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2 juillet 2008 3 02 /07 /juillet /2008 23:00

     Les sagesses égyptiennes constituent, dans l’art littéraire des rives du Nil antique, le seul domaine pour lequel nous ayons mentions du nom de ceux qui les ont composées et de celui auquel elles étaient destinées. 

     Ce qui me paraît tout à fait logique dans la mesure où ces maximes, ces aphorismes étaient en fait des préceptes éducatifs, des "Enseignements" qu’un père sentant sa mort prochaine désirait transmettre à son fils aîné.
 

     En revanche, pour la poésie amoureuse proprement dite, et dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne disposons d’aucune indication de paternité.
 

     La seule chose avérée la concernant, hormis le fait que tout un chacun la crédite d’excellence, c’est son origine et temporelle et géographique.
 

     On peut en effet avancer, en fonction des documents actuellement exhumés lors des fouilles des ruines du village des "Ouvriers de la Tombe", à Deir el-Medineh, qu’elle fut rédigée aux XIXème et XXème dynasties, à l’époque ramesside, soit aux 13ème et 12ème siècles avant notre ère.
 

     D’aucuns, égyptologues, philologues, estiment que ce laps de temps, finalement assez court de la poésie amoureuse eu égard à la longévité - qui se mesure en millénaires - de la civilisation égyptienne, s’explique par le fait qu’il s’agit d’une époque de grande opulence, de grande prospérité due aux conquêtes extra muros de quelques souverains conquérants et bellicistes et que, dans une telle atmosphère, l’inspiration lyrique semblerait plus propice.
 

     Ce qui, il faut néanmoins le préciser, n’exclut nullement qu'il pourrait y avoir eu semblable poésie aux époques antérieures. Et confirmation de tel réquisit n’existera que par la mise au jour de nouveaux documents ...
 

     Mais, pour l’heure, il nous faut nous contenter de ceux retrouvés aux siècles derniers à Deir el-Medineh : quelques papyri et une abondance d’ostraca, ces tessons de poteries ou éclats de calcaire que l’on pouvait ramasser quasiment n’importe où et dont la surface, préférablement lisse, permettait que l’on y trace textes et dessins à l’aide, dans un premier temps, d’un morceau de jonc dont le bout, préalablement mâché, était trempé dans de l’encre; et, dans un deuxième temps, d’un calame au sens propre, c’est-à-dire un morceau de roseau taillé en biseau.
 

     Me permettez-vous, ami lecteur, d’ouvrir ici une petite parenthèse ? Simplement pour rappeler que c’est de ce terme "ostracon" (des ostraca, au pluriel) que dérive celui d’ostracisme désignant, dans l’Athènes antique, la décision prise par les membres de l’Assemblée de bannir un citoyen : c’était en effet sur un éclat de pierre, sur un ostracon, qu’ils indiquaient son nom.
 

     Revenons à la poésie amoureuse du temps des Ramsès. D’emblée, et afin de dissiper tout malentendu à ce sujet, je tiens à préciser que ces textes, qu’ils soient copiés sur un papyrus ou qu’ils figurent sur un ostracon, ne sont pas rédigés en écriture hiéroglyphique, mais dans une cursive que l’on nomme hiératique.
 

     Alors que les hiéroglyphes étaient traditionnellement réservés aux monuments ou aux objets et textes à destination religieuse, sacrée (hieros, en grec, signifiant d’ailleurs "sacré"), les écritures cursives, parce qu’évidemment plus rapides, furent utilisées pour les documents administratifs, juridiques, ainsi que dans la vie quotidienne.
 

     Dernière petite précision en la matière : à la différence des hiéroglyphes gravés ou peints, les écritures cursives se lisent toujours de droite à gauche.
 

     Les chants d’amour, donc, comme je l’ai signifié plus haut, restent pour nous complètement anonymes : aucune signature, aucune précision onomastique. Mais, en définitive, peut-être est-ce cela qui en fait leur intemporalité ...
 

