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6 octobre 2008 1 06 /10 /octobre /2008 23:00

     Dans un premier article consacré mardi dernier au mastaba d'Akhethetep dont la chapelle est exposée dans la quatrième salle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, je vous avais proposé, ami lecteur, non seulement quelques explications générales sur ce qu'était, à l'Ancien Empire égyptien, un mastaba, mais aussi de découvrir avec moi l'histoire des fouilles de ce monument.

     Dans ce deuxième article, nous allons, si vous le voulez bien, nous attarder à certains détails de sa façade puis, de conserve, pénétrer à l'intérieur du couloir qui débouche sur la chapelle proprement dite, dans laquelle nous nous inviterons la semaine prochaine.


     L’entrée de la chapelle d'Akhethetep était tournée vers l’est, vers la vallée du Nil, face au lever du soleil. Ici, au Louvre, l’encadrement de cette porte est incomplet dans la mesure où manquent le seuil ainsi que les blocs de l’assise inférieure découverts, mais restés sur le site de Saqqarah. Quant à ses montants, seuls subsistent de chaque côté trois blocs superposés et croisés. Au-dessus de la porte, un "rouleau" gravé, - reproduction dans la pierre du store enroulé qui protégeait l’entrée des maisons égyptiennes antiques -, précise en deux lignes le nom et les titres du propriétaire :





     "Le "pensionné", ami unique, secrétaire de la maison du matin, d’Anubis, prêtre d’Horus imy chénout, prêtre de Héka, Akhethetep.




     Permettez-moi ici, ami lecteur, une petite remarque concernant la position des hiéroglyphes dans ce texte : vous aurez tout de suite compris, en fonction de ce que j’ai déjà eu l’occasion de vous expliquer précédemment, que ceux-ci se lisent en commençant par la droite et en allant vers la gauche, la première ligne s’arrêtant à l’étoile, la seconde au signe du bâton de foulon, immédiatement après le drapeau.

 
    De sorte qu'à l’extrême gauche de cet ensemble, se présentent de haut en bas, embrassant donc les deux lignes horizontales, cinq hiéroglyphes : un oiseau ibis à aigrette, d'abord, surmontant les quatre autres signes.

- L'oiseau ibis se lit Akh 
- Sous ses pattes, une galette de pain : elle correspond à la lettre T

L'ensemble se prononce donc Akhet

- Ensuite, la représentation d'un pain sur une natte, qui se lit  hetep
- En dessous, de droite à gauche évidemment, à nouveau la galette de pain (T) et un siège cubique qui, lui, correspond à la lettre P; ces deux derniers pictogrammes exprimant une partie de la valeur phonétique du nom donné à la natte sur laquelle repose le pain (hetep), on pourrait considérer qu'ils font double emploi. Il n'en est évidemment rien : ces signes avaient en fait pour fonction de préciser la prononciation du mot.

     Il est à remarquer que ces phonèmes ne constituent nullement des hiéroglyphes particuliers, des signes spéciaux en marge d'autres hiéroglyphes : ce sont bel et bien des idéogrammes au même titre que des centaines d'autres  (ici, un siège cubique et une galette de pain) qui, comme le comprit Champollion ont été détournés de leur expression ordinaire pour représenter accidentellement des sons.  

     Ces éléments phonétiques étaient d'autant plus importants que la langue égyptienne, comme d'ailleurs la majorité des langues sémitiques, n'écrivait pas les voyelles proprement dites, donnant ainsi aux consonnes un rôle cardinal. Ce qui fait que l'écriture hiéroglyphique correspond en quelque sorte à un squelette consonantique des mots eux-mêmes. (Et c'est évidemment notre graphie moderne, pour une question de facilité au niveau de la prononciation, qui ajoute les voyelles.)

     Tout ceci prouve, si besoin en était encore, que Jean-François Champollion avait évidemment raison quand, bien que contesté par ses contempteurs, il affirmait en substance que l'écriture égyptienne pouvait représenter à la fois des objets et des sons. Originairement, et durant toute la civilisation, elle fut et est restée une écriture pictographique que complétaient des éléments phonétiques : des idéogrammes mêlés à des phonogrammes, comme les appellent les égyptologues.

