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30 juin 2008 1 30 /06 /juin /2008 23:00

 

     Le hasard, entre les articles publiés par Louvre-passion et moi-même, intervenant de manière inattendue, c'est sur un don des Amis du Louvre qu'aujourd'hui je braquerai un éclairage particulier. En effet, après vous avoir convié tout le mois de juin à vous pencher avec moi sur les objets exposés dans la grande vitrine centrale, c'est tout naturellement aujourd'hui - et M. de La Palisse aurait certes approuvé ce choix éminemment logique - que je vous invite, ami lecteur, à admirer, après la vitrine 2 donc, les fragments d'un bas-relief peint présentés dans la vitrine 3. (Mur de droite quand vous entrez dans cette salle 3 du parcours thématique du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre.)      

                                                                   
                                         E 26092


     Ce bas-relief anépigraphe en calcaire sculpté et peint, d’une longueur maximale de 157 cm, d’une hauteur de 55 cm et d’une épaisseur moyenne de 3, 5 cm, dont nous n’avons malheureusement ici que la partie inférieure d’une scène de pêche au harpon, elle-même découpée en quatre fragments, partiellement brisés et recollés sur du plâtre, constitue, ainsi que je l'annoncais en introduction, un de ces dons au Musée dont est coutumière la Société des Amis du Louvre. Celui-ci eut lieu en 1969.

     Selon son vendeur, il proviendrait de Saqqarah, mais sans aucune autre précision; de sorte que nous ignorons tout du tombeau d'où il est originaire. Toutefois, et parce qu’il présente une soubassement uni, réalisé avec de l'ocre rouge surmontée d'une bande noire, et une frise verticale de rectangles de teintes différentes conservée, en partie à tout le moins, du côté droit, on peut sans hésitation aucune déduire qu’il se trouvait dans la section inférieure droite d'un décor sur la paroi du monument d'où il fut arraché.

     Bien maigres renseignements, je vous l'accorde, mais c'est ainsi. Actuellement à tout le moins, car il se peut qu'un jour donné apparaissent, sur le marché de l'art, d'autres fragments qui pourraient virtuellement être assemblés à ceux-ci et qui eux seraient assortis d'une "fiche technique" plus détaillée quant à leur origine. 
En archéologie, semblable opportunité est toujours envisageable ...

    

     D’après certains critères, notamment cette convention stylistique propre à l'Ancien Empire qui veut que l'artiste représente devant le pêcheur debout une vague qui émergerait verticalement de la surface normalement plane du marais, vague gonflée de différents poissons lui évitant ainsi de se pencher dangereusement,  ce bas-relief daterait de la fin de la Vème, voire du tout début de la VIème dynastie.

    

     Parce que de nombreuses représentations de pêche dans les marais ont été retrouvées sur les parois des tombes de l’Ancien Empire, nous pouvons parfaitement imaginer le décor dans son intégralité. Mais le dessin ci-dessous, réalisé à partir de la scène semblable que l'on peut admirer sur le mastaba de Neferirtenef ramené au tout début du XXème siècle par Jean Capart pour nos Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles, vous permettra, et bien plus aisément qu'une longue explication, de visualiser mes propos (ainsi que "la vague" évoquée ci-dessus).


                                                                       


     Le défunt, tourné vers la droite, les bras écartés, manie des deux mains un harpon aux crochets duquel des poissons sont suspendus : ceux-ci lui permettront évidemment de se nourrir dans l'au-delà. 

     L'artiste l'a représenté debout sur sa barque en bois à la proue papyriforme, et a associé à la scène sa famille proche : son épouse et, debout devant lui, son fils, tous deux figurés à échelle réduite (toujours selon certaines conventions de l'art égyptien). Le fils qui, par parenthèses, dispose lui aussi d'un harpon.

     Sur le fragment supérieur droit du bas-relief du Louvre, vous distinguerez seulement le pied gauche avancé du pêcheur, en ocre rouge, le bas du harpon, avec ses deux barbelures, tenu verticalement par son fils et l'avant de la barque se terminant, au niveau de la frise de droite, par l'ombelle stylisée d'un papyrus.

