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17 mars 2009 2 17 /03 /mars /2009 00:00

     Vitrine-9---Vue-d-ensemble.jpg 

 

 

     Comme pour la viticulture à laquelle j’ai consacré mon article de mardi dernier, à partir du fragment de bas-relief E 14712, exposé au-dessus à gauche, dans la vitrine 9 du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre devant laquelle aujourd’hui nous nous retrouvons vous et moi, ami lecteur, la fabrication d’onguents et de parfums, pourtant attestée elle-aussi essentiellement dans les tombes de l’Ancien Empire, notamment celle de Kagemni, à Saqqarah, ou par les recettes relevées dans l’un ou l’autre temple ptolémaïque, reste de nos jours encore relativement peu connue des égyptologues, faute évidemment de textes précis pour nous l’expliquer.


     Ce sont néanmoins les prémices de ce travail de longue haleine que nous propose le deuxième monument (
E 11377) de cette même vitrine, sur lequel nous allons nous attarder trois mardis consécutivement.



Linteau-E-11-377.jpg

     Autrefois peint, ce linteau de calcaire d’environ 110 centimètres de long et 29 de hauteur, date lui aussi de la XXVIème dynastie, dite saïte. Il fut mis au jour dans la tombe d’un certain Païrkep, surnommé Psamétikmerneith et acquis pour le Louvre en 1909 par Georges Bénédite, Conservateur-adjoint du Département égyptien, celui-là même qui, souvenez-vous, négocia dans les mêmes années l’arrivée dans cette salle 4 de la chapelle du mastaba d’Akhethetep que nous avons visitée à partir du 30 septembre 2008.


 

E-11-377---Recolte--Louvre-.jpg


   
     Il évoque à la fois, dans un premier temps, la récolte et le pressurage des fleurs : trois jeunes femmes en effet arrachent à la main des lis blancs haut perchés sur leurs tiges, qu’elles déposent dans un panier tenu de la main gauche. Moulées elles aussi dans des robes de lin fin extrêmement transparentes, tout comme leurs consoeurs qui, la semaine dernière, détachaient les grappes de raisin, la poitrine bellement offerte à nos regards, elles portent une perruque courte, dégageant les oreilles, qu’au niveau du front, elles ont ornée, signe emblématique de leur travail, d’une fleur de lis.


     M’est-il vraiment besoin de préciser que le signe hiéroglyphique gravé au-dessus de leur tête respective fait partie d’un ensemble se lisant de gauche à droite : "fdk" qui signifie, notamment, "couper" ?


     J’ajouterai pour être complet que cette scène de cueillette de fleurs fut, pour des raisons que l'on ignore, très rarement représentée dans le répertoire iconographique égyptien.



E-11-377---Pressoir--Louvre-.jpg


     La quatrième personne, un couffin déjà bien rempli maintenu de la main droite sur la tête, une fleur dans la gauche, quitte la plantation et se dirige vers le pressoir où deux autres jeunes femmes se faisant face, à l’aide d’un bâton autour duquel s’enroulent les extrémités d’un linge dans lequel manifestement des fleurs ont été déposées, tordent vigoureusement l’ensemble de manière à en extraire un premier liquide dont on voit le flot généreusement s’écouler dans une jarre pansue, assez haute, munie d’anses et posée sur un support à pieds, probablement en bois.


     Là aussi, deux hiéroglyphes en léger relief entre les bâtons, définissent l’action : "tordre, presser" ...

 

     Si je me réfère aux écrits du naturaliste et écrivain latin Pline l'Ancien, ce parfum, que l'on appelait "lirinon", s'élaborait à partir de fleurs de lis, d'huile et de vin parfumé, de roseau aromatique, de cannelle, de myrrhe, de cardamome et d'eau. Tous ces composants étaient mélangés par des maîtres artisans parfumeurs qui s'enduisaient préalablement les mains avec du miel. 

     Relief-Lirinon-Salle-30.jpg                                                                     
     Après vingt-quatre heures de macération, ils exprimaient à nouveau un jus par pressage, comme ci-dessus, sur ce second bas-relief provenant de la même tombe, appelé lui aussi "Relief du lirinon", mais portant le numéro d'inventaire E 11162 et exposé pour sa part dans la vitrine 2 de la Salle 30, à l'étage supérieur ; puis procédaient à un deuxième ajout de cardamome broyée et d'huile aromatisée.

     Repos; pressurage, décantation, et ainsi de suite, à plusieurs reprises.

