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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 23:00

     Vous vous souvenez assurément, ami lecteur, de la nouvelle catégorie que j'avais initiée samedi dernier, intitulée "L'Egypte en textes", avec ce premier article consacré à Bonaparte et à sa Campagne d'Egypte revisités par un héros balzacien.

     Dans un tout autre esprit, mais relevant du même sujet, je vous propose aujourd'hui de larges extraits d'une lettre adressée le 29 novembre 1936, à Thomas Mann, par Sigmund Freud.

     (Pour avoir une idée des origines de cette campagne, je vous conseille éventuellement de relire l'introduction de mon article du 19 mars dernier; mais plus assurément l'excellent ouvrage de Henry Laurens.)  

     

     Je me demande s'il n'existe pas dans l'Histoire un homme pour qui la vie de Joseph a pu être un modèle mythique, de sorte que nous puissions deviner le fantasme de Joseph comme étant, derrière son portrait biographique complexe, le moteur démoniaque et secret.
Je pense que Napoléon Ier est cet homme.

     a) Il était Corse, deuxième fils d'une famille nombreuse. Son frère aîné s'appelait Joseph, et ce détail, étant donné que le hasard et la nécessité s'enchaînent toujours dans une vie humaine, marqua pour lui un destin. Dans toutes les familles corses, le droit d'aînesse est respecté avec une crainte sacrée (je pense qu'Alphonse Daudet a dépeint une fois cette particularité dans un roman "Le Nabab", ou bien est-ce une erreur ? S'agit-il d'un autre livre ou d'une oeuvre de Balzac ?).
Suivant cette tradition corse, une relation humaine prend un caractère exacerbé. Le frère aîné est le rival naturel, le cadet éprouve à son égard une hostilité élémentaire dont on ne peut toucher le fond, et à laquelle, dans les années à venir, les termes de désir de mort et d'intention meurtrière pourront convenir. Eliminer Joseph, prendre sa place, devenir lui-même Joseph ont dû être chez Napoléon enfant le sentiment moteur le plus fort. C'est là un fait curieux et on le comprend( pas tout à fait), mais on a pu observer avec certitude  que justement ces motions infantiles excessives tendent à se retourner en leur contraire. Le rival haï devient un être aimé. Il en fut ainsi pour Napoléon. Nous en inférons qu'il a tout d'abord violemment détesté Joseph mais nous apprenons que, plus tard, il l' aimé plus qu'aucun être au monde et qu'il n'a presque jamais pu reprocher quelque chose à cet homme sans valeur et peu sûr. La haine primitive avait donc été surcompensée, mais l'ancienne agressivité, jadis libérée, n'attendait que d'être déplacée sur d'autres objets. Des centaines de milliers d'individus indifférents expieront le fait que le petit homme féroce a épargné son premier ennemi.

     b) Sur un autre plan, le jeune Napoléon est tendrement lié à sa mère et s'efforce de remplacer son père, mort trop tôt, en prenant soin de ses frères et soeurs. A peine est-il devenu général qu'on lui suggère d'épouser une jeune veuve, plus âgée que lui et possédant, à la fois, de l'influence et un rang. Il y a beaucoup à dire contre elle mais s'il se décide à l'épouser, c'est probablement parce qu'elle s'appelle Joséphine. Par la vertu de ce nom, il peut transférer sur elle une partie du tendre attachement qu'il ressent pour son frère aîné. Elle ne l'aime pas, le traite mal, le trompe, mais lui, le despote, d'habitude d'une froideur cynique à l'égard des femmes, lui est passionnément attaché, lui pardonne tout; il n'arrive pas à lui en vouloir.

     c) Sa passion amoureuse pour Joséphine de Beauharnais était compulsionnelle, due au prénom qu'elle portait mais naturellement ce n'était pas une identification à Joseph. Et c'est dans la fameuse campagne d'Egypte que cette dernière se manifeste le plus nettement. Où aller, sinon en Egypte, quand on est Jopseph qui veut paraître grand aux yeux de ses frères ? Si l'on examine de plus près les motifs politiques de cette entreprise du jeune général, on trouvera sans doute qu'ils n'étaient rien d'autre que des rationalisations violentes d'une idée fantasmatique. Ce fut d'ailleurs avec cette campagne de Napoléon que commença la redécouverte de l'Egypte.

     d) Le dessein qui avait poussé Napoléon à se rendre en Egypte se réalise plus tard en Europe. Il donne à ses frères des situations en faisant d'eux des princes et des rois. Jérôme, ce bon à rien, est peut-être son benjamin. Ensuite, il devient infidèle à son mythe et se laisse entraîner par des considérations réalistes à répudier la Joséphine bien-aimée. De cet acte date son déclin. Le grand destructeur travaille alors à sa propre destruction. La campagne de Russie, hasardeuse, mal préparée, entraîne sa chute. C'est comme l'autopunition de son infidélité envers Joséphine, du retour de son amour vers l'hostilité originaire à l'égard de Joseph. Et pourtant, là encore, contrairement aux intentions de Napoléon, le destin a reproduit une autre partie de l'histoire de Jospeh. Le rêve de Joseph, dans lequel le soleil, la lune et les étoiles s'inclinent devant lui, avait eu pour résultat de le faire jeter dans la fosse. 


