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12 octobre 2015 1 12 /10 /octobre /2015 23:06
Papyrus royal de Turin

Papyrus royal de Turin

 

    Dans ma série d'articles publiés en ces mardis d'automne 2015, rééditions remaniées de ceux de septembre 2008 aux frères Champollion consacrés, je ne pouvais décemment pas, vous en conviendrez amis visiteurs, passer le Louvre sous silence, et plus spécifiquement, son Département des Antiquités égyptiennes qui fonda la raison d'être véritablement constitutive de ce blog.

 

     La boucle sera donc ainsi bouclée qui, de Figeac à Paris, en passant par Grenoble, avec mes articles des 15, 22, 29 septembre et 06 octobre, nous emmènera aujourd'hui à Turin avant de revenir à Paris la semaine prochaine, et ce, avec un éclairage bien particulier : celui de la conception muséale.

    
     Quand, sur décision royale, et au grand dam de ses éternels contempteurs français,  Jomard en tête, Champollion prend en main les rênes du Musée Charles-X, comme on l'appela un temps, il était loin d'être un novice en la matière puisqu'à son actif, il avait déjà les projets de la constitution d'un semblable département au musée de Turin. J'insiste bien : les projets, et non la mise sur pied proprement dite, car là aussi veillaient des oiseaux de mauvais augure ...  

     Champollion arrive en Italie le 7 juin 1824, et reçoit très vite des mains du comte Gaspard-Jérôme Roget de Cholex, ministre de l'Intérieur dont dépendaient les musées de la ville de Turin les nécessaires autorisations lui permettant l'accès aux salles égyptiennes.

     Il vous faut savoir, amis visiteurs, que le débarquement de la superbe collection Drovetti, quelques mois auparavant, avait constitué un événement d'une importance quasi internationale.
     

 

     Bernardino Drovetti (1776-1852) était un aventurier italien qui avait rallié l'armée de Bonaparte en Egypte. Devenu consul français à Alexandrie, et à l'instar de la majorité de ses collègues, presque tous consuls aussi, d'ailleurs, il fit du pillage systématique une sorte d'époux morganatique de l'égyptologie : il faut bien constater, sans évidemment la cautionner, que cette prédation que seul motivait l'appât du gain était dans les moeurs de ce temps. Peut-être aussi parce que personne ne se souciait encore de la notion de patrimoine historique.

     Quoi qu'il en soit, Drovetti avait constitué une superbe collection d'antiquités. En 1818, en légère disgrâce suite au changement de régime politique en France, et donc ayant besoin d'argent, il en propose une partie au roi Louis XVIII, qui la refuse. Six ans plus tard, la cour de Piémont-Sardaigne l'acquiert pour 400 000 francs de l'époque : elle fera et fait toujours la fierté du musée de Turin.

     Des pièces colossales, mais surtout une incroyable richesse de documents écrits, de monuments gravés qui n'attendaient que leur déchiffreur feront le bonheur de Jean-François Champollion. Avant son voyage projeté pour l'Egypte, il avait là sous les yeux de quoi assouvir la continuité de ses recherches philologiques : des inscriptions à profusion s'étalaient ainsi sur les quelque deux cents stèles qu'il déballait au fur et à mesure, ravi, ébahi, curieux, juvénilement enthousiaste ...

    ... plus de 50 statues égyptiennes chargées d'inscriptions historiques, plus de 200 manuscrits en hiéroglyphes, de 25 à 30 momies, de 4 à 5 000 petites figures ou statuettes portant presque toutes une légende où je trouve à butiner, écrit-il à sa famille le 16 octobre 1824.

     En mettant à profit, jour après jour, ses découvertes antérieures en matière de déchiffrement, il posera grâce à cette inestimable collection des jalons nouveaux dans la connaissance de la chronologie historique égyptienne, et plus spécifiquement, dans un premier temps, celle de la brillante XVIIIème dynastie.