     Ici, l'ensemble de signes qui terminent verticalement ces deux lignes de hiéroglyphes se lit donc Akhethetep : il correspond, vous l'aurez compris, au nom du propriétaire du mastaba.

     Petite et dernière remarque, au passage : autant de fois retrouverez-vous ce patronyme inscrit à l'intérieur de la chapelle, sur ce rouleau de façade sera la seule où l'artiste l'aura gravé correctement, c'est-à-dire complètement,  avec la galette de pain correspondant au "T", après l'oiseau ibis. Et que ce soit sur les murs du couloir, que ce soit dans les légendes accompagnant certains registres peints sur les parois intérieures, dans toutes les autres graphies de la chapelle, son nom est amputé de ce signe. Toujours. 

   
     Après cette nécessaire digression philologique, revenons à présent à "notre" chapelle. 

     Couronnant sa façade, une énorme architrave monolithique de 299 cm de longueur pour 52 cm de haut et de profondeur, avoisinant les deux tonnes, propose sur trois lignes horizontales de beaux hiéroglyphes se lisant également de droite à gauche et correspondant à trois formules d’offrandes relativement banales, mais typiques dans le corpus de la littérature funéraire égyptienne :




1. "Offrande que donnent le roi et Anubis, chef du pavillon divin : qu’il puisse être enterré dans la nécropole du désert occidental, qu’il vieillisse parfaitement bien auprès du dieu, le bienheureux auprès du grand dieu, ami unique, ima-â, héqat-â, nemty-â, prêtre d’Horus imy-chénout."

2. "Offrande que donne Anubis, chef de la terre sacrée : qu’il parcoure les bons chemins que parcourent les bienheureux, parfaitement en paix auprès du grand dieu, le prêtre ritualiste, grand des dizaines du Sud, directeur des deux trônes, supérieur des chefs."

3. "Offrande que donne Anubis chef des Occidentaux dans toutes ses places : qu’il puisse être enterré dans la nécropole comme bienheureux auprès de son dieu, l’ami, secrétaire de la maison du matin, prêtre de Khnoum; dans toutes ses places, l’ami." 


     Tous ces titres portés par Akhethetep dans les trois lignes de hiéroglyphes traduits ci-dessus, toutes ces épithètes relativement rares pour la plupart (que l'on retrouve néanmoins chez quelques vizirs de l'Ancien Empire, tel Mérérouka, par exemple) correspondent vraisemblablement à certaines de ses prêtrises, en étroite correspondance très probablement aussi avec le monde médical dont faisaient partie ses deux fils. Mais Akhethetep lui-même n'était nullement vizir; pas plus que médecin alors qu'il portait le titre de prêtre ritualiste.   



     A l’intérieur du monument, les murs de l’étroit couloir permettant d’accéder à la chapelle proprement dite sont entièrement sculptés de fins reliefs illustrant les funérailles d’Akhethetep.

 
     
     Dans l’embrasure nord (= paroi de droite), on peut admirer la représentation du défunt que ses deux fils accompagnent : il est debout, tient une longue canne de la main droite et un petit rouleau de tissu dans l’autre. Il est coiffé d’une perruque longue à fines mèches parallèles et arbore une barbe très courte. Il est vêtu d’un pagne à devanteau, très travaillé, maintenu par une ceinture nouée. Un large collier "ousekh" composé de quatre rangs de perles rectangulaires lui orne le cou, tandis qu’un baudrier lui ceint diagonalement le torse. 




     Les inscriptions au-dessus des deux personnages plus petits précisent, pour celui de gauche :

     "Son fils aîné, l’ami unique, ima-â, prêtre d’Horus imy Chénout, directeur des deux trônes, prêtre ritualiste, Séânkhouptah"

     Et pour celui de droite :

     "Son fils, le médecin-chef de Haute et Basse-Egypte, prêtre de Héka, Râkhouef"

    
     Bien plus intéressantes sont les cinq colonnes de textes au-dessus d’Akhethetep lui-même qui nous expliquent la raison pour laquelle un pharaon (dont, malheureusement, le nom n’est pas cité) lui a concédé le privilège de faire construire son tombeau en cet endroit de la nécropole memphite :