     Sans compter, bien évidemment, la partie inférieure de l'ensemble des poissons capturés que, peut-être, tant leur restitution s'avère d'une précision extrême, les plus connaisseurs d'entre-vous reconnaîtront : au-dessus de l'embarcation, en haut à gauche, un synodonte nageant sur le dos; à sa droite, la tilapia nilotica avec, en dessous, une anguille; et enfin, à gauche de l'anguille, un tetrodon peint verticalement et un mormyre, horizontalement. 
A l'extrême droite de la composition, sous la proue, un lates (ou perche du Nil). 

                
     L'eau du marais est représentée en bleu, striée de zigzags noirs : il n'est pas inutile de préciser que, dans la langue égyptienne, c'est ce hiéroglyphe  qui signifie "eau". ( = N 35 dans la liste de Gardiner).

     Tout le bas de la scène, sous l'embarcation, est quant à lui, superbement conservé : il illustre parfaitement mes articles du 3, du 10 et du 17 juin en mettant en évidence tous ces animaux palustres, redoutables ou pacifiques, auxquels j'ai eu l'occasion de faire allusion :

* fragment d'extrême gauche



     Remarquez, sous l'étambot de la barque dont on aperçoit un morceau dans le coin supérieur droit, cette adorable petite grenouille, bizarrement bleue, négligemment posée sur une branche d'un potamogéton, plus prosaïquement appelé "épi d'eau", qui se balance au-dessus d'un mormyre, à gauche et d'un poisson-chat (silure), à droite.    



* fragment central
                                                                                                                                                                                                                                  Présence d'un mulet, au-dessus de la queue minutieusement et magnifiquement détaillée du crocodile.

     
* fragment de droite


Le crocodile en question et, gueule ouverte, un hippopotame ...
 
 
















     Au terme de cet article, je voudrais maintenant évoquer la technique de réalisation de cette scène de pêche car, même si ce n'est peut-être pas flagrant ici à vos yeux (d'où ma sempiternelle recommandation de vous rendre au Louvre), l'artiste, anonyme comme de coutume dans l'art égyptien, (à l'une ou l'autre exception près), a usé de deux méthodes absolument différentes, et ce, sur un même mur : au-dessus de la ligne d'eau sur laquelle repose la barque, il a légèrement creusé le fond de manière que tous les motifs se détachent en bas-relief ; en revanche, en dessous de cette ligne horizontale de démarcation, le crocodile mis à part, le seul en léger relief (il faut toujours une exception !), toute la surface de la pierre calcaire est plane et son décor entièrement peint. Dernier petit détail : les nageoires et les ouïes des poissons, les ligatures et les planches de la barque ont été incisés.

     Enfin, et en préambule à un prochain article qui paraîtra dans la rubrique "Décodage de l'image", le mardi 12 août prochain, j'aimerais attirer votre attention, ami lecteur, sur la fraîcheur époustouflante des couleurs, néanmoins typiques de la peinture égyptienne, conférant à ces fragments une délicatesse que personnellement j'estime, à tort ou à raison, absolument remarquable.  
                

(Ziegler : 1990 ², 298-301)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

lady_en_balade 01/07/2008 13:53

C'est un peu comme si je venais en cours chez vous, Richard. Un cours librement choisi. Tout ce que je sais de l'Egypte est bien peu de choses, quand je vous lis. Vous êtes un érudit en la matière ... à tout le moins un passionné ... qui aime entraîner les autres dans sa passion.
Et je vous suis, yeux grands ouverts, dans ce pays des merveilles ...
Merci d'essayer de mettre le quotidien des pêcheurs du Nil, à ma portée. (J'ai sûrement déjà vu ces fragments au Louvre, en flânant parmi les antiquités égyptiennes ... mais sans les explications, c'est bien moins intéressant!)

Richard LEJEUNE 01/07/2008 22:41



Votre commentaire, ma chère Lady - pourquoi le cacher ? - me ravit au plus haut point : vous y confirmez ce que j'espérais  - sans trop y croire - en créant ce
blog : donner l'envie de (re) venir au Louvre pour y découvrir, avec d'autres yeux, ce que, personnellement, j'y ai vu, admiré, passionnément aimé ...  



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