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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 08:00

     Dans mon optique de vous faire connaître certains des textes rédigés par Jean-François Champollion le Jeune qui, à mon sens, méritent qu'on s'y arrête tellement ils revêtent une importance cardinale à la fois par leur fond et par leur forme dans la mesure où y passe un souffle proche du romantisme historique cher à Chateaubriand ou à Michelet, sans oublier cette part de pamphlet qu'il sait si bien exprimer, je vous propose aujourd'hui, ami lecteur, après la première lettre au duc de Blacas que je vous ai donné à lire samedi dernier, de larges extraits d'un courrier qu'il adressa le 6 novembre 1824 de Turin, où il étudiait la collection Drovetti, à son frère aîné resté au pays.



     Les huit jours qui se sont écoulés entre ma dernière et celle-ci ont été employés, mon cher ami, à recueillir, avec une patience que mettaient à chaque moment à de rudes épreuves les désappointements les plus sensibles, quelques vieux débris de l'histoire égyptienne. Ce que j'ai sauvé du naufrage fera toujours regretter la perte, peut-être irréparable, de documents de la plus haute importance et qu'avec un peu de soin et d'intelligence les marchands auraient pu conserver intacts pour quelques siècles encore.

     Je m'explique. Lorsque j'eus terminé le déroulement des papyrus historiques dont je t'ai parlé dans ma précédente lettre, j'appris par hasard qu'il existait, dans les combles, quelques débris d'autres manuscrits égyptiens, mais qu'il était inutile de les visiter. J'insistai cependant pour les voir, et il fut convenu qu'on les mettrait sur une table où je pourrais les examiner le lendemain.

     En entrant dans cette chambre, que j'appellerai désormais le "Colombarium de l'Histoire", je fus saisi d'un froid mortel en voyant une table de dix pieds de longueur, couverte dans toute son étendue d'une couche de débris de papyrus, d'un demi-pied d'épaisseur au moins. 
"Quis talia fando temperet a lacrymis !"
(1)  Pour maîtriser un peu ma peine, je supposais d'abord que je ne voyais là que des débris de quatre ou cinq cents manuscrits funéraires, et j'eus le courage de jeter les yeux sur les fragments les plus étendus et les moins informes : ma blessure se rouvrit alors et saigna bien cruellement, en reconnaissant (sic) que j'avais dans la main un débris de pièce daté de l'an XXIV du pharaon Aménophis-Memnon. 

     Dès ce moment, la résolution fut prise d'examiner un à un les débris grands et petits qui couvraient cette table de désolation. Je commençai l'ouvrage en procédant, mais avec moins de vitesse et surtout de gaieté, comme les paysans de nos pays en triant les noix dans les soirées d'automne. Ma pointe à calquer devint l'instrument principal de mon opération. Elle conduisait, de la table dans ma main, chaque morceau qui, regardé avec attention, et au recto et au verso, retombait dans la fatale caisse
(...) lorsqu'il ne présentait rien de notable. 

     Décrire les sensations que j'ai éprouvées en étudiant les lambeaux de ce grand cadavre d'histoire, est chose impossible : l'imagination la plus froide en serait ébranlée. Comment se défendre d'un peu d'émotion en remuant cette antique poussière des siècles ? Je philosophai à outrance, - aucun chapitre d'Aristote ou de Platon n'est aussi éloquent que ce monceau de papyrus. Ma table en dit bien plus que celle de Cébès : j'ai vu rouler dans ma main des noms d'années dont l'histoire avait totalement perdu le souvenir, des noms de dieux qui n'ont plus d'autels depuis quinze siècles, et j'ai recueilli, respirant à peine, craignant de le réduire en poudre, tel petit morceau de papyrus, dernier et unique refuge de la mémoire d'un Roi qui, de son vivant, se trouvait peut-être à l'étroit dans l'immense Palais de Karnac !

     Dans ces restes si fragiles et si mutilés d'un monde qui n'est plus, j'ai vu, comme dans celui d'aujourd'hui, que du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas,  - que le temps réduit au même niveau et entraîne sans distinction ce qu'il y a de plus grand et de plus petit, de plus grave et de plus futile, de plus triste et de plus gai : à côté d'un fragment soit d'un acte du règne de Ramsès le Grand, soit d'un rituel contenant les louages de Ramsès-Méïamoun, ou de tout autre grand Pasteur des peuples, j'ai trouvé un débris de caricature égyptienne, représentant un chat qui garde des canards, la houlette à la main, ou un cynocéphale qui joue de la double flûte; - près des nom et prénom du belliqueux Moeris, un rat armé en guerre et décochant des flèches contre un combattant de sa force, ou bien un chat montant sur un char de bataille. - Ici, un morceau de rituel funéraire sur le dos duquel l'intérêt humain avait écrit un contrat de vente, et là des débris de peintures d'une obscénité monstrueuse et qui me donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse égyptiennes.
(2) 

     Voici, en bloc, les résultats de l'examen que j'ai fait de tous ces débris.

