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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 00:00

 

    

VITRINE  6

     Immédiatement dans le prolongement de la vitrine 5 accrochée sur le mur de gauche en entrant dans la salle 4 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre, et devant laquelle nous nous sommes successivement penchés, ami lecteur, le 6 janvier 
pour considérer les deux papyri démotiques exposés dans la partie inférieure, et mardi dernier, pour les deux autres qui les surmontaient, se trouve juste à sa droite une deuxième vitrine portant tout logiquement le numéro 6, dans laquelle, en deux longs fragments encadrés et disposés l'un au-dessus de l'autre, nous allons découvrir aujourd'hui une partie du papyrus administratif de la XVIIIème dynastie (E 3226), le plus long actuellement mis au jour.   



   Rédigé à l'encre noire et rouge en écriture cursive hiératique cette fois, - rappelez-vous que je vous ai précédemment expliqué que la cursive démotique n'apparaîtra qu'à la Basse Epoque, soit quelque huit cents ans plus tard -, ce papyrus, ayant fait partie de l'ancienne collection Anastasi (comme le E 3228 de la précédente vitrine, et que nous avons lu ensemble le 6 janvier), mesurait à l'origine 4, 45 m de long, pour une hauteur de 17 cm : seuls ici 2, 23 m sont présentés dans la mesure où en manquent et le début et la fin.
 

     Inscrit de deux textes distincts, tout à la fois en son recto, pour les comptes du scribe Hapou, et son verso, pour ceux du scribe Maï, ce document comptabilise des transactions de dattes et de céréales opérées pendant une période de six ou sept ans, c’est-à-dire de l’an 28 à l’an 35 de Thoutmosis III (milieu du XVème siècle A.J.-C.), par deux équipes d’employés de l’Administration du Grenier central qui, dans différentes villes du pays, collectaient des céréales dans les institutions d’Etat ainsi que dans les domaines de temples ou de particuliers : estimées en "sac", unité de mesure équivalant à environ 76 litres, elles servaient en fait de monnaie d’échange pour l'acquisition de dattes qui constituaient un complément en nature accroissant d'autant les salaires versés  au personnel administratif.



     Encres noire et rouge, ai-je précisé ci-avant. Vous remarquerez en effet que certains débuts de lignes sont rédigés en rouge quand la suite l'est en noir : cela correspond en fait aux notations calendaires qui commencent chaque relevé de compte; ainsi indiquées en rouge, elles sont, dans l'esprit du scribe, mieux mises en valeur.  

     Grâce à ce type de document, vous aurez d'emblée compris, ami lecteur, si toutefois besoin en était encore, que les Egyptiens ignoraient complètement la monnaie et qu’ils pratiquaient, toujours comme aux temps préhistoriques, le simple troc. Ici, à grande échelle ...
Ce qui nous donne à penser qu'en Egypte, le commerce semblait constituer un monopole d'Etat.

     Ce document me permet également d'attirer votre attention, sur un point d'histoire philologique maintenant admis par toute la communauté des historiens : que ce soit en Egypte ou en Mésopotamie, deux des premières civilisations d'agriculteurs-éleveurs, l'écriture est manifestement née du besoin de dénombrer, d'abord le cheptel appartenant aux uns et aux autres, ensuite d'indiquer officiellement les quantités de produits qui étaient échangés au sein même de cette économie dont le troc, nous venons de le constater, restait l'élément cardinal de toutes les transactions.

     En d'autres termes, liée aux besoins de comptabilité, l'écriture est née du calcul !


     C'est grâce aussi à ces quelques papyri, certes de prime abord relativement rébarbatifs, rencontrés dans ces deux vitrines, à la différence de ceux habituellement consacrés aux textes religieux, aux contes littéraires, à la poésie ou à la geste des grands pharaons conquérants que nous pouvons mieux appréhender le quotidien des travailleurs de la terre, la façon aussi dont ils ont organisé des tableaux, dressé des inventaires et mis au point un système de notation chiffrée.  


     Il serait évidemment fastidieux de vous proposer une traduction de l'intégralité de ce relevé de comptes. Autorisez-moi à simplement citer l'un ou l'autre passage qui, me semble-t-il, vous seront suffisants pour comprendre l'essence même de l'ensemble :

 

"Rappel des dattes données aux brasseurs : 40 sacs.

An 28, le 4 ème jour du premier mois de la saison de l’inondation : reçu dattes de Pamouha : 285 sacs 3/4.
An 28, le 10 ème jour du quatrième mois de l’inondation, après le compte : 28 sacs ...

Le 14 ème jour du deuxième mois des semailles : dattes 50 sacs 1/4."

Et ainsi de suite ...




    










     Il est toutefois intéressant de remarquer que les relevés sont disposés en lignes horizontales, page après page avec, à la différence de notre comptabilité moderne, les données chiffrées notifiant les quantités indiquées dans la marge de gauche : ce qui est parfaitement logique dans la mesure où le papyrus, comme tout écrit en cursives hiératique et démotique, est rédigé de droite vers la gauche.
 