     En fin de parcours, dans le parfum obtenu, étaient ajoutés un peu de cannelle, de myrrhe et de safran dans le but d'affirmer et son odeur et sa coloration définitives.   

 

   

E-11-377---Proprio--Louvre-.jpg

    
A la gauche de ces activités, le linteau de porte se termine par une scène de présentation du lirinon à Païrkep, le propriétaire de la tombe, assis sur un siège cubique et respirant une fleur de lotus. Le geste n’est certes pas anodin, et encore moins uniquement en rapport avec les scènes que vous venez de découvrir : humer une telle fleur, pour tout défunt, équivalait en effet à l’opportunité d’une renaissance. Vous le retrouverez donc fréquemment représenté sur les parois intérieures des chapelles de maints tombeaux.



     Produits éminemment riches et précieux, les parfums, les huiles odoriférantes, les onguents, mais aussi les graisses qui entraient dans leur composition, semblent ressortir à, autre parallélisme avec le vin, un monopole d’Etat, Pharaon ayant le contrôle souverain sur la fabrication de l’un et de l’autre.


     Dès l’Ancien Empire d’ailleurs, dans les officines dépendant des temples, ce travail bénéficiait déjà d’un personnel attitré. Ainsi avons-nous conservé traces de titres "honorifiques" tels que : Directeur des Plantations, Directeur des Champs de Thèbes, Inspecteur des Jardins du Palais, Supérieur des Cultivateurs des Fleurs de Lotus du Domaine d’Amon (= Temple de Karnak), Chef-parfumeur du Domaine d’Amon, ou autre Inspecteur des Huiles des Ornements du Roi ...

     Les uns supervisaient les cultures, semaient et entretenaient les champs de fleurs, car dans les zones agricoles qui dépendaient de ces domaines religieux, certaines parcelles étaient réservées aux végétaux nécessaires à l'élaboration des parfums. D’autres, comme par exemple les fleuristes, préparaient les bouquets destinés aux tables d’offrandes et aux autels des temples que les prêtres garnissaient sans réserve. Sans oublier tous ceux qui étaient préposés à la comptabilité des jarres contenant les différents produits.


     Sur toutes les étendues d’eau stagnantes du pays, des marécages du lac Fayoum au Delta, ainsi que sur certaines rives plus calmes du Nil et de ses canaux, les nymphéacées que la langue poétique du Nouvel Empire nomma "La Belle" ("na-nefer", ce qui a donné "nénuphar", en français) s’étalaient harmonieusement offrant à la lumière du jour des pétales tantôt blancs, tantôt bleus, qui se refermaient à la nuit tombée. 


    

     Dans la symbolique égyptienne, c’est de la fleur de lotus que serait sorti le soleil au premier matin du monde ; et qui, depuis, ne cesse de renaître chaque jour. Elle constitue donc un évident symbole de régénération.
  

 
     Cette particularité, très vite remarquée par les Egyptiens, donna naissance à une série de considérations cosmogoniques qu’ils traduisirent dans la statuaire par exemple en représentant la tête d’un pharaon émergeant du lotus primordial, comme ici, exposée au Musée du Caire, celle du jeune Toutankhamon.



Toutankhamon-lotus.jpg

     J’aimerais, ici et maintenant, ouvrir une parenthèse d’ordre sémantique pour signaler un débat qui alimente depuis des lustres les conversations des égyptologues, et plus spécifiquement les plus philologues d’entre eux : il s’agit de la traduction à donner au terme égyptien "sechen" (devenu "chouchan" en hébreu, à l’origine du prénom "Suzanne", en français). D’aucuns traduisent par "lotus" quand d’autres préfèrent "lis" (ou "lys").


     Cette confusion provient originairement de la langue grecque, et plus spécifiquement d’Hérodote qui, quand il vit cette plante en Egypte pour la première fois, la compara à la fleur de lis qu’il connaissait bien :

... pousse dans l’eau, en grande abondance, une espèce de lis que les Egyptiens appellent lotus.


     Quoiqu’il en soit de la philologie, les botanistes nous apprennent aujourd’hui que la confusion entre les deux plantes n’est plus de mise puisqu’il suffit d’être attentif au fait que le lotus bleu présente des pétales allongés, effilés et pointus, et que sa fragrance est synonyme de parfum doux et suave ; tandis que le lotus blanc se caractérise par des pétales arrondis, et que sa senteur se révèle relativement ordinaire.


