant de la sorte, il était possible de l'amadouer, voire même de "renverser la situation" à leur avantage : c'est ainsi qu'il fut judicieusement utilisé en tant que protecteur des frontières, tablant sur le fait que d'éventuels envahisseurs étrangers n'oseraient jamais s'aventurer au-delà des eaux qu'il peuplait. 

     Parmi les endroits nombreux qui lui furent ainsi dédiés, j'épinglerai bien sûr la capitale antique du nome du Fayoum, la Crocodilopolis des Grecs, l’actuelle Medinet el-Fayoum. Là, il devint un dieu dynastique quasiment aussi puissant que Montou, à Thèbes ou Amon, à Karnak. 

     C'est dans cette région que furent notamment exhumés des petits cylindres-sceaux en stéatite émaillée dont le texte, disposé en une seule colonne verticale, cite le nom d’un roi qu’accompagne l’épithète : "Aimé de Sobek, seigneur de ...".

     (Si beaucoup de ces cylindres se retrouvent au Musée du Caire, au British Museum, à l’University College ou dans des collections particulières, le Louvre, à ma modeste connaissance, n’en posséderait aucun ... - En revanche, j’ai rencontré la mention de l’un d’entre eux au Musée du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, à Paris.) 

 

         La permanence du danger que cet animal aquatique représentait l’avait donc transformé en divinité populaire aux fins précisément de se garder de la menace. Et Hérodote de nous conter que dans plusieurs de ces villes égyptiennes antiques vouées à Sobek, un, voire même plusieurs crocodiles étaient entretenus en tant qu'animal sacré :


" ... chaque région choisit un crocodile et le nourrit; la bête a été apprivoisée, on lui met des pendants d’oreilles de pâte de verre et d’or, des bracelets aux pattes de devant, on lui offre une nourriture spéciale et des victimes et, de son vivant, on l’entoure de tous les soins possibles; mort, on l’embaume et on le dépose dans une sépulture sacrée."


         (Hérodote, L’Enquête, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1971, pp. 169-70)


     Il exista même des arbres qui, sans être divinisés, lui étaient plus spécifiquement dédiés : ils étaient traditionnellement plantés tout autour du bassin sacré du dieu dans ces nombreuses localités où un culte lui était rendu.


     Actuellement, le lieu voué à Sobek le plus connu des touristes est indubitablement le temple double de Kom Ombo, érigé à l’époque ptolémaïque : double parce que dédié à la fois aux dieux Haroëris (Horus l’ancien) et Sobek.

     A l’intérieur ont été mises au jour des structures destinées à la couvaison et à l’éclosion d’oeufs de crocodiles, ainsi qu’à l’élevage de jeunes sauriens. Le plus extraordinaire résidant encore dans le fait que lors de la fouille d’une fosse circulaire dans le sol sablonneux effectuée en 1999 ont été retrouvés, à 60 cm de profondeur, plus de trente de ces oeufs renfermant des foetus à différents stades d’évolution; certains étant même arrivés à terme !

     A l’Antiquité, ces petits crocodiles étaient sacrifiés dès leur naissance, puis momifiés et vendus aux dévots de la divinité venus visiter le temple et la nécropole jointe.

(Me ferez-vous l’amitié, ami lecteur, de n’en point toucher un mot à Mme Brigitte Bardot ?)

     Dans la seule optique d'épuiser mon sujet, je me devrais maintenant d'évoquer ces stèles magico-religieuses dites d' "Horus-sur-les-crocodiles", que l'on trouve dans maints musées européens et dont le Louvre propose, salle 18, un exemplaire grâce à la statue guérisseuse de Padimahès, prêtre de Bastet, qui précisément en présente une. Vous accepterez cependant, ami lecteur, que je vous abandonne aujourd'hui à votre interrogation à ce sujet et que j'y revienne au moment où nous serons ensemble arrivés dans cette pénultième salle de notre parcours thématique.   

     Enfin, dernier avatar : j'ai lu, dans les nouvelles égyptologiques publiées en avril dernier sur l'excellent site d'OsirisNet, qu'en face du temple de Kom Ombo devrait bientôt s'ouvrir le tout premier musée égyptien consacré au crocodile : y seraient exposés une quarantaine de spécimens de tailles différentes. 
A suivre, donc ...  


     De ce redoutable saurien, émissaire de l’eau primordiale, sept exemplaires de diverses matières sont en cette vitrine proposés à notre regard : un en pierre, E 8 394; un en calcaire, N 4 853; un en grauwacke, sans numéro d’inventaire; un en bronze, E 22 888, par ailleurs un don de la famille Curtis :

    Vous remarquerez, ami lecteur, le soin apporté par l'artiste aux différents détails de la peau de l'animal : les rugosités sont indiquées sur le dos, outre les saillies, par des ovales; sur le flanc par des stries obliques; sur le cou par des lignes croisées; sous le ventre, par des losanges et sur la queue, par de larges rectangles. 