(JONES Ernest, La vie et l'oeuvre de Freud, Paris, P.U.F., 1969, Tome III, pp. 520-1) 
  

 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Louvre-passion 22/09/2008 22:02

Là franchement je pense que Sigmund a un peu trop "travaillé du chapeau". En un mot je trouve l'exercice intellectuel séduisant, mais sa démonstration est un peu tirée par les cheveux.

Richard LEJEUNE 23/09/2008 09:27



C'est l'évidence même, Louvre-passion.
Mais je trouvais cette lettre intéressante, car probablement pas très connue.

Il faut savoir que Freud, amateur d'archéologie avait disposé sur son bureau de Vienne et dans sa bibliothèque un nombre imposant d'objets d'art grecs et romains, mais aussi égyptiens, acquis
chez les antiquaires vienneois.

(Une oeuvre du peintre viennois Max Pollak nous le montre d'ailleurs assis à son bureau devant quelques-unes de ses statuettes égyptiennes
 http://www.musee-rodin.fr/communication/images/rodinfreud/freud/source/in517pollak.htm
et, à Londres, à Maresfield Gardens, là où, fuyant les nazis, il vécut la dernière année de sa vie, sa fille Anna a constitué un musée dans lequel, au rez-de-chaussée, sont exposés la
bibliothèque et le bureau de son père, ainsi que les pièces archéologiques dont, à Vienne, il avait fait son environnement quotidien.)  

Tout cela pour signaler que l'Egypte l'intéressait, mais qu'il était loin d'en avoir une idée exacte. Ainsi son ouvrage "L'Homme Moïse et la religion monothéiste" propose des thèses qui
sont loin de faire l'unanimité du monde égyptologique. C'est ainsi que l'égyptologue allemand Jan Assman a publié en 2001 un remarquable essai intitulé "Moïse l' Egyptien"
où, entre autres, il étudie en parallèle ce qu'ont pu écrire d'erroné Spinoza, Schiller et Freud à propos justement de la religion des Egyptiens.

Par parenthèses, à l'automne 2005, est sorti "Le Livre noir de la psychanalyse", ouvrage qui fit polémique tant il mettait à mal les théories psychanalytiques, celles de Freud entre
autres, mais qui, même fortement contesté, eut le mérite d'attirer l'attention, lettres de Freud à l'appui, notamment celles à Wilhelm Fliess, sur le fait que toutes ses théories étaient
parfois plus vite avancées que véritablement avérées par l'étude de cas spécifiques.
N'oublions pas non plus son "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci" pour lequel il a été définitivement prouvé, là aussi, que toute la théorie développée est fausse suite, au
départ, à une erreur de traduction d'un nom d'oiseau ...

C'est donc en toute connaissance de cause, et peut-être aussi en point d'orgue à toute cette littérature anti-freudienne que j'ai délibérément proposé ce texte de Freud en rapport avec
Napoléon Bonaparte : chacun pourra ainsi se forger une opinion.
Et grand merci pour la tienne.  



Colette 21/09/2008 09:20

Pardon pour mes fautes d'orthographes. J'ai la triste habitude de ne pas me relire...
Colette

Colette 21/09/2008 09:16

Merci Rchard pour votre "com", c'est si agréable de vous lire.

Par contre mes amours ne me portent pas vers Napoléon.Mes études en histoire sur cette époque furent particulièrement désastreuses.
Pourtant l'Histoire et la Géographie avaient mes préférences. Il y a des être que l'on n'aime pas ... il fut de ceux là.
Mais votre article est trés intèressant.

Amicalement.
Colette

Richard LEJEUNE 23/09/2008 09:35



Je conçois très bien votre antipathie, Colette : hormis des inconditionnels, Napoléon Bonaparte fut à l'image, désastreuse, de bien des dirigeants de l'Histoire
des civilisations.

Je dois d'ailleurs avoir écrit dans l'un ou l'autre article que seuls le fait d'avoir amené des savants avec son armée sur le territoire égyptien et celui d'avoir initié la publication de
leur magistrale "Description de l'Egypte" avaient grâce à mes yeux. Pour des raisons évidentes ...



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