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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 00:00


     Elle est Alsacienne. S’appelle Nathalie Ritzmann et, depuis un lustre, vit et travaille à Istanbul. Elle propose sur son blog http://dubretzelausimit.over-blog.com/ de nous faire découvrir, jour après jour, à travers toute la Turquie les coins les plus éloignés du tourisme traditionnel - donc à mes yeux, les plus historiquement, architecturalement et socialement intéressants -, comme les quartiers les plus typiques de sa ville d’adoption.


     La lecture régulière de ce blog constitue véritablement une mine de connaissances et d’indispensables mises au point. De découvertes, aussi. Comme par exemple la volonté manifeste d’Istanbul d’honorer la mémoire d’un grand écrivain français du XIXème siècle, son turcophile le plus avéré ... (après Nathalie, s'entend) : un hôtel porte son nom (celui de l'écrivain, évidemment, pas encore celui de Nathalie !), mais aussi un des lycées français, ainsi qu’un des cafés les mieux situés de la ville



puisqu’au sommet de la colline et du cimetière d’Eyüp, il domine toute la Corne d’Or.



     De son vrai nom Julien VIAUD


cet officier de marine et écrivain à propos duquel le Lagarde et Michard de notre adolescence studieuse n’hésite pas à écrire que son oeuvre est d’abord celle de notre plus grand romancier exotique du XIXème siècle et qu’il est un de nos plus grands peintres de la mer, de ses enchantements ou de ses tempêtes, effectua nombre de voyages qui l’amenèrent à visiter des terres aussi méconnues que lointaines, pour son époque s’entend : Tahiti, en 1871; le Sénégal, deux ans plus tard; Constantinople/Istanbul, à plusieurs reprises: le Tonkin, la Chine, le Japon, le Maroc, la Palestine, la Perse et les Indes, à l’extrême fin du siècle; mais aussi l’Egypte, en 1906.

     De tous ses périples, il rapporta certes quelques romans, mais surtout des monceaux de souvenirs, de sensations, de répulsions aussi, de coups de gueule surtout qu’il traduisit simplement dans ses récits de voyages, dont le plus beau d’entre eux, à mes yeux, à tout le moins, La Mort de Philae
, reste encore de nos jours un modèle du genre.


     Et pourtant, rares sont ceux qui, aujourd’hui, le lisent encore; alors qu’à son époque, sous le nom de Loti que lui attribua une jeune Tahitienne, il fut extrêmement célèbre, recevant en 1886, pour son Pêcheur d’Islande, le prix Ludovic Vitet de l'Académie française, où il fut désigné en 1891 et reçu l'année suivante.


     Car c’est bien de lui qu’il s’agit ici, dans cet article, Pierre Loti, infatigable voyageur qui sillonna l’Orient et fit de la Turquie sa terre d’élection, sa seconde patrie.
 

     Il faut savoir qu’au XIXème siècle, le voyage en Grèce, en Turquie, en Syrie ou en Egypte était encore une aventure solitaire. Ces contrées, depuis la fin de la Renaissance, depuis en fait que s’était développée l’idée de se rendre dans certains pays riverains de la Méditerranée orientale soumis à la puissance ottomane, portaient traditionnellement le nom de "Pays du Levant", terme issu de la langue commerciale et diplomatique de l’époque. Mais au XIXème siècle, donc, avec les écrivains romantiques, Alphonse de Lamartine en tête, apparaît et se fixe une nouvelle expression : "Voyage en Orient".


     Le terme "Orient" qui, pour les Encyclopédistes du XVIIIème siècle ne définissait qu’une notion ressortissant à l’astronomie, prend alors définitivement une acception géographique, qu’officialisera à l’époque le Dictionnaire universel de Pierre Larousse.
 

     Ce voyage, donc, beaucoup de grands écrivains français l’effectueront : Lamartine, certes, mais aussi Chateaubriand, Nerval, Flaubert, Théophile Gautier, André Gide ... Il faut reconnaître que la relative rapidité des trajets en train initiés par l’illustre Compagnie des Wagons-lits constitua un des éléments les plus favorables à cette nouvelle mode, et que, par exemple, l’arrivée du célèbre Orient-Express en gare de Sirkeci, au coeur même d’Istanbul, sur la rive européenne, n’y fut pas non plus étrangère. (http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-28223391.html - pour découvrir quelques considérations et photos de cette gare.)
 

     Mais ce tourisme, qui n’est pas encore, mais deviendra très vite de masse, ne plut pas à tout le monde - et encore moins aux touristes eux-mêmes qui, bien évidemment, considéraient les autres comme des trouble-fête.


     Ce flot de désoeuvrés
(...) qui viennent ici fureter partout, écrivit d’ailleurs Pierre Loti, à propos de ceux qu’il voyait débarquer à Istanbul ...


