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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 23:00

     Comme annoncé à la fin de mon article de ce mardi, consacré au décodage de la célèbre scène de pêche et de chasse dans les marais, je vous propose aujourd’hui, ami lecteur, deux documents ressortissant à la littérature cette fois, et ce, afin de vous persuader du sens (évidemment) caché que revêt la coiffure des dames dans le domaine de la sexualité.


     Le premier texte constitue un extrait d’un conte à portée psychologique, oeuvre majeure dans le corpus littéraire égyptien, mettant en scène une femme mariée amoureuse du jeune frère de son époux - rien que de très banal, parfois - qui, dépitée par le fait qu’il dédaigne ses avances, décide de bassement le calomnier aux yeux de son mari.


     Certains d’entre vous reconnaîtront peut-être dans cette trame, à des degrés divers, autant l’épisode de Joseph et de l’épouse de Putiphar dans la Bible (Genèse), que l’histoire de Bellérophon et d’Anteia chez Homère (Iliade), ou celle de la relation entre Hippolyte et sa belle-mère Phèdre, racontée par Euripide.


     En égyptologie, il est convenu de donner à ce texte le titre de Conte des deux frères.
L'histoire, dans la première partie tout au moins, se révèle finalement très simple : Anoupou (que les Grecs, plus tard, traduiront par Anubis) est ici un paysan propriétaire de sa terre. Il est marié. Et le couple héberge Bata, le jeune frère d’Anoupou. Bata, nourri et logé, aide vigoureusement son frère aîné dans les travaux des champs, mais il s’occupe également de conduire les bêtes au pâturage et à l’occasion de tisser des étoffes.


     Par ses désirs d’adultère inassouvis débouchant sur d’éhontés mensonges, l’épouse insatisfaite provoque l’inévitable discorde entre les deux hommes. A la fin de la première partie du conte, la vérité étant rétablie, elle sera tuée par son époux et jetée aux chiens.


     C’est sur un papyrus de 19 pages, rédigé en écriture hiératique, que l’on trouve la version la plus complète de ce Conte des deux frères. Il porte le nom de Papyrus Orbiney, en référence à Mrs. Elisabeth Orbiney, une Londonienne qui l’acquit, avec d’autres pièces, lors d’un voyage en Egypte. Puis décida de le mettre en vente. Le Musée du Louvre se déclarant incapable de l'acheter - dans la mesure où le prix demandé dépassait ses ressources de l’époque -, le précieux document devint en 1857 la propriété du British Museum où il entra sous le numéro d’inventaire BM 10 183.

(Pour une version hiéroglyphique de ce papyrus, accompagnée de la traduction française de la première partie du conte, je convie les amateurs à consulter le lien suivant : http://egycontes.free.fr/2freres.pdf).
  

     Sur la dernière page du papyrus, on peut lire : Rédigé par le grammate Ennena, chef des écritures. Ce qui permet de le dater de la fin de la XIXème dynastie, sous le règne de Mineptah-Siptah, père du futur pharaon Séthi II, alors encore simple prince héritier.


     Lisons à présent l’extrait que je vous propose visant à étayer la thèse défendue par l’égyptologue belge Philippe Derchain à laquelle je faisais allusion dans mon dernier article, à savoir la connotation érotique donnée par les Egyptiens à la chevelure et au port de la perruque.

 
     Or quelques jours plus tard, alors qu’ils étaient au champ et qu’ils manquaient de semences, l’aîné envoya son jeune frère en lui disant : " Va vite, et rapporte-nous des semences de la ferme". Il trouva la femme de son frère aîné en train de se faire coiffer et lui dit : "Lève-toi et donne-moi des semences. Je dois vite retourner au champ car mon frère m’attend. Ne traîne pas".

     Elle lui répondit : "Vas-y toi-même; ouvre le grenier et prends ce que tu veux. Ne sois pas cause que ma coiffure reste en plan".

     Le jeune homme entra donc dans son étable pour y prendre une grande jarre car il voulait emporter beaucoup de semences. Il l’emplit d’orge et de blé et sortit avec sa charge. Elle lui demanda : " Quel est le poids de ce que tu as sur les épaules ?" Il répondit : " Trois sacs de froment, deux d’orge, en tout cinq sacs."  (1) Voilà ce que j’ai sur les épaules". (...)

     Ce qui fit dire à la dame : " Que de force il y a en toi ! Chaque jour j’admire ta vigueur." Elle eut envie de le connaître comme on connaît un homme, se leva, le saisit et lui dit : " Viens, allons passer une heure au lit. Ce te sera profitable, car je te ferai de beaux vêtements."

     Alors le jeune homme devint comme un léopard qui entre en rage, à cause des vilains propos qu’elle lui avait tenus


     Dans la version qu’elle donne de la scène à son époux, la dame affirme :  


     "Lorsque ton frère est venu chercher des semences, il m’a trouvée seule et m’a dit : "Allons passer une heure au lit. Mets ta perruque."