     Suivent une figurine en faïence siliceuse, AF 2 127;
une en calcaire, sans numéro d’inventaire elle aussi et enfin, une en bois de tamaris, E 16 358 :


     Ce dernier exemplaire est intéressant dans la mesure où la frise encadrée qui court sur le socle en calcaire peint nous apprend que ce dieu saurien fut parfois associé au soleil, sous la forme de Sobek-Rê : en effet, les hiéroglyphes qui y ont été gravés précisent : "Sobek-Rê, le dieu parfait à la grande puissance pour l’Ennéade des dieux, seigneur du ciel." .

     La présente figurine provient d'une des maisons du village de Deir el-Médineh : elle mesure 18, 2 cm de long, 6, 7 cm de haut et 6 cm de large.
Elle fut concédée au Musée du Louvre suite au partage de fouilles de 1939.

   
     Les derniers objets à être proposés dans cette vitrine font référence à l’hippopotame.

     En faïence siliceuse, cette terre émaillée bleue, fabrication égyptienne type du Moyen Empire, les trois premières exemplaires portent les numéros d’inventaire : E 4 495, E 22 623 (à nouveau un don de la famille Curtis) et E 5 886 (Collection Rousset bey) :




     A remarquer sur celui-ci, la présence de plantes aquatiques, ainsi qu’un oiseau évoquant les marais du Nil. Ces dessins avaient en fait valeur apotropaïque dans la mesure où ils étaient destinés à maintenir l’hippopotame calme dans son élément et à ainsi l’empêcher soit de faire chavirer les embarcations, soit de venir détruire les récoltes des paysans. Un texte célèbre, La Satire des métiers, sur lequel j'aurai l'occasion de revenir dans la toute nouvelle rubrique "Littérature égyptienne", créée samedi dernier, évoque précisément ce problème :

     "Ne te souvient-il donc pas de la situation du cultivateur quand il affronte l'enregistrement de la taxe sur la récolte, lorsque les vers ont enlevé la moitié (du grain) et que l'hippopotame a mangé l'autre ?
"

     (Van De Walle : 1947, 50-72)


     Le quatrième exemplaire d’hippopotame proposé dans notre vitrine, en pierre, est répertorié N 3 774.
 

    
     Quant à l’amulette, elle porte les numéros E 22 724/E 22 725 : 





    


     Retrouvées donc dans les tombes du Moyen Empire, ces petites figurines représentent parfaitement bien l’animal dans toute sa lourdeur. Me croirez-vous, ami lecteur, si je vous apprends que dans la langue égyptienne antique, le hiéroglyphe de l’hippopotame servait à déterminer le mot "lourd" ?

     En outre, elles évoquent en ronde bosse un thème que les mastabas de l’Ancien Empire avaient jadis traduit par des dessins, celui des harponneurs spécialisés qui préparaient pour le noble défunt le rite immémorial et magique de la mise à mort de l’hippopotame; rite que, par parenthèses, le roi exécutait en personne aux premiers temps de l’Histoire du pays.

     Ennemi de l’homme, donc, l’hippopotame mâle, toujours représenté sur ses quatre pattes fut très vite voué à Seth, le méchant. Et il n’est pas inutile d’ajouter qu’à Edfou, ville du dieu Horus, des harponneurs sacrés étaient officiellement entretenus.

     En revanche, la femelle de l’hippopotame, ostensiblement fière de ses flancs larges et graisseux, toujours dressée sur ses pattes postérieures, parfois appuyée sur le noeud magique, symbolisait la fécondité. Et dès lors indispensable à la conservation de notre espèce, elle était adorée sous les noms de "La Blanche", couleur bénéfique s’il en est; "Le Harem" (Opet); "La Grande" (Taouret, la Thouéris des Grecs) et assistait traditionnellement la mère lors de la venue au monde des dieux, des rois ou des simples mortels.


     A la lecture de ces quelques notes, vous aurez évidemment compris, ami lecteur, le réel danger que constituaient ces deux redoutables animaux aquatiques aux yeux des Egyptiens : c’est ainsi que, par exemple, le célèbre papyrus médical Hearst (acquis tout récemment par l’Etat français pour le Musée du Louvre et pour lequel, voici un an, Louvre-passion rédigea un excellent compte rendu), propose quelques recettes afin d’en soigner les morsures.

     Le crocodile et l’hippopotame concentrant, d’un point de vue mythologique, l’association des forces issues des eaux primordiales, ils étaient tous deux considérés comme des agents de mort.

     Mais si la notion de trépas du fait de l’un d’eux constitue partie intégrante d’ancestrales traditions mythologiques ou historiques, il n’en demeure pas moins qu’elle présente une connotation très différente s’il s’agit du crocodile ou de l’hippopotame. Car si le premier est agent d’anéantissement (la mort est redoutée parce qu’elle entraîne la destruction du corps dévoré par l’animal et, dès lors, empêche la pratique des rites funéraires classiques qui permettent la vie dans l’Au-delà), le second, en revanche, est agent de résurrection dans la mesure où il est considéré comme une créature liminale, occupant la frontière entre Ciel et Terre. En outre, n’oubliez pas, ami lecteur, le symbole de fécondité lié à l’hippopotame femelle sur lequel j’ai ci-avant attiré votre attention. Et j’ajouterai, élément de croyance supplémentaire, que la gueule de l'hippopotame jeune était regardée comme un parangon de pureté.