     "Sa Majesté a permis que son fils, l’ami unique, ima-â, Séankhouptah touche pour lui des colliers ousekh et chénou de malachite et de lapis-lazuli, un contrepoids ânkhet et un pendentif izen de malachite et de lapis-lazuli pour mettre à son cou, ainsi que deux boeufs provenant du marais en récompense du fait qu’il l’avait éduqué à la satisfaction du roi, l’ami unique,ima-â, héqat-â, directeur des deux trônes, prêtre d’Horus imy chénout, prêtre de Héka, d’Anubis, prêtre de Khnoum, chef de la maison de vie dans toutes ses places, prêtre ritualiste, secrétaire de la maison du matin, supérieur des chefs, l’ami, Akhethetep.

     (C’est donc, semble-t-il, grâce à la situation qu’occupait un de ses fils auprès de pharaon qu’Akhethetep a ainsi pu bénéficier des faveurs royales pour la construction de sa "maison d'éternité".
)

     
  
     L’embrasure sud, quant à elle (= paroi de gauche) déploie, scène rarissime dans les mastabas, le thème de la livraison des étoffes de lin : transport, rémunération des tisserandes, comptabilité, etc.

     C’est, comme sur le mur qui lui fait face, Akhethetep en personne, également figuré en grande taille, mais cette fois assis, qui nous accueille : il reçoit de deux serviteurs un grand papyrus sur lequel, très probablement, est mentionnée la liste des étoffes qui lui sont apportées dans un grand coffre posé sur un brancard. Deux scribes enregistrent l’opération, comptabilisant avec précision les quantités livrées. Les étoffes sont ensuite rangées : "Mettre les étoffes dans le coffre", précisent les hiéroglyphes qui surmontent la scène. Enfin, aux tisserandes qui se présentent au registre inférieur, sont donnés des bijoux, forme courante de rétribution : "Distribuer les récompenses", "Distribuer les bijoux", disent les textes proches.


    


     Une autre scène de livraison de tous ces tissus se déroule sous l’oeil vigilant d’un "scribe du trésor", ce qui laisse supposer qu’ils proviendraient du trésor royal, autre faveur possible des pharaons dans la mesure où les étoffes, comme la stèle, le sarcophage et les onguents, font partie intégrante du matériel funéraire.







     Mardi prochain, dans un troisième article, je vous proposerai, ami lecteur, de pénétrer à l'intérieur même de la chapelle funéraire d'Akhethetep.


(Lefebvre : 1955, 9-12; Ziegler : 1993

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Alain 08/10/2008 10:15

C’est exact que les corps des représentations égyptiennes sont souvent très stylisés avec des formes un peu répétitives.
Moi, je repense à l’une des plus belle œuvre du Louvre « Le scribe accroupi » qui nous montre le visage d’un bel homme, mais dont le corps est beaucoup plus ordinaire : poitrine tombante, muscles avachis, taille épaisse et ventre bedonnant.
Ouf ! Les égyptiens nous ressemblaient !

Richard LEJEUNE 08/10/2008 22:33



Bien évidemment que les Egyptiens n'avaient rien des "Apollon du Belvédère" !
Bien évidemment qu'ils ressemblaient à Monsieur et Madame Tout le Monde !!!

J'aurais pu attirer l'attention de Cat sur les scribes assis, effectivement ventripotents, ou sur maints autres traits de déformation physique patente.

Mais estimant que, déjà, ma réponse paraissait longuette, j'ai préféré, ici à tout le moins, m'abstenir. Quitte à, pour les "mordus", revenir plus tard sur la question, avec profusion
de détails.



Cat 07/10/2008 14:09

Merci pour cette mise au point "éclairante". Je suis allée voir les deux liens que vous proposez et qui viennent parfaitement confirmer vos explications.

Cat 07/10/2008 12:25

Deux articles passionnants!
Une question concernant la silhouette des personnages importants représentés sur les bas-reliefs: Ils ont toujours un corps qui se rapproche de la perfection les épaules carrées et la taille fine. J'imagine qu'ils n'avaient pas en réalité , tous cette silhouette parfaite...N'y a t'il jamais eu des façons différentes de les représenter. Ces dessins répétitifs me font davantage penser à du travail d'artisan qu'à du travail d'artiste. Ces interrogations sont bien-sûr celles d'une ignorante en matière d'art égyptien...