(1) Ce que les égyptologues traduisent par "sac" était à l'époque une mesure de capacité équivalant à plus ou moins 56 kilogrammes. Bata, si l'on en croit le texte, porterait donc ici une charge de quelque 280 kilogrammes sur ses épaules. Détail supplémentaire de force qui naturellement émoustille les sens de la dame disposée à être infidèle. 


     Pour mieux comprendre encore la connotation érotique qui se cache derrière le port de la perruque, je vous invite à découvrir, ami lecteur, un second texte. Il s’agit cette fois d’un chant d’amour extrait du Papyrus Harris 500 sur lequel, déjà, je vous avais donné quelques indications dans mon article du dimanche 29 juin dernier.

 

Mon coeur est une fois de plus envahi de ton amour
Alors que la moitié de la tempe seulement est tressée.
Je cours te retrouver.
Hélas, je suis dénouée.
Bah ! Je vais mettre une perruque et serai prête à tout moment.

 

     Il est indéniable aussi, à la lecture de ce très court poème que si la coiffure parfaite constitue un véritable moyen de séduction, la perruque, toujours prête en cas de besoin, est le signe de l’amplification des désirs et de la totale et immédiate disponibilité amoureuse.


     On comprend dans ce dernier texte que la belle, prise d’un violent désir amoureux, ne peut en aucun cas se présenter de la sorte, ses soins de coiffure non terminés, à son amant. Elle n’hésite donc pas, dans sa fougue, à se coiffer d’une perruque.


     Voilà bien la preuve, si besoin en était encore après mes deux articles, qu’une coiffure impeccable, voire une perruque soignée, font partie de la toilette d’une amante qui n’a qu’une idée en tête. Ce sont des signes évidents de connivence : ils constituent un code invitant à l’amour.
Ce sont donc, comme le port de certains vêtements et/ou de certains bijoux, des détails à connotation érotique de première importance.


(Derchain : 1975; Lefebvre : 1988, 144-6)


Petite mise au point technique :

     En vacances en France voici quelques semaines, il m'est apparu chez quelques amis que, si certains lisaient les poèmes égyptiens proposés dans la très cursive police de caractères que j'avais choisie, d'autres, en revanche, les découvraient dans une police constituée de majuscules d'imprimerie fort agrandies et, en définitive, fort peu agréables à l'oeil.
Aussi, ai-je décidé de ne plus utiliser de polices autres que celles mises à disposition par Overblog, que je choisis en italique et vert émeraude lorsqu'il s'agit de retranscrire des extraits de la littérature égyptienne.    



 

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Littérature égyptienne
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commentaires

Anthologie de la poésie érotique d'amour 16/10/2014 22:47

L'érotisme n' pas attendu l'époque contemporaine, ni l'écriture pour exister, mais l'écriture a permis de la dévoiler !

Richard LEJEUNE 24/10/2014 09:49



     C'est l'évidence même ! Et d'autres textes dans ma rubrique "Littérature égyptienne" le prouvent de la même manière.


 


     Mais probablement les avez-vous déjà également lus ...



Kim Ann Burden 21/01/2010 19:32


Bonjour, je suis tombée sur cet excellent article par hasard; il me rappelle la passion des femmes d'Afrique de l'Ouest pour les coiffures avec ou sans rajouts.

Merci pour cet article instructif,
KAB


Richard LEJEUNE 21/01/2010 19:50



Merci à vous pour cette appréciation.

J'espère, modestement, que d'autres articles de mon blog retiendront également votre attention.

A bientôt vous lire à nouveau ?



Cat 20/08/2008 10:25

Votre article est en effet passionnant et j'apprécie beaucoup les détails de la vie quotidienne à différentes périodes de l'histoire et votre description des perruques et de leur connotation érotique n'est pas sans rappeler les folies "perruquières" des dames à la cour de Louis XIV où il était de bon ton d'arborer des coiffures plus extravagantes les unes que les autres. Bien qu'en fait à cette époque la coiffure soulignait plutôt le rang social qu'autre-chose; Les attributs érotiques d'alors passaient plutôt par un décolleté vertigineux! Il serait intéressant de voir quels ont été ces divers attributs selon les époques. Mais je crois que la chevelure est restée de tout temps (à divers degrés selon l'époque) et reste encore pour les femmes l'"outil" de séduction majeur.

