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15 novembre 2008 6 15 /11 /novembre /2008 00:00

 
   
C'est la suite du courrier que Jean-François Champollion adressait à son frère le 1er janvier 1829, et proposé samedi dernier, que je vous donne à découvrir aujourd'hui, ami lecteur.


Ouady-Halfa, 2ème cataracte, 1er janvier 1829

    
(...) Enfin, le 26 [décembre 1828], à neuf heures du matin, je débarquai à Ibsamboul [Abou Simbel], où nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La plus petite de ces excavations est un temple d'Hathor, dédié par la reine Nofrétari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le pharaon et sa femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, l'autre ses filles, avec leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture, et j'en veux mortellement à Gau (*) d'avoir donné à leur stature si svelte et d'un galbe si élégant la tournure de lourds magots et d'épaisses cuisinières, dans la vue qu'il a publiée du second temple d'Ibsamboul. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait dessiner les plus intéressants.

     Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie : c'est une merveille qui serait une fort belle chose même à Thèbes. Le travail que cette excavation a coûté effraie l'imagination. La façade est décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante et un pieds de hauteur. Tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le Grand; leurs faces sont portraits, et ressemblent parfaitement aux figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs. C'est un ouvrage digne de toute admiration. 

     Telle est l'entrée; l'intérieur en est tout à fait digne, mais c'est une rude entreprise que de le visiter. A notre arrivée, les sables et les Nubiens qui ont soin de les pousser, avaient fermé l'entrée.  Nous la fîmes déblayer afin d'assurer le mieux possible le petit passage qu'on avait pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la coulée de ce sable infernal qui, en Egypte comme en Nubie, menace de tout engloutir. 

     Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat ventre à la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins vingt-cinq pieds de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à cinquante-deux degrés : nous parcourûmes cette étonnante excavation, Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la main. 

     La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant encore Rhamsès le Grand. Sur les parois de cette vaste salle règne une file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de grandeur naturelle, offre une composition de grande beauté et du plus grand effet.

     Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très bon travail. Ce groupe, représentant Amon-Ra, Rê, Ptah et Rhamsès le Grand assis au milieu d'eux, n'a été bien dessiné par personne. Le dessin de Gau est ridicule à côté de l'original.

     Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un bernous de laine, et mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure pour laisser passer la grande transpiration.
(...)


(Champollion Jean-François, dans Lettres et journaux écrits pendant le voyage d'Egypte, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1987, pp. 175-7) 



(*) François-Chrétien GAU (1790-1853) était une architecte allemand, naturalisé français qui sillonna l'Egypte et la Nubie en 1819 et leur consacra une série de dessins que l'on peut considérer comme la suite logique de la grande "Description de l'Egypte" rapportée par les savants et artistes qui avaient accompagné là le général Bonaparte, 20 ans plus tôt.  

     En tant qu'architecte, on lui doit à Paris, la basilique Sainte Clotilde; mais aussi, rue de la Roquette, la prison pour hommes, maintenant disparue et appelée "La Grande Roquette", construite en 1836 pour héberger les condamnés à mort ou au bagne.

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

sunny 21/11/2008 08:36

vous pouvez être sûr de l'intérêt que vous éveillez chez vos "élèves" ... mais la tâche est ardue ...^-^
si les vrais élèves se montrent parfois plus occupés à autre chose qu'à apprendre, nous les plus âgés, avont tendance à oublier ce que nous avons appris ...
il n'en reste pas moins que votre blog est une belle aventure, Richard, et que c'est un plaisir de partager cette aventure avec vous!

Richard LEJEUNE 22/11/2008 09:24



Grand merci à vous, Sunny : cet élogieux commentaire me touche beaucoup.



sunny 18/11/2008 21:40

je vous remercie, Richard !
:-)

Richard LEJEUNE 20/11/2008 22:04



Ne me remerciez pas, Sunny : vous n'ignorez nullement, j'espère, le plaisir que j'éprouve non seulement à rédiger ces articles, mais aussi à répondre à chacun
d'entre vous : c'est un peu ma passion de prof qui ainsi perdure, bien au-delà de mes années officielles d'activités professionnelles.



lady_en_balade 18/11/2008 16:59

Ce sont bien les colosses d'Abou Simbel qui ont été déplacés à cause du grand barrage ?
Reste-t-il juste une façade ou le temple derrière a-t-il été reconstruit également ?