     A la demande du comte de Cholex, l'étude exhaustive de ces pièces, gigantissime tâche s'il en fut, se doubla de celle des papyri du musée, pour la plupart des fragments de ce qu'il est convenu d'appeler, par facilité, le "Livre des Morts". Mais il se trouva aussi en présence de documents tout à fait exceptionnels, notamment ce que les égyptologues appellent aujourd'hui le "Papyrus royal de Turin".


 

FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Première Partie)
 

     Grâce à la sagacité de Champollion, nous savons maintenant que ce document constitue un véritable tableau chronologique, un canon royal de première importance pour notre connaissance des souverains qui se sont succédé sur le trône d'Egypte.         

     Mais il regrettera toute sa vie d'avoir découvert ce papyrus dans un état aussi désespérément lacunaire. Ce qu'il ignora jusqu'en décembre 1827, c'est que des fragments avaient été inqualifiablement subtilisés sur sa table de travail par Giulio Cordero di San-Quintino, le directeur du musée lui-même, jaloux qu'il était des avancées du Français en matière de déchiffrement. 

     Eh oui, en Italie aussi !!!

     Nonobstant, grâce à Champollion, et à cette extraordinaire manne de renseignements que fut la collection Drovetti à Turin, ce sont onze siècles entiers qui furent rendus à l'Histoire égyptienne, et au monde.


     Parmi tous les fragments, tous les minuscules morceaux parfois qu'il s'ingéniait à trier puis assembler, il trouva ce que, prude, il décrivit à son frère en novembre 1824, comme étant des débris d'une obscénité monstrueuse et qui donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse égyptiennes.

 

     Il venait, certains d'entre vous l'auront compris, de découvrir un papyrus particulier habituellement désigné sous l'appellation, - contestée par le grand égyptologue français Pascal Vernus -, de "Papyrus érotique de Turin" qui constitue en réalité un ensemble satirico-pornographique dont il ne subsiste plus qu'environ 2 mètres soixante de long présentant tout à la fois des scènes dans lesquelles des animaux parodient des humains - volonté donc de brosser une satire de la société égyptienne d'alors ! -, mais aussi, sur quelque 175 centimètres, des représentations d'ébats sexuels au sein desquelles une franche pornographie le dispute à une imagination exacerbée - ou des fantasmes -  dans le chef d''un scribe qui fit le choix de dessiner des sexes surdimensionnés aux  marginaux ou aux paysans qu'il caricature.

 
FIGEAC, TURIN, PARIS : SE BATTRE POUR UN MUSÉE (Première Partie)

 

    

 

    Permettez-moi, amis visiteurs, d'ouvrir une petite parenthèse pour simplement me faire - et, j'espère, vous faire - plaisir en reprenant les propres termes de P. Vernus lus dans sa remarquable étude Le Papyrus de Turin et la pornographie dans l'Égypte ancienne, publiée aux pages 108-17 du catalogue de l'exposition L'Art du contour - Le dessin dans l'Égypte ancienne, présentée en 2013 au Louvre, puis aux Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles où, avec l'humour et l'excellence de la plume qui caractérisent son style, il indique que la mince ligne verticale séparant la partie pornographique de celle concédée aux parodies animalières est, je cite : d'autant moins marquée comme étant radicale qu'elle est traversée par un végétal qui, bien qu'enraciné chez les bêtes occupées à des affaires humaines, laisse quelques ramifications s'immiscer à peine chez les humains qui s'affairent comme des bêtes.      

     Et P. Vernus de conclure que ce document d'époque ramesside constitua, pour l'élite au pouvoir, une transgression des codes de bienséance rejetant traditionnellement la froide exhibition des pratiques sexuelles ; trangression destinée à la distraire, à la défouler en exploitant, je cite à nouveau, les vertus comiques de la gaudriole ...

 

    Revenons à présent, voulez-vous, à Champollion et à ses déboires, avec cette lettre écrite de Turin à son frère, le 15 novembre 1824.

 

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 


     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.
 


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, - souvenez-vous de la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier -, freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait évidemment assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au savant figeacois. 