     Quant au lis blanc, il semblerait que l’égyptologue française Christiane Desroches Noblecourt (1914 - 2011) ait définitivement démontré qu’il n’était en rien une nymphéacée, mais plutôt une fleur de bananier sauvage provenant d’Ethiopie, et que charriaient les eaux du Nil avant d’arriver sur le territoire égyptien proprement dit au moment de la crue, à la mi-juillet.


     Et quoi qu’il en soit maintenant de la philologie et de la botanique, la symbolique égyptienne seule ici m’intéressera pour attirer votre attention sur le fait que le lotus fut assimilé à la renaissance osirienne de tout défunt; que le lis (ou lys) devint l’emblème du Sud, c’est-à-dire de la Haute-Egypte et que le papyrus, dans cette même optique, figura la plante héraldique du Nord, c’est-à-dire de la Basse-Egypte.


     Le bas-relief sur lequel nous nous sommes quelque peu attardés aujourd'hui permettant de longues digressions, je vous propose à présent, afin de ne pas alourdir le présent article, de nous retrouver ici même mardi prochain aux fins d'en connaître un peu plus sur les parfums, les onguents et leur utilisation dans la civilisation égyptienne antique.
  

 

 

 

(Baum : 2003, 71-82; Cauville : 1984, 26-7; Defossez : 1992, 85-9; Desroches Noblecourt : 2003, 27-42; Plutarque : 1924, 164 et 231 sqq.; Shimy : 1998, 201-37).


 


     Le hasard a voulu que, publiant les articles plus spécifiquement consacrés à notre visite virtuelle du Département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre le mardi - nous y sommes plus à notre aise ce jour-là dans la mesure où il est officiellement fermé aux touristes -, celui d’aujourd’hui traitât des parfums et de la connotation particulière qui est la leur dans l’optique de la régénération, juste avant une date qui m’est chère : en effet, demain 18 mars, il y aura exactement un an que grâce au coup de pouce de Louvre-passion, j’ai osé "sauter le pas" pour entrer dans la blogosphère.


     Puisse le premier de ces trois billets se rapportant aux parfums, à la veille de cette date anniversaire, être gage de régénération permanente de mes facultés intellectuelles de manière que, longtemps encore, nous ayons le plaisir, vous et moi ami lecteur, de déambuler parmi les trésors égyptiens du Louvre. Et que l’article de mardi dernier consacré au premier bas-relief de la vitrine 9 m’inspire pour lever mon verre à votre santé, vous sans qui je ne bénéficierais vraisemblablement pas autant d'engouement pour ainsi poursuivre l’aventure ...

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Publié par Richard LEJEUNE - dans Égypte : ô Louvre !
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commentaires

Selkis 16/10/2013 16:10

je lis bien " être gage de régénération permanente de mes facultés intellectuelles " ... mais cela semble fonctionner parfaitement !!!!! ;)

Richard LEJEUNE 16/10/2013 16:22



     Oui, je crois, chère Selkis : quatre ans et quelques mois après, je n'ai pas trop à me plaindre de mes facultés intellectuelles ...



Jean-Claude 20/03/2009 20:44

J'ai manqué cette date anniversaire! Un an seulement? Et tant de découvertes déjà pour le lecteur - un peu trop occasionnel ces derniers temps - que je suis... J'espère que tu ne m'en voudras pas de te souhaiter "bon anniversaire" avec 2/5 de jour épagonème de retard, et que ceci ne me sera pas néfaste!

Richard LEJEUNE 21/03/2009 11:36



Tu n'as rien manqué du tout, mon cher Jean-Claude : tu sais bien que chez nous, tout se fête pendant un certain temps ... Et provisions ont d'ailleurs été
renouvelées ...

Merci pour ta fidélité : elle me touche d'autant plus que je connais  ton emploi du temps souvent chargé - à l'instar apparemment de beaucoup  de retraités -; et d'y
retrouver, comme aujourd'hui, l'une ou l'autre connotation égyptologique constitue une des motivations qui m'invitent à poursuivre ce parcours inauguré le 18 mars 2008. 



Alain 18/03/2009 12:48

Notre anniversaire est presque le même à un an d’écart (23 mars 2007 pour moi).
C’est beau la jeunesse… Je ne me fais donc guère de souci en ce qui concerne tes facultés intellectuelles qui me semblent déjà très avancées pour un nouveau-né.
Heureux anniversaire, ce 18 mars, à ce blog qui nous permet d’explorer, presque scientifiquement, cette civilisation égyptienne qui nous fascine toujours autant aujourd’hui.

Richard LEJEUNE 19/03/2009 17:57



Merci Alain pour ce commentaire plus qu'élogieux ... 



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