Richard LEJEUNE 20/08/2008 13:41



Ce serait en effet un très beau sujet de thèse que d'évoquer les nombreux moyens de séduction employés par la gent féminine au cours des âges. Et, de surcroît,
extrêmement intéressant quant à une éventuelle comparaison avec ce que nous connaissons à notre époque; ou ce que nous avons perdu ... car je suis souvent dubitatif - et profondément déçu et
sevré - quand je vois, par exemple, des jeunes femmes s'affublant de différentes épaisseurs et hauteurs de vêtements cachant par là même des formes qu'elles doivent sûrement avoir plaisantes à
l'oeil.
Et cela s'appellerait la mode ? Faut-il donc que certains couturiers détestent à ce point nos compagnes pour ainsi leur suggérer de semblables accoutrements !    



lady_en_balade 19/08/2008 21:26

Bien au contraire, Richard ! je vous remercie d'avoir pris le temps de me répondre avec tous ces détails, qui m'ont permis d'apprendre bien des choses.

lady_en_balade 18/08/2008 09:58

J'avoue que les perruques égyptiennes m'ont toujours intriguée ...
existe-t-il des textes qui expliquent pourquoi toutes les perruques avaient cette coupe au carré ? Etaient-elles faites en vrais cheveux ?
Quelles coiffures portaient les dames, quand elles n'avaient pas de perruques ?
Je sais que mes questions sont peut être futiles, mais puisque vous abordez le sujet, Richard, je me permets de vous les poser.

Richard LEJEUNE 18/08/2008 17:27



J'ai évoqué dans cet article l'aspect érotique trop méconnu (même si, dans le titre, par prudence, je l'ai assorti d'un point d'interrogation) de la coiffure et
de la perruque en Egypte ancienne : il n'y a donc aucune futilité dans vos questions, bien au contraire ... 

Je vais, sans être trop long, tenter d'y répondre.

Les perruques étaient réalisées avec des cheveux humains, mais pouvaient, à l'intérieur tout au moins, être complétées avec des fibres végétales.
Les perruques étaient loin d'être toutes de la même configuration dans la mesure où elles reflétaient le rang social de celui ou celle qui la portait. Dans la mesure aussi où elles étaient
l'apanage de déesses (Isis, Hathor ...) et des prêtresses officiant dans des temples qui leur étaient dédiés. 

Il y en eut donc de très sophistiquées comme, par exemple, celle que les égyptologues nomment "à volants" et qui était une perruque enveloppante se divisant en rangées horizontales de mèches,
légèrement décalées les unes par rapport aux autres. Cette perruque était souvent maintenue par un long ruban dont les deux pans sont, dans les représentations que nous en avons, visibles dans le
dos. Elle disposait aussi d'un ruban médian enserrant la chevelure à hauteur des oreilles. Un des plus beaux exemples que nous en ayons se trouve au Louvre, à cette
adresse :http://farm3.static.flickr.com/2091/2108801041_7362754b91.jpg?v=0    

La vogue de cette coiffure commence sous le règne de Séthi Ier, se prolonge pendant toute l'ère ramesside, connaît un dernier regain de faveur à la XXIème dynastie, puis disparaît
complètement.

Moins élaborée, il y eut aussi la traditionnelle perruque tripartite : deux pans tombant sur la poitrine, le troisième dans le dos. Il y eut aussi une perruque enveloppante, lourde,
mais sans rangs horizontaux, les cheveux descendant droit du sommet du crâne. Bref, vous admettrez, avec ces quelques exemples, qu'elles ne sont donc pas toutes du même aspect, comme
vous le croyiez.

La documentation étant essentiellement consacrée aux déesses et aux belles de la classe privilégiée, on ignore tout de l'éventuel port d'une perruque par les paysannes, par exemple.
Néanmoins, l'on sait qu'à cause des températures extrêmement élevées, hommes et femmes, plus par hygiène que pour répondre à une mode quelconque, portaient les cheveux courts. Ou le
crâne rasé, ce qui, pour les hommes, constituait un signe distinctif d'une classe sociale plus qu'aisée. 

Enfin, l'on distingue très bien sur certains bas-reliefs de la brillante XVIIIème dynastie, l'une ou l'autre mèche des vrais cheveux de la dame dépassant de quelques centimètres de dessous
la perruque : ce qui prouve que tout le monde n'avait pas le cheveu nécessairement court.   

J'espère que la longueur de cette réponse ne vous aura pas trop rebutée.
Grand merci de vous intéresser aux sujets abordés dans mon blog.
Amicalement.
Richard



Alain 17/08/2008 12:43

De toute façon, les femmes possèdent tellement d'artifices pour nous séduire... Rien n'a changé.

Richard LEJEUNE 18/08/2008 16:45



Et c'est tant mieux ...

Et je vous réserve encore à tous d'autres très belles surprises de cette eau-là ...



Colette 17/08/2008 07:56

Bien Heureuse de vore retour sur le Web. Ainsi nous pouvons nous instruire à nouveau grace à votre grande culture sur l'Egypte. Cordialement. C.

Richard LEJEUNE 18/08/2008 16:44



C'est très gentil à vous, Colette, comme toujours ...



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