     En novembre 1825, déçu, amer, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte ; mais aussi le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des Antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre à nouveau de l'autre côté des Alpes le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des Antiques du Musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux ; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin, tandis qu'à Paris, vous vous en doutez, les sempiternels factieux veillaient à ce que de nouveaux nuages s'amoncelassent : c'est ce que je me propose d'aborder avec vous, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim ; )

 

 

 

     Ce document écrit demeure à l'heure actuelle le seul connu dans toute la littérature égyptologique.

 

     Pour la petite histoire, j'ajouterai et qui, par parenthèse, ne fut scientifiquement publié qu'à partir de 1971 !!


 



     Au Musée de Turin, il a été retiré des vitrines et devenu inaccessible au public depuis plus de soixante ans ! 

     Hypocrite censure, quand tu nous tiens ... 
     

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 
     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, (revoir la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier), freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait déjà assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au philologue Français. 

     En novembre 1825, déçu, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte; le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre de l'autre côté des Alpes, le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des antiques du musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin ...

     Sur Paris, bien évidemment, de nouveaux nuages s'amoncelaient : c'est ce que je me propose de vous raconter, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim)

 

     Ce document écrit demeure à l'heure actuelle le seul connu dans toute la littérature égyptologique.

 

     Pour la petite histoire, j'ajouterai et qui, par parenthèse, ne fut scientifiquement publié qu'à partir de 1971 !!


 



     Au Musée de Turin, il a été retiré des vitrines et devenu inaccessible au public depuis plus de soixante ans ! 

     Hypocrite censure, quand tu nous tiens ... 
     

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 
     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, (revoir la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier), freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait déjà assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au philologue Français. 

     En novembre 1825, déçu, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte; le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre de l'autre côté des Alpes, le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des antiques du musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin ...

     Sur Paris, bien évidemment, de nouveaux nuages s'amoncelaient : c'est ce que je me propose de vous raconter, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim)

     Ce document écrit demeure à l'heure actuelle le seul connu dans toute la littérature égyptologique.

 

     Pour la petite histoire, j'ajouterai et qui, par parenthèse, ne fut scientifiquement publié qu'à partir de 1971 !!


 



     Au Musée de Turin, il a été retiré des vitrines et devenu inaccessible au public depuis plus de soixante ans ! 

     Hypocrite censure, quand tu nous tiens ... 
     

     Une lettre de Florence m'annonce l'arrivée au lazaret de Livourne d'une énorme caisse de papyrus égyptiens appartenant à M. Salt. Il paraît que ces manuscrits sont en vente. On m'enverra sous peu une notice en gros. Mais je la recevrai seulement pour enrager, car je suis bien sûr qu'on ne voudra rien faire à Paris pour acquérir les plus importants de ces papyrus. Je voudrais que les meneurs, grands et petits, restassent un jour ou deux dans le musée de Turin pour entendre les épithètes honorifiques dont les décorent tous les Français qui visitent la collection; il n'en est pas un qui ne regrette ces monuments ravis à la France par les microscopiques idées de nos géants politiques. (...) 
     Les monuments égyptiens abonderont partout excepté en France et cela par les fantaisies obstinées de trois ou quatre faquins dont la nouvelle étude dérange les idées et les intérêts, ce qui est tout un pour eux ... Vous verrez qu'il y aura bientôt un musée égyptien dans la capitale de la République de Saint-Marin tandis que nous n'aurons à Paris que des morceaux isolés et dispersés.


     A Paris, en effet, Charles X avait succédé à son frère, Louis XVIII, décédé le 16 septembre 1824. Et les mêmes politiques, les mêmes "savants" envieux, Jomard en tête, toujours, (revoir la partie de ce mauvais feuilleton de série B dans mon article de mardi dernier), freinaient des quatre fers toute demande de Champollion d'acheter les collections d'antiquités égyptiennes qui ne cessaient d'affluer sur le continent, à Marseille comme à Livourne, arguant officiellement du fait que le couronnement du tout nouveau souverain avait coûté 2 millions de francs, et que l'heure ne pouvait qu'être aux économies.