     Ceci étant, quelques philologues, se basant sur la phraséologie récurrente de certains poèmes, voire sur le vocabulaire spécifique employé, veulent penser que beaucoup d’entre eux seraient le fruit de l’inspiration d’un seul et même auteur. Pure conjecture ...
 

     Il me reste maintenant à évoquer le sempiternel problème de la traduction en français d’oeuvres en langue étrangère. Certes, et plus spécifiquement avec la langue égyptienne antique qui est une langue morte et dont la vocalisation nous est complètement perdue, tout traducteur, et même s’il se veut le plus proche possible du texte original, s’il se veut le plus littéral possible, apportera inévitablement sa "patte" pour nous restituer, sans dénaturer, mais néanmoins dans un langage accessible à nos oreilles modernes, l’âme même du poème.
 

     Ainsi, quand l’Egyptien écrit : Il est fuyant en toute hâte, mon coeur, l’égyptologue préfère-t-il traduire par : Il est prompt à se dérober ...
 

     Dès lors, il est bien évident que les chants d’amour que je vous propose au fil des semaines, si le thème se révèle intemporel, reflètent et la langue et la sensibilité propres de celui ou celle qui les traduit.
 

     Je vous propose un premier exemple, simple. Dans le texte original, les termes sen et senet désignent respectivement le frère et la soeur. Certains égyptologues s’en tenant à la traduction littérale pourraient semer le doute dans les esprits concernant d’éventuelles pratiques incestueuses avec un vers tel que : Mon frère émeut mon coeur par sa voix, s’ils n’assortissaient pas leur traduction d’une note infrapaginale expliquant qu’il faut ici donner à frère et soeur le sens de amant et amante, aimé et aimée ...
 

     En revanche, d’autres traducteurs préfèrent directement employer le sens réel de ces termes. Ainsi, lire : Mon Aimé émeut mon coeur par sa voix ne posera aucun problème à personne.
 

     Les puristes rétorqueront qu’il suffit de connaître les conventions égyptiennes, et tout est résolu. Absolument d’accord, mais quand on sait que les deux termes peuvent tout aussi bien signifier, en fonction du contexte dans lequel ils se trouvent, non seulement frère et soeur, mais aussi oncle et tante, neveu et nièce, cousin et cousine, voire même être employés dans la correspondance diplomatique entre un pharaon et un souverain étranger, les choses deviennent un peu plus compliquées.
 

     Si nous n’avons aucune précision ni sur le ou les auteurs de ces poèmes, si nous sommes de même tout aussi démunis sur la personnalité des amants, nous pouvons néanmoins comprendre, à la lecture sous-jacente de ces textes, qu’ils font partie d’une classe sociale aisée, voire aristocratique, dans cette Egypte du Nouvel Empire : ils ont en effet une maison apparemment assez spacieuse, du personnel pour s’en occuper et un ou des chevaux, alors que le commun des mortels se contente d’un âne.
 

     Pour terminer, et en guise de deuxième exemple destiné à mettre en exergue les difficultés de la traduction, je vous propose maintenant, ami lecteur de redécouvrir un extrait de la première stance du Papyrus Chester Beatty I, celle-là même que je vous avais donné à lire le 15 juin dernier, mais cette fois traduite par trois égyptologues différents.
 

     A vous d’éventuellement faire un choix ...



1. Version de l’égyptologue belge Pierre Gilbert (1949)


Unique amante, sans seconde,
Plus belle que toutes les femmes.
Vois, elle est comme l’étoile qui se lève
Au commencement d’une belle année;
Lumineuse et parfaite, éclatante de teint,
Elle séduit par le regard de ses yeux
Et charme par les paroles de ses lèvres.




2. Version de l’égyptologue français Pascal Vernus (1992)


L’unique, la "soeur" sans égale,
Belle plus que toutes les autres,
La voir est comme (voir) l’étoile qui apparaît
Au début d’une bonne année.
Celle à la perfection lumineuse, à la complexion resplendissante,
Celle aux jolis yeux quand ils jettent un regard,
Suave est sa lèvre quand elle parle.