     Aujourd’hui, ami lecteur, ce n’est pas un extrait de son oeuvre consacré à la ville qui s’est développée au pied du Bosphore que je compte vous donner à découvrir, mais un dédié à celle qui s’étend au pied des pyramides d’Egypte.
 

     Dans un magnifique ouvrage/pamphlet où il stigmatise, entre autres, tout à la fois le modernisme de la technique, le souci du rendement économique à tout cran et les touristes qui affluent, il évoque aussi la menace qui pèse sur l’héritage de cette splendide civilisation antique des rives du Nil.





     Dans ce très beau récit qu’il dédie "à la mémoire de mon noble et cher ami Moustafa Kamel Pacha qui succomba le 10 février 1908 à l’admirable tâche de relever en Egypte la dignité de la patrie et de l’Islam", il fait bien évidemment aussi allusion à Thèbes, à Louxor et à la capitale, la ville du Caire, qu’il nous présente ainsi :









 


     "Que de ruines, d'immondices, de décombres ! Comme on sent que tout cela se meurt ! ... Et puis quoi : des lacs, maintenant, en pleine rue ! On sait bien qu’il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c’est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voiture s’enfonce jusqu’aux essieux, car il y a huit jours que n’est tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n’ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d’entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres ? - Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu’aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux des fièvres et de la mort.
 

     Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor change, hélas ! Les rues se banalisent; les maisons de "Mille et une Nuits" font place à d’insipides bâtisses levantines (...) et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît. 

     Qu’est-ce que c’est que ça, et où sommes-nous tombés ? En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l’une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s’ébattre aux saisons dites élégantes ...


     Partout de l’électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l’art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D’innombrables cabarets, qui regorgent de bouteilles : tous nos alcools, tous nos poisons d’Occident, déversés sur l’Egypte à bouche-que-veux-tu.
 

     Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines qui visent à s’attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants. 

     Alors ce serait le Caire de l’avenir, cette foire cosmopolite ? ... Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Egyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine inaliénable d’art, d’architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l’une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s’écroule et se meurt ? 

     Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant d’esprits distingués cependant et d’intelligences supérieures ! Tandis que je vois encore les choses d’ici avec mes yeux tout neufs d’étranger débarqué hier sur ce sol imprégné d’ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie : "Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante, défendez-vous, - non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité et la mauvaise humeur, - mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des Orientaux (je prononce ce mot avec respect qui implique tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres et de la hausse des cotons."



(Pierre Loti, La Mort du Caire, dans La Mort de Philae, Paris, France Loisirs, 1990, pp. 25-7)


     (Un merci tout particulier à Nathalie qui eut la bonté de me faire parvenir ses propres clichés du café Pierre Loti, à Istanbul, grâce auxquels je n'eus que l'embarras du choix pour illustrer le présent article.)

Pour plus de renseignements sur Pierre Loti : 
http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-20738117-6.html  

et sur le café qui porte son nom : 
http://dubretzelausimit.over-blog.com/article-21219337.html
 

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Publié par Richard LEJEUNE - dans L'Égypte en textes
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commentaires

Anne-Rose OSSTYN 10/03/2009 13:45

Je recommande au passage, l'excellent livre de Christian Genet et de Daniel Hervé paru en 1988 : Pierre Loti l'enchanteur (pour sa documentation et sa riche illustration ).Merci pour l'arrimage.

Louvre-passion 09/03/2009 21:34

Décidemment c'est la semaine où l'on fait la promotion d'autres blogs, d'abord Alain et puis toi... Je ne saurais bientôt plus où donner la tête !

Richard LEJEUNE 09/03/2009 22:33



Le hasard, évidemment.

Mais parfois, il fait bien les choses : en effet, grâce à Alain qui m'avait précédemment déjà fait connaître ce blog essentiellement consacré aux créations poétiques de sa conceptrice, j'ai
maintenant l'occasion de publier, à sa demande, des articles d'égyptologie sur le forum qu'elle a ouvert en parallèle ...

Quant au blog de Nathalie que personnellement je recommande à tous ceux qui veulent visiter Istanbul et les coins les plus reculés de la Turquie, il m'a permis d'apprendre les
relations très privilégiées que ce pays entretenait avec Pierre Loti; ce qui m'a donné l'idée de proposer la lecture de textes parfois virulents qu'il a écrits après son séjour sur les
rives du Nil.

Avec un fil ténu au départ, on tisse parfois un immense cordon qui, s'il avait la faculté de s'enrouler autour de notre monde, permettrait peut-être à tous ceux qui veulent s'y arrimer
de mieux se comprendre ...   