Richard LEJEUNE 07/10/2008 13:54



Rassurez-vous, Cat : vous êtes loin d'être la seule à penser cela. Certains grands historiens eux-mêmes, peu au fait il est vrai de la philosophie première
de l'art égyptien, le jugent répétitif, voire même naïf sur bien des points. Or, évidemment, il n'en est rien ! 
Il vous suffirait de jeter un oeil comparatif avisé sur des scènes semblables dans plusieurs tombes pour vous rendre très vite compte de l'impressionnant nombre de détails
différents d'une représentation à une autre.

Je conçois donc très bien, qu' "ignorante", comme vous l'écrivez (mais je n'aime pas trop ce terme ...) de l'art égyptien, vous n'y déceliez pas nécessairement tout ce qui le caractérise. Et
c'est d'ailleurs la raison pour laquelle dans la catégorie "Décodage de l'image", je publie de temps en temps des articles destinés à mettre l'accent sur cette compréhension qui n'apparaît pas
toujours au premier regard rapide.

Je n'aime pas trop en fait le terme "ignorant" parce qu'il ne décrit aucune réalité vraie : des personnes comme vous ne sont pas ignorantes mais, tout simplement, il se fait qu'elles se sont
intéressées à d'autres aspects de l'art, à d'autres périodes, à d'autres écoles qu'à ceux qui concernent l'Egypte antique.

Beaucoup mieux que moi, dans une remarquable défense de cet art, Champollion, déjà, écrivit une admirable lettre que j'ai eu l'occasion de publier le samedi 27 septembre dernier (pendant votre
séjour à l'étranger, je pense me souvenir et qui, de ce fait, vous aura échappé.) Je vous invite, si cela vous intéresse bien sûr, à aller la lire ...

Pour ma part, j'ajouterai deux points : 

1. Nous sommes ici dans un contexte particulier qui est funéraire : il s'agit de permettre au défunt, et de toutes les manières possibles, de recouvrer une vie dans l'Au-delà qui soit une pleine
réussite. L'art égyptien a donc une finalité magique (sur laquelle, souvent, j'insiste sur ce blog en écrivant : "par la magie de l'image".)

2. Le deuxième point est capital à mes yeux, bien que nous l'oubliions trop souvent : le décor d'une tombe, voulu par le défunt lui-même, riche le plus souvent (car il faut savoir que le "commun
des mortels" était la plupart du temps enseveli dans une fosse commune ...) NE NOUS EST NULLEMENT DESTINÉ (puisqu'en principe aucune tombe n'eût dû jamais être violée !), mais
est réalisé pour le propriétaire du tombeau.

Ce qui fait que le spectateur auquel l'image égyptienne est réellement, véritablement et uniquement destinée se trouve DANS l'image elle-même : il s'agit du défunt. 


Hors contexte funéraire, les données peuvent éventuellement être autres. Et mieux que mes mots, je me permettrai, pour preuves, de vous signaler deux liens vers des reproductions qui parleront
d'elles-mêmes : 

a) La reine du pays de Pount, dans le temple d'Hatchepsout, à Deir el-Bahari : 

http://pagesperso-orange.fr/miltiade/reine_pount.jpg


b) Et bien évidemment tout l'art amarnien lui-même, voulu par Aménophis IV/Akhénaton  -ventres bedonnants, fesses rebondies, têtes anormalement étirées, visages émaciés ... -
(sur lesquels je reviendrai abondamment quand se présentera au Louvre l'occasion pour moi d'y faire allusion) :

http://pagesperso-orange.fr/nefou/images/Aton.jpg

Non, malheureusement, Cat, il n'y eut pas que des corps parfaits ...

Grand merci pour votre commentaire : il m'aura ainsi permis cette petite et bien nécessaire mise au point.  
(Enfin "petite" ... J'espère ne pas vous avoir trop ennuyée par sa longueur.) 



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