Richard LEJEUNE 18/11/2008 21:36



On a effectivement reconstruit toute une nouvelle infrastructure de façon à recevoir les salles intérieures existant d'origine, quelque 70 mètres plus haut.
Et notamment les quatre statues assises côte à côte qui deux fois l'an, au moment où le solstice permet au soleil d'être exactement dans l'axe de l'entrée de façon à pouvoir venir éclairer les
trois divinités que sont Amon-Rê, Rê-Horakhty et Ptah au milieu desquelles trône Ramsès II, tous assis au fond du sanctuaire.

Les Egyptiens, eux, y étaient parvenus. Il paraîtrait, en revanche, et malgré nos techniques ultra-modernes, que les scientifiques n'ont pas été à même de reconstruire exactement dans le même
axe. De sorte que le soleil qui pénètre maintenant jusqu'au tréfonds du sanctuaire a un jour de retard (ou d'avance, je ne sais plus) par rapport à la date exacte du solstice !!!

Si ce sujet vous intéresse, je ne puis que vous conseiller de lire un ouvrage passionnant de Madame Christiane Desroches Noblecourt, intitulé La Grande Nubiade qui, en plus de
raconter sa carrière d'égyptologue et son expérience de Conservateur du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, narre avec force détails les tenants et les aboutissants de
ce travail titanesque que furent le démontage et le remontage des deux temples d'Abou Simbel afin d'échapper à l'engloutissement pur et simple dû à la construction du barrage d'Assouan.

Ce bouquin est paru au départ chez Stock; et doit, si je ne m'abuse, être maintenant sorti en collection de poche.



esperance 18/11/2008 09:23

j ai ete a abou simbel

tu as raison il etait tres tard et c est souvent ke je suis tres tard sur le
net

bonne journee
a++++++++

Cat 17/11/2008 16:56

J'ai aimé le grandiose théâtral d'Abou Simbel. Pour Philae c'est différent, la lumière y est douce, l'architecture à taille humaine, je me serais vue y vivre en fait voilà pourquoi c'est mon préféré. Ce que l'on peut ressentir à Abou Simbel est comparable à ce que l'on éprouverait dans une cathédrale ou dans le désert.

Richard LEJEUNE 18/11/2008 12:31



Ces précisions me permettent de mieux comprendre votre position concernant Philae et Abou Simbel ...



esperance 17/11/2008 01:08

magnifique ce blog que je viens de découvrir
bonne semaine à toi

Richard LEJEUNE 17/11/2008 10:42



Merci Espérance. Et tant mieux s'il a pu te plaire.

A bientôt te lire.

Et à propos de bientôt : je sais que mon article faisait référence à la visite que Champollion fit à Abou Simbel; je sais aussi qu'il faut se lever matin pour aller découvrir ce temple - comme
d'ailleurs en été beaucoup de sites thébains -, mais à ce point ? Pour me lire ? Je l'ai trouvée bien tôt, l'heure à laquelle tu as rédigé ton commentaire ... 
A moins que ce ne soit bien tard ? 

Cordialement
Richard  



Cat 15/11/2008 15:32

"Abou Simbel", ces mots résonnent encore dans ma tête...Il était 8h du matin, il faisait 40°. Le lac Nasser scintillait de milles feux. Je suis entrée dans le temple et je n'oublierai jamais l'impression d'immensité que j'ai ressenti aux pieds de ces gigantesques Rhamsès. J'ai été subjuguée par l'expression sereine et énigmatique de ces statues. J'ai vraiment été transportée ailleurs et je vous souhaite de vivre celà un jour...

Richard LEJEUNE 16/11/2008 17:06



Le souhait par lequel vous terminez ce commentaire me touche beaucoup, Cat.

Votre lyrisme aussi, d'ailleurs, qui me prouve que ce lieu doit être parmi les plus grandioses du monde : je fus d'ailleurs étonné de ne point le retrouver dans la liste que vous m'avez
donnée la semaine dernière. Ce qui m'inciterait à penser que malgré ce que vous décrivez aujourd'hui, Philae aurait remporté tous vos suffrages égyptiens ? 



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