(Ziegler : 1982, 46 et 273-6; Ziegler (s/d) : 2004, 106)

 


     Il me plaît, au terme de cet article, d'épingler l'extrême célérité avec laquelle la conceptrice du très intéressant blog "Louvreboîte" - que je vous recommande instamment de visiter grâce au lien repris dans la marge de droite ci-contre -, que je m'étais autorisé d'à nouveau solliciter, m'a fait parvenir une série de clichés de ce document : décidant, bien au-delà de ma simple requête, de photographier, section après section, l'intégralité du papyrus exposé dans cette vitrine 6 de manière que je puisse en avoir une vue d'ensemble absolument complète, et en gros plans, elle m'a permis, avec une précision plus grande que ce que ma mémoire en avait conservé, de rédiger l'article de ce mardi.

Grand merci à vous, Madame.
   

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

comptabilité 30/08/2010 11:10


La comptabilité a toujours existé mais c'est la présentation qui a changé. Merci d'avoir montré cette comptabilité de Papyrus, elle fait partie intégrante de l'histoire de la comptabilité.


Richard LEJEUNE 30/08/2010 11:47



     Bonjour à vous,


 


     Il est évident que la comptabilité a toujours existé : c'est d'ailleurs elle, d'une certaine manière, ou à tout le moins la volonté de noter
sur la pierre, entre préhistoire et histoire, le nombre de tête de bétail que l'un possédait par rapport à l'autre, qui fut à l'origine de l'écriture en Egypte ancienne.


 


     Simple question de curiosité : par quel hasard êtes-vous arrivé sur un si vieil article de mon blog ? 



Colette 22/01/2009 21:07

Merci Richard pour votre visite et surtout pour votre précieux renseignement il va me servir.
Amicalement

Jean-Claude 22/01/2009 15:52

Merci pour ce nouvel article comme à l'habitude très fouillé, permettant d'appréhender le quotidien des travailleurs de la terre et leur besoin de dénombrer au jour le jour leur cheptel et leurs produits, et de garder trace écrite de ces inventaires.
Dans la lignée de la question d'Alain, permets-moi de poser une autre question par rapport aux dimensions du papyrus original : comment peut-on en connaître les dimensions réelles de manière aussi précise, puisque - comme tu le mentionnes - il en manque le début et la fin?

Richard LEJEUNE 22/01/2009 16:09



Je comprends ta question, et ma phrase n'est peut-être effectivement pas très claire ou précise. En fait, mis bouts à bouts, les fragments de ce papyrus que
détient le Louvre atteignent 445 centimètres et pour une raison que j'ignore - mes bouquins n'y faisant nullement allusion -, les Conservateurs du département ont décidé de n'en exposer que
la moitié, préférant garder par devers eux et le début et la fin.

Je puis toutefois avancer une hypothèse : peut-être les extrémités du document sont-elles en très mauvais état, voire trop fragiles pour être encadrées ?



Alain 21/01/2009 12:06

Les administratifs étaient-ils vraiment obligés de comptabiliser les sacs de dattes sur des rouleaux de 4,45 m de longueur ? Cela ne paraît guère pratique à nos yeux modernes ?

Richard LEJEUNE 22/01/2009 15:55



Penses-tu vraiment que les grands et pesants livres de compte que nous avons parfois connus aux siècles précédents soient plus "pratiques" ? 

Ces longs rouleaux de papyri égyptiens avaient l'avantage d'être nettement moins lourds, de prendre moins de place et, surtout, de se dérouler facilement pour, comme celui de cette vitrine
6, comparer peut-être les comptes de l'une ou l'autre des sept années qui s'y trouvent recensées. 



Louvre-passion 20/01/2009 21:58

Ah "comptabilité administrative", j'ai l'impression de retourner au bureau ("lol" comme on dit). J'avais lu que notre terme "paperasserie" vient de "papyrus", le confirme tu ?

Richard LEJEUNE 22/01/2009 15:49



J'espère que cet article n'a pas ravivé en toi de "trop mauvais souvenirs de bureau" ... 

Pas plus le terme papyrus que pharaon ou pyramide, pour me cantonner à la lettre P, ne furent employés en Egypte antique. Tu n'ignores pas par exemple que pour distinguer leur souverain, les
Egyptiens employaient l'expression : "Horus un tel".

Tous ces termes, comme bien d'autres, sont ou des créations grecques ou latines. Ainsi, papyrus est-il un mot latin, dérivé du grec "papuros", désignant tout à la fois la plante des bords du Nil
et, par métonymie, deux produits fabriqués avec ses fibres : une mèche pour les cierges, au IVème siècle de notre ère, et la feuille servant aux scribes antiques de support pour leurs
écrits.

Et effectivement, mais à l'extrême fin du XIIIème, voire au tout début du XIVème siècle de notre ère, le terme "papyrus" a donné naissance à notre terme "papier" puis, au cours des
siècles suivants, à d'autres qui en dérivent : papetier, papeterie, paperasse ... et, au début du XIXème siècle, à paperasserie.      



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