    
(...) Mais le papyrus le plus important, celui dont je regretterai toujours la mutilation complète, et qui était un véritable trésor pour l'histoire, c'est un tableau chronologique, un vrai "Canon Rroyal" en écriture hiératique, contenant quatre fois plus de dynasties que n'en portait la Table d'Abydos, dans son intégrité première. J'ai recueilli au milieu de la poussière une vingtaine de fragments de ce précieux manuscrit, mais des morceaux d'un pouce ou deux, au plus, et contenant toutefois les prénoms plus ou moins mutilés de 77 pharaons. Ce qu'il y a de plus remarquable dans tout cela, c'est qu'aucun de ces 77 prénoms ne ressemble en rien à ceux que porte la Table d'Abydos (3), et je suis convaincu qu'ils appartenaient tous aux Dynasties antérieures. Il me paraît également certain que ce Canon historique est du même temps que tous les manuscrits au milieu desquels j'en ai recueilli les débris, c'est-à-dire qu'il n'est point postérieur à la XIXème Dynastie.

     Voilà encore une de ces trouvailles capitales qui causent autant de regrets que de plaisir, et qui nous font voir (c'est le côté consolant) que nous devons tout attendre de recherches bien dirigées, dans le cas où notre gouvernement se déciderait enfin à dépenser quelque argent pour acquérir des antiquités égyptiennes. Mais je serais étonné qu'on fît la chose, pour la raison même qu'il serait honorable et convenable de la faire ...  

  
(1) "En rapportant de telles choses, comment peut-on retenir ses larmes ? " (Énéide, Livre II, 1, 6-8)

(2) Vous aurez reconnu dans ce paragraphe, ami lecteur, la description du
papyrus satirico-érotique dont j'avais déjà précédemment eu l'occasion de vous entretenir.

(3) Le tableau chronologique mentionné par Champollion constitue la première des deux listes retrouvées à Abydos : celle-ci par J.-W. Bankes, en 1817-18, sur le mur d'une chambre du temple de Ramsès II; la seconde par Auguste Mariette, dans le temple de Séthi Ier, en 1864, soit plus de trente ans après le décès du déchiffreur. Toutes deux contiennent des cartouches de souverains; celle à laquelle il est fait ici allusion présentant sur 26 colonnes la liste des rois antérieurs à Ramsès II.


(http://www.archive.org/details/lettresdechampol01cham)

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commentaires

L
On imagine ce que devait penser Champollion devant ce "tas" de papyrus entassé par un collectionneur qui n'en saisissait sans doute pas vraiment l'importance. Ce texte me rappelle ce que j'avais appris lors de l'exposition "Deil el Medineh", que la plupart des textes se rapportant à la vie quotidienne avaient été trouvés dans ce qui une décharge à l'époque.
Répondre
R
<br /> <br /> Je reste, pour ma part, ébahi, alors qu'il n'est finalement qu'aux premiers balbutiements des connaissances de la langue égyptienne, par la capacité qu'eut<br /> Champollion à retrouver dans cette masse de documents épars les morceaux des uns à ajuster aux autres pour tenter un début de reconstitution. Ce dut être un travail d'une minutie sans égale,<br /> et requérant une patience extraordinaire ...<br /> <br /> Effectivement, concernant Deir el Médineh, la majorité des documents exhumés - ostraca, tessons de poterie et morceaux de calcaire peints (plus de 13000 inventoriés) -<br /> proviennent essentiellement du "Grand Puits" retrouvé (et fouillé) par l'égyptologue français Bernard Bruyère entre 1948 et 1951, à quelques dizaines de mètres au nord de ce<br /> village des ouvriers des tombes royales ramessides : il constituait en réalité une immense poubelle à ciel ouvert d'une cinquantaine de mètres de profondeur pour 35 m de diamètre dans laquelle,<br /> cinq siècles durant, les hommes de ce phalanstère ont jeté leurs "archives" ...<br /> Une véritable mine pour l'égyptologie !<br /> <br /> Je présume que, toi aussi, tu as dû à Paris, moi ce fut à Bruxelles, visiter en 2002 la superbe exposition consacrée à Deir el Médineh et aux "Artisans de la Tombe". <br /> <br /> <br /> <br />

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