3. Et enfin, celle que vous connaissez déjà, due à l’égyptologue belge Philippe Derchain (1997)

Unique est l’Aimée, sans pareille
La belle inégalée,
Regarde-la, elle est comme Sothis
Quand elle reparaît au début de l’année heureuse,
Brillant merveilleusement, la peau blanche, le teint clair,
Les yeux charmants, ensorceleurs,
Que ses lèvres sont douces dès qu’elles parlent !




(Derchain : 1997, 79-80; Gilbert : 1949, 67-8; Vernus : 1993, 7-19 et 63)

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commentaires

J
Quant à moi, après lecture de ces précédents commentaires, et éprouvant quelque peine à choisir une traduction paraissant plus jolie que les autres, j'ai préféré m'amuser quelque peu et choisir un mot, une idée, un sens caché dans chacune des traductions et élaborer une modeste traduction personnelle, qui me paraît respecter la quintessence du poème que je perçois au travers des trois traductions ... et dont les mots sont si beaux ! La voici ... <br /> <br /> Mon Amante est unique, sans égale,<br /> Belle plus que toutes les autres femmes.<br /> Regarde-la réapparaître, aussi lumineuse que Sothis qui se lève,<br /> Au début d’une belle année.<br /> Parfaite grâce à sa peau claire et son teint éclatant,<br /> Elle séduit du regard de ses yeux ensorceleurs,<br /> Et charme par les paroles de ses lèvres suaves.
Répondre
R
<br /> <br /> Il aura donc fallu attendre ta mise à la retraite pour qu'en plus de tes indéniables talents de dessinateur, je te découvre ceux de<br /> poète.<br /> J'espère que, maintenant que tu disposes de tout ton temps (ou presque), tu entreras aussi de plain-pied dans les débats qui parfois animent les commentaires de ce blog.<br /> <br /> Mais quoiqu'il en soit de ta décision future, ton avis - comme, par parenthèses, celui de tous ceux qui me font l'amitié de me lire - revêt à mes yeux beaucoup d'importance.<br /> <br /> Amicalement.<br /> Richard    <br /> <br /> <br /> <br />
C
Je ne vous regarde pas souvent, cher Richard, car vos commentaires dépassent mon entendement. Mais les trois poèmes mis les uns à coté des autres, prouvent que chacun y trouve une résonnance particuliére. Ce qui me parait normal.<br /> Celui que je préfère est aussi le troisième, il est plus poétique. cordialement C.
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R
<br /> <br /> Merci chère Colette de passer de temps en temps sur mon blog; et ce, malgré sa teneur qui vous rebute un peu : mais vous comprendrez aisément que mon<br /> objectif - car même si je suis retraité, il reste celui d'un Enseignant -, consiste à faire passer un certain nombre de connaissances à ceux qui me lisent.<br /> <br /> Ceci étant, je pense que tous les articles qui font partie de la catégorie "Littérature égyptienne", doivent être plus "agréables" à lire dans la mesure où ils ont cette particularité de<br /> vous faire découvrir des textes vieux de 3, 4 ou 5 000 ans traduits dans une langue accessible à nos oreilles modernes. Et d'ailleurs, le choix de la troisième version que vous faites<br /> dans votre commentaire ci-dessus me prouve que vous y avez été sensible.<br /> <br /> Puis-je vous conseiller de "remonter dans le temps" pour aller découvrir de petits bijoux de poésie (Et notamment l'article du 15 juin où vous trouverez l'intégralité de ce poème dans la<br /> traduction que vous avez aimée ici pour le premier extrait.)<br /> <br /> Et d'autres chants d'amour encore viendront qui, je l'espère, vous raviront tout autant que celui-ci. <br /> <br /> A bientôt vous lire à leur propos ?<br /> <br /> Respectueusement, mais non moins très cordialement,<br /> Richard  <br /> <br /> <br /> <br />