     Jomard, toutefois, mais pour sa seule gloire personnelle, avait réussi à convaincre Charles X d'acquérir la collection Durand et n'avait de cesse de négocier l'achat de celle de Passalacqua dans l'unique but de les réunir toutes deux dans le cabinet royal des Antiques, dont il se voyait déjà assumer la direction.

     Pendant ce temps, à Turin, suite au transfert de l'administration du musée au ministère de l'Instruction publique, et donc au remplacement du comte de Cholex, favorable à Champollion, l'organisation des salles égyptiennes et le catalogue qui devait en découler avaient échappé au philologue Français. 

     En novembre 1825, déçu, il quitta définitivement la ville, et revint à Grenoble auprès de son épouse et de sa fille. Des bruits y couraient que le souverain avait décidé de le nommer Conservateur des Antiquités égyptiennes au musée du Louvre. Très vite, un redoutable triumvirat s'érigea contre lui : le teigneux Jomard, bien sûr, révolté qu'une telle iniquité lui soit infligée, lui à qui la France et le monde devaient la réalisation de l'incontournable Description de l'Egypte; le comte de Forbin, Directeur général des musées et le comte de Clarac, Conservateur des antiquités au Louvre.

     Le 25 février 1826, toutefois, après avoir appris 5 jours plus tôt que le roi, contre vents et marées, lui allouait une somme de 5 000 francs pour étudier la collection proposée à Livourne par le consul britannique au Caire, Henry Salt, et en donner une estimation définitive quant au prix d'achat éventuel, il reçoit les fonds et les papiers nécessaires pour se rendre de l'autre côté des Alpes, le mois suivant. C'est là qu'il apprendra que le 15 mai, Charles X a signé au château des Tuileries une ordonnance stipulant que la conservation des antiques du musée royal du Louvre formerait deux divisions : une comprenant les monuments grecs, romains et médiévaux; l'autre, les monuments égyptiens, phéniciens, persépolitains et indous existant au musée ou pouvant y être ajoutés. Stipulant aussi que le "sieur de Clarac" dirigerait la première division, et que le "sieur Champollion le Jeune" devenait conservateur des monuments de la seconde division. Stipulant encore que, mêmement rémunérés, tous deux seraient aussi sous les ordres immédiats du comte de Forbin, Directeur général des musées. Et stipulant enfin, qu'il y aurait chaque année un cours public et gratuit d'archéologie et que lui, Champollion, en assurerait la charge.

     Moment de pure joie à Turin ...

     Sur Paris, bien évidemment, de nouveaux nuages s'amoncelaient : c'est ce que je me propose de vous raconter, amis visiteurs, mardi prochain, 20 octobre.

 

 

(Andreu/Rutschowscaya/Ziegler : 1997, 18 ; Hartleben : 1983, 269-396 ; Lacouture : 322-55, 380-401 ; Rosenberg : 2007, passim)

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Rééditions
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commentaires

Christiana 16/10/2015 11:38

Quelle histoire passionnante!
N'en a-t-on jamais fait un film?
Tandis que je lis ces aventures, je vois défiler les scènes comme si j'étais au cinéma...

Pour répondre à Alain -si je peux me permettre de m'immiscer- les Grecs et les Romains ont fait de même, les animaux, les sexes virils sur dimensionnés... je crois que cela fait partie des amusements, des fantasmes de l'homme depuis la nuit des temps.
J'ai eu la chance de visiter le musée d'histoire et d'archéologie de Naples et pour la première fois, on pouvait y visiter le cabinet secret. Il contenait tout ce qu'on avait trouvé d'œuvres et d'objets érotiques grecs et romains, notamment à Pompéi et que les papes avaient fait murer durant des siècles...
L'homme est toujours exactement le même, il a beau faire des découvertes scientifiques extraordinaires, il y en aura toujours qui à l'instar de Bernardino Drovetti pilleront pour l'appât du gain ainsi que Daech aujourd'hui qui tire sa fortune, son trésor de guerre des œuvres pillées (pas seulement détruites) et vendues à des acquéreurs peu scrupuleux.