Anne-Rose OSSTYN 09/03/2009 11:52

L'amiral Deoux précise que Loti venait d'être fait commandeur de la Légion d'Honneur.
Je viens de relire Ramuntcho dans la nouvelle édiion de juin 2008 avec les très belles illustrations de Ramiro ARRUE ( 1892-1971 ).
Oui nous aimons encore Loti et nous relisons son oeuvre avec grand plaisir.

Richard LEJEUNE 09/03/2009 17:05



     J'en suis fort aise, Anne-Rose, car sa prose le mérite.
D'aucuns la disent pauvre : je lui trouve au contraire plein de charme, voire même, par moments, empreinte d'une certaine poésie ...

     Et j'espère vraiment que grâce aux extraits de La Mort de Philae que je compte publier encore les prochains samedis, je vous donnerai envie, à vous et à
bien d'autres ici, de lire l'intégralité de ce petit ouvrage.

Petites anecdotes :

* Il n'est même pas fait la moindre allusion à cet ouvrage à l'entrée "Loti" ni de mon dictionnaire Larousse de 1998 ni du Petit Robert.

* Ici, sur le Net, La Mort de Philae est toutefois téléchargeable gratuitement, mais dans une traduction anglaise !!!!

Je terminerai ce petit tour d'horizon par un lien extrêmement intéressant sur le sujet plus spécifique du Voyage en Orient que j'ai très rapidement évoqué dans cet article (il s'agit d'un
remarquable dossier que nous devons à la BNF) :

http://expositions.bnf.fr/veo/index.htm  



Alain 09/03/2009 09:58

Je suis en train d’écouter en audio Pêcheur d’Islande. C’est un superbe bouquin sur la mer que Loti décrit avec un regard de peintre. Pierre Loti est un de nos grands romanciers dont on ne parle pas assez. Il est vrai qu’il avait une sacrée concurrence à cette époque en France.
Petit rectificatif : Pierre Loti n’a pas reçu le prix Nobel de Littérature mais le Prix Vitet de l’Académie Française en 1886 (prix aujourd’hui disparu). Il entra d’ailleurs à l’Académie en 1891 devançant un illustre inconnu… Emile Zola.

Richard LEJEUNE 09/03/2009 16:32



Merci Alain pour cette lecture attentive qui t'a permis d'attirer mon attention sur une erreur due à une confusion de dates au niveau de mes notes : 1891 correspond
effectivement à sa nomination à l'Académie française, et non pas à l'obtention du Nobel de Littérature comme je l'avais initialement écrit (et rectifié depuis). Erreur d'autant plus
regrettable que ce prestigieux prix ne fut décerné pour la première fois qu'en 1901 !
En réalité, comme tu l'écris judicieusement, c'est le Prix Ludovic Vitet qu'il reçut en 1886 pour son ouvrage Pêcheur d'Islande.



Anne-Rose OSSTYN 08/03/2009 16:37

"Et pourtant, je veux qu'on m'aime encore."
P.Loti ( Journal intime )
En nov.1910 à Toulon sur le cuirassé la Patrie, cérémonie de remise de la cravate rouge par le vice-amiral Fauque de Jonquières ; relation et discours par l'amiral Decoux dans Sillages ( Plon 1953 )

Richard LEJEUNE 08/03/2009 22:47



J'avoue n'avoir jamais rencontré, et donc jamais lu, ce document (Journal intime) publié par son fils Samuel. 



Tulay 07/03/2009 22:48

Bonjour,
J'ai eu connaissance de votre article par le blog de Nathalie. Vous complétez les informations déja données par Nathalie. Merci de nous faire découvrir cette partie de la vie de Pierre Loti.
Merci a Nathalie aussi, grâce a qui j'ai découvert votre blog.

Richard LEJEUNE 08/03/2009 22:40



Bonsoir Tulay,

Vous avez entièrement raison de remercier Nathalie, non pas parce que, grâce à elle, vous êtes arrivée sur mon blog - quoique la visite et l'opinion de tout nouveau lecteur soient à mes yeux
extrêmement riches d'enseignement -, mais parce que le sien constitue une excellente approche d'une ville et d'un pays qui semblent tellement remarquables à découvrir
...      

A bientôt vous rencontrer ici à nouveau ...



Nat 07/03/2009 08:31

Un livre de plus à rajouter sur ma longue liste d'ouvrages à lire. Il va falloir que je loue la bibliothèque d'un palais au bord du Bosphore pour y abriter tous mes livres... Merci pour ce voyage sur les rives du Nil qui me rappelle de lointains et délicieux souvenirs.

Richard LEJEUNE 07/03/2009 16:33



Et ce ne sera pas le seul, chère Nathalie : j'escompte, notamment samedi prochain, à nouveau donner à lire des extraits de ce même ouvrage, édifiants par
la façon dont Pierre Loti les aborde : il est vrai que la langue de bois n'était pas à son menu.
Et j'avoue que cela me plaît ...     



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