L
Je "vote" aussi pour la version 3 mais ton exemple montre bien la difficulté du traducteur. Je me souviens d'une conférencière du musée du Louvre qui avait raconté comment, par exemple, un égyptologue s'arrachait les cheveux en tombant sur les fautes de grammaire de certains scribes.
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R
<br /> <br /> Quand il explique que la majorité des ostraca que l'on a retrouvés sont en fait des copies d'étudiants, d'apprentis scribes en quelque sorte, Pascal Vernus, dans la<br /> présentation de son recueil de Chants d'amour de l'Egypte antique n'hésite pas à ajouter : <br /> <br /> "... plusieurs chants d'amour ne nous sont connus que grâce à des ostraca. Toute médaille a son revers : pour précieuses que soient ces copies scolaires, elles exigent que les<br /> éditeurs modernes déploient des trésors de perspicacité et d'érudition. Car les écoliers de l'Egypte pharaonique, surtout à l'époque ramesside, étaient bien souvent d'abominables cancres,<br /> accumulant bévues, confusions et pataquès, et d'autant plus que les textes qu'ils copiaient étaient anciens et rédigés dans un état de langue qu'ils ne maîtrisaient plus.<br /> Imaginons qu'il faille reconstituer la Chanson de Roland en se fondant sur des dictées assenées à nos modernes lycéens ! On aura l'idée de l'état souvent déplorable dans lequel se trouve<br /> la tradition manuscrite de certaines oeuvres de la littérature pharaonique ..." <br /> <br /> Jugement que d'aucuns estiment quelque peu exagéré, mais dont le fond, néanmoins, corrobore parfaitement ce que tu viens d'écrire. Or, c'est sur base de semblables documents que<br /> nous devons en effet tenter de donner une traduction la plus compréhensible possible ... <br /> D'où l'énorme difficulté; mais aussi l'immense satisfaction, 4 à 5 000 ans après, quand on arrive à un résultat qui permet d'approcher la mentalité, la sensibilité des Egyptiens de<br /> l'époque. <br /> <br /> <br /> <br />
G
Pour moi, les trois textes sont spendides...
Répondre
R
<br /> <br /> Tu as parfaitement raison Gatsby, mais le but ici, comme tu l'as compris à la lecture de l'article, était de faire sentir les particularités des traductions<br /> d'un même texte réalisées par trois philologues différents.<br /> <br /> Ceci dit, si cet extrait te plaît, je t'invite à lire l'intégralité du poème dans cet article du 15 juin dernier (http://egyptomusee.over-blog.com/categorie-10465898.html), traduit de manière extrêmement poétique par Philippe Derchain<br /> (originaire de Heusy, en fait ...)<br /> <br /> <br /> <br />
A
La dernière version est celle qui sonne le mieux à mon oreille française.<br /> Mais, comme tu le dis, les traducteurs suivant leur façon d’interpréter les expressions poétiques, peuvent donner des traductions bien différentes. Toutefois, le sens général du texte est peu modifié dans les 3 versions. Les paroles sont belles. C’est l’essentiel.
Répondre
R
<br /> <br /> Puis-je vous avouer à tous deux que ce n'est évidemment pas un hasard si c'est la version de Philippe Derchain que j'avais choisi de vous faire découvrir, le 15 juin<br /> dernier, lors de la (presque) inauguration de cette catégorie tout nouvellement créée sur mon blog ?<br /> <br /> Quant à cet égyptologue belge, il mérite vraiment qu'on s'attarde quelque peu sur ses considérations concernant la littérature. J'y reviendrai donc ...   <br /> <br /> <br /> <br />
C
Pour moi la version qui résonne c'est la troisième! XIIè et XIIIè avant notre ère, celà me laisse rêveuse...Quel haut niveau de civilisation!
Répondre

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