     Il ressort de cela qu’aux yeux des Egyptiens, mourir à cause d’un hippopotame ne signifiait pas anéantissement inéluctable, mais transition, donc porteuse d’espérance, entre l’ici-bas et l’au-delà. En revanche, mourir à cause d’un crocodile vouait à l’annihilation irréversible, sans détenir la chance la plus infime d’atteindre une quelconque possibilité de survie.

     Et j’ajouterai, pour terminer, que c’était ce type de mort qui constituait l’un des châtiments dont étaient menacés les profanateurs de tombes :

"Quant à celui qui fera quelque chose contre ceci [= le monument auquel appartient l’inscription], que le crocodile soit contre lui, dans l’eau."


(Andreu : 2002, 270; Bresciani/Giammarusi : 2001, 132-40; Kuentz : 1929, 113-72; Posener/Sauneron/Yoyotte; Vernus : 1991, 331-40; Yoyotte : 1957, 81-95)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

JB 08/12/2015 12:31

Puisque manifestement on fait ici de l'esprit, et pour vous faire admettre que l'Histoire n'est qu'une pâle copie de celle du ridicule, j'adresse cette petite vidéo à tous ceux qui l'enseigne.
Tout y est dit quand on l'écoute vraiment :
https://m.youtube.com/watch?v=1T9b0cax6s4

Richard LEJEUNE 10/12/2015 15:19

Diantre ! Vous remontez quasiment le Nil jusqu'à sa source dans votre volonté de découvrir mon blog.

J'espère que vous êtes un rameur pugnace car d'aucuns vous préviendront que les difficultés y sont aussi nombreuses que les vagues de l'océan ...

Cat 17/06/2008 16:15

Génial la blague d'autant que je ne m'attendais aucunement à la chute... Pour ce qui est du guide à Kom Ombo, il y en avait un et très compétent mais vous connaissez sans doute les conditions épouvantables de visite des temples qui s'égrènent le long du Nil. Une foule incessante, du bruit permanent, je n'avais qu'une envie, sortir au plus vite de ces endroits. Impossible dans ces conditions d'écouter un guide si compétent soit-il... Mon rêve serait de revenir à l'aube ou à la nuit tombante mais c'est une utopie...Et s'il êst un lieu égyptien où je rêverais d'accomplir ce rêve c'est à Abou Simbel qui pour moi est l'un des plus beaux et des plus mystérieux temple égyptien.

Cat 17/06/2008 11:41

Comme je regrette d'avoir visité l'Egypte et en particulier Kom Ombo ignorante de tous ces symboles...
Une chose est sûre en tout cas, aujourd'hui pas la moindre présence de croco ou d'hypopo dans les eaux du Nil. Je me demande ce qui a provoqué leur disparition...

Richard LEJEUNE 17/06/2008 13:05



Vous n'auriez donc pas bénéficié d'un guide compétent lors de votre visite de Kom Ombo ?

Quant à la disparition du crocodile, elle s'explique très facilement : c'est pour vous plaire, mesdames, qu'il fut chassé sans relâche, notamment pour la qualité de son cuir. Louis Vuitton
et bien d'autres purent ainsi créer des produits spécifiques dans le domaine de la maroquinerie de luxe.

Toutefois, il fait actuellement partie des espèces protégées, car menacées d'extinction. Ainsi, j'ai appris que le zoo de Bâle, par exemple, élève des crocodiles du Nil depuis pas mal
d'années dans le but d'ainsi sauver l'espèce.

Et à propos du crocodile, connaissez-vous l'anecdote suivante ?

Un jour, une touriste arrive sur les bords du Nil, près d'Assouan, enlève sa robe, se retrouve en maillot et sans aucune crainte des sauriens pourtant présents plonge dans le fleuve. Malgré
son âge, elle conserve encore l'élégance de ces nageuses que j'ai présentées dans mon article sur les cuillères à fard.
Prenant manifestement un grand plaisir à nager parmi les reptiles géants qui bizarrement s'écartent sur son passage, elle revient ainsi tous les matins.
Mais un jour, parce qu'habituée à leur présence, elle ne prend nullement garde à un très jeune caïman qui, dangereusement, s'approche, la gueule grande ouverte.
Soudain, alors qu'il n'est plus qu'à quelques centimètres d'elle, un vieux croco manifestement en colère le happe par la queue, et l'entraîne d'autorité vers la rive.
Tout en le morigénant sévèrement : "Tu devrais savoir qu'on ne touche pas à Madame Lacoste" !        



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