Richard LEJEUNE 16/10/2015 14:13

Je n'ai pas connaissance, Christiana, qu'un cinéaste se soit intéressé à retracer la la vie de Champollion : pourtant, une documentation scientifique existe à partir de laquelle un film captivant pourrait être effectivement tourné !
Mais à mon sens, peu connaissent cette documentation ...

Mais bien évidemment que tu peux t'immiscer ; et de surcroît quand c'est pour nous faire part de tes connaissances !

Je n'en ai pas repris les détails dans mon article amendé de ce mardi mais l'original de l'automne 2008 faisait allusion à l'hypocrisie toujours en vigueur au XXème siècle qui fit que durant de très nombreuses années, au Musée égyptien de Turin, les scènes pornographiques de ce papyrus ne furent pas exposées au public ...

Pis : je dispose dans ma bibliothèque des deux volumes d'un ouvrage rendant compte des monuments égyptiens appartenant au Metropolitan Museum of Art de New York : HAYES W.C., The Scepter of Egypt - A Background of the Study of the Egytian Antiquities in The Metropolitan Museum of Art.

La première édition de ces deux tomes date respectivement de 1953 et 1959 ; la quatrième, celle que je possède, de 1990. À une époque donc où la censure n'était, je pense, plus aussi prépondérante que précédemment dans le siècle.

Dans celui des deux livres consacré au Nouvel Empire est photographiée, p. 167, une scène de musique faisant partie du culte d' Hathor dans laquelle une jeune femme joue de la harpe, assise derrière un danseur que l'on peut supposer nu.

J'insiste sur le "que l'on peut supposer" car rien n'apparaît sur la photo de la virilité du personnage.

En réalité - car je connais par ailleurs ce fragment de peinture -, l'artiste avait doté l'homme d'un sexe démesurément long qui, du bas ventre, lui descendait entre les jambes, passait à l'arrière de son corps et venait se trémousser devant les cordes de la harpe de la jeune femme.
Tu auras compris que la photo initiale destinée à la publication de ce "catalogue" des monuments de ce prestigieux musée avait été pudiquement retouchée aux fins que disparaisse ce sexe que l'on ne pouvait voir ...

Ce que je souhaitais montrer par cette "anecdote",Christiana, c'est qu'à la fin du XXème siècle encore subsistait une forme de censure telle que la photographie de cette scène publiée dans un ouvrage scientifique de haut niveau était restée la même qu'un demi-siècle plus tôt, à savoir tronquée d'un élément susceptible de choquer le puritanisme américain.

!!!

Alain 14/10/2015 06:57

Mince, je ne savais pas que les Egyptiens antiques versaient dans la pornographie dans le même style que certaines estampes japonaises !

Richard LEJEUNE 14/10/2015 08:13

Eh oui, Alain. Je précise toutefois qu'il s'agit ici du seul et unique papyrus que nous ayons retrouvé sur cette jouissance débridée, franchement caricaturée, d'ailleurs !
Nonobstant, des scènes semblables ont parfois été retrouvées à Deir el-Médineh, esquissées sur ostraca ...

Cendrine 13/10/2015 19:55

Et bien voilà qui est réjouissant! Quand on voit les attitudes de plus en plus coincées et les crispations agressives d'un certain nombre de personnes qui veulent verrouiller tout accès au corps, à l'érotisme, à la sensualité, rhabiller les statues, enfermer des oeuvres d'art jugées choquantes par leurs esprits étriqués, c'est un plaisir de se plonger dans "l'exploration" de ce parchemin et des idées qu'il peut véhiculer. Vive la gaudriole, vive surtout la liberté d'expression et l'étude de tout ce que l'on veut!
Je vous souhaite une excellente soirée, amicalement!
Cendrine

Richard LEJEUNE 14/10/2015 08:09

Verrouiller le corps, voilà bien, - Michel Onfray le démontre à l'envi dans toute son oeuvre -, l'attitude de la pensée judéo-chrétienne qui tant nous assomme, Cendrine.
Merci pour votre commentaire éminemment roboratif.

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